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bonnet rouge. La bannière était suivie d'un chœur de citoyennes qui chantaient des hymnes patriotiques, et placées entre deux rangs de citoyens, dont quatre étaient armés de fusils, deux à la tête et deux à la queue. C'est dans ce bel ordre que nous sommes entrés dans Roche, au sonde la musique, au bruit des fusils et des pistolets, au chant des hymnes et aux cris de vive la République/ vive la Montagne/ La municipalité, composée de bons citoyens, est venue au devant de nous, et elle nous a conduits à l'église. Monté à la tribune, je me disposais à y lire le décret du 18 floréal et l'adresse du conseil général de la commune de Besançon, relatif à la fête de l'Etre Suprême, lorsque le curé Gurgey/ ex-minime, est sorti de la sacristie, tout en colère, avec son surplis et son étole, a ouvert le tabernacle, et en a tiré son bondieu qu'il a emporté. Quelques vieilles femmes disaient, pendant ce temps-là, qu'elles voudraient que le toit de l'éghse écrasât celui qui parlait et ceux qui écoutaient : propos bien digne des catholiques, apostoliques et romains. Je t'avoue, citoyen, que je n'ai pas été peu surpris de voir régner un si mauvais esprit dans une commune si voisine de Besançon ; pour moi, je pense que l'esprit public ne se formera que quand il n'y aura plus ni curé ni messe. Notre fête s'est terminée par des danses et des chants civiques.... — David, instituteur des élèves de l'horlogerie nationale. »
A Baume, toutes les autorités se réunirent à la maison commune, s'y mirent en procession et parcoururent la ville entière en chantant des hymnes patriotiques. Unemontagne symbolique avait été élevée sur la place ; on s'y rendit à la fin de la procession, on y récita la prière à t Eternel^ on y prononça un discours, on cria vive la Montagne I et tout fut fini. Mais le même jour, la municipalité décida «que l'église Saint-Martin était devenue le temple de l'Eternel; et que le curé Esnard ayant cessé ses fonctions, les signes du culte catholique seraient enlevés avec toute la décence convenable. )y
A Pontarlier, le club se chargea d'organiser la fête, et, le 3 juin, Màguin-Tochot lut, au nom du comité d'instruction publique de la Société, un rapport qui fut salué par les plus vifs applaudissements. Laresche cadet, le juge Robelot^
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L. Perron, orfèvre, l'avocat Prat et Jeantison, furent nommés commissaires de la cérémonie ; le juge Bévalet fut chargé de prononcer le discours. On mitensuite en délibération ce point important : Ze discours de VEtre Suprême se fera-t-il au temple de la Raison^ ou en pleine campagne ? En dépit de Robespierre et de l'arrêté du Comité de salut public, le nom de temples de la Raison continuait à prévaloir presque partout ; amis et ennemis étaient d'accord pour le conserver, parce qu'il marquait mieux la distance qui séparait la religion chrétienne de ce qu'on lui avait substitué. Un orateur exposa « que ce serait se rapprocher davantage de la nature que de faire entendre le discours au peuple dans les champs, où il jouirait d'un air pur et où il pourrait se livrer à la contemplation de la voûte céleste et de la nature régénérée. » La Société, se rangeant à cet avis, décida « que le discours serait prononcé à la face de la nature entière, s'il faisait beau, et dans le temple de la Raison, s'il faisait mauvais temps. » La Société invita ensuite, par l'organe de son président, les citoyennes des tribunes à assister à la fête, vêtues de blanc, et à y faire retentir l'air de leurs accords mélodieux.
