‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 15 sur 59 · CULTE DE L'ÊTBB SUPRÊME · texte numérisé non relu

CULTE DE L'ÊTBB SUPRÊME

1» gnear. » Il est à croire que rhomme de Dieu dont il est ici question ne serait pas tenté de faire un usage aussi terrible de son pouvoir ; mais, dans tous les cas, il est du devoir de tous les républicains de ne pas souifrir que ce pouvoir mensonger s'établisse, et chacun conçoit qu'il n'y aurait pas de république dans un Etat où cette autorité surnaturelle existerait au détriment de celle que les lois doivent avoir exclusivement. L'orateur s'est borné à demander que la Société surveillât l'ange du Seigneur Devillard et ses semblables, et qu'il lui fût ordonné d'être plus circonspect à l'avenir. Sur quoi , Devillard ayant obtenu la parole , il â expliqué avec beaucoup de sagacité qu'il était envoyé ou ange du Seigneur et que ces deux termes étaient synonymes. Cette déclaration a excité des rires universels, et ces symptômes de folie ont déterminé l'assemblée à adopter la proposition modérée de l'orateur. »

A dater de ce jour, le malheureux Devillard fut tellement abreuvé d'amertume par ses frères du club, qu'il ne vit plus de parti possible pour lui que de quitter la ville, et ayant appris que l'intrus de Mouthier venait de mourir^ il alla s'offrir dans cette commune pour le remplacer. Ses services ayant été agréés, il revint à Pontarlier, vendit ses meubles et annonça son départ au troupeau constitutionnel. Ces pauvres gens furent saisis de désespoir en apprenant cette nouvelle. Se voyant sans pasteur et sans espérance d'en ravoir un autre, ils s'ameutèrent, le 6 avril, au nombre d'une centaine. » Un attroupement turbulent , dit l'officier municipal Cbambard, s'est rendu à la maison commune, fanatisé, séditieux et criant : Nous voulons notre curé/ On fait des motions contre lui à la Société populaire^ on veut fermer l'église/ Les clameurs redoublaient; je fus moimême accusé d'avoir chassé les enfants du catéchisme. Les menaces suivirent; je revêtis mon écharpe, qui fut respectée. Cependant Nie. Parnet osa me dire alors : « Nous sommes » prêts à prendre les armes pour soutenir notre curé. )> Je le saisis et le livrai à la force publique, qui le conduisit à la maison d'arrêt. L'agitation se calma un peu ; cependant des insultes échappèrent encore à Jos. Claudet. L'arrestation de

ce turbulent fanatique fut utile à la tranquillité. J'ai vu avec peine le patriote Cl.-Ant. Girard, qui a donné tant de preuves de civisme, se mêler à ce tumulte. Comme il faisait beaucoup de bruit, son arrestation était nécessaire, elle a eu lieu. Enfin le citoyen Etienne Mondet insultait à mon caractère et vociférait le fanatisme avec l'eau-de-vie ; il est provisoirement détenu ; enfin l'attroupement s'est dissipé par l'intervention du maire. Le curé ayant dit qu'il était l'ange du Seigneur, la Société a ridiculisé son charlatanisme, et Torgueil de cet homme divin s'est offensé. Quelques jours après, la Société a arrêté que tous les gens de son métier seraient chassés de son sein, et sans doute elle a pris cet arrêté après en avoir reçu l'avis de presque toutes les Sociétés auxquelles elle est affiUée. Le curé a feint de partir et n'est pas parti, dès lors a eu heu l'attroupement. N'en est-il pas l'auteur? C'est ce qu'une information solennelle découvrira. Je demande que l'assemblée demeure en permanence jusqu'à ce que le fil de cette trame soit découvert. »

Le rapport du municipal Chambard était adressé, en efibt^ à une assemblée extraordinaire de toutes les autorités de Pontarlier convoquées à cette occasion. Les détenus furent tirés de prison pour être interrogés. Parnet, pauvre journalier, protesta qu'il était prêt à verser son sang pour la république ; il accusa Girard de l'avoir conduit à l'assemblée pour redemander le curé et désavoua sa démarche ; Millet père, autre prévenu, soutint, au contraire, avec énergie qu'on ne pouvait pas vivre sans prêtres. Le curé Devillard, interrogé à son tour, déclara que personne ne lui avait ordonné de s'en aller et de fermer l'église; qu'il avait voulu partir, parce que, ne recevant rien depuis longtemps à Pontarlier , il ne pouvait plus y vivre ; et que, bien loin d'avoir provoqué le rassemblement, il avait tout fait pour l'empêcher. Alors L. Perron l'accusa d'avoir demandé, au club, l'élargissement des fanatiques, et Lerebours lui reprocha d'avoir appelé les philosophes une minorité de piaillards. La municipaUté, reconnaissant que Devillard était étranger au rassemblement, le déclara déchargé de toute accusation et décida en même temps la mise en Uberté de Mondet, cultivateur.

