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en même temps les municipalités rurales à adresser des réquisitions semblables aux ouvriers de leurs communes.
L'agent municipal de Pontarlier, rendant compte au district de l'exécution de toutes ces mesures, lui écrivit le 23 mai : (( Depuis longtemps le culte de la Raison se faisait des prosélytes ; on prêchait la morale dans le temple du culte catholique ou fanatique, chaque décade, mais les anciens préjugés n'étaient pas encore détruits ; les images, les bustes^ les soi-disant ossements de ces êtres qui avaient propagé un culte imaginé contre la raison, le bon sens et toute probabilité^ existaient encore dans ce temple^ ce qui formait un contraste répugnant. On y voyait encore des idiots s'agenouiller devant une guenille peinte ou un bout de bois, pour les intercéder auprès de la divinité, et leur obtenir les grâces qu'ils lui demandaient. Un ministre de ce culte, en singeant le patriotisme^ faisait ses efforts, tant dans sa guérite qu'en chaire, pour retenir ses partisans qui l'abandonnaient. Un événement dont il croyait tirer le plus grand avantage nous a débarrassés de cet intrigant intéressé. L'arrivée du représentant Lejeune ranima les patriotes, et sans murmures de la part des tribunes, la Société provoqua un arrêté pour faire disparaître du temple de la Raison les signes de l'erreur et de la fourberie des prêtres. Mais, dans l'intervalle du vote de cet arrêté à son exécution, il survint une chute de neige qui occasionna des murmures parmi la classe béate, encore persuadée que les croix, les hochets, les pagodes et les prêtres étaient un préservatif contre les neiges, les grêles, les gelées et les intempéries des saisons. Leur marmottage donna plus d'audace aux patriotes, et ils demandèrent que de nouveaux commissaires fussent nommés pour vérifier si rien n'avait échappé à la vigilance des premiers. On fit ainsi enlever beaucoup d'objets qui avaient été laissés ; cependant ils n'ont pas osé faire main basse sur tout. Pourquoi? Sûrement à l'imitation des ouvriers à qui vous avez ordonné d'enlever les flèches et les tours en bois qui surmontaient les bâtiments dont vous avez l'administration, et qui se sont contentés d'ébaucher cet ouvrage. Aussi c'est à recommencer. Nous savons que vous vous en êtes occupés. De notre côté,
nous faisons tout enlever. Gela fait, de part et d'autre, nous pourrons nous écrier : Vive la République I Vive la Mon-tagnel »
La municipalité de Pontarlier eut encore plus d'une fois à lutter contre la population. Le district écrivait, le 24 juin, à Lejeune : « Nous t'informons qu'avant-hier, quelques malintentionnés avaient rétabli une croix, dans la nuit, mais elle a été abattue. Le même jour, quelques fanatiques ont fait des paradis, pour célébrer l'ancienne mode de la fête de l'Etre Suprême^ mais on les a fait disparaître aussitôt. »
Peu de communes rurales répondirent à la circulaire du district. Celles de Jougne, de l'Abergeraent et de la Petite- Cbaux, annoncèrent seules que les vœux du district étaient remplis ; encore avouait-on que , dans ces deux dernières communes, les croix continuaient à briller au sommet des clochers. Parmi les municipalités qui opposèrent la force d'inertie, celle de Roôhejean fut signalée au district, et Parrod lui écrivit, le 17 juin : « Vous n'avez point encore abattu les signes de la superstition. L'insouciance et la négligence sont un crime. » La municipalité de Gilley ne s'é* tant pas montrée moins récalcitrante, le comité révolutionnaire de cette commune déclara, le 19 juin, qu'il ne pouvait garder plus longtemps le silence sur ces prévarications sans en devenir complice ; et qu'en conséquence, Boicbard, son président, requerrait l'agent national, J.-F. Bnichon, d'avoir à agir, tant pour faire disparaître les signes du fanatisme, que pour annoncer par affiches les fêtes décadaires, avec défense aux citoyens de se livrer à aucun ouvrage sepvile, sous telle peine que la municipalité trouverait convenir. Cette sommation étant restée sans résultat, le comité s'adressa sans doute au district; car Parrod écrivit, le 12 juillet, à la municipalité, que si, dans trois jours, les signes superstitieux n'avaient pas disparu, il la dénoncerait au terrible Comité de salut public.
