X. Le désir de sauver quelques débris du mobilier des
émigrés pour le conserver à leurs propriétaires légitimes, commençait à donner lieu à de nombreuses poursuites qui atteignaient surtout de généreux serviteurs ou protégés des bannis. On en voit plusieurs exemples dans le district de Besançon. Le 48 janvier, des gendarmes furent envoyés à Thise par le district, pour saisir Cl.-Jos. Vannoz et J.-P. Courbet , officiers municipaux , accusés d'un délit de cette espèce. On ne les trouva pas chez eux, et, sans doute à raison de circonstances atténuantes, on se contenta de les destituer de leurs fonctions municipales ; mais leurs collègues prirent parti pour eux, et la municipalité envoya sa démission collective, qui fut refusée comme dérespectueuse. La servante de l'abbé Bouchot, Jeanne- Antoine Monnin, le domestique du chanoine Bullet de Bougnon, et la servante de MM. Durand, furent également poursuivis pour le même délit. Cette dernière seule tomba entre les mains des gendarmes.
Dans le même district, trois pauvres femmes furent encore condamnées par le tribunal correctionnel, en haine de la religion. Deux d'entre elles, M^^^ Dard et M'"^ Tourneret, veuve, étaient d'anciennes institutrices dont on avait fait fermer les écoles particuhères pour refus du serment schismatique. Mais, n'ayant point d'autre moyen d'existence que leur profession, ces deux femmes avaient continué à recevoir clandestinement quelques élèves, et s'étaient déjà vues pour ce fait condamnées à l'amende par le tribunal de simple pohce. Mais, en dépit de cette condamnation, d'une légalité plus que douteuse, la nécessité de vivre les avait amenées, l'une et l'autre, à se charger d'un petit nombre d'enfants en très bas âge, dont elles étaient plutôt les gardiennes que les préceptrices. La police ombrageuse des jacobins leur en fit un nouveau crime. M^**" Dard, traduite le 12 décembre 1792 devant le tribunal, fit inutilement observer à ses juges qu'aucune de ses élèves n'était encore en âge d'être préparée à la première communion ; elle fut condamnée à trois mois de prison, «attendu, déclara le tribunal^ la nécessité de punir un délit sur lequel le peuple avait continuellement les yeux, et qui semblait quelquefois l'agi-
ter d'une manière inquiétante. » Six jours après, la veuve Tourneret fut condamnée à trois jours de prison seulement, à raison de sa caducité.
Le 8 avril 1793, Reine xMignot fut condamnée à six mois d'emprisonnement dans une maison de correction, pour avoir écrit une lettre particulière saisie , qui était pleine d'expressions annonçant une aristocratie impardonnable et un fanatisme démesuré.
Le 14 mars, une autre fille pieuse et cinq religieux des Fontenelles comparurent devant le même tribunal, à raison des circonstances suivantes. On se souvient qu'au moment de la dispersion forcée des disciples de l'abbé Receveur, au mois d'octobre 1792, et par suite de la persistance de plusieurs d'entre eux à ne pas s'éloigner de leur bien-aimée retraite, quatre des plus ardents avaient été enfermés comme fous, par ordre du département, dans la maison de force de Bellevaux, à Besançon. Le 10 février, un paysan du Cerneux- Monnot, âgé de quarante-sept ans, nommé J. -Philippe Millot, se présenta, en qualité de messager du Russey, devant Dangel, membre du département chargé de la surveillance de la maison de Bellevaux, et soUicita la permission de remettre des secours à Bulliard et Renaud , deux des solitaires incarcérés. Dangcl y consentit , à condition que l'entrevue aurait lieu en présence de Bernard Reballet, concierge de la maison ; ce qui s'accomplit effectivement dans la soirée. Le lendemain matin, ce concierge alla trouver Dangel et lui fit le récit suivant :
(( Le prétendu messager a d'abord voulu parler à voix liasse, mais je l'en ai empêché; il a ensuite offert des secours aux deux prisonniers; mais, loin de les accepter, l'un d'eux lui avait déjà remis toute la menue monnaie qu'il possédait, c'est à-dire 2 livres 10 sous, lorsque je la lui ai reprise. Le messager a voulu ensuite remettre une lettre aux détenus; il m'en a demandé la permission, et, suivant le règlement de la maison , j'en ai pris lecture avant de l'accorder. Mais, m'apercevant que cette hîttre était suspecte et renfermait des idées, des conseils et des espérances fanatiques, je l'ai retenue et je vous l'apporte. » Cette lettre, écrite par M. Re-
€eveur, revenu de Rome en Suisse, auprès de sa communauté exilée, était ainsi conçue :
(( Généreux défenseurs de Jésus crucifié et mort pour la piété et le salut, je vous félicite des sacrifices que vous lui avez faits et que vous lui continuez. C'est ici le temps de l'épreuve, soit que nous vivions, soit que nous mourions. Nous allons dans peu être témoins des appuis miraculeux que la divine Providence veut donner par la croix à une œuvre commencée par cet incomparable et indestructible moyen. A mon retour, j'ai trouvé tous nos gens fermes, mais pas tous assez fermes. Priez pour nous, souffrez pour nous. Faites vos exercices, tâchez de conserver votre habit et de sortir au plus tôt, cependant. Si on ne vous demande que de les couvrir sous des habits profanes pour vous libérer, il me semble que vous pouvez vous prêter jusque-là. Nous sommes tous dispersés et moins heureux que vous. Vous apprendrez à votre retour le lieu de notre ralhement. Méditons la mort, les récompenses et les châtiments éternels, les souffrances des martyrs et leurs joies à la suite de l'adorable Jésus, raillé,- persécuté, souffleté, garrotté, prisonnier, supphcié pour des aveugles, des méchants, des ingrats. J'ai tardé de vous écrire , parce que je n'ai pu trouver moyen. Bonne année, n
A la lecture de cette lettre , Dangel , dont l'imagination était déjà sans doute échauffée par quelques hbations, ne rêva qu'assemblées secrètes et conspirations monacales. Après avoir pris l'avis du procureur général, il fit amener devant lui le paysan du Cerneux-Monnot et procéda à son interrogatoire. M. Millot répondit que sa profession actuelle était celle de cultivateur; qu'à la vérité, il avait passé neuf mois aux Fonlenelles et y avait rempU les fonctions d'économe, mais qu'il en était sorti depuis le mois de mai 1790, et n'avait pas vu l'abbé Receveur depuis trois mois ; qu'il ignorait le lieu de rassemblement des anciens sohtaires, et n'avait conservé de société qu'avec un seul , occupé chez lui en qualité d'ouvrier; qu'il avait été réellement chargé par les frères du détenu Renaud de lui transmettre des secours, et enfin que la lettre saisie avait été déposée chez lui en son ab-
SITUATION DES FIDÈLES. 4i3
sence , par une main inconnue , pour la même destination. Après avoir pris connaissance de cette lettre et de ces réponses, le département, «considérant qu'il importait à la sûreté publique de connaître les auteurs et fauteurs de ces rassemblements prohibés par la loi, » décida que Millot serait conduit à la maison d'arrêt et dénoncé à l'accusateur public. Au moment où on l'écrouait , le prisonnier écrivit un billet pour prier quelqu'un de prendre ses commissions chez le citoyen Goulot , rue de Battant^ et chez la citoyenne Anne- Pierrette Lanchamp, rue du Clos. Ce billet fut saisi et porté aussitôt au département , qui chargea Dangel de se rendre sur-le-champ chez les deux personnes ainsi désignées, d'y faire perquisition et de dresser procès-verbal de tous les objets suspects qu'il y pourrait trouver. A son retour, Dangel déclara qu'il avait trouvé un prie-Dieu, des rideaux de ht et sept gravures de dévotion chez Goulot; deux missels en feuilles, une aube, un surphs et une chasuble avec ses assortiments, en indienne peinte, ornée de galons faux, chez Pierrette Lanchamp. Il avait fait saisir et apporter tous ces objets, qui furent déposés dans la $alle du conseil.
Ge ne fut qu'après plus d'un mois de détention préventive que M. Millot fut appelé à comparaître devant la justice. Interrogé sur la destination des objets d'éghse qu'il avait achetés, il répandit qu'un ami en mourant lui avait fait remettre trois louis pour acheter des ornements à une église pauvre. Le tribunal, composé des juges de paix Kamboz, Barbaud et Dormoy, formula ainsi sa sentence :
f( Etant constaté que IMiil. Millot s'est réellement présenté I l'hôpital de Bellevaux pour parier et agir clandestinement avec certains détenus dits solitaires des F'ontenelles ; môme qu'il apportait une lettre fanatique de leur ci-devant supérieur de la Solitude; que d'ailleurs ledit Millot était en cette ville pour y faire fabriquer des ornements d'éghse et y acheter des missels soi-disant destinés à une éghse pauvre, mais vraisemblablement devant servir à l'exercice d'un culte caché et par conséquent dangereux dans les campagnes, surtout en cet instant. Le tribunal a entendu comme témoin l\-Marie Pajot, administrateur du district de Besancon, qui a déclaré
connaître le prévenu pour un fanatique qu'il avait vu dernièrement dans les montagnes conduisant un grand nombre de soi-disant solitaires, d'une mine effroyable, tant hommes que femmes, qui avaient l'air aussi égarés que lui, dans leurs momeries pieuses; qu'ayant même osé témoigner son étonnement et sa répugnance pour cet établissement, il faillit en être victime et en avertit le département. Le prévenu a persisté à déclarer que l'occupation des solitaires, au lieu de faire des momeries épouvantables, était de fabriquer des toiles et marchandises. Le tribunal, considérant qu'il est prouvé que Millot est en cette ville à l'effet d'y entretenir, au moins par lettres , les sentiments fanatiques qui ont fait renfermer les quatre détenus à Bellevaux ; que d'ailleurs la commission des ornements d'éghse est au moins suspecte dans ses mains, renvoie les détenus de Bellevaux et la Lanchamp sans amende ni dépens, et condamne Millot à un mois de prison , y compris le temps du procès, et en outre aux dépens. »
Le département, toujours persuadé que la lettre de l'abbé Receveur contenait l'indice de son retour en France, ordonna qu'on recommençât à le chercher à Bonnétage, dans la maison de sa mère. Mais les perquisitions demeurèrent infructueuses. Le courageux apôtre de la pénitence était alors, comme le déclara sa famille , dans les environs de Fribourg.
XL Les assemblées religieuses, que l'autorité révolutionnaire avait tant à cœur de rendre impossibles aux catholiques, étaient déjà devenues rares; cependant on en voyait encore quelques exemples, même dans le district de Besançon, comme le prouve la lettre suivante du département à la municipalité de Glamondans : a 24- janvier. Nous venons d'être informés que les jours de dimanche et de fête, il se forme le matin et le soir, dans votre éghse, un rassemblement assez considérable d'hommes et de femmes qui y chantent et y exercent un culte sans qu'aucun ministre y préside. Ce rassemblement pouvant être dangereux pour la tranquillité pubhque et n'étant pas autorisé par la loi , nous avons heu d'être surpris de ce que vous ne l'ayez pas empêché. Vous voudrez bien en conséquence nous instruire le plus tôt pos-
sible des mesures que vous aurez prises sur cet objet, et faire en sorte que nous ne recevions plus de plaintes qui pourraient nous faire adopter les voies de rigueur que nous n'employons jamais qu'à regret. »
Il était parfaitement vrai qu'aucune loi n'autorisait les assemblées de ce genre, mais il n'était pas moins vrai qu'aucune loi ne les interdisait; et comme, en vertu des principes mêmes de la Révolution, tout ce qui n'était pas défendu était permis, les catholiques de Glamondans étaient dans leur droit ; mais sans se laisser intimider par ces menaces , ils voulurent se mettre encore mieux en règle avec la loi , et comme il se trouvait encore à Besançon, à cette époque, bon nombre de prêtres non assujettis au serment, à qui il était permis de célébrer la messe à voix basse dans les églises conservées, ils en firent venir un, de concert avec la municipalité. Malheureusement , comme il était facile de le prévoir, cette mesure ne fît que redoubler la fureur des jacobins du village et des intrus voisins qui les desservaient. Ils s'empressèrent de dénoncer ces nouvelles assemblées comme ils avaient dénoncé les premières , et s'attribuèrent même le rôle de victimes innocentes au secours desquelles Tadministration devait s'empresser d'accourir. Le district déclara en eflet , le 20 février, « qu'il était informé par un grand nombre de citoyens de Glamondans^ qu'il s'élevait depuis quelque temps des difficultés entre les patriotes et les fanatiques de ce lieu, à raison de la célébration de la messe par un prêtre dissident. Les fanatiques, ajoutait-il, s'efforcent, par toutes sortes de moyens, de répandre le trouble et de semer la division dans les campagnes ; tout récemment encore les patriotes ont été insultés, menacés et sur le point d'être maltraités, pour s'être refusés aux projets perfides que les fanatiques leur suggéraient pour avilir le prêtre constitutionnel et le perdre dans l'opinion de ceux qui restent fermes dans les principes de la religion et dans l'exécution des lois. 11 est du devoir des corps administratifs de maintenir de tout leur pouvoir l'ordre public, et de faire jouir les citoyens de la tranquiUité et de la siïreté que leur garantit la loi dails l'exercice du culte qu'ils ont admis. Les troubles qui agitent la commune de
Glamondans prennent leur source dans la faculté qui a été accordée à des prêtres insermentés de célébrer la messe dans l'église de ce lieu ; et il importe essentiellement d'en prévenir les suites, en éteignant promptement les torches du fanatisme et en déjouant les ruses de ces ennemis de la Révolution. En conséquence, aussitôt après la célébration de la messe et des offices du prêtre constitutionnel , les portes de l'église seront fermées ; elles ne pourront être rouvertes que pour lui seul et les citoyens qui voudront assister à ses offices ; il est fait défense d'introduire et de permettre à aucun autre ecclésiastique de célébrer la messe, sous peine d'être dénoncé aux tribunaux comme perturbateur de l'ordre public. »
XII. Entre toutes les ressources tyranniques et vexatoires imaginées par les jacobins de Paris , il en était deux surtout qui offraient trop de satisfactions aux haines pubhques ou particuhères pour ne pas se transformer bien vite en institutions générales et permanentes ; nous voulons parler des trop fameuses visites domicihaires et du désarmement des suspects, qui en était ordinairement le prétexte. En se donnant ainsi le droit de violer, à toute heure du jour et de la nuit, le domicile des citoyens, on trouvait le moyen d'atteindre jusqu'au sanctuaire domestique, jusqu'à leur dernier asile, cette majorité de gens honnêtes et paisibles qui avaient abandonné la rue aux anarchistes, et à qui on faisait un crime même de cette retraite et de leur frayeur. La Convention, pour enlever aux jacobins tout scrupule à cet égard, renouvela le 26 mars 1793 son décret de désarmement général des suspects, en y comprenant expressément tous les prêtres, même assermentés, sans fonctions, et leurs domestiqués. Mais on n'avait pas attendu cette loi dans le département du Doubs, pour continuer à vexer, sous prétexte de désarmement , les cathohques notables qui , par leur prudence, avaient su se mettre à couvert de toute autre attaque. M. d'Orival, atteint par une mesure de ce genre , ayant réclamé ses armes , le district de Besançon répondit ainsi à sa requête : « C'est en vertu de la loi sur les visites domicihaires que l'ancienne municipahté de Miserey a saisi les armes du réclamant , qui , d'après les dires de cette munici-
palité, était réputé suspect par la portion des citoyens que l'aristocratie et le fanatisme n'avaient pas corrompue. Cette municipalité a plusieurs fois porté plainte au district, au sujet des rassemblements de prêtres insermentés que le réclamant souffrait dans sa maison, et de ce que chaque dimanche une grande partie des habitants venaient entendre la messe que célébraient à son domicile à Besançon, soit le ci- devant curé de Miserey, soit d'autres prêtres non conformistes. En second lieu, des membres de la municipahté actuelle sont venus réclamer les fusils dont il s'agit , sous le prétexte dont le réclamant se prévaut, ce qui fait présumer que ces particuliers sont du nombre de ceux qui lui sont restés aftidés ; le district estime, en conséquence , qu'il n'y a pas heu de délibérer. »
Tous les prétextes, même les plus invraisemblables , devenaient bons pour recommencer sans cesse les visites domicihaires. On lit dans la Vedette du 5 mars : « Un ci-devant conseiller au parlement fait venir des caractères d'imprimerie et travailler à des presses. Sans doute , lui et sa bande se disposent à inonder notre ville d'écrits séditieux, de brefs ou de mandements archiépiscopaux ; mais nous connaissons l'homme en question ; nous saurons où il étabht son atelier, et certes , fût-ce au fond d'un puits, nous le découvrirons. »
L'habitation des femmes, comme on le présume bien, n'était pas à l'abri des perquisitions, et l'asile des anciennes religieuses encore moins que les autres. Si on ne devait y trouver ni sabres ni fusils, on espérait y découvrir des armes d'une autre espèce, bien plus redoutées des jacobins, et quelquefois on ne se trompait pas. Le 5 avril, à l'instigation du juge de paix Raraboz, le district de Besançon envoya son vice-président dans la maison du citoyen Jobard, rue du Mont-Sainte-Marie, où plusieurs religieuses de la Visitation s'étaient retirées ensemble, et fit fouiller tous les meubles de ces religieuses. « Nous n'avons trouvé dans leui- chambre, dit le ra|)port du commissaire , que des effets servant à [ leur personne, mais dans un bûcher nous avons aperçu ua panier dans lequel étaient un marbre d'autel, des ornements
et autres effets propres à célébrer la messe. Ayant demandé à la citoyenne Jeanne-Françoise Mourgeon, l'une des locataires de cet appartement, d'où provenaient ces ornements et quelle était leur destination , elle nous a répondu qu'elle les avait achetés pour 17 livres , d'une personne inconnue d'elle ; que depuis, personne n'en avait fait usage, et qu'elle se disposait à en faire don à sa paroisse , lorsqu'elle jugerait à propos de s'y fixer. Après avoir fait enfermer ces objets dans une commode, nous y avons mis les scellés, et le sieur Jobard, propriétaire , en a été constitué gardien. » Comme la sœur Mourgeon avait au sein même du district des parents et des protecteurs , non-seulement elle ne fut point inquiétée, mais quatre jours après, on lui rendit les objets mis sous les scellés.
XIII. Le district de Baume fut pour les fidèles catholiques le théâtre d'un très petit nombre de conflits. Le 20 novembre, on y voit la municipalité de Saint-Georges demander avec une assurance imperturbable au département, par une requête en règle , « Tautorisation d'aller rechercher en Suisse M. Robardey, leur curé déporté, qui les desservirait gratis ; » et le 28 janvier, les jacobins de Mont-de-Villers dénoncer la commune de Germéfontaine pour avoir mis à la tête de son école Fr.-Alexis Vuillaume, instituteur /««atique, chassé de l'école de Mont-de-Villers le 26 juin 1792, par arrêté du district, pour refus de serment.
A Laviron , le jour de Noël fut signalé par des troubles d'une certaine gravité. Presque tous les habitants de cette paroisse étaient restés orthodoxes, et le moine Pahin, qu'on venait de leur donner pour curé constitutionnel, avait trouvé son troupeau réduit à une demi-douzaine de tapageurs. Le presbytère étant resté désert depuis le départ de M. Richard, curé déporté , on en avait enlevé une fenêtre double que ce dernier avait , sans doute , fait établir à ses frais pour se mieux garantir du froid, et on l'avait déposée chez Jean- Baptiste iMaldiney. Les patriotes de Laviron en furent extrêmement irrités , et comme ils ne se sentaient pas assez forts pour en tirer vengeance, ils recoururent aux volontaires répandus dans le voisinage, en embauchèrent une
trentaine, et, le sabre à la main, se rendirent le 25 décembre, à quatre heures du soir, chez un des officiers municipaux, qu'ils contraignirent à les accompagner jusque dans la maison de Maldiney, reprirent la fenêtre qui y était déposée et la rapportèrent triomphalement au presbytère. Enivrés de leur victoire, ils se livrèrent, pendant toute la soirée, aux démonstrations les plus tumultueuses, et ayant rencontré une fille devant la maison de Nic.-Jos. Devillers, ils voulurent la traiter indécemment. Plusieurs officiers municipaux et le procureur de la commune accoururent à ses cris et adressèrent de vives remontrances à ces jeunes indiscipUnés, eu les prévenant de prendre garde à ce qu'ils feraient, parce qu'ils pourraient s'en repentir.
Dans la même soirée , vers dix heures , une main inconnue tira contre la fenêtre de la cuisine du presbytère un coup de fusil chargé de grosse fonte. Neuf carreaux volèrent en éclats, et une partie de la charge vint frapper contre la cheminée. « Un moment plus tôt, écrivait le patriote Thouret, et les sœurs du curé auraient reçu une partie du coup. » Non, certainement, car le soin qu'on avait pris d'attendre qu'il ne restât plus personne dans cette pièce et que toute lumière en fût retirée, prouvait très clairement qu'on n'avait pas la moindre intention homicide. Peut-être même n'étaitce qu'un coup monté par les jacobins pour faire désarmer les catholiques. Quoi qu'il en soit, l'intrus écrivit le lendemain au district pour dénoncer cet attentat, en ajoutant qu'au moment où les patriotes venaient de rapporter la fenêtre au presbytère , plusieurs avaient entendu dire à J°'- Cl. Pinard, servante de l'ancien curé : « Ils viennent de reprendre la fenêtre, mais ils la paieront bien cher. »
Le même jour, la municipalité de Laviron informa le district du même attentat, en témoignant sa surprise de ce que le curé ou ses commensaux n'avaient pas appelé les voisins qui, au moindre cri, n'aurai(înt pas manqué d'accourir et auraient pu découvrir le coupable^. Us ajoutaient qu'après toutes les informations possibles , cet événement leur paraissait se rattacher aux désordres que quelques gardes nationaux réunis à une troupe de volontaires armés avaient
commis dans la même soirée, au mépris des lois, de la décence et de la tranquillité publique.
Deux jours après, trois des jacobins les plus fougueux de Laviron, Edme Martin, J.-B. Martin et P.-Jos. Clerc, vinrent apporter au district une pétition signée de l'intrus et du petit nombre de ses adhérents, demandant qu'à raison du Xîoup de fusil tiré contre la cure , tous les suspects et fanatiques de la commune fussent désarmés. Le district s'empressa de faire droit à leur requête, en ces termes: u La plus grande partie des citoyens de Laviron sont fanatiques et ne reconnaissent point le citoyen Pahin pour leur pasteur ; d'après le coup de fusil tiré contre les fenêtres de sa cuisine, il est à craindre, surtout si ce délit reste impuni, que l'on se porte à quelques excès contre lui ; de plus, la municipalité de Laviron étant composée de non -conformistes, on ne doit pas attendre d'elle qu'elle fera désarmer les citoyens suspects et qu'elle veillera à ce que le citoyen Pahin soit respecté dans sa paroisse , le district arrête donc que le citoyen Figuet, membre du conseil général, se transportera incessamment à Laviron avec deux gendarmes pour désarmer les suspects, et qu'il sera fait une dénonciation au juge de paix. » Le département ratifia cet arrêté, mais le 2 janvier, Tintrus écrivit pour demander qu'on n'y donnât aucune suite, espérant, disait-il, que ses paroissiens veilleraient eux-mêmes à sa sûreté.
Peu s'en fallut que les catholiques du Grand-Grosey ne se vissent aussi accusés de projets d'assassinat. Le 22 mars, un ardent jacobin transformé en juge de paix, Mougey, du Grosey, écrivit au procureur général : c Je viens vous prévenir que mon frère Jean-Pierre, ci-devant administrateur du district de Baume, revenant à son domicile dans la nuit du 17 au 18, a été attaqué, dans le village du Grand-Grosey, par nombre de gens attroupés qui lui tombèrent dessus à coups de triques et de pierres, tellement qu'il succomba aussitôt sous les coups sans connaissance. Ils ne cessèrent de le lapider que lorsqu'ils le crurent mort ; et il se trouve réduit au ht et en danger de perdre la vie. Nous ne pouvons attribuer cette espèce d'assassinat qu'à son patriotisme. Nous
désirons que les poursuites soient faites d'office par le juge, sans plainte ni dénonciation de la part de mon frère ; mais qu'il informe sur le bruit public qu'il y a eu des carillonneurs attroupés, qui ont attaqué, battu et maltraité pendant une belle nuit, etc. Nous vous prions de nous rendre ce ser- "vice. »
ÎMalgré l'apparence peu sérieuse et même assez louche de cette dénonciation, le département arrêta, le 25 mars, que les auteurs et fauteurs de l'assassinat commis au Grand-Croseï/ seraient dénoncés à l accusateur public près le tribunal criminel. Mais avec tout le désir de trouver des assassins, comme en réalité il n'y en avait point, il fallut laisser tomber cette affaire, et on n'en parla plus.
Les catholiques du district de Baume trouvaient encore quelquefois le moyen de se réunir clandestinement en assemblées générales, pour entendre la messe et les exhortations de quelque prêtre proscrit, car on voit les jacobins de Laviron dénoncer au département une assemblée de ce genre tenue vers la fin de janvier 1793 à la métairie de la Combe- Oudot, dans le canton de Sancey, et le département charger le juge de paix de faire à ce sujet une enquête qui ne paraît pas avoir abouti.
XIV. Dans le district d'Ornans, les fidèles souffraient généralement en silence, et le triomphe de leurs oppresseurs ne fut guère troublé qu'à Bolandoz et au Valdahon. Théodule Regnaud, Calamard et Vuillier, chargés du désarmement général des cantons deVuillafans, Amancey, Vercel et Orchainps, y procédaient avec toute l'ardeur de leur tempérament révolutionnaire. A Mouthier, il n'y eut pas moins de trente-neuf maisons dépouillées de toutes les armes qui s'y trouvaient. Il y en eut neuf à Déservillers, troisà Gevresin, cinq à Amondans, treize à Fertans, neuf à Cléron , six «à Guyans-Durnes. Le nombre n'est pas connu pour les autres villages. Les communes de Longechaux et Domprel, numicipalilés en tête, réclamèrent vainement qu'on leur rendît leurs armes. Le procureur syndic exposa même au district, l<î 2r> jauvifT, qu'il était urgent de recommencer l'opération du désarmement à Vercel, et Tbéodule Regnaud en fut ans-
sitôt chargé. Vuillier et Goguillot cadet se firent autoriser à distribuer aux plus ardents jacobins d'Orchamps les arrnes ravies aux suspects du canton, à charge de les rendre à la nation lorsqu'ils en seraient requis. Et pourtant ces armes n'étaient pas pour les cathohques un simple objet de luxe, car la sécurité des personnes était aussi mal garantie par les autorités que par les lois. M. de Fussey, retiré au village de Ghevigney, écrivit au district, le 2! décembre, qu'on venait, à huit heures du soir, de tirer à travers ses fenêtres un coup de fusil chargé de quatre grosses balles et d'autres grains plus petits ; que ces balles avaient passé entre M""^ de Fussey et le domestique qui la servait, et étaient venues se loger dans la boiserie. Le district parait ne s'être nullement mis en peine de cet incident.
Mais on avait beau faire perquisitions sur perquisitions, fouiller de fond en comble les maisons des catholiques, la frayeur réelle ou simulée des jacobins ne cessait d'y voir des armes cachées prêtes à éclater au jour de la vengeance. L'amertume de ces inquiétudes empoisonnait le triomphe des deux ou trois tyranneaux qui opprimaient la commune de Trepot. Le procureur général du département écrivait, le 8 mars, au district : « Les officiers municipaux actuels de Trepot viennent de se plaindre de ce qu'ils n'ont pas toute la force et les moyens possibles pour retirer les armes des personnes suspectes, qui sont en très grand nombre dans cette commune; 2° de ce que l'ancienne municipalité s'est approprié un cahce, une pierre d'autel et une lampe, qui faisaient partie de l'ameublement de l'éghse ; 3° enfin que les fanatiques se permettent d'insulter le prêtre fonctionnaire pubUc qui réside dans ce lieu. Il a paru au département que tous ces objets pouvaient nécessiter la présence d'un commissaire. Je vous prie donc de vouloir bien concourir au rétabhssement de l'ordre dans cette commune et affermir l'autorité dont doivent jouir les nouveaux officiers municipaux. »
XV. La municipalité patriote d'Etalans, presque aussi mal affermie, ne pouvant supporter la présence de M. Amiot, homme de loi, ancien membre du tribunal d'Ornans et l'un des cathohques les plus notables de ce district, demanda in-
génûment, par une requête en forme, que Claude- François Amiot fût tenu de s'éloigner d'Etalans et de sortir du royaume. Le district répondit : « La conduite d' Amiot est mieux dans le cas d'être surveillée à Etalans, où son incivisme est connu, que dans une autre commune, où la dissimulation pourrait le soustraire à la vigilance des citoyens. Son éloignement ne contribuerait qu'à transporter ailleurs la contagion attachée à ses principes, et il paraît plus à propos qu'il reste dans le lieu de son domicile, sous la surveillance de la municipalité et de la garde nationale, dont le zèle et le civisme assurent qu'elles observeront scrupuleusement sa conduite et ses démarches ; le directoire estime donc qu'il y a lieu de faire défense à Amiot de s'absenter et de sortir du territoire d'Etalans sans la permission de la municipalité, pour rester sous sa surveillance immédiate, sous peine d'être poursuivi comme perturbateur du repos public. » Entre ces deux propositions si opposées, le département décida, le 7 mars, « que M. Amiot étant déjà désarmé, on ne pouvait qu'engager la municipalité à redoubler de vigilance contre lui et à le dénoncer aux tribunaux, en cas de nouvel acte d'incivisme. » XVI. Le mois d'octobre 1 792 vit finir un long et pénible procès intenté à l'honnête Claude-Noël Cassard, cultivateur et procureur de la commune de Guyans-Vennes. Le 27 mai, lorsque l'intrus Baverel était venu prendre possession de la cure deGuyans,une opposition générale avait éclaté dans la paroisse, et le district avait été réduit à envoyer Grandjacquet, le 4 juin, pour installer l'intrus de gré ou de force. Dans le cours de cette expédition, Grandjacquet apprit qu'une partie des vases sacrés et des ornements sacerdotaux avaient été enlevés de l'église ; il rassembla les officiers nuiicipaux et les somma de déclarer s'ils avaient connaissance de cet enlèvement. Sur leurs réponses négatives, il donna aux gendarmes qui l'escortaient, l'ordre, attentatoire aux lois, d'aller faire des perquisitions dans toutes les fermes éparscs sur le territoire du village. A leur retour, les gendarmes déclarèrent qu'ils avaient trouvé au domicile de Cassard, procunnir de la commune, deux chasubles, trois aubes, un surplis et d'autres objets accessoires enveloppés dans une nappe d'autel et en-
fermés dans im buffet. Grandjacqaet ayant demandé avec colère à M. Gassard pom^quoi il avait volé ces objets, le procureur de la commune répondit qu'il ne les avait pas volés, et qu'il ignorait môme comment ils se trouvaient chez lui. Alors Grandjacquet le fit conduire au corps-de-garde en attendant l'arrivée du juge de paix d'Orchamps, à qui il envoya une dénonciation en forme. Ce juge de paix, qui était le patriote Goguillot cadet, de Flangebouche, vint le lendemain interroger le prisonnier, et lui demanda si ce n'était pas dans l'intention de procurer à son parti les ornements nécessaires à l'exercice d'un culte séparatiste, lorsque le nouveau curé aurait pris possession de l'église, qu'il avait détourné ces objets, au mépris de la nation, à qui il savait bien que ces objets appartenaient. M. Gassard répondit que ces objets n'avaient été déposés chez lui que par suite d'une délibération prise de concert entre ses collègues de la municipalité et le vicaire Robert, dans un moment où l'on avait lieu de craindre que des troupes de brigands ne vinssent piller l'église; que cette translation ne lui paraissait ni illégale ni blâmable, et que son intention était de remettre ces objets au curé aussitôt qu'il serait installé. Goguillot, peu satisfait de ces explications, lança un mandat d'arrêt contre M. Gassard, qui fut conduit le 6 juin dans la prison d'Ornans. Le juge Masson, directeur du jury d'accusation en ce moment, interrogea de nouveau le détenu, trouva que les charges n'étaient pas suffisantes et refusa de dresser un acte d'accusation. Le fougueux Grandjacquet ne se découragea pas, il en rédigea un lui-même à sa manière, et parvint à le faire adopter par le jury d'accusation, malgré tous les eff*orts du commissaire du roi et ses protestations contre l'illégahté d'une semblable procédure. M. Gassard fut, en conséquence, transféré de la prison d'Ornans à celle de Besançon et Uvré au tribunal criminel. Mais le i4. août, ce tribunal annula toute la procédure pour vice de forme, et l'accusé fut ramené dans la prison d'Ornans. A cette époque, le jury d'accusation avait changé de directeur; le juge Verdy, qui siégeait en cette qualité, était d'un autre avis que son devancier, et il dressa, le 24 août, un nouvel acte d'accusation, par lequel
Cassard était prévenu d'avoir volé divers objets dans un édifice public , ce qui le rendait passible de quatre années de fers. Le malheureux procureur fut donc ramené à Besançon et livré une seconde fois au tribunal criminel. L'intention de commettre un véritable vol était si invraisemblable de la part de cet honnête homme, que l'habile président Nodier jugea à propos de poser au jury de jugement cette question subsidiaire : La soustraction dont il s'ayii na-t-elle pas eu pour but au moins d'empêcher et d' interrompîmes par un trouble public, les cérémonies des prêtres constitutionnels? Mais le 17 octobre, le jury proclama que la soustraction dont Cassard était l'auteur, n'avait point été faite dans le dessein de voler ni de causer aucun trouble au culte constitutionnel. Le tribunal déclara, en conséquence, que le prévenu était acquitté et serait mis sur-le-champ en liberté ; mais il refusa d'accueillir sa demande en dommages-intérêts contre Grandjacquet. Après quatre mois et demi de détention préventive, rinfortuné Cassard put enfin rentrer dans ses foyers.
XVIL Les populations catholiques, privées de toute cérémonie religieuse, y suppléaient, autant qu'il était possible, en se réunissant dans les éghses non desservies faute de prêtres constitutionnels, et elles y pratiquaient en commun les exercices ordinaires des congrégations ou confréries, sous la présidence de quelque pieux laïque. Le district d'Ornans ne manqua pas de s'élever contre une liberté si propre à entretenir le fanatisme. « Des plaintes, écrivait-il le 23 décembre, ont été faites que dans les églises des communes où il n'y a point de prêtre constitutionnel desservant, il se forme, sous prétexte de religion, des rassemblements de fanatiques de différents lieux circonvoisins, et que des prêtres réfractaires président souvent à ces assemblées, même nuitamment. Ces rassemblements de gens fanatisés sont d'autant l)lus dangereux, dans les circonstances actuelles, que des |)rêtres réfractaires, déguisés sous toutes sortes de costnmes, '! trouvent au milieu de cesfanati([ues, leur prêchent la déobéissancc aux lois de la républicpie et les engagent à peristerdans leur fanatisme. Souvent même ces prêtres cél'brent des messes dans ces éghses et y exercent toutes les
fonctions du ministère. Il est urgent de mettre fin à ces abus^ qui pourraient entraîner des suites très funestes, dans un temps où les ennemis du dehors vont faire les derniers efforts pour détruire la république. Un des moyens les plus efficaces de remédier à tous ces abus, serait de faire fermer les églises des lieux où il n'y a pas de prêtres constitutionnels, et de faire transporter dans les chefs-lieux de cantons les vases sacrés et ornements de ces égUses, jusqu'à ce qu'il en soit ordonné définitivement. Enfin, cette mesure de circonstance ne serait pas suffisante, si elle n'avait lieu que dans un seul district, et il conviendrait de l'étendre à tous les autres, pour établir par ce moyen la paix et la tranquillité dans toutes les montagnes; le district arrête que le département sera invité à prendre cette mesure. »
Le département répondit, le A janvier : « Après avoir médité et discuté assez longtemps le plan que vous proposez» nous avons pensé qu'une mesure générale pourrait entraîner des inconvénients et produire de mauvais effets. Nous adoptons en conséquence une mesure partielle, qui sera d'arrêter, sur la demande des districts , que les portes des églises paroissiales, succursales ou oratoires, seront fermées lorsque leur ouverture occasionnera des rassemblements dangereux nuisibles à la tranquillité publique. »
XVIII. Cette mesure atteignait avec moins d'éclat le but que le district s'était proposé, et l'occasion se présenta bientôt de la mettre à exécution. Les catholiques, qui formaient la grande majorité à Bolandoz, avaient conservé l'habitude de se réunir tous les dimanches à l'éghse pour la congrégation , comme sous l'ancien régime ; ils s'y trouvaient rassemblés, le dimanche 43 janvier, lorsque le maire Guyonvernier, imposé à cette commune au mépris du suffrage général, vint interrompre leurs prières et leur fit défense de se rassembler à l'avenir. Cet ordre fut accueilli par des huées et des cris d'indignation. « A l'instant , écrivait le maire, ils ont enfoncé la porte du clocher et se sont mis à sonner toutes les cloches. Une trentaine d'hommes sont sortis après moi et m'ont poursuivi pour me tuer, et je n'aurais pu échapper à leurs mauvais traitements si je n'avais trouvé
un refuge dans une maison voisine. Ceux qui ont montré le plus d'acharnement étaient Etienne Marion, Cl. INlarion, Jeanne-Claudine Gribaud , Fr'^ Corbet , femme Mauguin et Anatoile Bugnet. »
Le lendemain, le district d'Ornans écrivit au département: (( Nous avons l'honneur de vous adresser une lettre que nous venons de recevoir de la municipalité de 13olandoz, qui se trouve en butte à la rage des fanatiques qui se permettent depuis longtemps toutes sortes d'excès. Nous croyons qu'il est urgent d'envoyer des troupes dans cette commune, autant pour les contenir que pour les punir. Mais pour le faire plus efficacement, nous pensons qu'on doit les mettre à discrétion chez les coupables , sur la désignation de la municipalité, et enjoindre au juge de paix de prendre des informations contre les auteurs, fauteurs et complices de ces excès. L'impunité pourrait être d'une dangereuse conséquence. Car nous craignons que certaines communes ne suivent ce mauvais exemple, notamment Tarcenay, Trepot, Foucherans , Déservillers , Cléron, Amondans, etc. Nous espérons que vous voudrez bien nous faire parvenir vos ordres par l'exprès que nous vous envoyons. En attendant, nous expédions deux gendarmes pour maintenir Tordre. »
Le même jour, le département répondit au district: (( Comme il importe extrêmement au maintien de l'ordre que les autorités soient respeGtéeset d'empêcher que le fanatisme ne propage ses erreurs et n'occasionne des divisions funestes, le conseil général arrête qu'un commissaire choisi par le district d'Ornans dans son sein se transportera à Bolandoz, accompagné de vingt-cinq chasseurs à cheval et du brigadier de gendarmerie, à l'eftet de mettre en arrestation les personnes ci-dessus désignées par le maire, ainsi que tous autres qui seraient reconnus coupables , et de les dénoncer au juge de paix. »
Le même jour encore , les gendarmes Amiot et Noiret arrivaient à Bolandoz et recevaient les doléances du maire, lorsque, à sept heures du soir, la femme de l'officier municipal Louis Vernier accounit près d'eux toute alarmée et ra-
458 CHAPITRE XXXVIl.
conta qu'elle venait d'être insnltée par deux inconnus; qu'on l'avait frappée à coups de crosses de fusil et qu'elle croyait que Gl.-Fr. Gorbet était l'auteur de cette agression.
Le lendemain, les gendarmes constatèrent les fractures faites aux portes de Téglise et du clocher, ainsi que la destruction des chéneaux qui alimentaient la citerne du presbytère, oh les bons citoyens allaient puise?' de l'eau , et sur la réquisition de la municipalité, ils désarmèrent comme suspects J.-Cl. Gorbet, chef de bataillon de la garde nationale du canton, Sébastien Ghavet, J.-Fr. Garnier et Jos. Gorbet.
Le 17 janvier, Bourdenet, nommé commissaire du district, entra à Bolandoz avec vingt-cinq dragons à cheval, envoyés de Besançon et commandés par un heutenant. Il écrivit aussitôt au district : a Nous sommes arrivés environ les onze heures. Le calme, la douceur, l'honnêteté même , telle qu'elle peut se montrer dans des individus fanatisés, ont paru, à notre arrivée, avec toute leur splendeur. J'ai même vu quelques larmes couler. La détresse a été extrême. La manière dont ont été reçus tous nos dragons me fait croire que pour subsister nous n'aurons pas besoin des comestibles de la ville d'Ornans. Ghaque fanatique, chaque aristocrate, fait offre de tout ce qui peut être k sa disposition. La réception qu'on nous a faite contente le détachement, qui cependant désire beaucoup stimuler par sa présence l'amour des lois et rattachement à la répubUque, ou, du moins, le faire naître parmi les individus qui jusqu'ici n'en ont eu aucune empreinte. » Gomme au temps de Louis XIV, les dragons étaient redevenus missionnaires.
Bourdenet écrivait, les jours suivants, avec tout ce qu'il avait d'esprit et de gaieté : « 18 janvier. — Je m'attends à envoyer chez Mercier (concierge de la prison d'Ornans), d'après mandat d'arrêt du juge de paix, plusieurs quidams et quidames qui se sont le mieux distingués par leur insubordination et leur rage contre les autorités constituées. Gela diminuera d'autant les bouches à pain de Bolandoz. — 29 janvier. — La pubhcité des informations m'a fait craindre que les individus qui se trouvent chargés ne l'apprennent et ne se sauvent avant que les mandats d'arrêt ne
soient lancés contre eux. En conséquence, j'ai fait mettre hier en état d'arrestation tous les prévenus et je les ai fait conduire sous bonne escorte à la maison curiale, où ils sont gardés à vue. J'ai cru que cette maison, ayant servi à loger un scélérat, était très propre à renfermer des criminels. Lors de la prise de ces fanatiques, l'alarme fut assez générale ; mais point de ressource pour eux que les larmes. J'ai jugé à propos de leur faire une bonne mercuriale qu'ils ont écoutée avec attention, mais en voulant passer opiniâtrement pour très innocents. Il y en a encore quelques-uns que je n'ai pu faire arrêter et qui se sont évadés. Je vais requérir le juge de paix d'avoir à interroger les détenus. »
Les personnes arrêtées, le 48 janvier, par les dragons étaient Cl -Fr. Corbet et J.-Gl. Garnier, très jeunes hommes tous deux, Françoise Corbet, femme de Cl. Maugain, Marie Lambert et Anatoile Bugnet. Une lettre adressée en Suisse et interceptée à Pontarlier indique comme ayant pris la fuite , le Grêlé, le garçon de Jacques, Toinchon le fils^ et Jean Antoine. Des mandats d'arrêt furent également lancés contre ces derniers.
