‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le departement du Doubs, de 1789 à 1801, d'apres les documents originaux inéditsChapitre 14 sur 31 · MARS— 15 MAI · texte numérisé non relu

MARS— 15 MAI

I. Le 8 mars 4793, le député Lacroix, revenant d'une mission dans la Belgique, envahie par les armées françaises, fit à la tribune de la Convention un tableau alarmant de la situation de ces armées, « Les jeunes soldats, que les décrets de recrutement auraient dû y amener en foule, disait-il, n'arrivaient que très lentement et en petit nombre ; les officiers quittaient leur poste sans congé, de sorte que la faiblesse ou l'incapacité de l'ennemi avait seule préservé jusqu'à ce jour d'un désastre imminent des troupes sans ordre, sans direction et sans consistance. » Ce tableau, empreint de l'exagération révolutionnaire, excita de vives inquiétudes au sein de l'Assemblée ; et sur la proposition de Barrère, il fut arrêté « que des représentants se rendraient, en qualité de commissaires, dans tous les départements, pour instruire les citoyens des nouveaux dangers de la patrie et les engager à voler à la gloire qui accompagnait Dumouriez. » Des pouvoirs illimités étaient remis à ces proconsuls, pour venir en aide à leur éloquence et leur permettre de prendre dans l'intérêt public toutes les mesures qu'ils jugeraient convenables. Michaud, du Doubs, et le médecin Siblot, deLure, député régicide de la Haute-Saône, furent chargés de parcourir ensemble les deux départements dont ils étaient les représentants.

Les deux commissaires arrivèrent le 57 mars à Besançon, et firent visite le lendemain aux diverses autorités. L'un de

leurs premiers soins fat de s'informer s'il restait encore des prêtres insermentés. Le maire Marrelier répondit qu'il en existait quelques-uns, mais que le directoire du district et le procureur de la commune les pourchassaient avec une telle émulation que bientôt on n'en verrait plus un seul. C'est à dater de ce moment-là, et sans doute d'après les instructions des deux conventionnels, qu'on vit le district de Besançon prononcer lui-même une foule d'arrêts de déportation, sans s'astreindre à aucune forme légale, et expulser ainsi de la ville les derniers prêtres fidèles qui y vivaient sous la protection des lois.

De Besançon, les commissaires se rendirent à Baume, et se présentèrent au district le 9 avril. Ils questionnèrent les administrateurs sur la situation politique du pays et reçurent la réponse suivante : <( La généralité des habitants sait apprécier les avantages que le nouvel ordre de choses doit procurer ; l'autre partie regrette encore les anciens abus ou leurs prêtres réfractaires qui ont su captiver leur conscience. Cependant, soit par crainte, soit autrement, ils se conforment aux lois, en sorte que la tranquillité pubhque n'a pas encore été troublée ; cependant il est à craindre que ces fanatiques, toujours dirigés par les prêtres déportés en Suisse, avec lesquels ils entretiennent une correspondance active, ne se portent à des excès, s'ils se croyaient les plus forts. Le nombre des émigrés pour tout le district est de trente-cinq. La moitié sont des jeunes gens dont les familles sont restées en France. »

La destitution de la municipalité catholique de Sancey est le seul acte des commissaires dont nous ayons retrouvé les traces. Le district s'empressa de l'annoncer à l'intrus Vernier comme une excellente nouvelle, en le prévenant que des élections réparatrices auraient lieu le 28 avril.

Michaud et Siblot se rendirent ensuite à Saint-Hippolyte et posèrent aux adnùnistratcurs du district une série de questions auxquelles ils répondirent ainsi :

Q. Quel est l'esprit de rc district? — H. Généralement les citoyens y sont bons, uni ut l'ordre et la paix, et rien n'y apporte de division que la diilérence des opinions religieuses

entre les prêtres constitutionnels et les prêtres réfractaires, ces derniers ayant séduit au moins la moitié des citoyens. Mais, en général, la nouvelle constitution et les lois de la Convention sont bien reçues et bien observées.

Q. Y a-t-il encore des prêtres fanatiques dans ce district? — R. Ils ont tous été déportés, tant en exécution de la loi du 26 août que sur des dénonciations particulières. Malgré cela, on a lieu de croire qu'il s'en trouve encore quelquesuns. L'administration a recommandé sur ce point la plus grande vigilance aux officiers municipaux, aux gardes nationales et aux préposés des douanes par divers arrêtés et circulaires. En conséquence, on a arrêté quatre de ces prêtres depuis deux mois.