Le 7 juillet, le même district écrivit à la municipalité des Granges Narboz, qui n'avait pas montré moins de répugnance à éloigner de ses yeux les objets de son culte : « Nous sommes informés que vous avez négligé de faire en*
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lever tous les signes du fanatisme ; nous vous chargeons, sur votre responsabilité personnelle, d'avoir à en faire Tenlèvement dans la journée de demain, si vous ne voulez pas nous forcer de déployer contre vous toute la sévérité des lois. Rappelez-vous que leur inexécution est un crime, et que le glaive de la justice nationale est suspendu sur vos têtes. »
Mais ce fut à Levier que la destruction des croix trouva l'opposition la plus éclatante; il s'en suivit même une émeute qui conduisit plusieurs habitants en prison et au tribunal révolutionnaire de Paris. Le 14 juin, deux membres du club de Pontarlier se présentèrent au district et déclarèrent que F.-L. Ghambard, négociant de cett« ville, avait été, la veille, victime d'une tentative d'assassinat à Levier ; qu'il était retenu au lit par ses blessures et qu'il importait de connaître, par ses déclarations, les assassins et leurs complices. Le district envoya aussitôt deux de ses membres auprès de Chambard, qui fit le récit suivant : a Je revenais de chercher du sel à la saline de Chaux, lorsque, passant à Levier, j'entendis dire que la croix qui était sur le cimetière, devant l'église, ne serait pas enlevée, parce que le peuple menaçait d'égorger ceux qui l'abattraient. Sur ce propos, j'annonçai que je ne craindrais pas de Tabattre, et au même instant je pris un fer de charrue avec lequel j'abattis cette croix, en criant : Vive la république/ J'allais continuer ma route, lorsque je me suis vu entouré de femmes qui m'ont accablé d'injures et de menaces , à ce point que , voyant mes jours en danger, je rétrogradai et m^enfuis au corps de garde comme dans un lieu de sûreté. Je fermai la porte derrière moi et j'entendis un grand bruit dehors. Une heure après mon entrée, cinq hommes qui défendaient la porte avec des piques, avaient été désarmés. J'entendais qu'on travaillait avec des haches à abattre la cloison du corps de garde, et même i couper le plancher supérieur, en criant tumultueusement : // n'échappera pas/... Ceux qui avaient défendu la porte jusque-là, me criaient : « Sauve-toi, nous )) ne pouvons plus tenir, nous sommes désarmés ! » Voyant le danger dont j'étais menacé en restant plus longtemps, je
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m'élançai hors du corps de garde, mais je fus arrêté par plusieurs personnes, tant hommes que femmes, qui m'ont maltraité de coups de poing, de coups de pied, de coups de pierres, et m'ont menacé avec des haches et des râteaux de fer. Parvenu à me tirer de leurs mains, je pris la fuite i travers champs, et comme j'avais beaucoup d'avance sur eux, je crus pouvoir leur échapper en me couchant à terre- Mais bientôt j'entendis un grand bruit autour de moi, et je me vis entouré. Je me remettais à fuir, lorsque deux hommes me mirent la main dessus ; la foule m'entoura et me maltraita de nouveau , en disant qu'elle m'arrangerait comme j'avais arrangé la croix. Mes agresseurs étaient armés de haches et de tridents en fer, et si je ne succombai pas, je ne le dus qu'à l'arrivée de Patel ahié et de Bouveret, qui dispersèrent les assaillants en les menaçant de les dénoncer. Ces deux citoyens me conduisirent ensuite à l'auberge ; alors les femmes s'attroupèrent autour de la maison, en menaçant de la démolir. Enfin, le même jour, je fus transporté à PontarUer sur un char à bancs escorté de deux gendarmes. Je n'ai reconnu que la femme Maire, dite Carqueline, aubergiste, qui, pendant que j'étais au corps de garde, m'a saisi par mon gilet et ma chemise, qu'elle a déchirés, en me disant : // faut que tu y passes/ Elle était armée d'une hache, et l'on m'a dit que si cette femme n'avait pas reçu un coup de râteau sur la main et plusieurs autres blessures, je n'aurais pas échappé. »
Les deux commissaires, munis de cette déposition, revinrent au district, qui chargea sur-le-champ son président, le citoyen Cart, de se rendre à Levier avec la force armée, pour informer sur les mauvais traitements infligés au patriote Ghambard par les fanatiques. Le club, invité à joindre deux de ses membres au commissaire, envoya le cafetier Laresche et Colin- Yioland. Cart et ses assesseurs passèrent trois jours à Levier pour entendre les témoins. Audobel déposa qu'il avait vu Chambard prendre un fer de charrue devant la boutique du maréchal Libre Tavernier, et briser la croix, au milieu d'un cercle de vingt femmes qui souhaitaient hautement que la croix l'écrasât , et que ce rassem-
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blement s'était bientôt accru d'une quantité de personnes qui revenaient des champs avec leurs instruments aratoires.
