‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 10 sur 59 · VI · texte numérisé non relu

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II. La fête du 8 Juin, destinée à la fois à inaugurer solennellement le règne de l'Etre Suprême et à donner un modèle de liturgie pour son culte, fut célébrée avec la plus grande pompe à Paris. Une estrade pouvant contenir deux mille personnes avait été adossée au château des Tuileries. Les gradins inférieurs étaient occupés en partie par les musiciens, chanteurs et chanteuses des trois théâtres lyriques de Paris, au nombre de plus de huit cents, et en partie par des groupes d'enfants couronnés de violettes, d'adolescents couronnés de myrte, d'hommes mûrs couronnés de chêne, et de vieillards couronnés de pampre ou d'olivier. Des femmes, vêtues de blanc et décorées de ceintures tricolores, avaient des bouquets de roses à la main ; leurs filles, vêtues de même, portaient des corbeilles remplies de fleurs effeuillées. A midi précis, une salve d'artillerie annonça les sept cents membres de la Convention, qui vinrent prendre place sur l'estrade, vêtus uniformément d'habits bleus et de culottes de peau de daim, et portant à la main des bouquets de fleurs, d'épis et de fruits. Robespierre, à qui revenait de droit la présidence de la fête, prit place à la tribune élevée au centre de l'estrade. Il avait un bouquet beaucoup plus gros que les autres, et prononça un discours pieux en l'honneur de TEtre Suprême. Après un hymne chanté par les choristes, il alla gravement mettre le feu à un mannequin représentant le groupe des ennemis de la félicité publique, c'est-à-dire VEgoïsme, la Discorde et VA théisme Nouveau discours de Robespierre pour remercier l'Etre Suprême d'avoir anéanti ces trois ennemis du bonheur commun, et nouvel hymne par les chœurs de l'Opéra. Tout cela figurait et remplaçait aussi bien que possible le sermon et la messe. On passa ensuite à la procession. Précédés d'une musique militaire, de quatre groupes représentant les âges de la vie et des choristes, les membres de la Convention se rangèrent sur deux files, ayant à leur tête Robespierre, et au milieu d'eux un char triomphal traîné par quatre bœufs et orné d'un trophée composé des instruments des arts et métiers et des produits de l'industrie. Lorsque le cortège arriva sur la place de la Concorde, on s'arrêta pour jeter des fleurs à la

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Statue de la Liberté. Sur Tesplanade des Invalides, il y eut une nouvelle 'Station et de nouvelles fleurs répandues en l'honneur du peuple français, représenté par une statue colossale d'Hercule. Enfin on arriva au Champ de Mars, où une montagne, figure allégorique du parti dominant à la Convention, avait été élevée à la place du premier autel de la Patrie. Robespierre, qui aflectait de marcher seul et à une assez grande distance de ses collègues, gravit le premier cette montagne, suivi par les autres députés, qui se disputaient avec une émulation comique Thonneur d'être les plus rapprochés du pontife. Les difiërents groupes chantèrent alors, en se répondant alternativement, les strophes d'un hymne dont les paroles avaient été composées par le député Chénier et la musique par Méhul. Enfin, au signal donné par la décharge de cinquante pièces de canon, les adolescents tirèrent leurs épées et les levèrent vers le ciel en jurant de défendre la patrie. Les vieillards levèrent leurs mains pour bénir les adolescents; les jeunes filles jetèrent dans l'air le reste de leurs fleurs; enfin tous les assistants élevèrent à la fois leurs bras, leurs enfants ou leurs bouquets vers le ciel, comme pour lui en faire hommage. On retourna ensuite au jardin des Tuileries, et la fête se termina par des jeux.

i!L Les jacobins philosophes du Doubs saluèrent la destruction du culte de la Raison avec le même enthousiasme inconstant et servile qui avait salué son inauguration. Le ^7 mai, le département chargea Battandier de rédiger une adresse à la Convention pour lui exprimer « ses sentiments de reconnaissance et l'admiration que lui inspirait l'immortel déci^t du 7 floréal. » Le club de Pontarlier avait déjà devancé le département; la municipalité de Besançon s'empressa de marcher à sa suite et d'envoyer aussi son compliment à la Convention. Quand arriva l'ordonnance qui substituait VKtre Suprême à la Raison sur la façade des églises, le district de Besançon la fit porter dans toutes les communes par des courriers extraordinaires, afin d'en hâter de quelques instants l'exécution. La Vedette elle-même, oubliant qu'elle venait de proclamer que le peuple était le seul vrai Dieu, jeta dévotement sa pierre à Chaumette et à l'athéisme.