Q. Y a-t-il des sociétés populaires dans ce district ? Leur établissement y est-il en faveur? — R. Il s'est formé à Saint- Hippolyte une société populaire dont les membres du district, de la municipalité et du tribunal formaient la plus grande partie, la ville étant d'une très petite population. Le renouvellement des membres de l'administration a laissé dans cette société des vides qui la réduisent à rien ; mais si les nouveaux administrateurs n'en eussent pas été empêchés par un surcroît de travail, ils auraient stimulé la continuation de cette société populaire. On en avait établi depuis longtemps à Damprichard et à Chaux ; on en a étabh depuis à Pont-de-Roide, au Russey et au Luhier.

Q. Y a-t-il dans ce district quelques correspondances connues entre les citoyens et les prêtres déportés ? — R. Les arrestations de prêtres et de gens employés à leur correspondance ont donné heu de se convaincre qu'il y en a. L'esprit de fanatisme qui se manifeste en serait déjà une preuve. Les administrateurs exercent une surveillance continuelle pour découvrir les individus qui les entretiennent, et ils leur ont juré une guerre qui ne se terminera qu'avec leur existence.

Q. Les commis des douanes remplissent-ils fidèlement leur mission? — R. On remarque une indifférence et une inertie révoltantes dans l'accomphssement de leur mandat.

Q. Y a-t-il quelques officiers municipaux ou autres fonctionnaires suspects ? — R. Le directoire ne connaît parmi les.

MISSION DE MICHALD ET SIBLOT. COI

fonctionnaires que de bons patriotes, à la réserve des notaires, des préposés aux douanes et de quatre ou cinq municipalités dont les membres lui sont très suspects.

Q. Y a-t-il des paroisses non desservies dans ce distinct? — R Oui, il y a neuf cures, qui sont : Glay, Glères, Saint-Maurice, Bizot, Provenchère, Solemont, Soulce, Bonnétage et Villars-lez-Blamont ; et vingt-six vicariats en chef, qui sont r Montandon, Valoreille, Péseux , Fleurey, les Ecorces, Cernay, Charqueniont, Frambouhans , Courtefontaine, Gharmauvillers, Noël-Cerneux, le Bélieu, le Barboux, Gerneux- Monnot, Laval, Mont-de-Laval, Plaimbois-du-Miroir. Rosureux, Bretonvillers, Ghamesey, Belleherbe, Lagrange, Rosières, Vernois, Valoune et Vauclusotte. »

Le lendemain, les commissaires s'étant informés plus particulièrement des mesures répressives qui seraient du meilleur effet, prirent, sur les plaintes et dénonciations du district, cinq arrêtés d'une rigueur et d'une omnipotence toutes révolutionnaires. Le premier ordonnait l'incarcération de M. J.-B. Lamboley, homme de loi à Saint-Hippolyte, sous prétexte tt qu'il était suspect à tous les bons citoyens, tant par ses correspondances avec des émigrés que par ses propos inciviques. » Le second portait « que Gabriel Parent, de la Lizerne» ex-séminariste, égarait les habitants de sa commune par des discours fanatiques et contre-révolutionnaires ; qu'il prêtait secours et assistance aux émigrés réfugiés sur la frontière suisse, et qu'une pareille conduite, si elle n'était promptement réprimée , pouvant causer les plus grands désordres dans le district, cet ex-séminariste serait provisoirement déporté, dans le délai de vingt-quatre heures. » Le troisième, <( considérant que les municipalités de Frambouhans , Cernay, Soulce, Montandon et des Ecorces, mettaient la j)lus grande négligence dans l'exécution des lois et donnaient chaque jour des preuves d'incivisme; que leur conduite était d'un exemple pernicieux et enhardissait les efforts des déportés et des contre-révolutionnaires, cassait ces nmnicipalités , et (chargeait le district de pourvoir à leur reniplaccment » Le quatrième suspendait de leurs fonctions h; jeune Berçot, surnuméraire de renrcgistreraent à Saint-Hippolyte^