Bouveret, cultivateur et capitaine de la garde nationale, déclara qu'il avait vu une troupe d'environ trois cents femmes poursuivre à coups de pierres un individu qui fuyait du côté de l'ermitage ; qu'il avait trouvé à deux cents pas du village Chambard ensanglanté, debout, échevelé et entouré d'un grand nombre de ces femmes, qui se retiraient à mesure qu'il s'approchait ; que Chambard, en le voyant arriver, s'était écrié : a N'y aura-t-il donc pas au moins un républicain pour moi ! je suis perdu I » « Me trouvant sans armes, ajouta le témoin, je ne pus imposer à cette troupe qu'en la menaçant de la force nationale dont je suis le chef ; mais ce moyen ne me réussit pas ; je fus assailli moi-même, notamment par Augustine Répond, qui me dit de me retirer ou qu'on m'en ferait autant. L'arrivée de J.-B. Patel servit à dissiper l'attroupement. Chambard me dit qu'on voulait le trdner sur un murger et l'égorger ; qu'il avait oflTert son portefeuille à ces femmes, mais que son offre ne leur avait fait aucune impression. En revenant, j'ai rencontré J.-Cl. MeHn derrière un buisson et j'ai trouvé sa serpe près du corps de garde ; il m'avoua qu'il se repentait de n'avoir pas coupé les deux bras à Chambard ; qu'il soutiendrait , au péril de sa vie, Texistence des croix, qui étaient le signe que le Seigneur Jésus-Christ lui avait confié , et il me traita de gueux et de scélérat. Je lui répondis qu'il sortait déjà de la prison de Pontarlier comme suspect et qu'il y rentrerait bientôt. J'ai entendu dire que Cl.-Ant. Minary^ ofGcier municipal. Cl. Landrion et J.-B. Guyon, membres du conseil, étaient présents à l'émeute et l'excitaient. »
J.-B. Patel déclara qu'il avait remarqué la fille Jeannin, la femme de J.-B. Callier et la femme Lhomme, pour avoir dit à Chambard, pendant qu'on le ramenait à Levier: a Scélérat, tu en mériterais bien davantage I )> J.-Jos. Jeannin, commandant en second de la garde nationale, déposa en ces termes : « C'est à moi que Chambard s'est plaint que la croix ne fût pas encore abattue, en ajoutant qu'il n'y avait que
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des aristocrates à Levier. Quand je le vis se sauver au corps de garde^ je donnai ordre au poste de le protéger, et je m'armai moi-même d'une pique. Les femmes étaient au moins deux cents, et tellement animées, qu'après trois quarts d'heure d'assaut, tant par les portes et les fenêtres que par les cloisons de derrière, voyant qu'elles avaient déjà forcé la porte et qu'elles tenaient Cbambard par les cheveux, je favorisai sa sortie et sa fuite, par un redoublement d'efforts avec les hommes du poste. Parmi les plus acharnées, j'ai distingué Cath. Droux et la femme de J.-Gl. Rousset. Elles avaient leurs tabliers remplis de pierres. La femme Maire avait une blessure au front. Minary aurait dit que ces femmes avaient bien fait. »
J.-Gl. Patel fut entendu ensuite. Il déclara que les femmes avaient des cendres dans leurs tabliers, et qu'elles disaient : « Il faut qu'il y passe , dussions-nous être guillotinées ; » qu'il avait reconnu parmi les plus animées la femme de Jos. Sutty, la femme d'Augustin Girod, la veuve Jeaanin et sa fille ; que la femme Sutty répétait souvent que, dussent-elles voir la guillotine, il fallait qu'il y passât ; que la femme de J.-Gl. Rousset, armée d'une perche de sapin, disait au citoyen Jeannin : « Retire-toi, tu n'es pas de garde; d'ailleurs il y a assez longtemps que les hommes font les féroces , il est bientôt temps que les femmes les remplacent ; » que c'était la femme Maire qui s'était transportée derrière le corps de garde, pour briser la cloison avec une hache ; et enfin, qu'il avait vu Georges Pourcelot passer en criant : « Ah 1 le gueux I le scélérat ! »