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Mais les philosophes de Pontarlier avaient trop à cœar de se débarrasser du deruier prêtre qui y restait, pour le laisser tranquille. Le 9 avril, à la séance du club, Lerebours, qui présidait en ce moment, rappela les troubles du 6 et dit qu'ils étaient dus, selon toute apparence, aux menées astucieuses de Devillard. Un membre proposa de demander surle-champ à la municipalité communication des procès-verbaux dressés en cette circonstance ; on les apporta, et après en avoir pris lecture, le club décida, à l'unanimité, que, par son attitude toute passive au moment de Témeute , aussi bien que par ses propos amers de la veille, Devillard avait été le véritable artisan du mal et devait en être déclaré responsable ; tandis que Parnet , patriote jusqu'alors irréprochable, n'avait été que l'instrument passif de cette intrigue ; qu'en conséquence» la municipalité serait invitée à élargir ce dernier et à mettre en prison le curé. Arryezfils et le médecin Claudet furent chargés de porter sur-le-champ cette décision à la municipalité.

Pendant ce temps-là, le comité révolutionnaire s'était réuni pour le même objet. L'implacable L. Perron rappela c( que, deux jours avant l'attroupement, il avait déjà proposé de faire arrêter Devillard par mesure de sûreté générale, en vertu delà loi du 17 frimaire, d'abord parce qu'il travaillait depuis longtemps à pervertir l'esprit public et à insurger le peuple, ensuite parce qu'il s'était déclaré ultra-révolutionnaire, en disant qu'il y avait à Pontarlier une aristocratie bourgeoise pire que les précédentes, qui laissait le peuple mourir de faim ; parce qu'en outre, il s'était fait le champion des fanatiques, en osant soutenir au club qu'il n'y avait point de suspects dans la ville, mais seulement quelques fanatiques non dangereux, dont il avait eu l'audace de solliciter l'élargissement ; et enfin , parce que cet homme pervers ayant annoncé l'intention de se fixer à Mouthier, on ne devait pas le laisser partir pour aller corrompre l'esprit public de cette commune. » Il conclut, en conséquence» à ce que le comité s'unit avec la Société populaire, pour demander à la commune l'arrestation de Devillard, et en cas de refus par la commune, à ce que le comité prononçât lui-même cette ar-

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restatioQ. Le comité, tout en adoptant cette conclusion, la motiva assez étrangement sur ce que « Devillard était un homme sans mœurs et peu exact à remplir les devoirs de son métier de curé. » La municipalité répondit aux délégués du club et du comité, à huit heures et demie du soir, a que les tribunaux se trouvant déjà saisis de TafiTaire, elle n'avait plus rien à délibérer et que Devillard resterait en liberté. »

Le comité révolutionnaire tint parole ; aussitôt qu'il eut la réponse de la commune, il prit un arrêté portant que Devillard serait conduit sur-le-champ en prison. Vers dix heures du soir, neuf membres du comité, ayant Perron à leur tète, envahirent le domicile de l'intrus pour mettre les scellés sur ses papiers. Us trouvèrent Devillard déjà saisi par deux gendarmes et se disposant à partir pour la maison d'arrêt. Us lui annoncèrent qu'il était arrêté par mesure de sûreté générale, comme prévenu d'égarer l'esprit pubUc, et lui demandèrent l'indication des endroits où étaient renfermés ses papiers. Ils y posèrent les scellés; et, le lendemain, Perron, X. Laresche, Chevalet et Léoutre vinrent en faire le dépouillement. Ne trouvant absolument rien de suspect, ils retinrent à ce titre une dizaine de sermons ou discours manuscrits , de brochures poUtiques des premières années delà Révolution et un bréviaire à l'usage des capucins.

Le i3 avril, Parrod transmit toutes les pièces de la procédure à l'accusateur pubUc Rambour, qui lui répondit^ trois jours après : « Comme cette affaire exige des renseignements qui tiennent à la localité et à l'impulsion qu'on a donnée à l'esprit public, je me suis décidé à emporter avec moi toutes les pièces. J'en ai parlé au citoyen Lejeune^ et quand il sera à Pontarlier, ainsi que le tribunal^ alors on parviendra plus facilement à débrouiller le chaos de toutes ces petites intrigues. D Huit jours après, la municipalité, rendant compte au district de la situation publique de la ville, lui écrivait : tf En général l'esprit public est bon ; il serait meilleur encore si à chaque pas on ne rencontrait des vestiges d'un culte superstitieux. Les clochers existent encore; le temple de la Raison est encore orné de tableaux dont la vue excite la pitié et le dégoût, de figures grotesques qui retracent des images