On trouve dans une lettre adressée, le 9 juin, à M"'' Anatoile Jolyot, émigrée à Cressier, lettre saisie à la poste, de curieux détails sur la célébration de la fête de l'Etre Suprême à Morteau. «C'était le saint jour de la Pentecôte, dit la pieuse fille auteur de cette lettre; l'annonce de la fête se fit, la veille, au son du tambour. Ch. Pierre, agent national, a fait l'annonce de cette manière : « Citoyens et citoyennes, nous célébrerons demain la fête de l'Etre Suprême, Vous vous y rencontrerez touSj autant que vous le pourrez. Votis ferez en sorte yu*il reste tout au plus une personne par maison. Vous garnirez de fleurs, de verdure, les portes, les fenêtres, les rues. Les filles s* habilleront de blanc et se ceindront d'un ruban tri^ colore. » On sonna à grands coups de cloche pour convoquer les citoyens et citoyennes devant la maison commune. Tous les patriotes s'y rassemblèrent avec la plus grande pompe, la milice nationale, les chasseurs, les gendarmes à cheval et la musique des grenadiers. La procession se mit en marche
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clans l'ordre suivant : d'abord la bannière des Droits de V homme ^ ensuite les deux sections de Brutus et de Rousseau, portant, chacune^ la statue de son saint. Les femmes et les hommes marchaient à la tète et allaient quatre à quatre, deux femmes d'un côté et deux hommes de l'autre. Les filles et les garçons venaient ensuite^ disposés de la même manière. Dans la première section se trouvait toute la municipalité ; il 7 avait aussi des grenadiers portant une urne où reposaient, disaient-ils, les cendres de plusieurs guerriers ; ensuite une chan'ue attelée de deux bœnfs, autour de laquelle étaient placés quatre laboureurs tout guenilleux, portant, Tun une pioche, l'autre unefaulx,le troisième un fléau, et le quatrième un sac sur le bras, comme pour semer. On portait aussi le coq du clocher peintaux trois couleurset une petite fuie tout entortillée de mousse. Six mères de famille, accoutrées d'une façon toute particulière, menaient par la main six petites filles portant de petits paniers remplis de verdure et de fleurs, qu'elles jetaient pendant la procession. A la suite de la première section, venaient les chasseurs et les gendarmes, et enfin la seconde section. Ils avaient fait un théâtre où l'agent national et les municipaux annoncèrent les fêtes décadaires et cinquante-six autres bêtises que je ne peux pas vous marquer. » Le juge de paix Si ngier décida que cette lettre tendait à avilir les décrets de la Convention ; mais Tanonyme gardé par l'auteur la mit heureusement à l'abri des poursuites.
Le culte décadaire eut beaucoup de peine à trouver dans Besançon un temple à sa convenance. Après avoir abandonné l'église métropolitaine, il abandonna encore l'église de Saint-Pierre , qui avait paru d'abord si avantageuse. « L'expérience, disait Lejeune dans son arrêté du 3 juillet, a fait voir que le temple situé sur la place de la Loi ne pouvait convenir aux fêtes qd'on y doit célébrer, parce que la voix des orateurs n'y est point entendue et que la musique y est sans efiet. Nous en avons donc cherché un autre qui fût propre à cette destination. Nous n'en avons point trouvé de plus convenable que celui du Collège: il nous parait réunir tous les avantages qui peuvent contribuer à l'éclat et
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à la décence des cérémonies religieuses. Cet édifice, solide, sonore, de bon goût et assez vaste pour contenir beaucoup de citoyens, est susceptible de tous les ornements. En conséquence, nous arrêtons ce qui suit : Le temple du Collège est destiné aux cérémonies et aux fêtes des décades. Il sera entièrement évacué et orné pour le premier décadi. Les corps administratifs seront placés dans le chœur, les hommes dans la grande nef, les filles et les femmes dans les nefs latérales, et les musiciens dans la tribune au-dessus de la porte d'entrée. Tous les citoyens sont invités à observer, pendant les cérémonies, l'ordre et la décence qu'exigent la majesté du lieu et le sujet qui les rassemblera. A cet effet, des commissaires, nommés par la municipalité, veilleront soigneusement à ce que chacun y annonce, par un maintien tranquille et modeste y qu'il est pénétré de la grandeur des idées religieuses. Si quelqu'un s'écarte des règles de la bienséance, et trouble aucunement le silence auguste qui doit régner dans une assemblée aussi respectable, il s«ra repris et au besoin éliminé par les commissaires. L'exécution du présent arrêté est confiée à l'agent national de la commune, qui prendra tous les moyens nécessaires pour la rendre prompte et assurée ; il n'oubliera rien pour le maintien du bon ordre et de la décence» qu'on a désirés en vain dans toutes les assemblées tenues jusqu'ici pour les hommages dus à l'Eternel. » Ainsi, de l'aveu du proconsul, dans aucune des assemblées décadaires tenues jusque-là, on n'avait pu obtenir la décence et le bon ordre. L'église de Saint-François-Xavier ou du Collège était occupée en ce moment par un entrepôt d'eaux-de-vie; la municipalité fit aussitôt déloger les barriques, et elle annonça, le i9 juillet, aux habitants, que désormais les fêtes décadaires se célébreraient dans cette église à neuf heures en été, et à dix en hiver; que les autorités civiles et militaires étaient invitées à y assister régulièrement avec les insignes de leurs fonctions, pour donner plus d'éclat aux cérémonies ; et enfin qu'elles se réuniraient , au son de la cloche , à la maison commune, pour se rendre de là au temple. On a pu remarquer que le choix des organisateurs du
