CULTE BB L*ÊTRB SUPRÊME
une proclamation aux citoyens soldats ainsi qu'aux citoyens de la ville, pour réveiller dans leur cœur les sentiments de pudeur que la nature y avait gravés, les inviter à la plus grande décence et réserve, et s'en rapporter, pour l'exécution , à l'agent national , dont on connaissait le zèle ardent pour la régénération des mœurs dans la ville. »
Le tableau est complet : c'était l'abaissement à l'état bestial dans toute sa brutalité.
Pour relever des mœurs tombées si bas , c'était vraiment trop peu de la perruque si souvent cbansonnée de Gbazerand. On riait beaucoup plus de cette espèce de Gaton ridicule qu'on n'en avait peur. Le mal continuant donc à s'étendre, on chercha encore d'autres remèdes à lui opposer. Sur la foi d'une vieille plaisanterie latine , on essaya sérieusement de réformer les mœurs par le théâtre ; la municipalité se livra, à ce sujet, aux plus hantes considérations philosophiques et poUtiques , et elle aboutit , pour tout résultat , à remplacer un vieil opéra, qui n'était qu'indécent, par une nouvelle comédie démagogique, qui ajoutait l'impiété au libertinage. A la Servante maîtresse^ on substitua sur la scène les Dragons et les Bénédictines^ titre qui indique suffisamment la portée morale de la pièce et les fruits qu'on en pouvait attendre pour rétablir l'empire de la vertu. Une société dramatique fut fondée à Besançon , le 30 juin , pour l'exercice de ce nouveau sacerdoce. Trois conditions étaient exigées des aspirants : 1* un patriotisme reconnu; ^ de bonnes mœurs; 2^ des talents pour le spectacle. La Société populaire et la municipalité étaient appelées à donner leur avis sur les élus. En dépit des tempéraments de toute sorte apportés à ce programme d'admission , la troupe resta peu nombreuse ; elle se composait de Briot, Morel, chirurgien. Couture, aide de camp , Couchery , Villemin et Guillemet , ex-moines, professeurs au collège, Dutilleul et Gaume, commis du département, Nodier fils et Eugène Ordinaire. La jeune femme de Briot et « la citoyenne Cussey fille, » furent les seules prêtresses de ce culte dramatique.
SOVrKRANCBS ET MARTYRE DES PRÊTRES SOCS LES
THSRMU>ORJS.NS.
17 JUILLET !794 — 7 JASTin 1795.
l. Quoique la chute de Robespierre eût procuré à la France une sorte de soulagement iustioetif universel » les disposîtious bieu couuues des vainqueurs du 9 thermidor, i l'égard de la religion ^ ne pouvaient laisser aux prêtres fidèles aucun espoir d*adoucissexuent à leurs maux ; car les nouveaux maîtres de la France étaient à peu près aussi cruels et certaineiuent plus impies que le dictateur décbo. L*uu des premiers soius du uouveau comité de législation fut d'adresser à tous les départemeuts et à tous les districts une circidaire pour leur deiuamier les renseignements les plus complets sur rexêcution qu*avaient reçue dans leur ressort les lois du it> août 179:2, du il avril 1793 et du 30 vendémiaire au ii, contre les prêtres insermentés. Il réclamait à la fois un état de tous les passe-ports de déportation qui avaient été délivrés, un état des prêtres arrêtés pour ne s*ètre pas déportés, et un état de toutes les déporta* tions individuelles prononcées par les départements ensuite de dénonciations particulières. Cette circulaire, signée par Cambacérès, Beauchamp et Oudot, se terminait par cette injonction : « Le comité vous invite à lui rendre compte, dans dix jours, de l'objet de sa demande. » Le département et les districts du Doubs répondirent à Tenvi et i bon droit qu'ils n'avaient rien épargné pour Texécution de ces lois de sang, et qu'ils étaient parfaitement en règle à cet égard.
Leur 2< 1^ y avait même ajonté des persécutions supplé-
MARTYRE DES PRÊTRES SOUS UtS THERMIDORIENS. 961
mentaires contre les parents de ces prêtres , et Rambour père, agent national du district de Besançon, récemment nommé juré an tribunal révolutionnaire de Paris, écrivit de cette ville, le 23 octobre, à ses collègues, que le gouvernement venait d'approuver l'arrêté par lequel ils avaient séquestré les biens des pères et mères des prêtres déportés.
Les décrets d'expulsion arrachés par le gouvernement français à plusieurs des gouvernements helvétiques contre les bannis, continuaient à jeter ceux-ci dans le plus grand embarras ; leur dénûment s'aggravait de jour en jour par la prolongation de leur exil , et ils étaient presque tous réduits à la dernière extrémité. Un vieillard, M. Petitcolas, curé de Coupchapon, retiré à Fribourg, canton un peu plus hospitalier que les autres, adressant à Rambour lui-même un cri de détresse qu'il n'était plus permis de verser dans le sein de l'amitié, lui écrivait, le 12 novembre : « J'ai reçu, le 27 mars dernier, une lettre qui m'annonçait la spoliation de tout ce que j'avais déposé chez ma sœur, et peu de jours après, l'avis de ne plus écrire , pour ne compromettre personne. A l'âge de soixante-treize ans, il faut donc que je périsse de misère. Je suis réduit à deux chemises que l'on m'a données ; je inanque des choses les plus nécessaires à la vie, et je n'ose en parler à personne, parce que je peinerais de bons et respectables confrères hors d'état de me soulager. Je n'ai touché ni traitement ni pension depuis le commencement de 4791, quoiqne je sois allé une infinité de fois attendre à la porte du procureur syndic comme un criminel. On ne m'a pas seulement dépouillé de tous mes biens, on a dépouillé encore ma sœur, à qui je devais une pension viagère sur notre patrimoine, et qui, n'ayant pas su revendiquer ses droits assez tôt, se trouve, comme moi, réduite à l'indigence. Et pourtant n'ai-je pas toujours partagé mon pain, mon vin et ma soupe, avec tous les malades et les convalescents de ma paroisse ? Ne fournissais-je pas les livres nécessaires aux écoliers et ne payais-je pas les mois d'école d'un grand nombre d'entre eux? Pendant la disette de 4770, n'ai-je pas alimenté à crédit la population de Courchapon, de Burgille et même du voisinage? Quel est cependant mon
crime, pour être réduit maiuteaaot à cette extrémité ? Je n'eu connais point d'autre que d'avoir été inviolablement attaché à mon devoir et à notre sainte religion. »