J. -Denis Byot, étapier à Levier, déposa en ces termes : «Le lendemain de l'émeute, je vis affiché sur la fontaine un écriteau ainsi conçu : La main qui doit punir celui qui a brisé la croix de mission est prête à récraser^ ainsi que les scélérats^ ses complices^ car leurs crimes s* élèvent plus haut que le ciel. Ainsi soit'il. J'arrachai cet écriteau, malgi'é l'opposition et les injures des femmes qui étaient à la fontaine. Gomme je passais devant chez le père Février, j'ai entendu la femme de J.-Gl. Rousset qui disait à plusieurs personnes : « J'aime )> autant être en prison aux Annonciades que d'être ici.
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» puisqu'on ne soutient pas la religion, et que Ton ne voit » plus que des scélérats et des gens de rien. » '
Marie-F. Cordier, greffier du juge de paix, déclara qu'en prêchant la décade, le 10 prairial, il avait fait sentir au peuple la nécessité d'abattre les signes extérieurs du culte catholique^ et qu'il s'était fort bien aperçu que son discours avait déplu à la grande majorité du peuple.
Minary, l'un des municipaux accusés de complicité, fut interrogé ensuite. Il répondit qu'au moment de l'émeute, il était occupé avec le commissaire du district pour le recensement des grains, et qu'il n'avait pas pu agir officiellement^ parce que son écharpe était à la maison commune ; qu'il avait demandé à Chambard de lui exhiber l'ordre en vertu duquel il avait abattu la croix, et enfin qu'il était allé représenter aux femmes attroupées, qu'il n'était pas permis de frapper qui que ce fftt. Cl.-Augustin Girod et Cl. Landrion, membres du conseil , également interrogés , répondirent qu'ils accompagnaient aussi le commissaire au recensement; qu'en passant avec ce dernier vers le cimetière, ils avaient vu Chambard occupé à casser, avec un fer de charrue dont il était armé^ les débris du Christ de la croix, en disant : « Si tu en as le pouvoir, punis-moi, » et en parlant d'aristocrates et de fanatiques. Enfin, Ghampreux, commissaire du district pour le recensement des grains, déclara qu'il avait vu Chambard abattre la croix, en disant : « B..gre de mâtin, fais voir si tu as du pouvoir. » Le témoin ajouta qu'étant à l'auberge de la femme Maire, il lui vit entre les mains un couteau de boucher : qu'elle était tout ensanglantée ; mais que ce sang provenait d'un coup qu'elle avait reçu à la tète dans le rassemblement ; et qu'elle avait protesté qu'on ne voulait point faire d'autre mal à Chambard que de le traîner dans la fontaine. »
Le district ayant pris connaissance de ces divers témoignages, déclara, le 17 juin, qu'il en résultait « que Minary, officier municipal, avait applaudi à l'émeute^ au lieu de Fempôcher; que la femme de J.-Cl. Duxin, officier municipal, Augustine Répond, sœur du maître d'école, Jeanne- Claudine Jeannin, Jac. -Alexis Jeannin, la femme Bey, J.-
Cl. Melin, la femme Maire^ aubergiste, la femme et la fille de J.-Cl: Rousset et la femme de Jos. Sutty, étaient ceux qui avaient eu le plus de part à Témeute; qu'il était de toute nécessité de les livrer au glaive de la loi, et qu'en conséquence, ils seraient tous mis en arrestation et dénoncés à l'accusateur public du tribunal criminel. »