Le citoyen Prélat, juge de paix du canton d'Amancey, après avoir entendu les témoins et reconnu les exagérations de la malveillance, mit en liberté les détenus le lendemain de leur arrestation, à l'exception de Cl.-Fr. Corbet et de la femme Maugain. Le 19 , au matin, on s'aperçut que Cl.-Fr. Corbet s'était évadé pendant la nuit. Le commissaire envoya aussitôt les gendarmes et trois dragons à sa poursuite dans toutes les directions, mais il fut impossible de découvrir ses traces. Le juge de paix ayant interrogé la femme Maugain, la seule prisonnière qui lui restât, ne trouva pas les charges suffisantes pour la retenir en prison et ordonna son élargissement, en la citant à comparaître devant le tribunal de pohce correctionnelle.On voit que le maire deIJolandoz, d;ins le désir de frapper un grand coup et de terrifier ses administrés , avait singulièrement amplifié bnirs torts. Les jours suivants se passèrent dans le calme le plus complet. Un entendait seulement quelques paysans dire dans leur idiome rustique que lorsque les dragons seraient partis, on ferait expier à la mu-
460 CHAPITRE xxxvir.
nicipalité cette expédition onéreuse qu'elle avait provoquée pour rien, et qui coûtait plus de cinquante écus par jour aux habitants. Mais il fut impossible de remonter à la source de ces propos. La tranquillité continuant à régner, les dragons reçurent du district, le 28 janvier, l'ordre de retourner dans leur garnison.
XIX. L'agitation était grande dans le district de Pontarlier, et le voisinage de la frontière, en permettant aux catholiques de se mettre furtivement en relation avec les prêtres déportés, entretenait leur ardeur en même temps que l'exaspération des jacobins. Le club de Pontarlier était dans une inquiétude et une surexcitation perpétuelles : il semblait à une trentaine de bourgeois qui s'y rassemblaient, et dont la moitié faisait peur à l'autre , que le salut de la patrie et de la Révolution était tout entier entre leurs mains. Les dénonciations y étaient sans cesse à l'ordre du jour, et les procès-verbaux des séances ne présentaient que des mentions comme celles-ci :
«i7 décembre 4793. — Girard a dénoncé les manœuvres des fanatiques qui , réunis en troupes plus ou moins considérables, allaient en pèlerinage hors la frontière, pour trouver les prêtres déportés. Il a parlé à cet égard de la négligence des employés des douanes, qui, entachés pour la plupart de fanatisme et d'aristocratie, négligent de réprimer ces émigrations passagères. — Arrêté que ces faits seront dénoncés au district et qu'il sera fait une adresse à la Convention pour dénoncer l'administration des douanes et demander l'expulsion de tous les agents aristocrates. »
a 24 décembre. — Sur le rapport que la commune d'Ouhans s'était révoltée et avait chassé la gendarmerie et le commissaire du district, arrêté de rédiger, séance tenante, une adresse au département à l'effet de réprimer les rebelles d'Ouhans par une force imposante, composée en partie de volontaires et en partie de gardes nationaux de Pontarlier.
» 25 janvier. — Un membre dénonce un Suisse domicihé à PontarUer, la servante de l'abbé Grandjacquet et plusieurs autres individus qui font de fréquents voyages en
Suisse, et sont soupçonnés d'y faire des messages pour les émigrés. L'assemblée envoie des commissaires à la municipalité pour lui demander de faire surveiller plus particulièrement ces individus.
)) 48 février. — Sur la lettre adressée par deux citoyens d'Arçon, contre un particulier de ce lieu qui se répand journellement en propos tendant à troubler l'ordre public, à ridiculiser les curés assermentés et à diminuer la confiance des biens nationaux, arrêté que Colin et Châtra remettront cette lettre au juge de paix de Pontarlier,en l'invitant à sévir contre les perturbateurs.
» 6 mars. — Lecture d'une dénonciation contre Melin, de Levier, qui a forcé la surveillance particulière de la société des Amis de la liberté et de l'égalité de ce lieu, et chez qui il a été trouvé des ouvrages tendant à entretenir et augmenter le fanatisme et l'aristocratie de Levier et des environs , de tout quoi la municipalité a dressé procès-verbal. La société arrête qu'il sera écrit à nos frères de Levier pour les engager à faire une dénonciation au juge de paix, et à ne pas cesser leur surveillance à l'égard des mauvais citoyens.
» i 7 avril.— Arrêté qu'il sera envoyé des commissaires au district pour demander le désarmement des villages aristocrates et particulièrement du Chauffaud.»
Le club de Jougne , renforcé par les volontaires de la Drôme, cantonnés dans cette commune sous le commandement du jeune Championnet, devenu dans la suite un général célèbre, ne déployait pas moins d'ardeur à dénoncer. Le 28 décembre, sur sa réquisition, le district intima à l'estimable Dubrey, instituteur orthodoxe de la paroisse des Hôpitaux, la défense absolue de continuer son enseignement, sous peine d'être poursuivi extraordinairement comme criminel d'Ktat, et ordonna à la municipalité de se procurer un instituteur constitutionnel dans le délai de huit jours; à défaut de quoi, l'intrus Nicolet devait en nommer un aux frais de la commune.
Le ^2 janvier, la même société dénonça le citoyen Angélique llobbe, des Hôpitaux, négociant et adjudant du bat.iillon de la garde nationale, conjrae s* étant emparé des re-
gistres de naissances, mariages et décès, que la municipalité avait retirés des mains de l'intrus, et dont le dépôt devait être fait dans la commune. « CeRobbe, disaient les clubistes de Jougne, tente de persuader au peuple que la loi relative à l'état civil a aboli les cérémonies du culte pour les naissances, mariages et sépultures, au mépris de la disposition de cette loi, qui porte expressément qu'on n'a pas entendu nuire aux cérémonies et à l'intervention des ministres du culte dans ces circonstances. Par ses propos séditieux , ce Robbe cherche à égarer les habitants, en leur persuadant, sous prétexte qu'il est dépositaire des registres, qu'il a seul le droit de baptiser, marier et enterrer. Ces impostures ont pour but de détourner les habitants de la confiance qu'ils doivent avoir pour leur curé constitutionnel, de leur inspirer du mépris pour lui, de perpétuer les erreurs et préjugés fanatiques que leur a enseignés le prêtre Beurey, leur ci-devant curé. Les procédés de Robbe ne sont que les effets de la correspondance qu'il entretient avec ce prêtre. Le même Robbe est accusé en outre d'avoir favorisé le passage en Suisse de plusieurs émigrés, notamment d'un ci-devant vicaire général. Il a empêché les gardes nationaux d'assister à la messe lorsqu'ils ont pris les armes pour le Te Deum, et il a déclaré hautement être l'agent du prêtre Beurey, qu'il est allé voir en Suisse, sur la frontière, avec plusieurs particuliers chargés de vivres. »
Le district arrêta que deux de ses membres, Cart et Falconnet, se rendraient aux Hôpitaux en qualité de commissaires, pour retirer les registres des mains du citoyen Robbe, et les rapporter dans les bureaux du district. Ils étaient autorisés à faire en même temps des visites domiciliaires chez les habitants et à les désarmer, en requérant, s'il le fallait, la force pubhque. Le district semblait oubher complètement que M. Robbe avait été très régulièrement élu officier de l'état civil par la municipalité, et que la commune ne pouvait se passer un seul instant de ses registres. Les deux commissaires, de retour le 21 janvier, déposèrent sur le bureau du district quatre procès-verbaux relatifs à leurs opérations, y compris celui des recherches auxquelles ils s'étaient livrés
pour saisir les meubles, effets et papiers de M. Beurey, qui venait d'être déclaré émigré.
Le 20 février, Championnet, en qualité de président du club de Jougne, adressa au district la lettre suivante : « La société des Amis de la liberté et de l'égalité ayant entendu plusieurs plaintes contre Tissot, de Jougne, ci-devant juge de paix, Pianet, son ci-devant greffier, et le médecin Loye, de la Longeville, qui, de concert, emploient toutes sortes de manœuvres pour induire en erreur les braves habitants de ce canton, elle a délibéré dans sa sagesse quel parti il conviendrait d'employer pour arrêter les progrès de ces missionnaires perturbateurs, et a pensé qu'il convenait de s'adresser à vous, pour vous prier de faire désarmer ces anti-constitutionnels, et d'éclairer par-là sur leur conduite le peuple, qui ne se laissera plus induire en erreur lorsque vous aurez, en faisant droit à la démarche de notre société, imprimé à ces gens le sceau de l'indignation pubhque. »
XX. La Vedette^ de son côté, avait des correspondants qui veillaient partout. L'un d'eux lui écrivait du Lac-ou-Vil- 1ers, le i8 janvier: « Les volontaires de ce village sont renforcés de quarante hommes; ils concourent efficacement à faire rentrer dans l'ordre les malintentionnés. Les bateaux sur le Uoubs sont enchaînés la nuit devant leur corps degarde. La municipalité de Morteau informe contre les réfractaires et le district a promis un arrêté vigoureux. Les habitants de la Planée sont convertis ; ceux des Verrières ne le sont pas encore, ni ceux des Fourgs. Mais nos volontaires sont d'excellents missionnaires, qui feront d'aussi grandes conversions que nos ci-devant prêtres de Beaupré.»
Le district de Pontarlier, e^^écuteur fidèle et empressé des arrêts des clubs, ne ménageait ni les visites domiciliaires ni les désarmements. Le 27 janvier, il désigna Simonin, l'un de ses membres, et Liard, capitaine des douanes à Morteau, pour procéder à ces deux opérations dans toutes les maisons suspectes de Montlebon, de Villers-lc-Lac et des P'ins. Le ?) février, il chargea Cl.-Fr. Edme, capitaine de la garde nationale, et Jac. Henriet, d'Arçon, de la même expédition lins la commune de Doubs. Les deux commissaires devaient
y rechercher en même temps les auteurs de plusieurs affiches quahfîées inconstitutionnelles et incendiaires^ placardées nuitamment à la porte de l'éghse. Toutes ces communes ayant été déjà désarmées , à peu près en entier, quelques semaines auparavant, le renouvellement si prompt d'une mesure si vexatoire aurait pu étonner le département luimême ; aussi le district s'empressa-t-il de lui en donner connaissance en motivant sa détermination sur le bruit généralement répandu que ces communes s'étaient procuré de nouvelles armes, et en ajoutant discrètement « que dans ces visites domicihaires, à deux pas de la Suisse, on trouverait sans doute beaucoup d'effets destinés aux déportés ou aux émigrés. »
Gomme les expéditions de ce genre étaient pour ceux qui en étaient chargés, de véritables fêtes, ils ne manquaient pas de les assaisonner de festins et de libations ; aussi les frais du désarmement pour les seules communes de la Grand'- Gombe et de Montlebon s'élevèrent-ils jusqu'à 494- Hvres 43 sous. Le département fut lui-même scandalisé de l'exagération du compte présenté parles commissaires de Morteau et le renvoya au district avec de justes observations.
Parmi les communes désarmées, celles de la Ghapelled'Huin, de la Grand'Combe et des Hôpitaux , réclamèrent énergiquement leurs armes , mais sans succès. Repoussés une première fois par le district, mais mieux accueilhs par le département, les habitants de la Grand'Gombe revinrent à la charge à Pontarlier, et toute la population offrit encore une fois de prouver son patriotisme, et de réduire à néant les accusations portées contre elle. Mais le district répondit « que depuis longtemps cette commune était devenue le repaire des prêtres réfractaires, qui y célébraient pubhquement les offices avec l'approbation de la municipahté ; que la réunion de quinze fusils découverts dans la maison des Gordier, à la disposition des fanatiques, était une circonstance aussi dangereuse qu'illégale, et que ces fusils, enlevés par ordre du maire de Morteau, resteraient sous sa garde. »
A Ghapelle-d'Huin, la municipalité jacobine qui avait procédé aux désarmements s'était vue remplacée, en vertu des
nouvelles élections, par les principaux suspects désarmés. Ces derniers , en arrivant au pouvoir, se disposaient à reprendre leurs armes. Mais le maire déchu courut à Pontarlier pour en prévenir le district, qui défendit à la nouvelle municipalité de prendre aucune délibération à ce sujet , a attendu, disait-il, que leur élection n'avait pu effacer la tache d'incivisme et de superstition qui avait donné heu à leur désarmement. »
XXI. A Pontarlier pas plus qu'ailleurs, les jacobins ne pouvaient souffrir que les catholiques s'assemblassent pour prier dans les éghses ou chapelles abandonnées , et ils faisaient à ces réunions une guerre acharnée. Le 3 octobre, P.-Jos. Michel , capitaine , et Girardot , sergent de la garde nationale de Morteau, apportèrent au district, de la part de la municipalité de Villers-le-Lac, le procès-verbal d'une expédition à laquelle ils venaient de présider eux-mêmes, et dont ils retraçaient ainsi toutes les circonstances : a La municipalité, informée qu'il se faisait des rassemblements d'hommes et de femmes dans les appartements dépendants de la chapelle du Ghauffaud, et que le prêtre Receveur, ancien chapelain, s'y tenait caché pour faire toutes sortes de fonctions ecclésiastiques , demanda le concours d'un détachement de la garde nationale de Morteau. Nous étant mis en vedette dans différents postes pour découvrir les personnes qui se rassembleraient, et ensuite nous y porter tous ensemble pour saisir les prêtres qui provoquaient ces rassemblements, nous aperçûmes beaucoup de monde allant du côté de la Suisse, les uns portant du pain, les autres de la viande et du beurre, dans des serviettes et des besaces, et cela, le dimanche 30 septembre, au moment où l'on célébrait la messe paroissiale à Villers. Nous vîmes également une foule de gens qui dirigeaient leurs pas vers la chapelle du Ghauffaud, et les ayant laissés entrer dans la maison attenante, nous nous y sommes de suite portés pour arrêter les prêtres qui devaient officier.
» Etant entrés, nous n'avons trouvé que deux hommes qui priaient, avec une vingtaine de femmes, les uns à genoux, les autres assis, tenant des livres de prières, et nous n'avons pu découvrir aucun prêtre. Sur le refus qui nous fut III. 30
fait par Mélanie Epenoy, maîtresse d'école, de nous ouvrir la porte d'une chambre située à côté du chœur de la chapelle, craignant une émeute de ces femmes et des personnes qui s'étaient rassemblées pendant ce temps-là autour de la maison, nous n'avons pas voulu, de notre propre autorité, ouvrir la porte dans ce moment; mais nous avons remarqué que dans les combles de la maison on avait élevé un autel orné, avec une lampe allumée près du tabernacle, et deux gros cierges provenant de la chapelle ; nous avons trouvé brisés les scellés apposés par le maire de Morteau le 18 avril 1792, par ordre du district. Pendant la nuit suivante, nous nous sommes rendus de nouveau à la chapelle avec Jacquin, maire de Villers, et nous avons requis Marie-Mélanie Epenoy, Marie- Josephte Binétruy, Marie-Fr^'' VuiUin et Jeanne-Antoine Berger, domicihées dans la maison, d'ouvrir toutes les chambres, ce qu'elles ont fait , à l'exception de celle qu'elles avaient déjà refusé d'ouvrir le matin ; elles ont déclaré que la clef était à Fribourg, mais que nous pouvions l'ouvrir connne nous voudrions. On l'ouvrit avec une barre de fer et on n'y trouva qu'une horloge, des livres, trois ou quatre lettres imprimées contenant une diffamation contre M. Seguin, un drap mortuaire et deux bourses d'autel. Nous trouvâines dans les combles la cloche, pesant un milher de livres, qui avait été enlevée, et les ornements et vases sacrés de la chapelle, transportés là pour servir à la célébration de la messe. Ces filles, ayant été sommées de déclarer qui avait enlevé la cloche , répondirent qu'elles l'ignoraient. Comme elles n'avaient pas fait les déclarations légales exigées de tous les habitants, relativement à leurs âge, qualité, demeure, profession et moyens d'existence, le maire leur ordonna d'éva^ cuer le territoire dans le délai de trois jours. »
Le district, ratifiant cette disposition, ajouta a que tous les meubles de la chapelle seraient enlevés; que ces filles suspectes seraient dénoncées à la police pour les avoir volés et détournés , et enfin que l'abbé Receveur et Marie-Fr'^ Taillard , sa servante , seraient englobés dans la même accusation. ))
Le 31 décembre, les jacobins de Doubs s'étant plaints
(l'être insultés par le parti fanatique et ayant demandé que l'église du lieu fût fermée hors le temps des offices de l'intrus, le département adhéra à cette demande, sous prétexte « que l'ouverture continuelle de l'église pouvait occasionner des troubles qu'il était important de prévenir, » et il décida que les clefs ne sortiraient plus des mains de l'intrus.
Le 27 janvier, Simonin, membre du district, ferma l'éghse de la Grand'Combe par ordre du conseil général. Deux jours après, la municipalité de Bouj ailles décida que rentrée de l'éghse paroissiale serait interdite à tous les fanatiques qui n'assistaient pas aux offices constitutionnels, et que chaque individu qui serait pris en contravention serait condamné à une amende au profit des pauvres patriotes de la commune. Mais le département ne jugea pas à propos de ratifier cette petite législation particulière.
Le 13 février, le procureur syndic Boissard fit observer au district que la loi ayant supprimé tous les oratoires ou chapelles, il y avait heu de s'assurer que les municipahtés avaient fidèlement envoyé au district tout ce que ces établissements pouvaient posséder d'effets en or ou en argent. Il rappela, à cette occasion , qu'il existait des chapelles de ce genre, dans le canton de Morteau, au Chauffaud, aux Fontenottes, Sur-le-Fourg, aux Bassots, à Cornabey, au Cerneux-Péquignot et à Saint-Claude-de-Renaud-Dumont; dans LE CANTON DE MoNTBENOiT, à Montflovin et à Ville-du-Pont;
DANS LE CANTON DE LeVIER, aU Souihot ; DANS LE CANTON
DE Frasne, à Bulle ; dans le canton de Mouthe, à Sarrageois, au Crouzet, à Châtelblanc, à Petite-Chaux, à Maisondn-Bois, aux Pontets; dans le canton de Pontaulier, à lint-Pierre, à Saint-Claude, à Saint-Roch et aux Etraches, iir l«'. territoire de la ville , à Mijoux, k Monpetoz, ta la Cluse, .1 Vuillecin et à Houtaud. Le district prit les mesures nécessaires pour que toutes ces chapelles fussent aussitôt mises en vente. Les habitants de Mijoux et du Souillot réclamèrent • nergiquement contre cette mesure et établirent de la manière la plus péremptoire que leurs chapelles avec tout ce ({u'ellcs renf(;rmaient étaient leur propriété particulière; le département consentit à en suspendre provisoirement la
vente, mais il déclara en même temps que l'ou-verture de ces chapelles pouvant occasionner des troubles et perpétuer le fanatisme, elles resteraient fermées.
XXII. Les expulsions, les procès, les arrestations, se multipliaient en même temps dans le district de Pontarlier. Le 28 décembre, trois volontaires de la Drôme amenèrent au directoire deux habitants de Levier, nommés J.-Cl.-Ignace Suty et Nicolas Gachot, arrêtés à Jougne par les douaniers, au moment où ils rentraient sur le territoire français. On les avait fouillés et on avait trouvé sur l'un d'eux douze lettres écrites par des prêtres déportés. Dans l'une de ces lettres, l'abbé MeUn , de Levier, recommandait à ses parents une patience chrétienne et une persévérance ferme et généreuse dans la hgne de conduite qui leur avait été tracée. Il leur mandait que le souverain pontife venait d'écrire une lettre de remercîment au clergé de Suisse et d'Allemagne pour les bons services rendus aux prêtres français, et que l'évêque de Lausanne, de concert avec son conseil, venait de condamner le nouveau serment. Il terminait en exprimant l'espoir de rentrer en France au printemps, et en recommandant qu'on ne s'affligeât pas pour lui, qui se faisait toujours gloire de défendre une si belle cause.
Le même prêtre, dans une réponse au juge de paix Mourcet, félicitait ce dernier de sa réélection et lui témoignait que sa lettre lui avait fait éprouver des impressions bien mêlées de tristesse. L'abbé Lambert, vicaire de Levier, écrivant au même magistrat, lui témoignait sa douleur au sujet des troubles et des maux qui allaient désoler sa paroisse, si le projet dont M. Mourcet lui avait fait part venait à se réaliser, et il lui recommandait instamment de tout faire pour en empêcher le succès. Il le remerciait affectueusement de Tintérêt qu'il prenait à son sort et l'assurait que sa seule inquiétude en ce moment était encore le salut de ses paroissiens. Il lui transmettait des dispenses pour les cinq premières semaines du carême, puis le priait de soUiciter le paiement des fondations pieuses et d'en conserver le produit pour l'égUse paroissiale, au cas où elle resterait cathohque. Le même prêtre, dans une lettre à M. Nie. Melin, mandait qu'il celé-
brait la messe pour tous ses paroissiens, qu'il y avait bien lieu d'être inquiet pour la religion, mais qu'il fallait ne pas se décourager et redoubler de prières pour apaiser la colère divine. 11 chargeait son correspondant de dire à leur ami Duxin qu'il déléguait pour le marier tout prêtre fidèle qui voudrait lui rendre ce service, et le priait enfin de communiquer aux officiers municipaux catholiques une lettre qui, d'après le district, contenait un sermon incendiaire contre la constitution et la religion.
Le district procéda aussitôt à l'interrogatoire des deux prisonniers. Gachot avoua que MM. Melinet Mourcet lui avaient remis deux lettres qu'il avait portées à Fribourg à l'abbé Mehn; qu'il avait vu également dans cette ville le vicaire Lambert, et que celui-ci l'avait engagé à fuir les prêtres constitutionnels comme des schismatiques et des hérétiques. Suty protesta qu'il n'avait emporté eu Suisse aucune lettre et qu'il n'en avait point rapporté, ainsi que le prouvaient les perquisitions qu'il avait subies à la douane. Mais le district les traita l'un comme l'autre et prit contre eux cet arrêté : « Suty et Gachot sont des commissionnaires d'émigrés ou de prêtres déportés contre-révolutionnaires. Les lettres ci-dessus analysées fournissent la preuve d'une correspondance suivie entre les prêtres MeUn et Lambert et le juge de paix Mourcet, relativement à la constitution civile du clergé, à la religion et à la révolution. Cette correspondance manifeste dans ces particuliers des sentiments contre-révolutionnaires tendant à alarmer les consciences, à troubler l'ordre et la tranquillité publique, puisque le prêtre Lambert écrit : Je frémis sur le trouble et les maux qui vont désoler cette paroisse si le projet dont vous parlez se réalise... Ne négligez donc rien, je vous en conjure, pour détourner ce fléau. Ces expressions ne peuvent avoir pour but que d'empêcher, par l'ascendant connu du juge de paix sur les habitants de Levier, qu'ils ne reçoivent un curé constitutionnel. Le juge de paix Mourcet ne reconnaît point l'évêque du Doubs, puisqu'il s'adresse au prêtre Lambert pour obtenir des dispenses de l'évêque do Lausanne, adoptant ainsi une autorité ecclésiastique étrangère, au mépris des deux serments qu'il a prêtés à la cons-
titution, à la liberté et à l'égalité, ce qui est une preuve de son fanatisme et des efforts qu'il fait pour l'inspirer aux habitants de Levier, surtout si l'on considère qu'il envisage toujours le prêtre Lambert comme vicaire et s'adresse à lui pour obtenir la permission de faire célébrer le mariage d'un nommé Duxin par un prêtre inconstitutionnel. Gomme, aux termes de la loi, les biens de ceux qui occasionnent des troubles et des désordres sont confisqués au profit de la nation, les scellés seront apposés au domicile de ÏNlourcet père et fils et de Nie. Melin, de Levier, et leurs papiers vérifiés par le citoyen Tavernier, qui se transportera demain à Levier» avec deux gendarmes et leur lieutenant. En outre, Suty et Gachot seront conduits à la maison d'arrêt jusqu'à nouvel ordre. » M. Mourcet, déjà destitué des fonctions de juge de paix, fut traduit devant Faccusateur public.
Les perquisitions opérées par la force armée à Montperreux, et les poursuites intentées contre les officiers municipaux à raison de leur correspondance avec M. Bruchon, leur vicaire en chef exilé, ne furent pas les seules rigueurs exercées au milieu de cette religieuse population. Le 5 janvier, les deux ou trois jacobins de Montperreux ayant demandé au département d'éloigner immédiatement de cette commune M. Jean Bruchon, frère du vicaire, et sa servante, « parce qu'ils étaient originaires , l'un de Goux-lez-Usiers et Fautre du Val-du-Sauget ; qu'ils n'avaient à Montperreux ni héritage ni profession , et qu'ils ne faisaient que troubler le repos public par leur fanatisme et les libelles infâmes qu'ils distribuaient même en forme de chanson ; » le département, sur l'avis du district et le rapport de Renaud, de Quingey, arrêta que les deux inculpés seraient saisis par la gendarmerie, conduits à la maison d'arrêt de Pontarlier et dénoncés à la justice, pour être punis suivant toute la rigueur des lois.
Mais les affaires du schisme n'en allèrent pas mieux dans cette incorrigible paroisse. Le \A février, le district écrivait avec tristesse au département : « Il nous est revenu que deux femmes , en correspondance avec le prêtre Bruchon , le remplacent fort bien pour entretenir les troubles rehgieux
et prêcher les maximes les plus fanatiques. Elles tiennent des assemblées chez elles, et courent les maisons pour grossir leur secte et empocher les gens d'aller à la messe. Leur succès est tel que l'on ne compterait pas trois patriotes dans chacun des endroits qu'elles habitent (Montperreux et Bannans). Ces deux femmes sont si adroites dans leurs manœuvres, qu'il serait assez difficile d'obtenir une preuve de ces faits ; cependant elles causent de grands maux, qui s'accroîtront toujours si l'on n'y pare pas à l'instant. Mais quels en sont les moyens? S'il faut une preuve judiciaire, s'il faut leur faire leur procès, peut-être ne pourrait-on pas acquérir des preuves suffisantes ; ce serait d'autant plus difficile que les deux endroits habités par ces malveillantes sont gangrenés. Nous laissons à votre sagesse de nous diriger et de nous indiquer les mesures à prendre pour faire cesser les suites funestes de cette épidémie fanatique, qui, loin de diminuer, se voit augmenter tous les jours, par suite de la correspondance que les prêtres émigrés et déportés entretiennent avec plus d'acharnement que jamais. »
Cependant, grâce à la vigilance de la municipalité patriote de Bannans, le jour de Pâques fut signalé par une capture importante. « Ce jour-là, écrivaient les municipaux , Marie-Ursule Grillet , originaire de Goux, a été trouvée chez un nommé J.-Cl. Vieille-Messot , au milieu d'un rassemblement de femmes qu'elle endoctrinait de ses principes fanatiques et qu'elle avait empêchées d'assister à la messe, tandis qu'elles y assistaient auparavant. Comme cela pouvait occasionner des troubles religieux et des désordres, pour en prévenir les effets, après avoir fait fouiller cette fennne et flous être convaincus, par les lettres trouvées sur elle, (pi'ellc '■tait l'agente des prêtres fanatiques, en correspondance -uivie avec eux, et qu elle exerçait le métier d'institutrice sans avoir prêté serment, nous nous sommes déterminés à la faire saisir et à la faire reconduire dans sa comnuuie. » i.e district témoigna hautement son admiration pour la conduite de celte municipalité, et son regret de la voir si peu imitée. Quant à Ursule Grillet, « considérant qu'elle courait de village en village pour se faire des prosélytes dans
sa religion de sang et de carnage, et commettait ainsi une infraction meurtrière à la sûreté publique , que la municipalité de Goux n'était pas moins coupable de souffrir dans son sein une femme qui faisait sous ses yeux tous ses efforts pour causer des troubles en communiquant des écrits fanatiques, le district arrêta que l'institutrice et la municipalité seraient dénoncées en même temps à l'accusateur public. »
Le département, en ratifiant cette mesure , suspendit de leurs fonctions pour trois mois le maire et le procureur de la commune de Goux.
Un mandat d'arrêt fut lancé contre M"° Ursule Grillet , comme prévenue d'entretenir des correspondances avec les prêtres déportés, de fanatiser les femmes et de former des rassemblements. Mais, après examen des pièces , les juges chargés d'instruire cette affaire adressèrent au district la déclaration suivante : « Les lettres saisies ne constatent pas une correspondance dangereuse pour la nation : ce sont des exhortations pieuses. Les autres écrits trouvés chez elle prouvent bien que ses opinions rehgieuses sont erronées, mais non qu'elle les ait propagées; enfin le fait de l'attroupement n'est pas assez indiqué, le nombre de personnes réunies, l'objet de la réunion, n'ont point été mentionnés. Cependant, comme le fanatisme est dangereux pour l'Etat, et comme ses funestes effets se font sentir partout actuellement, il y a Heu de voir si la Grillet ne pourrait pas être condamnée en pohce correctionnelle comme troublant le culte établi par la loi. »
La commune des Fourgs, dont le dévouement rehgieux était bien connu et dont le territoire offrait une entrée facile en Suisse, ne tarda pas à devenir un lieu ordinaire de passage pour les cathoMques ; mais on y plaça bien vite un détachement de volontaires, qui firent bonne garde et opérèrent de nombreuses arrestations. Le 25 novembre, un jeune homme y fut arrêté et fouillé ; on trouva dans ses bas plusieurs lettres adressées au prêtre Lamare, de Baume. Amené devant le district, le prisonnier déclara qu'il se nommait J.-B, Landry, qu'il était âgé de trente-un ans et ancien domestique de M. Lamare, et qu'il se rendait en Suisse
pour voir son maître et tâcher de se faire payer de ses gages. Le district arrêta qu'il serait conduit et écroué à la maison d'arrêt, et que les papiers saisis seraient transmis au département. Ces papiers étaient de simples lettres de famille.
Le 20 décembre, les volontaires de la Drôme cantonnés aux Fourgs arrêtèrent encore, sur le chemin qui conduisait en Suisse, M"** Anne-Josèphe Pourchet, de cette commune, sœur du vicaire déporté , chargée d'un paquet de linge et munie d'une certaine quantité d'argent. Sommée de déclarer où elle se rendait et dans quel but, elle répondit que son dessein était d'aller seulement jusqu'à Haute-Joux, sur l'extrême frontière, pour faire passer de là du linge à son frère; que quant au numéraire dont elle était nantie, il était depuis longtemps dans sa poche et destiné à payer du blé pour sa propre consommation. Bien qu'il n'existât contre cette personne aucune preuve ni aucun indice légal de délit, les volontaires ne la conduisirent pas moins au district de Pontarlier, qiii décida qu'elle resterait en prison jusqu'à ce que le département eût statué sur son sort.
Le 21 janvier, les volontaires et les douaniers des Fourgs amenèrent encore au district deux jeunes hommes et deux jeunes femmes, et racontèrent ainsi les circonstances de leur arrestation. L'un de ces jeunes gens, Ch.-Phihppe Daudey, d'Arc-sous-Cicon, âgé de vingt-six ans, en entrant le matin dans la commune des Fourgs, accompagné des deux jeunes personnes, avait exhibé aux soldats du poste un passe-port délivré par la municipalité d'Arc pour l'intérieur seulement, en déclarant que ses deux compagnes de route étaient les filles Nicod, d'Arc, ses cousines germaines ; qu'ils n'allaient pas plus loin que le village et qu'ils repasseraient le soir.
Mais les soldats apprirent dans la journée que ces jeunes gens étaient allés trouver Marc Huile, fruitier de la commune, et, par son entremise, avaient obtenu de la municipalité, des passe-ports pour se rendre en Suisse, où le but réel de leur voyage était d'aller recevoir la bénédiction nuptiale d'un prêtre déporté. On envoya donc un détacliement pour les saisir à leur retour, et on les arrêta effectivement,
ainsi que le fruitier. Ils présentèrent en vain les passeports qui leur avaient été délivrés le matin par la municipalité des Fourgs, « moyennant caution fournie par eux de se représenter le soir même, et à la seule destination d'aller aux Granges-de-Sainte-Croix, dans une maison placée sur la frontière, pour y toucher le prix d'un cheval vendu l'année précédente. » Tout cela parut une fable concertée avec la municipahté ; et lès quatre jeunes gens furent transférés à Pontarlier. Les deux femmes obtinrent qu'on les laissât en dépôt chez le notaire Mauprel, pendant que l'on conduisait au district Bulle et Daudey. Le conseil général questionna d'une manière très pressante les deux prisonniers sur le but réel de leur voyage. Marc Bulle fut interrogé le premier. On lui demanda s'il n'avait pas connaissance que Daudey allait en Suisse avec une des deux filles pour se faire marier par le prêtre Rouget, ci-devant vicaire aux Fourgs ; si ce prêtre, déporté en Suisse, n'était pas effectivement venu sur la frontière pour bénir cette union; quelle était celle des deux filles qui avait été mariée?... A toutes ces questions, Bulle répondit par une série de négations des plus catégoriques. Mais Daudey, interrogé à son tour, montra moins d'assurance ; il ne fit que des réponses évasives. Sentant alors le besoin d'interroger les deux filles, le district donna l'ordre d'aller les chercher chez le notaire Mauprel; mais pendant qu'on les amenait, elles parvinrent à s'échapper, et il devint absolument impossible de les retrouver. Alors le district prit l'arrêté suivant :
(( Daudey et les filles Nicod ne sont point dans la classe de ceux désignés par les lois relatives aux passe-ports, comme pouvant voyager en Suisse, et s'ils avaient été dans cette classe, ils devaient, suivant la loi, prendre ces passe-ports dans le lieu de leur résidence. Leur voyage,. accompU en transgression des lois, fait conjecturer qu'il avait pour but d'aller voir des prêtres en Suisse, ou pour se confesser, ou pour d'autres objets que Fon ne peut deviner. Marc Bulle, en obtenant pour eux des passe-ports, s'est rendu réfractaire à la loi, et la municipalité des Fourgs s'est rendue bien coupable en les délivrant. Enfin, les filles Nicod s'étant évadées
SITUATION DES FIDÈLES. 47o
en feignant de se rendre au district, le conseil général arrête que les susdits seront provisoirement relâchés, à la charge de payer les frais de leur arrestation et sous réserve de toutes poursuites encourues pour avoir voyagé en Suisse en contravention aux lois. Les officiers municipaux des Fourgs qui ont signé les passe-ports seront également poursuivis. »
Le 1 " février, deux femmes furent encore arrêtées sur un autre point de la frontière par l'adjudant Vionnet, à la tête d'un détachement de gardes nationaux patriotes, a Ayant vu, dit le chef de cette expédition, deux femmes qui, au heu de suivre le chemin qui conduit à la Grange-du-Sapan, le quittaient pour prendre le chemin direct de la Suisse, nous les avons poursuivies, arrêtées et fouillées. On a trouvé sur la veuve Longchamp, Tune de ces femmes, deux lettres adressées au curé Longchamp, déporté, réfugié à Echahens en Suisse. L'une de ces lettres annonce à ce curé que son nom a été rayé de la liste des émigrés par les soins du citoyen Jouffroy, secrétaire du district, son parent. Nous avons cru voir quelque chose de suspect dans cette lettre, et nous vous l'envoyons. )>
Le 1" mars, deux femmes de Sainte-Colombe, Marie-Fr" Laresche et J°"''-Glaudine Poimbœuf, passèrent à Saint-F*oint, se dirigeant du côté de la Suisse. Sommées d'exhiber leurs papiers, elles produisirent en vain les passe-ports qui leur avaient été délivrés par la nuinicipalité de leur résidence ; elles n'en furent pas moins arrêtées p;u' les préposés de la douane, et le district prit contre les municipaux de Sainte - Colombe cet aiTêté: « Javaux, maire, Claudet, officier municipal, et Claudet, secrétaire, sont tombés dans une contravention bien coupable, en accordant des passe-ports à des personnes non comprises dans les exceptions portées par les lois. Ces passe-ports ne leur ont été accordés que pour aller voir le prêtre Robbc, ci-devant vicaire à Sainte-Colombe, avec lequel il est vraisemblable que la municipalité et les habitants, infectés du fanatisme le plus enraciné, entretiennent des correspondances qui continuent les troubles et les désordres dans l'intérieur de la républifjue; en conséquence, les suslits municipaux sont suspendus do leurs
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fonctions pour trois mois. » Bien qu'une décision de ce genre fût de la compétence exclusive du département, celuici s'empressa de ratifier l'ouvrage du district.
Le 7 mars, deux pieuses filles furent encore l'objet des patriotiques sollicitudes des administrateurs de Pontarlier. Boissard annonça qu'Anatoile Barthelet, procureur de la commune de Saint-Point, venait de l'informer que la servante de l'ancien curé continuait à résider au presbytère, y tenait des assemblées, y prêchait le fanatisme et le désordre, et courait en outre de maison en maison, ce qui troublait la paix et la tranquillité de la commune. « Elle fait d'autant plus de progrès, ajoutait-il, qu'elle entretient une correspondance avec l'ancien curé, et la communique aux personnes qu'elle fréquente, ce qui les entretient dans les erreurs les plus meurtrières pour l'ordre public. » Boissard demandait, en conséquence, que cette fille fût condamnée à sortir du territoire de Saint-Point dans le délai de trois jours, sons peine d'être incarcérée. Le district décida qu'elle serait tenue de s'éloigner même du canton, et qu'il serait fait une visite domiciliaire chez elle pour saisir ses papiers suspects.
Lemême jour, une dénonciation de J. -F. Labet, procureur de la commune des Grangettes, signalait M'^® Marie-Anne Maire, sœur du vicaire déporté, demeurée également au presbytère, comme causant des troubles et des désordres considérables dans cette commune par ses discours fanatiques, les rassemblements qu'elle faisait chez elle, et les correspondances qu'elle entretenait avec son frère et avec d'autres prêtres déportés. Elle était dénoncée en outre pour être allée en Suisse sans passe-port au mois de novembre. Le district la condamna également à quitter le canton, dans le délai de trois jours, sous peine d'emprisonnement, ordonna la fouille de ses papiers, et décida qu'il serait fait une enquête contre elle comme prévenue d'émigration.
Tel était déjà l'obscurcissement du sens moral au sein de l'administration révolutionnaire de ce district, qu'un honnête habitant de Levier, nommé Fumey, fut traduit devant le jury d'accusation de Pontarlier, pour avoir détaché les insignes sanguinaires,, une lanterne et une potence, que
les volontaires de la Drôme avaient suspendus à l'arbre de la liberté. Le tribunal vengea l'honnêteté publique en déclarant, le 18 mars, qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre ce généreux citoyen.
XXIII. La patience silencieuse avec laquelle la grande majorité de la population se laissait opprimer étonnait les oppresseurs eux-mêmes ; ils étaient sans cesse dans l'appréhension d'un soulèvement général, et cette situation d'esprit les disposait à prêter au moindre bruit l'importance d'une insurrection. C'est ainsi que le 17 décembre, trois jacobins de Pontarher, Simonin, L. Perron et Faivre, bijoutier , allèrent, tout émus, faire part au district a qu'ils venaient d'apprendre qu'à Frasne, dans la journée du d4, une foule d'habitants s'étaient permis les excès les plus atroces, étaient entrés de force dans le corps de garde des volontaires de la Drôme cantonnés dans cette commune, et avaient mis la baïonnette sur le ventre de ces soldats. » Aussitôt le conseil général, « considérant que déjà la municipalité a été suspendue ; qu'un détachement de volontaires a été envoyé pour maintenir l'ordre, et que ces mesures ne suffisent pas, arrête qu'une force suffisante sera mise en réquisition pour rétablir l'ordre et appréhender les auteurs des troubles, le tout aux frais de la nouvelle municipalité (nommée par le district lui-même), qui n'a pas pris les moyens en son pouvoir pour empêcher le désordre. »
En même temps, Ghampionnet , commandant du 6* bataillon des volontaires de la Drônîe, écrivait au ci-devant prince de Hesse, commandant des forces révolutionnaires à Besançon, pour se plaindre de la conduite des habitants de Frasne et de l'indulgence coupable de la municipalité provisoire. « Les habitants, disait-il , par suite de leur fanatisme et de leur aristocratie, ont en horreur les volontaires et le curé constitutionnel ; ils se livrent contre eux aux plus graves insultes ; plusieurs fois ils ont forcé le corps de garde, et le iA courant , trois gardes nationaux ont insulté la sentinelle, saisi une baïonnette, et l'ont tournée contre la poitrine d'un volontaire , tandis qu'un de leurs complices menaçait un autre volontaire de l'assommer d'un coup de
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crosse de fusil. Ayant porté mes plaintes à la municipalité^ elle m'a répondu qu'elle avait puni les trois agresseurs de quatre jours de prison, ce qui n'est nullement suffisant. Le curé constitutionnel a été obligé de fuir, parce que ses jours étaient en danger. » Le général de Hesse transmit cette lettre au département, qui l'envoya lui-même au district de Pontarlier.
Mais pendant ce temps-là, le district avait envoyé à Frasne Jac. Gallier, l'un de ses membres , avec l'officier de gendarmerie, pour faire une enquête au sujet de ces prétendus attentats, et il avait été constaté, d'après le témoignage même des volontaires, que toute Taffaire s'était bornée à un simple badinage de jeunes gens. Les volontaires avouèrent qu'ils avaient été eux-mêmes les agresseurs, en jetant, depuis le corps de garde , des boules de neigé aux gardes nationaux, et que ces derniers n'avaient fait que se défendre. C'était donc contre toute justice qu'ils avaient été condamnés à quatre jours de prison par la municipalité provisoire, bien loin d'avoir mérité une peine plus rigoureuse.
Le district décida que la municipalité était en faute, non pour excès de sévérité, mais pour avoir jugé elle-même le différend, au lieu de le déférer aux tribunaux, et il manda les officiers municipaux à sa barre pour rendre compte de leur conduite.
L'enquête, dont le résultat avait été si favorable aux inculpés, fut non avenue pour la Vedette, et le 28 décembre, elle publiait encore les mensonges suivants : « L'insurrection de Frasne a été occasionnée par les fanatiques. Trois d'entre eux, en passant devant le corps de garde, ont injurié la sentinelle. Celle-ci leur a présenté la baïonnette en les invitant à se retirer. Les trois furieux se jettent dessus , la désarment, s'emparent du corps de garde, des fusils, des baïonnettes et menacent les volontaires de les assommer. Leurs camarades, avertis, courent aux armes, et il y aurait eu certainement du sang.répandu, si la municipalité n'était accourue et n'avait réclamé les coupables au nom de la loi avec promesse de les punir. L'invocation de la loi a opéré le plus grand effet sur ces braves soldats. Eux-mêmes ont
conduit nos fanatiques en prison, où la municipalité les a retenus quatre jours. Cette légère punition pour un crime si atroce a révolté les bons patriotes, qui sont en bien petit
nombre On nous annonce encore du bruit pour la messe
de minuit ; mais le brave Championnet y a déjà pourvu. Le curé constitutionnel avait été obligé de fuir; il vient de rentrer à l'invitation du commandant. Le club établi à Frasne fait du bien, il sert à instruire les citoyens qu'on pourrait égarer. 11 serait bien à désirer que les curés en établissent partout et que les femmes y fussent admises comme les hommes, car on ne peut se dissimuler que ce ne soit dans la faiblesse de leur esprit que le fanatisme prenne son accroissement. »
XX[V, Le district de Saint-Hippolyte n'était guère en voie de réaliser cet idéal révolutionnaire ; à peine y comptait-on quatre ou cinq clubs; mais tout ce que les villages environnants contenaient d'instincts désordonnés et de passions subversives venant s'y concentrer, ils donnaient au parti démagogique une force, un personnel et des moyens d'action qui lui auraient manqué dans la généralité des communes. Le plus actif peut-être et le plus violent de ces clubs avait été formé dans le canton du Russey, par deux communes d'une très faible population, le Luhier et Montbéliardot, mais où la majorité , par une exception bien rare, .1 vait très chaudement embrassé toutes les passions révolulionnaires. Elles y avaient été attisées par un prêtre constitutionnel jeune et distingué, originaire de ce pays, M. Maurice Vernerey, que l'évoque Moïse , son ami , avait emmené en qualité de vicaire épiscopal dans le Jura. De vieilles rivalités de clocher, de vieux griefs contre la conmmne de Laval, ancien chef-lieu de la paroisse, avaient donné à la ferveur constitutionnelle des gens du Luhier un caractère parlicuHèremcnt agressif et amer, et leur club était devenu un foyer de persécution pour tous les catholiques du voisinage, l.a déportation des prêtres, tout en les comblant do joie, n'ayant pas pleinement satisfait leur haine, ils adressèrent :iu département une pétition pour demander qu'on punît
ai tes les personnes qui jusqu'à ce jour avaient donné asile
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OU assistance à ces prêtres, et propagé ou soutenu leurs doctrines. Le district, appelé à donner son avis sur cette pétition, déclara le 9 novembre, qu'il y avait effectivement lieu de traduire en police correctionnelle les complices les plus marquants des prêtres déportés, et une enquête judiciaire fut ouverte contre eux.
