DE LA
PERSÉCUTIOIV RÉVOLUTIOMAIRE
LE DÉPARTEMENT DU DOUBS APRÈS l' INSURRECTION DU 10 AOUT. 10 AOUT — 30 AOUT 1792.
[, La plupart des révolutions politiques , et en particulier celles de la France , offrent un phénomène aussi consolant qu'honorable pour la conscience humaine : c'est que lorsque la justice et les lois semblent anéanties avec leurs derniers défenseurs, elles retrouvent aussitôt, au sein même du parti du désordre, de nouveaux appuis ou des vengeurs disposés à souffrir à leur tour jusqu'à la mort môme, pour arrêter le mal qu'ils ont fait ou pour le réparer. Il semblait qu'après la chute du trône, les passions, désormais hbres de tout frein, allaient régner sans partage et s'assouvir sans mesure. Il n'en fut rien cependant. Après quelques jours d'une curée trop sanglante , il est vrai , l'éternelle lutte recommença entre les républicains modérés et les anarchistes , et plus d'une année encore devait s'écouler avant que la Terreur, arrivée à son apogée, pût faire de l'échafaud permanent le trône et le symbole de son abominable puissance. Mais,
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quelque honnêtes que fussent les sentiments du parti girondin et même ses regrets , le lendemain de la chute de Louis XVI, à laquelle il avait beaucoup trop contribué pour son honneur, il ne put dominer la situation malheureuse qu'il venait d'imposer à la France, et il se vit, à chaque instant, forcé de composer avec les démolisseurs à outrance et les homtnes de sang.
Le jour même du 10 août, au moment où Louis XVI était venu faire au Corps législatif un suprême appel en faveur de la constitution et de l'ordre public contre l'émeute la moins nationale et la plus impure, l'Assemblée, ou plutôt les compUces nombreux que l'anarchie y comptait, trahissant à la fois leurs serments et les devoirs de Thumanité, décrétèrent que le chef du pouvoir exécutif était provisoirement suspendu de ses fonctions et mis en détention ; que le peuple français était invité à former une Convention nationale pour fixer de nouveau la forme de son gouvernement ; qu'en attendant la réunion de cette assemblée , le Corps législatif resterait à son poste et déléguerait le pouvoir exécutif à des ministres de son choix ; que ce décret serait envoyé par des courriers extraordinaires à tous les départements, avec ordre de le faire parvenir dans les vingtquatre heures aux municipalités de leur ressort pour y être solennellement proclamé ; que douze commissaires , pris dans le sein de l'Assemblée , se rendraient auprès des armées pourleurfaire connaître les événements qui venaient d'avoir lieu à Paris , les causes qui les avaient amenés et les remèdes à y apporter. MM. Coustard , Carnot aine et Prieur furent envoyés à l'armée du Rhin et chargés notamment de se rendre à Besançon.
Ce fut dans la journée du dimanche 12 août que le courrier envoyé parle simulacre d'assemblée législative qui gou^ vernait sous l'autorité des sicaires, remit au conseil général du Doubs les décrets de l'insurrection. Le département convoqua aussitôt le district et la municipalité pour aviser aux mesures à prendre. (( On ne saurait, dit la Vedette^ donner trop d'éloges à la célérité avec laquelle notre département a promulgué la loi de la suspension. Notre procureur général,
après avoir donné lecture des lettres et décrets concernant le pouvoir exécutif, se lève et demande acte de la réquisition qu'il fait de transcrire le tout sur les registres, et du serment qu'il prononce de ne pas quitter son poste et d'y mourir plutôt que de montrer de la lâcheté. Au même instant, l'assemblée entière se lève et répète avec une mâle énergie le serment du patriote Billot. La municipalité et le district ont fait aussi le même serment. Battant, Gharmont et Arènes ont été les premiers à témoigner la joie qu'ils éprouvaient de la suspension du roi. Lundi, nos corps administratifs ont procédé à l'enterrement du veto. Les corps militaires, des piquets de garde nationale , canonniers , infanterie et cavalerie, y ont assisté. Le même jour, M. Louvot, maire, avait cru devoir remettre en délibération la proclamation des nouveaux décrets, et, sur trente-quatre membres du conseil général de la commune, douze ont voté pour la non-proclamation. Nous nous proposons de donner les noms de ces honnêtes patriotes, afin que lors de Texercice de la souveraineté du peuple , celui-ci sache discerner ses véritables amis de ceux du roi. »