Le lendemain, Colin-Violand rendit compte de sa mission au club. Il démontra « que la commune de Levier était dans les mauvais principes, et que le fanatisme y faisait les plus grands ravages ; qu'on ne pouvait imputer aucun tort à Gbambard, attendu qu'il avait agi d'après la loi, en attaquant le fanatisme et en abattant ses signes extérieurs. Que la commune entière de Levier avait pris part à l'attentat commis contre ce patriote ; qu'il fallait donc rayer la Société populaire de Levier du nombre des sociétés afGliées, et écrire aux frères jacobins de Paris de lui retirer également l'affiliation. Il proposa enfin de faire une adresse à Lerebours pour lui donner connaissance de ces mesures. » Toutes ses propositions furent adoptées.
Le 23 juin, Courtois, agent national de Levier, qui était absent au moment de l'émeute, écrivit au district, pour disculper ses compatriotes, « que Chambard avait eu le tort de dire que les habitants de Levier étaient des aristocrates et des fanatiques, et qu'il fallait raser le village, parce qu'il ne valait rien du tout. » Cet honnête agent ajouta que tous les signes du culte avaient disparu, que les décades étaient célébrées et que personne n'avait travaillé ces jours-là.
Le !•' juillet, l'accusateur Rambour prévint le district que Lejeune lui avait conseillé d'envoyer au tribunal révolutionnaire de Paris les pièces relatives à l'émeute de Levier, et qu'il venait en efiet de les adresser à Fouquier-Tinville. Il ajouta que le proconsul avait manifesté l'intention de renvoyer provisoirement en liberté les femmes impliquées dans cette affaire, à raison de l'urgence des travaux de la campagne. Le district ayant écrit à Lejeune pour s'en assurer, le conventionnel répondit, le 6 juillet ; « Vous meparlez des femmes qui ont été mises en arrestation, à raison du déUt commis à Levier. Je ne peux pas vous faire passer des
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ordres à leur égard. Le tribunal révolutionnaire est saisi de cette affaire. Je sens, comme vous, de quelle utilité ces femmes seraient dans leurs familles ; mais il ne m'est pas possible de rien prononcer. D'ailleurs, je laisse tout à votre prudence. » La nécessité, plutôt que la pitié, avait inspiré au district de demander l'élargissement provisoire de ses prisonnières ; car ce n'était pas trop de tous les bras disponibles pour récolter à la hâte les grains qu'une population exténuée attendait avec impatience pour assouvir sa faim. Le 30 mai, un cri de détresse de la municipalité de Pontarlier avait informé le district que l'hôpital et même la généraUté des habitants manquaient déjà totalement de grains et de farines. Cependant le district ne fit rien en faveur des détenues de Levier. Le 15 juillet, Geneviève Ecamaux, femme de F. Maire, la femme et la fille Rousset, les filles Jeannin et Répond, les femmes Bez et Sutty, encore en prison, lui adressèrent vainement une requête pour demander, leur liberté, en vertu de la loi qui venait d'ordonner rélargissement de tous les cultivateurs suspects. Le district se borna à envoyer cette pétition au comité révolutionnaire, qui la lui renvoya en faisant observer que le district ayant ordonné l'arrestation des pétitionnaires, c'était à lui de statuer sur leur sort.