Un premier désarmement n'ayant pas suffi non plus pour rassurer les jacobins, ou plutôt pour satisfaire leurs inimitiés, ils en réclamèrent bientôt un second, en demandant qu'il ne se bornât plus aux catholiques notables, mais qu'il fût absolu, universel, et que désormais les démagogues bien prononcés eussent seuls à leur disposition leurs propres armes, celles de la garde nationale et encore celles des désarmés. Le monastère de Consolation était la demeure d'un agitateur très remuant, nommé Pétey fils, lettré de village, et auxiliaire infatigable de Vuillier , d'Orchamps , dans ses chasses aux prêtres. La circonscription du district d'Ornans ne pouvant suffire à l'activité de ce jeune homme, il consacrait ce qui lui restait de loisirs aux intérêts révolutionnaires du district de Saint-Hippolyte, dans le voisinage duquel se trouvait sa résidence, et ce fut lui qui adressa au département la demande d'un nouveau et complet désarmement de ce district.
Consulté à ce sujet, le procureur syndic de Saint-Hippolyte, le fougueux Mairot, dont les dispositions, depuis son entrée dans fadministration, s'étaient, comme il arrive d'ordinaire, singulièrement modifiées et adoucies, répondit le d9 mars : « J'ai Thonneur de vous faire observer que le désarmement demandé serait très utile, à supposer qu'il se fît dans notre territoire une invasion subite à la tête de laquelle seraient des prêtres. Mais aussi elle deviendrait dangereuse dans le cas contraire, en ce que ce désarmement décourageraitles citoyens et les rebuterait entièrement pour subvenir au bien pubhc, à moins que l'on ne déposât leurs armes en magasin et non, comme on l'a fait au dernier désarmement, chez différents particuliers, ce qui ne fait que les animer les uns contre les autres. Je pense donc que l'on doit avant tout apporter au district les armes déjà enlevées
et ensuite faire désarmer les fanatiques les plus entêtés. » Au même moment, Châtelain et Bouhélier , de Blancheroche, suppliaient le district d'envoyer un commissaire pour procéder à cette opération dans leur commune et dans les métairies qui en dépendaient. Ils signalaient parmi les plus suspecis, les Feuvrier, des GalUot, et les Barberot, des Chazeaux.
On comprend quel peu de succès devaient trouver, dans un pareil moment, les requêtes adressées par quelques communes catholiques pour obtenir la restitution de leurs armes. Le département -répondit , le 29 avril , à celle de Ghamesol, « que la loi sur le désarmement des suspects n'ayant pas été rapportée, il n'y avait pas heu de délibérer sur sa demande, sauf aux citoyens patriotes à apporter des preuves de leur bonne conduite par le témoignage de sociétés populaires ou de municipalités reconnues non suspectes. » La réponse du département à la municipalité et à la garde nationale de Belleherbe fut encore plus sèche et plus désespérante. « Il est de notoriété publique, leur écrivait-il, que la générahté des habitants de Belleherbe se trouve subjuguée par le fanatisme le plus opiniâtre ; il a donc été légalement présidé à leur désarmement, et leurs armes resteront déposées dans la commune voisine. »
XXV. Ces spoliations et ces avanies, loin d'abattre le courage des catholiques, ne faisaient que l'affermir et l'exalter. Mairot écrivait le 46 mars au procureur général : « Je crois impossible de rendre les Noël-Cerneux patriotes. » Trois jours après, il écrivait à Dessoye, capitaine des douanes à Blamont : « J'apprends avec douleur qu'une multitude de fous fanatiques se rendent en masse à Dampvans, dans le Porentruy, pour achever leurs projets criminels et compléter leurs désordres. Ces faux dévots ne retournent à leurs foyers que pour troubler leurs frères, qui, sans ces odieux extravagants, seraient tranquilles et en paix. Donnez en conséquence vos ordres pour que personne ne passe sur le territoire du Porentruy sans être muni de passe-port, afin d'empêcher, autant qu'il sera possible, toute inteUigencc criminelle avec les ennemis du dehors. »
XXVI. En effet, les catholiques de ce district, plus heureux que les autres, ne cessaient de passer la frontière pour aller porter aux prêtres exilés des secours matériels et en rapporter, en échange, de beaucoup plus précieux. Ils y allaient avec d'autant plus de facihté, qu'ils ne trouvaient presque partout que des comphces. Parmi tant de pieux pèlerins, on ne voit point d'autre arrestation, à cette époque, dans tout le district de Saint-Hippolyte , que celle de deux femmes de la Haute- Saône, saisies au moment où elles allaient passer en Suisse, chargées d'une forte somme en numéraire et d'un grand nombre de lettres, destinées aux prêtres déportés. Cette importante capture eut heu le 20 mars, à Battenans, et les officiers municipaux en eurent à la fois l'honneur et le profit.
Georgine Noblot , de Noidans près Vesoul, était une de ces pauvres dévotes qu'on voit en Franche-Comté se consacrer par profession, pour ainsi dire, au pèlerinage de Notre- Dame des Ermites , et porter une ou deux fois par an , au célèbre sanctuaire d'Einsiedeln, les vœux, les dons et les prières de tous les gens du pays qui ont quelque grâce considérable ou particuhère à implorer du Ciel. Sa pieuse industrie ne manqua pas d'être mise cà profit par les catholiques de Noidans et des environs, poyr entretenir correspondance avec leurs pasteurs réfugiés en Suisse ; et vers la fin de décembre, elle put sans encombre accomphr un premier voyage et rapporter à Noidans d'abondantes consolations pour tous les cœurs. Ce succès de bon augure ayant inspiré la plus grande confiance, chacun chargea à l'envi d'or et de lettres la pèlerine, pour les parents, les amis, les maîtres spirituels, dont on pleurait à la fois l'absence et le déntiment. Comme les sommes qui lui étaient remises de tout côté avaient fini par former un capital assez considérable, Georgine Noblot, pour plus de sécurité, profita du vif désir qu'une autre fille de Noidans , Marguerite Viron , lui avait précédemment témoigné, de visiter le sanctuaire d'Einsiedeln, pour la décider à l'accompagner dans son second voyage ; et par surcroit de précaution, elle crut devoir s'adjoindre encore un jeune neveu qu'elle avait à Vesoul, Fr. Noblot, âgé de treize ans, aussi
pauvre qu'elle. L'humble caravane louchait presque au terme de ses périls, lorsque le patriotisme ou la cupidité trop vivement tentée des municipaux de Battenans l'arrêta en route. Les deux femmes et l'enfant, saisis, fouillés, interrogés, furent aussitôt conduits à Saint-Hippolyte et jetés en prison. Les lettres si nombreuses trouvées sur ces messagères de l'exil étaient toutes adressées k des prêtres , toutes relatives aux calamités religieuses, toutes étrangères à la politique, et présentaient un tableau aussi curieux qu'exact de la situation des catholiques dans la Haute-Saône à cette époque. Les uns annonçaieftt à leurs parents proscrits l'envoi de marchandises , à défaut du numéraire , dont la sortie était prohibée; les autres suppliaient qu'on cessât de leur écrire, parce que les lettres venant de l'étranger arrivaient toutes décachetées ou n'arrivaient pas du tout; d'autres se désolaient de n'avoir plus ni temples, ni sacrifices, ni personne à qui ils pussent se confier; d'autres écrivaient que beaucoup de gens leur apportaient des assignats pour faire dire des messes par les prêtres déportés ; d'autres se plaignaient des scrupules de conscience qui avaient déterminé ces prêtres à quitter la France ; d'autres racontaient qu'ils étaient complètement ruinés; d'autres se plaignaient des visites domiciliaires et des perquisitions indécentes commises sur les personnes, sur les femmes même, par des gens sans mission et sans aveu ; d'autres témoignaient leur découragement , leurs inquiétudes pour le sort de la religion, et s'apprêtaient à lui sacrifier leur fortune et leur vie. L'un demandait pardon à un prêtre d'avoir parlé légèrement de lui, étant pris de vin; il le questionnait sur la gravité de la faute qu'il avait faite d'entendre la messe d'un intrus, et promettait de n'y plus retourner à aucun prix. Un autre écrivait que les clubs voulaient forcer les catholiques à faire leurs pâques, et leur assignaient le prêtre apostat auquel ils devaient se confesser. \]\\ autre rapportait que l'intrus de Noidans, président du club, avait proposé de tondre et de traîner dans les rues les fcnmies et les filles de Noidans qui iraient à la messe d'un prêtre orthodoxe retiré à Echenoz. Tous témoignaient un immense 'b'sir, mais, en même temps, un bien faible espoir de voir
ce temps d'épreuves finir bientôt. Ils parlaient généralement du tirage au sort sans antipathie, et de leurs maux sans emportement ni esprit de vengeance. Dans une lettre adressée à M. le chanoine Odille, de Malans, membre du chapitre de Gray, par sa sœur, épouse d'un fonctionnaire patriote et honnête, les affections de famille se peignaient des couleurs les plus touchantes. « Jusqu a mon petit enfant, disait cette sœur désolée, nous ne passons guère de jours sans nous entretenir de vous. Il me rappelle souvent les complaisances que vous avez eues pour lui ; il me dit sans cesse qu'il voudrait bien aller vous voir, et me demande pourquoi vous ne
venez plus ici La commissionnaire, voyageant à pied, ne
pourra vous porter vos habits; pour le reste, nous avons écrit à M. Pourtalès (de Neuchatel). »
Parmi toiites ces lettres, il s'en trouvait quelques-unes écrites par des rehgieux insermentés, encore tolérés en France, mais bien près de voir leur tour de proscription arriver. L'un d'eux, probablement le P. Clément, retiré à Noidans, écrivait à l'abbé Delamotte : a Notre commissionnaire est très suspectée; on sait qu'elle fait de temps en temps des voyages à Soleure ; le curé constitutionnel a dit en chaire qu'il savait que des lettres de prêtres déportés circulaient dans la paroisse. On a fait en conséquence une perquisition dans toutes les maisons suspectes, notamment chez moi, mais on n'a rien trouvé. Pour empêcher les fidèles d'entendre la messe, le prêtre constitutionnel a fait la motion de me faire dire la mienne, ainsi qu'à dom Patenaille, pendant la grand'messe, ce qui s'exécute jusqu'à présent. Les fidèles persévèrent avec ferveur et courage. Le curé constitutionnel, n'ayant pas voulu prendre part au tirage au sort pour la milice, a perdu beaucoup de confiance. »
« Je m'attends à chaque instant, écrivait un autre prêtre insermenté, à être compris sur une nouvelle liste de déportation. Les fidèles sont inébranlables. L'intrus de la Villeneuve est sans adhérents. Le curé de Mailleroncourt , que vous aimez encore , malgré sa chute , n'a aucun commerce avec les nouveaux venus ; je l'ai vu dernièrement chez Damotte, assez triste et mélancohque. Il m'a invité à aller
manger sa soupe avec Desrues ; une indisposition m'a empêché d'y aller. »
Un religieux dominicain écrivait : « Le curé Reuchet a été forcé de passer en Suisse, malgré sa soumission. J'allais quelquefois, avec mes compagnons de proscription, entendre la messe à la Villeneuve ou la dire à Vellefrie; mais on nous a réduits à la condition de simples laïques, sans pouvoir célébrer la messe dans aucune église. Le jour de Noël, nos preux chevaliers firent une descente à la Villeneuve, dans le dessein d'inquiéter les gens de Saulx qui s'y rendraient à la messe ; la mèche fut éventée, et personne ne sortit ce jour-là. Deux filles, qui y étaient arrivées la veille, s'y trouvèrent seules. Quand on les vit, on les insulta et on les contraignit d'entendre la messe de l'intrus. Après quoi , les héros revinrent à Saulx couverts de lauriers, qu'ils avaient cueiUis chez Daviot. La Jeanne-Claude est infatigable dans ses recherches pour les prêtres qui sont dans l'indigence; il se fait des aumônes inconcevables. » Une autre lettre était adressée au citoyen J.-Fr. Patenaille, à Soleure, c'est-à-dire au courageux curé d'Arlay, originaire d'Echenoz-la-Meline, et destiné à la couronne du martyre.
On accorda aux deux pèlerines la faveur de ne pas les laisser languir longtemps dans l'attente de leur jugement. Arrêtées le 20 mars , elles furent appelées le 22 à comparaître devant le tribunal du district de Saint-Hippolyte. Le citoyen Ghaudot, commissaire national, exposa les circonstances de leur arrestation et la découverte de cinquante-cinq lettres, avec 2,r)i4 livres en or, 975 en argent, et 17 livres 13 sous en monnaie de cuivre, sur leurs personnes. Il reconnut que ces fonds paraissaient destinés à divers déportés, mais en émettant le soupçon qu'une partie pouvait être à l'adresse d'un émigré, parce que aux lettres saisies se trouvait jointe la copie des titres de noblesse d(î J.-Ern. de Montrichard. Il fit observer que les officiers municipaux de Noidans avaient commis une grave infraction aux lois sur l'émigration, en délivrant aux deux prévenues des passe-ports pour aller à Notre-Dame des Ermites, en pays étranger, tandis que les lois réservaient au seul directoir»' du département h droit
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de donner de pareils passe-ports. Il conclut enfin à la punition des deux prisonnières et à la confiscation des sommes saisies, après le prélèvement du quart qui, d'après la loi, devait être distribué par égale portion entre les dénonciateurs. Comme ce dernier titre était devenu aussi lucratif qu'honorable, il ne manqua pas de gens pour le revendiquer en cette circonstance, et l'on vit jusqu'au juge de paix devant qui on avait amené les prévenues, et son greffier, réclamer impudemment une part de cette riche capture. Ils ne se présentèrent pas moins de onze pour la partager, savoir: Jac, -André Bichon, maire, J.-B.-Maximin Boucon, officier municipal, J.-F. Journot, procureur de la commune, P.-Jos. Tarby, secrétaire, J.-B. -Florentin Parent, juge de paix, F. -X. Cagnon , commis-greffier, Jos. Boucon , F.-Jos. Bourdon , Fr.-Jos. Bobillier, Cl. -Jos. Perdriset et P.-Jos. Cagnon.
Après le réquisitoire du commissaire, Georgine Noblot prit la parole et plaida sa cause avec une apparence de candeur beaucoup plus habile que méritoire. Elle fit observer qu'en portant de l'argent aux prêtres déportés, elle n'avait pas cru contrevenir à la loi, parce qu'étant complètement illettrée, elle n'avait aucune connaissance des décrets qui défendaient l'exportation du numéraire; que, d'ailleurs, elle n'avait consenti à se charger d'une pareille commission, que parce qu'elle avait été séduite par les parents de ces prêtres, notamment par Jeanne Charbonnière, veuve de Cl. Bonvalot, de Noidans, mère du ci-devant curé de Provenchère, près Vesoul, qui envoyait 20 louis à son fils ; Jos. Outhenin, de Noidans, qui envoyait 6 louis à J.-B. Bonvalot, ci-devant curé de Baulay, réfugié à Soleure ; et une veuve Bonvalot, de Vesoul, qui envoyait 30 livres au même curé, son neveu. Elle ajouta qu'elle-même avait reçu du nommé Delamotte, ci-devant curé d'Echenoz, par lettre, des assignats pour une valeur de 600 livres, avec la commission de les changer en numéraire, ce qu'elle avait fait en perdant 45 pour iOO, et que cet argent , compris dans la somme saisie , devait être remis par eUe tant au curé Delamotte qu'à l'abbé Jacquinot, d'Echenoz ; qu'un nommé de Sauvagney lui avait également remis 10 louis pour son frère, ci-devant vicaire à la
Demie, qui l'avait chargée de les demander, lors de son précédent voyage à Notre-Dame des Ermites.
Elle ajouta qu'au retour de ce premier voyage, elle avait vu à Soleure plusieurs prêtres qui, se fiant à sa probité, lui avaient donné diverses commissions du même genre. Ainsi, elle avait été chargée par le nommé Dumont, ci-devant curé de Hresilley, réfugié à Villerserine, de toucher chez un marchand de drap à Dole une somme de 400 à 500 livres, provenant de l'argent saisi sur ce prêtre, à Pontarher, lors de sa déportation. Un beau-frère et un neveu du même prêtre lui avaient encore remis pour lui , l'un 48 livres , et l'autre 36 ; une demoiselle Dumont, sœur du même, lui avait remis une somme de 12 louis, avec une lettre, pour un prêtre de Poligny; une nommée Pigrenet, d'Echenoz, lui avait aussi confié 5-2 livres pour remettre au curé Patenaille, à Soleure; une fille Charpillot, de Vesoul, lui avait remis 32 livres pour le prêtre Magnin, de la même ville. Ce dernier, l'ayant aussi chargée elle-même précédemment de réclamer à une dame Ballay, de Vesoul, 6 à iO louis qu'il avait cachés avant son départ , elle les lui rapportait également. Un particulier d'Amance était venu la trouver à Noidans et lui avait confié 20 louis, pour être distribués ainsi à Soleure: 12 au curé de Rosières, 4 à celui d'Amance, et les 4 autres à un prêtre dont elle ne se rappelait plus le nom.
Elle déclara, en terminant cette longue énumération, tirée tout entière de sa mémoire, qu'elle ne se souvenait pas au juste si toutes ces sommes particulières formaient bien la somme totale dont elle était chargée, mais qu'en tout cas aucune de ces sommes n'était destinée aux émigrés. Elle représenta qu'ayant obtenu un passe-port des officiers municipaux de Noidans pour son premier voyage, elle avait cru (juc ce passe-port était suffisant, et qu'elle ignorait les lois qui exigeaient une permission du département. Elle s'appliqua avec plus de générosité qu'elle n'en avait montré en conmienrant, à décharger Marguerite Yiron, sa compagne, (If! toute responsabilité et conij)licité, affirmnnt que le seul but du voyage de cette dernière était le pèlerinage d'Einsiedeln, et son seul tort, celui de lui avoir prêté secours pour
porter des effets d'habillement et du numéraire dont elle ignorait à la fois l'origine et la destination. Quant à son petit neveu Noblot, elle fit observer que cet enfant ne portait rien et ne savait absolument rien. Marguerite Viron, interrogée à son tour, confirma la déposition qui précède, et avoua que son passe-port avait été rédigé par Fr. Clément, ci-devant moine pensionné, résidant à Noidans.
Le tribunal déclara confisquées au profit de la nation le& espèces d'or et d'argent saisies, ordonna qu'elles seraient appliquées aux frais de la guerre, après le prélèvement du quart attribué aux dénonciateurs, et condamna les deux prévenues à six mois de détention. Quant au jeune Noblot, on décida qu'il serait mis en liberté, et qu'à raison de la faiblesse et du dénùment de cet enfant, il lui serait remis, par humanité, sur les sommes saisies, 9 livres pour lui procurer les moyens de retourner à Vesoul. Enfin les vêtements et les linges compris dans la saisie durent être rendus aux deux prisonnières moyennant décharge. Ce jugement est signé par Jérôme-Ambroise Receveur, président, Cl.-Jos. Mercier, Fr.-X.-Melchior Boillon, J.-B. Mauvais, juges, et Vallat, greffier.
XXVll. Pour l'aider à convertir et à comprimer les cathohques, le district de Saint-Hippolyte avait reçu, comme les autres, le secours d'un bataillon de volontaires ; mais telle était la licence de ces jeunes soldats, qu'ils étaient devenus pour les protestants et les jacobins eux-mêmes un objet d'horreur et d'effroi. Romain, membre du district , chargé de faire une enquête au sujet des brigandages commis à Chamesol par la garnison de Blamont, déclara, le d5 janvier, dans son rapport, « qu'il était constant que les volontaires avaient volé dans toutes les maisons du village, des vêtements d'hommes et de femmes, des denrées, du vin et du lard ; qu'ils avaient contraint les propriétaires à leur donner de l'argent, brisé les portes et les fenêtres, emporté les meubles, dépeuplé les basses-cours, vidé les caves, et s'étaient hvrés aux plus monstrueux excès de l'ivresse ;. que ces attentats s'étaient renouvelés à plusieurs reprises^ jles arjîies à la main, et par des bandes considérables. »
Le dimanche 28 octobre, au moment où l'intrus revêtait ses ornements sacerdotaux pour chanter la grand'messe, ils pénétrèrent en foule jusqu'à la sacristie et demandèrent à ce prêtre pour quelle raison il se trouvait si peu de monde pour assister à ses offices ; l'intrus ayant répondu que d'ordinaire les habitants n'y venaient pas davantage, ils réphquèrent qu'ils sauraient bien les faire venir. L'intrus les suppha en vain de ne point faire de tumulte et de ne violenter personne;. au heu de rester pour assister eux-mêmes à la messe, ils sortirent de réghse, où on ne les revit plus, et se mirent à la chasse des catholiques pour les contraindre à y aller. Du reste, ils ne ménageaient pas davantage les schismatiques, et ils profitaient du moment où l'intrus officiait pour dévahser les maisons de ses adhérents. Un soir, quatre de ces soldats entrèrent chez P.-Jos. Donzelot, Tun des principaux constitutionnels, en disant qu'ils avaient appris qu'on lui avait fait des menaces et qu'ils venaient le défendre. Celui-ci les ayant remerciés fort poliment de leurs services, en protestant qu'il n'en avait aucun besoin, ils se jetèrent sur les mets préparés pour le souper de la famille et les consommèrent jusqu'au dernier morceau. Il n'y eut pas moins de vingtdeux maisons dévalisées à Chamesol (i).
Les volontaires commirent les mêmes excès à Montécheroux. Ils s'introduisirent avec violence dans les maisons, en demandant impérieusement de l'argent, et lorsque les pauvres campagnards n'en avaient point, ils faisaient main basse sur tout ce qui était à leur convenance et l'emportaient.
Le 20 février, le ministre luthérien Diény, juge de paix à Blamont, adressa au district le rapport suivant : « Le 48 coarant, quelques particuliers d'Ecurcey revenant d'un service fiiuèbn' ' élébré par le curé de Pont-de-Roide en l'honneur
(1) Le rapport cite celles d'Etienne Donzelot, Cl.-Joi. Donzelot, Fr.- X. Jobin, P.-Jos. Tonrnoux, J.-CI Poupeney, J.-B. Curlil, J.-Et. Saulnier, Nie. Chouffol, Kt. Donzelot, Anne-Mario Rourquin, veuve, CI.-J08. Dusaulcy, Marie-Aiçriés Poupeney, CI. -F. V<(U{çier, Jac.-Jos. Tournoux , Cl. -Et. Curlil, llermann. Cl. B.irlct-IUdat, J.-». Pillot. Annc-Fr" Tournoux, Callieiinc Tournoux, .l.-P. Garct et J.-Cl. Dusaulcy.
de Lepelletier-Saint-Fargeau, une querelle s'éleva entre eux et une dizaine de volontaires du bataillon de Pontarlier en garnison à Blamont, qui les provoquèrent. 11 s'ensuivit des coups et blessures de part et d'autre, et les volontaires, ayant eu le dessous, firent rapport à leurs camarades qu'ils avaient été victimes d'un assassinat. A cette nouvelle, tout le bataillon s'ébranle, les chefs se mettent à la tête et le conduisent à Ecurcey. Là, avec une autorité dictatoriale, ils menacent, brisent, maltraitent, font éprouver- des violences à presque tous les habitants, enfoncent les armoires et retiennent captifs tous ceux qu'ils soupçonnent d'avoir été à la fête civique de Pont-de-Roide. Cette triste scène dura depuis cinq heures du soir environ jusqu'à onze. Alors les chefs battirent en retraite, emmenant avec eux quatre habitants d'Ecurcey, qu'ils jetèrent dans la prison de Blamont, en les maltraitant tout le long du chemin comme les derniers des hommes et en ne parlant que de les guillotiner.
» Cependant, à la vue des dépositions, deux de ces malheureux n'ont pu avoir aucune part à la querelle en question, leur présence étant constatée ailleurs au moment où la querelle eut heu. Un autre n'a été reconnu que faiblement par un seul des volontaires, et le troisième a vraiment donné un coup de baguette très ferme, mais en défendant son parent. L'asile des citoyens a été violé, on y est entré par force en enfonçant les portes et en brisant les fenêtres ; on a outragé les fonctionnaires publics et violé l'écharpe municipale ; on a frappé des femmes et des vieillards ; enfin on a commis plusieurs vols. Les dommages éprouvés par les volés s'élèvent à 382hvres d6 sous.
» A l'audience du juge de paix, du 19, les volontaires ont voulu dicter en quelque sorte les ordonnances du magistrat. Les prévenus n'ont été tirés de prison qu'au miheu des mauvais traitements , et, mis en hberté par le juge, ils ont été reconduits, au sortir de Blamont, avec des pierres et à coups de pied et de poing, même les parents de ces malheureux, des femmes et des vieillards, et cela sous les yeux de la municipahté de Blamont, qui n'osait parler, en présence même du chef de bataillon, dont l'autorité était alors tout à fait
SITUATION DES FIDÈLES. 49 i
nulle. Deux jours après, les prévenus ayant paru de nouveau au tribunal de police, cette scène affligeante fut renouvelée , Fun d'eux fut poursuivi à une demi-lieue du fort de Blamont par plusieurs volontaires, et aujourd'hui il est bien malade. Âlaintenant encore une quantité de malintentionnés du bataillon ne cessent de menacer. Plusieurs de mes assesseurs ont déjà refusé leur assistance au tribunal relativement à cette méchante affaire. Quel triomphe barbare on donne par là aux ennemis de nos lois nouvelles 1 II est instant que le bataillon soit purgé des mauvais sujets qu'il peut y avoir et que son départ de nos cantons soit fixé au plus court délai. Morand, chef de ce bataillon, avoue qu'il manque de discipline et demande lui-même qu'on utilise à l'armée son ardeur belliqueuse. »
Le district, partageant l'indignation de l'honnête magistrat, avait déjà écrit, le 20 février, au département : « Les administrateurs du district, instruits des voies de fait, pillages et excès que se sont journellement permis les volontaires de Pontarlier commandés parle citoyen Morand, prient le département de solliciter leur prompte sortie de Blamont, dans la crainte que le peuple révoUé ne se rende contre eux une sévère justice. » Tels étaient, d'après les témoignages les moins suspects, ces étranges missionnaires du progrès social que la Révolution allait lancer, par toute l'Europe, «entre des aristocraties et des royautés moins sauvages, il est vrai, dans leurs allures, mais au fond presque aussi cor^ rompues par le scepticisme moral et religieux de cette €poque néfaste.
XXVIIL La paisible contrée du Porentruy^si semblable au district de Saint-Hippolyte, et si heureuse sous le sceptre doux et léger des évêqucs de Bâle, devint une des premières victimes de cet apostolat armé. Le général liizon, qui y commandait l'armée française d'invasion, proclama, le \0 novembre, que les habitants étaient libres de destituer leurs anciens maîtres, et de se donner tel gouvernement qui leur conviendrait. Il les invitait, en conséquence, à nonnner des députés « pour aviser en leur nom, au moyen d'établir et de consolider leur liberté. » Pour rendre ces instructions plus
claires, la Convention française déclara, le lo décembre , qu'elle traiterait le Porentruy en ennemi, s'il songeait à conserver ses castes privilégiées et son prince , ou à s'accommoder avec lui. Gobel, évêque intrus de Paris, envoyé en qualité de commissaire civil dans ce pays, où il partageait, deux ans auparavant, les fonctions épiscopales avec le prince évêque, se concerta avec son neveu Rengger et le général Demars, qui commandait en ce moment les troupes françaises ; ils réunirent une vingtaine de complices au château de Porentruy et s'érigèrent en assemblée constituante. Mais afin que tout se passât bien exactement comme à Paris, il se forma bien vite au sein des clubs organisés à Porentruy, Delémont, Sainte-Ursanne et Laufîen, un parti encore plus radical que le leur, qui s'unit aux volontaires du 6^ bataillon du Doubs, en garnison dans ce pays, pour les dénoncer à la Convention, comme tyrannisant le peuple et étouffant ses véritables aspirations. Pour mettre l'accord entre ces patriotes de toutes nuances, la Convention envoya à Porentruy trois de ses membres, au nombre desquels se trouvait Monnot, député du Doubs, et il s'ensuivit ce qui était facile à prévoir, c'est que, le 8 mars, les prétendus représentants de ces pieuses et paisibles populations déclarèrent en leur nom, qu'elles étaient tellement touchées et jalouses de toutes les félicités dont jouissait en ce moment la France, qu'elles ne pouvaient mieux faire que de s'y associer, en sollicitant leur r.éunion à l'heureuse république. La Convention proclama, le 23 mars, qu'elle acceptait le vœu librement émis par le peuple souverain du Porentruy, et fit de ce pays le département du Mont-Terrible. Ce triste exemple devait malheureusement ouvrir la voie à beaucoup d'attentats du même genre.
Grâce à son exiguité, mais surtout à la probité exemplaire d'un ministre protestant, la petite principauté épiscopale de Mandeure échappa encore à ce système d'annexions violentes et de conquêtes mal déguisées. Le pasteur Kilg, membre du département du Doubs, fut envoyé, le 6 janvier, à Mandeure, pour discuter avec les habitants sur les droits et propriétés que la RépuMique française y revendi-
quait, à titre d'héritière des archevêques de Besançon. Les Mandubiens, de leur côté, avaient choisi l'avocat Petitcolas {le faux M. de Pury) pour défendre leurs intérêts. A l'issue des conférences, l'honnête pasteur de Blamont conclut, dans son rapport, à ce qu'on respectât l'indépendance de ces paisibles laboureurs, et qu'on s'en tînt au statu quo à leur égard; <;e qui fut accordé.
c^vD'Cgg'CL'^
l^r FÉVRIER — 16 MARS 1793.
I. Rien ne parait plus propre à compléter le tableau de la situation des fidèles du Doubs à cette époque, que le compte rendu officiel très circonstancié d'une enquête générale faite par ordre du département, dans les cantons de Maîche et du Russey, réputés les plus fanatiques du plus fanatique des districts. Tous les griefs qu'on pouvait articuler, depuis l'origine des dissensions religieuses, contre ce bon peuple , qui en aurait eu tant d'autres à opposer , y sont agglomérés, étalés et mis en lumière avec un sOin qui ne fait que mieux ressortir l'admirable patience de ces chrétiens, persécutés, dépouillés, condamnés à l'humiliation si cruelle de trouver des maîtres dans des hommes couverts jusque-là de leur juste animadversion et de leur mépris.
A la vue du résultat des élections municipales, les nouveaux administrateurs du district de Saint-Hippolyte furent effrayés de tout ce que l'opposition religieuse comptait, dans ce pays, d'adhérents bien déterminés à ne pas pher. Fatigués en outre des luttes qui s'élevaient de tout côté au sujet de ces élections, et qui condamnaient chaque jour le conseil à consacrer quelque nouvelle injustice au miheu de l'indignation générale, ils prirent le parti de confier leurs embarras au département et de lui en demander le remède. Ils lui écrivirent le i" février: « Quoique le système républicain soit généralement reçu avec la plus vive satisfaction dans l'étendue de ce district, l'on y est cependant divisé à un point que les deux partis qui se sont formés se regardent
comme des ennemis, se suspectent l'un l'autre, d'où il résulte qu'il ne peut y avoir d'union de volontés dans les assemblées primaires , les élections communales et même au sein des municipalités. Ces discordes occupent journellement les corps administratifs, dont les décisions ne manquent pas d'aigrir l'un des partis. Enfin, on ne voit qu'un moyen de tarir ces divisions, c'est d'en couper la racine. Cette racine se trouve évidemment dans la différence des opinions religieuses et dans le fanatisme que la faible crédulité se plaît à y fomenter journellement. C'est donc à cette source que Tadministration doit attacher tous ses soins, sa vigilance et son zèle, avec la vive persuasion que pour guérir de grands maux il faut de grands remèdes, et ne pas craindre ramputation des membres gangrenés pour guérir le corps. Dans ce but, le commissaire du tribunal du district avait pris déjà des informations vers la fin de décembre 1791 et au commencement de 1792, et elles durent amener la découverte des principaux moteurs et fauteurs de. ces troubles et divisions. Mais le tribunal n'a rendu aucun jugement, et ces informations surannées, restées sans poursuites, pourraient encore aujourd'hui servir avantageusement de mémoire pour suivre les traces de ceux qui persistent à agiter le peuple par leur système fanatique et injurieux aux lois de la république.
'> Les administrateurs estiment donc que le département duit nommer un commissaire chargé de se transporter dans les cantons de Maîche et du Russey, qui sont le principal théâtre de ces troubles et de ces séductions, et autorisé à se faire remettre les informations réunies par le tribunal, à l'effet d'en prendre de nouvelles contre les auteurs, fauteurs et comphces des troubles et séditions qu'on a excitées parmi le peuple sous prétexte de religion et d'opinions fanatiques contraires aux lois de la république ; contre ceux qui reçoivent chez eux des assemblées secrètes dans ce but, av<!C des prêtres fanatiques, et contre ceux qui organis(Mit ou composent CCS assemblées ; contre ceux qui qualifient l(;s administrateurs de brigands ou d'autres épithètcs injurieuses, parce qu'ils vendent les cir ts des émigrés, et qui ont oui-
péché ou cherché à empêcher bien des citoyens de paraître à ces ventes, en disant que c'était participer au vol ; contre ceux qui forment des rassemblements nocturnes dans les éghsesnon desservies, et contre les officiers municipaux qui les souffrent ouïes autorisent; contre les particuHers qui ont enlevé des ornements et marbres d'autel des éghses avant ou après les inventaires, notamment à Mont-de-Laval; contre les familles qui gardent, communiquent et répandent des écrits ou instructions des prêtres fanatiques, propres à entretenir et propager leur erreur, et enfin contre tous ceux et celles qui, tant par parole et par écrit que par leurs actions, cherchent à inspirer, propager et autoriser l'opinion que les évêques, curés et prêtres étabhs suivant la nouvelle constitution, sont sans pouvoirs ecclésiastiques et illégalement institués, qui entretiennent à cet effet des relations avec les prêtres déportés et réfractaires, et qui se permettent tous autres propos et actes d'incivisme capables de troubler l'union et la subordination aux lois et aux autorités constituées. »
On remarquera que ce long et amer réquisitoire, tracé après le procès et le meurtre du roi, ne mentionne pas un seul grief poh tique contre les fidèles et ne trahit pas même l'ombre d'une pensée royaliste dé leur part. Leur opposition est toute religieuse, et si la confiscation des biens des émigrés les indigne, c'est surtout parce qu'on l'apphque avec une iniquité flagrante à des prêtres qu'on a forcés de s'enfuir, à des femmes éplorées et à tant d'autres victimes inoffensives. Le département accueillit avec faveur la requête des administrateurs de Saint-Hippolyte et chargea l'un de ses membres, l'avocat Gavail, de Baume, de se rendre sur les heux pour se concerter avec le district et prendre luimême contre le fanatisme les mesures les plus urgentes.
IL Gavail, arrivé le JS février à Saint-Hippolyte, se présenta au district, et, après avoir féhcité et remercié tous ses membres, au nom du département, de leur activité révolutionnaire, il leur exhiba sa commission. Il pria les administrateurs de le renseigner sur les communes où l'ordre était compromis, sur le genre des déhts qui s'y commettaient,
sur les personnes notoirement connues pour exciter le trouble, enfin sur les citoyens qui pourraient le mieux éclairer sa marche. Il se rendit de là au tribunal , y fut reçu par le président, qui lui communiqua les pièces de la procédure abandonnée l'année précédente, et qui lui donna l'assurance que les poursuites allaient recommencer. Gavail, après avoir examiné ces pièces, reconnut que les principaux délits signalés cousistaient en menaces de tuer les curés constitutionnels et de brûleries villages qui obéissaient à la loi, en séductions employées envers les habitants des campagnes, en distributions d'écrits incendiaires et fanatiques et en affiches du même genre; que ces informations ne concernaient guère que la commune de Laval, et que beaucoup de personnes, prêtres ou laïques, s'y trouvaient compromises. Il se contenta de prendre des notes et d'engager le président à user de tout son pouvoir pour activer la justice. Cela fait, il revint au district et demanda qu'on lui associât dans sa mission celui des administrateurs qui connaissait le mieux les deux cantons dénoncés. D'une voix unanime, on proclama J.-B. Maillot, du Luhier, comme connaissant particuhèrement les faits, les accusés et les témoins à interroger. Fondateur du club du Luhier et presque uniquement occupé depuis deux ans à persécuter les catholiques de cette contrée, Maillot réunissait effectivement tous les titres.
Les deux commissaires se mirent en route le 21 février et se rendirent d'abord au Luhier, où ils prirent pour secrétaire le fougueux Etienne-Joseph Bercot , de Bonnétage. Tous les membres du club, ainsi que les autres jacobins des environs, furent convoqués individuellement à une séance extraordinaire , et lorsqu'ils furent réunis , Gavail les requit de déclarer sincèrement s'il n'était pas à leur connaissance que l'ordre public et la sûreté des citoyens fussent troublés par le fanatisme, par des assemblées de prêtres réfractaires ou déportés ; s'ils ne connaissaient pas le lieu de ces assemblées, les particuliers qui les favorisaient ou les fréquentaient, ceux qui donnaient la main aux prêtres déportés sur les frontières, ceux de ces prêjtres qui revenaient clandestinement dans leurs anciennes paroisses, et les offi- III. 32
ciers municipaux qui toléraient ces désordres ; s'ils ne savaient pas que dans les églises non desservies on avait enlevé des vases sacrés, des ornements, des marbres d'autel, et quels étaient les auteurs de ces soustractions ; s'ils ne connaissaient pas les familles qui avaient chez elles, communiquaient, distribuaient des écrits fanatiques, et cherchaient à répandre l'opinion que les évêques et les prêtres constitutionnels étaient sans pouvoirs ecclésiastiques ; enfin tous ceux qui se permettaient des actes ou des propos capables de troubler l'ordre, l'union, la subordination aux lois et aux autorités constituées.
Cyprien Boillot, de Plaimbois-du-Miroir, se leva le premier et déclara que, sur la totalité des citoyens de sa commune, il y en avait à peine le quinzième qui reconnaissaient l'autorité spirituelle du nouveau clergé ; que l'église, non desservie, servait, sous les auspices de la municipalité, de lieu de rassemblement aux fanatiques ; qu'aux heures marquées, ils se réunissaient au son des cloches, sous la présidence de J.-B. Boillon et de J.-Ign. Humbert, pour chanter le Kyrie^ le Credo^ les autres Oremus de la messe et les vêpres ; qu^ils faisaient des méditations, des lectures, et qu'on y avait même lu des lettres et instructions des prêtres déportés; qu'au mois de septembre, Cl.-ïhéodule Renaud, du Plaimbois, ex-séminariste, avait, dans la même journée, fait l'office de diacre à la messe de Bretonvillers , et chanté les vêpres à Plaimbois, en habits sécuhers; que dans le courant de novembre, ce jeune homme avait recelé chez lui le prêtre Lornot, déporté. Enfin, le témoin avait entendu dire à ?.- Jos. Perrin le vieux, du Plaimbois, que les administrateurs du district, qui faisaient vendre les biens de l'abbé Receveur, étaient des voleurs.
Fr.-X. Boillon, de Montbéhardot , déclara que la maison d'Hyacinthe Mougin, des Harpes, était bien connue pour être celle où se retiraient les prêtres déportés, et notamment les abbés Lornot et Robert ; qu'à Mont-de-Laval, des assemblées fanatiques, semblables à celles de Plaimbois, avaient heu dans l'église non desservie, sous la présidence d'Et.-Jos. Marmet, ancien procureur de la commune.
Fr.-X. Pierre, de Montbéliardot , déclara avoir entendu dire à Jos. Perrin, dit Génin, de Plaimbois, chez ce dernier, que le prêtre du Luhier n'avait aucun pouvoir ; que lorsqu'il administrait les sacrements, il faisait autant de sacrilèges; et à P. -Jos. Perrin, neveu, maire de Plaimbois, que les gardes nationaux du Luhier et de Montbéliardot, qui étaient allés dans sa commune faire la recherche des prêtres, auraient mérité d'être chassés; qu'ils se repentiraient de cette démarche , et que si les habitants avaient valu quelque chose, ils les auraient repoussés. Enfin, X. Grosperrin, de Narbiez, avait tenu les mêmes propos que Perrin le vieux contre le desservant du Luhier.
Fr.-Jos. Cour, de Montbéliardot, accusa encore Perrin le vieux d'avoir dit que les députes do l'Assemblée nationale étaient tous des mahométans et des protestants ; qu'ils faisaient bien du tort et ruinaient le pays ; qu'ils retiraient tout l'argent et renvoyaient des assignats qui ne leur coûtaient guère.
Georges-Ign. Arnoux, de Monbéhardot , raconta que, le samedi précédent, il accompagnait, en qualité d'officier de police, les gardes nationaux envoyés à Plaimbois, à la recherche des prêtres, et que le maire Perrin, s'adressant aux gardes, leur demanda de quel droit ils envahissaient sa commune sans avoir prévenu l'autorité municipale, et s'ils venaient pour assassiner les habitants. Le maire se tut, lorsque le commandant lui eut dit qu'il agissait en vertu d'un arrêté du département ;'mais comme il soupçonna que les mômes perquisitions devaient avoir lieu aux Harpes, où l'on croyait que l'abbé Lornot était caché, il y courut à toutes jambes, encore revêtu de son écharpe. Arrêté par Cl.-Ign. Faivre, de MontbéUardot, qui avait été placé en sentinelle de ce côté, avec ordre de ne laisser passer personne, il voulut forcer la consigne et ne recula qu'après avoir été mis en joue. Mais il trouva moyen d'envoyer sa servante, que le détachement rencontra aux Harpes. Dans la même perquisition on découvrit chez Louis Guignard, peintre à i*laimbois, une dizaine de papiers fanatiques et séditieux qui furent
lisis.
