‹ Histoire de la PerseChapitre 8 sur 32 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Sciences. — Beaux-ails. — Arts iiuluslriels.

On a déjà remarqué * qu'il n'existe dans les souvenirs historiques de la Perse aucun document qui concerne les arts : leurs produits seuls peuvent nous fournir quelques données sur leur état, et ces produits sont fort rares à l'égard des bcaux-arls; quelques restes d'édifice nous instruisent sur la piatique de l'architecture et de la sculpture; et quant aux arts industriels, des représentations figurées nous montrent leurs produits; mais elles nous laissent dans le doute sur les principes techniques de leur confection. D'un autre côté, nous trouvons dans les préceptes religieux relatifs au culte du feu, beaucoup de motifs d'exclusion de certains arts qui pouvaient le souiller ou l'éteindre. En général, les arts étaient privés de toute considération dans la Perse soumise aux anciennes doctrines; ils étaient abandonnes à la dernière classe, et le mépris dont celle-ci était l'objet 8'altachait à ceux qui les pratiquaient et même à leurs descendants. Cette opinion déraisonnable existe encore parmi les parsis, qui sont les sectateurs survivants des doctrines de Zoroastre.

• M. de Pa^lorct, ouvrage cité, pag. 523 du tome VII.

Le Koran moflifn ces traditions : les Persans actuels travaillent bien l'acier; leurs cimeterres sont d'une excellente trempe. Ils fabri(iuent aussi des fusils et des canons; ils dorent, gravent, cmailleni parfaitement sur or et sur argent. L'art du teinturier est perfectionné; ils impriment sur étoffes de coton et de soie, et rehaussent ces dessins de feuilles d'or ou d'argent. Pour composer les couleurs, ils emploient des terres, des minéraux, des bois d'Amérique, des fruits et des herbes indigènes.

La préparation des peaux est parfaite : leur maroquin est cité parmi les plus beaux; ils apprêtent la peau du cheval en vert, celle de l'âne pour faire du chagrin, et ils donnent à celles du veau et du chameau une souplesse et une force remarquables. Le voyageur Chardin prétend que les Persans n'emploient que la peaîi de la croupe de l'àne pour faire le chagrin, dont le nom vient, dit-on, du mot persan sagri, qui désigne en cette langue X-Acroiipe de tous les animaux.

L'art de fabriquer les objets en terre cuite est très-avancé; il produit de la belle porcelaine et de la faïence ordinaire très-bien faite. On assure que la porcelaine de Perse est vendue souvent comme étant de la Chine. Les fabricants prétendent que le succès de leurs produits provient de la quahté des eaux, dont les unes fixent les couleurs et dont d'autres les étendent et les font fondre. La matière est si bien travaillée, qu'on en fabrique des ustensiles à toute sorte d'usage; ils sont brillants et ornés de dessins bien fixés, supportant le feu à tous les degrés. Les ouvriers s'appliqueni à leur donner une grando légèreté; ils raccommodent avec habileté les vases qui sont cassés. Ils connaissent aussi la fabrication des vases ;"< rafraîchir l'eau à travers leurs pores; mais ces vases ne peuvent servir que cinq à six jours de suite; leurs pores se bouchant par l'introduction des substances étrangères mêlées au liquide.

Les Persans travaillent tous les mélanx, selon le goût, du pays et les besoins de la vie ordinaire ou i\\\ luxe. II en est de même du bois; les menuisiers particuhèrement excellent dans leur art, dans celui de la marqueterie surtout: ils compo.^ent dans ce genre

des plafonds admirables et les mellei>t en place d'une seule pièce. Dans ce |)ay.s où les femmes ne peuvent pas se montrer aux croisées de leurs liabilatioiis, l'art de fabriquer et de placer les jalousies devait se perfectionner; ces meubles sont en effet Irès-cnjolivcs et forment une sorte de parure pour les façades, où le goût oriental répand à profusion les ornements légers, les dentelures, l'ogive et autres formes capricieuses.

On a remarqué que, pour tous C9S ouvrages si variés, les ouvriers persans emploient très-peu d'outils; leur adresse y supplée. ils ont rarement une boutique ou un établi; ils travaillent partout, sans embarras, sans bruit, et leur bagage est d'un facile transport : les orfèvres mêmes vont travailler partout où on les demande, apportant sous leur bras leur forge, leur soufflet, et dans un sac de cuir les limes, pincettes, enclume et marteaux. Ils taillent et montent très-bien les pierres iines; ils les gravent au tour, à l'archet et au burin.

Les Persans excellent dans l'art de la broderie, surtout en or et argent : leur couture en toute sorte de matière peut défier les plus beaux ouvrages de l'Occident.

Les tireurs et les fileurs d'or ont singulièrement perfectionné leurs procédés; ces produits ne laissent rien à désirer.

Les ouvrages au tour sont remarquables : le métier est un simple |iivot auquel la matière est attachée ; un double tour de corde tirée par un jeune ouvrier fait tourner le pivot et l'ouvrage s'accomplit.

L'étamage est d'un usage général, tous les ustensiles étant de cuivre; il est très-beau et à très-bon marché. Ils ont aussi des fours portatifs en fer très-commodes. Les artificiers sont très-habiles.

Les bouchers préparent très-bien les viandes; lorsqu'ils tuent une hôte, ils tournent religieusement sa tète vers la Mecque pour honorer .Mahomet. Le couteau (pi'ils emploient ne sert qu'à cet usage; ils prennent bien garde qu'il ne se souille par le contact de quelque objet impur, et ils frottent soigneusement leurs tables de sel alin (pie les chiens ne viennent pas les souiller en les léchant.

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Nulle part au monde l'art du barbier n*a été si perfectionné : les Persans se font raser entièrement les cheveux. Après avoir longtemps frotté la tête avec leurs mains, ils la mouillent ensuite d'eau froide; à mesure qu'ils avancent leur ouvrage, ils essuient leur rasoir sur les cheveux restants et ne se servent pas de linge. Le barbier fait ensuite les ongles des mains et des pieds avec un fer tranchant; il doit aller tous les matins chez son client lui présenter un miroir pour qu'il examine son visage dans l'intérêt de sa santé; il ne lui en coûte rien pour ce service, et paye seulement quatre ou cinq sous lorsqu'il se fait raser la tête et la barbe.

Les Persans portent une écritoire à leur ceinture; à cet effet, récritoire est longue et étroite; il y en a de très-ornées, de trèsriches, et, pour être en même temps solide, ce petit meuble exige d'habiles ouvriers. En général, les tailleurs d'habit sont de cette catégorie; ils font aussi les meubles en tapisserie ou en étoffe de laine, et les façonnent en mosaïque ou tout autre dessin avec beaucoup de succès.

Parmi les arts et les métiers qui ne doivent être mentionnés que pour leur infériorité, il faut mettre m prcinier rang la verrerie; ses produits sont paiileux , grisâtres et abondants en soufflures. Les Persans ne savent point faire les glaces; ils les tirent d'Europe.

La papeterie est aussi fort peu avancée ; le papier n'est fait que de coton; il est épais et néanmoins sans consistance. Celui d'Europe est habituellement employé, et comme les Persans écrivent avec un roseau, il est nécessaire que le papier soit très-lisse; ils le savonnent à cet effet et le lissent avec un verre. Ils font aussi du papier parsemé de poudre ou de paillettes d'or et d'argent mêlées à la pâte; il est agréable à l'œil et d'une grande élégance. On connaît en ce genre de très-beaux manuscrits persans; mais ils sont très-mal reliés en général , quoique la couverture de ces livres soit surchargée de dorures dans le goût oriental. Les manuscrits persans, exécutés dans l'Inde, sont les plus beaux; les miniatures y sont prodiguées, les pages sont encadrées d'ornements en or ou en couleurs. Ces ouvrages sont reliés dans la même

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forme que les livres d'Kiirope; quelquefois on écrit riicoro siiriin rouleau les textes peu étendus; surtout ceux qui sont accrédités comme préservatifs de maladies et de mauvaises rencontres, ou qui sont consacrés pour réussir dans les sciences occultes et l'art de faire de l'or à volonié.

L'horlogerie était, à réi)oque du voyageur ChaitUn, encore inconnue en Perse; (juelques ouvriers européens y exerçaient cet art. On dit les Persans fort habiles à connaître l'heure par la direction des rayons solaires. Ils n'ont pas cependant de cadran solaire; mais on fabrique en Europe de grosses montres d'or et d'argent, plus ou moins riches, simples ou à répétition, même à musique, pour tout l'Orient, avec la précaution de diviser le jour selon les usages des divers pays, et de marquer ces divisions sur le cadran en chiffres en usage dans le Levant, les(iuels sont tout différents des nôtres, quoiqu'on fasse honneur aux Indiens ou aux Arabes de nous les avoir donnés.

La soie, le coton, les poils de cliameau ou de chèvre, et la laine, étant 1res -abondants en Perse, les manufactures où ces matières premières s'emploient sont nombreuses et bien tenues.

Le tissage des étoffes est très-perfeclionné : il produit des tissus de soie, de coton, de soie et coton, de soie et or ou argent, de colon et laine, la plus économique toile et le plus riclie brocard, les velours, taffetas et satins. Les tapis perses, de soie ou de laine, jouissent à juste titre d'une réputation déjà ancienne; on y mêle (piehpiefois de l'or et de l'argent. Le poil fm du chameau sert à fabriquer des châles, mais ils sont très-inférieurs à ceux de Cachemire. Le poil de chèvre est em|)loyé pour des étoffes imperméables à l'eau. Les belles mousselines, à l'usage des familles riches, y viennent de l'Inde.

Les connaissances dans les sciences physiques ne consistant qu'en (juelques fausses tradilions, contredites par la moindre expérience, et (|ui constatent la plus profonde ignorance des principes et des plus communes applications de ces sciences. Hn revanche, les sciences occultes sont en grande prospérité : il n'y a pas un Persan sachant hre qui ne les cultive et qui ne se livre

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sérieusement à leur étude dans les livres nombreux traitant de cette affligeante aberration de l'esprit do l'homme. On n'a pas vu à Paris un seul Persan, distingué par quelqu'instruetion, qui n*y ait donné des preuves de son zèle et de son goût pour ces études mystérieuses, avec l'espoir d'y acquérir d'immenses richesses, îl y a une plante dont l'effet est certain pour opérer la transmutation de tous les métaux en or; cette plante existe parmi celles de la montagne d'Alvend, près de Hnmadan; on la cherche obstinément depuis des siècles sans la trouver; mais celui qui la découvrira est assuré d'être bientôt plus riche que tous les rois de la terre.