Lorsqu'à la suite d'un attentat imaginaire, Robespierre apprit à la France qu'elle avait failli le perdre, ce fut une nouvelle explosion d'attendrissement. Le district de Besançon, le club et le comité révolutionnaire de Pontarlier, envoyèrent de nouvelles adresses à la Convention, pour se féliciter avec elle de la protection 'si éclatante accordée par l'Etre Suprême à son pontife.

A Besançon, le besoin de remplacer le culte de la Raison par autre chose était si vivement senti, qu'on n'attendit même pas le célèbre manifeste de Robespierre pour organiser le culte de l'Etre Suprême. Le 49 avril, Gouvernet annonça à ses collègues du département qu'il était chargé par le représentant Lejeune de les informer qu'il se rendrait le lendemain décadi, à iO heures du matin, à l'église de Saint- Pierre, pour y faire une instruction relative au culte de la Raison (ce dernier mot n'était pas encore officiellement aboli), et que le représentant désirait que toutes les autorités civiles et militaires y assistassent. Le département répondit que tous ses membres étaient convaincus combien l'instruction était nécessaire pour éclairer le peuple et détruire le fanatisme, et combien celle que ferait un représentant honoré à juste titre de la confiance publique, produirait de bien ; qu'ils recevaient donc cette invitation avec transport, et se rendraient à la cérémonie revêtus des insignes de leur dignité.

« On se plaignait depuis longtemps, dit la Vedette, de ce que l'on avait désigné pour temple de la Raison une église située à l'extrémité de la commune, plutôt que celle de la place de la Loi (place Saint-Pierre), qui se trouve dans le centre. Le représentant du peuple Lejeune a écouté les justes plaintes qui lui ont été faites à ce sujet, et décadi dernier, il a, de concert avec son collègue Duroi, inauguré notre nouveau temple de la Raison. La cérémonie s'est faite avec une pompe et une solennité qui ont attiré une foule immense de spectateurs de toutes les religions et opinions politiques.

)> A onze heures, les autorités civiles et militaires, prêtées d'une musique guerrière, sont sorties de chez le repré-

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sentant; elles ont marché en groupe autour de lui jusqu'au temple, et un nombre de sociétaires et de nos frères d'armes fermaient la marche de ce cortège vraiment imposant. Au moment où l'on est entré dans le temple de la Raison, les amateurs du spectacle ont exécuté une symphonie relative à la circonstance et qui leur a mérité de justes applaudissements. Duroi et Lejeune ont successivement monté à la tribune de la Vérité et de la Raison ; l'un et l'autre ont montré au peuple combien jusqu'ici on avait abusé de sa créduUté ; de combien de préjugés on avait entouré son berceau; de combien d'idées superstitieuses on avait surchargé sa faible imagination , pour s'emparer de sa raison, la dominer et la gouverner au gré des passions et des intérêts honteux de quelques hommes. « 11 est temps, a dit Duroi , de rompre » ces liens avilissants et d'user de cette raison dont l'Etre » Suprême a doué sa créature ; il nous entend ; si je vous » prêchais l'erreur et le mensonge, croyez- vous qu'il ne )) punirait pas une audace si criminelle? Croyez-vous qu'il ne >i préside pas à notre révolution ?. . . . Voyez croître ces seigles ï) et ces blés, voyez cette vigne presque en fleur.... Adorons » cet Etre Suprême, mais adorons-le en hommes libres.... »

« On a voulu nous transformer en un peuple d'athées, a dit Lejeune, nous qui adorons une divinité bienfaisante qui fait tout prospérer autour de nous.... C'est en devenant vertueux que nous pourrons nous flatter de lui rendre un hommage agréable ; prosternons-nous en sa présence et demandons-lui la continuation de ses bienfaits. »

Le vertueux représentant lut alors une sorte de prière au vrai Dieu^ composée, selon toute apparence, par Briot, et déjà honorée de l'approbation du club. Voici cette pièce, qui ne manquait certainement pas d'habileté, et qui fut aussitôt répandue à profusion dans le département, pour y remplacer les anciennes prières.

a Gloire à Dieu seuil Salut à tous ceux qui l'adorent sans hypocrisie et du fond de leur cœurî Nous sommes leurs frères et leurs amis, quelles que soient leurs opinions.