500 CHAPITRE XXXVflI.
Cl.-Jos. Dubois déclara qu'il avait vu la fille de Félix Boillon, de Plaimhois, l'aire publiquement des lectures à l'éi^^lise dans les assemblées fanatiques.
Phil. Joliot, de Montbéliardot, capitaine de la garde nationale, déclara qu'ayant été requis par J.-Cl. Vaufrey, maire de Mont-de-Laval, de faire une perquisition chez J. -Félix Mottet, aux Métairies, il y avait trouvé, le 7 janvier, plusieurs écrits fanatiques et incendiaires ; que Célestin Richard, greffier du juge de paix du Russey, passait pour avoir fait imprimer et distribuer des maximes du même genre ; que dans le courant de 1791, Gl.-Ign. Cuenot, lorsqu'il était maire du Bélieu, lui avait dit que si leur vicaire avait lu la lettre pastorale de l'évêque Seguin, il aurait commandé , comme maire, qu'on brisât la chaire et le prédicateur; que sur la fin du mois précédent, étant occupé, par ordre supérieur, à faire une perquisition à Bonnétage, il avait trouvé sous une chambre de l'appartement de Catherine Fusier, un souterrain encore inachevé, masqué par un double plancher et par six pouces de poussière. Dans la même expédition, il avait saisi sur la servante de la mère de l'abbé Receveur, une lettre où ce prêtre traitait de brigands les administrateurs qui vendaient ses meubles des Fontenelles.
Cl.-Fr. Martin, curé intrus de Laval, résidant au Luhier, se plaignit de ce que les catholiques de la paroisse l'appelaient Martin Luther et loup-garou. Lorsqu'il était allé, le 6 juillet, à Plaimbois, chanter la messe, le jour de la fête, les fanatiques s'étaient tenus devant l'église pendant tout l'office, et, au moment où il sortait, l'un d'eux, J.-Ign. Jeannot, armé d'un fusil, et placé à la porte en factionnaire, lui avait reproché avec beaucoup d'humeur d'être cause que l'abbé Lornot avait été obhgé de partir, en ajoutant qu'il ne reconnaîtrait jamais que ce dernier pour pasteur légitime. Déjà, en 1791, Fr.-X. Boillon, de Laval, lui avait imputé le départ forcé de son gendre, renvoyé par ses parents, bons constitutionnels.
Nie. -Constantin Guillemin, des Guerrites, déclara que, dans le courant de juillet, il avait été requis par les gendarmes du Russey de leur prêter main-forte pour dissiper
un attroupement de fanatiques qui s'était formé dans l'église de Mémont. Chemin faisant , ils rencontrèrent Théodule Renaud, Jeannot et le maire Perrin, tous de Plaimbois, et quelques autres qui s'y rendaient, et ils les enfermèrent au corps de garde du Luhier. Arrivés à la chapelle, ils voulurent entrer, mais les portes se fermèrent devant eux. Ils demandèrent à parler au maire, Jos. Jeannerot ; on leur répondit qu'il était à Saint-Hippolyte. Cependant il parut à l'instant même, et les gendarmes l'ayant requis de dissiper le rassemblement, il répondit qu'il se L.tait de leurs ordres et des gens qui les leur avaient donnés, et qu'il aimait mieux que sa tête y restât plutôt que de laisser troubler les prêtres qui étaient là. Ces prêtres s'étant sauvés à la fav.eur des habits que les femmes leur avaient procurés, le maire dit alors aux gendarmes : « Maintenant vous pouvez les chercher. » Il était environ trois heures du matin, et le rassemblement montait bien à quatre cents personnes. J""" Feuvrier, femme de Cl. -Jos. Arnoux, de Mémont, qui en faisait partie, prit des cailloux et les jeta contre Maurice Arnoux , capitaine de la garde nationale, mais sans l'atteindre. Jac. Boillon, des métairies de la Bosse, s'opposa vivement aussi à l'entrée des gardes, et dit qu'il aimerait mieux perdre la vie que de souffrir qu'on troublât ces prêtres. Au mois d'octobre, le même témoin ayant été requis d'assister les gendarmes dans une perquisition chez Cl. -Jos. Filsjean, du Tonnot, y avait trouvé une chanson fanatique qu'il remit aux commissaires.
Le lendemain, 22 février, Georges-Ign. Arnoux compléta sa déposition en déclarant qu'au mois d'août 1791, Et.-Fr. Monnot, de Bonnétage, lui avait dit que l'Assemblée nationale était composée de mauvais sujets, et que s'il n'y avait que des honnues comme ceux-là pour régénérer la France , on était perdu. Un dernier témoin fut entendu, c'était Fr.-X. Guyot, qui avait gardé les haliilanls de IMaimbois ciifcrniés au corps de garde du Lulii< i. m mois de juillet. I! dci lara que Théodule Renaud, l'uu dts prisonniers, lui avait dit pendant sa détention : « M. Seguin ne peut pas être évêque légitime, n'ayant pas reçu ses pouvoirs du pape ; j'ai étu-
dié la théologie, et s'il en devait être autrement, je n'aurais plus qu'à jeter mes cahiers au feu. » Ce témoin déclara, en outre, qu'à la même époque, l'abbé Prêtre, vicaire à Montde-Laval, avait confessé et communié, dans une métairie de cette commune, chez Féhx Mottet, plus de soixante personnes, que J.-P. Pétot était allé chercher de maison en maison. Il ajouta que Tabbé Receveur avait institué une association d'hommes et de femmes, dans le but de prier à certaines heures pour le succès de la contre-révolution, et que Marie-Anne Guiuet, femme de Cl.-Jos. Filsjean, du Tonnot, était chargée d'aller commander les heures de prières aux membres de l'association.
III. Les jacojDins du Luhier et de Montbéliardot n'ayant plus rien trouvé à dire, les deux commissaires passèrent à Mont-de-Laval et firent appeler les patriotes du lieu. Le maire Vaufrey arriva le premier et déclara que l'inventaire du mobiher de l'église avait été commencé , mais n'avait pu être achevé, soit par l'opposition des fanatiques, soit par celle du vicaire Prêtre, qui avait dit pubhquement que cet inventaire ne pressait pas; que la plupart des ornements provenaient de dons faits à son instigation, et que les donateurs déclareraient volontiers les lui avoir faits à lui-même. « Quoi qu'il en soit, ajoutait le maire, il est certain que des ornements et des marbres d'autel ont été enlevés, et Ton dit même que Dorothée Mottet en a rapporté un. n
Fr.-Jos. Parrenin avait peu vu par lui-même, mais il avait beaucoup écouté les femmes ; il raconta en conséquence que Marie-Josephte Poyard lui avait dit que sa mère, Jeanne- Pierrette Receveur, étant au lit de mort, avait été administrée par Martin Gaume, du Petit-Béheu, clerc tonsuré; et récemment encore , qu'il y avait dans la maison d'Alexandre Boichard, au Bélieu, un autel garni de plusieurs ornements d'église, qui ne servait pas à célébrer la messe, mais seulement à recevoir les prières et les hommages de quelques habitants. Une autre femme , Catherine Roch , lui avait dit, lorsque le curé Martin projetait de venir faire les offices à Mont-de-Laval : « Tu devrais t' habiller en femme pour aller avec moi repousser ce curé. »
Jeanne-Mélanie Servois déclara que Dorothée Billot lui avait dit , dans le courant de l'hiver précédent , que si elle avait eu des camarades , elle serait allée sur la route et se serait opposée de vive force à l'arrivée du curé Martin; qu'elle aurait coupé pour cela du hois , en aurait barricadé le chemin , se serait munie de pierres et aurait sûrement fait retourner ce prêtre chez lui.
J.-Gl. Faivre accusa Gl.-Jos. Filsjean d'avoir dit que le curé n'avait pas plus de pouvoirs qu'un chien, et J°"'-Marie Mottet, de la Fin-Dessous, d'aller de maison en maison commander les heures de prières pour l'association de l'abbé Receveur. Au même moment , Maillot remit à son collègue les statuts de cette association trouvés dans une perquisition chez Filsjean.
Alexandre Filsjean déclara avoir entendu plusieurs fois les filles de son homonyme, Claude-Joseph, chanter une chanson injurieuse pour le curé Martin. Il ajouta qu'il savait que des assemblées continuelles avaient eu lieu pendant l'été précédent chez Ci.-Jos. Perrin, comme chez Félix Mottet et chez Noél-Jos. Pétot ; que des prêtres y avaient confessé et donné la communion, et que plusieurs personnes, en sortant, avaient déclaré qu'elles étaient confessées pour quatre, dix et môme vingt ans ; que Jeanne-Marie et Dorothée Mottet, ainsi que la femme de Guill. Etevenard, allaient dans les maisons demander des prières pour la contre-révolution, et des Pater et des Ave pour que le grand sultan vînt ravager les patriotes de la France.
Agapite Filsjean déclara que, le 3 août, Et.-Fr. Epenoy, de Narbiez, lui avait demandé, à la foire de Morteau, s'il lait du nombre de ceux qui étaient venus pour saisir les bons prêtres à Mémont ; et il avait ajouté que le prêtre Martin était UQ schismatique, sans autres pouvoirs que ceux qu'il avait reçus de l'évêquc Seguin, « f..tu bossu, qui n'eu avait pas, lui-même, plus que son bâton. »
P.-Jos. Joly ra[)pela que, dans le mois de novembre 4791, il s'était fait au Bizot un rassemblement de femmes, à la tête duquel étaient Véronique Epenoy et Anatoile Joliot, du liélieu, pour interdire rentrée de l'égUse au curé constitutionnel
Reynaud, et qu'elles s'étaient comportées avec tant de fureur, qu'elles l'avaient effectivement contraint de se retirer. — Passant à des souvenirs plus récents, ce témoin raconta que Gl.-Fr. Boillon lui avait dit que c'était mal à propos que la Convention avait fait mourir le roi ; qu'il était nécessaire, pour le bien d'un Etat, d'avoir un souverain. Boillon lui avait encore dit , l'été précédent , que les prêtres constitutionnels et leurs adhérents n'étaient que le rebut, la lie du peuple et la canaille; et qu'il était aisé de voir, par le refus que faisaient les bons prêtres de prêter le serment, que la chose ne valait rien. Enfin, il avait entendu dire au même Boillon que les deux chasubles qui manquaient à l'égUse avaient été enlevées par le vicaire et qu'elles lui appartenaient. Le témoin signala, en terminant, les rassemblements de femmes qui se tenaient très souvent chez la Dorothée Billot.
Fr.-X.Tatu apporta une ample moisson de propos féminins. Ainsi, à la fin de septembre, la femme de GuilL Etevenard lui avait dit : a Je voudrais que tout fût à feu et à sang dans le royaume , et qu'on n'eût pas éloigné les bons prêtres ; mais ceux-ci rentreront certainement à Pâques. » A la même époque , J°°'-Marie Mottet l'avait abordé pour lui dire qu'un décret affiché à la porte de l'éghse assurait des pensions aux prêtres mariés et en privait les autres ; qu'il devait bien voir par-là que l'Assemblée nationale ne faisait rien qui vaille et cherchait à tout perdre. Enfin , le 28 octobre , Généreuse- Reine et Marie-Josephte Poyard , revenant de l'assemblée fanatique, avaient dit à J.-B. Etevenard : « Ta mère est allée au Luhier avec Tatu. Ceux qui y vont sont des Suisses. Nous n'y irons jamais, parce que c'est un péché mortel, et que ceux qui y vont ne valent rien. »
Pour rétabhr l'union entre les habitants du Mont-de-Laval,, les commissaires eurent recours à un moyen beaucoup plus propre à accroître l'irritation qu'à l'éteindre. Ils ordonnèrent à la municipalité de tenir l'éghse constamment fermée et de s'opposer à tout rassemblement rehgieux. « S'il restait des hosties consacrées, ajoutaient pieusement les commissaires,, elles devront être transportées par un prêtre, en se conformant aux usages de la sainte Eghse catholique, n
IV. Le 23 février, Gavail et ses compagnons se rendirent à Laval, et comme toute cette commune était catholique bien déclarée, ils se bornèrent à faire comparaître le maire et le procureur , et à leur demander si la sûreté des personnes était respectée; si des assemblées fanatiques avaient lieu dans Féglise ou chez des particuhers ; si l'instituteur avait prêté serment; s'il se trouvait parmi les habitants de mauvais citoyens qui, par leurs écrits ou leurs discours, cherchaient à troubler l'ordre et le respect dû aux prêtres constitutionnels. Les deux municipaux répondirent qu'il n'était pas à leur connaissance qu'aucun citoyen eût à se plaindre de vexations ; qu'il n'y avait point d'autres rassemblements que ceux qui se tenaient à l'église chaque dimanche ; que, par ordre du maire, on avait cessé de les annoncer au son de la cloche ; qu'il n'y avait plus d'instituteur, et que les enfants allaient à l'école de Plaimbois ; qu'à la vérité, le curé Martin, retiré au Luhier, avait été insulté plusieurs fois par des gens attroupés, lorsqu'il était venu enterrer des morts dans le cimetière commun à toute la paroisse , mais que ces insultes avaient été commises avant leur entrée en fonctions et par des personnes qui leur étaient inconnues. Les commissaires déclarèrent que, puisque la presque totahté des habitants méconnaissait l'autorité spirituelle du curé, et que les rassemblements qui avaient lieu dans l'église abandonnée pouvaient troubler l'ordre pubhc et donner prise aux manœuvres des prêtres déportés, cette église resterait fermée, et que toute réunion serait interdite dans les maisons particuhères.
V. De là, les commissaires se rendirent à Plaimbois-du- Miroir, réunirent la municipalité et lui ordonnèrent de s'expliquer sur les griefs articulés contre elle par les témoins entendus les jours précédents. Les réponses furent vagues • t embarrassées. On avoua cependant que la population se réunissait tous les dimanches, au son des cloches, pour chanter les prières de la messe et des vêpres, et que la presque totalité des habitants ne reconnaissait pas l'autorité des prêtres constitutionnels. Cyprien IJoillot, déjà entendu .111 Luhier, se représenta pour accuser la nnmicipalité de no l».is tirer parti du presbytère et d'en laisser la jouissance à la
servante de l'ancien vicaire Lornot. Les municipaux répondirent que le presbytère servait d'école et de maison commune; mais les commissaires n'en déclarèrent pas moins qu'ils les dénonceraient comme coupables de mauvaise administration des biens communaux. Les jacobins du lieu> mandés à domicile, arrivèrent l'un après l'autre. Alex. Cour déclara que les prêtres déportés apparaissaient de temps en temps; que, le i'^'" novembre, il avait vu lui-même l'abbé Lornot chez Hyacinthe Mougin, des Harpes; qu'à cette époque , ce prêtre avait présidé trois rassemblements dans la même semaine, l'un chez J.-B. Joliot, l'autre chez Victor Boillon, et le dernier chez Gl.-Fr. Mougin ; il ajouta qu'il faisait partie du détachement qui s'était livré, le 17 du mois courant, à la recherche du même prêtre. Il déposa encore qu'étant en patrouille avec Cl.-Fr. Barthod , il lui avait entendu dire que sa baïonnette était bien aiguisée pour crever les patriotes ; et une autre fois , qu'il ferait bien cinquante faux: serments pour sauver les prêtres déportés. Il avait vu le même Barthod, avec plusieurs autres, monter la garde autour de l'église pendant les assemblées, pour qu'on n'entendit pas ce qui s'y passait. Un jour que le témoin accompagnait le curé Martin, il avait vu J.-Ign. Jeannot qui l'attendait, dans le dessein avoué de lui jeter des pierres, mais qui se borna à crier Martin Luther, en se cachant dans un buisson. Jeannot ayant encore rencontré le curé chez J.-Ign. Renaud, Tavait disputé avec insolence, frappant du poing sur la table, jetant son propre chapeau par terre et agitant avec menace un soufflet qu'il tenait à la main. Enfin, le même Jeannot avait communiqué au témoin et à d'autres le Journal ecclésiastique , contenant des brefs du pape et autres écrits pareils.
P.-Jos. Cour accusa P.-Ant. Mougin, des Harpes, de lui avoir dit que l'armée de Custine était battue et malade, et qu'il voudrait que tous ses soldats fussent crevés.
Fr.-X.-Félix Barthod déclara que J.-Jos. Boillon lui avait dit avoir passé près de trois heures chez Théodule Renaud avec l'abbé Lornot , revenu secrètement de la déportation.
J.-B. Bobilher déclara que, dans le cours de l'été, un ras-
semblement avait été convoqué au presbytère et que Théodule Renaud y avait lu plusieurs brefs du pape et autres écrits analogues ; que dans le rassemblement présidé dans le courant de novembre, chez Gl.-Fr. Mougin, par l'abbé Lornot, ce prêtre avait donné la communion à trente personnes et annoncé aux assistants que ceux qui voudraient avoir de bons prêtres n'avaient qu'à s'adresser à P.-Ant. Mougin, des Harpes, qu'il saurait toujours où il y en avait.
Enfin, Ant.-Fr. Barthod, volontaire, déposa que dans un rassemblement tenu au presbytère, environ dix-huit mois auparavant, l'abbé Lornot avait dit qu'il était sur le point de partir avec tous les bons prêtres, et que quiconque entendrait la messe des mauvais ou se confesserait à eux, commettrait un péché mortel.
Tous les hons patriotes ayant été entendus, les commissaires ordonnèrent à la municipahté, sous des menaces sévères, de fermer l'église, d'empêcher toute espèce d'assemblée religieuse ou congrégation dans les maisons , et de recevoir par écrit le serment du maître d'école; faute de quoi, son école serait fermée.
VI. Le lendemain, 24- février, était un dimanche, jour de réunion pour le club du Luhier. Gavail y présida, fit beaucoup de compliments et encore plus de questions. On s'accorda à lui répondre que les prêtres déportés apparaissaient de temps en temps dans la contrée, qu'ils provoquaient encore des rassemblements où ils confessaient, donnaient la communion et exhortaient les citoyens à la persévérance ; qu'il était même certain que plusieurs d'entre eux étaient établis à demeure, mais que l'éloignement des maisons et les précautions qu'ils prenaient, rendaient leur capture extrêmement difficile; que le désarmement des suspects avait été sans résultat, ce qui faisait courir du danger aux gardes nationaux patriotes, lorsqu'ils étaient requis pour l'exécution de la loi. Gavail renouvela ses remercîments , en protestant qu'il devait tout le succès de sa mission au concours des clubistes, et les encouragea à continuer leur surveillance active contre les catholiqui s. lu patriote de Plaimbois, Fr.*^ X. Maliccrnet, ayant de nouv(*aii recueilli ses souvenirs, dé-
508 CHAPITRE XXXYIII.
Clara qu'un jour qu'il travaillait chez Melchior Hunibert, sur la fin de janvier, Victor Boillon et P.-Ant. Mougin , revenant de voyage, étaient entrés auprès du maître de la maison et lui avaient dit qu'ils arrivaient de la Suisse, où ils avaient porté quinze cents livres à leurs bons prêtres.
VII. Le 25 février, les deux commissaires se transportèrent au Bélieu. Comme la population et la municipalité y étaient d'un fanatisme notoire, ils mandèrent d'abord tout ce qui pouvait se trouver de jacobins des deux sexes dans la commune et les environs. Quatre filles Peseux, de la Bosse , répondirent les premières à l'appel, et l'abondance de leurs dépositions donna fort à faire au greffier. « Nous sommes sûres , dirent-elles , que les prêtres déportés apparaissent de temps en temps à la Bosse, et, vers la fin de l'automne, nous avons vu l'abbé Parent dire sa messe dans la maison de son père et y administrer les sacrements. A la Saint-Martin, Marie Jacquet, femme Gatin, nous a remis des maximes fanatiques qui venaient de la famille Parent, en nous invitant à entrer dans fassociation. Vers la même époque, nous nous sommes trouvées à un rassemblement dans la même famille, et l'abbé Parent y a prêché, en déclamant beaucoup contre les prêtres soumis à la loi. J -B. Boissenin, de la Bosse, nous a montré et offert plusieurs livres que nous avons refusés et nous a dit vendredi dernier qu'il recevait souvent des lettres des prêtres déportés, et que les patriotes devaient trembler, parce qu'ils seraient tués quand les aristocrates auraient le dessus. Marie-Anne et Victoire Ligier et Reine Parent s'en vont disant partout : Crève Martin ! Crève Seguin ! il faut les tuer, il ny a pas de mal à cela! Les mêmes filles nous ont engagées, dans fautomne dernier, à ne pas entendre la messe des prêtres constitutionnels, parce qu'ils étaient des schismatiques et des démons, et que le curé Martin valait dix écus de moins que le diable. Déjà au mois de novembre 1791, ces filles s'étaient postées près de l'église du Bizot, avec leurs mouchoirs pleins de cendres et de cailloux, pour les jeter au curé Reynaud. Dans la même circonstance , ce curé ayant demandé à un enfant de servir sa messe, Thérèse Prêtre, du Narbiez, lui a
présenté un chien en lui disant qu'il était bon pour servir la messe d'un Calvin. Lorsque ce curé est venu prendre possession de la cure , Reine Parent est venue nous solliciter de prendre des tridents pour aller percer le curé. C'était la femme d'Et.-Fr. Epenoy, de Narbiez, qui était à la tête de tous ces attroupements et qui criait le plus fort. J.-Ign. Jacquet et sa femme, de la Bosse, ont conduit des prêtres déportés dans différentes maisons pour administrer les malades. Et. Basile et Fr. Coulot, du Bizot, ont arrêté, menacé et battu le petit J.-B. Peseux , en lui disant que s'il allait encore servir la messe du curé, de ce Luther, de ce Calvin, ils voulaient le tuer. Continuellement , on les entend crier: Vivent les aricots! Crève la nation! Marie- Anne Gaume dit qu'elle voudrait que le curé Reynaud prît une cohque et qu'il en crevât. Enfin, une veuve de la Bosse nous a invitées à assister au sermon que faisait le maître d'école du Béheu, en nous disant qu'il prêchait aussi bien qu'un prêtre. »
J.-B. Epenoy, du Bélieu, déclara que les dimanches et jours de fête, toute la population, ayant à sa tête les officiers municipaux, s'assemblait dans l'éghse au son de la cloche, chantait les offices matin et soir et faisait des prières pour le prompt retour des prêtres déportés ; qu'en outre , les femmes se réunissaient fréquemment chez Anatoile Joliot, maîtresse d'école insermentée, et que l'instituteur, également insermenté, allait y prêcher ; enfin que Mathieu Gaume, du Bélieu, séminariste, était allé à Fribourg au mois de mai i792 pour y prendre les ordres, et n'avait reparu qu'après six ou huit mois d'absence.
J.-P>. Gauthier, de la Bosse, accusa J.-lgn. Jacquet le jeune d'avoir reconduit l'abbé Prêtre aux frontières , sur la fin du mois d'octobre, bien après la déportation. 11 déclara, en outre, que Marie-Thérèse Boillon, de la Bosse , lui avait dit que les administrateurs qui faisaient vendre les effets du curé du Bizot, émigré, étaient les plus grands coquins de la terre; que Claude Ligier lui avait encore dit en hii montrant l'arbre de la liberté : « Que fait là cet arbre? il faut le L.tro
lias pendant la nuit. »
510 CHAPITRE XXXVIU.
J.-Cl. Peseux , du Bélieu , déclara que dans ses instructions, le maître d'école donnait lecture de la correspondance des prêtres déportés ; qu'une messe avait été célébrée dans le courant de décembre chez Boichard, secrétaire de la municipalité, et qu'il y avait vu lui-même, à la fin de septembre, le prêtre Billot, de Villers-le-Lac.
J.-Gl. Cuenot, du Bélieu, ajouta que l'institutrice faisait aussi des instructions ; qu'à l'église on récitait publiquement le chapelet des oricots, et que depuis l'expulsion des prêtres, il en avait vu plusieurs entrer chez Boichard ou en sortir, et même l'abbé Tournier couché dans sa grange.
Cl.-Jos. Peseux, de la Bosse, était certain qu'un enfant de la famille Parent avait été baptisé chez Boichard. Marie-Angélique Cuenot, du Béheu, en savait encore davantage. Le iO décembre, à six heures du matin , elle avait vu, à travers les fenêtres de Boichard, un prêtre revêtu d'une aube, tenant un cahce, et Boichard Téclairant avec une chandelle.
Ce fut seulement le lendemain, 26 février, que les commissaires firent connaître leur présence à la municipalité du Bélieu, en la requérant de comparaître avec le registre de ses délibérations. Avant de leur répondre, la municipalité exigea qu'ils missent sous ses yeux les titres de leur mission. Elle ne nia ni les assemblées rehgieuses des habitants ni les prédications du maître et de la maîtresse d'école, mais elle fit observer que Tun et l'autre avaient prêté serment et en présenta un procès-verbal dressé le 8 janvier 4792, et contenant une exception formelle pour tout ce qui pouvait regarder la rehgion catholique. Les commissaires ayant examiné le registre municipal, y trouvèrent, à la date du 6 janvier 4793, une déclaration dont le but était de mettre désormais opposition aux visites domiciliaires opérées pour découvrir les prêtres. Les gardes nationaux, chargés de cet office, y étaient traités de brigands , les perquisitions, de brigandages, et les plaintes de quelques habitants sur les avanies qu'ils avaient déjà éprouvées à ce sujet, y étaient longuement rapportées. Gavail demanda à J.-Gl. Peseux, capitaine de la garde nationale, et l'un des perquisiteurs , s'il s'était aperçu d'aucun des excès signalés par la municipalité, et
celui-ci protesta tout naturellement qu'on s'était borné à prendre les mesures de sûreté nécessitées par le mauvais vouloir des particuliers.
Les deux commissaires, après les imprécations ordinaires contre le fanatisme, proclamèrent que toute réunion religieuse dans l'église ou ailleurs, était interdite; que les termes mêmes du serment prêté par le maître et la maîtresse d'école attestaient si hautement leur fanatisme et leur incivisme, que non-seulement ce serment était nul, mais qu'ils ne seraient pas même admis à en prêter un nouveau, lors même qu'ils le voudraient ; que tout enseignement, toute prédication, tout catéchisme, leur étaient absolument interdits sous les peines les plus graves, tant contre eux que contre les officiers municipaux. Les commissaires terminaient en rappelant aux citoyens qu'on voulait bien leur laisser la liberté de prier chacun chez eux, en leur particuher.
VIIL Le même jour, la commission d'enquête se rendit à Narbiez, et, comme les chemins étaient presque impraticables par suite de l'abondance des neiges, Gavait y manda les patriotes et les officiers municipaux des communes voisines, notamment du Bizot, de Noël-Cerneux, de la Chenalotteet du Barboux. Cinq habitants du Bizot, ayant à leur tête le maire Fr.-X.-Jos. Dard, se présentèrent au nom de cette commune, annoncèrent que la nouvelle municipalité était soumise aux lois, et demandèrent un prêtre pour desservir leur éghse abandonnée, assurant que sa présence affermirait beaucoup la tranquillité dans la paroisse. Ils ajoutèrent de nouveaux détails sur les scènes tumultueuses qui avaient eu heu au mois de novembre 1791, lors de l'installation du curé Reynaud. Les femmes qui formaient le rassemblement étaient venues de tous les environs ; elles avaient repoussé de force ce curé d'auprès du cimetière, l'avaient insulté mômeàl'éghse, eu l'appelant schismatiquo, intrus, apostat. Reine Parent avait déposé jusque sur l'autel un billet injurieux pour lui, avec un morceau de pain, pour qu'il déjeunât avant sa messe. A la tête de ces femmes, et les plus animées, étaient les filles Ligier et Parent, de la Bosse, Thérèse Prêtre et la femme d*Et.-Fr. Epenoy, de Narbiez , J°"-
Antoine Humbert, servante, armée d'une grosse pierre avec laquelle elle menaçait d'assommer le curé, Marie-Anne Dard, Marie-Anne Cuenin, du Bizot, Marie-Thérèse Guenot, du Bélieu, Généreuse Feuvrier et Ludivine Faivre, de Mémont. Renaud, domestique au Bizot, y était aussi. Ce fut lui qui ferma les portes de l'église quand le curé et les patriotes y furent entrés, en disant : a II faut enfermer toutes les canailles ensemble ;, les honnêtes gens ne sont pas faits pour être avec eux. » Enfin, le jour où Fon vendait les meubles de l'ancien curé émigré, Fr.-Jos. lîouzot, du Barboux, avait dit que les administrateurs et les constitutionnels avaient trouvé là une belle science pour voler.
Gl.-Et. Monnot, grenadier en congé, et Fr.-Jos. Binétruy, de Noël-Gerneux, déclarèrent que leur municipahté était d'un incivisme notoire et public ; que ses membres tenaient habituellement des propos scandaleux sur le régime actuel, et que, lors de la prestation du nouveau serment, ils n'avaient fait que signer un faux procès-verbal ; que dans l'église restée sans prêtre, les habitants se réunissaient au son de la cloche pour chanter la messe et les vêpres ; qu'il y venait beaucoup de gens des environs, et que le maître d'école insermenté y présidait et faisait même des instructions. Ils ajoutèrent qu'il y avait toujours eu deux calices à l'église, et que, le jeudi précédent, les gendarmes, en faisant perquisition dans la sacristie, n'en avaient plus trouvé qu'un seul. Dans la même perquisition, on avait saisi chez le maire, Guill.-Fr. Receveur, une lettre pastorale de l'évêque de Lausanne, se disant administrateur du diocèse de Besançon, remplie d'injures contre les prêtres constitutionnels, une boite pleine d'hosties, des chandehers d'autel, des cierges , des burettes et autres effets non moins suspects; qu'on avait encore découvert , la semaine précédente , chez le maire , trois personnes suspectes, qui y étaient depuis plusieurs jours, et qui furent conduites devant le juge de paix ; que c'était encore de chez lui qu'étaient sortis, quelques jours auparavant, les sacs de blé conduits en Suisse par le messager Gl.-Fr. Goulot, et arrêtés par les douaniers de Morteau, qui y avaient trouvé quantité d'or et d'argenterie; que ce Goulot ,
protégé par la municipalité , était dans l'habitude de passer à l'étranger des lettres, des denrées, du numéraire, et qu'un Suisse du Locle assurait qu'il avait déjà passé immensément d'argent; enfin, qu'il y avait à Noël-Cerneux un ancien séminariste, nommé P. -Henri Cuenot, très incivique, qui catéchisait les habitants. Binétruy ajouta, en particulier, qu'Alex. Monnot avait porté des lettres au Locle, de la part d'un directeur du séminaire, alors logé chez l'abbé Vernerey, de Noël-Cerneux ; qu'étant lui-même de patrouille, au mois de juillet, sous les ordres du même Alex. Monnot et de Tournier, des Comboles, il avait été mis en faction, avec la consigne de signaler l'approche des gendarmes, dans le cas où ils viendraient à la recherche des prêtres. Pendant qu'il ^tait en faction, il s'était présenté cinq hommes suspects qu'il avait voulu arrêter ; mais le reste de la patrouille, loin de lui venir en aide, l'avait abandonné aux violences de ces étrangers. Les gendarmes, à qui il en avait fait part, s'en étant plaints au maire, celui-ci avait répondu que c'était un conte d'homme ivre. Ce maire, connaissant les liaisons du déposant avec le grenadier Monnot, patriote zélé, lui avait offert un assignat de 5 livres pour qu'il ne le fréquentât plus. Le grenadier, de son côté, dénonça l'incivisme de Faivre, heutenant des douanes, pour lui avoir entendu dire : « Je me f... des patriotes et des clubistes, ce n'est que de la canaille. Brunswick sera bientôt à Paris ; Bouille mettra à la raison les crapauds bleus, et vous pourrez bien vous repentir de votre patriotisme. » Le soldat patriote avait encore entendu dire à la femme de l'aubergiste, que Gannard, receveur des douanes, avait caché chez lui, dans un souterrain, son frère, prêtre déporté ; et, à la femme du maire, qu'elle voudrait que son mari passât assez de blé aux prêtres proscrits pour leur subsistance, et qu'il fallait bien les nourrir, puisqu'on les avait chassés.
Le maire de Noël-Cemeux comparut le lendemain, 27 février, avec Cl.-Jos. Berçot, procureur de la commune. Ils déclarèrent qu'il n'était pas à leur connaissance que rien se passât chez eux contre l'ordre pubHc et la sûreté des personnes; qu'il n'y avait ni prêtres cachés, ni rassemblements m. 33
514 CHAPITRE XXXVIir.
chez les particuliers ; que les citoyens se réunissaient à Féglise pour prier, mais sans être convoqués par le son de la cloche ; que l'instituteur, dont Topinion était contraire à la constitution civile du clergé, continuait à enseigner, mais qu'il avait prêté le serment de liberté et d'égalité ; que les trois personnes arrêtées récemment chez le maire étaient le citoyen Maire, ex-conseiller au parlement de Besançon, sa femme et sa fille; qu'elles n'y avaient été reçues que parce qu'elles y avaient déjà passé une partie de l'été, et qu'elles étaient munies de passe-ports en règle ; que d'ailleurs ces personnes avaient été mises hors de cause par le juge de paix.
Gavail leur répUqua que leurs déclarations étaient évidemment fausses, et etî contradiction avec tous les renseignements déjà recueiUis ; qu'ils étaient infectés, comme tous leurs concitoyens, d'incivisme et de fanatisme, et que le maire, de son propre aveu, avait retiré chez lui des gens notoirement émigrés ; que l'incivisme de l'instituteur n'était pas moins démontré; en conséquence, il leur enjoignit, sous peine de poursuites rigoureuses, de tenir l'église absolument fermée, d'empêcher toute réunion formée sous prétexte de prières et tout enseignement ultérieur de la part du maître d'école.
P.-Jos. Prêtre, du Bizot, signala les rassemblements qui se faisaient au son de la cloche dans l'égUse de Mémont. Fr.-Jos. -Alexis Prêtre, maire de la Chenalotte, s'étant ensuite présenté avec Gl.-Ign. Joly et Hugues-J.Faivre, officiers municipaux, déclara que l'ordre public et la sécurité régnaient dans sa commune ; qu'un marbre d'autel enlevé de l'éghse avait été rapporté, et que depuis environ un mois, les fanatiques s'assemblaient paisiblement le dimanche à l'éghse, le premier arrivé sonnant la cloche pour avertir les autres. Les commissaires répondirent que la réunion de ces citoyens égarés menaçait la tranquillité publique, et ordonnèrent de tenir l'église soigneusement fermée.
J°°^-Ursule VuiUarmet, femme Dard, du Bizot, revenant sur rémeute féminine du 1«^ novembre 1791 , contre l'intrus Reynaud, accusa J.-Ign. Dard et Fr.-X. Dard, son neveu,
d'avoir proféré publiquement des injures contre ce prêtre et contre le procureur de la commune, qui l'accompagnait; d'avoir dit à ce dernier qu'il allait profaner l'église en assistant cet intrus, et qu'il ferait bien mieux de s'opposer à son installation ; que par cette démarche il' se rendait coupable de schisme et d'hérésie, et que s'il ne rentrait pas dans le devoir, il se ferait destituer par les habitants, comme ceux qui l'avaient précédé. « Enfin Thérèse Renaud, femme Perrin, de Narbiez, m'a dit, ajoutait ce témoin, que le prêtre de Luhier avait fait en Suisse une emplette de mauvais livres, qu'elle les avait vus, et qu'il était aisé de juger par là que le parti constitutionnel ne valait rien. Cette femme m'a même déclaré que je compromettrais ma sûreté personnelle en soutenant plus longtemps ce parti. »
J.-B. Moser, maire du Barboux, et trois autres membres de la municipalité patriote^ vinrent déclarer qu'il était malheureusement trop vrai que la majorité de la population était en proie au fanatisme et à l'incivisme; qu'ils ne devaient leur élection qu'à la négligence des fanatiques à se faire inscrire sur la liste des jurés, et encore leur élection était-elle contestée devant le département, u Tous les jours, ajoutaient-ils, les fanatiques nous persécutent pour avoir des passe-ports dans le but d'aller en Suisse, mais nous avons constamment refusé. Victor Feuvrier, maître d'école sous l'ancienne municipalité, sonnait les offices, les chantait, faisait des aspersions, des prières et des instructions à l'éghse, enterrait les morts avec le concours des municipaux revêtus de leurs écharpes ; depuis notre avènement il a été destitué ; mais cela ne l'empêche pas d'aller nuit et jour dans les maisons pour fanatiser les citoyens, les détourner d'aller à la messe et de reconnaître les prêtres delà loi. 11 a même quitté sa femme parce qu'elle était constitutionnelle. Il va nuitamment en Suisse porter dTîs commissions et faire dresser des écrits contre la municipahté actuelle, qui n'est pas de son goût. Il y a environ trois semaines, les habitants étant assemblés, il leur dit : « Voici donc le bon parti. » Hier même, Ign.-Jos. Brisebarre, procureur de la comnume,
lirochant à Hoydaguet que l'ancienne municipalité dont il
faisait partie, avait mal et méchamment donné des passeports et certificats de résidence aux prêtres déportés, il lui répondit que si ces prêtres ne s'étaient pas présentés à lui, il s'était présenté à eux ; qu'il n'y aurait point de paix en France qu'ils n'y fussent rentrés, et que les patriotes n'étaient pas en assez grand nombre pour faire peur aux catholiques. L'ancienne municipalité a donné un certificat de résidence à l'abbé Prêtre , vicaire à Mont-de-Laval , quoiqu'il n'eût apparu que quelquefois, avec des gens de sa robe, pour fanatiser les citoyens, et à l'abbé Monnin, curé d'Anteuil, qui possède un domaine au Barboux, mais que nous n'y avons jamais vu. Elle a donné de même un passe-port de déportation à l'abbé Balanche , vicaire au Barboux, tandis qu'il était notoirement parti avant la loi, et le frère de ce prêtre a fait signer par tous les fanatiques une requête tendant à prouver sa présence jusqu'à cette époque. Sur la fin de novembre dernier, l'ancienne municipahté a encore refusé d'installer le citoyen Mairot, chargé de desservir la cure, en disant hautement qu'ils n'avaient pas besoin de prêtres, qu'ils s'en passeraient bien pendant trois ans ; que d'ailleurs l'abbé Balanche reviendrait pour Noël, et qu'on ne leur ferait prendre un autre desservant que par force. Ce ne fut qu'après trois réquisitions et un voyage à Besançon, que le nouveau curé reçut au Bizot, par le procureur de la commune, son acte d'installation. Dernièrement, comme nous faisions la collecte pour les volontaires. Victoire Perrot, Reine Prêtre , Marie-Victoire Racine et Gl.-Jos. Garessus , ne se sont pas contentés de nous accueilhr par des refus, mais encore par des injures, en disant que si l'on n'avait pas le moyen de chausser les volontaires, on ne devait pas faire la guerre ; que c'étaient des gueux qui devraient déjà être massacrés. J.-B. Prêtre a chez lui, tous les dimanches, et souvent les jours d'oeuvre, des attroupements de gens qui vont entendre la parole de l'instituteur, logé dans cette maison. On dit pubhquement que celui de Noël-Cerneux a lu dans les assemblées de sa commune le mandement de l'évêque de Fribourg pour ce carême. Il est constant que les barques qui sont sur le Doubs, tout le long de la frontière, transportent
continuellement des hardes, de l'argent et des denrées à l'étranger, passent et repassent des émigrés et des prêtres déportés. Joseph Roy, chirurgien, se répand continuellement en injures contre les patriotes, les sociétés populaires, les lois et le régime actuel. Lorsqu'on alla au Russey pour le tirage, nous avons entendu dire à la femme d'Alexis Pierre : (( Plus il y aura de sang versé, mieux cela vaudra, pourvu que les seigneurs et les prêtres aient le dessus. » Dans l'assemblée des habitants qui eut lieu dernièrement pour renouveler la municipahté, Jos. Roydaguet dit à haute voix qu'il avait des cordes pour étrangler les patriotes, et en ce moment il tenait d'une main Gaspard Saulnier, l'un de nous, et de l'autre un paquet de cordes. »
IX. Le 28 février, les deux commissaires se rendirent sur le rivage du Doubs signalé comme servant de passage, et trouvèrent la rivière gelée depuis le Saut du Doubs jusqu'à une lieue plus loin. De là ils vinrent à la Grand'Combe-des- Bois, où trois membres de la municipahté, un peu intimidés, leur déclarèrent qu'il n'y avait plus ni curé ni maître d'école, mais que l'abbé Guinnard, ancien bernardin, qui avait prêté le nouveau serment d'égalité, célébrait tous les dimanches une messe basse à l'église, sans confesser ni prêcher, et qu'ils voyaient avec peine les habitants des environs y accourir en très grand nombre. Ils ajoutèrent que deux iiiois auparavant, il y avait eu chez Cl.-Ant. Garessus un rassemblement de femmes contre lequel on avait dressé procès-verbal, mais que depuis il ne s'en était fait aucun ; que le Suisse Robert était connu pour favoriser le passage des prêtres déportés, et même pour en garder chez lui quelquesuns, auprès desquels les citoyens des environs allaient se confesser, en traversant la rivière ; enfin que les habitants du Lac passaient aussi pour transporter de l'autre côté de l'eau bien des objets prohibés. Gavail leur représenta qu'ils ne devaient plus soiiflrir que les étrangers vinssent en foule entendre la messe dans leur église, d'abord parce que les habitants pouvaient en être gênés, ensuite parce que la tranquilHté pul)liqiie pouvait être compromise, mais surtout parce que cette aflluence ne tendait qu'à nourrir le fanatisme.
r)I8 CHAPITRE XXXVIII.
Il exigea même qu'ils prissent par écrit, séance tenante, l'engagement de renvoyer tous les fanatiques étrangers qui reviendraient à la messe. 11 se fît ensuite représenter les registres municipaux et fut très scandalisé d'y voir que , le 11 novembre, la municipalité, en prêtant serment, avait expressément réservé la liberté de ses opinions religieuses, et que Athanase Isabey, secrétaire de la commune, était rayé de la liste de la garde nationale.
On procéda ensuite à l'audition des jacobins, qu'on avait fait avertir. P.-Fr.-X. Paris, administrateur du district, déclara que lors du dernier recrutement de l'armée, J.-B. Isabey, Ch.-Fr. Gête et P.-Jos. Mougin ne s'étaient pas contentés de refuser de prendre part au tirage, mais encore avaient excité la majorité à suivre leur exemple ; qu'ils avaient effectivement réussi, et que c'était seulement le lendemain, que la majorité, après réflexion, s'était rendue au Russey pour exécuter la loi. 11 ajouta que les femmes dont on avait surpris le rassemblement cbez Garessus, y étaient à demeure au nombre de trente-sept (c'étaient des pénitentes des Fontenelles), et que P. -Ange Perrot, membre de la municipalité actuelle, leur portait la farine nécessaire à leur subsistance. Il se trouvait trois prêtres avec ces femmes une demi-heure avant qu'on surprît leur rassemblement, et il s'en fallut bien peu qu'on ne les saisît. Il déclara encore que les fanatiques de la paroisse traversaient continuellement le Doubs pour aller se confesser en Suisse auprès des déportés et leur porter des présents ; que la municipalité accordait à tout venant les passe-ports nécessaires pour cela ; que Généreuse Jeanriot entretenait une correspondance continuelle avec ces prêtres; que Jos. Garessus se répandait constamment en propos inciviques contre les lois et la Convention ; que le maire n'était point inscrit sur le rôle de la garde nationale et n'avait jamais voulu en faire le service; que Ferjeux Racine, officier municipal, était en correspondance journalière avec l'abbé Mougin, prêtre déporté, et qu'il était même allé lui faire un autel, de l'autre côté de l'eau, dans la ferme suisse du Dazenet; que le secrétaire de la municipabté était un ancien séminariste connu par ses
opinions fanatiques , et que pendant la dernière nuit de Noël, il était allé recruter les particuliers de maison en maison, et les avait conduits dans un rassemblement dont on n'avait 4)as pu découvrir le théâtre.