accusé « d'entretenir des relations suspectes avec les prêtres déportés, de louer publiquement leur conduite, et de blâmer les citoyens qui n'étaient pas de leur parti , )> et Richard Jo- Lin, receveur des douanes à Maiche, également accusé « de faire tous ses efforts pour enlever la confiance au curé constitutionnel, de l'avoir empêché d'enterrer sa sœur et deux de ses filles, et de faciliter aux fanatiques l'exportation du numéraire. » Le cinquième condamnait à la prison 1° Joseph Feuvrier, des Galhots , « parce qu'il entretenait des liaisons suspectes avec les prêtres déportés , et avait poussé l'audace jusqu'à arborer la cocarde blanche et à crier : Vive le roi! » 2° X. Feuvrier, son frère, ancien soldat, a parce qu'il épouvantait ses concitoyens par ses propos inciviques et ses menaces, » et enfin Ch.-F. Mougin, ancien maire de Charquemont, « parce qu'il avait souscrit un traité incendiaire (l'ancien pacte fédératif des cathohques) et s'était rendu coupable de plusieurs autres traits d'incivisme, en favorisant les prêtres insermentés. » Le juge de paix était en outre chargé de commencer une information judiciaire contre ces trois détenus.

II Les griefs articulés contre M. Mougin étaient d'une injustice palpable. La question du pacte catholique avait été tranchée depuis longtemps par les tribunaux; et rien, dans les pieuses démarches de l'inculpé en faveur des prêtres fidèles, ne paraissait tomber sous le coup de la loi. Sa conduite avait toujours été aussi prudente qu'énergique ; mais ce qu'on poursuivait surtout en lui, c'était l'influence souveraine qu'il exerçait à Charquemont et dans tous les alentours. M. Mougin était effectivement l'un des hommes les plus considérables du parti cathohque, et lui faisait le plus grand honneur par ses vertus. Les annales de la Révolution, si riches en caractères admirables, nous offrent peu de figures plus nobles , plus pures et plus dignes d'être conservées à la postérité.

Né le 4 février 17M, à la Chaux-de-Charquemont, M. Ch.- Fr. Mougin était le fils d'un riche cultivateur. Après les premières leçons élémentaires, il avait étudié pendant deux ans chez son oncle, vicaire à Villers-le-Lac, et avait appris les

principes de la géométrie auprès des prêtres qui venaient en \acances dans sa famille. La lecture de l'Ecriture sainte et des auteurs ascétiques lui était familière et l'objet de ses délassements habituels. En 1780, à l'âge de trente-six ans, il épousa M'"" Claude-Marie Mougin, personne fort distinguée, fille d'un parent éloigné, riche aussi, qui demeurait au Refrain, à une heue de Gharquemont. Au moment de la Révolution, ces deux époux chrétiens possédaient deux beaux domaines, contenant plus de quatre-vingts hectares, deux maisons, un riche mobilier agricole, trente pièces de gros bétail, et une fruitière bien organisée. Ils étaient entourés de quatre petits enfants.

L'intelligence de M. Mougin, son instruction, sa fortune, firent jeter les yeux sur lui à Tépoque où Ton préparait les voies à la Révolution, et l'on se hvra à de vives et inutiles instances pour le faire entrer dans la franc-maçonnerie. En 1789, il fut élu maire, et peu de temps après, membre du corps électoral ; mais il se démit de cette dernière fonction lors de l'élection de l'évoque constitutionnel, pour n'y point participer. Lorsqu'il effectuait quelque paiement en assignats, il ne les donnait jamais que pour leur valeur réelle, en laissant toute leur dépréciation à sa charge. Sans se soucier des prétendues générosités de l'Assemblée constituante, il continuait bravement à payer la dîme à son curé. M. Bouhélier, ancien jésuite, retiré au Vaudey, était le directeur de sa conscience. Ce vénérable prêtre ayant été frappé d'apoplexie au moment où il prêchait contre les nouveaux désordres, dans l'église de Charquemont, M. Mougin, en dépit (l'une vive opposition, le fit enterrer dans le chœur même de l'éghse où il était tombé victime de son zèle. Les habitants de Charquemont ne faisaient rien sans consulter M. Mougin, et se conformaient aveuglément à ses avis. Ils l'avaient tous suivi à Maiche pour prendre part à l'assemblée primaire du canton , lors du renouvellement de l'assemblée législative et des corps administratifs ; mais la formule de serment qu'il avait offerte n'ayant pas été acceptée, il n'eut qu'un mot à dire, et tous ses fidèles administrés reprirent avec lui le chemin de leur pays, sans avoir rieu fait. Les ad-