M. Beurey, également retiré à Fribourg, écrivait, le 1*' septembre, à M. Seguin, pour lui représenter l'injustice de la Convention dont il était membre, à l'égard des prêtres exilés. Après lui avoir rappelé leur correspondance antélieure et le caractère de bienveillance réciproque qu'elle avait gardé, malgré une divergence d'opinion qui ne s'étendait pas au delà de la constitution civile du clergé, il l'informait, en quelques mots, de ses épreuves : a Après être sorti de ma cure, disait-il, je suis allé chez mes amis à Besançon, à Salins, à Dole et dans quelques campagnes, pour laisser apaiser les esprits. Boissard m'a fait déclarer émigré avec les autres déportés, et mes biens ont été vendus. Je ne sais , ajoutait-il avec autant de calme que de haute raison, si dans aucune société policée il a pu exister des lois qui aient ordonné la confiscation des biens contre les citoyens paisibles qui, n'ayant pas le courage et la force d'esprit nécessaires pour partager les dangers d'une patrie en révolution, auraient préféré se retirer paisiblement dans un pays neutre. Mais certainement il ne peut exister dans aucun code, des lois qui dépouillent de leur fortune des citoyens qui, décidés à partager les maux de leur pays, sont déportés par la loi, et qui, forcés de s'éloigner, se réfugient en pays neutre, pour n'être pas même suspectés de conspirer contre leurs frères et compatriotes. »
En dépit de la sévérité des lois, quelques fidèles courageux continuaient à faire passer des secours alimentaires à ces respectables indigents . On lit dans la Vedette du 25 août i794 : (( On se tromperait bien si on regardait le fanatisme comme entièrement abattu dans nos contrées. C'est une chose véritablement risible, ou plutôt digne de pitié , que le zèle avec lequel plusieurs fanatiques des montagnes, et notamment de Levier, conservent, dans des tonneaux et des bouteilles, l'eau bénite dont les saints prêtres, avant de partir, leur ont laissé une copieuse quantité pour eux et leur postérité. On nous affirme que des fanatiques de Mouthier
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recevaient, des prêtres retirés dans le canton de Neuchatel, des bouteilles d'eau bénite qu'ils avaient grand soin de leur renvoyer pleines d'eau de cerises. Sur nos frontières, les femmes des fanatiques s'empressent de faire passer aux saints prêtres toutes les choses nécessaires à la vie , afin de sustenter de leur mieux l'Eglise affamée. Nous avons appris, par des citoyens venant des pays où sont retirés les prêtres, que ceux-ci racontent assez publiquement la manière dont ils tirent des secours de l'intérieur de la république. Ils portent même l'imprudence jusqu'à nommer les âmes pieuses qui leur font passer des secours, et ils en conservent soigneusement des listes, de manière que bientôt, sans doute, les fanatiques qui correspondent avec les prêtres, se trouveront pris et guillotinés sans trop savoir à qui ils auront cette petite obligation. »
Quoique la Vedette^ contrairement à ses habitudes, n'ait dit que la vérité en cette circonstance, la vigilance des argus jacobins était trop active et trop redoutable, pour que cette pieuse contrebande des catholiques des frontières pût avoir lieu sur une bien vaste échelle, et le moindre soupçon à cet égard attirait sur eux toutes les rigueurs révolutionnaires.
Le 8 octobre, le tribunal criminel condamna, par contumace, à quatre, années de réclusion, Thérèse Vermot, servante de M. Varin, religieux antonin déporté, convaincue d'avoir distrait et recelé des effets provenant de son ancien maître.
Le \{ octobre, J.-Cl. Aimonin, officier municipal d'Arçon, et J.-Jos. Girardet, garde national, amenèrent par-devant le district de PontarUer J"»*-?'" Humbert, du hameau de Reban, banlieue de cette ville, épouse de Vital Pincard, volontaire au 7* bataillon du Doubs, et Claudine-F"» Henriet, d'Arçon, soupçonnées , l'une , d'avoir remis , et l'autre , d'avoir accepté du numéraire et un billet, pour les faire passer à des prêtres émigrés. Le district fit incarcérer sur-le-champ ces deux femmes, et arrêta que Gallet, l'un de ses membres, se rendrait à Arçon, avec douze ou quinze gardes nationaux, pour investir la maison de M»* Henriet, celle de son frère
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et celle de J.-B*' Trimaille, et qu'il y ferait les perquisitions les plus sévères. Ces recherches n'ayant amené aucun résultat, le district n'en laissa pas moins en prison pendant deux mois les deux femmes soupçonnées. Le 10 décembre, il décida enfin « que les perquisitions, tout en laissant subsister quelques soupçons, n'ayant produit aucune preuve certaine que la femme Pincard eût l'intention défaire passer en Suisse, à des émigrés, les 16 livres en numéraire dont elle avait été trouvée porteuse, et les deux femmes étant de pauvres journalières, elles seraient renvoyées dans leurs communes, sous la surreillance des autorités patriotes. »
Le 8 janvier 1795, Gl.-F. Côte, des Fourgs, catholique connu par son zèle, fut rencontré portant un paquet de linge; et comme il revenait du côté de Frasne,lieu natal de plusieurs prêtres déportés, on supposa aussitôt que ce linge provenait de leurs familles et était destiné à leur être transmis en Suiî;se. Côte fut donc arrêté par ordre du nouveau comité révolutionnaire central de Pontarlier, et des commissaires furent envoyés à Frasne pour informer contre les familles Alix, Barthod et Sébile. Côte ayant allégué que le linge était à lui, et qu'il l'avait acheté, le comité lui donna un délai de dix jours pour produire le prétendu vendeur. Ce délai s'étant écoulé sans que Côte reparût, le comité lança contre lui un nouveau mandat d'amener, le 25 janvier, et tout ce que le prévenu put obtenir, ce fut d'être laissé encore vingt jours en liberté, moyennant caution, et à charge de venir ensuite se constituer prisonnier.
Les agents nationaux de Feule' et de Solemont, encore moins heureux dans leurs recherches, se plaignirent, le 9 et le i 0 décembre i 794, que plusieurs habitants de leurs communes étaient soupçonnés de correspondre avec les prêtres déportés, mais qu'il avait été impossible de découvrir aucune preuve. Une lettre écrite à la môme époque, par un des exilés, et saisie par le comité révolutionnaire d'Ornans, montre qu'au milieu de tous leurs maux ces proscrits n'avaient perdu ai leur sérénité ni l'amour des grandes et justes causes, et qu'à ce sujet ils ne craignaient pas de mêler leurs vœux à ceux des révolutionnaires français. L'auteur de cette lettre, après
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avoir demandé des ouvrages géographiques, ajoutait : « Quant aux nouvelles politiques, je n'en ai qu'une mauvaise à vous apprendre, c'est que les Russes ont battu Tarmée Ses Polonais. »
he M octobre i794, M. Joachim Perrot, vicaire en chef 4 tieugney, succomba aux souffrances et aux privations de î'exil. Après lui, comme avant lui, un grand nombre de ses confrères furent condamnés à laisser leurs cendres sur la terre étrangère.