Martigny, lieutenant des douanes, et Chevalier, sous-lieutenant, déclarèrent qu'ils avaient fait, le 27 octobre, un rapport contre trois particuliers qui conduisaient en fraude, à l'étranger, environ cinquante pièces de bétail rouge ; et que deux membres de la municipalité, Fr.-Jos. Guillemin et Fr.- Jos. Perrot, étaient au nombre des délinquants.
X. Les commissaires quittèrent cette commune, peu rassurés sur ses dispositions, et passèrent au Russey, où les trois gendarmes et leur brigadier s'accordèrent à se plaindre que le fanatisme inondait presque tout le canton, et par ses manœuvres les tenait dans une activité continuelle. Ils signalèrent Sigismond Monnot et Léonard Gôte comme professant le fanatisme le plus incivique, et allant le prêcher de maison en maison pour affermir les citoyens dans leurs erreurs; P.-Jos. Boillon, des Butiques, comme allant et venant sans cesse entre la France et la Suisse, et entretenant la correspondance des étrangers; ils l'avaient arrêté, dans le cours de janvier, portant en Suisse deux bréviaires et une liste de commissions. Ils dénoncèrent encore Barbe-Agnès Joly, du Bizot, comme allant aussi dans les maisons entretenir le fanatisme, et proposer des prêtres déportés à ceux qui voudraient se confesser et communier, disant qu'elle savait parfaitement où et quand ils venaient. Agnès Cuenin- Parrod, du Russey, faisait de même, surtout dans les maisons où il y avait des malades, et elle passait pour avoir administré rextrême-onction à l'un d'eux. Enfin Victor Feuvrier, ci-devant greffier de la municipalité du Barboux, avait déUvrc à l'émigré Fusey un faux certificat de résidence pour lequel il avait été désavoué.
XL Du Russey, les commissaires se transportèrent à Mémont, et commencèrent par demander des renseignements sur le fameux rassembhîmcnt du mois de juillet i792. La municipalité leur apprit qu'il était principalcniont composé d'une foule d'hommes et do femmes chassés des Fonteuelles,
qui couraient nuit et jour les montagnes, précédés des abbés Receveur et Parent. Elle ajouta que, depuis, il ne s'était fait aucun rassemblement de ce genre, mais que les habitants se réunissaient paisiblement à l'église tous les dii^anches au son delà cloche pour prier en commun. Les commissaires leur ordonnèrent bien vite de faire cesser ces réunions fanatiques et de fermer l'église.
XII. Le 2 mars, l'enquête se poursuivit à Bonnétage, où douze jacobins , avertis à l'avance , se présentèrent pour exposer la situation de la commune. Ils déclarèrent que les fanatiques formaient environ les neuf dixièmes de la population ; qu'ils s'assemblaient quelquefois à l'église au sou de la cloche sous prétexte de faire la congrégation ; que l'inventaire des effets de l'éghse n'avait pas été complet; que Catherine Fusier avait pratiqué dans sa maison un souterrain propre à recevoir plusieurs personnes et aboutissant à un canal ; qu'aux dernières élections, Et.-Fr. Monnot, alors procureur de la commune, s'était opposé à ce qu'on prêtât un autre serment que l'ancien, en disant que le nouveau avait été décrété par une loi sauvage; qu'au mois de juin précédent, Fr.-X. -Désiré Burgerey, alors maire, avait refusé de recevoir le prêtre envoyé par le conseil épiscopal, en lui disant : « On n'a pas besoin de vous ici ; » et qu'après l'élection de la nouvelle municipalité patriote, on l'avait vu, revêtu de son écharpe, enterrer un enfant. Les commissaires se retirèrent après avoir expressément ordonné la fermeture de l'église et l'interdiction de toute assemblée fanatique, puis ils rentrèrent au Russey.
Ils y étaient encore le lendemain, 3 mars, lorsque, sur leur invitation, se présenta J.-Cl. Pagnot, qui leur fit le récit suivant : « Ma fille Marie-Anne, âgée de douze ans, se trouvait en pension aux Fontenelles lors de la suppression de cet établissement. Je' la ramenai^à la maison paternelle, sans qu'elle témoignât d'autre désir que d'y rester. Elle y était depuis deux heures à peine, lorsqu'elle sortit sans qu'on la vît, et de là elle fut reconduite par Fr.-X. Boillon aux Fontenelles, où elle changeait continuellement de maison pour qu'on ne la trouvât pas. Pendant que j'étais à sa
recherche, Boillon me dit : « Je sais bien où elle est, mais j'aimerais mieux avoir le cou tordu que de vous l'apprendre ; vous ne l'aurez pas, parce que vous êtes un schismatique^ et qu'elle est bien placée pour faire son salut. » De là, ma iSlle a été emmenée à Fribourg par l'abbé Receveur, qui l'y retient encore aujourd'hui.» En terminant ce récit, Pagnot pria les commissaires de le mettre à même de retrouver sa fille. Ils promirent de transmettre sa plainte au département et de provoquer toutes les mesures possibles pour lui faire restituer son enfant.
Le gendarme Visteaux déclara qu'au mois d'octobre il avait été averti que J.-B. Robert, de Mont-de-Vougney, notoirement suspect d'incivisme, cachait chez lui des prêtres déportés et possédait des armes. En vertu des ordres qu'il avait reçus pour le désarmement des suspects , il s'était rendu chez ledit Robert avec un de ses collègues et un officier de police et avait saisi deux fusils. iMais ils avaient été traduits pour ce fait devant Morel, juge de paix de Maîche, qui les avait condamnés à rendre les deux fusils et à payer la moitié des dépens, et leur appel était encore pendant au tribunal de Saint-Hippolyte.
Le brigadier Bonnet déclara, de son côté, qu'au mois de novembre, à dix heures du soir, il avait trouvé au miheu du Russey, Théophile Guilleniin armé d'un fusil à baïonnette chargé de mitraille, et le lui avait enlevé; que ce Guillemin et son frère, qui sortait des gardes suisses, avaient dit, aux environs de Noël, après une réjouissance publique autour de l'arbre de la liberté, qu'il fallait prendre tous les patriotes et leur faire baiser tous les sapins de la foret.
Le gendarme Pahin remit aux commissaires les procèsverbaux relatifs à l'arrestation qu'il avait faite de deux particuliers à Charqucmont. Ceux-ci avaient déclaré se nommer Cl. -Fr. Binétruy et J.-B. Mougin; et, sur l'attestation par écrit des officiers municipaux de Charquemont, que ces deux individus étaient des citoyens sans reproches , il s'était décidé à les relâcher; mais il avait appris ensuite que l'un des deux particuliers était l'abbé Mougin, prêtre déporté, r, pntie ayant laissé tomber un manuel pour
administrer les sacrements sur lequel était écrit son nom.
Gl.-Ant. Pagnot dénonça P.-Jos. Boillon pour avoir dit, lors du bapt(3me de l'enfant de Fr.-X. Cheval par le curé constitutionnel de Luhier, que le prêtre qui l'avait baptisé était un calviniste, le parrain (qui était le curé constitutionnel du Russey) un diable, et la marraine une prostituée.
Sébastien Lanternier, de Bonnétage , déclara qu'il avait entendu dire que l'abbé Cour, prêtre déporté, avait célébré la messe au commencement du mois courant dans la maison de P.-Fr. Prieur, du Russey, et que J.-B. Maillot, de Luhier, lui avait avoué qu'il avait conduit lui-même ce prêtre au rendez-vous.
Melchior Roch, du Russey, accusa Et.-Fr. Monnot, de Bonnétage, d'avoir dit dans une réunion de citoyens, le jour de l'assemblée primaire pour le choix des électeurs de la Convention : « Il faut bien se garder de nommer des patriotes aux places, sans cela tout sera perdu. »
Mélanie Dard, servante au Russey, accusa encore la femme Epenoy, de Narbiez, de lui avoir dit qu'il n'y aurait point de mal d'aller faire ses ordures au pied de l'autel, et que ceux qui les faisaient sous le clocher n'étaient pas coupables; qu'une personne qui donnerait un coup de fusil aux prêtres constitutionnels du Russey et de Luhier ferait une œuvre agréable à Dieu ; que ces prêtres n'avaient aucun pouvoir pour célébrer la messe et n'étaient que des intrus et des gueux.
XIIL Le 4 mars, les commissaires passèrent dans le canton de Maiche et commencèrent leur tournée par la commune de Saint-Juhen. Deux constitutionnels notables, MM. J.-B. et Modeste Rochet , prévenus les premiers , firent ainsi leurs doléances : « La presque totahté des citoyens et particulièrement les municipaux sont affectés du fanatisme le plus enraciné. On entend à tout moment tenir les propos les plus inciviques et jurer de plutôt mourir que de reconnaître la légitimité des prêtres constitutionnels, et de ne point aller à la messe, tant que les choses seront dans l'état présent. Cl.-Jos. Nicohn, procureur de la commune, est dans l'habitude d'aller à Maiche et d'en rapporter de fausses nouvelles, qu'il répand avec affectation dans le public pour donner
EiNQUÊTE CONTRE LES CANTONS DE MAICHE ET DU RUSSEY. 523
l'alarme. Chrysostôme Lessus a déjà été maltraité plusieurs fois par ses frères à cause de son patriotisme. Il y a environ un mois, on a trouvé sur Melchior Maillot des écrits inciviques venant de Fribourg et de Soleure. P.-Jos. Morel, cidevant maître d'école, a perçu son traitement pendant deux ans sans avoir prêté le serment exigé et sans faire le service de l'église de puis la déportation du curé. 11 a maltraité l'enfant de Modeste Rochet dans la classe, pour avoir servi la messe de son oncle, prêtre constitutionnel, et avoir répondu que toutes les messes étaient bonnes. Il a souffert que les autres écoliers maltraitassent cet enfant en classe pour la même raison. Il passe pour faire, avec la nommée Bailly, les commissions des prêtres déportés ; et P.-Fr. Courtot ne fait que porter des lettres à ces prêtres et rapporter les leurs. Le i3 décembre, on a enlevé de l'église un marbre d'autel, qui n*a été rapporté qu'après nos injonctions d'avoir à le retrouver. La municipalité avait certainement favorisé cet enlèvement, puisqu'elle est fanatique et qu'elle tient les clefs de l'église. Lors de la déportation, elle a envoyé des passe-ports aux abbés Burnequez et Boillon, de Saint-Julien, Courtot, de Mailleroncourt, et autres, qui étaient depuis longtemps à Cressier en Suisse et qui sont revenus pour signer au registre. Les propriétés, surtout celles des patriotes, ne sont ni gardées ni respectées, et la municipalité ne fait afficher les lois qu'après bien des réquisitions. Les patriotes ne peuvent assister aux assemblées, parce qu'ils sont en petit nombre et qu'on les y vexe. »
J.-B. Bulliard, procureur patriote de la commune de Boniiétage, absent lors du passage des commissaires, ne voulant pas les priver de ses révélations, vint en ce moment accuser Et.-Fr. Monnot, son prédécesseur, de lui avoir dit, le mois précédent, qu'il se f..tait du district et du département et qu'il en avait déjà bien vu d'autres. Il déclara en outre que, dans l'automne dernier, on avait enlevé de la sacristie un calice en argent et une aube fine, et qu'ayant fait entendre aux fanatiques que l'on ferait des perquisitions pour les retrouver, le maire lui avait montré, quelque temps après, lo • illice qu'on avait rapporté.
J.-Cl. Guillaume, notable à Saint-Julien, se présenta ensuite et se plaignit que la municipalité, depuis qu'elle connaissait ses sentiments civiques, assemblait le conseil sans l'avertir. Il l'accusa encore d'avoir récemment vexé par de mauvais propos, dans une assemblée communale, le patriote Modeste Rochet et de l'avoir ainsi obligé de sortir, o Les plus animés, disait-il, étaient le maire Cl.-Jos. Maillot, le procureur Nicolin et Ghoulet, officier municipal. » Il accusa enfin l'ex-instituteur Morel de tenir à tout moment des propos inciviques dans des rassemblements de femmes qui applaudissaient des mains à ses discours, et de s'entendre avec Dorothée Bailly, ci-devant dévote aux Fontenelles, pour faire les aflaires des déportés.
Fr.-X. Binétruy etCL-Fr. Renaud déclarèrent que, le jeudi précédent, le maître Morel leur avait dit avec tant de chaleur que les lois et les prêtres d'alors ne valaient pas le diable, qu'une rixe avait faiUi s'élever entre eux ; ils ajoutèrent qu'au moment des élections municipales, J.-Jos. Reuille, secrétaire actuel, avait assemblé les citoyens par groupes et leur avait recommandé de ne point nommer de patriotes; que l'assemblée électorale n'avait pas été annoncée pubhquement et qu'on s'était borné à aller prévenir les habitants dans les maisons.
Après avoir entendu tout ce que la municipalité pouvait compter d'ennemis, Gavail la manda elle-même avec ses registres. Le maire, le greffier et l'officier municipal Et.-Jos. Etevenard comparurent aussitôt et répondirent à ses interpellations qu'ils pubhaient réguhèrement toutes les lois le mardi de chaque semaine, et qu'ils avaient nommé un garde champêtre qui avait refusé cet emploi. Gavail leur ordonna de pubher désormais les lois le dimanche, de les faire afficher, de nommer un nouveau garde, et les renvoya.
XIV. Le 5 mars, les commissaires étant arrivés à Maîche, firent leurs adieux à leur secrétaire Berçot, qui ne pouvait les suivre plus loin, et le remplacèrent par Et.-L. Richard, de Maîche. Les jacobins ayant été dûment convoqués, Alex. Boillon vint déclarer qu'il connaissait Gevet, préposé des douanes, pour un homme très incivique, ne répandant que
(le mauvais propos. Le jour du tirage au sort, il avait dit que TAssemblée nationale était un ramassis de canailles et de b..gres de mâtins qui ne valaient rien, qui ne cherchaient qu'à détruire la religion, et avaient déjà aboli trois sacrements; que si chacun pensait comme lui, la levée du 6*^ n'aurait pas heu et qu'il se L.tait de ceux qui envoyaient des ordres ; que ceux qui partiraient seraient conduits à la boucherie ; que les meilleurs généraux s'étaient tournés du côté des émigrés, et qu'il ne fallait que 400 hommes pour passer au fil de l'épée toute la Montagne. Le déposant ajouta que dans l'été dernier, Alex. -Nie. -Jos. Guyot, ci-devant seigneur de Maîche, avait fait passer à plusieurs reprises au vicaire de Gernay des livres inciviques qui avaient été lus dans les assemblées de commune ; qu'au même village de Gernay, il y avait un instituteur très fanatique et, sans doute, insermenté, qui enseignait encore, et une église non desservie , où les fanatiques du heu et des environs se réunissaient pour entendre des lectures publiques faites la plupart du temps par Thérèse Sandoz, ci-devant religieuse à Saint-Hippolyte.
J.-Cl. Morel, médecin et maire de Maîche, déclara que pendant le cours de l'année 1792, le susdit Guyot avait eu dans sa maison une chapeUe et des prêtres fanatiques pour y dire la messe; que le curé d'Etalans, banni de son district, y était même resté plus de quatre mois, et que Gl.-Fr. Gauthier, maire, P.-Fr. Cartier et X. Bercot. officiers municipaux à la même époque, avaient également fait venir à Maîche des prêtres réfractaires pour y dire la messe.
Fr.-Jos. Ducreux, aubergiste et procureur de la commune, déclara qu'il connaissait Jos. -Gabriel Parent, de la Lizerue, ex-séminariste, pour un homme incivique, et qu'une fois entre autres, dans le cours de 179i, il avait dit chez lui que les prêtres assermentés ne valaient rien, qu'on ne devait point aller à leur messe, et que les décrets de l'Assemblée nationale attaquaient la religion.
J.-B. Bouhélier, de Grand vaux, déclara que Cl.-Fr. Bouhéher, de la Lavette, lui avait dit que l'abbé Mougin, III été par le gendanno Pahiu quelques jours auparavant,
526 CHAPITRE xxxviir.
s'était retiré chez P. Mougin, à la Lavotte, oii il était venu pour baptiser l'enfant de son frère.
A ce moment, le patriote Alexandre Boillon, qui était accouru le premier à l'appel des commissaires, se présenta devant eux ; il avait dans son empressement oublié la meilleure partie de ce qu'il avait à dire, et il compléta ainsi sa déposition : « L'année dernière, lorsque arriva la nouvelle de la patrie en danger, Béat et Victor Cartier, du Romboz, ont dit au milieu des fanatiques assemblés à Cernay : « La nouvelle n'est pas mauvaise pour nous autres ; tenons toujours bon. L'Assemblée nationale sera renversée, Paris détruit et tous les patriotes tués. Leur Assemblée nationale est toute composée de jeanf..tres, de canailles et de schismatiques , et tous les volontaires sont des crapauds bleus, des b..gres de soldats de quinze sous. » J'ai entendu dire à Cl.-Fr. Gauthier : (.( Puisque les patriotes s'arment, il faut bien nous armer aussi et nous défendre , et s'ils bougent , les tuer comme des mouches, surtout ces mâtins de clubistes. » Thérèse Faivre, servante chez Burnequez, lui répondit : « Ah ! si chacun était comme vous, les patriotes n'oseraient pas bouger. )) La même servante disait, un autre jour, que l'Assemblée nationale avait déjà ennuyé bien du monde avec ses décrets ; qu'il lui tardait bien que l'ennemi eût réduit tout Paris ; qu'elle voulait prendre tous les décrets qui étaient à Cernay pour en faire un feu de joie; que l'Assemblée était toute composée de canailles et de voleurs, qu'ils étaient cause qu'on forçait tous les bons prêtres à sortir de la France et qu'on n'y laissait que des prêtres intrus qui n'avaient pas plus de pouvoirs que des bêtes. Lejour du tirage, Jos. Guenot fils, de Cernay, m'a dit, à Trévillers, qu'il voudrait de tout son cœur que l'Assemblée nationale fût au fond de l'enfer avec ceux qui envoyaient les ordres du tirage ; que c'étaient des b..gres de mâtins qui étaient cause de tous les maux qui arrivaient en France ; que le club de Damprichard était un club de canailles et de vauriens ; que c'étaient les clubs qui étaient cause que tous leurs prêtres étaient hors de France; que, s'il tombait au sort, il ferait recevoir son frère à sa place et le ferait passer en Suisse le lendemain. Au mois
de juillet dernier, je m'aperçus que le marbre de l'aulel de saint François avait été enlevé ; la servante du maire Burnequez me dit de n'en pas parler, que c'était elle qui l'avait ôté avec son maître, et qu'il avait été porté au Moulin-du- Plain par le frère de l'abbé Voisard. »
Marie-Angélique Roch déclara que Guyot (M. de Maîche) et sa femme n'avaient cessé, pendant l'année précédente , de la solliciter pour qu'elle empêchât sa fille d'aller à la messe du curé constitutionnel, et qu'elle lui cassât les bras si elle voulait persister, et qu'ils en avaient fait autant à l'égard de la femme de Jac. Chèvre, qui malheureusement avait cédé à leurs sollicitations et maltraité sa fille à ce sujet, mais depuis était bien revenue de son erreur.
Généreuse Fétut déclara que X. Guillaume l'avait solhcitée pour rie pas aller à la messe de prêtres constitutionnels et lui avait même dit qu'il ne craindrait pas de faire ses ordures sur leurs saintes huiles^ parce que c'était une femme de Besançon qui les avait fabriquées; que la femme de ce Guillaume l'avait également sollicitée de ne pas faire baptiser son enfant par le curé, parce qu'il était sans pouvoirs ; et que la femme d'Alexis Mauvais l'avait engagée à venir entendre la messe et se confesser chez les Guyot.
Jeanne-Françoise Parrenin accusa J.-B. Berçot d'avoir dit que le curé n'avait pas plus de pouvoirs que son cochon.
P.-lgn.-Alex. Sandoz, de Cernay, déclara que la municipalité de cette commune avait pris pour maître d'école Feuvrier-Galliot, à cause de ses sentiments inciviques, à la place du maître précédent, qui était patriote. Il dénonça, en outre, Marianne Boillot connue une fanatique exagérée qui faisait de l'eau bénite, en portait à l'église pour l'usage des rassemblements qui avaient lieu tous les dimanches, et ne craignait pas de dire qu'elle aimerait mieux entendre la iiKîSse d'une vache que celle d'un prêtre constitutionnel, et qu'on couunottait autant de péchés mortels qu'on allait de fois à la messe à Maîche.
.I.-B. Sandoz, do Cernay, dénonça le douanier Gevet pour avoir, lors du tirage de l'année précédente, menacé d'un coup
528 CHAPITRE XXXVÏII.
de fusil le premier qui mettrait la main au panier et crié : Vive le roi et point de tirage !
J.-B. Roussin, maire de Mont-de-Vougney, et Théodore Jeandemaiche, procureur de cette commune, déclarèrent que l'abbé Robert revenait de temps en temps chez son père , à Mont-de-Vougney, pour confesser et dire la messe, et que depuis la déportation, ils avaient aperçu à travers les fenêtres des Robert, des ornements d'église déposés sur une table. Ils ajoutèrent qu'en assistant les gendarmes dans une perquisition à Mont-de-Voilgney, ils avaient trouvé chez André- Maurice Boucon, des maximes dans la forme des commandements de Dieu, contre les prêtres constitutionnels.
Jeanne-Françoise Mercier, femme Silvant, des Bréseux, déclara qu'un an auparavant, J.-B. Berçot lui avait dit que les prêtres constitutionnels étaient sans pouvoirs ;'que l'Assemblée nationale avait perdu la rehgion et qu'on voyait bien comment elle volait les éghses pour s'en partager les dépouilles et en acheter des domaines nationaux; qu'aux environs de la Toussaint dernière, elle avait rencontré, en passant le Doubs, Gl.-Fr. Nappel, du Prélot, qui traversait aussi la rivière avec plusieurs prêtres déportés ; qu'il leur avait fait ses adieux sur la rive suisse, et lui avait bien recommandé de n'en pas parler. »
Et. Servan, des Bréseux, soldat invahde, déclara que J.- Félix Morel lui avait dit : « Pourquoi allez-vous à la messe du curé Jeanbrun? J'en suis bien fâché pour vous, car, en y allant, vous renoncez à votre baptême et à votre rehgion. Vous n'avez qu'à passer chez moi ; je vous ferai voir des livres qui vous désabuseront bien de votre erreur. »
Le maire et le procureur patriotes de Mont-de-Vougney se présentèrent ensuite pour dénoncer les rassemblements de fanatiques qui se tenaient tous les dimanches dans la maison de J.-B. Robert , pendant les offices , et auxquels assistaient principalement les familles de J.-Ant. Pillot , J.-B. Jeandemaiche, J.-B. Oudot et et Pr.-Jos. Boucon, de Sur-le-Mont. Gavail leur rappela que la loi défendait aux citoyens de s'assembler sans avoir préalablement averti par écrit la municipalité de Fheure et de l'objet
de leur réunion , et il interdit absolument ces assemblées.
Marie-Jos'*' Mercier , de Mancenans , vint accuser à la fois P.-Fr. Parent, de la Lizerne, sa femme et sa fille. A l'égard du premier, elle déclara qu'aux dernières fêtes de Pâques, il avait voulu lui prouver par un long raisonnement qu'elle ne devait pas aller à la messe des prêtres constitutionnels, et lui avait dit en terminant : a Moi qui ai étudié, j'en sais plus que vous. » Lors du désarmement, on avait saisi chez lui plusieurs écrits inciviques. La femme, de son côté, avait dit au témoin, dans le cours de l'année précédente : (( Etes-vous bien contentes de la constitution ? Pour moi, je n'y vois que du mal ; si vous aviez vu le bref du pape que ma fille a entre les mains, vous n'ajouteriez aucune foi aux prêtres constitutionnels, » et la fille, présente à cet entretien, avait ajouté : « L'évêque Seguin est un gueux et un vaurien. D'abord, il ne voulait pas reconnaître la constitution civile du clergé, mais il a reçu mille écus pour cela. )) (( La mère et la fille, ajouta le témoin, sont allées plusieurs ibis en Suisse voir les prêtres déportés. Il y a quinze jours je vins avertir le curé de Maîche pour administrer une femme de Mancenans qui était dangereusement malade et qui se confessa à lui. Un instant après, Jeanne-Françoise Parent vint lui en faire des reproches et lui proposer de lui amener un prêtre réfractaire. Je devais veiller la malade pendant la nuit ; mais je fus obhgée de sortir, car la fille Parent amassa une quantité de femmes de son parti qui envahirent la maison. »
Ant.-Fr. Courvdisier, des Bréseux, déposa contre les membres de la même famille. Il avait été mis en réquisition, le 22 septembre , pour faire perquisition chez eux ; il y avait trouvé cinq ou six cahiers manuscrits contenant des déclamations contre la constitution civile du clergé , et les avait saisis. La fille Parent, à qui ils appartenaient, s'était récriée avec force, en disant qu'après cela elle était contente de mourir, et l'avait prié de la percer avec son épée. Il ne l'en avait pas moins requise de déclarer si elle n'avait pas des effets appartenant à Ohvier, ex-curé émigré, et elle avait répondu qu'elle les avait transportés dans une maison voisine, m. 34
OÙ ils avaient été effectivement retrouvés, puis vendus. Un autre Parent, Gabriel-Joseph, ex-séminariste, étant en patrouille avec le témoin, vers la fin de l'été précédent, lui avait dit que la religion était perdue ; que les prêtres constitutionnels n'avaient aucun pouvoir, et que ceux qui les croyaient étaient dans l'erreur. Au 14 juillet précédent, J.-Félix Morel, des Bréseux, alors juge de paix, n'avait pas voulu prêter serment avec les habitants, et était allé le faire avec la municipalité fanatique de Maîche.
J. Romain et Gl.-Fr. Bouhélier, de la Lavotte, déclarèrent que quelques jours avant l'arrestation de l'abbé Mougin par le gendarme PaMn, ils avaient vu la maison de son père fermée pendant trois jours, et les fenêtres bouchées avec du linge.
Ferréol-Sigismond Guenot, de Maîche, déclara que pendant toute l'année 1792, la maison d'Alexandre Guyot (M. de Maîche) avait servi de retraite aux prêtres inciviques et à ceux qui les suivaient , et que cette maison était bien plus fréquentée que la paroisse; que Gl.-Ant. etFr.-X. Berçot, ainsi que la nommée Valbrun, veuve Malseigne, avaient recelé des effets appartenant au curé Olivier, et retrouvés en partie chez cette veuve. Il ajouta qu'il assistait le gendarme Pahin lors de la saisie de Tabbé Mougin et de l'autre particulier que la municipalité de Charquemont avait fait relâcher.
Les commissaires, n'ayant plus personne à entendre, arrêtèrent que l'église de Gernay serait fermée, a parce que les rassemblements qui s'y tenaient ne tendaient qu'à attirer et nourrir les citoyens dans le fanatisme; l'incivisme et la désobéissance aux lois ; » que tout enseignement serait interdit au maître d'école, convaincu d'incivisme par les dépositions des témoins -, et que les officiers municipaux auraient à retrouver et faire replacer le marbre de l'autel de saint François.
Le lendemain, 6 mars, fut signalé par une importante capture. Gavail, informé par les dépositions précédentes qu'il y avait des prêtres déportés cachés dans les métairies du côté de Gernay, avait donné ordre, la veille, à Fr.-X. Party, capitaine de la garde nationale de Maîche , de fouiller les envi-
rons à la tête d'un détacliement. L'abbé Boiicon , arrêté par cette troupe dans la maison de P.-B. Malicernet , des Côtessous-le-Vaudey, fut conduit aussitôt devant les deux commissaires, qui l'expédièrent à Saint-Hippolyte, sous la conduite de Party.
XV. Gavail et ses adjoints se rendirent ensuite à Charquemont et convoquèrent tous les patriotes du lieu. Il s'en présenta six, tanthommes que femmes. Fr.-Félix Petit, Timothée Mairot, J.-Fr. Jeanclerc et Alex.-Nic. Maillot, arrivés les premiers, déclarèrent que la presque totalité des habitants était fanatisée au point de déclamer sans cesse contre les prêtres constitutionnels et les autorités constituées , à raison de la vente des biens du clergé et des émigrés; que chez Cl.-Fr. Binétruy, delaGombe-Saint-Pierrc,il yavaittous les dimanches des rassemblements, sous prétexte de congrégation ou confrérie; que Geneviève Feuvrier y faisait des lectures et des méditations ; que les officiers municipaux y assistaient et y envoyaient leurs femmes et leurs enfants ; que lés lois n'étaient pas pubhées , mais seulement affichées en partie dans un corridor ; que lorsqu'un fanatique mourait, les officiers municipaux le portaient à l'église, faisaient sonner les cloches, allumaient les cierges, récitaient des prières et l'enterraient eux-mêmes; qu'un nommé P.-Jos. Périot, de Lomont, parcourait le canton, passant à chaque instant en Suisse, et débitant des livres et des prières avec lesquelles il prétendait qu'on pouvait faire de Teau bénite ; qu'il y avait autrefois trois cahces à l'église , et qu'il n'en restait plus que deux ; que les officiers municipaux n'avaient pas dressé l'inventaire du mobilier de l'éghse, et qu'ils passaient pour donner trop légèrement des passe-ports à tous ceux qui en demandaient pour aller en Suisse.
Marie-Thérèse Binétruy se présenta ensuite avec sa mère et dit : « Lors du tirage du sixième, mon frère Ant.-Joseph est tombé au sort. Mais, séduit par les solhcitations de J.-B. Châtelain et de son fils Victor, qui devait partir aussi, il a eu le malheur de passer à l'étranger. Châtelain nous a bien dit de ne pas être inquiètes à son sujet, que s'il fallait le remplacer, il ferait les avances pour lui comme pour son fils, et
qu'il eût été indécent qu'ils combattissent l'un et l'autre contre la religion. Châtelain a trouvé moyen de faire revenir son fils chez lui; mais Binétruy est encore en Suisse, témoignant un sincère repentir et un extrême désir de rentrer dans sa patrie. »
Après avoir entendu ces témoins, Gavail manda la municipalité avec ses registres. P.-B. Morel , officier municipal, et Hugues-Jos. Mougin, secrétaire, comparurent seuls. Gavail leur demanda si le maître d'école avait prêté serment, si l'inventaire de Féglise avait été fait , si les lois étaient publiées ; pourquoi , lorsque le gendarme Pahin avait arrêté l'abbé Mougin , ils avaient certifié par écrit que c'était un citoyen sans reproche. Ils répondirent que les lois étaient pubhées et affichées, que l'inventaire n'avait pas été fait, et qu'ils n'avaient pas reconnu l'abbé Mougin lorsqu'on l'avait amené devant eux. Gavail se mit ensuite à parcourir les registres, et remarqua qu'il y avait beaucoup de passe-ports accordés aux femmes et aux filles de Gharquemont, pour vaquer à leurs affaires. Il en compta jusqu'à neuf pour le mois de février, et reprocha aux municipaux de ne les avoir délivrés que pour permettre à ces femmes d'aller trouver les prêtres réfractaires et de leur porter des dons en fraude de la loi. 11 poursuivit Texamen des registres et observa avec indignation le procès-verbal de prestation de serment du vicaire en chef Loichot. Le serment avait été fait avec restriction, et la municipalité avait déclaré qu'elle n'y voyait rien de contraire à la loi. Gavail représenta ensuite au patriote Petit une lettre qu'il avait adressée à Tadministration , le l^"" février, pour l'informer que l'officier pubhc de Gharquemont refusait d'enregistrer les mariages avant qu'ils eussent été bénis par des prêtres réfractaires^ à Cressier. Petit déclara que cette lettre était bien de lui et qu'il y persistait. Gavail, sur le point de laisser ses ordres à la municipalité , déclara que c'était inutile, parce qu'elle allait incessamment être remplacée, et que lui confier le soin d'inventorier les effets de l'éghse, ce serait même lui donner occasion de diminuer sa responsabilité. Il redemanda, en finissant, si l'instituteur avait prêté serment; alors, le secrétaire de la commune dé-
Clara que cet instituteur n'était autre que lui-même, et qu'il n'avait prêté aucun serment.
XVI. Les commissaires ayant appris que tout était tranquille aux Ecorces et que l'instituteur n'était pas suspect, ne jugèrent pas à propos de s'y rendre. Après avoir envoyé à la municipalité l'ordre de faire prêter serment à cet instituteur, si déjà elle ne l'avait fait , ils rentrèrent à Saint-Hippolyte.
Le lendemain, 7 mars, on remit à Gavail, de la part du commandant du 2^ bataillon de la garde nationale, le procèsverbal de la perquisition opérée le 4 mars au domicile d'Antoine-Jos. Boillon, de la Bosse, avec trois copies manuscrites du testament de Louis Capet et un livre de prières contrerévolutionnaires qu'on y avait trouvés. Le 8 mars, Gavail était encore à Saint-Hippolyte, lorsque les gendarmes du Russey lui firent parvenir un procès-verbal dressé le 20 septembre contre Feuvrier, des Galliots, et Gête, de la Grand'Combedes-Bois, et un rapport de Derriey, lieutenant de gendarmerie, sur une visite qu'il avait faite à Charquemont, avant l'arrestation de l'abbé Mougin , pour mettre fin aux menéesdes prêtres déportés et au concours que leur donnaient déjà les officiers municipaux.
Le 16 mars, Gavail, rentré à Besancon, donna lecture au conseil général du département de son volumineux rapport, et ajouta : <( Le conseil a dû remarquer combien il est important de prendre des mesures pour empêcher que le fanatisme religieux et les opinions anti-civiques qui infestent les cantons de Maîche et du Russey ne se propagent dans les cantons voisins et n'augmentent les désordres. Ces mesures doivent porter principalement sur la poursuite des auteurs des troubles ; sur le désarmement des particuliers suspects ; sur la réélection des municipalités qui n'ont prêté le serment qu'avec des restrictions et ne font pas exécuter les décrets ; sur la fermeture des églises qui ne sont pas desservies par des prêtres avoués par la loi ; sur l'inventaire des vases sacrés et ornements de ces églises ; sur le renvoi des maîtres d'école insermentés; sur la garde des passages du Doubs, pour empêcher les fraudes et les exportations; sur la vérifi-
cation des passe-ports de déportation donnés aux prêtres émigrés ; sur les personnes suspectes et accusées d'émigration, dont les juges de paix prétendent à tort attirer la cause à leur tribunal ; sur la suspension de plusieurs municipalités d'un incivisme constaté; enfin, sur les entreprises del'évêque de Lausanne, relativement au régime intérieur et politique du département , et sur l'enlèvement de Marianne Pagnot, du Russey, par l'abbé Receveur. »
Le conseil général déclara que tous ces objets méritaient la plus sérieuse attention, et que les pièces de l'enquête seraient remises au procureur général , avec l'invitation d'ordonner tout ce qu'il croirait utile au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique.
Tels furent les seuls résultats de cette longue et minutieuse procédure, où la moitié d'un peuple, en proie aux divisions religieuses les plus ardentes, venait d'être appelée à déposer contre l'autre et à remettre en lumière, contre les catholiques, toutes les imprudences ou les fautes qui avaient pu leur échapper depuis le commencement de la persécution jusqu'après la mort de Louis XVI, en y ajoutant tous les griefs exagérés ou imaginaires que le dépit, la haine et les vengeances privées pouvaient suggérer à des dénonciateurs bien appuyés et exempts de contrôle. L'administration elle-même se trouva déçue et désarmée par l'insignifiance des faits articulés par les révolutionnaires campagnards avec une bonne foi, il faut l'avouer, qui faisait honneur à la plupart de ces pauvres patriotes, restés généralement chrétiens et bien plus aveuglés que méchants. En effet, les plus grands crimes signalés par eux se bornaient à quelques propos injurieux , à quelques menaces, à quelques protestations royaUstes isolées; tandis que la douceur et la patience , aussi bien que la constance pieuse de la généralité de leurs adversaires , avaient trouvé dans l'enquête même, le plus éclatant et le plus irrécusable témoignage. La fermeture d'un grand nombre d'églises et d'écoles, qui ne se rouvrirent plus, demeura donc le principal fruit de l'expédition patriotique du citoyen Gavail. C'était un faible profit pour l'honneur et la prospérité de la répubhque.
SITUATION DE l'ÉGLISE CONSTITUTIONNELLE, 15 SEPTEMBRE 1792 — 31 MARS 1793.
I. En moins de trois ans, toutes les institutions politiques de la France avaient péri. Plus enracinées dans l'esprit public, les institutions religieuses avaient été mieux respectées en apparence; des chrétiens naïfs pouvaient même croire qu'en élaguant quelques branches à demi desséchées ou parasites, on n'avait fait que donner une nouvelle sève au grand arbre sous lequel tant de générations s'étaient reposées ; mais les racines ayant été savamment coupées sous terre, le tronc ne présentait plus guère qu'une faible écorce, et Téghse constitutionnelle, à son tour, allait être frappée à coups redoublés, jusqu'à ce que le dernier débris du christianisme eut disparu. Avec un instinct sur, un sentiment profond de ce qui pouvait faire tomber le plus vite ce simulacre de cathohcisme, on s'attacha à en dégrader les ministres en les faisant descendre à de nouveaux parjures. Le mariage des prêtres parut pour cela d'un effet merveilleux, et la Convention n'épargna rien pour les y pousser.
Le 28 octobre, elle accueillit avec faveur le prêtre Roussel qui vint lui présenter son épouse; et l'un de ses principaux membres. Manuel , s'écria dans un élan d'enthousiasme : « Lorsqu'un prêtre se marie, il donne une preuve de son civisme, il avance les mœurs publiques I » Le 27 novembre, le Moniteur annonça avec éloges que Robert Lindet, évêque d'Evreux et membre de la Convention, venait de se marier, et qu'il avait été marié par un vicaire de Sainte-Marguerite, déjà père de famille lui-même. Le 22 février, un curé du Calvados dénonça à la Convention les tracasseries qu'on lui
faisait éprouver depuis son mariage. Lecointre dit qu'il fallait s'en prendre à l'évêque de ce département, qui dans une instruction pastorale frappait d'interdit les prêtres mariés, et il proposa que ce mandement fut déféré au comité de sûreté générale : « Je demande, dit le député Lehardy, que cette dénonciation soit étendue à tous les évêques, à ces quatre-vingt-trois salariés qui, sauf trois ou quatre, ont prêché contre le divorce et le mariage des prêtres. En vain auriez-vous réprimé le scandale des réfractaires, nous n'aurions fait que changer de fanatisme. )> Sa proposition fut adoptée. Le l^"" mars, les évêques constitutionnels du Puyde-Dôme, des Bouches-du-Rhône et des Ardennes, furent encore dénoncés nommément pour le même objet. La Convention manda ce dernier à sa barre , et dans la même séance elle maintint le traitement du premier vicaire épiscopal de Moulins, destitué par l'évêque et son conseil, et l'engagea à se pourvoir par appel comme d'abus devant les tribunaux. Le 25 mars, Cambacérès proposa, au nom du comité de législation, de censurer l'évêque des Ardennes, et la Convention lui défendit de retourner dans son diocèse .