L'ignorance des Persans en anatomie est complète; leur médecine est donc conjecturale et routinière. Us n'ont pas oublié les noms de Galien et d'Avicennes, mais bien leurs doctrines. Ils connaissent mieux la composition des remèdes que les symptômes des maladies, et quant aux causes de celles-ci, ils n'en énumèrent que quatre, le froid ou le chaud, le sec ou l'humidité. Ils classent dans une de ces catégories chaque maladie, et ils ordonnent les remèdes qui réchauffent ou rafraîchissent, humectent ou dessèchent , attaquant par les contraires les causes et l'origine du mal , telles qu'ils les supposent. Ils ont aussi des remèdes secrets pour les infirmités vulgaires et des moyens d'augmenter les forces physiques dont l'usage a pour eux le plus d'attraits.

La chirurgie est aussi peu avancée et aussi peu certaine dans ses effets que la médecine. Les chirurgiens persans saignent, appliquent les ventouses, les emplâtres, le moxa et réduisent les luxations.

Des espèces de médecins courent la campagne et ont dans lein^ sac des remèdes pour tous les maux : le docteur ambulant prépare sur-le-champ une tisane ou un opiat; le docteur dévot, derviche, iman ou mollah, fournit des remèdes tirés de ses pratiques superstitieuses. L'un et l'autre se font payer d'avance leurs médicaments, et continuent leur tournée /^/ii/a«//îroyji^«e pour chercher d'autres dupes : tous deux racontent avec emphase les cures merveilleuses qu'ils ont opérées.

Chaque médecin a un apothicaire habitué à ses ordonnances, et qui,ordinairement,est à ses gages ou bien son associé. Le voyageur français Chardin étant malade, un médecin persan le vit, fit une ordonnance, et son camarade l'apothicaire apporta le lendemain matin à Chardin deux verres d'émulsion, une tasse de confection rafraîchissante , contenant toutes sortes de contre-poisons, une médecine amère de deux pintes au moins, quatre bouteilles d'eau de saule et une cruche de tisane : le malade devait prendre tout cela de suite et le plus vite qu'il pourrait.

Dans les tribus errantes, les vieilles femmes et les vieillards sont les médecins ordinaires, dépositaires des traditions et de l'expérience. Les amulettes et les talismans sont en grande vogue; ils sont moins dangereux que l'ignorance native et l'audace de leui'S médecins.

D'ordinaire l'esprit de l'homme n'est pas infirme à demi : ignorants dans les sciences physiques, si utiles à la vie, les Persans doivent ne l'être pas moins dans celles dont les théories sont encore davantage du domaine de l'intelligence et de la spéculation. Ils ne s'occupent donc point des sciences mathématiques et de calcul ; ils ne connaissent de l'astronomie proprement dite que ce qu'en avait appris l'auteur de VAvesta dès les plus anciens temps, lorsqu'il fixa la longueur de l'année solaire à trois cent soixante-cinq jours, nombre adopté dans la composition du calendrier; et du système du monde, que celui de Ptolémée, qu'ils ont emprunté aux livres arabes. On assure cependant que l'exposé des théories de Copernic a été traduit en persan; mais il est pour eux sans conséquence. Leur système du monde est dans le/ioraïi, où l'a inscrit la plus complète ignorance, associée à tous les préjugés dévots que ce livre a fait naître. Le commencement et la fin du monde y sont enseignés avec une égale absurdité, et la terre leur est aussi inconnue que le ciel.

L'existence, l'observation et la marche des astres ne les intéressent que pour leurs opérations astrologiques ; c'est la science la j)lus commune, la plus générale, et la foi la plus universelle est la foi à l'astrologie : du roi au dernier sujet, il n'y a pas un

seul incrédule. Les astrologues sont Irès-nombreux, li'ès-lionorés, Ircs-bien dotés. Le Khorassan a le privilège de fournir les plus distingués; tous ceux qui, depuis six à sept cents ans, se sont fait quelque renom dans cette profession, furent originaires de cette province. Chardin ajoute qu'ils se sont multipliés à Lspahan, capitale actuelle de la Perse, comme les étoiles au firmament. Il y a dans le Khorassan une école célèbre de cette fausse science; on y va pour l'étudier de toutes les autres contrées du royaume. Le même voyageur assure que les astrologues du roi lui coûtent plus de quatre millions chaque année; la crédule générosité du prince y ajoute encore deux millions en présents.

La charge de chef des astrologues se conserve dans la même famille, à moins de démériter du roi. Gela arriva aii hls aîné de Mirza-Chefy, revêtu de cette charge. Un jour d'assemblée publique, en présence de tous les grands, le roi jugea à propos de faire justice de cinq à six seigneurs, et ordonna qu'on les mît immédiatement en pièces sous ses yeux. Le roi étudiait, durant cette scène sanglante, la physionomie des assistants; il crut remarquer que le chef des astrologues, à chaque coup de sabre donné sur ces malheureux, clignait les paupières comme s'il ne pouvait supporter froidement un tel spectacle : et le roi dit aussitôt à un gouverneur de province qui était près de lui : « Enlevez les yeux de ce chien qui est à votre main gauche; ils lui font mal et il ne saurait s'en servir. » Et le chef des astrologues eut aussitôt les yeux violemment arrachés.

Les astrologues et les médecins se disputent les malades; c'est une misérable condition de plus pour la population persane. Les uns se guident par une empirique tradition, les autres par l'almanach qui est publié chaque année et qui sert de guide dans toutes les actions, même à des personnes douées de quelque bon sens. Si une d'elles veut entreprendre un voyage et qu'elle ne soit point prête pour le commencer un des jours heureux selon l'almanach, elle sort néanmoins de sa maison, va se loger dans une autre jusrpi'au moment de se mettre en roule, bien persuadée qu'elle a commencé son voyage dans un jour propice.

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Si , pendant le voyafre, nn astre supposé funeste vient à se lever, on marche à reculons en lui tournant le dos, afin de ne pas le voir; et pour les princes et les grands personnages, s'il n'y a paa d'autre moyen d'éviter cette redoutable rencontre, on fait ouvrir des portes provisoires à travers les murs des palais et même dans ceux des villes. L'ambassadeur anglais ^lalcolm , qui a vu de près les astrologues persans, en i8IO, est persuade qu'ils exploitent sciemment la crédulité de leurs contemporains.

La lutte est fort pratiquée par les hommes; c'est un divertissement public qui est du goût de la nation et (pi'on lui doime journellement. Les maîtres habiles dans cet art sont très-considérés. Il y en a aussi pour l'escrime, la danse sur la corde, les tours de force et d'adresse : tous ces amusements sont en Perse des arts honnêtes. Les jeux de hasard sont défendus par la religion, mais le peuple a le jeu des cartes, qui sont au nombre de quatre-vingt-dix, faites de bois et peintes. Les dés, la paume, la boule sont permis; dans les cafés le trictrac et un jeu de coquilles sont fort habituels. La course à pied est en grand honneur: celui qui prétend à la charge de premier valet de pied du roi est soumis à l'épreuve de parcourir trente-six lieues en douze heures. La chasse du roi est un grand événement; on fait d'avance une battue générale à vingt lieues à la ronde : il arriva une fois qu'on abattit un si grand nombre de bêtes à quatre pieds, qu'on put élever une haute tour comj)Osée de leurs têtes ou de leurs cornes ; et comme il manquait une grosse tête pour le couronnement, l'architecte en ayant rendu compte au roi, le monarque y fit mettre la tête même de cet architecte.

Devons-nous dire que les Persans ont aussi leurs joueurs de gobelets et leurs marionnettes? 11 est certain que les prestidigitateurs de cette espèce sont plus habiles dans tout l'Orient qu'ils ne le sont en Europe. Les premiers mettent ostensiblement des œufs dans un sac, les foulent sous leurs pieds, les font fouler et piler par des personnes de l'assistance, et ils en tirent aussitôt des pigeons vivants. Le sac étant vidé, ils le donnent à examiner à tous les curieux qui restent d'accord qu'il est bien vide, et aussitôt

l'opérateur fait sortir de ce même sac toute une batterie de cuisine.

Les prestidigitateurs indiens, qui sont les plus forts du monde, travaillent aussi en Perse et avec un grand succès : on leur attribue le pouvoir de ftiire pousser à la minute un arbre chargé de ses fruits, de faire éclore des œufs sous les yeux des spectateurs : il y a même des maîtres en cet art qui jettent en l'air un enfant, ses membres retombent isolément l'un après l'autre, et le maître les ramasse, les rajuste, et l'enfant ne s'en porte que mieux. Les premiers voyageurs européens dans la Perse racontent sérieusement ces merveilles : Tavernier a vu croître l'arbre inopinément, et Carron, le rhabillage de l'enfant démembré, puis parfaitement raccommodé et sorti de cette épreuve fort vivace.

Les beaux-arts proprement dits ont fait peu de progrès en Perse. La musique est citée dans les plus anciens livres religieux de celte contrée; elle était d'usage dans les cérémonies et autres circonstances solennelles: mais on ne peut rien dire sur les principes et le goût de la musique des Persans du vieux empire.

Chez les Persans actuels, la musique est une partie essentielle des divertissements publics. Chaque gouverneur de province a sa troupe de musiciens et sa troupe de danseuses : réunies, ces deux troupes donnent des spectacles pour divertir leur maître; ces deux arts sont aussi une profession publique abandonnée à ceux qui l'adoptent. La danse étant considérée comme une action déshonnête, elle est le privilège des danseuses de profession, qui sont d'ordinaire des femmes de mauvaise vie. Les hommes ne pratiquent pas la danse; ils se réservent la musique instrumentale et le chant. Les femmes réussissent peu dans le chant; mais elles sont dans la danse d'une agilité incomparable : habillées amplement et d'un large pantalon attaché à la cheville, elles n'ont de découvert que le visage, les mains, et les pieds, qu'elles tiennent aussi proprement que leurs mains et dont elles ornent aussi les doigts de bagues et de hijoux. Réunies aux musiciens, elles composent tout l'art dramatique en Perse; dans ces représentations,

on chante en même temps des vers, et avec le secours de la danse el de la imisiciue on exécute des drames entiers, ordinairement tirés d'aventures amoureuses. Les scènes sont parfois reproduites trop au naturel; l'effronterie et l'ardeur qu'on y montre ne seraient pas tolérées dans l'Occident : mais la tradition religieuse honore et encourage les rapports des sexes. Les courtisanes les plus célèbres et les plus belles forment la troupe des danseuses du roi ; elles sont sous les ordres d'une supérieure qui les assemble et les conduit où on les demande. Chacune d'elles a pour son service deux femmes, un laquais, un palefrenier et trois chevaux : à la suite du roi, ce train est encore augmenté. Les émoluments sont de 1,800 francs par année, mais les cadeaux dépassent de beaucoup cette somme; les voyages surtout sont pour ces femmes une source d'incroyables richesses, tant elles ont de succès dans leurs deux professions.