Entre tous les accusés de Levier , Fouquier-Tinville parait, dans sa clémence, n'en avoir réclamé que deux, M"' Maire et M. Minary. Ces deux derniers furent donc expédiés à Paris ; mais ils y arrivèrent trop tard pour tomber entre les mains du terrible accusateur et du bourreau. Appelés, le 12 novembre seulement, à comparaître devant le tribunal révolutionnaire épuré , ils furent complètement acquittés; et, selon toute apparence, la détention de leurs coaccusés, moins coupables, ne se prolongea pas davantage.
Dans le district de Quingey , ce fut à Etemoz que l'enlèvement des croix rencontra le plus d'opposition. Le 9 juin, Anat. Détain, maire, et J.-L. Demontrond, agent national de la commune, dénoncèrent l'intrus Jos.-X. Reynaud-Ducreux, Cl.-Jos. Petithuguenin et Jos. Bourgeois, comme s'étant opposés ouvertement et même avec menaces , à ce quo
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les signes extérieurs du culte fussent enlevés , et l'intrus, comme ayant en outre empêché la municipalité d'envoyer au district l'argenterie et les cuivres de l'église. Le district arrêta, le 13 juin, que Petitviennet, Tun de ses membres, se rendrait à Eternoz en qualité de commissaire, pour informer contre les coupables; et, comme il était à craindre que les opposants n'eussent échauffé la population, il fut autorisé à prendre avec lui deux ouvriers de Quingey pour faire la besogne et deux gendarmes pour maintenir l'ordre. Le prêtre Reynaud fut amené à Quingey avec les dépouilles de son église et écroué dans la maison d'arrêt. Le district écrivit à Rambour de hâter son procès. Mais l'accusateur public était tellement accablé par la multiplicité des dénonciations qui lui arrivaient de tout côté, et des têtes qu'on lui demandait de faire tomber, qu'il oublia totalement le prisonnier de Quingey. Fendant que les pièces de ce dernier étaient envoyées à Fouquier-Tinville à Paris , Reynaud s'évada de la prison de Quingey et alla se réfugier à Battenans, près de Maiche. Le 6 août, le district de Quingey en donna avis au district de Saint-Hippolyte, qui ordonna aussitôt au lieutenant de gendarmerie et à tous les dépositaires de la force armée, de se mettre à la recherche du fugitif, de faire à cet effet les perquisitions les plus minutieuses dans toutes les maisons de Battenans et d'amener Reynaud à la maison d'arrêt. Ce malheureux prêtre fut repris ; et , le A décembre suivant, on le voit, détenu depuis six mois sans jugement, solliciter comme une grâce, auprès du comité révolutionnaire de Quingey, d'être traduit au tribunal révolutionnaire, afin que son sort soit enfin fixé. Il obtint du moins cette modeste faveur. Conduit à Paris par la gendarmerie et écroué dans la prison du Plessis, il arriva heureusement trop tard pour être jugé par l'horrible tribunal, et fut mis en liberté au mois de mars 1795 par ordre du comité de sûreté générale de la Convention.