La Convention donnait en même temps des témoignages pubhcs de sa faveur aux doctrines les plus irréhgieuses. Le 7 novembre, elle accepta l'hommage que lui fit le député Lequinio, d'un écrit remph de l'athéisme et du matériahsme les plus grossiers, et lui accorda une mention honorable. On annonçait déjà de tous côtés la suppression prochaine de réglise constitutionnelle; mais la Convention, voyant d'après les inquiétudes du peuple qu'il n'était pas encore à la hauteur de cette mesure, décida, le 30 novembre, « qu'il serait fait une adresse à tous les citoyens pour leur exphquer qu'elle n'avait jamais eu l'intention de les priver des ministres du culte que la constitution civile du clergé lui avait donnés. » Cependant, quelques jours après, à la séance du 14 décembre, le député Jacob Dupont, répondant à Durand de Maillane, l'un des pères du schisme, qui demandait que la doctrine chrétienne continuât à faire partie de l'enseignement populaire, prononça au miheu des applaudissements les paroles suivantes : <( Que dirai-je des principes rehgieux
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que Durand a avancés? Il ne paraît avoir lu que dans les infolios que Camus apporta à la tribune de l'Assemblée constituante pour lui faire faire une constitution civile du clergé. Il aurait dû plutôt lire dans le grand livre de la nature, où tous les yeux peuvent et doivent lire leur religion. Quoi I les trônes sont renversés, les rois expirent, et les autels des dieux restent encore debout ! Mais les trônes abattus laissent cependant ces autels à nu, sans appui et chancelants. Un souffle de la raison éclairée suffit pour les faire disparaître 1 Et si l'humanité est redevable à la nation française du premier bienfait, peut-on douter que le peuple souverain ne soit pas assez sage pour renverser aussi et les autels et les idoles ? Croyez-vous donc fonder et consoUder votre république avec des autels autres que ceux de la patrie, avec des emblèmes ou signes religieux autres que les arbres de la liberté? La nature et la raison, voilà les dieux de l'homme, voilà mes dieux. Si vous voulez que le peuple français soit heureux, hâtez-vous de propager ces principes, de les faire enseigner dans vos écoles à la place des principes fanatiques que Durand veut y substituer. Il est plaisant, en effet, de voir préconiser une rehgion adaptée à une constitution qui n'existe plus. Et remarquez que les prêtres de cette religion dont Durand nous a fait un si pompeux éloge, ont encore un despotisme bien plus étendu que celui des rois. Celui-ci se bornait à rendre les hommes et les peuples malheureux dans cette vie, mais les autres tyrans étendent leur domination à une autre vie, dont ils n'ont pas plus d'idée que des peines éternelles auxquelles les hommes ont la trop grande bonté d'ajouter quelque croyance. Le moment de la catastrophe est arrivé. Tous les préjugés doivent tomber en même temps ; il faut les anéantir, ou que nous en soyons écrasés. En vain Danton nous disait-il piteusement, il y a quelques jours, à ce sujet , que le peuple avait besoin d'un prêtre pour rendre le dernier soupir. Je l'avouerai de bonne foi , je suis athée, mais je défie un seul individu, parmi les vingtcinq milhons qui couvrent la surface de la France, de me faire un reproche fondé. Je ne sais si les chrétiens ou les. catholiques pourraient oser faire le môme défi. »
Ce discours, accueilli, interrompu à plusieurs reprises, et terminé par des salves d'applaudissements enthousiastes , eut les conséquences qu'on devait en attendre. Les inquiétudes religieuses redoublèrent, et, le H janvier, des pétitionnaires se présentèrent à la barre de la Convention, en protestant, au nom de quarante communes, de leur attachement au hbre exercice des cultes, et de leur détermination de le défendre au prix de leur sang. Ils manifestèrent en même temps leurs craintes de voir supprimer le traitement du clergé. Pour les rassurer, la Convention se contenta de les renvoyer à son décret du 30 novembre. Quelques jours après , le député Chénier renouvelait , au nom même du comité de l'instruction publique, et au milieu de nouveaux applaudissements, la profession d'athéisme de Dupont. Chargé de faire un rapport sur les formes à donner aux funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, il s'écriait, dans la séance du 22 janvier : « Que la superstition s'abaisse devant la rehgion de la liberté ! Que les images vraiment saintes , vraiment solennelles , parlent aux cœurs attendris ! Que les vêtements ensanglantés frappent les regards des citoyens ! Nous verrons marcher devant nous l'image de la hberté, seul objet des hommages répubhcains. »
Ces déclamations, toujours applaudies par l'Assemblée, et les persécutions dont les évêques constitutionnels commençaient à être l'objet de sa part, causaient un grand scandale dans la foule des honnêtes gens qui avaient pris au sérieux les réformes ecclésiastiques de l'Assemblée constituante, et qui prétendaient rester chrétiens ou même cathohques en suivant les lois. Le député Lasource, ministre calviniste, trouva lui-même qu'on allait trop vite en besogne : u On ne triomphe pas du fanatisme par la force, disait-il le 25 mars , mais seulement par l'instruction. C'est en criant sans cesse contre leurs prêtres et en leur donnant l'avantage de se dire persécutés, qu'on a ahéné un grand nombre d'habitants des campagnes. Ne croyez pas qu'en matière de rehgion, le peuple soit partout à la hauteur de vos principes. La proposition de supprimer le salaire des prêtres, la profession d'athéisme faite à la tribune par Jacob Dupont, les applaudis-
sements indiscrets qu'on lui a donnés, vous ont fait plus de mal que toutes les armées ennemies. »
II. Les autorités du Doubs suivirent naturellement la voie tracée par le gouvernement, et quelquefois même l'y devancèrent. Mais la violence n'était pas même nécessaire pour faire tomber l'église départementale de M. Seguin ; il suffisait d'un peu de patience pour la voir s'effondrer sous le poids de ses discordes intestines et du mépris public. Le départ de son chef fut du plus mauvais effet. Si Tabsence avait été l'un des abus justement reprochés à l'ancien épiscopat, ce n'était pas sur M. deDurfort qu'un pareil reproche pouvait tomber, et la Révolution, en envoyant une partie de ses évêques schismatiques siéger à la Convention, montrait bien vite le peu de cas qu'elle faisait elle-même de ses prétendues réformes. Le 30 octobre, l'oratorien Roy, premier vicaire épiscopal du Doubs, traçait ainsi à M. Seguin la triste situation de son diocèse :
« Votre absence a fait un grand vide. Votre présence seule en imposait aux malveillants ; il n'en est pas de même aujourd'hui. Une pétition faite par les commissaires réunis des sections permanentes de notre ville ne tend à rien moins qu'à la suspension des travaux de notre éghse métropolitaine, où l'on nous accuse de dépenser les capitaux des pauvres, et on y conckit à l'interdiction d'un ouvrage qui n'est , dit-on, que l'œuvre de l'orgueil, de la vanité, du fanatisme de certains prêtres, et à l'apphcation des fonds Quinternet à des travaux d'utilité publique. Cette motion, passée à la grande majorité, n'a pas même trouvé un contradicteur dans le seul de nos confrères qui était à cette séance. Dormoy soutient lui-même que tous ces travaux sont inutiles et en pure perte, que l'église était bien.
») Votre séminaire. Monsieur l'évêque, est, sans contredit, ce qui m'affecte le plus. Il est comme impossible que les choses tiennent dans l'état de crise où elles sont. Robert a dû vous faire part de ses vives discussions avec l'impétueux etirrétléchi Dormoy. Celui-ci cherche à rendre nul Robert dans la place que vous lui avez confiée. Votre conseil n'a rien à voir dans l'administration temporelle et spirituelle de cet étabhs-
sèment diocésain. La ligne de démarcation, déjà faiblement tracée, l'année dernière, entre le séminaire et le conseil, se montre aujourd'hui à découvert. Robert a pour lui la loi et l'assentiment de vos coopérateurs. Dormoy n'a pour règle que ses idées extravagantes. Robert demande un règlement approuvé du prélat et de son conseil, Dormoy prétend qu'il ne doit y en avoir d'autre que celui que les directeurs se seront fait eux-mêmes, sans l'influence du conseil. 11 ne se présente jusqu'à ce moment que cinq séminaristes, et nous apprenons chaque jour qu'on en a détourné plusieurs en haine du supérieur. Cette altercation subsistait déjà l'année précédente, mais on l'a cachée à votre sensibihté. Aujourd'hui, il est absolument nécessaire que vous en soyez ^ instruit; vous seul pouvez y apporter le remède, et, selon moi , le voici : satisfaites la petite ambition de Dormoy, tirez-le du séminaire , mettez-le au nombre de vos vicaires ordinaires, et remplacez-le dans son économat par tel éiutre qu'il vous plaira. Le citoyen Lalande (évêque de laMeurthe), dans son passage à Besançon, a retenu pour son séminaire le brave Vuillaume (oratorien comme lui). Vous avez les premiers droits sur ce diocésain ; retenez-le pour la même place. Il est Fami de Robert et de Saunier, et bientôt Monnet sera aussi le leur.
» Nous avons conseil demain, et à ce conseil sont invités les curés de la ville, leurs vicaires, et généralement tous ceux de nos confrères qui jugeront à propos de s'y rencontrer. L'objet est d'établir parmi nous l'uniformité dans la manière de nous conduire, surtout dans les mariages, traiter la matière du divorce, au moins quant au for intérieur, etc. Le décret du divorce fait la plus pénible sensation, surtout dans nos campagnes. Les curés sur ce point nous désolent. Je pense qu'il convient de donner à tous les curés et desservants le pouvoir de dispenser de tous les empêchements sabrés par les décrets, des publications de bans, etc. ; le tout pour la tranquillité des consciences timorées, et pour ne pas nous exposer nous-mêmes à nous entendre reprocher d'user encore , au mépris de la loi, d'une faculté que celle-ci semble méconnaître.
)) Nous avons grand besoin de desservants et encore plus de vicaires. Nous avons été forcés d'ôter ceux-ci aux curés, pourles placer dans les lieux qu'ont abandonnés nos expatriés. Dans les districts de Pontarlier et de Saint-Hippolyte, il y a des cantons confiés aux soins d'un seul prêtre. Il y a présentement un grand nombre de messes dans votre église métropolitaine. Les religieux réunis ci-devant aux Minimes et aux Capucins ne font pas difficulté d'y célébrer la messe et de s'y faire suivre par les fidèles de leur acabit. Vos cidevant confrères du chapitre et autres ont prêté, les derniers jours de septembre, le serment de liberté et d'égalité, dans l'espoir, sans doute, de palper une pension qu'on a eu la cruauté de renvoyer à trois mois. »
Le 13 janvier, Roy écrivait encore: « Votre conseil est menacé d'être pris à partie par Baverel, pour avoir prononcé, conformément à l'article 44 de la constitution civile du clergé, que les causes que lui a présentées le curé de Saint-Pierre, tendant à la révocation de ce singulier vicaire, étaient légitimes. Nous nous attendons à quelques vigoureuses sorties de la part de ce prêtre impudent; et, selon toute apparence, il trouvera dans le rédacteur de la Vedette un défenseur officieux. Celui-ci se félicite déjà de ne s'être pas trouvé au conseil quand l'aff'aire y a été jugée. »
Les principaux adeptes du culte constitutionnel ne négligeaient cependant rien pour accommoder leur religion à tous les goûts du jour. Le conseil de fabrique de l'église métropolitaine, après avoir commandé au sculpteur Luc Breton deux statues de saint Jean et de saint Paul, décida, le 29 novembre 1792, que ces statues seraient remplacées par les représentations allégoriques de la Religion et de la Vérité. La Religion, d'après le programme concerté entre l'artiste et les abbés Marrelier et Jousserandot, devait fouler aux pieds une table rompue, portant ces mots : les abus, et un rouleau de papier déchiré, avec cette inscription : feuille des BÉiNÉFicEs. La Vérité devait avoir sur la poitrine un soleil, et au bras un bouclier, sur lequel seraient écrits ces mots: les DROITS DE l'homme. Gbs statues devaient être placées sur les autels des nefs latérales. Celte décision fut adoptée à l'una-
nimité, par Roy et Jousserandot , vicaires épiscopaux, Fr. Muguet, ex-secrétaire du roi, Laurent, juge, et Morizot, exchevalier de Saint-Louis, fabriciens présents.
IIL La nomination des nouveaux officiers de l'état civil fournit au district d'Ornans l'occasion de dévoiler ses sentiments peu favorables même à cette ombre de clergé. Le 22 décembre, à la séance du conseil général présidée par Roussel, intrus du Valdabon, le procureur syndic Bailly représenta que la plupart des élections qui avaient été faites dans les communes où dominait le patriotisme, pour les fonctions d'officier public, avaient appelé à ces fonctions le curé du lieu ; que plusieurs municipalités n'avaient encore élu personne, et que dans d'autres, enfin, les sujets élus refusaient cet emploi ; qu'il croyait apercevoir dans le choix des ministres de larehgion pour officiers de l'état civil, non pas une violation du texte de la loi, mais une opposition à l'esprit de la loi même ; car le but de la législature avait été évidemment d'assurer aux citoyens la Mberté de donner à leurs enfants un état civil et de contracter des mariages indépendants des cérémonies de l'EgUse. « Or ce but, ajoutait le vieux légiste , ne peut être rempli , si on laisse les ministres de la religion catholique exercer les fonctions d'oflBcier pubhc ; et qui sait même si une fatale coalition entre quelques-uns de ces prêtres n'a pas contribué à opérer leur choix ; et ne serait-ce point encore de leur part un moyen de propager la désunion et de voir perpétuer dans une religion sainte, une et indivisible, les deux sectes qui la divisent et la déchirent. Il est donc nécessaire de remédier à ces abus naissants et d'achever d'ôter aux prêtres les moyens de se rendre maîtres des peuples. Il paraît donc indispensable de déclarer que les élections où ils seront nommés seront annulées. Si Ton considère le défaut de nomination dans les autres communes, on ne peut se dissimuler qu'il prend sa source dans cet esprit de fanatisme qui domine dans la généralité de ce district, et que, par conséquent, il faut contraindre, sous des peines, à exécuter la loi. »
Le citoyen Bailly conclut en invitant le conseil à prendre un arrêté sur ces différents objets. Conformément à ses con-
clusions, le district déclara (( que la nomination d'un ministre d'une religion quelconque aux fonctions d'officier de l'état civil, devait être interdite^ parce qu'elle gênait évidemment le droit de la nature, contrariait l'indépendance de la liberté et empêchait les progrès de la philosophie et la propagation des lumières, dans un moment surtout où la plupart des esprits qui n'étaient pas dévorés par le fanatisme, étaient encore éblouis par le passage subit de l'ignorance à la raison et à la vérité. »
Cette décision, qui aurait profité aux cathohques beaucoup plus qu'à d'introuvables philosophes dans le district d'Ornans, ne fut^pas approuvée parle département. Celui-ci répondit, le 6 janvier, que si l'esprit de la loi était de rendre l'état civil indépendant des ecclésiastiques, qui abusaient quelquefois de leur ministère pour vexer leurs paroissiens ; d'un autre côté, la loi ne les excluait pas des nouvelles fonctions ; et que si un citoyen réunissait les qualités distinctes de prêtre et d'officier pubhc , sous la première il* consacrerait, par les cérémonies propres à son culte, l'état religieux de ses adhérents, et sous la seconde, il constaterait l'état purement civil de tous les citoyens quelconques de sa commune.
Mais l'administration ne tarda pas à violer elle-même la distinction qu'elle établissait si bien entre les fonctions du prêtre et celles du magistrat; et les curés constitutionnels se "virent contraints , par ordre de l'autorité , de présider, avec toutes les cérémonies ecclésiastiques, à l'inhumation même des citoyens qui n'appartenaient pas à leur secte et avaient pubhquement repoussé leur ministère. Le 8 décembre, le district de Pontarlier adressa une lettre sévère à l'intrus de Boujailles, qui avait refusé d'enterrer un fanatique. <( Ici, disait-il en terminant, on ne fait aucune difficulté de donner la sépulture dans le cimetière de la paroisse à qui que ce soit. On leur fait les mêmes cérémonies. Ainsi vous ne devez pas vous comporter autrement, dès que vous en êtes requis. Nous vous invitons d'accéder aux réquisitions de Ferdinand Jacquin, sans quoi vous vous compromettriez, et nous espérons que ces plaintes ne se renouvelleront pas. »
544 CHAPITKE XXXIX.
Hélène Frelin, catholique fidèle, étant morte à Valonne au mois de février, la municipalité patriote, d'accord avec le curé de Vyt, chargé de desservir la paroisse, défendit de l'enterrer en terre sainte, tant que ses parents n'auraient pas produit un certificat de bonnes vie et mœurs et de confession pascale. On porta plainte à Saint-Hippolyte, et le district arrêta qu'il était enjoint à tous les curés constitutionnels de livrer les draps de mort ou autres appareils funéraires et de présider eux-mêmes aux funérailles, à la première réquisition qui leur était adressée.
Au commencement de mars, un fanatique de Branne, nommé Servais Fornix, vint à mourir; l'intrus refusa de l'enterrer. Un premier arrêté du district de Baume lui ayant enjoint de le faire, il refusa encore, sous prétexte qu'il était malade. Alors le district, par un nouvel arrêté, décida qu'un vicaire constitutionnel de Baume se transporterait à Branne aux frais de qui de droit, pour faire l'enterrement. Il enjoignit en outre au curé et à la municipahté de n'y mettre aucun empêchement et de fournir tous les ornements nécessaires.
Le 5 août i793, le district d'Ornans, après un refus semblable, ordonna également à l'intrus de Vuillafans et de Montgesoye d'enterrer la pieuse veuve Bassand, de cette dernière commune.
Le 9 juillet, l'intrus de Trévillers ayant refusé de laisser déposer dans le cimetière qui entourait l'éghse, le corps de J.-Féhx Maillot, cathohque fidèle de Thiébouhans, le district de Saint-Hippolyte déclara avec une nouvelle force qu'on ne pouvait refuser à aucun citoyen la sépulture et les honneurs accoutumés, sans violer la hberté et Tégalité ; que les curés étaient étabhs pour présider aux enterrements suivant les rites de l'Eghse cathohque et ne pouvaient, sans prévarication, refuser leur ministère. Il ordonna donc que Tintrus non-seulement laisserait sonner les cloches et faire l'enterrement, mais qu'il y procéderait lui-même. Cependant les constitutionnels sincères, restés sous l'empire des usages de l'ancien droit ecclésiastique, ne se pUèrent pas sans résistance à ce qu'ils regardaient comme une profanation des ce-
rémonies de l'Eglise et des choses saintes. A Trévillers même, le 5 août 1793, une pieuse réfractaire, nommée Catherine Band, étant venue à mourir, la municipalité constitutionnelle défendit qu'on l'inhumât auprès de l'égUse et condamna même à l'emprisonnement les citoyens P.-Ant. Gentil et Ant.-Jos. Maillot, qui avaient voulu sonner les cloches à l'occasion de ce décès. Le district, irrité de cette récidive et la qualifiant de prévarication criminelle, envoya aussitôt un de ses membres à Trévillers en quahté de commissaire, avec ordre de relâcher immédiatement les deux détenus et de faire procéder à l'enterrement.
IV. Mais l'abaissement des fonctions du clergé constitutionnel à une sorte de domesticité publique et toute passive fut encore plus sensible à l'égard des mariages. La loi civile, faite pour les citoyens de tous les cultes et surtout pour les citoyens sans culte , venait d'introduire dans la formation des alliances et dans leur rupture par le divorce, une latitude qui se trouvait en parfaite harmonie avec certaines sectes ; mais le clergé schismatique du Doubs était resté généralement fidèle sur ce point à la morale catholique, plus sévère. Persuadé que chacun restait libre d'accepter ou de refuser, suivant ses opinions religieuses, des facihtés que la loi offrait à tous sans les imposer à personne, il continua à subordonner la réception du sacrement et de la bénédiction nuptiale aux anciennes conditions fixées par l'Eglise, et à n'y admettre ni les parents au degré prohibé, ni les ecclésiastiques, ni les époux divorcés. Pour s'assurer que les nouveaux conjoints qui jugeaient encore à propos de passer du bureau de la mairie au pied de l'autel étaient admissibles au sacrement, les nouveaux évêques avaient décidé qu'indépendamment de la publication civile, des annonces spéciales continueraient à avoir lieu dans les assemblées religieuses. Cette mesure si naturelle et si inoffensive fut cependant considérée par les autorités jacobines comme un attentat à la loi et à la liberté des citoyens. Le 31 décembre, la municipalilé de Iksançon déclara « que le clergé était obligé d'administrer le, sacrement à quiconque le demandait ai)rès avoir rempli l«^s seules
iiditions légales ; qu'elle voulait bien ajourner toute pour- III. 35
suite contre les curés de la ville dénoncés par Couchery, procureur de la commune, pour des contraventions de ce genre; mais que, pour mettre dans tout leur tort ces fonctionnaires et les instruire de leur devoir, Couchery adresserait k tous les curés, ainsi qu'aux membres du conseil épiscopal, une circulaire qui les rappellerait dans les bornes de leurs fonctions. »
Le jeune magistrat, convaincu sans doute que lorsqu'on avait de bons conseils à donner, on ne pouvait étendre la voix trop loin, adressa, le 1" janvier, la lettre suivante, non-seulement aux curés de Besançon, mais encore à tout le clergé constitutionnel de la république.
« Le corps municipal a appris avec une grande surprise que des curés constitutionnels usurpaient des pouvoirs que la loi n'accorde qu'aux officiers civils, et mettaient des entraves aux mariages des citoyens , soit en exigeant qu'ils fissent publier leurs bans dans les églises paroissiales , soit en leur demandant des dispenses, lorsqu'ils ne voulaient pas qu'on eu fît les trois proclamations prescrites par les évêques. Dans le nouveau corps politique, vous n'êtes plus que de simples citoyens, et les magistrats du peuple doivent réprimer fortement ces violations de la loi. Si le clergé actuel veut survivre à la constitution qui l'a établi, il doit se réduire à des fonctions purement spirituelles et prêcher autant qu'il le pourra l'accord des principes de l'Evangile avec ceux delà liberté. Ce n'est pas en suivant l'ancien système de ceux que vous avez remplacés, en tenant à des usages que la loi a détruits ou à des droits qu'elle a attribués à d'autres fonctionnaires pubhcs , que vous rassurerez les républicains qui croient que votre existence est incompatible avec la constitution qu'on va donner à la France. Les officiers publics pris dans le sein du corps municipal ont seuls le pouvoir de publier les bans; vouloir le leur disputer ou l'exercer concurremment avec eux, c'est entrer en révolte ouverte contre la loi. Vous connaissez dans ces circonstances le devoir des magistrats, c'est d'anéantir tous ceux qui s'isolent de la société, opposant des prétentions particuhères à des lois consenties par la majorité de la nation , ceux qui voudraient
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empoisonner l'esprit public des préjugés d'une corporation quelconque. La même Révolution qui a détruit le corps redoutable du clergé, qui lui a ôté le hochet des indulgences et les torches du fanatisme, dispersera facilement tous ces prêtres qui n'ont feint de se soumettre à la loi que pour se fortifier contre elle, de la crédulité des hommes et de leur ignorance superstitieuse. Oubliez que vous êtes les enfants du préjugé pour devenir les apôtres delà hberté, qui est le seul évangile qui convienne aux nations. — J.-B. Couchery. »
Pour constater la situation rehgieuse de leurs adeptes, les évêques constitutionnels avaient décidé que des registres de baptêmes, mariages, etc., continueraient à être tenus par les curés, et que des extraits en seraient délivrés aux fidèles qui en auraient besoin. La municipahté de Besançon vit encore dans cette mesure, toute rehgieuse, toute d'ordre intérieur, visiblement indispensable pour l'administration des sacrements et la disciphne ou l'existence même d'une association quelconque, un nouvel attentat contre les lois relatives à l'état civil ; et elle déclara, le 24 janvier, que la loi ayant interdit au clergé de tenir de pareils registres, une nouvelle circulaire du procureur de la commune rappellerait encore sur ce point les curés à leur devoir.
Presqu'au même moment, le conseil des ministres nommé par la Convention adressait à l'épiscopat constitutionnel une circulaire dictée par le même oubli de tous les principes. (( Les prêtres, disaient les organes du gouvernement, n'ont pas plus le droit d'assujettir à la formule d'un procès-verbal les cérémonies de baptême et de mariage que celles de la pénitence et de tous les autres sacrements. Ce serait enchaîner la hberté des citoyens que de soumettre leurs actes religieux à cette formule Toute inscription, toute publication, ordonnées par les évêques et faites par les curés, sont une insurrection contre la loi, qu'ils ont juré de défendre et de maintenir. Au nom de la nation, le conseil exécutif fait défense à tous les évoques de la république d'ordonner aux curés, et à ceux-ci de dresser, sous quelque prétexte que ce soit, des actes de baptême et autres, comme aussi d'exiger, avant de donner la bénédiction nuptiale, des conditions que
la loi ne commande pas ; enjoint également à tous les évoques qui, dans leurs mandements, se sont écartés de ces principes, de les retirer sur-le-champ, et défend à tous les ecclésiastiques de les mettre à exécution, sous peine d'être poursuivis; recommande aux corps administratifs de veiller à l'exécution de la présente proclamation , de la faire imprimer, afficher et notifier à tous les curés. — Garât, Clavière, Lebrun, Monge. )) Ce document, daté du 2^2 janvier et signé par quatre voltairiens, quatre hommes de lettres, dont deux devinrent comtes de l'empire et les deux autres périrent victimes de la Terreur, est l'un des derniers monuments des hbertés gallicanes et les clôt dignement.
La loi qui avait interdit le costume ecclésiastique au mépris de toute liberté, avait eu évidemment pour but de faire tomber le respect qui s'attachait aux insignes du sacerdoce. Cette mesure odieuse avait blessé d'une manière sensible les constitutionnels de bonne foi , et elle fut d'abord exécutée avec ménagement ; mais lorsque les jacobins virent tout trembler autour d'eux, ils furent sans pitié pour leurs amis comme pour leurs ennemis. Le 7 mars, ils se plaignirent à la municipahté de Besançon de ce que plusieurs prêtres s'autorisaient d'une permission du département pour conserver encore la soutane. La municipalité envoya aussitôt Robert et Monnot au département, pour lui demander si cette permission était réelle. Le département, qui n'avait pu se permettre à cet égard qu'une tolérance silencieuse et en avait probablement usé, affirma qu'il n'avait jamais délivré -aucune permission, la loi n'en permettant aucune, et les derniers vestiges du costume ecclésiastique disparurent à Besançon.
Les rédacteurs de la Vedette voulaient qu'on allât encore plus loin, et que tout vêtement noir, quelle qu'en fut la forme, fût interdit aux prêtres, comme rappelant encore trop la gravité et la dignité de leur état. « Croiriez-vous, disaientils le 6 novembre 479^, que les prêtres, les ursulines et autres, d'Ornans, sont encore enjaquetés? Quel idiotisme I Quelques personnes ont Tair de se scandaUser de voir nos prêtres de Besançon sous des habits et des gilets de diverses couleurs. On voudrait donc interdire à des hommes sensés
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le droit de s'habiller à leur fantaisie ? D'ailleurs , la loi qui interdit tout costume particulier serait illusoire, si on laissait aux prêtres une couleur privilégiée; ce serait un signe de ralliement pour les malintentionnés. »
V. Un scandale bien plus douloureux allait frapper l'église constitutionnelle du Doubs. Parmi les bénédictins livrés à l'enseignement, au prieuré de Saint-Ferjeux, au moment de la Révolution , se trouvait un jeune religieux nommé Jean Mougin. Son confrère, dom Royde, devenu curé constitutionnel de la paroisse de Saint-Ferjeux après la dispersion des moines, le recommandant au district, écrivait le 3 octobre 1792 : (( Il a donné constamment des preuves non équivoques de son patriotisme ; il est approuvé par l'évêque pour me seconder dans la paroisse, et il a bâti une maison à Saint Ferj eux pour se consacrer à l'enseignement de la jeunesse dans les vrais principes de la république française. )> Le district, conformément à la demande de dom Royde, décida que le jeune moine serait assimilé aux vicaires et recevrait sa pension d'avance, ce qui était le but de la pétition.
Quels étaient ces principes dans lesquels le vicaire de Saint-Ferjeux se disposait à élever la jeunesse? Il ne tarda pas à les dévoiler en faisant publier ses bans de mariage à la mairie de Besançon. La Vedette annonça cette nouvelle le d9 février, avec une véritable explosion de joie : « Un prêtre va se marier!... Grand bruit parmi ceux qui préfèrent la corruption du célibat ou les tourments de la continence aux plaisirs légitimes. Salut et fraternité au nouveau citoyen que la raison vient d'arracher .au préjugé qui flétrissait son existence. Il doit s'attendre à se voir désapprouvé par tous les sots qui ont encore sur les yeux le bandeau de la superstition. Pour nous, rien ne nous paraît plus utile, plus néceslire, que le mariage des prêtres. C'est le moyen de rendre à [d société tous ces hommes qui n'y tenaient que par les préjugés de l'ignorance. Si l'on veut que le clergé ne dévore pas entièrement notre nouveau corps politique, qu'il ne corrompe pas nos mœurs, qu'il n'allume p;is les feux de la dis- < orde, il faut l'intéresser au bonheur de la société par les ' ntiments qui y attachent les autres citoyens. »
Cette nouvelle causa une douloureuse émotion au sein de l'église constitutionnelle de Besançon. Les prêtres et les fidèles s'en montrèrent telleuient irrités ou consternés, que pour changer le cours de l'opinion publique , Briot crut devoir proposer, par l'organe de la Vedette, des conférences solennelles où il s'engageait à défendre publiquement les propositions suivantes : « Le célibat est contraire à la nature, à l'ordre social et à la religion. Les prêtres catholiques peuvent se marier sans blesser leur doctrine. L'année dernière, ajoutait-il, lorsque je provoquai les prêtres réfractaires à discuter publiquement avec moi la constitution civile du clergé , les prêtres patriotes applaudirent à ma démarche et accusèrent leurs antagonistes de lâcheté. L'assentiment qu'ils me donnèrent alors les obhge aujourd'hui à accepter le défi que je leur porte. »
Le défi ne fut point relevé, et le conseil épiscopal, chargé du maintien de la disciphne, après un éclair de courage de la part de quelques-uns de ses membres, se montra lui-même partagé entre la faiblesse et la comphcité. Afin que le scandale fût bien complet, il avait été décidé que l' ex-bénédictin et sa compagne ne se borneraient pas à la consécration off*erte par l'officier civil, mais qu'ils se marieraient avec toutes les cérémonies de l'Eglise, et il s'était trouvé, dans la personne de MelchiorProudhon, vicaire de Sainte-iMadeleine, un prêtre encore plus éhonté que ce moine , qui avait consenti à lui donner la bénédiction nuptiale. Le conseil épiscopal en ayant été informé, s'assembla pour délibérer s'il n'y avait pas heu de suspendre les pouvoirs ecclésiastiques deProudhon; mais comme plusieurs des membres du conseil songeaient déjà à suivre , pour leur propre compte , la route ouverte par dom Mougin, non-seulement la question resta en baUottage, mais les débats assez vifs qui s'étaient élevés entre les vicaires épiscopaux à cette occasion furent rapportés de point en point à la municipalité et au club.
Ces deux autorités eurent aussitôt recours aux moyens d'intimidation pour fermer la bouche aux récalcitrants. La municipalité décida, le 26 février, qu'elle refuserait tout certificat de civisme, c'est-à-dire tout traitement, aux vicaires
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généraux, jusqu'à ce qu'ils eussent donné un avis favorable au mariage des prêtres. Elle ordonna en même temps au procureur de la commune de poursuivre les ecclésiastiques qui oseraient s'opposer. à rexecution d'une loi, quelle quelle fût. La Société populaire, allant encore plus loin, adressa à la Convention une requête pour demander la suppression immédiate des conseils épiscopaux. « Il faut convenir, disait la Vedette^ en se réjouissant de toutes ces mesures, que les conseils d'évêque sont trop payés pour faire d'aussi mauvaise besogne. »
La Vedette avait annoncé que le conseil épiscopal avait chargé l'abbé Tournier, l'un de ses membres , de faire, au nom du clergé constitutionnel, l'apologie du célibat des prêtres ; mais il n'est resté aucune trace de cette plaidoirie , à laquelle les menaces trop sérieuses de la municipalité firent sans doute renoncer.
Le journal de Tabbé Dormoy décrit en ces termes l'espèce d'apothéose dont fut entouré ce premier mariage de prêtre: « La municipalité de Besançon, pour rendre hommage au courage du prêtre qui le premier a osé, en se mariant, montrer qu'il était homme comme nous, a assisté lundi dernier, tout entière et décorée de ses écharpes, au contrat de mariage du ci-devant bénédictin Mougin. Cette cérémonie a attiré un grand concours de peuple, et notre maire (Marreher, ex-chanoine) a prononcé un discours très philosophique, relatif à la circonstance. Les applaudissements des tribunes ont prouvé que le peuple était vraiment à la hauteur de la république. Au moment du mariage, la Société populaire était assemblée. 11 fut décidé que six membres iraient féliciter les époux au nom des amis de la liberté. C'est le prêtre Monnet (directeur du séminaire) qui, après les avoir complimentés, leur a donné le baiser fraternel. Les nouveaux époux furent ensuite accompagnés par plusieurs officiers municipaux jusque dans le sein de la Société, où ils furent reçus avec la plus vive allégresse. »
La joie de l'abbé Dormoy en particulier était si grande, que la Vedette ne lui sulfisant pas pour l'exprimer tout en-
' re, il s'empressa d'en verser ainsi le trop-plein dans le
sein de son évêque : o La commune a suspendu les certificats de civisme aux vicaires épiscopaux jusqu'à ce qu'ils aient émis leurs vœux sur le mariage des prêtres. En voilà plus d'un qui ira planter ses choux. Millot n'aura point de certificat de civisme, Tournier s'en passera aussi, et peutêtre Bullet. Briot a jeté le gant aux prêtres constitutionnels relativement au célibat. Roy et Tournier sont dénoncés à Faccusateur public, pour avoir dit qu'ils suspendraient Proudhon s'il mariait dom Mougin. Je crois Roy innocent, mais le verbeux Tournier, le plus chaste et le plus tempérant des prêtres, n'aura pu retenir sa sainte colère. Heureusement qu'il est de notoriété publique que Tournier n'a jamais laissé son manteau entre les mains d'une femme, mais que le contraire a eu lieu plus d'une fois, à ce que dit la
chronique scandaleuse 11 faut que je compte beaucoup
sur votre philosophie pour exprimer mon opinion d'une manière aussi franche. Le père Saunier vous embrasse. )>
La nouvelle du mariage d'un prêtre à Besançon dut réjouir singuhèrement aussi le club de Pontarher, car, dès le 7 janvier, le juge Violand y avait prononcé, au milieu des applaudissements, un discours sur les moyens de détruire le fanatisme, où il concluait à ce qu'il fût demandé à la Convention de décréter qu'aucun prêtre ne pourrait être élu curé sans être marié. Non-seulement cette motion avait été adoptée, mais on avait voté l'impression du discours de Violand, et un des membres du club, le libraire Faivre, s'était chargé d'en payer les frais.
Les jacobins eurent encore à cette époque une autre satisfaction du même ordre, quoique de moindre importance. Une rehgieuse nommée Graisely, retirée à Damprichard , se maria avec un habitant du Porentruy. Elle voulut aussi recevoir la bénédiction nuptiale, et requit le desservant constitutionnel de se préparer à la lui donner. Celui-ci ayant refusé et soumis son refus à l'appréciation du district de Saint- Hippolyte, le procureur syndic lui répondit le 9 février : (( J'ai l'honneur de vous observer que votre état ne permet pas de gêner en nulle manière la libre volonté de l'homme. Si la citoyenne Graisely se présente à vous pour recevoir, en
face de l'Eglise catholique, la bénédiction nuptiale, il est indubitable que vous êtes astreint à la lui donner, sans vous embarrasser si elle a été religieuse ou non ; cela doit vous être étranger, et vous devez satisfaire à la dévotion de ceux qui exercent votre culte, sans entrer dans le genre de vie qu'ils ont tenu ou embrassé antérieurement. Dès qu'il n'y a aucun empêchement prescrit par la loi civile, tout le restant doit vous être inconnu. »
Le district ayant demandé au département pour la nouvelle épouse lin passe-port qui lui permît de se rendre dans le pays de son mari, le procureur général répondit aussitôt : (( Le département a vu avec trop de plaisir le motif de la citoyenne Graisely, pour ne pas lui accorder le passe-port qu'elle sollicite; vous le trouverez ci-joint, bien en règle. Quant à savoir si elle sera payée de sa pension de rebgieuse, en habitant dans le Porentruy, la question sera bientôt décidée par la réunion de cette république à la nôtre. »
VL Le mariage n'était pas le seul moyen exploité par les jacobins pour se débarrasser des derniers prêtres ; le recrutement forcé pour les armées leur fournissait encore une précieuse ressource. Le bonheur de transformer les curés en grenadiers leur faisait même oubher complètement que l'état militaire était voué, comme l'état sacerdotal, à l'abominable célibat ; il est vrai que c'était avec l'engagement volontaire de moins et la licence de plus. La Feuille hebdomadaire disait, le Lo mars : « A propos de la nouvelle levée, ce qui nous fait le plus de plaisir, c'est de voir nos prêtres constitutionnels forcés d'y concourir. Nous pensons que les habitants des campagnes ne seront pas assez simples pour les exempter. Comme un ministre d'un culte aussi sacré que le nôtre aura bonne tournure, couvert d'un mousquet, d'une giberne et de tout l'appareil guerrier ! Quoi qu'en disent les fanatiques, tout ceci produira le meilleur eflèt possible. Nous savons qu'une douzaine de jeunes prêtres de cette ville ont fait le complot de partir ensemble. Pauvres béates, qu'allez-vous devenir?» Plusieurs prêtnîs constitutionnels tombèrent au sort et furent réduits à prendre le chemin des casernes. Le vicaire Jeune , d'Ornans , s'était trouvé déjà
compris dans la dernière levée de 1792 et était à l'armée da Rhin. La commune et le département l'avaient en vain réclamé à ses chefs, au mois de décembre ; car, deux mois après, il correspondait avec le club d'Ornans, en qualité de secrétaire du club de Porentruy, où résidait sa compagnie.
Vil. Les accusations, les menaces, les invectives de toute sorte, dont la presse révolutionnaire n'avait cessé d'accabler les prêtres fidèles, jusqu'au moment de leur déportation, commençaient maintenant à tomber sur le clergé constitutionnel avec la même violence. On avait jeté complètement de côté ce masque pieux , ces formules de retour à Vancienne discipline^ aux institutions de la primitive Eglise, aux vertus des temps apostoliques^ qui ne pouvaient plus tromper personne. La constitution civile du clergé elle-même était honnie et dénoncée comme une œuvre du royaUsme et du préjugé, devenue un obstacle au progrès, après avoir pu être un moyen de transition et un instrument utile. Les constitutionnels, à leur tour, commençaient à partager avec leurs victimes l'odieuse qualification de fanatiques, a Quand est-ce que les prêtres ne nous occuperont plus? s'écriait déjà la Vedette le 6 novembre 1792; ce sera lorsqu'on les aura tous réduits à ce qu'ils doivent être, c'est-à-dire à des fonctionnaires salariés par ceux qui voudront se servir de leur ministère. » Le d" janvier, le même journal demandait qu'on épurât le nouveau clergé par de nombreuses destitutions. (( On ne verrait plus en place, ajoutait-il, ces prêtres qui mangent à deux râteliers, qui blasphèment chaque jour contre la nation qui les nourrit grassement, et en se disant patriotes, travaillent sourdement contre la répubhque. On serait débarrassé de ces parasites. »
Le 8 mars, la Vedette disait encore : « La liberté de conscience ne serait pas entière si un culte quelconque était salarié par l'Etat. Les paysans américains rient quand on leur dit qu'en France on se confesse. L'Assemblée constituante avait chargé le peuple français de payer annuellement soixante-dix sept millions pour des confesseurs assermentés, et environ soixante-six milhons pour des confesseurs insermentés. C'était un des grands scandales de notre prétendue
constitution. Mais comptez que tout cela va cesser. Les mandements fanatiques de ces évêques à la constitution^ le despotisme dont ils s'entourent dans leurs diocèses, le mépris qu'ils cherchent à inspirer au peuple pour la loi du divorce, l'horreur qu'ils témoignent pour le mariage des prêtres, voilà des torts que la nation ne peut ni oublier ni tolérer. Tous ces désordres nécessitent un nouvel ordre de choses. — Il y a longtemps, s'écriait le même jour la Feuille hebdomadaii^e^ qu'on a dit une grande vérité : c'est que les prêtres constitutionnels ne valent pas mieux que les autres, mais nous les surveillerons et nous ne les épargnerons pas. Nous ne louerons pas ceux qui obéissent aux lois, ils ne font que leur devoir, et nous poursuivrons les autres jusqu'à la mort. Il vaudrait mieux ne point avoir de prêtres, que d'avoir des tigres qui nous déchirent. »
Et comme si elle n'avait pas exprimé assez clairement la pensée de son parti, la même feuille pubUait le 15 mars ce nouvel avertissement, où l'insulte et l'outrage étaient prodigués à pleines mains: « Aux prêtres insermentés et assermentés. Nous savons fort bien. Messieurs et citoyens, que vous serez très scandahsés de recevoir à "la même adresse une lettre commune. Mais si vous n'êtes pas plus les uns que les autres à la hauteur de la Révolution ; si tous les vices qu'on a reprochés à l'ancien clergé se trouvent dans le nouveau ; si vous vous opposez à ce que deux époux, malheureux de vivre ensemble, puissent trouver la paix et le bonheur dans un second engagement aussi sacré que le premier ; si vous appelez la vengeance du ciel et la colère des sots sur ceux de vos confrères qui ont la bonne foi de légitimer publiquement et sous la sauvegarde des lois , une union que vous tous, tant que vous êtes, vous av«z contractée momentanément, et pas tous à l'ombre du mystère; si vous retardez également la marche de l'esprit humain ; si vous mettez le bigotisme et l'hypocrisie des prêtres du x" siècle à la place du sens commun et de la morale universelle ; si vous êtes, les uns comme les autres, fanatiques, insolents, perturbateurs..., que voulez-vous, prêtres insermcnet assermentés, il faut bien vous accoupler ensemble I
Mariez-vous pour faire cesser le scandale de vos mœurs^ soyez pères pour ne pins être égoïstes, aimez votre prochain, c'est-à-dire la république, par dessus toute chose, et alors vous mériterez l'estime de vos concitoyens. »
Ces sentiments, les seuls qui fussent en possession de s'exprimer publiquement à cette époque, étaient pourtant ceux d'un très petit nombre d'esprits égarés ou pervers. La généralité des habitants des villes en gémissait ; celle des campagnes n'y comprenait absolument rien.
VIII. A côté de ces attaques générales contre le clergé constitutionnel, d'autres étaient particulièrement dirigées contre quelques-uns de ses membres. On ne sait, en vérité, s'il faut ranger parmi ceux ci le prêtre J. Monnin, deFilain, desservant de Chaux-lez-Glerval , que neuf jacobins du canton, au nombre desquels étaient les trois intrus Goguillot, Guillot et Dufay, dénoncèrent, le 27 décembre, « comme ne cessant de machiner contre la Révolution et les lois, de démentir par ses conseils fanatiques les serments qu'il avait prêtés, et de détourner, par ses avis incendiaires, les citoyens de Chaux, Glerval, Anteuil et Saint-Georges, d'assister aux offices des curés patriotes. »
Ce prêtre était âgé de soixante-cinq ans et accablé d'infirmités. Grâce à sa maladie, en restant au lit ou en partant pour les eaux thermales à propos , il était parvenu à se maintenir dans sa petite desserte de Chaux, sans autre bagage constitutionnel qu'un premier serment restrictif et le serment de liberté et égalité. Comme il était aimé de ses paroissiens, on s'arrangea pour le garder, en 1792, lorsque les prêtres fidèles durent s'expatrier. Peut-être eut-il à cette époque la faiblesse de faire quelque démarche auprès de M. Seguia pour simuler un attachement qu'il n'avait pas; on serait porté à le croire, d'après sa conduite ultérieure, si étrangement mélangée de courage et de défection, qu'elle semble trahir une tête dérangée. Quoi qu'il en soit, ses dénonciateurs n'avaient rien ménagé pour obtenir contre lui un arrêt de bannissement; mais le district et le département déclarèrent que la loi de déportation ne lui était pas apphcahle, et il fallut se borner à le traduire devant le juge de paix.
Celui-ci procéda, les 23, 24, 25 janvier, à une enquête à la suite de laquelle il lança un mandat d'arrêt contre le desservant de Chaux, comme prévenu d'avoir, par abus de ses fonctions, provoqué les citoyens à désobéir à la loi et aux autorités légitimes. L'inculpé fut transféré le P"" février dans la prison de Baume, interrogé le lendemain par le juge Compagny, et traduit le 4 février devant le jury d'accusation. Le juge Fauconnet, directeur de ce jury, exposa « qu'il résultait de l'enquête, que le prêtre Monnin, soit en conversation particulière, soit par un abus révoltant du tribunal de la pénitence, avait dissuadé les citoyens confiés à ses soins et même d'autres, d'assister aux offices des prêtres constitutionnels et de recevoir les sacrements de leurs mains, se permettant de dire que les messes qu'ils célébraient ne valaient rien et pas plus que si un bouc les disait ; que la constitution attaquait directement les dogmes de la religion ; que les évêques nommés par le peuple n'avaient aucun pouvoir, et que les prêtres envoyés par lui n'en avaient pas davantage. Enfin, il avait dit publiquement qu'il était indifférent d'avoir un prêtre inconstitutionnel ou autre, et qu'il paierait celui que ses paroissiens voudraient prendre en son absence. » Le vieux prêtre répliqua, dans un mémoire justificatif, « que les témoins avaient abusé du secret de la confession pour le calomnier ; que plusieurs d'entre eux étaient de ceux qui avaient dévasté sa maison pendant que ses infirmités le retenaient aux eaux de Bourbonne ; qu'il était prêtre assermenté , et qu'évidemment il n'avait pas pu parler des prêtres constitutionnels comme on Ten accusait. » Le jury accueillit ses moyens de défense et le déclara innocent ; mais la haine des intrus du voisinage ne tarda pas à le ramener dans les prisons.