La peinture est un art très-peu avancé, quoique généralement pratiqué dans la décoration des édifices et de quelques meubles. Les maisons d'habitation sont construites en briques crues ou cuites, à un seul étage, revêtues en dehors et en dedans d'une couche de plâtre; à l'intérieur, les parois sont ornées de peintures représentant des fleurs, des arbres ou des compositions capricieuses, arabesques ou autres, inspirées ou imitées selon le goût du pays. Les maçons persans sont très-habiles dans la construction des voûtes, des dômes renflés; lorsque ces dômes forment le toit d'un édifice, ils sont ordinairement ornés de peintures à l'intérieur. Les peintres de la Perse font aussi des portraits; mais ces ouvrages se ressentent de la médiocrité qui caractérise tous les autres produits de la peinture persane. Elle est plus particulièrement connue en Europe par les ornements de ses manuscrits : ce sont de véritables miniatures, très-fines et rehaussées d'or; (juand les sujets sont à personnages, ils sont tirés du texte même du livre. Ces peintures se recommandent par l'effet des couleurs , ordinairement très-brillantes. La composition est assez régulière, parfois ingénieuse; mais les plans tiennent lieu de perspective : il y en a plusieurs superposés du bas du tableau

en haut, comme si l'on voyait la scène sur un plan horizontal; et quant au dessin , il faut que l'amateur ne se montre pas difficile. Les figures ont la physionomie du pays; le costume est nécessairement fidèle, puisque l'artiste a tant de modèles naturels sous les yeux : il y a cependant une distinction essentielle à faire entre les divers manuscrits persans : les uns ont été écrits et peints dans la Perse; d'autres l'ont été par les Persans de l'Inde ou par des Indiens qui connaissent la langue persane : dans les peintures des manuscrits persans de l'Inde, toutes les figures, quoique personnages de la Perse, ont la physionomie indienne; la localité altère aussi parfois la fidélité du costume.

Cette immobilité de l'art en Perse s'explique par le Koran, qui défend la représentation des figures humaines : les docteurs puristes étendent la prohibition jusqu'à la figure de tous les êtres animés; cependant l'ordonnance du prophète n'est pas rigoureusement exécutée. Il n'y a que les dévots qui s'y conforment scrupuleusement; et leur horreur se manifeste surtout à l'aspect des figures sculptées. Tout Paris voit depuis longtemps, parmi les habitués de l'Opéra , un Persan dont les scrupules religieux s'étaient accoutumés à des figures humaines un peu plus expressives que celles que la peinture peut créer; néanmoins, ce fidèle croyant s'enfuit un jour à toutes jambes et comme s'échappant d'un incendie, à la vue, inopinée pour lui, de la copie en plâtre d'une statue persane tirée d'un antique monument.

La sculpture est complètement négligée par les Persans modernes; il faut chercher la pratique et les modèles de cet art dans les monuments de la première civilisation : l'intime liaison de la sculpture et de l'architecture, et la commune existence de leurs plus anciens modèles sur les monuments antiques delà Perse nous permettent de réunir dans un seul paragraphe les notions tirées de l'étude de ces monuments.

Comme tous les autres éléments fondamentaux de la civilisation de la Perse, l'architecture lui est venue de l'Inde. La plus simple comparaison des plus anciens monuments des deux empires mettra cette opinion en évidence; il faut donc dire de l'architec-

tiire persane, comme on l'a dit des milres arts du dessin, rprollc est indo-haclrieniie.

Il n'y faut pas clierchcr la réj^ularilc derarchitecture procque : les règles de l'ordre persan ne pourraient pas être chiftYées; il y a dans ces œuvres plus de goût local que de règles, plus de caprices que de proportions. Il y a presque autant de modèles de colonnes que d'édifices différents. Prenons, pour termes de comparaison, deux des colonnes encore debout à Istakar ouPerscpolis, et les deux les plus analogues de forme; elles sont toutes les deux cannelées; elles sont d'une hauteur parfaitement égale, 7 mètres 82 centimètres. Leurs bases sont semblables et de 64 centimètres de hauteur; leur chapiteau, d'une forme particulière mais semblable aussi, a, dans les deux, 90 centimètres au-dessus du fût: mais le fût de l'une, entre la base et le chapiteau, est de 6 mètres 28 centimètres; le fût de l'autre n'a (jue3 mètres 78 centimètres, et la différence de cette longueur est occupée dans celle-ci par une prolongation capricieuse figurant un groupe de feuilles épanouies, supportant un dé carré orné de volutes hors de ses lignes parallèles et se prolongeant jusqu'au chapiteau*.

C'est ce même chapiteau qui annonce l'origine indienne de l'architecture persane : il est formé de deux taureaux accroupis, réunis par leur partie postérieure qui se confond; les jambes de devant sont repliées sur le diamètre de la colonne et ne le dépassent pas; les deux têtes, au contri'.ire, font saillie sur les deux lignes opposées de ce diamètre, et c'est sur le dos de ces deux animaux, à la place que l'élévation de leur cou laissait libre, que venaient se poser les pièces de bois qui formaient et supportaient le toit de l'édifice. Les colonnes du Kaïlaça, ou temple souterrain de Siva , à Élora , un des plus anciens mommieuts de l'Inde **, ont le même aspect, la même forme; lorsqu'il n'est pas possible de montrer les ressemblances par des mesures, il faut bien les chercher dans les lignes, les formes et le goût. D'autres colonnes ont d'autres chapiteaux, il y en a qui sont dénuées de bases.

• Viiynr^p en Perse, de MM. Flandin et Cosle.

'" Limglès, Munuiiiciils de illin(loic>laii , loin. H, pag. 78, pi. 50.

Telle fut l'ancienne, la plus ancienne architecture persane : élégante, mais irrégulicre; ornée, mais sans proportions fixes daiîs ses divers membres; légère et élancée comme toutes les architectures de l'Orient à leurs diverses époques, et telle on la trouve encore dans ses ouvrages les plus modernes.

Les ornements sont le fruit du même goût, et les sujets des sculptures celui de la même croyance : celle de Zoroastre les a déterminés. En résumé, on doit reconnaître dans rarchitecture persane de la variété dans les formes analogues; variété d'autant plus grande qu'aucune règle, aucune prescription d'école ni d'au-^ torité ne s'oppose à leur manifestation.

Il en résulte qu'on ne peut, sur ces vagues données, essentiellement fécondes en incertitudes, fixer comparativement l'âge, l'ancienneté relative d'aucun des monuments édifiés avec cette liberté de plan et d'exécution; la lecture des inscriptions nombreuses heureusement attachées à ces mêmes édifices nous apprendra peut être un jour l'époque à laquelle ils furent construits.

On peut cependant faire, ce nous semble, deux catégories des antiques monuments de la Perse : les planches jointes aux ouvrages de Chardin et de Ker Porter, celles surtout dont on est redevable au talent consciencieux des savants voyageurs français, Flandin et Coste, nous montrent avec évidence, sur quelques parties des édifices de Persépolis, des traces incontestables de l'art égyptien; ces traces sont : 1" des portes encore debout dont la corniche très-développée et très-saillante dans tous les sens a son modèle dans tous les monuments égyptiens; 2° le globe ailé, symbole particulier à l'Egypte et décoration de celte corniche, qui est aussi employé comme ornement d'architecture , notamment dans quelques plafonds égyptiens, se retrouve deux fois répété dans le plafond en perspective qui surmonte la scène où un roi de Perse, assis sur son trône, reçoit des étrangers*; S-'à Mourgab, en un bas-relief sculpté sur le rocher est une figure ailée vêtue d'une longue robe, et sa coiffure est celle du dieu Soccharis égyptien,

' Voyage en l'erse, de MM. Flandin et Coste, pi. l'oi.

composée des cornes d'Ammon, de deux ureiis et de trois bnliistres snrmonlés du globe. Dans l'ouvrage entier des deux voyageurs, on recueillera encore des renseignements analogues relatifs à l'influence de l'art égyptien sur l'art des Persans, et l'on en tirera naturellement cette conclusion, que cette influence n'ayant pu s'exercer qu'après la conquête de l'Egypte par Cambyse, les monuments persans où se montre celte influence égyptienne sont, en cons(;quencc, postérieurs au règne et aux conquêtes de ce roi ; la tradition historique affirme d'ailleurs que, maîtres de l'Egypte, les rois successeurs de Cambyse attirèrent en Perse des architectes égyptiens.

Après le passage d'Alexandre , la Perse put s'instruire dans l'art des Grecs, mais on n'en trouve de traces dans l'Iran que durant le règne des successeurs du conquérant macédonien, sous les Arsacides et les Sassanides.

Le palais sassanide de Firouz-Abad* est une suite d'étroites arcades à plein cintre, et la façade latérale a plus ^cent mètres d'étendue. On y voit des bas-reliefs accompagnés d'inscriptions de la même époque. Les chapiteaux sassanides copiés à Ispahan, à Bi-Sutoum, par leur forme ramassée et les sculptures à figures qui ornent leurs faces carrées, et par les fleurs ou feuilles sculptées en relief et enroulement, ressemblent aux chapiteaux de notre moyen âge, à ceux (ju'on retrouve dans nos églises du xi' et du xn' siècle. A Takht-i-Ghero, un arc de triomphe à plein cintre ressemble à tous ceux que les Romains ont élevés dans les Gaules **.