» Dieu de toute bonté, Dieu de toute justice, Etre suprême et éternel, souverain arbitre de la destinée de tous

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les hommes, toi qui es l'auteur de tous biens sur la terre, tu ne rejetteras pas la prière de tous ces hommes vertueux rassemblés ici dans ton temple pour t'adorer, et qui ne te demandent que justice et vérité. Si nous tombons dans quelques erreurs, écIairc-nous et dirige nos intentions ; sois favorable à nos vœux. Ahl si notre cause est injuste, ne la défends pas. La prière de l'impie est un second péché; c'est t'outrager que de te demander ce qui n'est pas conforme à ta volonté sainte; mais si nous ne sommes à tes genoux que pour obtenir ce que tu nous commandes toi-même, si nous ne te demandons que la jouissance de nos droits les plus sacrés, prends sous ta protection divine une nation généreuse et brave, qui ne combat que pour l'égalité; ôte à nos ennemis déraisonnables la force de nous nuire ; brise les fers dont ces hommes orgueilleux veulent encore nous charger.

» Bénis le drapeau de l'union souslequel nous sommes rassemblés pour obtenir notre indépendance; bénis les saintes phalanges de notre bouillante jeunesse qui brave la mort pour détruire la tyrannie et fonder la liberté. Bénis, ô mon Dieu, les familles respectables de ces vertueux enfants de la patrie, qui te prient de leur accorder la victoire. Bénis nos armées, nos assemblées et tous nos vertueux fonctionnaires publics ; remplis de ta lumière nos législateurs, et donne des forces à notre gouvernement. Ne cesse de nous découvrir, ô mon Dieu, les conspirateurs et les traîtres qui voudraient nous remettre dans les fers^ et que ta main toute-puissante les précipite sous le glaive vengeur des lois. Fais prospérer les travaux de nos généreux cultivateurs, qui nourrissent nos nombreux bataillons ; augmente leurs forces et celles de leurs dignes compagnes ; répands la fertilité sur leurs terres et dédommage-les, par tes consolations, des sacrifices que demande la patrie. Ouvre les yeux de nos frères égarés ; fais que, rendus à la raison et à la vérité, ils se réunissent à nous dans son temple pour t'offrir leurs hommages, pour jouir des précieux fruits de l'égahté et pour chanter tes louanges immortelles dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »

Rien ne saurait mieux caractériser cette pièce singulière,

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que l'expression même dont Briot se servait en parlant de Fère chrétienne (style hypocriiel ). En effet, à part quelques Tœux sanguinaires échappés à la nature violente de Fauteur, en dépit de ses efforts visibles pour se contenir, tout dans cette pièce était chrétien, bien plus chrétien que Briot luimême ne se l'imaginait, car un vrai rationaliste n'eût ni parlé ni pensé de cette manière. Mais plus cette pièce se rapprochait, pour le fond comme pour la forme, des habitudes chrétiennes, plus elle était habile et propre à séduire le public.

« Ces discours touchants, ajoute la Vedette^ souvent interrompus par des applaudissements et des marques d'une sensibiUté bien prononcée, ont fait les plus vives sensations sur les esprits et sur les cœurs des auditeurs, qui ont dû se convaincre qu'on les avait trompés lorsqu'on leur avait dit que dans le temple de la Raison on blasphémait contre la divinité... On a terminé la cérémonie par l'hymne à la liberté et d'autres chansons patriotiques. Chaque décadi on prononcera, de pareils discours, et on célébrera ce jour avec le plus de pompe qu'il sera possible. Les autorités constituées, en y assistant avec leurs décorations respectives, inspireront au peuple le respect qu'il doit avoir pour le culte de la Raison, dont son magistrat sera bientôt le seul ministre, car dans un Etat, il doit y avoir une unité de principes et d'opérations qui n'aura jamais lieu que lorsque le ministre de la loi sera le prêtre du peuple ; cette identité, si désirée, attendue depuis si longtemps, assurera à jamais la paix et la tranquillité de l'intérieur. » Il n'était pas possible en vérité de prêcher plus franchement l'absolutisme religieux.

Les dévotes oraisons de Briot n'eurent pas plus de succès que les charmes de M^*" Cussey, et pour procurer un auditoire à ses prédicateurs, le club se vit forcé de réclamer l'intervention de l'autorité municipale. Il lui demanda, dans les derniers jours d'avril, d'inviter les parents et les administrateurs des hospices à envoyer chaque quintidi et décadi, au temple de la Raison, leurs enfants pour y entendre les instructions^ et la pria d'y assister elle-même, en costume officiel. Il annonçait en même temps qu'un catéchisme philosophique

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et républicain serait fait aux enfants les jours de décade^ à deux heures après midi, par deux des orateurs, de la Société. La municipalité répondit qu'elle s'empresserait de satisfaire le double vœu du club aussitôt que le représentant aurait fixé son choix définitif sur le temple de la Raison et déterminé le mode de renseignement moral qui y serait donné.