culte décadaire à Besançon, pour le local de leurs cérémonies, se portait successivement sur des églises de moins en moins vastes, et finissait par s'arrêter sur une simple chapelle^ ce qui n'annonçait guère une affluence considérable et croissante de sectateurs. Les lignes suivantes de la Vedette peuvent aussi expliquer les reproches de turbulence adressés par Lejeune aux fidèles du nouveau culte : v Ce sont nos frères des faubourgs qui chôment les décades avec le plus de scrupule et de solennité. Parcourez Battant, Arènes et Charment, vous y verrez toutes les boutiques fermées le décadi, et toutes les citoyennes parées, assises devant leurs maisons. Allez-y le dimanche, tout est ouvert, tout le monde est à son travail, et Ton ne sait que les fanatiques célèbrent une fête, qu'en entrant dans la Grande-Rue, où presque toutes les boutiques sont fermées, et dans les promenades, où Ton voit nos petites muscadines, ouvrières en linge et repasseuses, proprement mises, lorsqu'elles ne s'affichent pas sans pudeur à leurs fenêtres, pour insulter aux sans-culottes qui travaillent. Ce sont des filles que l'aristocratie et le fanatisme avaient conduites en réclusion, et qu'un mouvement de pitié a fait renvoyer dans leurs foyers. Elles afiectent la plus grande malpropreté les jours de décade, et se parent comme des autels le dimanche. Une pareille conduite sert bien à faire connaître les fanatiques contre-révolutionnaires^ de ceux qui tiennent simplement à leur opinion particulière. »
L'église philosophique de Besançon reçut bientôt un notable renfort par l'enrôlement forcé des orphelins que la Révolution avait pris des mains de la religion et jetés d'abord dans les bras du schisme. « L'administration des enfants de la patrie ou du ci-devant Saint-Esprit, dit la Vedette du 21 juin, vient de remplir le vœu des philosophes répubUcains, manifesté déjà plusieurs fois dans le sein de la Société populaire. Elle a décidé que, pour donner une éducation vraiment républicaine aux enfants de la patrie, on substituerait au catéchisme de Monseigneur de Dur for t^ le catéchisme républicain de Poitevin, aux livres dévotieux de lecture, la Constitution^ les Droits de tkomme et autres ou-
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Yrages civiques^ et que tous les anciens bouquins, repaires des préjugés de la superstition et de Terreur, seraient brûlés au milieu de la cour, en présence de tous les enfants. )>
La fête du 44 juillet, pour Tanniversaire de la prise de la Bastille, resta toute patriotique et guerrière. Un simulacre du siège de cette prison d'Etat, joué au Polygone, avec l'indispensable accompagnement de jeunes filles vêtues de blanc et portant des corbeilles de fleurs, en fut le principal exercice. * Mais elle donna lieu à la Vedette de nous montrer â quel point la violence particulière, à défaut de la contrainte lé* gale, imposait à toute la population le chômage de ces tristes fêtes. « Hier, lui écrit un patriote indigné, hier, jour cher à tous les bons Français, une seule personne ne prenait aucune part à l'allégresse universelle, c'était la Françoise, fille de soins de Moutrille, ci-devant brasseur, qui a filé pendant tout ce saint jour. J'ai trouvé très extraordinaire qu'un homme qui se croit bon citoyen, permette ou tolère chez lui une opinion différente de la sienne. » Le rédacteur de la Vedette ne s'en montra pas moins indigné. « Quoi I s'écriaitil à la suite de cette dénonciation, pendant que tout Besançon célébrait avec joie un aussi grand jour, une fille de soins se permettait d'insulter à ses concitoyens, en travaillant au su d'un grand nombre de personnes?.... Nous aurions peine à croire un fait aussi grave, s'il ne nous avait été attesté par des personnes que nous estimons. Nous aimons à nous persuader que ce sera la dernière fois que nous aurons de pareils reproches à faire à nos concitoyennes, et que celle ci profitera de l'avertissement, comme celles dont nous avons eu à nous plaindre dans un temps, et qui aujourd'hui se conforment en tout aux autres citoyennes. »
Rien n'était plus grave en efiet que de pareilles menaces, et il s'agissait pour les délinquantes de bien autre chose que d'un séjour dans les milliers de bastilles cantonales élevées en l'honneur de la destruction de la première. Au même moment, plusieurs servantes et autres femmes de la condition la plus modeste, quittaient Besançon, entassées dans des charrettes, et allaient porter leurs têtes sur l'échafaud de Paris, pour des délits qui n'étaient ni plus prévus par la loi, ni plus contre-
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révolutionnaires. Pour sa sûreté, le citoyen Moutrille crut devoir protester dans la Vedette que la Françoise n'était pas sa servante, mais simplement sa locataire.