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sinistres. Mais rincarcération du ministre du culte n'a fait aucune sensation sur les dévots. Plus de curé^ en conséquence plus d'agents subalternes du culte. Aussi, le conseil , ayant senti la nécessité de se débarrasser de ces petites sangsues, a fait notifier aux marguilliers, bedeaux, mdtre de cérémonies, organiste, sonneur, etc., que leur traitement cessait dès ce moment. Il se flatte que Tadministration ne désapprouvera pas cette mesure économique. »

Pendant que les philosophes se réjouissaient d'avoir ainsi mis fin à l'exercice de tout culte dans la ville, le schismatique Devillard, enfermé avec les catholiques punis pour leur fidélité religieuse, éprouvait, au milieu de cette compagnie, tous les tourments que l'humiliation peut ajouter aux douleurs de la prison. N'en pouvant plus, il n'hésita pas à supplier ses persécuteurs d'avoir pitié de lui, et il écrivit, le 13 avril : (( Devillard, Cl. -P., e^tpose au comité, que, dans la maison d'arrêt où il est par vos ordres, il souffre un double supplice, à raison de la différente façon de penser de la plupart de ceux et de celles qui y sont détenus avec lui, et qui forme un contraste frappant avec la sienne; ce qui a déjà porté plusieurs à lui faire des dérisions et des mépris, dont son âme honnête est affectée jusqu'à le rendre malade. Le gardien de la maison, porteur de la présente, peut vous en instruire. Dans cette inquiétude, on lui a suggéré de recourir à vous , pour vous demander sa réclusion chez lui, en payant une garde eX en promettant de se conformer à tout ce que vous lui ordonnerez. Si votre humanité peut le lui accorder, ce sera une faveur à laquelle il sera très sensible et qu'il vous demande, jusqu'à ce que le représentant du peuple en ait ordonné autrement. — Devillard, curé de Pontarlier, à la maison d'arrét. » Cette démarche n'ayant obtenu aucun succès, Tavernier, médecin de la prison, la renouvela le lendemain, en déclarant « que Devillard était dans un état d'affaissement et de faiblesse extrême, provenant de l'inquiétude de se voir seul et abandonné à lui-même, évité de tous les détenus, au point de n'en pouvoir trouver aucun qui voulût échanger avec lui une parole ; et que, pour peu qu'on eût de considération pour sa santé et même pour sa vie, il y avait lieu de

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l'élargir, ou au moins de le mettre en réclusion chez lui. » Le comité se montra aussi impitoyable que la veille, et l'intrus vit se prolonger sou supplice.

Le 30 avril, le tribunal de Pontarlier, chargé de décider s'il y avait lieu à accusation contre Devillard et ses complices, déclara « que les délits dont étaient prévenus Devillard et Parnet, restés seuls en cause, n*étaient pas classés dans le Code pénal ; mais que, cependant, comme il importait à la tranquillité publique et au bonheur général, d'anéantir le plus tôt possible l'ascendant des prêtres, et surtout des prêtres intrigants , Devillard et Parnet , qui avaient tenu des propos dont les conséquences auraient pu devenir très dangereuses, étaient renvoyés devant le comité révolutionnaire, pour qu'il prît contre eux telle mesure de sAreté gé* nérale qu'il jugerait convenable. » Cet arrêt était signé par Bévalet, Masson, Robelot, Joly et J.-B. Pion, qui composaient en ce moment le tribunal. Le comité fit élargir Parnet et maintint Devillard en prison. Lejeune se montra plus clément que le comité envers ce dernier; il décida, le 6 mai, « que la présence de l'ex-curé pouvant être dangereuse à Pontarlier, il se rendrait sur-le-champ à Besançon pour y rester consigné, sous la surveillance spéciale de la municipalité ; et que s'il apportait le moindre délai dans son départ, il serait mis aussitôt en état d'arrestation et conduit sous bonne garde dans la maison de justice du tribunal criminel, pour y être jugé comme cherchant à troubler l'ordre public. » Parrod, trouvant sans doute cette décision trop modérée, y ajouta, de son chef, une rigueur de plus, en faisant escorter Devillard jusqu'à Besançon par la gendarmerie. Ce spectacle devait être d'ailleurs d'un salutaire exemple pour les curés retardataires. Soit pour faire parade de son zèle, soit pour provoquer quelque mesure plus sévère à l'égard du malheureux curé, le comité de Pontarlier adressa, le 41 mai, au comité de sûreté générale de la Convention, toutes les pièces de la procédure ouverte contre Devillard, et même les écrits saisis à son domicile, à l'exception du bréviaire capucinal, qu'il condamna à être livré au feu. Les prêtres constitutionnels, en voyant le traitement infligé à celui

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d'entre eux qui avait donné le plus de gages au sans-culottisme, purent juger du sort qui les attendait en cas de résistance de leur part à cette horde de tyrans bourgeois et philosophes.

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