Le club de Besançon s'était préposé, de lui-même, au ministère pastoral du nouveau culte aussi bien que du précédent, et d'après un rapport du frère Frène-Coriandre Briot, lu le 48 mai, il parait que la Société avait peine quelquefois à trouver même des prédicateurs. On lit en efiet dans le projet présenté par Briot, pour mieux établir dans ces contrées le règne de la raison et fonder Uempire de la vertu : « Le comité d'instruction de la Société choisit pour chaque décadi l'orateur qui doit parler au temple dédié à l'Etre Suprême, sur le sujet de la fête décadaire. Le comité présenta cet instituteur, avant le décadi, à l'approbation delà Société. Lorsque, par la faute du comité d*instruction, un décadi manque d'instituteur, ce comité est renouvelé. Tout sociétaire qui refuse au comité de faire un discours pour un décadi, rend compte des motifs de son refus; la Société les juge. »

Dans le même rapport, Briot esquissait ainsi cette morale républicaine dont il restait, non-seulement à formuler les lois, mais encore à poser les bases. « La Société populaire appelle dans son sein le règne de la vertu ; elle y consacre et propage au dehors les vérités que l'Etre Suprême a gravées dans tous les cœurs. Elle voue anathème aux rois et à leurs complices, haine aux méchants et mépris aux prêtres. Elle accueille avec respect la vieillesse, l'indigence et le malheur. Elle exclut de son sein l'incivisme, l'intrigue, l'ambition, l'orgueil et l'égoïste opulence; elle suspecte l'homme oisif; elle imprime sur le front des calomniateurs le sceau delà honte ; elle honore après sa mort l'homme vertueux, le bon citoyen; elle appelle ainsi celui qui aime sa patrie, obéit à ses volontés et la sert utilement. Elle reconnaît que la jouissance la plus digne d'un citoyen est une famille nombreuse animée par le patriotisme et formée à la vertu. » La vertu se retrouvait ainsi

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à la fin comme au commencement et au milieu de ce programme : rien n'était en eflTet plus à Tordre du jour que la vertu, depuis celle du rerfwewx Robespierre , du vertueux Marat , et du vertueux Lejeune , jusqu'à celle du vertueux Rousseau, père de toute cette famille de vertus.

La municipalité de Besançon n'eut pas la patience d'attendre la grande fête inaugurale du 8 juin ; elle décida que l'anniversaire de la chute des girondins serait célébré auparavant avec toute la pompe possible, et elle invita le club à désigner l'éloquent Briot pour prononcer dansHe temple de l'Eternel un discours « qui rappellerait à tous les citoyens les tentatives du fédéralisme pour désunir les départements et le triomphe de la Montagne sur le parti des traîtres. » Briot, après avoir flétri énergiquement, comme on l'a vu, les sauvages attentats du 31 mai, se trouva ainsi chargé d'en faire l'apologie, et s'en acquitta avec une vertueuse résignation. La Vedette rendit compte ainsi de cette fête fratricide : (( Nous demandions dans nos feuilles de i791 et de 1792, des fêtes nationales; ces fêtes viennent enfin d'être décrétées, au moment où le fanatisme romain, en fermant ses temples, comptait peut-être ressusciter de ses cendres, par le désœuvrement auquel il prévoyait qu'allaient être livrés nos bons frères des campagnes, habitués à se réunir certains jours pour rendre leurs hommages à l'Eternel. Ils se sont trompés. Nous aurons nos jours de repos, qui, comme l'a dit Robespierre, remplaceront ce que les circonstances ont détruit presque partout. Notre commune, en attendant l'organisation des fêtes, n'a pas cru devoir laisser passer le 31 mai sans chômer ce jour, qui a fait le salut de la république. Toutes les boutiques ont été fermées, tous les travaux suspendus. Un peuple immense remplissait le temple de l'Etre Suprême et le remerciait d'avoir étouffe la tyrannie fédéraliste. Briot a fait le discours.... Le reste de la journée s'est écoulé dans des banquets civiques ; la douce fraternité et la sainte égalité ont présidé à la plupart de ces festins, où ceux qui les composaient pouvaient dire sans vanité : Nous faisons la fète^ la fête des bonnes gens, » On croirait vraiment assister à une bergerie de Florian , si l'on pouvait oublier que la guillotine était en per-

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manence au milieu même de ces tables champêtres et fraternelles.