L'abbé Dormoy, enivré àe.sestïiom'phes phiiosophtques, ne put s'empêcher de verser ses torrents de joie jusque dans le sein du malheureux évêque dont il avait été le vicaire. H . écrivit à Seguin, le 28 juin : « Tous nos prêtres quittent. Tu verras par la Vedette d'hier les noms de ceux qui ont abdiqué et déposé leurs lettres. Le théologien Petit se promène en queue à Besançon. On prétend que le chaste Tournier va épouser la Valinde, qui, dit-on, divorce avec son mari, et c'est de lui que la pénultième Vedette a voulu parler. La décade sechôme parfaitement et le dimanche presque pas. A peine aperçoit-on quelques endimanchés. Toutes les boutiqfiies sont ouvertes depuis le monitum de la Vedette, qu'on commence i redouter comme en i79!. Nous avons tous passé au scrutin épuratoire. Les auteurs de la Vedette en sont sortis avec tous les honneurs d'une pareille cérémonie. Des applaudissements, les ont accompagnés en montant et en descendant la tribune, et Lejeune n'a pu s'empêcher de dire qu'ils pouvaient se vanter d'avoir servi utilement leur pays. »
Préparés par les violences officieuses de la Vedette^ des arrêtés administratifs franchement opposés à tous les principes de la liberté et de la constitution, ne pouvaient pas manquer de sanctionner bientôt partout le chômage forcé des décades.
En vain la Convention elle-même avait-elle, dans son instruction du 24 novembre 1793, inséré cette déclaration formelle : « La loi laisse à chaque individu à distribuer luimême ses jours de travail et de repos , à raison de ses besoins, de ses forces et selon la nature de l'objet qui l'occupe. » Le 10 juin 1794, la municipalité d'Ornans décida « quelesfôtes décadaires devant être célébrées avec la décence et le respect dus aux vertus sublimes que l'on se proposait d'y honorer et solenniser , il était défendu à tout citoyen de travailler les jours de décade, sous peine de vingt-cinq livres d'amende, excepté en cas de danger pour les récoltes. » Cet arrêté obtint peu de succès, et le 14 juillet, à la séance du
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club d'Ornans, un membre exposa avec indignation^ qu'au mépris de la défense qui avait été faite de travailler encejonp consacré à rappeler aux Français la destruction du monument de la tyrannie, il avait eu la douleur de remarquer plusieurs habitants répandus dans les campagnes^ qui s^occupaient de leurs travaux rustiques et dédaignaient de chômer ta fête ; qu'à coup sûr, ce ne pouvaient être que de mauvais ci^ toyens^ et que la Société devait nommer des commissaires pour aller recueillir les noms de ces réfractaires, les faire a& fichera la porte du corps de garde, et les envoyer à Is Ve^ dette pour y être insérés. Toutes ces propositions furent adoptées à l'unanimité, et le lendemain, on lisait dans la Ve* detteles noms de cinquante-trois coupables que le* journal dénonçait à Topinion publique. Parmi ces grands criminels on remarquait les deux fils du citoyen Golard, maire de la ville, et Tancien maire, P.-Ant. Cuenot, assesseur du juge de paix. Le club de Belvoir décida, le 48 juillet, que tout membre sachant qu'un citoyen aurait travaillé les jours de décade, â d'autres ouvrages qu'à recueillir des récoltes en danger, et ne le dénonçant pas aussitôt à la Société, serait censuré pour la première fois et exclu en cas de récidive. L'agent national de Pontarlier écrivait, le iO mai : a Pour afiermir l'esprit public et faire disparaître les restes du fanatisme^ nous avons pris un arrêté pour solenniser les jours de décade, seuls consacrés par les lois pour rendre hommage à l'Eternel. Défenses