Dans le district de Saint-Hippolyte, ce fut la municipalité du Russey qui donna le premier exemple de la proscription des signes extérieurs du culte. Elle avait refusé, pendant plus de trois mois, aux réquisitions du club, l'abandon de
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son argenterie religieuse. Mise une seconde fois en demeure d'accomplir ce sacrifice et d'y en ajouter un autre non moins douloureux pour les âmes chrétiennes , elle prit , le 27 avril, la délibération suivante, où le respect des choses saintes se manifeste avec un reste de courage qui accuse plus vivement la tyrannie du vandalisme philosophique :
« Le conseil général de la commune du Russey , prenant en considération la pétition à lui faite par la Société dudit Ueu, dé faire à la république le sacrifice de la vaisselle d'or et d'argent servant au culte, et de faire enlever les signes extérieurs de la religion ; après une mûre délibération sur cet objet, et ouï le citoyen Cheval pour l'agent national, il a été arrêté à l'unanimité : 4° Que tous les vases ou autres objets d'or et d'argent servant au culte dans l'église du Russey seront dans le plus bref délai, à la diligence de l'agent national, envoyés à Paris à la Convention nationale. 2° Que les signes extérieurs quelconques seront enlevés légalement et avec toute la décence possible dans le courant d'une décade. A cet effet, le conseil commet les citoyens Jean-Ignace Etevenard, charpentier, et Claude-Joseph-Boniface Renaud, qui seront, accompagnés d'un officier municipal et de deux gendarmes ou gardes nationaux, pour éviter tout abus. »
Le club de Saint-Hippolyte, qui avait enfin reçu, comme celui du Russey, le baptême de h philosophie^ ne voulut pas rester en arrière. Il décida, le 29 avril, que deux de ses membres, Pascal Bouvier et Jos. Feuvrier, se rendraient d'abord auprès du district pour l'inviter à faire disparaître la croix placée au sommet de la maison nationale des ci-devant ursulines, devenue le siège de l'administration, et ensuite auprès de la municipalité, pour l'engager à substituer à la croix qui surmontait également la colonne placée près delà grande fontaine, le bonnet de la liberté ou tel autre emblème plus analogue au siècle de la raison. Cette première campagne contre les croix ayant produit peu d'eflet, le club philosophe revint à la charge trois mois après. Sa séance du 48 juillet, présidée par le juge Receveur, fut toute consacrée à écraser I'Infame , et les motions y foisonnèrent. Un membre représenta d'abord qu'il était très à propos de
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faire enlever du temple de l'Etre Suprême tous les signes qui rappelaient encore les esprits au fanatisme ; un autre membre demanda qu'on adressât une pétition à la municipalité et à l'agent national du district, pour les inviter à accélérer cet enlèvement, et que l'agent du district fût, en outre, prié d'inviter toutes les communes du ressort à faire disparaître tous les signes de superstition et de fanatisme. Un troisième membre proposa une adresse spéciale pour presser l'agent du district de faire passer tout de suite au creuset national tous les métaux d'or et d'argent servant au fanatisme. Un quatrième demanda que la municipalité de DoubS'Marat fît elle-même spontanément l'offrande de ses ustensiles fanatiques à la Convention ; un cinquième émit l'avis qu'avant de dépouiller le temple de ses tableaux et de ses statues, il convenait de faire un discours sur l'inutilité de tous ces signes de fanatisme. Toutes ces motions furent adoptées avec enthousiasme. Bourgeon fut chargé de faire le discours, Crétin et Billerey furent délégués auprès de l'agent du district, et cette glorieuse séance se termina par le chant de l'hymne sur Y Inutilité des prêtres.
L'agent national du district, docile exécuteur des arrêtés du club, en avait déjà prévenu la notification officielle, et il avait, dès la veille, représenté au district « que sa vue se trouvait choquée à chaque instant par les croix , signes de fanatisme, qui s'élevaient encore au-dessus des clochers et des dômes des églises ; qu'en conséquence, il requérait que la loi fût exécutée pour leur enlèvement , et qu'il proposait même au conseil d'obliger les municipalités des chefs-Ueux de canton à passer des marchés avec les maçons , charpentiers ou autres ouvriers, pour enlever toutes les croix qui existeraient encore dans leur canton. » Le conseil du district fit droit à toutes ces réquisitions, en ajoutant , dans son arrêté, que les municipalités seraient personnellement responsables du moindre retard apporté à ce grand travail, et que non-seulement les croix, mais encore les flèches ou les aiguilles des clochers, devaient être entièrement abattues.
En dépit de toutes ces précautions et de ces menaces, l'enlèvement des croix des clochers n'avançait pas. Le
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27 juillet, à la séance du club de Saint-Hippolyte, un membre se plaignit amèrement de ce que la croix continuait à s'étaler au sommet du clocher de cette ville même, qui se montrait ainsi bien peu digne de son nouveau nom philosophique de Doubs-Marat. Le maire^ présent à la séance, répondit que la municipalité avait fait toutes les démarches possibles pour parvenir à Tenlèvement de cette croix, mais que, soit par suite de la rareté des ouvriers , soit par suite de la difficulté que présentait cette opération, toutes les délibérations et les invitations étaient restées inutiles. Alors un membre du club, nommé F. Fassenoz, déclara qu'il se chargerait volontiers de l'entreprise, pourvu qu'il pût trouver des ouvriers et qu'on le payât convenablement. Un autre membre répondit que Fassenoz pourrait requérir les ouvriers employés à l'ateher national, et qu'il s'entendrait, pour le prix, avec les officiers municipaux, qui furent invités à passer sur-le-champ un marché avec le patriote Fassenoz.