Les rédacteurs de la Vedette^ furieux de ne pas voir tous les proscrits entre les mains des bourreaux, y suppléaient de leur mieux parles calomnies les plus infâmes. Le 43 août, i!s se faisaient écrire par un prétendu particulier de Fribourg: « La conduite indécente et barbare de vos émigrés leur a enfin naérité l'ordre de quitter, avant le 4*' août. Nos concitoyens se plaignent justement qu'ils faisaient renchérir toutes les denrées, et les pauvres disaient que les charités que l'on faisait à ces gens-là tournaient à leur préjudice. Ils ont partout violé les lois de l'hospitalité, en séduisant les filles des honnêtes citoyens qui les avaient recueillis et les nourrissaient. Ces jours derniers un citoyen surprit une lettre qu'un grand-vicaire de Besançon écrivait à sa femme. H alla trouver le tartufe, le rossa d'importance, et le lâche fut réduit à se sauver à Constance, où son aventure ayant été connue, il a été obligé de fuir plus loin, d La plume, comme on le voit, ne suppléait pas mal au couteau.
L'abbé Lambert nous a laissé, dans ses Mémoires, un tableau aussi exact que touchant des soufiVances des prêtres déportés. On n'a pas oubUé que cet ecclésiastique gémissait depuis plusieurs mois dans la même prison que les suspects du Jura. « Dès mon arrivée à Besançon, dit-il, je m'étais concerté sur les moyens d'évasion , avec les D"*" Lacaze , auxquelles le marchand cathoKque (M. l'abbé deVillers) m'avait adressé. Mais, me regardant comme utile aux prisonniers, en ma qualité de prêtre, je résolus d'attendre, pour les mettre en usage, que le danger devînt plus imminent pour moi, ou qu'il fût question de nous transporter à Paris. Le jour de la Pentecôte, 8 juin 4794, en amenant la proclama-
tioQ de Texistence de Dieu et de rimmortalité de rame, au nom delà nation française, m'annonça qu'on jetait les fondements d'une nouvelle religion philosophique. Il fallait des victimes sur les nouveaux autels, et je ne pensai plus qu'à me dérober à la hache du souverain pontife Robespierre. Heureusement pour l'exécution de mes projets, nous devions quitter les Capucins le jour de la Trinité, pour être transférés à l'hôtel de Sainte-Croix. Ce changement medonnait un prétexte pour voir les D""" Lacaze sans donner d'ombrage. Nous ne devions trouver que les quatre murs dans cette nouvelle prison, et il fallait bien songer à nous procurer des lits et autres meubles indispensables. Je leur écrivis, elles vinrent aussitôt, et je leur fis part de ma nouvelle résolution. D'abord elles parlèrent de quinze jours, comme du temps nécessaire pour le retour d'un commissionnaire qui devait me servir de guide. (( Non, leur dis-je, je ne puis attendre. J'ai maintenant » un moyen d'évasion sûr, facile, et qui ne peut com- )> promettre personne. Il peut m'ètre enlevé d'un mo- » ment à l'autre ; ainsi le plus tôt sera le meilleur. — Vous » sortirez dès ce soir si vous voulez, répondirent-elles. — » Non, pas ce soir, mais demain. » La chose convenue, nous convenons aussi de l'heure, deslieux par lesquels je passerais, du signal de reconnaissance. Quand tout fut bien expliqué, nous nous séparâmes, pour aller, chacun de notre côté, faire les dernières dispositions.
» Ce jour-là même, l'architecte du département vint examiner la maison pour en fermer toutes les issues et en faire une véritable prison. Mon cabinet fut choisi pour observer les murs vis-à-vis, et il ordonna à l'ouvrier qui l'accompagnait d'étabhr un appendice en planches, précisément à l'endroit par lequel j'avais, en premier heu, décidé de m'évader. Il y avait tant d'honnêteté dans sa figure et ses manières, tant de singularité dans son ton, et surtout dans le choix de mon cabinet pour de pareilles observations, que j'ai toujours cru qu'il n'était entré chez moi que pour me dire, et par moi à d'autres, que nous devions nous hâter de profiter des moyens d'évasion qui nous restaient. Aussi, racontai-je cette visite, comme j'en étais affecté, à diverses personnes ; et, pour dé-
terminer mes camarades de captivité à suivre les conseils de Tarchitecte, je prêchai d'exemple.
» Enfin, ayant tout préparé pour mon départ, mes poches bien fournies, dix heures du soir sonnant, j'enjambai ma fenêtre, et, par une allée latérale, je gagnai la cour d'entrée, où un grand nombre de détenus prenaient alors le frais. A la suite de l'écurie et des cabinets régnait une immense sentine^ large de dix à douze pieds, longue de vingt à vingt-cinq, fermée du côté delà cour par un mur à hauteur d'appui et de l'autre parungrand mur percé d'une ouverture pour donner issue à la vidange des matières. J'appuie le bout d'une poutre sur l'avant-dernière marche de l'escalier qui extérieurement descend jusqu'au fond de ce lac hideux ; l'autre repose sur le mur d'appui intérieur. Je fais le signe de la croix, et me voilà gUssant sur le pont incUné. Je monte l'escaUer, j'ouvre la porte fermée, à l'intérieur, d'un simple verrou, et bientôt je suis dans la rue.
» Deux demoiselles, me voyant sortir, m'accueillent d'une grande révérence, mais elles ne répondent pas à mon signal. Ce ne sont pas celles que je cherche, et elles paraissent avoir des vues bien difiérentes. Je parcours la rue Neuve, qui me parait d'une longueur afireuse, dans l'inquiétude qui me tourmente. Au sortir de cette rue, je me mets à marcher d'un pas de promenade, sur la levée des Capucins. J'arrive au bout sans moiv vu personne que les sentinelles. C'était le lieu du rendez-vous. Plus loin, je ne savais plus quelle route tenir. Je m'arrête entre deux sentinelles, éloignées l'une de l'autre de soixante à quatre-vingts pas. L'œil attentif à ce qui se passe, je médite avec le plus grand calme sur ce qui%ie reste ^à faire, si mes bonnes demoiselles ne viennent pas. Vais-je passer le Doubs à la nage à Chamars, et le repasser encore, pour me jeter dans les montagnes et lu'abandonner à la Providence? Dois-je rentrer dans ma prison et reprendre mes fers? Depuis un quart d'heure, assis sur un banc, je pesais les inconvénients des divers partis à suivre, quand enfin j'aperçois deux femmes qui avaient l'air de se promener. Je donne mon signal; elles y répondent presque imperceptiblement, et rétrogradent; je les suis à
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quelque distance, pour n'être pas pris dans leur compagnie, en cas de malheur. Après avoir beaucoup marché, elles entrent dans une maison ayant demi-porte cochère, telles qu'on en voit à Besançon. Alors elles tournent la tète, je les reu)ercie, nous nous félicitons; et, sur-le-champ, je monte au second étage, où l'une d'elles, m'ouvrant une alcôve, me dit: « Personne dans la maison, que ma so&ur et moi, » ne sait que vous couchez ici. Voilà votre lit, démain il faut » être prêt à la première aube du jour ; bonsoir. »
» Je dormis d'un sommeil tranquille. Cependant le plus difficile restait à faire : il s'agissait de sortir d'une ville de guerre déclarée en état de siège, où l'on trouvait poste sur poste. Ma fuite me mettait hors la loi, et il y allait de ma tête d'être repris. Le lendemain, j'étais prêt à la première aube du jour. M*** Lacaze ne se fit pas attendre. Elle m'exhorta à faire bonne contenance : « Vous serez contente » de moi,)) lui dis-je pour toute réponse, et nous descendîmes. Au bas de l'escalier, je pris, de la main droite, le petit panier qu'elle portait, et je lui présentai le bras gauche. J'avais laissé dans l'alcôve tout ce qui pouvait me faire prendre pour un voyageur, et j'avais l'air d'un citadin qui va faire tine partie de campagne avec sa nièce. Nous passâmes devant plusieurs corps de garde sans être remarqués. Déjà nous n'étions plus dans la ville ; mais le pas difficile était le dernier : nous étions arrivés à la porte. Je n'eus pas d'émotion à calmer pour donner à ma conversation un air simple et aisé. Je saluai d'un bonjour fort naturel l'homme, moins haut que son fusil, qui était en sentinelle , et avant qu'il m'eût rendu mon bonjour, j'étais hors de Besançon et de danger. Mon cœur était plein de joie et de reconnaissance.