ont été faites à tous marchands et artisans d*ouvrir leurs boutiques et ateliers ces jours-là. Pour donner plus de pompe et d'éclat aux fêtes décadaires, nous avons décidé que tous les corps constitués assisteraient aux discours de morale, décorés de leurs marques distinctives. Le peuple a manifesté son empressement à célébrer la décade. Tous les citoyens ont suivi l'exemple de leurs chefs, en assistant aux discours de morale avec leurs habits de ci-devant dimanches. Nous espérons que dans peu ils oublieront qu'il y ait eu dans la répubhque d'autres fêtes à solenniser que les décades. Mais pour y parvenir, tous les signes extérieurs de l'ancien culte doivent être enlevés. On s'occupe de ce grand objet Un cas de divorce s'est présenté. »
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De Taveu même de la municipalité de Pontarlier, Tempressement des habitants à chômer les décades était loin de ce que celte lettre faisait supposer. Le travail, proscrit à l'extérieur, se réfugiait dans l'intérieur des maisons, et la commune en était réduite aux expédients les plus étranges et les plus arbitraires pour l'y poursuivre et l'y dérouter. Elle écrivait, le 18 juillet, au district : « Les tailleurs préfèrent travailler le décadi, pour se promener, la canne à la main, les jours désignés dans l'ancien calendrier pour le repos. Nous ne voyons d'autre moyen pour réformer cet abus, que celui d'enlever les almanachs de Berne et d'en empêcher l'introduction. Dans trois décades, ces hommes peu lettrés ne pourront plus retrouver les jours de repos qu'ils chôment. » Les églises étaient alors fermées et les derniers prêtres de Pontarlier en prison.
Le il mai, le comité révolutionnaire de Montlebon, présidé par Ch,-F. Cupillard et C.-J. Bournez, arrêta a que l'agent national de la commune serait requis de faire abattre, avec toute la décence due à la religion, les signes extérieurs du culte, de défendre de sonner les cloches, et de faire ordonner par la municipahté à tous les individus de la commune, de célébrer les décades, de ne point travailler ces jours-là et d'assister avec toute l'assiduité possible à la lecture des lois, en compagnie de leurs enfants. » Le comité de Vuillecin montra plus de respect pour la liberté; il écrivit le 28 juin au district : « Dans notre commune, il y a un grand nombre de citoyens qui ont travaillé, la décade dernière. Nous vous demandons si c'est à nous d'empêcher les citoyens de travailler. Plusieurs membres de la municipalité et des autres autorités disent qu'ils ne sont pas plus obligés de faire les décades que d'autres. »
J.-F. Vuitteney, maire de Chaffois, alla encore plus loin, et, comme on l'a vu, il fut accusé, le 3\ mai, par le comité révolutionnaire de sa commune, de n'avoir pas même publié et lu au peuple le rapport de Robespierre et le décret qui instituait le culte de l'Etre Suprême. « Son but, disait le comité, était de laisser les habitants dans le trouble et la désunion au sujet du culte, ou de soutenir le sien, qui est celui
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des anciens prêtres romains, comme il l'a montré en finissant son discours par l'ancienne oraison dominicale. Aussi d'une voix unanime nous lui avons interdit de lire et de publier les lois désormais. » Les rôles étaient bien changés depuis le jour du mois de janvier où le même maire avait été déclaré suspect par le même comité, pour avoir introduit dans la commune un Catéchisme du genre humain contraire au christianisme. Mais la gloire que ce comité venait de s'ac^ quérir en hvrant dom Lessus lui avait tourné la tête.