Le 8 janvier, la Vedetie dénonça le curé et le juge de paix de Recologne, pour avoir harangué les habitants sur la loi du divorce et s'être fait autoriser à écrire en leur nom à la Convention contre cette loi. Le 5 mars, la municipalité de Besançon refusa à l'abbé J.-Jac. Bourgeois, vicaire de Saint-F*ierre, le certificat de civisme qui lui était nécessaire pour continuer ses fonctions. La Feuille hebdomadaire en exposait ainsi les
motifs : a Ce prêtre était connu depuis longtemps par ses opinions fanatiques et sa résistance aux lois. 11 ne fréquentait plus la Société populaire et refusait de se soumettre à l'abolition de son costume. Plusieurs fois il a développé son opinion sur le divorce avec une hardiesse qui ne décelait que trop ses principes anti-constitutionnels ; il a publiquement censuré la conduite du prêtre Jean Mougin, qui venait de se livrer aux plus doux penchants de la nature et qui avait eu le courage de mépriser l'opinion des fanatiques sur le mariage des prêtres. Ces motifs ont été développés avec vigueur par Couchery au sein du conseil général. »
Mais des circonstances bien moins graves donnaient lieu aux autorités jacobines de faire éclater toute leur malveillance à l'égard du nouveau clergé. Il existait dans la plupart des paroisses un très ancien usage. Aux cinq fêtes principales de l'année, chaque chef de famille donnait à son curé une légère offrande, un liard ordinairement. Beaucoup d'honnêtes campagnards tenaient par habitude à ce vieil usage , qui ne les gênait guère, et lorsque l'abbé Deleschaux, intrus à Villers-sous-Montrond, voulut le faire cesser comme étant opposé à la loi qui supprimait le casuel, ses paroissiens insistèrent tellement que, pour ne pas leur causer du scandale ou de la peine, il les laissa faire, sans y attacher plus d'importance que la somme n'en comportait. Dénoncé pour ce fait, il eut à subir de la part du district d'Ornans les plus sanglants reproches, et fut traité de mercenaire qui ne cherchait qu'à s'engraisser de la substance de ses ouailles. « La loi, disait le district, vous prescrit le désintéressement en vous défendant de recevoir un casuel quelconque, nous vous envoyons cette loi, et nous espérons que vous ne nous forcerez pas, par de nouvelles prévarications, à vous faire poursuivre par les tribunaux et à vous faire perdre votre place. »
IX. Abandonné, poursuivi même par ses anciens protecteurs et ses maîtres, le clergé constitutionnel se trouvait, d'un autre côté, en butte à la haine et au mépris des cathohques fidèles, et, entre cette double hostilité, il commençait à expier durement sa faiblesse ou son erreur. Aussi plus
d'un découragement commençait-il à se manifester. Le capucin Leclerc, desservant de Glay et de Saint-Georges, écrivit le 10 octobre au département qu'il croirait voler la nation en continuant à recevoir un salaire pour la desserte d'une paroisse dont les deux tiers allaient entendre la messe et recevoir les sacrements ailleurs; et qu'il allait offrir ses services dans une contrée où les calomnies des malveillants n'auraient pas le même empire. Le 15 janvier, l'intrus du Lac-ou-Villers, M. Joly, ex-chanoine de Tliann, quitta également le Doubs, parce que le département avait refusé de s'occuper de lui faire payer l'arriéré de sa pension. Le 40 février, le P. Mairot, grand carme, appelé à la cure du Bizot, répondit que son âge et ses infirmités ne lui permettaient pas d'accepter.
X. L'ermite Allemandet, envoyé à Soulce en qualité de desservant provisoire, exposait ainsi le 17 février au procureur général l'accueil qu'il y avait reçu : « Je me suis rendu, selon vos ordres, à Soulce avec ma sœur et mes meubles ; mais je n'y ai pas plus tôt été que les officiers municipaux assemblés m'ont refusé tranchément d'entreposer mes meubles au presbytère, en protestant qu'il n'y entrerait point d'autres meubles que ceux du curé qui avait été nommé par les électeurs, et que, s'il ne venait pas, on s'en passerait aussi facilement qu'on l'avait fait jusqu'à ce jour. J'ai donc été obligé de rétrograder avec ma voiture et ma sœur à Saint-Hippolyte , où je les ai entreposés chez un particulier, ce qui m'a causé beaucoup de frais. » Le procureur général écrivit aussitôt au district de faire installer de gré ou de force le citoyen Allemandet au presbytère de Soulce, et d'informer sur la conduite des officiers municipaux. Le district les assigna à comparaître dans les vingt-quatre heures pour rendre compte de leur opposition.
Le capucin Aymonin, non moins malheureux à la Villedieu, continuait à fatiguer tous les corps administratifs de ses perpétuelles lamentations. Le 30 décembre, il adressa au ministre de Tintéricur un long mémoire contenant tout le détail de ses infortunes. «Elu à la cure de la Villedieu au mois
de septembre 1791 et repoussé une première fois par la municipalité, je n'ai pu, disait-il, être installé que le 2 octobre, grâce au concours des volontaires cantonnés au Valdabon. L' ex-curé, soutenu par toute la commune, hommes, femmes, enfants, à l'exception de trois ménages patriotes, avait refusé d'évacuer la cure ; forcé de le faire, il se contenta de transporter ses meubles dans différentes maisons du village où ils sont encore, et pour se soustraire à la loi contre les émigrés, il a imaginé de faire à sa servante, Anne-Claude Poulin, une vente notariée de ses biens meubles et immeubles. A peine ai-je eu pris possession de la cure, que j'ai éprouvé tous les mauvais traitements, les insultes, que la rage, le désespoir d'un prêtre ambitieux et intéressé pouvaient suggérer à des imbéciles fanatisés et qu'on faisait probablement boire d'ailleurs. Rien de plus horrible que les couleurs sous lesquelles le ci-devant curé s'efforçait de peindre la constitution et les prêtres assermentés. Loin de forcer cet antechrist anticipé à s'éloigner à trois heues de la Villedieu, conformément à l'arrêté départemental du 27 août, le peuple, la municipalité, tout favorisait la persistance de son séjour dans la paroisse. Conduit à Ornans par des volontaires, il revint deux jours après , accompagné d'une troupe de satellites menaçant, jurant, blasphémant, et précédés de tambours et de violons.
» De combien d'insultes, de hurlements, les patriotes, ma sœur et moi, n'avons-nous pas été rassasiés! Le jour de ma mise en possession était fait pour rebuter les plus intrépides. Le lendemain, le maire et le procureur de la commune vinrent avec une troupe de femmes dans l'auberge où j'étais logé, pour m'invectiver. Le 12 octobre, la porte du presbytère fut couverte d'ordures. Le 14, la municipahté vint encore m'invectiver et m' arracher les clefs de l'éghse, pour que l'ancien curé pût célébrer la messe. J'ai été forcé de faire sept à huit enterrements sans cérémonies ni prières. Lorsque je demandais le concours du maître d'école, on me répondait : Va te faire f..tre, b..gre d'intrus, on portera le diable et non la croix à tes enterrements, car tu mets les morts en enfer. Les uns apportaient les cadavres à l'éghse et les y lais-
saient, les autres les jetaient dans la fosse et de là s'enfuyaient en hurlant, en me criant mille abominations. Pendant un an nous avons été vexés, hués, chansonnés. Ma sœur et les trois femmes patriotes n'osaient presque aller à la fontaine ; bien des fois on a menacé de les jeter dedans. Pendant neuf ou dix mois, les aristocrates du Yaldahon et autres villages voisins sont venus chaque dimanche s'attrouper à la Yilledieu, d'où l'ancien curé les emmenait à Epenouse entendre sa bonne messe. Ils venaient m'insulter jusque dans l'église et rempUssaient de fiente les confessionnaux, les bénitiers et jusqu'à l'encensoir. On a enlevé les cierges et les marbres des autels, les linges de la sacristie, la pyxide des saintes huiles et tous les registres de l'éghse. On a plusieurs fois brisé les fenêtres du presbytère et secoué violemment les portes pendant la nuit. Enfin, frappé plusieurs fois à coups de bâton, j'ai été obhgé d'abandonner ma cure pour chercher un asile chez le curé de Vercel et j'y ai demeuré deux mois et demi. La municipalité refuse de payer le traitement du clerc, parce que c'est moi seul qui ai fait marché avec lui, par ordre du département.
» Les habitants, en entrant dans le projet de fédération fanatique, se sont coaHsés avec les ennemis de l'extérieur. Plusieurs sont impliqués dans le refus du tirage. La loi qui ordonne le renouvellement des municipahtés n'a pas été plus respectée ; ils n'ont réélu que des aristocrates. Tout cela considéré, je vous prie de faire exclure pour douze ans de l'exercice des droits de citoyen les aristo-fanatiques de la Villedieu et de faire fermer leur église pour autaut d'années; moyennant quoi je ferai ma démission. »
Le ministre Roland écrivit, le 10 janvier, au département de vérifier les faits et de prendre les mesures les plus promptes ♦'t les plus efficaces pour ramener la nmnicipalité de la Yilledieu à son devoir et faire respecter le plaignant* Mais le département, déjà fatigué des mômes réclamations, fut peu -itisfait de les voir portées jusqu'au ministre et n'y trouva, -elon toute apparence, qu'un motif de plus de ne point s'en Mcciiper.
Un autre prêtre, que ses antécédents fâcheu.v auriicut dû III. 30
engager à rester dans l'ombre et le silence, si le bon sens n'avait continué à lui faire défaut, Oudot-Guerrissot, devenu l'un des chefs du club de Jougne, remplissait le canton de ses plaintes. Un de ses voisins, l'intrus des Hôpitaux , venait de reculer devant l'animadversion générale en se retirant dans le district de Baume. Les schismatiques des Hôpitaux, au nombre d'une quinzaine, ayant témoigné le désir que l'intrus de Jougne vînt les desservir, le district adressa à Oudot-Guerrissot une lettre dont le style onctueux et dévot commençait à devenir singulièrement rare sous la plume des administrateurs républicains. « Nous venons, disait-il , intéresser en faveur des Hôpitaux votre zèle et votre civisme. Nous pensons trop bien de vos vertus pour douter de votre empressement à leur rendre des services si essentiels, qui tiennent non-seulement au bonheur éternel, mais en préparent le destin par l'instruction, l'exemple et la pratique des devoirs de notre sainte rehgion. Nous écrivons au conseil épiscopal pour vous obtenir une feuille d'administration. »
Guerrissot fut médiocrement enchanté de ce surcroît de besogne ecclésiastique ; néanmoins, il se présenta le 20 janvier aux Hôpitaux, muni d'une lettre de Grappin, pour se faire installer à l'église par les deux municipalités. Au lieu des magistrats, il trouva quatorze jacobins des deux communes, au nombre desquels se trouvait un seul officier municipal, et qui composaient tout l'effectif de la secte. Ils lui déclarèrent qu'instruits des intentions sinistres de leurs municipalités, ils étaient venus pour entendre sa messe et recevoir son serment. Entraîné alors par son patriotisme, Oudot s'écria en levant les mains : <( Je veillerai sur le peuple qui m'est confié , je serai fidèle à la nation, je soutiendrai et défendrai la liberté et l'égaUté jusqu'à la dernière gotitte de mon sang, étant dans la disposition d'aller le répandre dans les armées, prochainement, si le besoin nous y appelle. »
L'assistance lui donna acte de ce serment plus que complet , et en dressa un procès-verbal , qu'Oudot adressa au département, en demandant, au nom du club, que les mu-
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nicipalités des Hôpitaux- Vieux et des Hôpitaux-Neufs fussent destituées, que les deux communes fussent réduites à une seule, et qu'on lui donnât pour administrateurs les quatorze jacobins qui avaient assisté à la messe. « Détruisez-nous ces conseils de fanatiques, disait Oudot en finissant, c'est le moyen de ramener les communes à la raison. Le district les protégeant, elles deviennent plus audacieuses, et les patriotes sont vilipendés. Le district ne nous rend pas justice ; il fait échouer nos pétitions et dénonciations. Les sansculottes gémissent depuis un mois. Nous nous mettons en quatre pour détromper les peuples et anéantir le fanatisme, tandis que le district paraît le soutenir. C'est pourquoi nous nous adressons directement à vous. »
Les administrateurs de Pontarlier n'avaient guère lieu de s'attendre à de pareils reproches ; mais en ce moment, les jacobins, à peu près débarrassés de leurs ennemis par l'exil ou la proscription, commençaient partout à tourner leur fureur contre eux-mêmes et à s'entre-déchirer. Cette double desserte lassa bien vite le zèle de Guerrissot ; et le 5 février, il fit demander au département, par le club de Jougne, qu'on lui envoyât un vicaire. La demande fut bien transmise surle-champ au conseil épiscopal ; mais comment envoyer des vicaires quand on manquait même de curés ? Oudot, mécontent, récrivit le 19 mars au département: « Vous avez promis à la société de Jougne que vous m'enverriez un vicaire, je l'attends tous les jours. Je suis seul, pour ainsi dire, dans le canton, car l'abbé Faivre, de la Longeville, va desservir dans le canton de Labergement. Je m'épuise en toute manière à courir dans les paroisses. Les assignats sont peu respectés sur nos frontières, et avec 1,200 livres, je m'endette et ne peux satisfaire aux injustices que le ci-devant parlement m'a causées par l'intrigue du ci-devant Trévil- 1ers, protecteur de la belle Hélène et des moines. 11 me semble que j'en fais plus que bien des curés à 2,000 livres de pension. Cela n'est pas juste, la nation ne l'entend point ainsi. — Votre concitoyen, vrai frère et ami sans-culotte. »
Parmi les autres intnis dont les doléances parvenaient .iiix oreilles fatiguées du département, on remarque celui
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de Foucherans, qui se plaignait à la fois, au mois de février, d'être troublé dans ses fonctions par ses paroissiens et de n'avoir point de maître d'école pour le seconder. Le département l'autorisa à prendre un aide aux frais de la commune, et écrivit à la municipalité pour lai recommander le maintien de l'ordre. L'intrus d'Abbans-Dessous , chargé de desservir Abbans-Dessus , ayant aussi réclamé un instituteur pour l'assister dans cette dernière commune, la municipalité s'engagea, avec beaucoup de malice et d'esprit, « à lui procurer un aide toutes les fois que son ministère serait réclamé par les habitants; » et le département déclara cette offre suffisante.
XL Cependant on continuait à nommer des curés constitutionnels. On procéda même , après le départ des prêtres déportés, à une remonte générale, pour laquelle on convoqua le ban et l' arrière-ban des mauvais moines. Dans le district de Besançon, les cures vacantes étaient celles de Dammartin, Fontain, Gonsans, Thise et la Vèze. Le 9 décembre, l'assemblée électorale du district de Baume, présidée par Vernier, intrus de Sancey, pourvut de curés les paroisses de Clerval, Montenois, Montussaint , Bretigney, Blussans, Bournois, Branne, Landresse et Saint-Georges. La plupart des élus furent de pauvres religieux sans force et sans talent , mais sans méchanceté. Un seul nom se détache de cette hste pâle et digne de pitié, c'est celui du terroriste Goguillot, de Flangebouche, frère de l'administrateur du département, élu pour Clerval.
L'abbé Jacques, curé de Villers-le-Sec avant et depuis la Révolution, fut appelé par les électeurs à la cure de Verne; mais les patriotes de cette commune s'étant élevés contre ce choix, le département adressa, le 26 décembre, une homéhe de haute dévotion à l'élu pour l'engager à renoncer à ses droits : a C'est à vous, disait-il, prêtre vertueux, à scruter votre conscience, afin de juger si le motif surnaturel de la plus grande gloire de Dieu est le seul qui vous engage à divorcer avec votre épouse pour vous attacher à une autre, et si les canons, que vous respectez, vous y autorisent. C'est à vous, sectateur de la charité chrétienne, à donner l'exemple
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de cette vertu ; elle est désintéressée et discède de ses droits en vue du ciel : Non est ambitiosa, non quœrit quœ sua sunt. C'est à vous, apôtre de l'Evangile , à calculer si la semence que vous jetterez dans une terre mal préparée à la recevoir de votre main, fructifiera et si elle ne sera point étouffée par les épines de la haine qui vous suivra partout. C'est à vous, ministre du Dieu de paix , à peser dans votre sagesse si la prévention, la répugnance, quoique mal fondées sans doute, que vos futures ouailles manifestent à votre égard, leur laisseront quelque confiance en leur pasteur ; si l'esprit de vengeance qui paraît les animer n'éclatera pas par quelques procédés injurieux contre vous, funestes au petit nombre de votre parti et peut-être assez graves pour enfanter des troubles,... etc. » Dans l'élan de son éloquence apostolique, le département oubliait que les mêmes considérations étaient applicables, et à bien plus forte raison, aux autres élus qu'on envoyait dans tant de paroisses restées fidèles, et où des répugnances bien autrement profondes, générales et respectables, les attendaient.
Le 18 novembre, les électeurs du district d'Ornans, réunis au nombre de trente-cinq , sous la présidence de Vuillier, Quirot, Vaite et autres chrétiens de môme force, élurent pour Flangebouche Goguillot, qui préféra rester à Clerval; pour Déservillers, Jeannoty, qui ne paraît pas avoir accepté ; pour Orchamps et Lods, les vicaires J.-B. Hugon et Crevât, qui desservaient déjà ces deux paroisses.
Dans le district de Pontarlier, le nombre des églises vacantes était si considérable, qu'il devint impossible même de penser à combler les vides. Comme on l'a vu plus haut (p. 1-24), on n'y comptait pas moins de trente-deux paroisses ou succursales complètement abandonnées, et pour remplir tous ces postes , il ne restait pas même un seul moine à mettre en réquisition.
Les élections n'étaient guère plus faciles dans le district de Saint- Ilippolyte. Les cures étaient vacantes à Bonnétage, Hizot, la (Irand'Combc-des-Hois, Saint-.Iulien, l'rovenchère, (ilèrc, Souice, Dainpjoux, Monlécheroux, Glay, Villars-lezlUamont, Seloncourt et Saint-Maurice. Le district ayant, con-
l'ormément à la loi, publié les noms de toutes ces communes, le pasteur Kilg, membre du département, qui venait de faire mettre les protestants en possession provisoire des presbytères abandonnés , dans les communes où ils formaient la majorité, c'est-à-dire àGlay, Villars, Saint-Maurice, Seloncourt et Montécheroux , réclama contre le projet d'élire de nouveaux curés pour ces communes. Le procureur syndic s'empressa de lui répondre qu'il pouvait être tranquille ; qu'on n'avait porté toutes les anciennes paroisses sur la liste que pour ne pas effrayer les catholiques constitutionnels; mais que le défaut de sujets pour remplir toutes les cures vacantes donnerait certainement satisfaction aux justes désirs des protestants.
Les électeurs du district se réunirent le 20 janvier, sous la présidence de Maillot, curé de Villars-sous-Ecot. Ce prêtre avait une passion malheureuse pour la httérature; il recherchait volontiers les occasions de parler en pubUc et de récolter de faciles applaudissements. Il ouvrit la session électorale parle discours suivant, où l'ironie se prolonge d'une manière un peu fatigante d'un bout à l'autre, mais qui peint assez bien Tétat des beaux-esprits révolutionnaires de notre contrée à ce moment où la religion ne tenait plus qu'à un fil.
(( J'avais cru jusqu'ici que les fanatiques répandus dans nos cantons étaient dans l'erreur; mais, après mûre réflexion, frappé de la solidité de leurs principes, de la sagesse de leurs procédés et du succès rapide de leur zèle, je reconnais aujourd'hui que c'est moi-même qui ai été dans l'illusion. Je crois donc devoir vous en avertir, en quahté de président de cette assemblée.
» Nos frères fanatisés n'ont-ils pas raison de dire que les anciens pasteurs étaient tous très instruits et ont cherché les seuls intérêts de la rehgion; que les pasteurs constitutionnels sont des schismatiques , des hérétiques et des intrus ; que la loi sur le divorce est contraire à l'Evangile, à la religion, à l'humanité et à la justice; de pousser les hauts cris de ce que l'on permet le mariage aux prêtres, de ce qu'on les oblige à changer de costume pour s'habiller en séculiers ; de soutenir qu'on en veut à la rehgion, parce que la crosse
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n'en impose plus par son éclat ; de se plaindre de ce qu'on a détruit les corps religieux, ces troupes auxiliaires si nécessaires à l'Etat et à l'Eglise , et forcé ces pieux cénobites à prendre l'air mondain, qui est capable de les étouffer; de nous reprocher d'avoir arraché des monastères tant d'innocentes colombes qui y étaient entrées avec tant d'inchnation; de réclamer tant de prieurs et d'abbés commendataires ; de nous reprocher d'avoir poussé l'audace sacrilège jusqu'à prendre les statues d'or et d'argent, et les châsses des saints!
» Quand les aristocratico-fanatiques font entendre à un bon peuple trop crédule que nos législateurs nous envoient des décrets impies ou absurdes; quand ils disent que c'est le privilège imprescriptible d'un roi d'être impunément hypocrite et sanguinaire, n'ont-ils pas raison?
» Et nous , quand nous pubhons que les fanatiques qui fourmillent autour de nous mettent la patrie en danger, n'avons-nous pas tort ? Quand nous rions de ces héros du christianisme, qui, comme des bêtes de charge, vivent sans sacrifice, sans sacrement, etc., n'avons-nous pas tort? Quand nous disons que le patriote expérimenté ne parle qu'avec peine de cette horde qui aviht l'humanité, et que le mépris est un correctif bien plus sûr que la persécution , n'avonsnous pas tort? Quand nous pubhons que le peuple est comme les dieux et que, toujours armé d'une massue, il écrasera tout ce qui s'opposera à son passage, n'avons-nous pas tort? Quand nous disons que dans les circonstances orageuses, le modéranlisme est une lâcheté, être tranquille est un crime, n'agir pas , c'est être traître à la patrie , navons-nous pas tort? Quand nous exhortons les sans-culottes à ne se laisser jamais nuiseler, quand nous leur disons que le feu du patriotisme doit pétiller dans leurs veines, étinceler dans leurs yeux, sans quoi un républicain est un monstre et une chimère, n'avons-nous pas tort?»
La lecture de cette amplification grotesque fut suivie d'une salve d'applaudissements, et rassemblée électorale en vota l'impression. On procéda ensuite d'une mauière presque aussi extravagante à rélection des curés. Sans les avoir
consultés, on nomma à Bonnétage, Maurice Vernerey, vicaire épiscopal du Jura; à Glère, Requet, professeur de mathématiques au collège de Dole; à Soulce, Thomas, curé dans le département de l'Ain. Aucun d'eux n'accepta. Sur les dix autres nominations, il y en eut huit qui n'aboutirent pas davantage. Les élus, soit pour ne pas aller disputer leurs presbytères aux protestants, soit pour ne pas affronter Tanimadversion encore plus redoutable des cathoUques fidèles, refusèrent à l'envi les postes qui leur étaient offerts. Comment, en effet, l'ex-minime Pizard aurait-il osé aller recueillir à la Grand'Combe-des-Bois la succession du vénéré M. Mougin? Le trop fameux capucin Tournoux et le caduc Vauthier furent les seuls pour qui leur élection eut quelque suite. Déjà chargés par l'évêque d'administrer Dampjoux et Saint-Juhen, ils échangèrent leurs titres provisoires contre des nominations aussi définitives qu'elles pouvaient l'être à une époque où tout changeait du jour au lendemain. Les électeurs, après avoir ainsi accompli leur tâche ecclésiastique, se réunirent dans un banquet et se séparèrent en chantant tous la Marseillaise.
Le lendemain , le procureur syndic , rendant compte de ces élections au département, confessa qu'il n'avait pas été possible de choisir, et qu'on avait été contraint de prendre tout ce qu'on avait pu trouver : encore était-on resté à court pour deux paroisses. Le même jour, Mairot fit part aux élus de leur nomination, et leur témoigna l'espoir « qu'ils répondraient à la confiance des électeurs en redoublant de zèle et en propageant les droits de l'homme, demeurés si longtemps méconnus. » Tel devait être, en effet, désormais, le principal objet de leurs soins et de leur apostolat.
XII . Mais s'il était devenu impossible de pourvoir au remplacement des curés, même en arrachant les moines les plus débiles à leur repos et les vicaires en chef à leurs petites succursales, la situation du séminaire constitutionnel annonçait de bien plus grands dangers pour l'avenir, et ne laissait pas le moindre espoir pour le recrutement du clergé. Cet étabhssement se trouvait livré à l'anarchie la plus scandaleuse. Les quatre directeurs, non contents de passer leurs
journées dans les clubs, se faisaient ouvertement la guerre. Robert marchait avec le P. Saunier, d'un côté, et Dormoy, de l'autre, avec le jeune Monnet, dont il soutenait le dévouement par des gratifications. Animés par cet exemple , les élèves se révoltaient aussi. Dormoy, chargé de la gestion matérielle, avait imaginé de s'approprier, avec la connivence tacite du département, tout ce qui restait en provisions de vins, de légumes, etc., à la fin de la précédente année scolaire, et de le revendre au séminaire à son profit personnel, en faisant la part de son ami Monnet. Les élèves furent indignés de ce trafic constitutionnel, et portèrent leurs plaintes au département, dans les derniers jours de décembre, en déclarant qu'il était beaucoup plus juste de les faire profiter eux-mêmes de cette épargne, et de diminuer d'autant leurs frais alimentaires pour la nouvelle année. Le supérieur Robert se rangea du côté des élèves, Dormoy se fâcha, menaça les séminaristes d'aller chercher un commissaire pour les mettre à la raison, et courut au département annoncer que le séminaire était en pleine émeute. Renaud, de Quingey, vint au nom de l'autorité haranguer les jeunes gens, qui rentrèrent dans le calme et le silence, mais plus efirayés que convaincus et continuant à demander, par î'or-^ gane du supérieur Robert, qu'on leur rendît justice.
XIH. Du reste, la présence seule de Dormoy était un véritable scandale. Non-seulement personne n'ignorait plus qu'il était le principal auteur de la Vedette, mais ses disputes éclatantes avec son éditeur Simard, et les déclarations de l'ingénieur Legrand dans la Feuille hebdomadaire, avaient publiquement cloue son nom à cette œuvre infâme. Ses mœurs personnelles étaient également devenues l'objet des persiflages d'une presse rivale, qui ne lui cédait rien en cynisme. L'ex-prince de Hesse ayant été rappelé à Paris au mois de février, et Dormoy, son familier, que le soin de ses élèves ne retenait guère, ayant jugé à propos de le suivre, la Feuille hebdomadaire accompagna des sarcasmes suivants la \(iiture qui les emportait : « Les bons citoyens ne voient pas sans peine que 1(»< départ du général nous enlève un autre républicain, Tabbé Dormoy. Ils craignent, à juste titre, un
découragement de la part des séminaristes, que ce directeur a toujours édifiés par ses actions et ses discours vertueux. Sans cesse au milieu d'eux, il leur prêchait la morale évangélique, et ne sortait de la maison que pour apporter un cœur pur dans les comités des sections, dans ceux de la société des sœurs et des frères, dans ceux du conseil général de la commune, et enfin dans toutes les diff^érentes sociétés dont il est l'âme Ces deux héros de la révolution
et de régalité sont partis en emmenant avec eux, dit-on, une Bisontine aristocrate, qui ne reparaîtra dans nos murs qu'après avoir été alternativement patriotisée. )> Suivait un jeu de mots emprunté au vocabulaire de la plus abjecte obscénité.
XIV. Cependant, M. Seguin finit par s'émouvoir un peu du décri universel dans lequel son vicaire était tombé, même au sein du parti jacobin , et Dormoy, de retour à Besancon, lui ayant écrit pour demander, entre autres choses, un témoignage d'approbation de sa conduite, M. Seguin, tout en maintenant à la tète du séminaire cet homme flétri, lui déclara qu'il ne lui était plus possible de cautionner ses mœurs contre la rumeur pubhque. Dormoy répondit insolemment le 6 mars : « J'ai été vraiment étonné de vos observations sur ma troisième demande. Je n'ai jamais entendu vous demander un certificat de bonnes vie et mœurs. Vous ne pourriez en donner à aucun de vos vicaires, attendu qu'il n'en est aucun sur le compte duquel quelques méchants n'aient parlé. Je vous demandais une attestation constatant que j'avais maintenu l'ordre dans la maison, instruit comme je le devais vos séminaristes, etc. Car vous ne pouvez oubher qu'excepté ses heures de classe , Monnet était absolument nul dans le séminaire, et que tout le reste a roulé sur moi seul pendant toute l'année. Je ne vous parle pas de ce qu'a fait Robert; vous savez que sur six à sept semaines qu'il a passées au séminaire, il est resté deux ou trois semaines malade. Venons maintenant aux fréquentations que vous dites qu'on me reprochait. Pendant l'été on parlait de mes relations avec M'"^ V... Qui le disait? C'était peut-être iMarlet et à coup sûr Tournier. On a répandu le bruit que je
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courtisais M^'^ Mor... et que je devais l'épouser. Je me suis abstenu pendant deux mois d'y aller. D'ailleurs, ces calomnies m'honorent, dès lors que vous en partagez vous-même du même genre.
» Il y a toute apparence qu'on accordera des certificats de civisme aux bons citoyens, qui se trouvent en petit nombre dans votre conseil. Il se trouvera réduit à sept ou huit personnes, qui feront la besogne mieux que les seize Grappin nous a fait hre au conseil une lettre de vous, dans laquelle vous maltraitez horriblement et la Vedette et ses impudents auteurs. Le bénin Grappin peut y avoir ajouté du sien. Quoi qu'il en soit, BuUet ne veut pas comprendre qu'en mon absence, on a bien plus maltraité les prêtres que je ne l'aurais fait, et que je ne suis point responsable des fautes de mes coopérateurs. D'ailleurs, pour détruire le fanatisme, il faut, de toute nécessité, des remèdes aussi violents que luimême ; voilà ma manière de voir. Je ne crains pas qu'un Bullet veuille prendre la défense de la religion, lui qui jouit d'une partie des biens frauduleusement acquis par la banqueroute de son père, lui qui tire le traitement de vicaire et ne met certes la main à Tencensoir que de façon à ne jamais se brûler les doigts. Houvenotaeu une petite querelle avec Robert, qui a obtenu un certificat de civisme. Il prétend qu'il n'aurait pas dû accepter ce qu'on refusait à lui, Bouvenot, et aux autres membres du conseil. Il est bien étonnant que le l)eau Bouvenot eût adopté une aussi belle logique. »
En lisant ces lignes, il faut vraiment un effort de mémoire pour se rappeler que c'est un vicaire général qui écrit à son évêque, et qui parle ainsi de ses collègues et co-administrateurs d'un diocèse.
XIV. Le bon sens pubhc ne tarda pas à comprendre qu'une pareille école n'était pas faite pour former des prêtres, même pour le christianisme mutilé et abaissé de l'Assemblée constituante ; et à la rentrée ^es classes du séminaire, il ne se présenta que cinq nouveaux aspirants au sacerdoce. Ils étaient une quinzaine en tout, et ce nombre baissa bien vite , car les prêtres manquant partout , en se mit à en fahîiquer à la hâte : en trois ou quatre mois, une partie de
ces jetmes étudiants se trouvèrent, à l'âge de dix-neuf ou vingt ans, métamorphosés en curés. A raison de l'éloignément de M. Seguin, ils allaient, d'un mois à l'autre, recevoir les ordres intermédiaires ou la consécration définitive, soit à Vesoul, auprès de l'évèque Flavigny, soit à Dijon, auprès de Volfius. Goulet, Monnier, Branget, Grivet et Fiouvot étaient du nombre de ces prêtres improvisés, dont le sacerdoce ne devait pas même durer autant que leur apprentissage. D'autres se retirèrent sans avoir pris aucun engagement. Il survint dans le cours de l'hiver deux ou trois jeunes gens, notamment l'infortuné Vuillemin, pour combler les vides. Néanmoins, au mois d'avril, les séminaristes n'étaient plus que cinq en tout. Au mois de mai, il n'en restait plus que trois, auxquels vinrent s'adjoindre deux Allemands, probablement des vagabonds renvoyés de q^^ielque diocèse d'outre-Rhin et qui ne firent qu'apparaître. On voit que les directeurs du séminaire ne manquaient pas de loisir, Monnet pour assister aux noces de dom Mougin, Dormoy pour préparer les siennes, tous pour présider les clubs et les assemblées révolutionnaires des sections.
XV. Bien que M. Seguin se fût déchargé avec bonheur sur ses vicaires, de tous les soucis de l'administration diocésaine, il paya cependant un dernier tribut aux usages ecclésiastiques, en faisant imprimer à Paris, le 14 février, une instruction pastorale pour le carême de 1793. <( Mes très chers frères, y disait-il, quoique éloigné du diocèse, pour remplir à la Convention nationale les nouveaux et importants devoirs que votre confiance m'a imposés, je n'en suis pas moins chaque jour au miheu de vous par ma solhcitude et mon zèle. » Il venait leur en donner une nouvelle preuve en leur recommandant instamment défaire pénitence; puis, réfléchissant, sans doute, que la Révolution s'était chargée de fournir, avec une hbérahté extraordinaire, des mortifications de toute nature, même à ses adeptes et à ses élus, il recommandait particulièrement la patience. « Nous savons, disait-il, que notre heureuse révolution a rendu , pour ainsi dire, inévitables la plupart des maux qui en ont été la suite, et que son affermissement demandera encore des sacrifices.
Vous à qui l'âge, les infirmités ou le sexe ne permettent pas de concourir autrement au salut de "votre patrie, unissez-vous de cœur et d'esprit pour prier... Il est temps de faire au salut de la patrie le sacrifice de toutes nos haines et de toutes nos dissensions, qui seules doivent nous inspirer une véritable inquiétude. Car le plus grand danger pour la patrie n'est pas dans la coalition que tous les despotes peuvent avoir formée contre elle, mais seulement dans les troubles qui nous divisent. »
Cette homélie semi-politique et semi-rehgieuse , empreinte d'une tristesse visible, était exempte de tout emportement et de toute folle illusion. Elle contrastait singuhèrement à cet égard avec le mandement de l'évêque du Jura, le professeur Moïse , des Gras , qui, en ce moment même, s'écriait avec un incroyable aveuglement : a Les partisans de l'ancien régime ont imaginé qu'en persuadant au peuple qu'on voulait lui enlever sa rehgion, ils viendraient à bout de Tefirayer, de le porter à des soulèvements, à des émeutes, à la guerre civile. Ils se sont dit : Nous avons échoué lorsque nous avons cherché à soulever le peuple dans le temps où de sages lois réformatrices ramenaient le culte et le clergé à son antique et vénérable simphcité. Efirayé d'abord, le peuple s'est calmé, il a trouvé ces réformes bonnes, justes, nécessaires, et la religion purifiée , plus belle et plus consolante. 11 nous reste un moyen de renouveler les troubles. Disons au peuple : Bientôt vous n'aurez plus de prêtres ; vos autels seront renversés, vos éghses démolies. Attribuons ce dessein pervers à la Convention nationale ; bientôt les citoyens cesseront d'avoir confiance en elle, et dès lors tous les ressorts du gouvernement seront brisés ; dès lors, l'anarchie, la guerre civile, le retour de l'ancien ordre de choses ou la destruction de la France. Voilà, nos très chers frères, le piège nouveau qu'on tend à votre bonne foi. Mais vous n'avez pas lieu de vous inquiéter. Les mandataires du peuple, uniquement occupés de vous proposer les meilleures lois possibles pour votre bonheur temporel, laisseront tous les citoyens jouir en paix des avantages spirituels de la religion. » Quelques mois après, cet homme
d'esprit et d'érudition, trop peu clairvoyant, était jeté en prison pour n'avoir pas voulu abjurer ce qui lui restait de christianisme.
XVI. Au milieu de tant d'égarements ou de complicité, on aimerait à trouver dans le champ déjà ravagé de l'église constitutionnelle quelque souvenir plus honorable pour elle, et malheureusement, on ne peut guère citer qu'un éclair de noble résistance de la part de la population de Roulans. A l'époque du décret vandale qui avait obUgé toutes les communes à envoyer à la fonderie les précieux joyaux de leurs églises, la paroisse de Roulans possédait encore une statuette de la Vierge, un rehquaire et un encensoir en argent, auxquels elle était si attachée qu'elle ne put se résoudre à les sacrifier à Tinsatiable Révolution. Mais les limiers de la pohce sans-culotte avaient flairé cette proie. Sommée une première fois, le 28 octobre, de livrer son trésor, la municipalité n'en tint aucun compte, et se laissa, avec la même impassibilité, adresser une seconde sommation le 31 décembre, puis une troisième le 29 janvier. Poussé à bout, le district de Besançon finit par arrêter, le 15 janvier, que si, dans les vingt-quatre heures, les officiers municipaux n'avaient pas apporté les précieux objets en litige, ils seraient livrés aux trilDunaux comme détenteurs frauduleux des biens de la nation. Devant cette redoutable menace, la municipalité finit par se rendre, et le même jour, le procureur syndic lui donna décharge de sept marcs six onces d'argenterie.
• I. Les vainqueurs du 10 août, dont le triomphe reposait sur la violence plutôt que sur la véritable force, étaient entraînés par leur situation même à marcher de rigueur en rigueur pour comprimer par la crainte les mécontentements publics. Il y avait un attentat suprême qui semblait mettre le sceau à la Révolution en portant le dernier coup à la monarchie, et engager à jamais les démolisseurs par la sohdarité du sang versé : c'était le meurtre de l'infortuné Louis XVI. C'est à regret que nous nous voyons privé, par les bornes d'un cadre déjà trop vaste et trop rempli, de la satisfaction douloureuse de dérouler ici toute la trame du procès mémorable qui aboutit à l'échafaud du 21 janvier. Personne en France, surtout depuis que le peuple semble appelé à se faire ses propres destinées , ne devrait ignorer les péripéties si touchantes et si instructives de ce grand drame. Sans doute, de nombreux ouvrages en ont déjà consacré le souvenir ; mais il serait à désirer qu'un récit plus complet et plus populaire encore servît dans toutes les familles à l'éducation poHtique de nos jeunes citoyens. Rien ne serait plus propre à inspirer au peuple l'horreur de la tyrannie exercée en son nom, et à lui épargner pour l'avenir la solidarité des crimes que son seul tort réel est de laisser commettre.
Mais il est deux circonstances (fu'on croit utile de consigner ici, parce qu'elles ont été à peine indiquées par quelques historiens, et qu'elles font honneur, l'une à l'auguste victime, l'autre à la généralité des Français. L;i première,
c'est que Louis XVI mourut martyr de la religion bien plutôt que victime de la politique. L'impiété avait empoisonné les premières réformes de 89 ; ce fut encore elle qui dressa l'échafaud de 93. Chacun des degrés qui y conduisit le roi fut son ouvrage. En effet, la fuite à Varennes, la suspension du pouvoir royal et le sang répandu au Champ-de-Mars en 1791, n'avaient été que la suite des violences exercées contre le pieux monarque pour le forcer à livrer sa propre conscience aux prêtres schismatiques et à faire publiquement ses pâques dans une des églises qu'ils profanaient. L'insurrection du 20 juin 4792, qui avait de nouveau livré Louis XV [ aux insultes de la populace, et celle du 40 aoùt^ qui l'avait fait passer du trône en prison, n'avaient eu lieu que parce que le roi, après avoir adhéré à toutes les lois contre les émigrés, contre ses amis, contre ses propres frères, et déclaré la guerre aux souverains coalisés contre la Révolution française, avait refusé avec une fermeté héroïque de laisser déshonorer cette révolution par l'iniquité de la déportation générale des prêtres. Dans le cours de son procès, les deux griefs qui excitèrent le plus de fureur contre lui furent ses aumônes à quelques ecclésiastiques fidèles que la constitution civile du clergé avait réduits à la misère, et la lettre si navrante où, mettant à nu les déchirements de sa conscience, il avait promis à l'évêque de Clermont d'user de tout son ascendant pour rétablir la religion orthodoxe dès qu'il aurait recouvré lui-même la liberté. Ce bon prince, si peu jaloux du pouvoir, avait cédé à toutes les exigences, à toutes les inspirations saines ou malsaines des novateurs, et n'avait opposé la faible barrière de son autorité mourante qu'à celles qui étaient évidemment criminelles et funestes à la cause même de la Révolution. Mais ce que les hommes aveuglés par la passion souffrent le moins volontiers, c'est qu'on les empêche de se nuire à euxmêmes. On aurait encore pardonné au prince de rêverie retour des anciennes prérogatives royales; on ne pardonna pas au chrétien généreux d'avoir mis obstacle un instant à l'anéantissement de la rehgion ; de sorte que ce monarque, d'abord si faible, mais dont le courage avait grandi si mer-
veilleusement avec les dangers, devint, après avoir un instant attristé TEglise par sa participation au schisme , l'un des plus grands et des plus incontestables martyrs de la foi.
La seconde observation qu'il importe de faire pour l'honneur de la France, c'est que dans les villes, dans les campagnes, dans les armées, au sein du parti répubhcain comme au sein de tous les partis, le meurtre de Louis XVI causa d'universels regrets. Tous les témoins de cette époque, gens de toute classe et de toute opinion, militaires de tout grade, sont unanimes à cet égard, dans les récits qu'ils ont publiés et dans ceux que nous avons pu recueilhr encore de leur bouche. Ce fut même dans les camps, au miheu des braves qui versaient leur sang pour la répubhque , que l'émotion se manifesta avec le plus de chaleur et de hberté. Le soin que la Convention mit à étaler dans ses bulletins les adresses d'adhésion provoquées par ses membres ou par les clubs, ne fut qu'un moyen de déguiser l'isolement profond auquel elle se voyait condamnée; et cette supercherie puérile finit par fatiguer les révolutionnaires eux-mêmes.
Le sentiment des honnêtes gens trouva à Besançon un interprète qui était assurément celui qu'ils devaient attendre le dernier. Le 48 novembre, Briot prononça au club un discours éloquent pour prouver qu'on n'avait pas le droit de juger Louis XVI. Cette attitude inattendue du fougueux orateur, au moment même où son ami Couchery allait rédiger une adresse de la Société populaire à la Convention pour l'inviter à presser le jugement de Louis le traître^ causa un grand scandale dans le camp jacobin, et l'abbé Dormoy tança vertement dans la Vedette son jeune collaborateur. A quoi faut-il attribuer une démarche si peu conforme au caractère de Briot ? Les ressources oratoires que présentait une thèse si évidemment basée sur la justice et les lois, avaient-elles tenté le rhéteur? Le tribun avait-il voulu éprouver la mesure de ses forces et de son empire sur les passions contraires de son au(Utoire? Le jeune homme, dans un accès de sensibilité trop rare, avait-il réelleuKint conçu le désir de sauver l'auguste victime? Cette dernière hypothèse, tout invraisemblable que |les antécédents et la suite la fassent paraître, aurait été cependant 111. 37
la véritable, d'après le témoignage de M. Weiss, car il assure qu'après le 21 janvier, on vit le jeune professeur fondre en larmes dans sa chaire en apprenant le supplice de Louis XVI, ce qui ne rempêcha pas, il est vrai, d'y applaudir quelques jours après, dans son éloge funèbre de Michel Lepelletier.