)) Il était temps pour moi de prendre la fuite. Quelques jours après, un ordre vint de Paris, qui désignait quinze nouvelles victimes; j'étais le quatrième sur cette fatale liste^ qui était toute remplie de ce que j'avais laissé de plus cher à l'hôtel de Sainte-Croix. Heureusement, il ne se trouva pas de chevaux pour les conduire. Plus heureusement encore, le 9 thermidor vint délivrer la France et eux du joug de Robespierre.
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» Je quittai la grande route au bo^jt de la citadelle^ et après trois quarts d'heure de marche, nous arrivâmes à la Ghapelle-des-Buis> dans la maison de M. Jeanuin. La veille^ M"* Lacaze y avait demandé un asile pour moi, et on l'avait généreusement promis. Cette maison hospitalière était uci refuge ouvert à tous les honnêtes malheureux. J'y fus environné de soins et d'attentions. Jusqu'au dernier domestique y partageait l'empressement du maitre à rendre service. Qu'on se rappelle qu'à cette époque c'était se dévouer à la mort que de cacher un prêtre ou un proscrit, et on partagera ma reconnaissance pour tant de dévouement. J'occupai qne chambre souterraine, et une salle^contiguë me servit de chapelle. Depuis plus de huit mois que j'avais quitté Bisy, je n'avais pas célébré la messe , et je sentis vivement le bonheur de pouvoir la dire , dans un temple pour moi d'une espèce si nouvelle. C'était la première fois que je la disais en chambre. Mon bonheur en fut un pour la famille, qui se confessa et communia, ainsi que la supérieure de la Visitation et trois religieuses de Besançon , qui s'étaient retirées sur cette monta^me. Dans la joie de mon heureuse délivrance et dans ce concours d'âmes vraiment chrétiennes, je préférais aux temples magnifiques l'espèce d'autre où je célébrais, qui me rappelait les messes des premiers temps de l'Eglise persécutée. Mon sacrifice fut vraiment eucharistique, et tout en hommage d'une tendre reconnaissance et d'un entier abandon pour le Dieu qui daignait se donner à moi.
» Tous les jours je disais la messe et donnais ma bénédiction. Je dînais ordinairement seul; mais, au souper, j'avais la compagnie de l'honnête chef de famille , et^ dans la journée, celle de sa fille, d'une ingénuité et d'une candeur attachantes, ou celle des bonnes religieuses. Ainsi, partie daus les plaisirs d'une société innocente et agréable, partie dans mes exercices de piété, se passèrent mes cinq jours chez le respectable M. Jeannin.
j) Le dimanche, jour fixé pour mon départ, arrivèrent avec mes libératrices deux autres demoiselles; l'une, la Jeanne-Claude, qui devait apprendre , eu le faisant avec moi,
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ce voyage en Suisse, qu'elle a si souvent et si utilement fait depuis ; l'autre, la Françoise, des montagnes mêmes que nous allions traverser, ne devait m'accompagner que jusqu'à Vemierfontaine, sa patrie, et là nous remettre en des mains sûres, pour être conduits plus loin.
» Au moment de quitter la maison hospitalière où j'avais passé quelques jours de calme et de bonheur, j'eus de nouvelles marques d'amitié de l'excellente demoiselle Jeannin. Elle me chargea de cinq louis en or pour son oncle, curé déporté en Suisse, et me força d'accepter pour mon compte dix-huit francs, qu'elle me présenta modestement. Enfin je me séparai des demoiselles Lacaze et de la famille Jeannin, pénétré d'une vive reconnaissance, que je serais heureux de pouvoir leur témoigner un jour autrement que par de simples paroles.
» En route, je fis connaissance avec les bonnes et bonnêtes filles chargées de me conduire. L'histoire de la Françoise n'avait rien de particulier. On l'avait tourmentée, i Vemierfontaine, sur sa religion; on l'avait même menacée de lui couper les cheveux, comme on faisait dans ces montagnes aux femmes qui refusaient d'adhérer au nouveau clergé, et qu'on appelait aricotes, corruption du mot aristocrates. La Françoise, pour se soustraire à la persécution, était venue s'établir à Besançon, où sa qualité d'étrangère lui fit trouver la tranquillité dont elle ne pouvait espérer de jouir dans son village.