Le district de Quingey, dont l'ardeur révolutionnaire venait d'être stimulée par le retour du trop fameux Renaud, prit, le 10 mai, l'arrêté suivant, qui contraste péniblement avec ses habitudes débonnaires : « Considérant que la loi qui ordonne que les lois seront lues aux citoyens dans un lieu public, chaque décadi, reste inexécutée dans la plupart des communes; que dans celles où les fonctionnaires publics remplissent leurs devoirs, les citoyens ne se réunissent pas, ou du moins en très petit nombre ; qu'un des principaux obstacles à la formation des assemblées provient de ce que les citoyens des campagnes, accoutumés à fêter les ci-devant dimanches, travaillent les autres jours et ont de la peine à quitter leurs travaux ; que tous les moyens doivent être adoptés pour propager l'instruction, dissiper les ténèbres de l'erreur et pénétrer les citoyens de cet ardent amour de la patrie, de ce fier républicanisme qui fait de chaque citoyen autant de héros; le conseil général arrête comme mesure de salut public et de sûreté générale : 11 est défendu à tous les citoyens de travailler les jours de décadi, à moins d'une nécessité reconnue par les officiers municipaux, sous peine d'être condamnés par le juge de paix à cinq cents livres d'amende pour la première fois et^ en cas de récidive, à une amende de mille livres, et à être mis en arrestation comme suspects jusqu'à la paix. Leprésent arrêté sera soumis à l'approbation du citoyen Lejeune et, après qu'il aura été approuvé, il sera imprimé pour être publié, lu et affiché dans toutes les communes, afin que personne n'en prétexte cause d'ignorance. L'agent national du district et ceux des communes demeurent chargés, sous leur responsabilité person-
nelle, de tenir exactement la main à l'exécution et d'en certifier. »
Le district de Saint-Hippolyte ne montra pas plus de respect pour la liberté. Le 2 juillet, Châtelain, agent national par intérim, lui représenta « que dans plusieurs communes, les travaux de toute espèce étaient tolérés les jonrs de décade, tandis que les fêtes du régime esclave 7 étaient ch^ mées avec un scandale odieux et qui prouvait tout l'incivisme des personnes oisives ces jours-là. » Il requit, en conséquence, qu'il fût arrêté, en vertu du décret constitutif du culte de l'Etre Suprême^ <( que les décadis seraient cbêmés, ainsi que toutes les fêtes décrétées, soit pour célébrer la puis* sauce de l'Etre Suprême, soit pour d'autres objets relatifs à l'heureuse et immortelle Révolution française. Que tout in-* dividu reconnu pour avoir fait sa récolte les jours de décadi et s'en être abstenu les jours de fêtes chômées sous l'ancien régime, serait condamné à une amende proportionnée à son état d'aisance, et s'il ne possédait aucun bien, à la détention pendant un temps déterminé. » Le district décida qu'une circulaire, contenant la substance de ce réquisitoire, serait adressée à toutes les municipalités, avec injonction de l'exécuter.
Le comité révolutionnaire de Ghamesey décida, le ^ juin, que ses membres prendraient tous les renseignements possibles, dans les communes placées sous sa juridiction, sur la manière dont chacun des habitants avait célébré la fête de l'Etre Suprême, et que les officiers municipaux de ces communes seraient requis de communiquer tous les renseignements qu'ils pourraient avoir à ce sujet.