ministrateiirs da district, connaissant toute l'autorité dont il disposait, n'épargnèrent aucun effort pour le gagner au parti constitutionnel ; mais si M. Mougin s'était associé sans répugnance à toutes les réformes politiques, il ne transigea jamais sur la religion. Sa maison devint l'asile des prêtres fugitifs ; il favorisa leur passage en Suisse et leur procura de grands secours pécuniaires. C'était lui qui avait fait relâcher iM. Goguillot, maire de Flangebouche, arrêté dans sa commune au moment où il allait recueillir des adhésions pour le pacte fédératif. Il avait également rendu à la liberté M. de Maîche le jeune, saisi par une patrouille au moment où il allait passer en Suisse. M. Mougin était resté maire jusqu'au mois de décembre J792, et alors il avait fallu fausser les élections avec la dernière impudeur, pour l'écarter des fonctions municipales. Resté le guide et l'oracle de ses concitoyens, il devint le point de mire de tous les agitateurs du voisinage. Il fut dénoncé coup sur coup à la Vedette et au district, et se trouva frappé, l'un des premiers, par les délégués delà Convention.

Le 13 avril, il travaillait paisiblement dans un enclos, au miheu de sa famille et de ses serviteurs, lorsque trois gendarmes vinrent le saisir et le chargèrent de chaînes. Deux de ses domestiques, Gh.-Jos. Carette et J.-B. Cerf, ne pouvant souffrir qu'on leur arrachât ainsi leur bon maître, résolurent de le suivre pour le délivrer. Le paysan qui avait servi de guide aux gendarmes, vit que les fers de M. Mougin le meurtrissaient, et les pria de les desserrer un peu ; mais ils ne firent que les resserrer encore. Alors, les deux serviteurs de M. Mougin, n'écoutant plus que leur indignation, fondirent à coups de fourches sur les gendarmes, et, malgré les instances de leur maître, s'efforcèrent de briser ses liens. La lutte fut longue entre ces jeunes gens et les soldats, et ce ne fut pas sans peine que ces derniers parvinrent à désarmer leurs adversaires. Pendant ce temps-là, un des cavahers attacha M. Mougin à la selle de son cheval, et l'emmena à Charquemont, en le frappant continuellement à grands coups de plat de sabre. Réunis à Charquemont, les gendarmes commandèrent à l'auberge un bon souper qu'ils

firent payer à M. Moiigin, et remmenèrent sar-le-champ à Maîche, où on l'écroua pour la nuit ; le lendemain il fat transféré dans la prison de Saint-Hippolyte.

M. Hugues-Jos. Mougin, du Pré-Roussel, prévenu de l'arrestation de son beau-frère, se rendit pendant la nuit à Maîche, pour raccompagner au chef-lieu du district et y solliciter son élargissement. L'ancien maire de Charquemont fut enfermé dans le couvent des ursulines, transformé en prison comme tant d'autres, et y occupa le cachot que l'abbé Boucon venait de laisser vacant. Son beau-frère ne cessait de courir chez les administrateurs et chez les juges, pour les solliciter en faveur du prisonnier; mais, comme on le savait dévoué aux mêmes principes que celui-ci, bien loin d'avoir égard à ses instances, on le menaça de le jeter lui-même en prison s'il ne se retirait au plus vite. Cependant, tel est l'empire de la vertu, qu'un des chefs du parti jacobin, à qui la proximité de sa résidence avait permis de suivre et d'apprécier la conduite de M. .Mougin, résolut de le sauver. Il se rendit à Saint-Hippolyte, vit les juges, obtint qu'on fît une enquête à Charquemont, et se hâta d'y revenir pour tout disposer en faveur de Taccusé. M. Mougin fut reconduit luimême dans cette commune pour Tinstruction de son procès. Un de ses voisins et amis, M. Jos. Richard, touché de le voir revenu si près de sa demeure sans pouvoir embrasger sa femme et ses enfants, obtint de se constituer prisonnier à sa place, afin qu'il put aller passer quelques heures au sein de sa famille éplorée. Le juge instructeur n'ayant trouvé que des témoins favorables à l'inculpé, même parmi ceux qui ne partageaient pas l'ardeur de ses convictions religieuses, il fallut bien reconnaître que la continuation de son emprisonnement serait une iniquité trop ilagrante ; et, après sept jours de détention, M. Mougin fut rendu à la liberté. Mais comme les temps devenaient chaque jour plus mauvais, son existence ne fut plus qu'un tissu d'angoisses continuelles. N'étant plus en sûreté ch<,'Z lui, il allait liabituellenient passer les nuits dans quelque chalet solitaire, ou chez

s amis, ou même au miheu des bois.

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