‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 9 sur 59 · AVRIL- JUILLET · texte numérisé non relu

AVRIL- JUILLET

1. La première tentative pour remplacer le christianisme avait misérablement échoué, et, suivant l'usage du temps, les pontifes de la Raison durent, comme les généraux malheureux, payer de leur tête le tort de n'avoir pas réussi. Eu cherchant les causes de cet insuccès, les ennemis de la religion reconnurent qu'on avait commis deux fautes : d'abord celle d'offrir brusquement un athéisme grossier à des populations encore tout imprégnées de la foi et de la piété chrétiennes; et eu second lieu, celle d'avoir respecté trop scrupuleusement la liberté des cultes et déployé une force coactive insuffisante pour opérer la transformation religieuse si désirée. On s'occupa aussitôt de réparer ces deux fautes, et chacun y mit toute sa science et ses efforts.

Danton avait parlé le premier en faveur de l'Etre Suprême. Mais, en philosophie comme en politique, Robespierre n'aimait pas plus les émules que les contradicteurs ; et^ après avoir envoyé Danton àl'échafaud, il se trouva en position de présider seul à l'organisation du culte spirituahste et rationnel qu'il avait résolu d'imposer à la France. Le 7 mai, il lut à la Convention, au nom du Comité de salut public, un véritable manifeste, dont le long préambule avait été emprunté en partie à Jean-Jacques Rousseau et dont la conclusion renfermait tout le programme du nouveau culte. Après avoir flétri encore une fois « ces hommes qui avaient, disait-il, attaqué tout à coup tous les cultes par la violence, pour s'ériger eux-

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mêmes en apôtres fougueux du néant et en missionnaires fanatiques de Fathéisme ; » après avoir, avec une vertueuse indignation, vengé la Divinité contre les encyclopédistes et les matérialistes, il proclama « que l'idée de l'Etre Suprême et de l'immortalité de Tâme, rappel continuel à la justice, était essentiellement sociale et républicaine; qu'elle avait d'ailleurs été professée par tous les grands patriotes de l'antiquité et qu'elle faisait les délices de l'homme de bien. » Il protesta ensuite que ce n'était pas au profit de la religion qu'il venait de foudroyer l'athéisme. « Fanatiques, s'écriaitil, n'espérez rien de nous. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la nature. Que la liberté du culte soit respectée pour le triomphe même de la raison ; mais qu'elle ne trouble point l'ordre public et ne devienne point un moyen de conspiration. Si la malveillance contrerévolutionnaire se cachait sous ce prétexte , elle sera réprimée Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empire. Vous êtes à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Le véritable prêtre de l'Etre Suprême, c'est la nature ; son temple, l'univers ; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle et pour lui présenter l'hommage des cœurs sensibles et purs.... Attachons la morale à des bases éternelles et sacrées; inspirons à l'homme ce sentiment profond de ses devoirs qui est la seule garantie du bonheur social ; que l'éducation publique soit surtout dirigée vers ce but. Vous sentirez le besoin de la rendre commune et égale pour tous les Français. La patrie a seule droit d'élever ses enfants ; elle ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles ni aux préjugés des particuliers.... Il est une sorte d'institution qui doit être considérée comme une partie essentielle de l'éducation pubUque : je veux parler des fêtes nationales. Ayez des fêtes générales et plus solennelles, pour toute la république; ayez des fêtes particulières et pour 'chaque lieu, qui soient des jours de repos et qui remplacent ce que les circonstances ont détruit ; que toutes soient célébrées sous

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les auspices de l'Etre Suprême ; qu'elles lui soient consacrées ; qu'elles s'ouvrent et qu'elles finissent par un hommage à sa puissance et à sa bonté ! Fixons au milieu de nous la paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Nous croyons concourir à ce but en vous proposant le décret suivant :

» 1. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre Suprême et de l'immortaUté de rârae. — 2. Il reconnaît que le culte digne de l'Etre Suprême est la pratique des devoirs de l'homme. — 3. Il met au premier rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de faire aux autres tout le bien qu'on peut et de n'être injuste envers personne.

» 4. Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. — 5. Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme, et des plus grands bienfaits de la nature. — 6. La république française célébrera tous les ans la fête du 14 juillet 1789 (prise de la Bastille), du 10 août 1792 (chute du trône), du 21 janvier (supplice de Louis XVI) et du 31 mai 1793 (proscription des Girondins).

)) 7. Elle célébrera, aux jours de décade, les fêtes dont rénumération suit : A F Etre Suprême et à la nature. — Au genre humain. — Au peuple français . — Aux bienfaiteurs de r humanité. — Aux martyrs de la liberté. — A la liberté et à Cégalité. — A la république. — A la liberté du monde. — A V amour de la patrie. — A la haine des tyrans et des traîtres,

— A la vérité. — A la justice. — A la pudeur. — A la gloire et à l'immortalité. — A V amitié. — A la frugalité, — Au courage. — A la bonne foi, — A V héroïsme. — Au désintéressement. — Au stoïcisme. — A tamour. — A la foi conjugale.

— A l'amour paternel. — A la tendresse maternelle. — A la piété filiale. — A V enfance. — A la jeunesse. — A l'âge viril. -^ A la vieillesse. — Au malheur. — A Vagriculture. — A l'industrie. — A nos aïeux. — A la postérité. — Au bonheur. »

8. Les comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de présenter un plan d'organisation de ces

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fêtes. — 9. La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la cause de l'humanité, à l'honneur de concourir à leur établissement par des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent contribuer à leur embellissement et à leur utilité. — JO. Le Comité de salut public distinguera les ouvrages qui lui paraîtront les plus propres à remplir cet objet et récompensera leurs auteurs. — H. La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 48 frimaire (8 décembre 1793). — 12. Tout rassemblement aristocratique et contraire à V ordre public sera réprimé. — i3. En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le motif , ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques ou par des insinuations contre-révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon la rigueur des lois.

» 14. Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de détail relatives au présent décret. — 15. Il sera célébré le 20 prairial prochain (8 juin) une fête nationale en l'honneur de l'Etre Suprême. »

Ce programme fut accueilli par la Convention avec un véritable déhre d'admiration, et sur-le-champ elle décida que la fête de l'Etre Suprême, qui coïncidait justement avec l'époque ordinaire de la ci-devant Fête-Dieu, si chère au peuple, serait célébrée avec la plus grande solennité, et que le député David , le peintre le plus célèbre du temps , en dresserait le plan détaillé. La commune de Paris et le club des jacobins montrèrent pour le nouveau culte la même ferveur qu'ils avaient montrée six mois auparavant pour le culte de Chaumette; et le conseil général décida qu'on substituerait à l'inscription : Temple de la Raison^ placée sur la façade des édifices autrefois consacrés au culte, ces mots : Le peuple français reconnaît VEtre Suprême et l'immortalité de tâme. Le 12 mai, le Comité de salut public rendit cette mesure obligatoire dans toute la république. !1 arrêta, en même temps, que le rapport de Robespierre et le décret du 7 mai seraient lus publiquement tous les jours de décade, pendant un mois, dans tous les temples.

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