IV. Mais ce fui surtout pour Torganisation de la fête du Sjuiu ou de l'Etre Suprême que la municipalité de Besançon déploya toutes les ressources de son zèle. Dès le 30 mai, elle adressa ravis suivant au département, au district, au comité révolutionnaire, au clubet àTétat-major de la division : « Culte national. — La municipalité, voulant célébrer dignement la fête de l'Etre Suprême, vous invite à nommer deux commissaires qui se rencontreront demain là, à huit heures, à la maison commune, afin de se concerter avec la municipalité sur les moyens de rendre cette fête digne de Fauteur de la nature et de remplir le vœu de la Convention nationale, o La municipalité écrivit le mêmejouràLejeune: (( La Convention nationale^ en décrétant que chaque décadi serait la fête d'une vertu républicaine, et que la première, qui est celle de la divinité, serait célébrée le 20 cou* rant, n'a fait que prévenir le vœu de tous les vrais répubUcains. C'est autant en cette qualité qu'en celle de magistrat du peuple que nous te prions d'assister à cette fête auguste et d'en être le chef, à l'instar de la Convention nationale., qui donne à l'univers l'exemple de toutes les vertus. Représentant du peuple, c'est par ta bouche que les citoyens de cette commune vont apprendre que la Convention reconnaît l'Etre Suprême, non pas tel que l'annonçaient les prêtres, mais bon, créateur de la liberté et détestant la tyrannie. Ces vérités, terribles pour les esclaves, achèveront de les anéantir. Elles élèveront l'âme du républicain à sa dignité première et lui feront sentir combien il doit haïr les despotes et les ministres d'un culte dont les actions et la morale ne tendaient qu'à l'avilissement de son être. »

Le V^ juin, la proclamation suivante fut affichée dans toutes les rues et places de la ville : « Fête à l'Etre Suprême. — Le conseil général de la commune de Besançon à ses concis toyens, — Frères et amis, la Convention nationale, en reconnaissant l'existence d'un Etre Suprême, en admettant l'immortalité de l'âme comme la base essentielle d'une société d'hommes vertueux, a décrété que le 20 prairial serait con-

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sacré par le peuple français à l'adoration du premier être. Ce décret, régénérateur de la morale et de la vraie philosophie, a été accueilli avec transport par tous les amis de la liberté, qui le sont aussi des mœurs et des vertus sociales. On vous trompait donc, frères et amis, lorsqu'on vous disait

que la Convention voulait abolir la vraie religion Oui,

celle-là est la seule vraie reUgion qui permet à tous les hommes de s'adresser directement à Dieu, sans avoir besoin d'un prêtre qui fait encore aujourd'hui payer chèrement les VŒUX qu'il adresse pour nous à l'Eternel. Celle-là est la seule vraie religion qui n'admet ni dogmes inexplicables, ni mystères inintelligibles, absurdes^ bas et ridicules. Frères et amis, telle est la religion qui vient d'être proclamée par la Convention. Qu'ils soient donc confondus à jamais, ces lâches calomniateurs qui versent des larmes hypocrites sur les débris ignominieux du plus intolérant des cultes, et qui cherchent à égarer les esprits faibles, ignorants ou superstitieux. Le peuple méprise aujourd'hui les jongleries de tous les charlatans religieux^ parce que le règne de la Raison a commencé pour lui, et qu'il ne finira qu'avec lui. L'avarice des prêtres ne fera plus élever d'autels au fanatisme , et la superstition n'entretiendra plus leur voluptueuse indolence Qu'il sera digne de nous, ce jour où, à la face du

ciel, nous prendrons l'engagement de puiser dans le sein même de la divinité l'image de nos vertus et de notre perfection. Frères et amis, portons à ce spectacle un cœur pur et dépouillé de tout préjugé. Pénétrons-nous bien de la présence de l'Eternel, et qu'un religieux respect accompagne chacun de nous pendant le cours de cette auguste cérémonie. D

La fête du 8 juin à Paris, il faut le reconnaître, n'avait manqué ni de discrétion ni de convenauce. Elle avait pu être ridicule, mais elle n'avait eu absolument rien de blessant ou d'injurieux pour personne; il n'en fut pas de même à Besançon. Les jacobins éprouvaient encore une soif d'impiété et de blasphème que la chute si prompte des saturnales de la Raison n'avait pas permis de satisfaire complètement, et qui devait prolonger encore ses orgies, en dépit de