» La Jeanne- Claude était de Pouilley-les-Vignes, village aux environs de Besançon. (M"« Anne-Claude Dubois, marchande à Besançon, dans la maison des Annonciades ; elle avait pour associée , dans son commerce et ses bonnes œuvres. M"' Gautherot, aussi de Pouilley.) Cette fille, vraiment extraordinaire, cachait un courage héroïque sous des traits grossiers et une figure au-dessous du commun. Elle avait apporté des hosties consacrées, pour me mettre à même d'exercer le ministère dans le village de la Françoise. M«' l'évêque de Fribourg lui avait donné le droit de se charger de ce précieux dépôt. Voici l'origine de cette distinction. Un prêtre fidèle, arrêté par une maladie mortelle dans ses
travaux apostoliques, montra à ceux qui le soignaient le plus vif désir de communier en viatique. La persécution était trop violente pour espérer la présence d'un prêtre, et il serait mort sans cette consolation, si la Jeanne-Claude, ne consultant que son cœur, ne se fût déterminée à apporter elle-même une hostie consacrée, dans une bourse telle qu'en portaient alors les missionnaires. A peine eut-elle fait cette bonne œuvre, qu'elle crut s'être rendue coupable d'une faute énorme, et qu'elle fit écrire à W l'évêque de Fribourg pour en obtenir l'absolution. Il n'y avait rien dans sa conduite qui ne fiït conforme aux usages de l'Eglise dans les temps de persécution, et le prélat répondit en lui donnant la permission d'en user de même chaque fois qu'il en serait besoin. Je voulus savoir la fin de cette intéressante histoire, et je demandai si le bon prêtre mourut réellement. «Oui, répondit » la Jeanne-Claude, il mourut, et il n'eut qu'un regret en » mourant, mais ce regret le tourmenta cruellement : ce fut » de ne pas périr sous le tranchant de la guillotine et de )) nous laisser son corps, dont il prévoyait que nous serions » bien embarrassées. Nous eûmes, en efiet, beaucoup de » peine à lui donner la sépulture. Il était mort depuis cinq à » six jours et commençait à infecter, quand nous eûmes le )) bonheur de le transporter dans une cave. Mais à peine » eûmes nous creusé un demi-pied, que nous trouvâmes le » roc vif et qu'il fallut nous déterminer à renvoyer à la nuit )> suivante cette œuvre de piété. Nous avions mieux pris nos » précautions cette fois. Nous fûmes plus heureuses, et, » après avoir emporté le corps à travers mille dangers, contre » lesquels Dieu nous protégea visiblement, nous pûmes le » recouvrir de quatre pieds de terre, dans une nouvelle cave, » le septième jour après sa mort. Nous nous sommes pro- » mis, ajouta-t-elle , le secret sur le lieu de sa sépulture; » il n'y a, jusqu'à présent, que M»' l'évêque de Fribourg )) qui le connaisse, et nous ne le romprons que quand on » pourra rendre publiquement au bon prêtre les honneurs » dignes de sa sainte mort. » Il n'y avait que quatre demoiselles pour une œuvre si pénible et si dégoûtante, et M'" Lacaze en était une. La Jeanne-Claude avait été arrêtée au retour
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et mise au corps de garde, et s'en était tirée par sa présence d'esprit« Voilà quelles étaient mes libératrices et mes com* pagnes de voyage.
» J'allais priant à une certaine distance derrière elles, pour n'être pas distrait par leur conversation, quand j'entends le bruit d'une voiture qui s'avançait et que je les vois toutes deux arrêtées par l'homme qui la conduisait. Je paie d'audace alors, et, m'avançant d'un pas assuré, je demande au voiturier pourquoi il arrête ces deux femmes et ce qu'il exige d'elles. « Je veux voir leurs passe-ports, répond-il. — }) Ne voyez- vous pas que ce sont deux bonnes citoyennes? » — Obi je le vois assez; mais avec leurs capotes elles ont » effrayé mes chevaux, et j'ai voulu me venger. » Après cette explication, nous passâmes en nous souhaitant un bon voyage. Nous étions alors à la vue d'Etalans , d'où cette voiture était partie pour conduire de la paille à Strasbourg. L'aurore commençait à se montrer, nous tînmes conseil, et il fut arrêté que , ne pouvant arriver de jour à Verniert'ont^ine, nous nous arrêterions à Etalans même. Par bonheur, la Françoise y avait des parents qui nous reçurent avec reconnaissance et empressement. Etalans, quoique sur la route, voyait peu de bons prêtres (qu'on me permette cette expression consacrée par l'usage), et c'est en coofessant et eu communiant ces bonnes gens, que je me délassai des fatigues de la nuit. J'eus pourtant quelques heures de repos après dîner.
» A dix heures du soir, je partis pour Fallerans, accompagné de sept à huit hommes et de la maîtresse de maison, pour confesser un vieillard malade qui désirait ardemment un prêtre. Nous étions à deux portées de fusil, quand, sur la route qui y conduit et que nous ne suivions pas, nous entendîmes un bruit de voiture. La femme qui nous conduisait crut devoir prendre les devants, et, pour je ne sais plue quelle raison, je me mis à la suivre. Je ne fis pas attention que le terrain baissait, et je me trouvai subitement au fond d'un fossé sans eau, tout le corps posé sur le pied droit, auquel je sentis une douleur très vive. Les voitures que nous avions voulu éviter passèrent, et l'un des conducteurs , averti par le bruit de ma chute, et entrevoyant un homme
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qui ne rejoanait pas, m'apostropha d'ua Qui valàf <( Ua » pauvre citoyen, dis-je, qui vient de tomber et qui s'est » fait beaucoup de mal. » En même temps, je montai sur le chemin, et marchai quelques pas avec lui. Mais ma chute ma iiaisait beaucoup souffrir, et je pus dire avec vérité que la vivacité de ma douleur m'empêchait de le suivre. Nous nou» souhaitâmes le bopsoir et j'attendis mon escorte, qui me r^oignit bientôt.
>) Arrivé chez mon vieillard, je le confessai, ainsi que d'autres personnes de la maison, et, en attendant minait pour pouvoir donner la communion, je mis mon pied malade dans l'eau. Ventorse était trop fopte pour céder à un si faible remàde, et il fallut me remettre en voûte pour Yemierfontaine, véritablement boiteux, et me portant à peine à l'aide 4'un bâ.tom
» J'avais besoin d'un peu de repos pour reprendre de la force, et j^eix trouvai à Yernierfontaine. La Françoise m'y avait précédé; j'y demeurai trois jours chez ses parents , bonnes gens qui me reçurent comme tombé du Ciel pour leur apporter les secours de la religion, dont ils étaient en** tièrement privés depuis trois mois. Ce que je fis pour eux, ils le firent pour moi par les œuvres de charité qu'ils pratiquèrent à mon égard. Tous les parents, tous les amis aux** quels on put s'ouvrir sans danger du bonheur de posséder enfin un prêtre, se confessèrent, et plusieurs communièrent. Je crois avoir confessé plus de trente personnes à Yernier^ fontaine, et je ne doute pas que la bénédiction accordée à mes travaux n'ait eu pour le vill$^e tout entier les plus heureuses suites.
)) La famille qui m'avait accordé asile se composait d'une flemme avancée en âge et de ses deux fils, dont l'un, marié, avait de grands enfants. Je n'oublierai pas les attentions délicates d'une fille de ce dernier. Elle avait été élevée et instruite par son oncle et son grand^oncle, tous deux prêtres déportés. Chacun s'efforçait d'égayer les moments où je n'étais pas occupé des soius du nûnistère. Ma chambre, placée à une extrémité de la maison, était celle réservée aux ecclésiastiques de la famille, quand ils venaient respirer
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l'air natal. J'étais aussi bien qu'on peut Tëtre chez des cultivateurs aisés. On né put se procurer de viande fraîche, de peur d'éveiller les soupçons; le laitage y les œufs et les salaisons y suppléèrent. On servit chez moi, et j'avais pour convives, avec la Françoise et la Jeanne-Claude, les deux hommes de la maison.
)> Je souffrais encore du pied quand je partis après trois jours de repos. Tous les hommes de la petite église que je venais en quelque sorte de renouveler, me conduisirent près d'Ëtray. Ces bonnes gens pleuraient en recevant mes adieux et mes embrassements.