Les jacobins de Vernois firent mieux ; ils intimèrent à tous les habitants l'ordre de se rendre à la fête de l'Etre Suprême et appuyèrent leurs sommations, auprès des personnes mal disposées, par l'envoi de quelques gardes nationaux armés. Le 8 juin, le soir môme de la fête, F.-X. Moutot, journalier et lieutenant de la garde nationale, J.-B. Chevroulet, journalier et sergent, et Ant. Frudbon, cultivateur, vinrent exposer au comité «qu'il leur avait été ordonné par le chef du bataillon du canton de Vaucluse, de requérir Cécile Richardin et J*"^* CoUnet, filles majeures, de se trans-
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porter à rassemblée fraternelle tenue en Thonneur de l'Etre Suprême, sur la place publique, au pied du chêne de la li* berté ; que la première leur avait répondu qu'elle ne voulait pas y aller, sa conscience ne le lui permettant pas ; qu'alors ils lui avaient ordonné de les suivre et qu'elle avait dit, en présence de toute l'assemblée, qu'elle croyait qu'on la menait en prison et qu'elle aimait mieux y être conduite que d'assister à cette réunion ; après quoi, elle s'était empressée de retourner chez elle ; que la seconde prévenue avait éga* lement refusé de se rendre à l'assemblée, en disant qu'elle entendrait bien ce qui se dirait, depuis l'endroit où elle était; que cependant elle s'était laissé conduire environ jusqu'à six pas de l'assemblée, mais en tournant le dos à l'assistance et au chêne de la liberté, et en prenant des airs de mépris très marqué. » G. -A. Perrey, président du comité, répondit a qu'il connaissait bien ces deux filles comme suspectes de** puis le commencement de la Révolution, mais qu'au mo» ment où elles avaient été amenées à l'assemblée, le maire avait demandé pourquoi on les y amenait de force ; qu'elles n'étaient pas obligées d'y venir, et que la loi ne leur en faisait point une obligation ; qu'à l'issue de l'assemblée, le commandant du bataillon, qui était en même temps membre du comité, ayant demandé au maire ce que l'on voulait dé* cider à l'égard de ces filles, le maire avait répondu qu'il fallait les laisser libres et qu'il les prenait à sa charge ; qu'en conséquence, il ne restait plus au comité qu'à constater tous ces faits dans un procès-verbal, pour mettre sa responsabilité à couvert. »
VI. Le culte décadaire, malgré tous les moyens de coer* eition mis à son service par la plus franche intolérance, continuait à gagn^ peu de prosélytes, et l'intervention du proconsul lui-même ne fut pas de trop pour l'asseoir dans les villes de Pontarlier et de Saint-Hippolyte. La municipalité de Pontarlier écrivait, le 30 mai : « Nous sommes actuellement au sommet de la Montagne. 11 fallait pour opérer cet élan la présence du représentant Lejeune. Depuis longtemps on était monté à une certaine hauteur, et malgré qu'il n'y eût qu'un pas pour monter au sommet^ personne n'avait
encore osé y parvenir. On redoutait encore le prestige des anciens préjugés. Des brochures adroitement glissées, à la Société populaire, ont contribué à déchirer le voile ; la présence du représentant a échauffé et ranimé le zèle des pa* triotes ; des motions utiles ont été appuyées ; des pétitions analogues feront disparaître à jamais du temple delà Raison les signes de Terreur, du fanatisme et de la fourberie des prêtres. » L. Perron, président du comité révolutionnaire de PontarUer, écrivait, de son côté, le même jour, au Comité de sûreté ^nérale : a Le fanatisme disparait insensiblement dans cette commune. Le temple de la Raison, le. seul qui nous reste, doit être débarrassé des hochets de la superstition, par suite du vœu unanime de la Société populaire. Depuis environ quatre mois il s'y prononce un discours de morale tous les jours de décade ; et depuis quinze jours qu'il n'y a plus de prêtres (on venait de mettre en prison le dernier), l'amour de la liberté et de la république se réveille. Le citoyen Lejeune a réuni tous les vœux par le discours qu'il a prononcé, hier décadi, à la Société populaire et au temple de la Raison, où il a terminé par une prière fervente à l'Etre Suprême, qui a été adoptée pour être récitée à genoux et tète nue, les jours de repos, après le discours de morale. »
Les philosophes de Pontarlier avaient donc un temple , des prédicateurs, un comité chargé d'en fournir régulièrement , de leur préparer des sujets de discours et même d'examiner si ces discours étaient propres à former l'esprit pubUc; ils avaient une formule de prière. Le 9 mai, une nouvelle commission fut encore nommée, au sein du club, pour dresser le programme des cérémonies, réjouissances et jeux publics à établir pour solenniser les jours de repos. Un registre fut ouvert en même temps pour l'inscription des citoyennes qui se dévoueraient à chanter les hymnes de la liberté, dans la tribune du temple de la Raison. A titre de prime d'encouragement, on décida qu'elles recevraient l'accolade fraternelle des membres du bureau. Enfin le Comité de salut public envoya de Paris un recueil de musique spécialement destiné à l'usage des fêtes nouvelles. On voit, le 23 juillet, le citoyen