II. La part que les représentants du Doubs à la Convention prirent dans le procès du roi , ne fît honneur ni à leurs commettants ni à eux-mêmes. Trois appels nominaux successifs avaient été ménagés, sur les instances des amis de l'humanité, pour sauver la vie de l'excellent prince. Le premier portait sur cette question : « Y aura-t-il appel au peuple ? » Seguin répondit oui; Besson, Michaud, Monnot, Quirot et Vernerey répondirent non. On posa ensuite cette question subsidiaire : « Sera-t-il sursis à l'exécution du jugement? » Seguin répondit oui^ et tout le reste de la députation du Doubs, non. Enfin, sur la question de la peine à infliger, Seguin s'expliqua en ces termes : « Louis Gapet, incontestablement, s'est rendu coupable de haute trahison et de conspiration contre l'Etat. Obhgé de répondre à la question : quelle est la peine que Louis doit subir, je réponds d'abord que je ne partage point Topinion de ceux qui croient devoir le condamner à mort. Je sais que c'est la peine prononcée par la loi contre les conspirateurs, et que de bien moins coupables que Louis y ont été condamnés; mais cette loi est-elle apphcable à Louis, et devons-nous ici, pouvonsnous même prononcer comme juges, je ne le pense pas. Si vous condamnez Louis à la mort, ma crainte est que, loin de servir la nation française par ce grand acte de vengeance, vous ne serviez au contraire contre elle tous les despotes de l'Europe, en leur donnant un nouveau prétexte de nous calomnier avec plus de fondement ou d'avantage auprès des peuples, et de s'armer d'une manière plus terrible contre notre liberté; et que nous ne servions en même temps les projets de quelques ambitieux cachés, qui n'attendent peutêtre que ce moment pour tenter de relever le trône et de s'y placer eux-mêmes. Cette crainte peut-elle n'être pas fondée, quand nous nous voyons environnés d'hommes achetés pour influencer, par leurs menaces surtout, le jugement à porter
sur le ci-devant roi. J'ajoute que l'existence de Louis, devenu l'homme le plus méprisé et le plus avili, en même temps qu'elle serait pour tous les despotes un exemple infiniment plus terrible que ne pourrait être sa mort, peut être au contraire utile à la nation, en lui servant d'otage et d'un garant de la paix. D'après ces considérations, je vote pour la réclusion de Louis Gapet pendant tout le temps de la guerre, et son bannissement après le rétablissement de la paix. »
Quirot émit ainsi son opinion : « J'ai voté contre l'appel au peuple, parce qu'il m'a paru avoir des effets dangereux pour la liberté. J'ai déclaré Louis coupable. Je ne le condamne pas à la mort qu'il a méritée, parce qu 'en ouvrant le code pénal je vois qu'il aurait fallu d'autres formes, d'autres juges, d'autres principes. Je vote pour la réclusion. » « Un tyran, dit le représentant Michaud, n'est à mes yeux qu'un monstre. Louis a attenté à la sûreté générale de l'Etat; qu'il périsse sous le glaive de la loi. » Monnot, homme de calcul jusqu'en cette circonstance, appuya sur le service que rendrait la guillotine. « Louis conspirateur, dit-il, a mérité la mort, et comme il est évident pour moi que les prétendants ont toujours eu plus d'obstacles à surmonter que ceux qui sont en titre, je pense que l'intérêt du peuple est ici d'accord avec la justice ; en conséquence je vote pour la peine de mort. » (( Toute raison d'Etat, dit à son tour le député Besson, me paraît inutile, même dangereuse ; nos armées seules peuvent en imposer à nos ennemis extérieurs, et notre fermeté à ceux du dedans. La loi et la poh tique condamnent Louis à la mort; je vote pour la mort. » Vernerey prononça la mort sans phrases.
Le vote des représentants Seguin et Quirot en cette circonstance fut d'autant plus digne d'éloges que la Convention délibérait sous la pression des brigands qui allaient bientôt la décimer, et que les députés étaient publiquement menacés de la mort s'ils ne votaient pas celle du roi. Le nombre des représentants assez courageux pour persister, môme à ce prix, à sauver l'auguste victime, s'éleva dans une proportion plus honorable pour les autres départements franc-comtois. Trois députés de la Haute-Saône, Bahvet,
Ghauvier et Vigneron, et quatre du Jura , Babey, Bonguyod Laurenceotet Vernier, votèrent pour le bannissement. Quatre députés de la Haute-Saône, Bolot, Dornier, Gourdan, Siblot, et quatre du Jura, Amyon, Ferroux, Grenot et Prost, votèrent pour la mort.
m. Après ce grand attentat du 21 janvier, il y eut un moment de stupeur générale, et le meurtre du régicide Michel Lepelletier par un ancien garde du corps vint fort à propos pour en tirer les démagogues eux-mêmes. On ne parla plus que de ce prétendu martyr de la liberté, pour ne pas penser à une autre victime bien plus considérable , et on se mit à organiser des cérémonies funèbres en l'honneur de l'opulent châtelain de Saint-Fargeau, métamorphosé en demi-dieu répubhcain. Le 29 janvier, Marrelier, maire de Besançon, se leva au sein du conseil général de la commune, et dit : « Je ne vous parlerai pas du jugement de Louis Gapet et de son exécution. Si je vous en parlais, ce ne serait que pour admirer avec vous Tattitude auguste d'un peuple libre , le calme majestueux d'un peuple souverain, qui, après avoir applaudi avec transport à la chute de la tyrannie, a vu de sang-froid tomber la tête du tyran. Ce jour, n'en doutons pas, sera marqué en caractères ineffaçables dans les fastes de la Révolution, dans les annales de la liberté. » Il conclut en invitant le conseil à exprimer, dans une adresse à la Convention, (( son entière adhésion aux décrets et à la punition du roi, et ses sentiments pour l'illustre et immortel Lepelletier. » Il demanda, en outre, qu'on fît venir un buste du héros, pour le placer dans la salle du conseil, et que l'inauguration de ce buste fût entourée de toute la pompe possible. L'assemblée, à laquelle assistaient trois autres prêtres, Robert, Baverel et Lambert, ratifia avec empressement toutes ses propositions.
Le surlendemain, le club des femmes voulut aussi payer son tribut aux mânes de Lepelletier, et il envoya au département une députation pour l'informer « que la douleur profonde des citoyennes amies de la liberté et de l'égalité, ne pouvant être adoucie que par l'hommage pubhc de leurs larmes, elles avaient fait un plan des honneurs funèbres à rendre au vertueux représentant, et qu'elles venaient le sou-
mettre au conseil.» Le département répondit qu'à ces traits de sensibilité il reconnaissait le sexe aimable ; que le plan était parfait de tous points, et qu'il s'empresserait d'assister à la cérémonie fixée au 2 février.
Ce jour-là, toutes les autorités administratives et judiciaires se rendirent au club des citoyennes, et de là se transportèrent avec elles en procession à l'église du collège, où Briot prononça l'éloge du premier martyr de la république (( avec toute l'énergie qu'un pareil sujet, dit le secrétaire du département, pouvait inspirer. »
Le conseil épiscopal ne voulut pas rester en arrière ; il prévint , de son côté , le département , qu'il célébrerait le 4- février, dans l'église métropolitaine, un service solennel. Le département décida qu'il y assisterait encore, pour rendre un nouvel hommage aux mânes du vertueux républicain. A Pontarlier, ce fut le club qui organisa la pompe funèbre. On hésitait entre une messe et une cérémonie purement patriotique. Un membre fit observer qu'il valait mieux conduire le simulacre des dépouilles du héros dans toutes les rues de la ville, afin que tous les citoyens pussent prendre part à la douleur commune. Le jeune vicaire Barrey ajouta avec un aplomb égal à son ignorance, qu'il convenait d'autant mieux de faire la cérémonie ailleurs qu'à l'église, que Lepelletier était luthérien. On se borna donc à une promenade civique qui aboutit au pied de l'arbre de la liberté, où l'oraison funèbre du défunt fut prononcée par l'avocat Sombarde, président du club.
Le département n'avait pas cru devoir s'associer à la municipalité de Besançon pour féliciter la Convention du meurtre de Louis XVL Les députés régicides du Doubs lui en firent sans doute des reproches, et le 1*2 février, il s'exécuta avec une répugnance visible, en ajoutant irrévérencieusement : (( Cette mort n'étant que celle d'un individu, cessez donc de remplir vos bulletins des adresses de félicitations que "VOUS font les départements, les districts et les municipal il es. Cet événement est- il fait \u)uv occuper si longtemps un peuple libre?»
Le district d'Ornans écrivit d'une manière plus cxi» m i\.
au député Besson : « Vous devez être actuellement bien satisfait ; vous avez enlevé un tyran à la nation et détruit la racine de la trahison. Vos concitoyens républicains vous en félicitent. La Convention ne doit pas borner sa vigilance au dehors; nous craignons qu'une grande partie des peuples de nos contrées ne se rangent sous l'étendard ennemi. 11 faut donc des moyens de l'empêcher de s'unir: hocopus^ hic labor. Ce travail est digne des représentants d'un grand peuple, et nous vous prions de vous en occuper. La Société reçoit exactement vos envois. Les fanatiques de nos environs comptent sur la perfidie et la trahison du général Démars, commandant des troupes placées dans la Rauracie ou pays de Porentruy. Vous verrez d'après la lettre adressée à la Société de notre ville par l'abbé Jeune, heutenant de volontaires, si ce général n'est pas un fayettiste. »
IV. Mais l'échafaud pohtique ne devait pas rester pour Paris un privilège , et bientôt le sang commença à couler de tous les côtés. Ce furent les émigrés qui fournirent les premières victimes. L'émigration armée, peinte par elle-même dans une foule de lettres venant de Coblentz et interceptées à la frontière, surtout à Pontarher, présentait un tableau peu favorable. On y comptait environ quinze mille hommes en état de porter les armes, la plupart fort jeunes, livrés à un jeu effréné et à de coupables galanteries , manquant presque de pain, mal vus des Allemands, qu'ils traitaient avec hauteur, profondément divisés entre eux par la pohtique et l'inégalité de leurs degrés de noblesse, s'accusant mutuehement d'espionnage, se querellant à tout propos, et pour comble d'humiliation, gouvernés par une femme de cour, M"^ de Balbi, qui occupait auprès du comte de Provence ou Louis XVHI un emploi que la vertu de Louis XVI avait trop exceptionnellement laissé vacant.
Au milieu de cette mêlée d'officiers désœuvrés et de jeunes étourdis, les froissements et les privations firent concevoir à plus d'une tête légère le désir inconsidéré de rentrer en France ; et leur incontestable courage ne trouva qu'un stimulant de plus dans le danger. Le 28 novembre, l'abbé xMelchior Proudhon et deux autres sans-culottes si-
gnalèreiit an département la rentrée des fils de Montrond dans leur hôtel à Besancon. Au même moment, la Vedette annonçait le retour de M. de Sainte-Croix et de quelques autres : (( Frères, ajoutait-elle, dénonçons tous ces traîtres qui voulaient nous égorger il y a quatre mois ; emparons-nous de leurs personnes et présentons-les sous le glaive de la loi. » Ce vœu sinistre ne tarda pas à se réaliser. Le 29 novembre, à huit heures du soir, les volontaires de la Drôme, en détachement au Lac-ou-Villers , saisirent trois jeunes gens qui venaient de traverser le Doubs sous la conduite de Georges-Ignace Vuillemin , du Bélieu , ancien militaire invalide pensionné. Le plus âgé, P. -Thérèse- Jérôme Pourcheresse, appartenait à une famille honorable de Besançon ; il avait vingt-huit ans. Les deux autres étaient le chevalier de Vesins, du Rouargue, et Hipp.-Ant. Vuillermet, dit de Ménard, de Salins ; ils étaient âgés, l'un de vingt-deux ans, et l'autre de dix-huit. Questionnés sur les motifs de leur retour en France, ils répondirent qu'ils étaient rentrés par lassitude et dégoût du métier qu'ils faisaient à Tétranger. On les conduisit d'abord avec leur vieux guide dans la prison de Pontarlier, où ils furent interrogés par le juge Violand, et le 22 décembre, on les transféra à Besançon, comme prévenus d'émigration. Us y furent bientôt rejoints par un autre émigré nommé Cl. Husson, de Nancy, également arrêté sur la frontière. Comme tous ces jeunes gens, à l'exception d'un seul, étaient étrangers au département du Doubs, le tribunal criminel, après les avoir laissés en prison jusqu'au mois de mai, décida qu'ils seraient renvoyés dans leurs départements respectifs pour y être jugés. Le jeune Pourcheresse, livré à une commission militaire, fut condamné à mort le iA mars et exécuté aussitôt. Il avait vu approcher son supphce avec une gaieté insouciante ; il le subit avec une courageuse fermeté. C'était un enfant prodigue que son incoiiduite avait fait expulser de la maison paternelle. 11 avoua lui-même qu'il n'avait passé à l'étranger que pour échapper à l'animadversion de sa famille. Vim sœur dévouée n'en avait pas moins continué de correspondre avec lui ; elle fut retenue longtemps en prison pour cet acte de tendresse si respectable.
V. La religion et l'humanité n'avaient pas seules à gémir sur la voie où la France était entraînée. En dépit des vastes plans d'instruction publique que la Convention dressait en l'air, la décadence des lettres, des sciences et des arts, marchait avec une rapidité effrayante. Fouché s'écriait, le 8 mars, à la tribune de la Convention : « Il n'est pas de régime qui ne puisse être déshonoré par le spectacle que la France présente en ce moment. Les maisons d'éducation dans nos départements n'offrent presque plus aux yeux que des ruines. Les collèges sont sur le point d'être entièrement abandonnés. Les professeurs et les élèves de la patrie réclament en vain les premiers moyens de subsistance. On dirait que nous allons retomber dans la barbarie de notre première origine ; on dirait que nous ne voulons que la liberté du sauvage, et que, semblables aux tyrans, nous laissons l'homme à dessein dans les ténèbres et l'abrutissement, pour pouvoir le transformer au gré de nos intérêts et de nos passions en bête féroce. » Le même jour, la Convention mit le dernier trait à ce tableau peu flatté, en décrétant la vente des biens des collèges et autres étabhssements d'instruction publique.
Le beau collège de Besançon, autrefois si florissant, était tombé dans le dernier degré d'anarchie. Les nouveaux professeurs, tout enivrés de politique révolutionnaire, ne se contentaient pas de courir de club en club; ils avaient transformé leurs chaires en véritables tribunes. On bouleversa de fond en comble l'ancienne organisation des études, et le 4 novembre, le corps des professeurs présenta à la municipalité un nouveau plan, que l'extravagance même semblait avoir dicté, et qui n'en reçut pas moins l'approbation municipale. L'usage de passer successivement d'une classe à une autre était aboU. La langue et la littérature latines cessaient de faire partie essentielle de l'enseignement. Aucune leçon ne devait durer plus d'une heure et demie, et chaque professeur devait choisir à son gré les traités ou les textes à expliquer. La plupart des cours devaient être pubhcs et ouverts à quiconque jugerait à propos d'y entrer. Couchery jjeune se chargeait d'enseigner la théorie élémentaire des beaux-
arts et r histoire philosophique des nations. Briot devait joindre à un cours de littérature des leçons élémentaires sur l'économie poHtique et les principes généraux des gouvernements. Demeusy devait ajouter à son cours de physique un cours de morale^ et l'ex-bénédictin Charles, donner une explication simple et détaillée des droits de l'homme et du citoyen. On avait eu soin de ménager aux maîtres les plus élémentaires eux mêmes quelque source de distraction conforme à leurs goûts ou à ceux du jour. Ainsi, Léglise devait unir l'histoire naturelle à la grammaire française, Tabbé Proudhon, Vhistoire des révolutions anciennes à la grammaire latine, et Viguier, l'histoire de la révolution française à l'arithmétique.
L'éducation des filles ne pouvait manquer d'être associée à toutes ces réformes. Dans le courant de janvier, le club des Amies de l'égalité de Besançon, qui était devenu une puissance, arrêta que toutes les institutrices seraient invitées à faire apprendre de mémoire les droits de l'homme aux filles confiées à leurs soins , et qu'au heu de croix , on leur donnerait pour prix un petit bonnet de la liberté en cuivre doré.
Il faut avouer que si on laissait tomber les écoles, en fermant celles des catholiques et en abandonnant les autres à tous les désordres, on faisait quelques efl'orts pour y suppléer par d'autres moyeas d'instruction. Il y avait à Besançon un pauvre latiniste, moitié ivrogne et moitié fou, nommé Maurice-Fr. David. Il se croyait poëte, et à l'époque des luttes du parlement contre la cour, il avait fort diverti la société bisontine par une épitre de sa façon, adressée aux courageux magistrats. Cette pièce débutait par les deux vers suivants, qui suffiront pour faire juger du mérite de l'ouvrage entier :
Messieurs , vous êtes nos anges Secourables et gardiens.
Vers la fin de 1790, ne trouvant plus d'occupation à Be-
nçon, il était venu prendre la direction de l'école latine
1 ornans. qui se trouvait vacante; et lorsque les ursulines de
(•'Ile ville furent forcées de fermer leur école, en 1791, sa
l' inme prêta serment en qualité d'institutrice pour les rem-
placer. L'agitation révolutionnaire ayant fait perdre au malheureux pédagogue le peu de cervelle qui lui restait, il se mit à pérorer dans les clubs avec d'autant plus de violence que la raison ne pouvait le modérer. Sa classe devint déserte, et, le 43 septembre 4792, la municipalité d'Ornans déclara rompu Farrangement qu'elle avait pris avec lui, attendu qu'il ne lui restait plus un seul élève. David retourna donc à Besançon et se mit sous la protection du club des femmes, qui adressa, le 8 janvier, au département, une requête tendant à ce qu'un local fût accordé à David pour enseigner aux jeunes citoyens les principes de la Révolution. Le directoire décida qu'on demanderait pour cela, à la commune, l'ancienne salle de théologie au séminaire ; mais la municipalité pensa qu'il y avait lieu de surseoir jusqu'à la promulgation de la loi sur l'instruction publique. En attendant , elle procura aux citoyens une autre source de lumières en leur ouvrant, le 5 mars, un cabinet de lecture où tous les journaux démagogiques étaient reçus aux frais delà commune. Les jacobines revinrent bientôt à la charge en faveur de leur protégé^ et, au mois d'avril, on lui accorda enfin une salle et un logement aux Petits- Carmes de Battant.
VIL Les arts n'étaient pas plus ménagés que les lettres et les sciences. L'Etat, en s' appropriant les monastères, était devenu possesseur d'une multitude de tableaux rehgieux, dont quelques-uns étaient d'un grand prix. Un inventaire dressé le 13 mars 1793 n'en mentionne pas moins de cinquante pour le seul couvent des cordehers. Deux amis des arts, M. Malarmey de Roussillon et M. Mareschal, de cette grande et généreuse famille dont les branches diverses portaient les noms d'Audeux , de Vezet , de Longe ville et de Gharentenay, prévoyant le sort réservé à ces belles peintures, offrirent au département de racheter eux-mêmes, au prix d'estimation, les tableaux donnés par leurs ancêtres au monastère de la Visitation et à la confrérie de la Croix. Le département répondit, le 6 janvier, qu'il n'y avait pas même heu de déhbérer sur leur demande. En attendant que toutes ces œuvres d'art fussent indistinctement livrées aux flammes, le département fit un premier choix pour le bûcher, et, le 23 mars,
il décida que tous les tableaux, tous les marbres, tous les bronzes, représentant des ci-devant rois ou autres despotes, seraient remis à la municipalité pour être brûlés ou détruits. La Franche-Comté s'étant trouvée réunie, pendant l'âge d'or de la peinture , sous le même sceptre que l'Espagne et les Pays-Bas, possédait des chefs-d'œuvre des écoles espagnole, flamande et hollandaise, qui périrent dans ce stupide autoda-fé. Le 27 mars, le maire, Marreher, fit payer trois livres à J.-B. Pillard, à titre de salaire, pour avoir exécuté les ordres du département.
VlII. Les édifices religieux, si longtemps sanctifiés par l'étude et la prière, présentaient en ce moment le plus affligeant spectacle. Le ^\ décembre, la municipalité de Besançon déclara qu'elle accordait avec empressement l'église du collège pour les réunions du club, « désirant procurer à ses membres tous les moyens de propager les . lumières et l'exemple des vertus civiques. » Cependant , le 8 février, on voit les jacobins encore installés dans l'éghse des Capucins et dévastant, avec la permission des autorités, les boiseries du monastère des bénédictines pour s'en faire des tribunes. Le club de Pontarlier siégeait également dans la chapelle du collège de cette ville, et depuis longtemps celui d'Ornans avait pris la place des ursulines. A Besançon, les volontaires faisaient l'exercice dans Téglise des cordehers. Des bals publics étaient établis dans les cloîtres de ce couvent, ainsi que dans ceux des carmes et des dominicains. Les femmes de mauvaise vie , dont le nombre s'était nmltipHé dans la ville, y accouraient en foule, et des rixes, quelquefois sanglantes, s'élevaient sans cesse entre les volontaires, au sujet de ces malheureuses. li^nfin, l'immoralité s'étalait avec une telle audace, que le jeune procureur de la commune et même les commissaires des sections se virent réduits à solliciter des mesures de répression.
A cette épo(iue aussi, toutes les vieilles formules d'urbanité ' t de politesse furent définitivement proscrites de la langue officielle ou révolutionnaire, connue des abominations de l'ancien régime; l'expression de monsieur devint la plus mortelle injure, et, en 1794, on ne l'infligeait plus qu'aux personnes
qu'on désirait vouer à Féchafaud. Malgré des répugnances qu'expliquent aisément le retour et l'empire d'autres habitudes, nous nous sommes conformé sur ce point, dans toute la suite de ce récit , à l'usage du temps et au goût des acteurs, afin de mieux conserver la couleur locale.
IX. Les clubs régnaient dans tout l'éclat de leur triomphe, et les corps administratifs , entrés en fonctions au mois de décembre, ne manquèrent pas de venir leur présenter de respectueux hommages. Le département, statuant, le 27 janvier, sur une des nombreuses demandes du club de Besançon, proclama « que les sociétés populaires ayant garanti la hberté des atteintes du despotisme, des ruses de l'aristocratie et des fureurs du fanatisme, en éclairant le peuple et en surveillant les fonctionnaires pervers et inciviques, l'administration devait s'empresser de concourir à leur procurer tout ce qui leur était nécessaire. »
Mais le club bisontin voyait, en ce moment même, s'élever un rival bien plus intéressant et bien plus populaire que lui : c'était le club des jacobines , ouvert sous les auspices de la citoyenne Maugras, maîtresse modiste. Le 26 octobre, l'abbé Dormoy, qui alternait volontiers entre le style sanguinaire et le style erotique, comphmenta les répubhcaines de Besançon sur l'ouverture de leur société populaire, et leur garantit qu'elles y gagneraient la plus heureuse influence « sur des hommes habitués à briguer leurs suffrages avec ardeur et à attendre d'elles toutes les douceurs ou toutes les amertumes de l'amour. » On comprend sans peine quel succès de curiosité obtint ce nouveau spectacle de femmes abjurant la timidité et la modestie de leur sexe pour venir discuter, sous les yeux du public, les cruels problèmes de la politique. On y courut en foule; mais elles eurent beau grossir leur voix, brandir leurs poings et se poser en viragos, leurs amis mêmes ne purent se résoudre à les prendre au sérieux. L'une d'elles, répondant le 18 décembre à Briot, s'écriait avec indignation : (( Citoyennes, sœurs et amies, nous avons voilé Mirabeau, et le citoyen Briot nous en fait un reproche ; il a donc oubhé que nous n'avons fait qu'imiter la Convention , et certes notre empressement à soumettre notre jugement à ce sénat
auguste aurait dû inspirer au citoyen Briot plus d'indulgence pour nous. Combien il s'est égaré, le citoyen Briot, en conseillant à des républicaines de ne porter leurs idées que sur les sentiments efféminés qui trop longtemps ont été le partage de notre sexe. Elevées à la hauteur de la Révolution, nous préférons la liberté et l'égalité à toutes les fadeurs de
l'amour Propager la liberté, en fortifier les principes,
éclairer les faibles en combattant le fanatisme qui les égare, voilà le but que nous nous sommes proposé. Sacrifiant nos plaisirs, ou plutôt nous formant des goûts plus conformes aux mœurs républicaines , nous voulons combattre tous les préjugés qui pourraient entraver la marche de l'esprit pu- ÎdIIc. ))
Ces femmes, si blasées sur l'amour, ne tardèrent pas à descendre jusqu'à la férocité. Dans les premiers jours de janvier, elles adressèrent à la Convention une pétition pour demander qu'on hâtât le jugement et le supphee de la reine Marie-Antoinette. Mais, tout en se hvrant au culte des furies révolutionnaires , ces femmes n'avaient pas entièrement renoncé aux goûts et au langage d'un autre temps, et quelquefois les discussions politiques de leur club s'émaillaient des équivoques les plus licencieuses. Le 26 février fut pour elles un jour de fête extraordinaire. Elles reçurent la visite des sans-culottes les plus marquants de Strasbourg, venus à Besançon à l'occasion du procès du baron de Diétrich, ancien maire de Strasbourg , traduit par ordre de la Convention jievant le tribunal criminel du Doubs. Pajot, membre du district, qui remplissait auprès des Amies de l'égalité un emploi analogue à celui de directeur spirituel, rendit compte ainsi, dans la Feuille hebdomadaire j de cette mémorable séance : « L'assemblée a été ouverte par une invitation faite à nos frères de Strasbourg de se mêler à nos aimables jacobines. Laveaux a su les captiver par un discours plein de chaleur sur les qualités des dames et leur utilité pour la société. Le gosier du sexe accoutumé jus(iu'alors à chanter les hymnes de l'amour taisait retentir la voûte d'acclamations justement méritées. Sa motion tendait à ce qu'on fît une pétition à la Convention pour demander en faveur des fenmics le droit de
voter aux assemblées primaires. Schneider, vicaire épiscopal (du Bas-Rhin), a parlé contre les femmes et a été rappelé à Tordre par la présidente. Une motionuaire a promis à ce prêtre que jamais il n'aurait le dessus avec elle. Le tranquille Monnet, maire de Strasbourg, a appuyé la motion de Laveaux. L'adresse a été votée à l'unanimité. » Telles étaient les femmes qui allaient remplacer dans les hôpitaux les saintes filles de la charité.
Les jacobins des deux sexes étant pourvus de deux clubs à Besançon, il ne semblait guère possible de trouver l'emploi d'un troisième. On en établit pourtant encore un pour les enfants en bas âge. Le 28 décembre, la Vedette annonça que ces petits louveteaux venaient d'obtenir une salle dans l'ancien hôtel de l'émigré Montmartin et s'y étaient déjà rassemblés au nombre de soixante.
X. Le club de Pontarlier, le seul dont les procès-verbaux nous soient arrivés en entier, ne le cédait à ceux de Besançon ni en extravagance ni en méchanceté. Le scrutin du 4 janvier pour la nomination du président nous donne l'idée du petit nombre de citoyens qui prenaient part à l'odieuse puissance de ces sociétés. Il se trouva à peine vingt votants. On a déjà vu avec quelle abondance les dénonciations sortaient de cette officine malfaisante ; les motions les plus comiques s'y mêlaient à chaque instant. Ainsi, le 27 février, des délégués furent envoyés à la municipalité pour l'inviter à faire disparaître les girouettes qui dominaient encore le toit des casernes, et dans lesquelles l'œil des niveleurs voyait un odieux symbole de la féodalité. Le 20 mars, il fut arrêté que le veilleur de nuit serait chargé de chanter à toutes les heures, dans le clocher de Saint-Bénigne, la chanson Ça ira ou les couplets de la Marseillaise Jouffroy et le vicaire Barrey furent délégués auprès de la municipalité pour soUiciter les ordres nécessaires à cet égard. Dans la même séance, on arrêta que tous les habitants ayant des titres de noblesse, des diplômes d'avocat ou de médecin et des brevets de toute autre espèce, seraient invités par la municipaUté à les apporter dans le délai de huit jours pour être brûlés sur la place pubhqùe. Le 27 mars, le vicaire Barrey fut chargé de
rédiger une pétition pour demander à la Convention que toutes les forges et les hauts-fourneaux situés dans le district fussent supprimés.
Comme la gaieté publique avait visiblement besoin d'être stimulée, un registre fut ouvert le 6 avril pour recevoir les adhésions des citoyens et des citoyennes qui voudraient se charger de représenter quelques pièces de comédie, dans le local de la société disposé à cet effet. Il se présenta dix amateurs des deux sexes, au nombre desquels on remarque le juge Violand, M'"'' Jouffroy, née Daguet, et un Devillard qui, selon toute apparence, n'était autre que le joyeux curé.
L'honneur d'être affilié aux grands jacobins de Paris ne laissait pas d'être un peu onéreux. Le 24 mars, on reçut de ce club suprême l'invitation pressante de souscrire une contribution personnelle de 44 livres, « dans le but de fournir aux dépenses immenses que la société faisait pour la propagation des principes de la liberté. » Les jacobins de Pontarher étaient si peu des va-nu-pieds, comme on est trop disposé à le croire, qu'ils souscrivirent tous. Mais s'il fallait payer les consultations du club des clubs, on avait le plaisir d'en donner de gratuites aux petits clubs ruraux qui commençaient à se former dans chaque canton. Celui de Levier demandait, le 27 février, a le moyen de se débarrasser des chefs de la garde nationale du Souillot, de la Chapelle et autres communes, atteints de la maladie incurable de l'aristocratie fanatique. » Celui de Jougne, s'adressant directement au département, l'invitait, le 28 mars, par l'organe de son président, Championnet, et de l'intrus Oudot-Guernssot, à décréter la suppression totale des cloches dans les paroisses restées sans pasteurs, telles que les Hôpitaux, Métabief, Saint- Antoine, etc., et à n'en laisser qu'une seule dans les églises desservies par les prêtres constitutionnels. TTn brave grenadier sans-culotte se chargeait de les des- < tndre et môme de donner dix jours de sa paye pour qu'on les transformât en monnaie ou en canons. Un décret de la r.onvention avait déjà, le 27 février, autorisé bîs connnunes ;i opérer cette transformation ; mais nulle ])art ou n'avait montré le moindre empressement à en profiler.
XI. Il arrivait aux jacobins vainqueurs et restés seuls sur le champ de bataille ce qui arrive souvent entre honnêtes gens, et à plus forte raison entre coquins, après la victoire ; ils s'en disputèrent les profits et ne tardèrent pas à s'entredéchirer. La lutte fratricide qui allait ensanglanter la Convention se reproduisait jusque sur les plus humbles théâtres, et les héros du jour se poursuivaient mutuellement avec une telle violence qu'on pouvait s'attendre , pour peu que leur règne se prolongeât, à les voir se faire complète justice les uns aux autres et venger la société, en la délivrant, par leurs propres mains, de leur tyrannie et même de leurs personnes. A Besançon, la Feuille hebdomadaire, fondée au mois de février 1793 par Pajot, l'abbé Baverel et Legrand, officier du génie, pour faire concurrence au journal de l'abbé Dormoy, s'apphquait à le dépasser, mais en frappant avec une égale vigueur la Vedette et ses victimes. Briot annonçait-il sur le ton d'un audacieux défi ses conférences contre le céhbat des prêtres : a Quoi ! citoyen Briot , lui répondait la feuille de Pajot, c'est à la fin du xvin^ siècle, c'est en France, c'est après quatre ans de révolution, c'est dans une ville où vous n'aurez pour auditeurs que des citoyens de votre avis, que vous voulez mettre en problème une question démontrée par tous les publicistes et combattue par quelques ignares théologiens ! Ah ! citoyen Briot, vous aimez remporter des victoires faciles ! Quel merveilleux effet le jeune professeur ne produira-t-il pas sur toutes les dévotes qui verront qu'elles peuvent, en sûreté de conscience et au mépris des foudres du Vatican, partager la couche nuptiale d'un exmoine ou celle même d'un directeur de séminaire! Ah! quel service vous rendez à la gente cagote! En vérité, jacobin Briot, votre philosophie est-elle, par hasard, tout juste au niveau de la constitution civile du clergé? Pour nous, qui ne connaissons point de ménagement avec l'erreur , nous dirons hautement que nous n'avons reconnu qu'un seul bienfait dans la constitution du clergé et le serment qui en a été la suite, c'est celui de diviser un corps cent fois plus redoutable que la coalition de tous les tyrans couronnés de l'Europe. »
Mais c'était surtout l'abbé Dormoy qui était l'objet des haines de la feuille rivale et le point de mire de ses rédacteurs. 11 ne put leur pardonner d'avoir déchiré le voile de l'anonyme sous lequel il cachait son reste de soutane, et il se vengea sur Pajot, en l'accusant pubhquement dans la Vedette d'avoir été chassé des bureaux du département, où il avait été commis, et d'avoir vendu son suffrage, comme membre du jury, au baron de Diétrich, qui venait d'être acquitté par le tribunal. Pajot lui adressa une réponse de quatre pages, imprimée chez Daclin, et dont les hgnes suivantes donnent une juste idée de la polémique du temps : a Si, comme toi, prêtre impudent et calomniateur, j'étais revêtu d'un caractère saint et auguste, que mes mœurs et ma conduite profanassent; si, comme toi, j'étais parvenu à transformer le ministre du Dieu vivant en un roué du jour et un élégant d'opéra; si j'avais, comme toi, à la face de l'univers, abjuré toute raison, toute pudeur, toute bienséance, être qui déshonore l'espèce humaine î.... Scélérat salarié, ton âme, noire de vices et d'opprobre, ne peut offrir pour dons à la patrie que des impiétés et des crimes ! »
Mais les jacobins de la Vedette n'étaient pas les seuls en butte aux attaques de leurs frères de la Feuille hebdomadaire. L'ex-minime Lambert, qui conmiençait à devenir un personnage important, avait aussi sa part de coups : « Prêtre Lambert, lui disait son ci-devant ami Pajot, dans sa feuille du 1" mars, tu te fâches, donc tu as tort. Tu cherches à te venger d'un citoyen qui effectivement ne t'aime pas. Il te sied mal de dire que ce patriote s'est vendu. Apprends qu'il n'a jamais accepté de dons, pas même pour faire déHvrer un passe-port à la jeune Falletans, qui est partie le 18 février pour aller à Paris, c'est-à-dire en Suisse, car tu sais que tout chemin conduit à Rome. Ecoute, nous croyons difficilement à ton patriotisme. Adieu, prêtre Lambert. »
On voyait encore s'élever d'autres tribuns de fraîche date, qui, ne s'étant déclarés pour la république qu'après la chute définitive de la monarchie, au 10 août, cherchaient à faire oublier leur conversion tardive par l'exagération de leur énergie démagogique, et prenaient audacieusemcnt le pas sur III. 38
leurs aînés. Pajot était du nombre des vieux républicains, et en se rappelant tout ce qu'ils avaient eu à endurer de mépris, de sarcasmes et de menaces, pendant les premières années de la Révolution, de la part de tout le monde et en particulier de ces nouveaux coryphées, sa colère n'avait plus de bornes : <( Les patriotes du 10 août, s'écriait-il le 15 mars, ne valent pas le diable. Ce qu'on nomme feuillants vaut encore moins ; c'est , à notre avis , de la graine aussi infecte que celle d'aristocrate. Ainsi, haro sur cette maudite engeance I » La guerre ne faisait que commencer ; on verra plus tard comment elle finit pour le malheureux Pajot.
XIL A Pontarlier, les hostilités avaient également éclaté. Cependant les jacobins y avaient d'abord paru d'une singuhère tolérance les uns pour les autres. L'un des principaux d'entre eux, Rousselot, chef de bataillon de la garde nationale, avait acheté, pour le prix de 5 livres 10 sous , à la vente du mobiUer de M""^ de Valdahon , émigrée , un réchaud d'argent qu'on croyait en cuivre argenté, et qui fut vendu comme tel. Mais bientôt l'erreur fut reconnue, et le patriote Rousselot fut invité à restituer à la nation ce que celle-ci ne s'était guère plus légitimement approprié. Le jacobin, heureux d'avoir fait un si bon marché, ne pouvait se résoudre à restituer la pièce d'argenterie ; il eut recours à mille mensonges pour la garder, et il ne consentit à la rendre que sur les menaces du district. Cette aventure ne l'empêcha pas de continuer à siéger parmi les plus chauds et les plus purs patriotes. Mais l'accord que la déhcatesse républicaine n'avait pu rompre en cette circonstance, ne tarda pas à succomber sous les jalousies et les rancunes personnelles. Par un coup de tête inexplicable, Boissard, l'un des chefs du parti, fit désarmer comme suspect l'avocat Lerebours, directeur des postes et jacobin non moins puissant que lui. Ce fut un grand sujet de scandale au sein du club, qui s'empressa de dénoncer cet attentat au département, à l'administration des postes et au club de Besançon. Boissard, accusé à son tour, fut obhgé de venir se justifier, sans pouvoir y parvenir. Il se vengea en dénonçant, de son côté, le club
de Pontarlier aux délégués de la Convention, de concert avec le district.
A Morteau , la municipalité révolutionnaire et le club dirigé, par le sculpteur Jos. Boiston, l'ingénieux organisateur de l'enterrement de la royauté, s'injuriaient, s'anathématisaient et se dénonçaient mutuellement. Le département, devenu l'arbitre de leurs querelles, infligea, le 27 mars , un blâme sévère à Boiston et à Simonin, son associé, leur fit défendre de récidiver leurs attaques, sous peine d'être poursuivis comme perturbateurs, déclara que la municipalité jouissait de toute sa confiance, et que cette déclaration serait signifiée officiellement à la société populaire de Morteau.
XIII. Les jacobins d'Ornans paraissent être mieux restés d'accord entre eux ; mais en revanche, ils eurent avec les jacobins du département deux grosses querelles. La première fut soulevée par un arrêté du département, publié le 21 décembre, en forme de placard, pour flétrir les dilapidations dont les biens prétendus nationaux étaient l'objet de la part des administrations inférieures et de leurs agents. Le district d'Ornans s'en montra fort courroucé, et sur l'invitation de son procureur syndic, il répondit : « Nous ne pouvons vous témoigner assez notre mécontentement. Suivant les termes de votre arrêté, les commissaires des districts et les personnes qu'ils ont employées, soit à la garde, soit à la vente des effets des émigrés, se sont livrés à toute espèce d'abus de pouvoirs, ont commis une foule de délits contraires aux droits de la nation^ et c'est ce tableau aflreux que vous rendez public par la voie de l'impression et de l'affiche. Sur de prétendues plaintes on enlève aux corps constitués ce qu'ils ont de plus cher, l'honneur et la confiance publique I Ou nous sommes accusés, ou non ; si nous le sommes, vous deviez nous faire poursuivre ; si non, votre arrêté devait nous excepter. »
Le département se tut, mais quelques jours après, il écrivit à la municipalité d'Ornans pour lui demander des explications sur un déficit très considérable dans les pièces d'argenterie de l'église de cette ville , qu'il avait remarqué en comparant l'inventaire dressé en 1790 avec celui qui
avait été fait récemment pour l'exécution de la loi qui attribuait à l'Etat toute Fargenterie supertlue des églises. La municipalité répondit que le département n'avait pas à s'occuper de l'argenterie qui pouvait exister en 4790, mais seulement de celle qui existait au iO septembre i792 ; qu'à cette dernière époque, la municipalité avait fait, conformément à la loi, un inventaire exact et fidèle de tout ce qui restait d'objets en or ou en argent dans l'église, et l'avait exactement transmis au département ; que jusqu'à la loi du 10 septembre 1792, les communes étaient incontestablement propriétaires du mobilier de leurs églises, et que celle d'Ornans avait pu, sans contrevenir à aucune loi, disposer alors de tout ce qui lui aurait paru inutile.
Le département ne se laissa pas arrêter par cette réponse, et le 18 janvier, il cbargea Dangel de se transporter chez les frères Hauser, juifs domicibés à Besançon, dans la rue de Battant, pour les interroger au sujet d'une vente importante d'argenterie, que l'on soupçonnait avoir été faite au mois de septembre 1792, par la municipalité d'Ornans. Ces juifs déclarèrent qu'effectivement ils avaient, dans le courant de septembre, acheté à Ornans, aux enchères, des lingots d'argent qu'on disait provenir de l'église de cette ville. Cette vente avait-elle été réellement conclue avant la loi du 40 septembre ? Tel fut le point sur lequel la municipalité d'Ornans fut mise en demeure de fournir des preuves catégoriques.
Les municipaux répondirent par l'envoi de deux pièces : i° une déhbération du conseil général de la commune, portant la date du 5 mars 1792, et décidant qu'il serait vendu six chandeliers, trois lampes et deux croix d'argent qui décoraient l'égUse, pour en consacrer le prix à l'acquittement des dettes communales ; 2° un rapport du 5 juin 1792, constatant que les commissaires de la municipahté avaient fait fondre les objets énumérés plus haut, ce qui avait produit 188 marcs et demi (plus de 47 kilogrammes), ou une valeur de 11,760 hvres monétaires.
Le département ne se tint pas encore pour satisfait, et, le 7 février, il décida que son vice-président Ravier se ren-
(irait à Ornans pour examiner les registres de la municipalité et vérifier si les actes produits par elle n'y avaient pas été interpolés après coup. Ravier, arrivé à Ornans, demanda communication du procès-verbal des enchères ; il fut impossible de le retrouver. Le maire prétendit que la vente avait eu lieu verbalement depuis longtemps, et que la livraison des lingots avait été ajournée jusqu'à l'époque où les juifs auraient réuni les fonds nécessaires au paiement. Quoi qu'il en fût, c'était seulement à dater du mois de novembre 4792 qu'on trouvait des traces positives de cette vente, et le 27 décembre, on voyait la municipalité affecter la somme de IJ, 700 livres, qui en provenait, à des achats de grains pour venir en aide aux malheureux. Le département déclara, le 14 février, que la vente n'avait véritablement eu heu qu'après la loi qui dépouillait les éghses au profit de la nation, et condamna, en conséquence, la municipalité d'Ornans à reverser la somme de d 1,700 hvres dans les caisses de l'Etat. La commune ne se plaignit pas, le département ne fît point d'éclat ; ils eurent raison tous les deux.
XIV. L'immense encan ouvert par la Révolution avait mis en mouvement toutes les tribus israéhtes des bords du Rhin, et c'est à cette époque que Ton constate l'invasion des juifs à Besançon. Ils y furent mal accueillis par les jacobins , et le 16 janvier, le procureur de la commune informa le conseil « qu'il y avait dans la ville un grand nombre de juifs qui accaparaient le numéraire pour le faire passer en Suisse et qui se rassemblaient dans le couvent des cordeliers pour y exercer leur culte, sans en avoir averti préalablement la municipalité, comme la loi l'exigeait ; » il requit, en conséquence, « qu'il fût pris des mesures contre ces honmies dangereux et rebelles aux lois. » Le conseil Tautorisa à exécuter contre eux ses arrêtés antérieurs qui ordonnaient l'expulsion des étrangers.
MTSSIOxN DES REPRÉSENTANTS MICHAUD ET SIBLOT. TROUBLES DU VALDAHON ET d'OUHANS.