)) J'entrai à Etray avec mes deux compagnons. Ce village était resté constamment bon. On m'adressa chez un homme d'une trentaine d'années qui , après son séminaire, avait de lui-même quitté l'état ecclésiastique. Il avait de l'esprit et une grande habileté pour la contrebande d'hommes, qui se faisait alors sur cette frontière comme sur toutes les autres. Malheureusement, des indiscrétions qui venaient d'avoir lieu le mirent dans l'impossibilité de me servir par lui-même comme il l'eût désiré. Je fus très bien reçu dans sa maison. Je m'y séparai de la bonne Françoise, et notre affliction réciproque fut très vive. Dès le matin, celui auquel j'étais confié me conduisit aux Granges d'Epenoy, dans une maison également honnête et sûre.
)} J'y fus plus occupé des confessions que je ne l'avais été la veille. Je crus remarquer, dansl'après-dîner, quelques inquiétudes à mon sujet sur le visage de mon nouvel hôte, et, l'ayant sondé, je trouvai qu'il en avait effectivement. Je n'en fus pas étonné en pensant au voisinage du Yaldahon , où quelques mouvements avaient coûté la vie à de paisibles cultivateurs accusés d'insurreclion. Je n'avais plus que six lieues à faire pour arriver en Suisse. Plein de confiance dans la Providence qui m'avait miraculeusement conduit si près du but, je demandai froidement à mon hôte si lui-même pouvait me mener plus loin ou me procurer un guide sûr. Il répondit que, quant à lui, il ne pouvait rien; mais qu'il connaissait le domestique d'une vieille dame qui pourrait me tirer d'embarras. Cet homme, appelé, exigea d'abord de moi
une promesse de confesser ses mattresses, engagement que je pris volontiers et que je remplis immédiatement. Ensuite nous nous mimes en route pour Longemaison , où nous arrivâmes vers minuit. La nuit était sombre. Mon guide fut obligé de faire le tour de la maison isolée dans laquelle il me conduisait, avant d'en trouver la porte. Il parvint enfin à se faire entendre, et sa demande en ma faveur fut immédiatement admise. Je ne le quittai qu'après l'avoir forcé d'accepter trois assignats de cinq francs. Ma compagne et moi entrâmes dans la maison. Une demoiselle m'y reçut comme si j'eusse été son frère arrivant de voyage, et, après m'avoir introduit dans la chambre qu'elle me destinait, elle emmena la Jeanne-Claude et lui fit partager son lit.
9 Vers les sept heures du matin, je fus agréablement réveillé par le maître de la maison^ frère de la bonne demoiselle qui m'avait reçu la veille. Vous êtes servi à souhait par la Providence , me dit-il , il nous est arrivé cette nuit trois réquisitionnaires, qui, pour éviter de servir la république, se retirent en Suisse. On dirait qu'ils sont venus exprès pour vous emmener; car ils s'en retournent ce soir , et vous vous en irez avec eux pour peu de chose. Ils sont de notre connaissance, et nous vous en répondons. Rien ne pouvait m'ètre plus agréable que cette nouvelle. Le chef des réquisitionnaires vint et demandais francs pour ma compagne et pour moi. Le marché fut conclu pour ce prix. C'était peu de chose, mais je n'avais pas le moyen de faire le généreux, et d'ailleurs les réquisitionnaires ne marchaient pas pour nous.
)) Je ne m'étonnai pas, en parcourant ces montagnes, de trouver partout de la piété. C'était la fleur des catholiques qui venaient à moi, et la persécution ajoutait à leur ferveur. Mais ce qui m'étonna, ce fut l'instruction que je trouvai toujours à côté de cette piété, et le ton de cette piété elle-même. Elle n'avait aucun des défauts de ce que le monde appelle dévotion. Elle avait des pratiques, sans doute, mais ces pratiques n'étaient que des accessoires. Le zèle pour l'observation delà loi de Dieu en était l'âme et le fonds, et, dans l'un et l'autre sexe, c'était par des mœurs pures et irréprochables qu'on y prouvait son attachement à l'ancienne foi. Chaque
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chef était devenu , depuis la déportation^ le prêtre , ou suivant l'expression de saint Augustin , l'évèque de sa famille. Toutes les prières se faisaient en commun, et , comme dans tous les temps, c'était le maître de la maison qui les faisait. Les fêtes, quand la prudence le permettait, on rassemblait les parents et les amis pour prier ensemble et faire de la religion le lien de la famille. Le plus ancien, ou, à son défaut, celui qui lisait le mieux, récitait à haute voix les prières de la messe. Le soir on psalmodiait les vêpres à voix basse ;on disait le chapelet, on lisait ensuite un chapitre de Y Instruction de la jeunesse ou des Pensées sur la religion , deux livres oon* nus dans le diocèse de Besançon. On interrogeait les enfants sur le catéchisme, et on finissait par s'entre-^exborter à de** meurer ferme dans la foi. Quand, dans ces sortes d'assemblées, on avait un prêtre, la joie était au comble, mais on n'avait que rarement ce bonheur* Les prêtres n'osaient se montrer dans les mauvaises paroisses que quand ils y étaient appelés par le danger pressant de quelque fidèle ; et les bonnes étaient trop surveillées pour qu'ils crussent prudent d'y paraître avec cette sorte de publicité. Hs n'osaient y venir et s'y tenir cachés que de loin en loin. Ces fervents catholiques savaient profiter de ce mal même pour mener une vie plus pure et plus sainte. Je n'ai vu nulle part une image plus vraie de la ferveur qui honora le berceau du christianisme. Leur charité n'était pas inférieure à leur piété. Je puis, je dois même en citer pour exemple, leurs soins, leurs attentions et leur générosité à mon égard. Il n' y a qu'une seule des maisons dans lesquelles j'ai exercé le ministère, où je n'aie pas été forcé de recevoir de l'argent; dans toutes les autres, malgré mes représentations, il n'y a pas eu moyen d'échapper à la violence que me faisaient ces bonnes gens; et, parti de Besançon avec quatorze louis en or, je me trouvai, malgré moi, hche de cinq ou six de plus à Longe^ maison. En vain j'alléguais mes ressources présentes , et l'espoir fondé de ne pas manquer en Suisse ; en vain même j'annonçais que ces dons étaient pour moi un dépôt que je distribuerais en honoraires de messes aux prêtres français nécessiteux ; il avait fallu promettre que je m'en servirais
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pour mon propi^ compte, puisque c'était pour moi que le tout était donné. Ainsi ces excellents montagnards, après m'avoir comblé d'amitié, m'avaient encore enrichi de leurs dons, et je ne puis pas plus oublier leur généreuse charité que leur ferveur.