Le mélange des peuples et des idées de l'Occident avec ceux de l'Asie, un peu avant et surtout après Alexandre, ne pouvait pas être sans influence sur les arts des pays où ils avaient longtemps prospéré sous une forme unique : malheureusement ce mélange s'opéra par la guerre et les confusions qu'elle engendre. On trouve donc dans les divers monuments de la Perse des souvenirs, des influences des arts de l'Orient et de ceux de l'Occi-

' Flandin cl Coslc, |tl. 17 bi.s cl il. " riandin cl ClJ^lc, pi 21 i.

dent, plutôt que des types fidèles des uns ou des autres. On comprend que Cambyse ravageant l'Egypte, Xerxès dévastant la Grèce, Alexandre prenant une rude revanche sur les Persans, et les Romains aussi campant dans la Perse, il y eut dans ces événements bien des causes d'échange et de mélange d'arts et d'idées. Il ne faut pas oublier ces circonstances dans l'étude des monuments de la Perse: leur date est comme inscrite dans leurs formes : indobactriens jusqu'à la décadence des Achœménides; indo-parthes ou de transition jusqu'à l'islamisme, et cette croyance nouvelle accréditant par sa religion et les exigeances des climats où elle domina, l'art sarrasin qui y subsiste encore. A Bi-Sutoum, il y a des ruines indo-bactriennes, grecques et sassanides; dans aucune de ces époques, l'amateur du bel art où se trouvent gracieusement combinés les bonnes proportions, l'élégance et le bon goût, ne doit point s'attendre à trouver de bons modèles et ne doit pas les y chercher.

Pour la première époque de l'art en Perse, la sculpture n'a produit que des figures longues et grêles; l'ampleur des vêtements ne déguise pas ce défaut, qui procède ou des caractères physiques de la race persane, ou de l'impuissance de l'art. Les mêmes observations s'appli(|uent aux ouvrages de la gravure en creux sur pierre fine. On connaît dans ce genre de sculpture un grand nombre de cylindres dont la surface porte des figures et des inscriptions en caractères cunéiformes; tous ceux de ces curieux bijoux qui sont de fabrique persane présentent dans les figures les mêmes défauts. C'est le contraire pour l'époque intermédiaire, remplie successivement par la domination des rois parthes et sassanides, et cette opposition est peut-être encore plus manifeste; les figures d'hommes et de chevaux sont d'une ampleur monstrueuse; les habillements et les harnais l'augmentent encore *. A ces traits d'une lourde évidence, il est impossible de ne pas classer du premier coup d'œil un monument de la Perse dans l'une ou l'autre période de son liistoire. Une pratique

• V. toutes les planches des moimments parthes el sassanides dans le \'oy(ii)(^ en Perse, de MM. Fiaiidin cl Cosle.

LA Pt.MSK. 07

matérielle de la sculpture fut cependant comnnune aux deux périodes : celle d'aplanir, par un travail long et rude l'escarpenienl d'une montagne, et d'exécuter sur cette surface unie du rocher des commémorations historiques représentant les actions mémorables des rois, accompagnées de longues inscriptions qui expliquaient ces vastes tableaux, faisaient connaître les noms des personnages figurés, ceux des lieux de la scène et sa date. Plusieurs de ces importantes représentations subsistent encore.

A Naskhi-Roustan , près de Persépolis, un travail de ce genre a été accompli et s'y voit encore en assez bon état. Le spectateur qui l'étudié a devant lui sept ou huit bas-reliefs de grandes proportions, exécutés à deux hauteurs différentes au-dessus du sol, et préservés des mutilations des curieux par un escarpement qui en empêche l'accès sans le secours d'engins qu'il n'est pas facile d'y dresser. Les plus hauts bas-reliefs sont à six cents pas audessus du sol, selon l'estimation de Chardin, mais réellement moins élevés. Le premier consiste en un portique de quatre colonnes; à leur centre une porte est figurée comme pour donner entrée dans des chambres creusées dans le flanc du rocher, mais dont l'ouverture véritable n'a pas été reconnue; une architrave repose sur les colonnes et les deux pilastres angulaires. Au-dessus de l'architrave est un autre bas-relief où l'on voit deux rangs de figures debout superposées, toutes élevant leurs bras comme pour soutenir une tablette représentant un roi debout sur un trône de trois degrés, tenant l'arc de la main gauche et levant la droite, en signe d'adoration, vers l'autel du feu qui est devant lui. La figure du férouer plane au-dessus, et à côté, le disque du soleil. Les quatre bas-reliefs de l'étage supérieur sont considérés comme étant les tombeaux de quatre rois de la race de Cyrus; leur forme et leurs sujets sont tout à fait semblables, quoique leurs ornements comparés présentent quelques différences. La façade du portique a dix-huit mètres et demi; la largeur de la tablette historiée approche de onze mètres; la hauteur totale de la sculpture est de quinze mètres et demi : c'est aussi son élévation au-dessus du sol.

Au bas de la fausse porte, une étroite ouverture, forcée et irrégulière, a été pratiquée par une avide curiosité; elle conduil dans une chambre sépulcrale où existent encore deux sarcophage.' de marbre blanc; leur couvercle était en dôme : tout était vide. Les sarcophages furent introduits par la véritable entrée du tombeau, mais elle est encore inconnue.

Au-dessous de cette ligne supérieure de tombeaux, on voit, assez près du sol, plusieurs bas-reliefs représentant des combat? singuliers à cheval, ou de plus nombreuses rencontres : ils sont l'ouvrage des rois sassanides. Dans la même localité les voyageurs ont relevé, avec ces bas-reliefs, des inscriptions bilingues, savoir : en grec et en caractères inconnus ; feu M. de Sacy a expliqué heureusement les unes et les autres, ainsi que les sujets des basreliefs auxquels ces inscriptions sont jointes, et il nous a appris que leur sujet rappelle l'insurrection du fondateur de la dynastie sassanide, Ardeschir Babec> contre Artaban le dernier roi des Arsacides, les triomphes de ce rebelle heureux, et ceux de son lils Sapor I" contre les Parthes. La plus ancienne inscription dit ; a Ceci est la figure du Masdasne (adorateur d'Ormuzd), du dieu « Ardeschir, roi des rois de l'Iran, de la race des dieux, fils du « dieu Babec, roi. » C'est en l'année 226 de l'ère chrétienne qu'Ardeschir prit le titre de roi des rois. La seconde inscription est relative à Sapor son fils, et une troisième au roi Hormisdas, un des successeurs de Schapour ou Sapor.

C'est dans ces bas-reliefs que se montre dans toute son ampleur la sculpture de l'âge des Sassanides, qui est l'art intermédiaire entre l'art primitif et celui du Koran. Les figures, quoique de très-fortes proportions, se perdent entièrement dans leur habillement. La barbe et les chevelures sont d'un volume partout ailleurs inconnu; la tête est surmontée de larges toques, terminées par une pièce assez semblable à un ballon soigneusement gonflé. Les pieds s'aperçoivent à peine sous le volume des franges, des rubans et des falbalas du pantalon ; la taille des reines n'est pas plus ménagée : les longues manches enveloppent leurs mains; le bas de leur robe ample couvre leurs pieds; un collier de perles,

des nœuds de ruban, d'élégantes bordures les font reconnaître; leur taille et leur corpulence est de la même école de dessin que celles des houmies; néanmoins, il y a sur toutes les figures les plus t)eaux traits de la race blanche et une mâle expression. La planche 186 du bel ouvrage de MM. Flandin et Coste justifie toutes ces observations : le roi, suivi d'un de ses officiers, accueille une femme à la(juelle il offre un objet de parure; im très-jeune garçon est entre les deux personnages ; la localité de Naskhi- Roustau, dont les monuments et les inscriptions consacrent les souvenirs du règne d'Ardeschir, porte h croire que ce bas-relief représente le moment où le vizir amène à Ardeschir, désolé de n'avoir point de successeur de sa lignée, l'esclave et le fils que ce roi avait autrefois ordonné de mettre à mort et que le vizir avait secrètement sauvés.

Toutes les autres sculptures de Naskhi-Roustan sont d'un style semblable. C'est le même roi à cheval , accordant la vie à des ennemis vaincus ou les foulant sous les pieds des chevaux. Ce n'est point ici l'ancien art persan : c'est l'art occidental avec des caractères spéciaux, nés des usages et des formes de sa nouvelle patrie.

Le chaînon de montagne de Tak-i-Bostan ou Tahk-ti-Rousteu), le trône de Roustem, n'est séparé de celui de Bi-Sutoum que par la vallée de Kenicht; l'un et l'autre sont dans le voisinage de Kirmanschah, sur la rive gauche de la rivière de Kara-Sou. Les rochers de Tak-i-Bostan ont été choisis aussi et préparés pour servir d'archives iconographiques à l'histoire des rois sassanides. L'analogie des caractères de J'art, des figures, des costumes et des sujets, le montre au premier aspect. Ceux-ci, sont cependant plus variés, étant à la fois militaires et civils, et représentant la guerre, des combats et des chasses, et les tableaux où ils sont figurés sont sculptés dans deux grottes, dont l'entrée est cintrée et décorée à la manière des Grecs.

En explorant les antiquités de Tak-i-Bostan , on a à droite le village du même nom; un canal d'irrigation les sépare. Le sujet qui attire le premier l'attention des voyageurs, est un basMelief

carré représentant une chasse au cerf. Un prince à cheval, placé sous un parasol, y préside; son arc est appendu à son cou, la corde toucliant à la nuque. A sa droite est une tribune dont le premier banc est occupé par des femmes, et le second par des nnusiciens; à sa droite sont placés les trompettes; le milieu du champ , clos par un filet , est occupé par les chasseurs à cheval , qui poursuivent les cerfs à outrance. Les serviteurs, montés sur des éléphants, battent les environs et poussent les cerfs dans l'enceinte; un grand nombre de ces animaux sont abattus. Les biches chassées portent à leur cou une banderole flottante. Dans le lointain, des chameaux sont conduits en laisse, chargés de gibier mort. Il y a beaucoup de mouvement dans ce curieux tableau; les animaux y sont admirablement figurés. Les Sassanides imitèrent les Mongols dans le goût effréné de la chasse.