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l'austérité gourmée du pontife de l'Etre Suprême et de la gravité qu'il avait voulu donner à son culte. « Dès le point du jour, dit la Vedette, deux membres de la commune à cheval, précédés des trompettes de la cavalerie et d'une foule de musiciens, se sont transportés sur toutes les places, où ils ont annoncé au peuple que ce jour était consacré par la nation à adorer l'Etre Suprême. Cette annonce a été accueillie avec respect par un nombre considérable de sansculottes, que la nouveauté du spectacle attirait dans les rues. Au premier coup de canon, tous les particuliers se sont empressés d'orner le devant de leurs maisons de feuilles de chênes, de fleurs et de banderoles tricolores; à neuf heures, les citoyens et citoyennes se sont rendus dans leurs sections respectives; ces dernières, habillées de blanc et ornées de rubans tricolores, portaient chacune un panier de fleurs. A dix heures, les rassemblements partiels ont formé dans toute la longueur de la Grande -Rue le rassemblement général. A onze heures, toutes les autorités civiles et militaires se sont réunies au représentant du peuple Lejeune, qui a exigé que le cortège passât par le pont, pour la satisfaction de nos sans-culottes des fauboui^s. Tout le cortège formait huit pelotons, à raison de la division de la commune en huit bataillons et en huit sections. Chaque peloton était composé de vingt-deux gardes nationaux rangés en bataillon carré autour du drapeau appartenant à leur bataillon, de vingt citoyens et citoyennes rangés en haie, et d'un groupe ou de vétérans, ou d'enfants tirés des hospices de bienfaisance, ou de nos frères d'armes attachés à la garnison, ou bien de nos jeunes élèves du bataillon de l'Espérance. Au centre des huit pelotons, ou avait placé des tambours et la musique. Le représentant du peuple s'y trouvait entouré de toutes les autorités, et derrière lui était un char traîné par quatre taureaux, sur lequel on avait placé trois vieillards, dont l'un tenait une gerbe, l'autre un cep de vigne, et le troisième une règle et une équerre, symbole des arts. Suivait la Société populaire des sans-culottes, puis un groupe de jeunes citoyennes parées des mains de la nature, ornées de feuilles de chêne, des

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couleurs nationales, et portant des paniers remplis de fleurs. Les trompettes^ la gendarmerie nationale, des chasseurs à cheval, des pièces de canon avec des compagnies de canonniers, ouvraient et fermaient la marche.

» Ce superbe et magnifique cortège a monté la Grande- Rue, descendu la rue des Granges, traversé le pont, parcouru Battant, Vignier, Arènes, puis a ^agné le champ de TEgalité (Ghamars), où Ton avait construit une montagne de soixante pieds de hauteur, au bas de laquelle se trouvait un bûcher composé de croix, de saints, de saintes, de chapelets, de tableaux, de livres d'église, de bénitiers, enfin de sainte Ursule et de ses onze mille prétendues vierges. Au milieu de ces honteux débris de la superstition et de Terreur, s'élevait un monument qui figurait le monstre affreux de l'athéisme, et le tout était entouré d'orties, de pissenUts, et surmonté de cet écriteau : Plus ^espoir au fanatisme! Au fur et à mesure que les divers pelotons et groupes entraient dans le champ de l'Egalité, chacun prenait place à la droite et à la gauche de la montagne; les autorités se trouvaient en face, et le représentant Lejeune, entouré de trente personnes seulement, a gravi la montagne, où les amateurs du spectacle l'attendaient pour chanter un hymne à la Uberté. Après cet harmonieux concert, Lejeune a fait sentir au peuple le but de cette cérémonie. <( Des hommes » orgueilleux, a-t-il dit, de prétendus esprits forts, avaient M osé mettre la divinité en- problème et établir l'athéisme » en système; ces scélérats, qui n'avaient d'autre espoir » ici-bas que des richesses amassées par les voies les plus » criminelles; ces monstres, qui cherchaient à s'étourdir et » à arracher le remords de leur cœur, voulaient enlever à B rinfortuné la consolation d'un avenir plus heureux et la ». douce jouissance de ses rapports avec le Créateur.... La » justice nationale a fait tomber leurs tètes, et leurs cendres » criminelles reposent aujourd'hui à côté de celles du der-

» nier des tyrans Qu'il est sublime, ce jour où tout le

» peuple de cette grande commune se lève en masse pour » reconnaître l'existence de Dieu qui fait tout prospérer dans i> nos campagnes I... Qu'il est consolant, cet empressement