» Mes remerciements faits à mes hôtesses (et dans toute eette ronte, je ne pus payer ma dépense et celle de ma compagne qu'en remerciements), je fus conduit par leur honnête frère à l'endroit de la montagne où je devais trouver tes réquisitionnaires. Nous les rencontrâmes biehtM, et i peine étions-nous i couvert dans le bois, que le chef de notre petite caravane s'arrêta pour me dire que ses deux camarades n'avaient pas trouvé que ce fût assez de six francs chacun, et qu'il me le disait là en leur présence, afin que nous puissions nous en retourner, s'il ne me convenait pas d'ajouter quelque chose en sus. Le frère de me.s hôtesses lui reprocha de rançonner nn pauvre prêtre échappé de la prison, et de manquer à la parole convenue. Le chef continua d'insister, et je pris la parole pour demander ce qu'ils exigaient de plus : « Neuf francs , répondit-il , afin qu'au lieu de sir » francs nous en ayons chacun neuf. » Il me pariait en hésitant et paraissait confus : « Neuf francs soit , dis-je, mais » vous auriez pu me les demander d'abord, et m'épargner le » désagrément que vous venez de me donner.» J'embrassai mon hôte, et nous nous mimes en route.
» Mes réquisitionnaires cherchèrent à me tirer de la mauvaise humeur où ils m'avaient mis, et ils y réussirent en partie, par la promesse qu'ils me firent de porter ma compagne et moi, au passage du Doubs. C'était m'épargner une double corvée, car dans l'état d'indisposition où je voyais la Jeanne-Claude, je me serais trouvé réduit à la porter moi-même.
» Heureusement les réquisitionnaires étaient chargés etnous marchions lentement ; autrement je n'aurais pu les suivre, tant le pied me faisait mal. Mais, ayant aperçu sur le chemin de Gilley, deux hommes qui leur parurent suspects, ils craignirent d'être poursuivis et précipitèrent leur marche. 11 m'était impossible de les suivre, et pendant quelques minutes
je demeurai en arrière. Enfin, à force de mouvement et de douleur, je les rejoignis ; depuis ce moment je ne marchai plus qu'en me mêlant à leur file, et dis à ma compagne d'en faire autant, pour éviter d'en être abandonnés.
)) Nous ne suivions ni chemin ni sentier, et pour nous frayer une route nous renversions les cloisons de planches qui servent à séparer les héritages dans la montagne. Nous* passions à travers les moissons, nous gravissions péniblement les hauteurs les plus escarpées ; tantôt nous allions en droite ligne à travers les rochers et les forêts, tantôt nous faisions de longs détours et nous avancions peu, en nous donnant beaucoup de peines. Les ténèbres de la nuit ajoutaient encore aux difficultés de la marche. Qu'on juge de la fatigue que j'eus à soutenir avec mon pied presque sans force.
» Mais il s'agissait de recouvrer ma liberté et de mettre ma vie en sûreté par un dernier efibrt : j'imposai silence à mes douleurs et j'oubliai ma fatigue.
» Nos réquisitionnaires eux-mêmes, quoique forts et vigoureux, furent forcés de reprendre haleine près d'un chalet, dans le voisinage d'une fontaine. Nous bûmes du vin que nous avions apporté, et, après avoir repris un peu de force, nous continuâmes notre route; je ne m'étais point assis, de crainte dem'enraidir et de ne pouvoir plus marcher. Nous côtoyâmes en silence un village, et enfin , après avoir traversé le grand chemin de Pontarlier, nous arrivâmes aux bords du Doubs.
» Nos guides passèrent d'abord avec leurs fardeaux, et laissant un d'eux pour les garder sur l'autre rive, ils revinrent nous prendre ; nous nous plaçâmes sur leurs épaules, jambes deçà, jambe delà sur leur poitrine, ayant la tète de notre porteur pour point d'appui, et, grâce à leurs énormes bâtons, ils nous transportèrent lentement, mais sûrement à l'autre bord. Si mes observations ont été justes, nous nous trouvions à trois quarts de lieue environ de la frontière. Le plus difficile restait à faire. U s'agissait de passer entre des postes multipliés et d'échapper aux fréquentes patrouilles. Nous redoublâmes de précautions. Ordre de marcher sans
le plus petit bruit et comme dans la chambre d'un malade qu'on craint d'éveiller. Défense même de se moucher et de cracher. Nos guides, l'œil et l'oreille au guet, s'arrêtaient' au moindre bruit. Ainsi avançâmes-nous, d'abord à travers un bois très beau et comme percé par allées, mais bientôt après, par des chemins impraticables aux hommes dans les circonstances ordinaires. Je m'aperçus que nous touchions à l'extrême frontière, quand je vis les réquisitionnaires amorcer leurs pistolets et tout préparer pour se défendre en cas d'attaque. Alors, mais seulement dors, je me sentis de l'émotion ; encore fut-elle bientôt calmée. Je remis mon sort à la Providence, et j'invoquai avec ferveur l'intercession de saint Pierre, mon patron, dont l'EgUse célébrait la fête ce jour-là même, pour qu'il ne fût pas versé une goutte de sang dans le recouvrement de ma liberté. Pendant que je faisais cette prière de tout mon cœur, nous montions comme par une échelle, en observant dans tous nos mouvements un silence encore plus profond qu'auparavant ; nous respirions à peine. Enfin nous atteignîmes la hauteur; il ne nous fallait plus que quelques pas pour être hors du territoire français; nous les eûmes bientôt faits, et en moins d'une minute nous atteignîmes la borne qui le sépare du canton de Neuchatel.
» Nos réquisitionnaires tirèrent leurs pistolets en signe de victoire. Une pareille fanfaronnade pouvait fermer le passage à d'autres. J'en fis des reproches; mais le mal était fait. Bientôt nous vîmes de nombreuses patrouilles arriver sur le terrain que nous venions de quitter ; heureusement nous n'avions plus rien à craindre.
» Ma joie était grande de me retrouver enfin en liberté, et je sentais en même temps une profonde tristesse sur la situation cruelle où je laisssais tant de personnes qui m'étaient chères. La France, du haut de ces montagnes, ne me parut plus qu'une vaste prison, et je n'y vis que des victimes, des geôliers et des bourreaux. Mais j'étais déUvré d'une horrible captivité, et je devais des actions de grâces à Dieu : je cherchai donc à commander à ma tristesse ; je me mis à genoux au pied d'un arbre, et là j'ofOris l'hommage de ma
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▼iTé reconnaissance. Ma prièi^ finie) je rejoignis mes con-^ duotears.
» Nous avions monté, nous commençâmes à descendi^e. Nous arrivâmes à Une grange où on faisait alors le fromage^ et qui servait de lieu de ret>os ert d'auberge aux eontreban^ diers. Quelque mécontent que j'eusse été de mes conducteur^ dans le premier abord , je leur devais de la reconnaissance pour m'avoir si heureusement conduit» et pour leurs procédés mêmes pendant la route, et je la leur témoignai en leur faisant servir le meilleur déjeuner possible dans la circons^ tance. Je les laissai satisfaits de moi ; je passsâ la nuit dan4 cette maison ) sans avoir pu fermer les y eux* Le lendemain^ la descente par des chemins difficiles et à peine frayés ajouta à ma lassitude , et je pouvais à peine l^muer quand j'attei^ gnis la belle route de Neuchatel à Pontarlier. J'arrivai pourtant enfin à Fleurier.