Quoique dotée d'un club très ardent, et quoique fort révolutionnaire elle-même, la commune de Damprichard n'é^ tait nullement philosophe, et ce fut dans son sein que l'enlèvement des croix rencontra la plus énergique opposition. Les officiers municipaux écrivirent, le 9 juin^ au district : a Sur l'invitation de la Société populaire , l'agent de notre commune nous a requis d'enlever tous les signes extérieurs du culte. Le conseil allait délibérer à ce sujet, lorsqu'une foule de citoyens, assemblés ce jour-là pour compléter le comité révolutionnaire, se sont présentés au conseil et ont témoigné le plus vif mécontentement. Il paraissait même que si l'on continuait la délibération , il pourrait s'en suivre des troubles. C'est ce qui a engagé le conseil à suspendre la délibération jusqu'à ce qu'on vous eût consultés, pour savoir s'il existe un décret ou un arrêté du Comité de salut pubUc, et s'il se trouve à propos que tous les signes extérieurs soient enlevés. Les motifs qui nous ont engagés à suspendre cette mesure sont de maintenir l'ordre, la paix , la tranquillité et la bonne harmonie qui ont toujours régné parmi nos citoyens. »
Ces honnêtes républicains se montraient vraiment trop
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curieux en voulant connaître le texte de la loi qui ordonnait la suppression des signes extérieurs du culte. Cette loi, comme on l'a vu, était sans cesse invoquée et rappelée par les administrations, qui menaçaient même de la faire exécuter rigoureusement; mais jamais on n'indiquait son texte ou sa date, par Texcellent motif que cette loi n'existait pas du tout. Le district,un peu embarrassé par la question indiscrète des municipaux de Damprichard, leur écrivit le lendemain : « C'est la raison seule qui doit répondre à votre embarras. Il faut prendre pour base l'égalité et la liberté. I>e ce principe il résulte que du moment que tout culte est toléré en France^ aucun ne doit dominer. Le culte serait néanmoins dominant^ si les fauteurs d'un culte quelconque voulaient user d'un privilège qui serait prohibé à leurs concitoyens. Ce privilège ne peut pas exister, parce qu'il exciterait parmi les citoyens à des discordes, à des haines, à des mépris. Il faut bien se persuader que la religion ne consiste pas dans des signes extérieurs, mais dans la conscience, Thon- Bâur, la probité. L'Etre Suprême n'exige que la vertu et nou des statues. L'ordre et la tranquillité doivent être maintenus. C'est en annonçant à vos habitants les principes sacrés de la liberté que vous parviendrez à leur faire entendre que tout signe extérieur d'un culte n'est qu'un résultat des préjugés et des restes de fanatisme . Car les couleurs impri mées sur la toile, le papier, le bois, la cire. For et l'argent, ne peuvent donnera personne un degré de probité ni de vertu.— Paris, Boillon. » Evidemment les philosophes du district n'étaient pas forts ; et les municipaux de Damprichard auraient pu aisément les jeter dans un nouvel embarras, en leur demandant quelle était la loi qui, depuis la proclamation de la liberté des ouïtes, interdisait à un culte quelconque de se manifester par les emblèmes qui lui étaient propres ; quelle espèce de privilège ou d'inégalité pouvait constituer, en faveur du culte cathoUque, l'existence des croix, lorsque tous les autres cultes pouvaient également s'annoncer par des signes extérieurs qu'aucune loi ne leur interdisait ; et enfin pourquoi , si les sentiments intimes de l'âme étaient seuls dignes de considération, la Révolution entourait de tant d'honneur