» des citoyens à rendre eux-mêmes, sans l'entremise d'au- » cun prêtre, leurs hommages et leurs adorations à l'Etre )) Suprême I » Le représentant, après avoir démasqué avec énergie le charlatanisme des ministres de l'imposture et du mensonge ; après avoir démontré que, depuis qu'ils avaient cessé de tromper les humains, la nature semblait s'embellir, accélérer l'époque jJe ses bienfaits et doubler, pour ainsi dire, le produit ordinaire de ses dons, a fait sentir que la vraie religion était celle où l'on pratiquait les vertus morales et sociales, qui admettait pour base la justice de l'Etre Suprême , et une différence dans l'autre vie entre le patriote vertueux et l'homme, chaîné d'immoralité, de crimes et de conspirations. « Eh bien, citoyens, a-t-il ajouté, c'est cette » religion que la nation française vient d'adopter; toute » autre devient au moins inutile, si elle n'est pas dange- » reuse; jurons donc, avant de nous séparer, de ne recon- )) naître plus d'autre culte que celui dont la raison nous fait

» un devoir » Au même moment, des milhers de voix

ont répété, sous la voûte du ciel, en présence de l'Eternel, l'auguste serment de n'adorer que lui, et de pratiquer les vertus qu'il inspire ; et les jeunes filles ont jeté dans l'air une partie des fleurs qu'elles avaient dans leurs corbeilles.

» Lejeune, un flambeau à la main, s'est approché du bûcher : une grande quantité de lettres de prêtrise a aidé à propager et élever la flamme. Le monument qui figurait l'athéisme a disparu au milieu des flammes, avec autant de célérité que ses infâmes sectateurs et les partisans cachés de la royauté, sous le glaive vengeur des lois. Des cris de joie, de vive la république f ont accompagné ce brùlement, et une foule de réflexions très piquantes ont été faites par des sansculottes et gens des campagnes, qui ne pouvaient se persugider que tous ces saints pussent se laisser brûler. Lejeune, après être remonté, a fait debout la prière à l'Eternel, qui a été entendue avec le plus religieux silence ; puis il a jeté sur un trépied une grande quantité de parfums, dont l'odeur, en montant avec les fleurs de nos jeunes filles au trône de l'Eternel , a purifié en même temps l'air qui venait d'être

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infecté par la fumée des débris de la superstition et de l'athéisme.

)) Cette cérémonie religieuse terminée, on s'est précipité dans les bras les uns des autres; hommes, femmes, enfants, vieillards, soldats, juifs, catholiques et protestants, tout s'est confondu, serré, embrassé, en se jurant amitié, fraternité et haine au fanatisme. Le représentant, fidèle aux grands principes de la constitution, qui honore la vieillesse et le malheur, a serré dans ses bras les trois respectables vieillards qui étaient sur le char ; puis il a fait sortir des prisons tous les soldats détenus pour de légers délits militaires. Le peuple s'est ensuite porté à la salle du spectacle, où l'on a joué, aux grands applaudissements des spectateurs, La parfaite Egalité et Les Dragons et les Bénédictines, deux pièces patriotiques très analogues aux circonstances. Lejeune y a conduit les trois vieillards de la cérémonie, après avoir dîné fraternellement avec eux. Au sortir du spectacle , le peuple s'est transporté au champ de l'Egalité, sur les places de la Loi et des Piques, où il a dansé au son des instruments que la municipalité y avait envoyés. A minuit, tout le monde s'est retiré paisiblement dans ses foyers, avec un air lîe contentement qu'il serait difficile de rendre.

» Déjà cette cérémonie a ramené à la raison dix-huit à vingt prêtres qui jusqu'à ce jour s'étaient obstinés à vouloir messer^ fondés sur la liberté des cultes ; mais les aveugles ne voient pas que, conformément à l'article 42 du décret du 18 floréal, l'exercice de leur culte pouvait être traité de rassemblement aristocratique....

» Enfin le voilà révélé,

Le fameux secret de 1* Eglise,

Voilà Jésus dégringolé

De sa divine bâtardise.

Son vicaire n'est qu'un gredin,

Lui qu'un pendu ; sa chaste mère

N'est désormais qu'une catin.