Un autre tableau, non moins intéressant, représente la chasse au sanglier, sur un terrain coupé par des marais. Les deux personnages principaux (ou bien le même personnage dans deux actions successives) , sont dans deux barques de la forme la plus simple; elles sont courtes, profondes, les extrémités sont trèsrelevées; l'une des deux est sculptée sur ses bords; le personnage qui l'occupe est accompagné des gardes et des musiciens; il tient son arc dans sa main; un nimbe annonce sa dignilé suprême. L'autre personnage lance sa flèche contre les sangliers qui fuient en troupe, chassés par des hommes montés sur des éléphants. Plusieurs autres barques plus petites et dispersées sur la scène ne portent que des musiciens. L'autre chasse a lieu dans une forêt voisine d'un étang. L'action est encore plus animée que la précédente; les personnages et les animaux, chasseurs et chassés, y sont bien plus nombreux. L'exécution des détails de ce basrelief mérite les plus grands éloges.

Sur une planche expresse, MM. Flandin et Coste ont reproduit une des figures de cette chasse, de la grandeur de l'exécution. Une riche robe d'étoffe de soie, serrée au cou, enveloppe étroi-

' Plamhes 4 et 12 des Voyages de MM. Flandin el Coste.

Sr» LA PERSE.

temcnt le haut et le bas du corps ; une ceinture à agrafe de perles la retient au-dessus des hanches. L'étoffe est ornée de dessins tissée ou brodés, où sont figurés sur la poitrine et sur le haut des cuisses deux hérons en regard. Des croissants sont enfermés dans des cercles de perles, séparés par une figure telle que celle qui exprime la foudre dans l'iconographie symbolique. On ne peut indiquer l'action de cette figure, sa face et ses mains ayant été mutilées; sa hauteur depuis le genou est de trente-deux centimètres.

Plusieurs autres scènes^ historiques ou symboliques sont sculptées sur le même rocher; l'ampleur et la richesse des costumes semble aller croissant. Dans un groupe de trois figures, celle qui occupe le milieu est remarquable par la richesse inouïe de son costume; sa grande robe est couverte de perles attachées en pendeloques; ses larges ceintures sont entièrement de perles et de pierreries, sa chaussure en est couverte, sou collier en présente quatre rangs. Le personnage qui est à sa gauche en a employé beaucoup moins, quoique sa robe et son manteau en soient ornés. La figure de droite, qui est celle d'une femme, est d'un style différent; sa tunique est parfaitement relevée et dressée à la grecque; on n'y voit de perles que sur les bords de son manteau. Cette figure , fort mutilée , paraît tenir dans ses mains deux urnes d'où elle laisse échapper de l'eau.

Près de là on voit, dans un cadre formé par deux colonnes engagées, cannelées, sans bases, à chapiteaux presque corinthiens, une statue équestre de quatre mètres de hauteur et quatre-vingt centimètres de saillie, adhérant assez peu au rocher pour la considérer comme un ouvrage de ronde bosse. C'est un guerrier à cheval, «rmé d'une très-longue lance, sa tcte est casquée; il est entièrement couvert d'une cotte démaille; son cheval, court et ramassé, est bardé d'une cotte de lames de fer mobiles, et ajustées pour ne gêner aucun de ses mouvements; et sur sa cuisse droite de derrière est une empreinte semblable aux deux pointes d'un compas ouvert, surmontées d'une ligne transversale, à laquelle est attaché un anneau; c'est absolument le signe égyptien nommé

la croix ansée; mais celui-ci est à deux hampes ouvertes en triangle. C'est pour toutes ces figures le même style, de la noblesse et de la gravité; partout une fine et habile exécution. On a dit qu'on n'y trouve aucune représentation féminine; nous en avons indiqué plusieurs, et nous pensons que la ressemblance des costumes et le martelage des figures ont donné naissance à cette erreur que nous ne partageons pas.

Dans la même localité de Tak-i-Bostan, une figure en pied à tête radiée, les pieds appuyés sur une fleur épanouie, est à côté de deux autres personnages différemment vêtus, différemment coiffés, l'un d'un casque et ayant une épée attachée à sa ceinture, l'autre coiffée d'une toque évasée surmontée d'un croissant i^nversé , et sans armes. Ces deux figures marchent sur le corps d'un ennemi jeté à terre; ils tiennent de leurs mains droites un objet qui a l'apparence d'une couronne à longues et larges bandelettes pendantes , sujet symbolique très-fréquent dans les tableaux sculptés pendant le règne des Sassanides.

Le même sujet , mais contenant un plus grand nombre de figures, est aussi représenté sur un des trois bas-reliefs de Naskhi- Redjeb. Sur un autre tableau, on voit un chef à cheval fortement enharnaché, qui est suivi de plusieurs de ses officiers à pied, la tête couverte de grands bonnets en forme de tiare, marqués de signes différents et très-visibles extérieurement; ils sont armés de longues épées droites.

A Chapour, les tableaux historiques abondent. Sur le premier, le roi, à cheval, tient par la main une figure d'homme habillée à la romaine et ayant les fers aux pieds; une autre figure semblable est à genoux devant le roi ; près de celle-ci sont deux officiers du roi; derrière eux des fantassins persans divei^ement armés; l'escorte de cavalerie suit le roi.

Sur les autres bas-reliefs, le roi , assis, a à sa droite des soldats dans l'attitude de l'adoration ; à gauche un officier et des soldats lui amènent de force deux prisonniers. Au-dessous de ce premier registre, il y en a un second divisé en deux parties; celle de droite est occupée par des soldats persans à pied; la gauche est

21fi LA PERSE.

remplie par des figures diversement vêtues; la plus apparente présente au roi une tète d'homme de chaque main : ce sont celles des deux prisonniers étrangers figurés sur la scène supérieure. Des soldats apportent des armes, des vases, conduisent un éléphant : c'est du butin pris sur l'ennemi vaincu.

Le quatrième bas-relief est un des plus intéressants, parce qu'il est un des mieux conservés dans sa partie supérieure : le roi à cheval a devant lui un officier qui lui fait hommage de chevaux, de chameaux et de prisonniers enlevés sur le champ de bataille. La physionomie des hommes est admirable; les animaux sont trèshabilement sculptés : ce sont des Arabes et leurs montures ordinaires que le hasard du combat a livrés aux Persans. Ce bas-relief est un des plus parfaits comme portraits; il montre l'habileté des artistes qui l'ont exécuté.

Le plus grand de tous les tableaux de Chapour a une étendue double de ceux qui viennent d'être décrits : néanmoins on n'y voit qu'une seule scène. Le roi est à cheval au centre même du tableau. Derrière lui marchent quatre corps de cavalerie différemment coiffés, rangés sur quatre registres. Devant le roi s'avancent une foule de personnages différents de physionomie, de costume et d'attitude, divisés également en quatre rangs superposés : le plus près du roi est à genoux, et tous apportent des présents ou des tributs, car ce sont des ennemis soumis; ils offrent au roi des couronnes, de riches manteaux, des chevaux soigneusement enharnachés , des éléphants , des vases variés de forme et de matière , des chars avec des roues à jantes et attelés de deux chevaux, des ballots d'objets pesants apportés au moyen d'un madrier posé sur les épaules de deux hommes, un lion et une lionne, et plusieurs autres objets dont la forme ne peut pas être facilement déterminée.

Tous ces tableaux historiques ne peuvent être que des souvenirs du règne et des victoires de Schapour II, surnommé Dhoulactaf, qui régna de l'an 310 doJ.-C. jusqu'à l'an 380, et qui combattit très-hciueiisement contre les Arabes, les Romains, les Tartares cl les Indiens. Les règnes de Constantin, Conslauce, Julien et

Jovien furent contemporains de Sapor II. Constantin, après un accord à l'amiable avec Schapour lui envoya en présent différents meubles, des esclaves étrangers, des armes et quelques objets précieux: voilà ce que racontent de Schapour II, non pas les écrivains romains, mais les historiens persans, Mirkond lui-même, le plus estimé de tous; et les bas-reliefs de Chapour ne sont que la narration figurée des faits recueillis par Mirkond dans son Histoire des rois de Perse de la dynastie des Sassanides.

Cette circonstance donne donc une date certaine à ces magnifiques ouvrages de la sculpture orientale au iv*" siècle de l'ère chrétienne : sans doute les Persans des Sassanides connaissaient la sculpture grecque ainsi que la sculpture romaine, et ils purent agréer, rechercher même le concours des artistes de cette origine pour exécuter leurs monuments nationaux : mais le style des figures est local, soit qu'il procède du goût ou bien des modèles de la Perse; et l'on peut remarquer, peut-être même au profit de sa persévérance dans ses propres types, qu'on ne trouve nulle part dans la Perse, et à aucune époque, une seule figure entièrement de ronde bosse, une seule statue : le relief de ses tableaux est très-haut, mais jamais une figure complètement détachée n'y fut remarquée : et des figures de ronde bosse ont été , dans tous les siècles, une des plus ordinaires productions de la sculpture grecque et de la sculpture romaine.

On doit aussi tirer de ce qui précède cette autre conclusion , que, pour expliquer le sens des représentations historiques recueillies en Perse, c'est l'histoire persane qu'on doit consulter : il est certain que dans quelques rencontres les troupes romaines durent céder devant l'impétuosité de la cavalerie des Parthes : plusieurs témoignages en font foi, et cependant tous les empereurs romains qui combattirent contre les Parthes prirent le titre de Parthique comme s'ils les avaient vaincus : il en fut ainsi pour le temps des Sassanides.

On voit à Darabgerd un autre bas-relief où un roi de cette dernière race , à cheval , étend sa main en signe de protection sur une foule de prisonniers ennemis rangés dcboul en sa pré-

sence : la physionomie des hommes, leur hahillement et leur armure, le char, le harnachement des chevaux, la forme en paimette de l'extrémité inférieure du fourreau de leur cpée, tout est romain; sous les pieds du roi vainqueur est couchée à terre une figure semblable , dont la tête est ceinte du diadème impérial romain: or, il est hors de doute, d'après les annales romaines, que l'empereur Valérien, malheureux dans sa guerre d'Orient, tomba au pouvoir de Schapour I" et fut fait prisonnier avec un grand nombre des siens. On sait aussi que, pour venger quelques échecs, ce même roi de Perse fit ensuite mettre à mort des prisonniers romains : on ajoute qu'il traitait l'empereur Valérien avec la dernière rigueur; qu'il posait son pied sur' son cou pour monter à cheval , et qu'après l'avoir longtemps retenu prisonnier, il le fit écorcher vif.'