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Lacroix, professeur de chant, certifier qu'il areça, de l'agent national du district, quatre numéros de ce recueil, et qu'il les emploiera à l'instruction musicale des jeunes citoyennes confiées à ses soins. On ne dit pas s'il devait être payé aussi en accolades fraternelles par ses élèves. La fête du 14 juillet fut célébrée joyeusement à Pontarlier et sans aucun simulacre du siège de la Bastille ; c'était raisonnable^ car en ce moment les prisons de cette petite ville renfermaient beaucoup plus de prisonniers politiques que la célèbre prison d'Etat n'en comptait au moment de la Révolution, a Toutes les autorités, dit le secrétaire du district, précédées de la mu« sique et accompagnées de jeunes citoyennes qu'entourait la garde nationale, se rendirent depuis la maison commune au temple de la Raison, où fut prononcé un discours pathétique. Les jeunes citoyennes chantèrent des hymnes à la liberté , à l'égalité , etc. A trois heures, les officiers municipaux et le secrétaire, donnant le bras aux jeunes citoyennes, les conduisirent dans une salle qu'ils avaient fait préparer pour un bal civique. Là, chacun à l'envi, par des danses variées, exprima sa joie des événements qui nous ont fait devenir républicains. »
Les communes rurales continuaient à offrir à la philoso* phie un tableau beaucoup moins satisfaisant. Celle de Chafibis elle-même, qui venait de se couvrir de gloire aux yeux des sans culottes par l'arrestation du prêtre Lessus , n'était pas plus avancée que les autres à cet égard ; et l'agent du district écrivait, le 8 mai, à la municipalité : « J'ai été informé que, suivant les préjugés de l'ancien régime et de la superstition, OQ ne célébrait point dans votre commune les jours de décade et qu'on ne faisait point dans un lieu public la lecture des lois au peuple. Cette contravention est un attentat énorme au respect dû aux décrets. » Cependant on voit le président du comité révolutionnaire de Levier écrire, le ^9 mai, au district « que l'esprit public parait très bon dans sa commune; qu'on y a célébré la décade; qu'un membre du club a prêché la morale au temple de la Raison, mais que les signes de la féodalité religieuse existent encore sur le territoire et dans l'église ; que celui qui a prêché la morale
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s'en est plaint^ et que la Société populaire a invité la municipalité à se conformer aux ordres du district sur ce point »
Dans le district de Quingey, l'administration voyait tous ses efforts frappés d'un insuccès complet. Son arrêté draconien du 10 mai ne fit peur à personne, et, le H juin, le conseil général, « instruit, disait-il, que la plupart des mu* nicipalités ne faisaient pas célébrer les jours de décade et n'instruisaient pas le peuple, soit en lisant publiquement les lois et les arrêtés, soit en leur faisant les explications dont ils étaient susceptibles, arrêta que toutes les municipalités seraient rappelées à leur devoir. »
Cette administration soumise, et tour à tour janséniste ou Toltairienne par obéissance^ finit cependant par gagner un peu de terrain, au moins dans son chef-lieu ; et, inondée d'une joie officielle, elle écrivit, le 3 juillet, à la Convention : « Les fêtes décadaires se célèbrent avec tout l'enthousiasme dont elles sont susceptibles. Les citoyens y assistent ; on y prononce des discours révolutionnaires et de morale. La Société populaire de Quingey propage l'instruction autant qu'il est en son pouvoir. Elle envoie tous les jours de décade plusieurs de ses membres dans les campagnes, pour répandre les principes révolutionnaires et détruire les vieux préjugés de l'ignorance. Grâces vous soient reudues, immortels législateurs ; vous avez conservé la morale, vous nous assurez le bonheur. » Pauvres honnêtes gens, ils remerciaient encore la Convention d'avoir bien voulu ne pas supprimer la morale.
La Vedette^ en reproduisant cette lettre, ajouta: « La précaution d'envoyer dans les campagnes des prédicateurs de décade est non-seulement utile, mais même nécessaire. Nous invitons les Sociétés populaires à suivre l'exemple de celle de Quingey, et à ne pas s'arrêter à cette réflexion que nous entendons faire quelquefois autour de nous : Nous n'avons pas d'orateurs. Mais faut il des Cicéron et des Démosthènes pour enseigner et développer une morale qui est au fond du cœur de chacun?... Faut-il être un grand rhéteur pour lire et expliquer un discours de Barrère ou de Robespierre?. . Il faut donc que les Sociétés populaires s'occupent instamment