Et c*était là tout le mystère ! »

Pardon, ô mon Dieu, d'avoir osé reproduire ces immondes

blasphèmes, échappés évidemment à une perversité plus qu'humaine ; mais nous avons cru qu'il fallait que ce cri de joie de l'enfer gardât sa place au bout de ces simulacres de religion philosophique, afin de leur conserver leur véritable caractère, et de montrer que le sang d'un si grand nombre de vos ministres et de vos serviteurs fidèles n'avait été versé que pour arriver jusqu'à vous et vous arracher du cœur des hommes, comme du trône de l'univers.

M. Laviron complète ainsi le tableau de cette triste fête. (( Le groupe des femmes patriotes était conduit par la fameuse Devillers, accoucheuse. Lesjacobins, pendant leur procession, chantaient des obscénités et des couplets contre Jésus-Christ. Une partie d'entre eux avaient à leurs bras des vierges couronnées de fleurs et portaient des branches de chêne. Au-dessus des trois vieillards qui occupaient le char de triomphe, trônait, dans un fauteuil^ la citoyenne Cussey, très légèrement vêtue et ornée de fleurs. (Décidément lesjacobins de Besançon n'entendaient pas que le joyeux culte de la raison en goguette et de sa jolie déesse fût entièrement étouffé sous les moraUtés métaphysiques et ennuyeuses de Robespierre.) Le vieillard qui portait le cep de vigne, était le vigneron Bailly, de Beure ; celui qui portait les épis de blé était Jacquet, du Gravier-Blanc. La montagne élevée à Chamars se trouvait en face du pont, de manière à être aperçue depuis l'hôpital Saint-Jacques. Malgré toutes les apparences de joie, le plus grand nombre des habitants étaient tristes. La ville paraissait comme en un jour de deuil ; tout le monde se cachait. Les vrais catholiques, renfermés dans leurs maisons, priaient et faisaient des amendes honorables. »

Les patriotes mêlés, dans les cachots de Besançon^ aux victimes de la persécution révolutionnaire , firent éclater en cette circonstance une dévotion qui, selon toute apparence, n'était pas exempte de calcul ; le nouveau culte avait déjà ses hypocrites. « Le 8 juin, dit l'un des prisonniers, le spirituel abbé Lambert, fut pour notre prison un jour de fête, et s'il n'avait tenu qu'à quelques-uns de nos jacobins, nous lui aurions donné la plus grande solennité. Nos

CULTE DE l'être SUPRÊME. 129

reclus se contentèrent de porter des rameaux de chêne à leurs boutonnières, à leurs chapeaux ou sur leurs manches; un petit nombre^ par délicatesse, substitua des roses. Je ne portai ni rameaux ni roses ; j'eusse cru me rendre coupable en prenant une part quelconque à cette fête anti-chrétienne. » Les malfaiteurs eux-mêmes rivaUsèrent avec les suspects philosopkesdn Jura, a Les prisonniers de la maison de justice, dit la Vedette^ se sont empressés de célébrer la fête de l'Etre. Suprême avec toute la dignité d'hommes qui se sentent libres, même dans les prisons. Car, comme Ta dit Renaud, orateur des prisonniers dans cette cérémonie, il ne faut pas confondre l'exercice du corps avec la liberté de l'âme. Cette cérémonie a été terminée par des chants patriotiques et par des cris mille fois répétés de vive la République! vive la Convention! vive la Montagne! » Ces prisonniers ^A27o50/>A^«^ jaloux surtout de faire connaître aux autorités la ferveur qui Les ainimait, écrivirent au département : « Les détenus en la maison de justice de Besançon font hommage des sentiments qu'ils ont éprouvés en se réunissant pour célébrer, comme de concert avec les citoyens de cette commune, la fête de l'Etre Suprême. » Le département leur accorda une mention civique ; ils avaient sans doute compté sur quelque chose de mieux.

On peut avoir une idée de la manière dont la fête du 8 juin fut célébréedans les campagnes les plus avancées des environs de Besançon, par lalettre suivantedufameux instituteur David, passé récemment du service de la Raison au service de l'Etre Suprême, et de la paroisse de Cendrey à la fabrique d'horlogerie de Beaupré, où il était beaucoup mieux à sa place : « A neuf heures du matin, les citoyens de Beaupré partirent pour Roche. Trois musiciens ouvraient la marche, suivis de deux vétérans, dont l'un portait des épis de blé et un cep de vigne, et l'autre, l'équerre et le compas. Après eux, venaient deux enfants, ayant chacun sur la tête une couronne de fleurs tricolores. Ensuite venait un citoyen portant une bannière sur laquelle on voyait l'image de la liberté et les portraits de Rousseau > de Marat, de Lepelletier, de Chaslier, et du jeune Barra : le tout était couronné de chêne et d'un

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