Tous les détails et l'ensemble de ce bas-relief de Darabgerd nous retracent clairement cette scène. Les Romains s'inclinent humblement devant le vainqueur; une figure est étendue la face contre terre dans les jambes du cheval ; le pied du roi s'appuie sur cette figure, et afin (pi'il n'existât aucun doute sur l'individualité du personnage ainsi humilié, sa tête a été soigneusement ornée du diadème impérial : mais le reste de son corps est représenté nu; et cette circonstance, unique dans toutes les représentations persanes, ne témoigne que trop de la cruauté du roi Schapour envers l'empereur romain.

Ce bas-relief de Darabgerd nous paraît donc rappeler la victoire de Schapour T' sur l'empereur Valérien, sous les murs d'Éilesse, à la fin de l'an 260 de J.-C. ; la captivité de cet empereur, celle de ses troupes, et les circonstances de la fin cruelle de cet infortuné vieillard. Il resta en effet pendant neuf ans prisonnier du roi de Perse, qui l'abreuva d'humiliations: il le fit ensuite mettre à mort lorsqu'il touchait à sa quatre-vingtième année. La cruauté du monarque persan ne se borna pas à ce meurtre ni aux ignominies qui l'avaient précédé : il lit écorcher Valérien, saler son corps, tanner sa peau, l'empailler, et la déposer dans un temple comme un monument de la délaite des Romains.

Ces circonstances nous donnent la date du bas-relief que nous venons de décrire : Valérien fut fait prisonnier en l'an 260 , il mourut en l'an 269 , et son assassin en 272 : ce fut donc dans l'intervalle de 260 à 272 que le bas-relief fut exécuté.

La date certaine d'un ouvrage d'art ajoute singulièrement à l'intérêt de son étude : celui de Schapour P' est ainsi pour nous le plus ancien monument et le premier modèle de l'art persan pendant le règne des rois sassanides.

Les monuments du règne de Schapour II, déjà décrits, furent exécutés un siècle plus tard : voilà deux productions de la même école à comparer, elles sont distantes d'un siècle l'une de l'autre. Si le lecteur s'astreignait à cette étude, il serait frappé au premier aspect de la supériorité du plus ancien bas-relief, celui de Schapour 1*', pour la belle ordonnance de ce tableau, composé de plus de quarante figures, pour l'harmonie, la symétrie de la composition, pour le soin avec lequel la figure principale, celle du roi de Perse, ressort au milieu de la scène, seule au milieu d'un grand espace, pour la fidélité des physionomies des deux races opposées , la race occidentale dans ses meilleures proportions, et la race persane iconographiquement représentée plus grande et plus belle, magnifiquement vêtue, armée et coiffée : de l'un et de l'autre côté, la figure humaine est plus dégagée, moins lourde dans ses vêtements, en tout plus élégante et plus conforme aux types donnés par la nature que dans les tableaux de Schapour II; les chevaux eux-mêmes sont plus sveltes et mieux dressés : l'on apprend donc par cette comparaison des deux bas-reliefs, que durant le siècle qui les sépare l'art sassanide avait déchu ; et comme les sculpteurs persans n'ignoraient point ce que faisaient alors les sculpteurs des écoles grecques, des écoles romaines, l'on arrive à cette conclusion générale acquise évidemment à l'histoire de l'art par l'état des monuments des deux régions, que, du m' au IV* siècle de l'ère chrétienne, l'art fut simultanément en décadence et dans l'Orient et dans l'Occident.

Les princes sassanides, riches et puissants, conquérants de l'Assyrie et de l'Inde, montrèrent un très-grand luxe dana leîi édi-

fices qu'ils élevèrent durant leur règne, particulièrement dans la construction des ponts : ils remportèrent pour ces ouvrages d'utilité pubiiiiuc sur tous les princes de l'Europe. Il reste à Firouz-abad les ruines d'wi palais sassanide; c'est rarebitecturc classique : les arcs sont à plein cintre , mais la toiture est régulièrement en dômes fort élancés. Le plan est des plus élégants et des plus réguliers; l'air et la lumière sont partout. Un autre palais sassanide, à Sorbistan, quoique presque carré, abondait en colonnes, en coupoles ; on y entrait par les deux façades opposées, est et ouest. On connaît aussi, d'après les ruines qui subsistent encore, plusieurs aqueducs, des forteresses et autres ouvrages d'utilité publique, élevés par la puissance des Sassanides : leur empire fut longtemps florissant par ses productions naturelles et par ses conquêtes étrangères. Les Sassanides cependant ne surent pas résister à l'invasion des Arabes; il est vrai qu'ils étaient allés plusieurs fois les attaquer dans leurs villes et dans leurs déserts. Les arts, sous l'influence du Koran, changèrent de règles et de goût. L'architecture surtout retomba dans ses anciens errements. L'absence des principes multiplia les caprices, les innovations et les erreurs : on fit des arcs de fantaisie qui conduisirent à l'arc à plusieurs centres ou ogive gothique plus ou moins aiguë, à l'arc oriental qui est plus que la moitié du cercle, à l'arc surhaussé ou surbaissé, à l'arc trilobé, au plein cintre brisé, à l'arc en doucine très-fréquemment employé; les menus détails, les ornements frivoles et capricieux , les dentelures parfois imperceptibles , toutes ces innovations enfin qui caractérisent l'architecture orientale, comparée à l'architecture classique, sont nées de l'islamisme triomphant dans tout l'Orient : ils constituent l'architecture sarrasine ; on en trouve de très-anciens modèles dans les édifices de la Perse livrée aux disciples de Mahomet.

CPÏAPITRE SEPTIÈME.

ConiiiiciT(\— Routes.— Finances.— Monnaies —Mines d'or et d'ai'gi'nt.— Marine.— Cliambre des comptes

Glands officiers de l'État.

La nature également immuable du sol et des mœurs de l'Asie a perpétué, dans cette vaste région, les plus anciens usages jus- (ju'à nos jours. La difficulté des communications qu'opposaient au commerce des Persans primitifs le défaut ou le mauvais état des routes et des canaux , l'obligation de traverser des steppes et des déserts, de se défendre contre des hordes errantes adonnées au pillage, et de franchir d'étroits défilés ou de hautes montagnes neigeuses, subsistent encore dans la Perse moderne; ces obstacles ont dû, dans tous les temps, obliger les marchands à s'associer en caravanes et à se servir presque exclusivement, pour les transports, de la seule bête de somme qui vive également dans les déserts biiUants de l'Arabie et les steppes glaciales des Khirghiz. Les grands fleuves qui sillonnent la Perse favorisèrent bien peu les entreprises commerciales; les mers qui l'avoisinent furent traversées par un actif cabotage, mais restreint comme l'était alors la science navale et comme Pexigeait l'étroitesse des mers orientales. Toutefois les écrivains. ^dé l'antiquité ont conservé le souvenir des grandes routes roy;'!os conslrnilcs à grands fr.jis dans les provinces de la Perse , et qui furent divisées eu

Stations ou journées de marche d'environ six de nos lieues anciennes de France. A chaque station se trouvait un caravansérail, établissement de fondation royale ou pieuse, destiné au logement, à la nourriture et au repos des iiommes et des animaux domestiques assemblés pour de longs voyages. Ces établissements étaient élevés avec une grande magnificence, et les plus splendides auberges de l'Europe n'en donneraient qu'une faiole idée; il n'en existe pas en effet qui soit capable de recevoir en même temps plusieurs centaines d'hommes, de femmes ou d'enfants, un plus grand nombre encore de bêtes de somme, chameaux, chevaux, ânes et mulets voyageant ensemble et composant une seule caravane asiatique : le Koran a fait une bonne œuvre en établissant ces lieux de repos pour les voyageurs, et, sous celte religieuse inspiration, les caravansérails hospitaliers se sont multipliés dans la Perse moderne.

Hérodote a décrit minutieusement la route de Sardes à Suze ; elle exigeait trois mois de chemin pour une armée. Cette route était divisée en stations, passant continuellement par des lieux habités; elle était parfaitement sûre, et à chaque station existaient des maisons appartenant au roi et de très-belles auberges. On parvenait ainsi par la Phrygie, la Cappadoce et la Cilicie, sur l'Euphrate; après avoir traversé ce fleuve, l'Arménie et la Cissie, on touchait aux rives du Choaspe, sur lequel Suze était bâtie : on y comptait cent onze stations depuis Sardes.

Mais les routes royales de la Perse, construites à grands frais, furent plus fréquentées comme voies militaires que comme communications de commerce; il fallait à celui-ci des chemins plus abrégés, plus économiques, et les gouvernements despotiques de l'Asie, pour le mouvement de leurs armées, ne s'arrêtaient pas à de si minimes considérations. L'anarchie qui désolait souvent ces contrées obligeait de mettre fréquemment en marche, sur ces voies royales, les troupes et lein^s lourds équipages. Le commerce avait pris l'habitude des défdés, des pijlcs ou passages gardés, et il payait fidèlement les rétributions imposées par le souverain de ces territoires.

Malgré les nombreuses révolutions qui changèrent si fréquemment l'état de l'autorité publique dans la Perse, celui des habitudes et des intérêts de sa population n'éprouva que peu de variations : les Persans changeaient de maîtres, mais non pas de police publique; un conquérant succédait à un autre, mais c'était toujours du despotisme et de la barbarie. Depuis Gyrus jusqu'à Tamerlan, cette déplorable succession des mêmes vues et des mêmes usages ne souffrit aucune nouveauté, et, sauf quelques interruptions momentanées, cette uniformité fut surtout permanente dans le commerce.

Moins étendu dans ses vues et dans ses entreprises que le commerce moderne, celui des anciens se bornait., pour ainsi dire, à l'exportation de leur superflu dans un autre pays où les objets importés satisfaisaient aux besoins ou aux goûts d'une autre population. Un marchand formait une pacotille qu'il allait vendre ou échanger au loin le plus avantageusement qu'il le pouvait, rapportant dans son pays des objets sur lesquels il espérait faire un second bénéfice. Parfois ce bénéfice s'opérait par de simples échanges et sans l'intermédiaire des métaux précieux, qui ne furent que très-tard métamorphosés en monnaie légale. L'or et l'argent n'étaient pas encore l'objet de lucratives spéculations, et ce ne fut que lorsque le commerce de l'Orient se produisit sur diverses places de l'Occident, que le trafic des monnaies et des changes put être imaginé. La science des lettres de change d'une place sur l'autre n'existait pas non plus, et s'il faut s'arrêter à quelques faibles indices sur ce sujet, tirés des auteurs anciens, on peut tout au plus accorder qu'un créancier donnait à un tiers un mandat sur son débiteur ; mais ce mandat ne sortait pas des mains du porteur, et la manière de mettre ces lettres en circulation n'était pas alors imaginée.