Les députés du Doubs n'avaient pas manqué d'applaudir 1 l'insurrection, qu'ils appelaient depuis si longtemps de leurs vœux, et toutes leurs correspondances s'accordèrent à confirmer les autorités départementales dans le parti qu'elles ivaient embrassé. Ils leur écrivirent collectivement le \^1 août dans ce sens, en ajoutant, au sujet de l'arrêté contrôles prêtres, sur lequel ils venaient d'être consultés : « Vous sentez que les nouvelles circonstances autorisent plus que jamais toutes les mesures que vous avez prises ou que vous croirez devoir prendre contre les prêtres perturbateurs. » Trois jours après , ils écrivirent encore, pour annoncer que l'Assemblée nationale avait applaudi à l'arrêté du département. Le député Michaud écrivit en particulier à M. Seguin, le iiaoùt, pour«rassurer sa conscience politique et constitutionnelle: « L'arrêté que votre conseil général a i)ris contre les prêtres perturbateurs est très sage. Les circonstances l'ont rendu nécessaire, et il n'y a que des imbéciles ou des ennemis (!<• l.i rliose publique qui puissent le blâmer,
SOUS le prétexte ergotiseur que vous avez outrepassé vos pouvoirs et qu'il est inconstitutionnel. La constitution n'a voulu et n'a pu vouloir que le salut de la patrie : tel est le vrai sens dans lequel elle doit être entendue. »
Passant ensuite aux événements du 1 0 août, le futur régicide avouait qu'ils n'étaient pas une agression de la royauté contre le peuple, comme on le publiait calomnieusement, « mais une insurrection populaire dont le but était de lier les mains à mie autorité perfide. » Il ajoutait : u Le trajet de Louis XVI au Temple se fit avec beaucoup de lenteur. Sous peine de mort, on était obligé de rester couvert. On ne cessait de crier pendant toute la marche: A bas le cochon! à bas la perfide Autrichienne! La plupart des députés feuillants n'ont pas encore osé reparaître à l'Assemblée pour prêter serment; mais ils lui écrivent depuis les caves et les greniers où ils sont sans doute retirés. )>
Un seul des députés du Doubs, le jeune Voisard , parut avoir profité du spectacle de ces violences et de cette anarchie pour son instruction pohtique, et son cœur honnête ressentit une généreuse indignation. Il écrivit, le 17 août, au district de Saint-Hippolyte : (( Je ne suis pas d'avis de prononcer là déchéance de Louis XVÏ. Je crains que la majorité ne soit entraînée par un parti audacieux, composé de gens qui n'ont intérêt qu'au désordre et qui a déjà eu l'impudeur de proclamer sa volonté comme le vœu de la commune de Paris, bien qu'il ne soit pas celui de la cinquantième partie des citoyens actifs. »
Un gouvernement d'une pareille origine devait inspirer aussi peu de confiance que d'estime à la généralité des honnêtes gens. Aussi voit-on la Vedette occupée pendant plusieurs jours à rassurer les ouvriers de Battant eux-mêmes sur les suites de cette situation anarchique , et à prémunir tous les habitants du Doubs contre l'animadversion et le mépris qu'inspiraient les prétendus législateur^du moment. Aux patriotes encore tourmentés de scrupules constitutionnels, elle disait : « Le décret de suspension sauve-t-il l'Etat, ou ne le sauve-t-il pas? Si on nous répond oui, peu importe qu'i] ait été rendu par la majorité ou la minorité. Nous ne con-
naissons de majorité nationale dans ce moment-ci que celle qui veille au salut de l'Etat et qui le sauve réellement. Si, au contraire, on répond non, indiquez-nous alors un moyen de concilier le despotisme avec la liberté. » Ce moyen, le parti de la Vedette l'avait trouvé depuis longtemps et allait en user à outrance : c'était d'exalter sans cesse la liberté et de pratiquer en son nom le plus effroyable despotisme.
II. Pendant les jours qui suivirent immédiatement la révolution du dO août , il y eut dans tout le département une phase bien marquée d'arrêt et d'inaction au sein du parti vainqueur. Il sembla effrayé lui-même d'une victoire qu'il n'avait pas osé rêver si complète et qu'il redoutait de ne pas voir durer. Les passions qui avaient si vivement sollicité l'emprisonnement des prêtres ne parurent plus , pendant bien des jours, se soucier d'y puiser les jouissances qu'elles en avaient attendues. Jusqu'au 18 août, une seule mesure concernant la religion occupa l'administration départementale : ce fut l'exécution de la loi du 25 juillet, qui ordonnait la vente des palais épiscopaux, sous prétexte que leur somptuosité était peu convenable à l'état des évêques, et d'un entretien hors de proportion avec leurs revenus. Cette loi était la dernière concession que la conscience de Louis XVI avait cru pouvoir accorder à ce vandalisme philosophique qui tendait à détruire tous les vestiges de l'ancien empire de la religion en France. L'architecte Attiret, chargé d'estimer le palais épiscopal de Besançon et d'en étudier le morcellement le plus favorable à la vente, proposa, le io août, de le diviser en trois lots pouvant , disait-il, convenir chacun à un particulier quelconque. Le premier, consacré alors comme aujourd'hui à l'habitation des archevêques, fut estimé 32,000 livres ; le second lot, formé de la maison située sur la place du Palais et occupée actuellement par la maîtrise, 16,000 livres; un petit bâtiment , placé aussi du côté de la place du Palais, .■i,000 livres. L'antique demeure de nos pontifes échappa cependant à Toutrage d'une adjudication aux enchères, et elle passa par les destinations les plus diverses dans le cours de la révolution.