Il paraît que les Mèdes et les Persans connurent l'usage de la monnaie légale. Ils imitèrent en cela les Lydiens après qu'ils eurent fait la conquête du royaume de Crésus. Ils firent frapper des pièces d'or qui furent nommées dariques, du nom de Darius, fils de Cyaxare, conquérant de la Lydie. Elles portaient, d'un

?2i LA PERSE.

côlé la figure d'un archer armé et couronné; de l'autre, l'effigie de Darius. Faites de l'or le plus pur, ces monnaies conservèrent longtemps leur cours légal. On doima aussi le nom de dariques aux monnaies, de même poids, frappées par les rois successeurs de ce Darius. On croit qu'elles pesaient autant que le statère atlique, et deux grains de plus qu'une guinée anglaise.

Les affaires de commerce par correspondance étaient à peine connues : le marcliand entreprenait lui-même les voyages avec sa marchandise, et souvent il y employait plusieurs années. Cela arrivait pour le commerce réciproque des peuples de l'Asie orientale, et ces voyages eurent une plus longue durée encore lorsqu'ils eurent pour but les rives de la Méditerranée ou les provinces européennes connues des Persans et des Indiens.

Pour les voyages par mer, le négociant était tout à la fois son armn'icnr, son pilote et son subrécargue. Pour les voyages sur terre et sur mer, les marchandises de poids ou d'encombrement, telles que le blé, le vin, les matériaux de construction , étaient également négligées. L'huile l'était moins comme plus nécessaire, et il est certain que les productions les plus précieuses étaient préférées, représentant une plus grande valeur et assurant un plus grand bénéfice sans donner plus de peine.

L'établissement de la monarchie de Cyrus influa sur toute l'Asie et réduisit en quelque sorte la science du commerce à une routine que favorisait l'unité de l'autorité publique. Sous sa protection, le commerce voyageait de Sardes jusqu'à Persépolis, jusqu'à Baclres même, où s'ouvrait une route pour l'Inde et pour la Chine. Cette routine, qui était le fruit d'une attentive expérience, en maintenant le grand commerce asiatique sur les mêmes roules, conservait aussi les mêmes lieux d'entrepôts; c'étaient des villes riches, toujours florissantes, et qui savaient se relever de leurs cendres après les pillages et les dévastations qu'elles subissaient à choque nouvelle dynastie de barbares. Babylonc fut le grand entrepôt de l'Asie orientale pour l'Asie occidentale, qui communi(pKut avec l'Asie Mineure et l'I^in'ope. Baclres correspondait avec l'Asie septentrionale cl l'Inde; les

LA PERSE. 22a

Arabes et les Phéniciens étaient partout, mettant, par leur audacieuse activité , dans de fréquents rapports l'Europe et l'Afrifiue avec l'orient de l'Asie. Celle-ci fournissait l'or, l'argent, les pierres précieuses et les perles, les matières premières des plus utiles tissus, la laine, le coton, la soie et môme les fourrures, les épiées surtout et les aromates.

Par les confins de la Bactriane, les Persans exploitaient quelques gisements d'or; plus à l'est, quelques eaux ro(daient du sable d'or. Ce métal était très-abondant chez les Persans, il y arrivait du nord ou du sud-est de l'Asie : les communications étaient alors fréquentes entre l'Inde et la Perse.

Au dire de Ctésias, il y avait, dans la Bactriane, des mines d'argent; on sait aussi qu'une énorme quantité d'argent était répandue en Perse. Il y était importé par le commerce de terre qui parvenait jusqu'en Espagne avec l'intermédiaire des Phéniciens. Ce commerce fournissait aussi de grandes quantités de pierres précieuses que les Mèdes et les Perses employaient à profusion pour l'ornement de leurs armures, de leurs poignards et de leurs sabres, pour leurs bracelets et chaînes de parure, dans leurs habillements, même dans les housses de leurs chevaux. Ils tiraient de l'Afrique et de l'Egypte celles qui ne leur étaient pas fournies par l'Imaiis ou par l'Inde.

La renommée qu'obtint, dans ces anciens temps, l'étoffe employée dans le riche vêtement des JMèdes , adopté aussi par les Persans, et qu'on a reconnu cire fait de soie, prouve l'étendue du commerce de cette précieuse matière ; dans cette étoffe la soie était vraisemblablement mêlée avec un autre fil, car Arislote et Pline paraissent s'accorder pour nous apprendre que les dames grecques défaisaient les tissus asiatiques, séparaient la soie du coton et recomposaient un tissu plus fin qui était fort estimé. Les rois de Perse donnaient à leurs favoris une robe mède ou de soie; les sclieiks, de notre temps donnent le caftan, qui est aussi une robe de soie; le calab des Persans de nos jours conserve la forme de la robe des Mèdes.

Les religions ancicimcs étaient une cau^e de prosjiérilc |(>ui

le commerce des épices; l'encens et les aromates étaient habituellement employés dans les sacrifices; ils fumaient à la fois sur tous les autels de l'ancien monde.

Il ne nous reste que [leu de traces de la législation commerciale de l'ancienne Perse. L'industrie, réduite à des rapports matériels de vente ou d'échange, à des relations tout à fait momentanées dont les préliminaires obligés et la conclusion de la transaction déterminaient seuls la durée, et que terminait à jamais l'accord des intéressés, n'entraînait la nécessité ni de codes, ni de formules. Le Zend-Àvesta, la plus ancienne loi connue de la Perse, ne renferme aucune disposition spéciale; cette loi, par son origine et par son but, se serait bornée à prescrire, dans les transactions commerciales , la plus religieuse pratique de la morale universelle. Néanmoins, les docteurs ont laissé quelques commentaires de la même nature. Selon le texte du vieux Ravaët, lorsqu'un emprunteur ne peut pas rendre, au terme convenu, l'argent qui lui a été prêté, on ne doit point pour cela élever le taux de l'intérêt qu'il a payé jusque-là.

D'après le même livre, c'est un grand péché que d'exiger l'intérêt de l'intérêt.

De plus, il n'y a pas de plus grand crime que d'acheter du grain et d'attendre qu'il devienne cher pour le revendre plus avantageusement. La loi dit que celui qui agit et s'accoutume d'agir ainsi se reqd responsable de toute la misère, de toute la détresse qui est dans le monde.

Un autre livre , le Sokand-Namèli, renferme des questions sur le commerce, et rappelle une loi qui décide qu'il est mieux d'acheter dans une ville pour revendre dans une autre, car acheter une chose dans la ville qu'on habite pour l'y revendre avec bénéfice, c'est un péché.

Ces préceptes étaient peu favorables au commerce en général, et mettaient des entraves à son activité en voulant donner de bonnes règles à la conscience des commerçants.

On ne connaît point, durant un grand laps de temps, de changement considérable opéré dans l'état du commerce per-

San des caravanes. Les invasions des Grecs, des peuplades septentrionales de l'Asie, et celles des Arabes, étendirent les relations plutôt qu'elles ne les ralentirent; mais la marine des Persans ne fut jamais assez importante pour que les découvertes successives des navigateurs européens aient occasionné de notables variations dans le pauvre cabotage mercantile de cette nation.

De nos jours, toutes les mers sont ouvertes à l'industrie humaine; l'activité des esprits n'a laissé aucun coin de la terre à fouiller. Les porcelaines de Sèvres sont transportées h la Chine, nos vins et nos draps sont étales sur tous les marchés du monde ; et il n'y a rien de bon dans la Perse que le commerce ne nous ait fait connaître, n'ait offert à nos besoins ou à nos caprices.

La profession de commerçant est en honneur parmi les Persans; il n'y a point chez eux de noblesse, vraie ou fausse, qui par orgueil frappe le commerce de son dédain, et par cupidité ou par misère en épouse néanmoins les riches héritières. Le souverain régnant ne connaît que ses favoris et ses officiers : son indifférence à l'égard de tous les auti^es sujets est pour eux la garantie d'une suffisante sécurité. D'ailleurs , les personnages les plus élevés, le roi lui-même, trafiquent par leurs commis et leurs navires. C'est des magasins du roi que sortent les plus riches brocarts d'or et d'argent, les plus beaux tapis, les plus piécieuses pierreries. Le roi les a reçus à titre de contributions publiques; il a besoin, pour son service, d'en réaliser la valeur. Le commerce à l'étranger est plus particulièrement honoré; les commis marchands du roi y sont parfois ses ambassadeurs, et durant les guerres les commis jouissent de toutes les immunités di[»lomatiques.

Des courtiers facilitent les rapports entre les négociants, et cette classe d'employés se compose des hommes les plus déliés, les plus sou|)les et les plus endurants du monde ; leur nom, delab, signifie grand parleur; cette Inculte doit être en effet, chez eux, portée ausuprôme degré de perfection, et il y a un pi-overbe persan par lequel on exprime l'idée d'un fait impossible ou extraordinaire en disant : « Alors, les courtiers seront muets, » Ces

courtiers Irailcnt entre eux les ulTaires de leurs clients , et ils s'accordent sur les prix eu s'expriuiaul , sous leur inanleau , au moyeu de certains niouvemenls de leurs uniius droites jointes ensemble et de celui des doigts, dont les diverses positions sont les signes d'autant de chilTres différents; dans ce moment solennel, les courtiers sont réellement muets, leur attention est toute concentrée sur des calculs occultes et matériellement exécutés par leurs doigts.

Les Persans s'adonnent plus habituelleuient au commerce intérieur et quelfpie peu à celui des ludes, laissant aux Arméniens et aux Juifs le commerce étranger. Ceci se passe surtout dc[)uis l'introduction de l'islamisme en Perse; partout où il ne domine pas , le dévot mahométan se trouve gêné pour ses pratiques religieuses. De plus, le Koran défend sévèrement l'usure, et il ne distingue pas clairement l'usure de l'intérêt. Mais l'adresse supplée au silence de la loi ; l'emprunteur déclare tenir dans le sac qu'il montre la somme intégrale dont le juge rédige le contrat, quoique le prêteur en ait prélevé l'intérêt quelquefois usuraire.

La soie de la Géorgie était un des principaux articles du commerce de la Perse; mais la Russie a conquis celte province par un traité récent. D'autres provinces fournissent celte marcliandise, dont Chardin portait, dans le dernier siècle, la production a plus de cent mille quintaux ; les Hollandais et les Russes les exportaient de la Perse en Europe.

On lire aussi de la Pefse du poiJ de chameau, employé dans la fabrication des chapeaux.

La Perse exporte dans les provinces voisines, à l'est et à l'ouest, du labac, des fruits, du vin, des eaux distillées de menthe, de sauge, etc., des chevaux, delà porcelaine, du maroquin, des plmnes, de la noix de galle, de grosses étoffes de poil de chèvre, des nattes, (\e<, ouvrages de fer, d'acier, de bois, des étoffes de soie en Russie, et des fourruies de mouton, dont elle fait aussi une grande consommation pour la coiffure des hommes.

Le défaut de postes régulières à l'usage des particuliers, et la nécessité d'envoyer des exprès, causent beaucoup de lenteur dans

toutes les relations commerciales. La profession d'exprès est peu lucrative; elle est héréditaire. Durant leurs courses, ils portent à leur ceinture une sonnette, afm de se tenir éveillés.

Le commerce extérieur, en Perse, est entièrement dans les mains des Arabes et des Anglais au sud, et des Russes au nord. Ces mêmes peuples étrangers fréquentent plusieurs ports du golfe Persique ou de la mer Caspienne ; les grands centres du commerce étranger par terre sontTauris, Érivan, Kirman, Kirmanschah, Hamadan, Ispalian et Chiraz. On exporte principalement par ces diverses voies le safran, l'opium, le salep, les châles, les tapis, l'eau de rose, l'assa fœtida; et par les mêmes routes on introduit dans la Perse l'indigo, la cochenille, le café, le sucre, les fourrures, les métaux communs , les pierres précieuses et les marchandises d'Europe.

Au lieu delà signature, un contrat de commerce est authentique par l'apposition d'un sceau, qui contient le nom du contractant et celui de son père; les témoins, toujours présents, y apposent aussi leur cachet. Les cautions sont d'un usage général parmi les marchands; et quand un pauvre homme ne peut pas en trouver une, il désigne comme tel un des saints les plus renommés de la religion persane.

Les paiements se font en argent, l'or n'a point de cours légal. Un sac d'argent est de 50 tomans , ou de 2,500 abassis, dont chacun valait dix-huit sous de France au temps du voyageur Chardin. On pèse le sac plutôt qu'on en compte les pièces. Ces pièces sont très-variées de formes et de poids, ayant été fabriquées à diverses époques, et leur poids ayant été augmenté à m(v sure que l'argent devenait plus commun. Il reste encore en circulation une ancienne monnaie de la Caramanie Déserte; elle est d'argent fin, et consiste en un fil d'argent, d'un demi-centimètre de grosseur, long d'un pouce, plié en deux et marqué du coin du prince.

Les monnaies modernes sont frappées au mouton ; le monnayage est évalué par l'Etat à sept et demi pour cent; ces monnaies portent dans, leur empreinte, avec les louanges de Dieu et celles de

Mahomet son prophète, le nom du souverain régnant, le lieu et l'année où elles ont été frappées, et l'emblème de la Perse, qui est un lion avec le signe du soleil se levant sur son dos.

Nous n'aurons que peu de notions à recueillir sur les finances de la Perse : ce sujet, considéré relativement à un Élat quelconque ancien ou moderne, suppose qu'un certain ordre est établi dans cette partie importante de son administration. En Orient, à aucune époque, cet ordre, même élémentaire, n'exista jamais; partout où commande un homme dont l'autorité est sans limites, sa volonté est le seul système d'administration que ses sujets, humblement et prudemment soumis, doivent étudier et connaître; et des avanies quelque peu modérées sont par eux considérées comme le fruit de la sagesse et de la bonté de ce souverain. Aucun mode régulier d'établissement et de perception des impôts n'existant en Perse, et une grande partie étant levée en nature, dont le produit vénal est inconnu, ce n'est que par conjecture qu'on a pu évaluer à 80 millions de francs le revenu du royaume actuel de Perse; mais on assure que, à l'exemple des anciens rois, le schah régnant possède à Téhéran, sa résidence royale, un immense trésor composé de lingots d'or, bijoux, perles et autres effets précieux. Chardin vit le trésor du roi de son temps : le gardien en chef et tous ses officiers étaient des eunuques; les pierres, les perles, les diamants s'y trouvaient en grande quantité, et quant à l'or et à l'argent, on n'en saurait, dit-il, supputer la somme. Tous les murs d'un vaste local étaient tapissés de sacs neufs, contenant chacun plus de 2,000 livres en pièces d'argent.

Dans la Perse de Cyrus et de ses descendants, les choses se passaient autrement : les deux premiers rois de cette race, Cyrus et Cambyse, n'établirent aucun impôt; les peuples leur apportaient des dons volontaires. Darius, parvenu au trône, par l'usurpation selon les uns, par droit de succession légitime selon les historiographes*, divisa ses possessions entières en vin«^t satrapies ou gouvernements, et fixa la s«mme de contribution (jue

• Inscription de Di-Sutoum,

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chacun d'eux serait tenu de payer au fisc royal tous les ans. Les uns devaient payer en argent, d'autres en or, quelques-uns avec des eunuques, des chevaux blancs, la pêche de certains lacs et du blé. Pour celte innovation , Darius reçut de ses provinces le surnom de Banquier; mais elles lui payaient, selon les évaluations diverses des 14,560 talents euboïques, environ 90 millions de francs *.

L'or provenant de ceâ impôts était fondu dans des moules de terre, qui donnaient à chaque lingot la forme d'un barril; selon les besoins on les convertissait ensuite en monnaie d'or. Les plus anciennes portèrent le nom de dariques , tiré de celui du roi Darius ( Foj/e% ci-dessus) ; elles eurent cours dans toutes les provinces de son empire.

Les Persans, habitants du royaume héréditaire, étaient alors exempts de toute contribution, et continuèrent d'offrir au roi des dons volontaires. D'autres pays payaient des tributs analogues à leurs productions; tels les Éthiopiens, qui envoyaient tous les trois ans deux boisseaux d'or natif, deux cents troncs de bois d'ébène, vingt défenses d'éléphant et cinq jeunes Éthiopiens. La Colchide, soumise à la Perse, envoyait tous les cinq ans cent jeunes garçons et cent jeunes filles; les Arabes donnaient chaque année mille talents d'encens, et les Indiens trois cent soixante talents de poudre d'or.

Hérodote, que l'on consulte avec fruit sur ces temps anciens de l'histoire des Persans, rappelle que cette nation puissante n'avait point de marine. Lorsque Xerxès marcha contre la Grèce à la tcte de la plus puissante armée qui eût jamais foulé la terre, il était secondé sur mer par une flotte de douze cent sept trirèmes (ou vaisseaux à trois rangs de rames) et par trois mille bâtiments légers de transport; mais tous ces vaisseaux avaient été fournis par des peuples conquis, par les Phéniciens, les Égyptiens, Chypre, la Cilicie, la Lycic et autres contrées maritimes. Ces vaisseaux étaient montés et commandés par des soldats et un oflicier du pays

' Bartliélemy, Ànacharsis, tome I".

qui les avait fournis; mais des Persans, des Mèdes et des Saces y étaient mêlés, et des généraux persans commandaient en clier les diverses divisions de la flotte : on connaît sa funeste destinée à Salamine.

C'est une grande singidarité sans doute ({ue rexistencc de deux chambres des comptes dans la Perse moderne, dans un royaume dont le souverain est investi d'un pouvoir sans limites, et dont l'autocratie examine les actes des comptables royaux plutôt avec des yeux d'un maître soupçonneux qu'avec l'équité d'un probe contrôleur. Sans doute une semblable institution peut garantir le roi de l'audace excessive des vizirs concussionnaires, mais ses sujets n'en reçoivent aucun soulagement. Le roi veille à la conservation de ses droits, les exactions sur ses sujets n'arrivent point à sa connaissance, et cependant ces exactions sont nombreuses : le système des cadeaux est hiérarchiquement organisé, et la fraude se glisse partout à la faveur de ce système : ces chambres des comptes ne les préviennent pas. Ce sont, dit Chardin, deux labyrinthes dont on ne saurait sortir. On n'y voit jamais le bout des affaires, ajoute-t-il, et l'on s'y consume en frais. La procédure est intînie, et tout homme à qui une des chambres demande compte de sa commission est perdu sans ressource : le seul moyen de salut qui lui reste c'est de gagner, par de riches présents, ou les ministres, ou les femmes du roi, ouïes eunuques du sérail : par cette voie dispendieuse on obtient une abolition du roi , ou une nouvelle commission qui sert de quitus de la précédente. Du reste, si l'administration linancière de la Perse est dispendieuse pour le gouvernement et pour les sujets, ce n'est point faute de rouages destinés à en assurer la parfaite régularité. Le roi reçoit tous les placets qui lui sont présentés; ils sont réunis dans les mains du grand portier du palais, qui a seid la permission de paraître partout en la présence du souverain. Les officiers de la couronne sont nombreux. Trois d'entre eux sont secrétaires (VEtut;'\\ y a aussi trois gardes des sceaux, cinr) sceaux royaux, un chef de l'écriloire, qui est sans cesse près du roi, portant à sa cciiilurc un encrier, dans son sein un rouleau de [lapiur, et luu-

jours prêt à écrire les ordres du roi. Le premier secrétaire d'État est Vécrivain du royaume, ou des actes d'un intérêt général; le second, Vécrivain des ordres, et le troisième Vécrivain des ordonnances.

L'un des trois gardes des sceaux est un eunuque; il demeure dans le sérail; il garde le grand sceau, qui est enfermé dans un' coffre dont la reine mère a la garde. C'est le roi qui applique le sceau de sa main sur les actes de son autorité; mais la solennité de cette formule n'est malheureusement pas une garantie du bon ordre dans l'administration de l'État ni d'une bonne justice pour les sujets.

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