)) Je trouvai dans ce village trois prêtres français, parmi lesquels était un compatriote, qui faisait un apprentissage en horlogerie, pour pouvoir rentrer en France avec sécurité» Ils m'admirent à leur communion, et je pus célébrer le len-^ demain une messe d'actions de grâces. Cependant j'entrevid des défiances» dont je ne fus qu'édifié; car elles étaient re* couvertes d'une vraie charité et tenaient à une prudence nécessaire dans les circonstances ; je mangeai aveè eux, ainsi que ma compagne de voyage, et mon compatriote me fit avoir an passe-port pour aller plus loin : je les quittai le surlende-* main. Je laissai ma compagne à Gressier, où elle avait des connaissances, et j'allai moi-même au prieuré m'aboucher avec des compatriotes, sur les moyens de former à Gressier un établissement passager.
» Tout le monde était à table quand je me présentai au prieuré, il fallut commencer par m'y asseoir â côté de M. Engle (curé doyen de Saint-Germain, Jura), et de beaucou][> d'autres prêtres de mes compatriotes. Je fus bien accueilli dans cette société respectable. Mon histoire y fut entendue avec intérêt ; mais j'arrivais après plus de deux ans^ et je ne fus pas étonné de trouver un peu d'hésitation dans la confiance^ étant inoonnu à tous ces confesseurs de la foi%
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Cepeadant ils ne furent pas longtemps en suspens, et Ie6 informations qu'ils prirent, soit à Friboarg, soit à Ëstavayer, auprès de mes anciens confrères, ne laissèrent aucun doute ni sur mes principes, ni sur ma conduite, et, quoique je n'arrivasse qu'en 1794, je partageai la gloire de la déportation.
» Je cherchai ensuite, parmi les prêtres de Cressier et dn Landeron, et ils se trouvaient en grand nombre dans ceê deut endroits, des prêtres du diocèse de Paris qui fussent de ma connaissance. J'en trouvai deux dès les premiers jours* Ces respectables prêtres, loin de leurs familles et de tous les secours, n'avaient là pour subsister que leurs messes et le travail de leurs mains. Us s'étaient appliqués à faire des ruches en paille et y réussissaient fort bien. J'allaiâ deux fois le jour rendre visite à leur bréviaire parisien. Il n'y avait pas beaucoup de prêtres obligés comme eux de s'occuper pour vivre^ soit au Landeron, soit à Cressier. LÀ presque totalité des deux ou trois cents déportés qui s*y trouvaient, y recevaient , étant Franc-Comtois, l'argent et même toutes les autres choses dont ils avaient besoin , les Correspondances avec leurs familles, quoique devenues trèd difficiles, n'ayant jamais été interrompues. J'y trouvai avec une grande satisfaction l'oncle et le grand-oncle de la fa« mille qui m'avait si bien traité à Yemierfontaine ; ils ne voulurent pas entendre parler de la reconnaissance que j'avais vouée à leurs honnêtes parents. Je fus aussi content de leurs sentiments que je le serai toujours de la conduite de leur famille ; mais celui que je rencontrai avec plus de plai^ sir, fut M. Bacoffe, curé de Saint-Jean-Baptiste à Besançon ; c'était une connaissance de Paris. Protégé par M. Tévêque de Senez, à raison de ses talents pour la chaire, il était prédicateur du roi. Dès lors je me présentai avec plus de con^ fiance ; j'avais quelqu'un qui pouvait garantir d'avance les témoignages avantageux qui allaient m'arriver.
M Je partis pour Ëstavayer après dix jours de séjour, et ÙB la route avec un prêtre constitutionnel qui allait faire abjuration entre les mains de ses supérieurs ecclésiastiques, et qui, cinq à six mois après, est mort che2 les pères delà
Trappe établis à la Val-Sainte. Nous nous embarquâmes à Neuchatel pour traverser le lac ; et, après une navigation de sept à huit heures, par des vents très contraires, nous arrivâmes à Estavayer. Je descendis chez M. Mandrillon. Cet ancien confrère était assez bien logé, vivait petitement, mais noblement, travaillant du métier de tailleur, pour gagner sa vie et n'être à charge à personne. Je voulus, pour lui donner une preuve d'estime et d'amitié, loger dans la même maison que lui et manger à sa table, avec l'intention secrète d'en faire la dépense. Il consentit à tout ce que je lui proposai, voulut absolument me céder son Ut, prit pour lui une couchette qui, dans le jour, se cachait sous le ht même, et me voilà établi pour les huit ou dix jours que je désirais donner à ce vertueux confrère. Je me permis de régler moi-même l'ordinaire.
» J'étais à Estavayer au miUeu de mes compatriotes et de gens de connaissance. Mais celui que j'eus le plus de plaisir à découvrir, fut M. le curé de Chemaudin, cet oncle dont j'avais tant entendu parler à mes excellents Jeannin, de la Chapelle-des-Buis.
» M. de Rotalier et autres compatriotes voulurent absolument me donner à diner dans leur pension, et ce dîner fut excellent. M. Maillard m'en donna aussi un bon. Dans celui-ci on avait servi en mon honneur du vin que je fis conserver pour le dessert, et on se contenta, dans le repas, de genevrette, boisson composée d'eau et de genièvre fermenté. Le bon Mandrillon était de cette fête, ainsi qu'un ancien confrère, M. Troly, qui faisait ménage avec M. Maillard et quelques autres ecclésiastiques. Ce fut de là que j'allai chez M. le curé de Chemaudin, qui nous servit une bouteille d'exceUent vin blanc en rafraîchissement, mais ce ne fut pas sa faute s'il ne lui en coûta pas beaucoup plus qu'à tous les autres. Il voulait absolument que je gardasse les cinq louis que sa bonne nièce m'avait confiés pour lui remettre. Cette conduite était parfaitement digne de tout ce que j'avais éprouvé à la Chapelle-des-Buis, et dont je ne lui laissai pas ignorer les plus petits détails. Mais il me trouva aussi décidé à le refuser qu'il l'était âme le laisser, et je finis par l'emporter sur sa générosité.
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» Mon séjour à Estavayer fut marqué par un événement de la plus haute importance. C'est là que j'appris le 9 thermidor, la mort du tyran qui faisait gémir la France sous son sceptre de fer. Cette nouvelle devança les courriers, comme toutes celles des grands événements, et vint porter la joie dans tous les cœurs. Je me livrai à l'espérance de rentrer bientôt en France, et de retrouver les Français moins malheureux. Je ne pus cependant me défendre d'un sentiment d'horreur au récit des détails de la fin de Robespierre. »
D'Estavayer l'abbé Lambert se rendit à Fribourg, où il fit visite a la princesse de Conti, belle-sœur du duc de Penthièvre , et il n'obtint qu'avec beaucoup de peine, d'un gouvernement craintif, la permission d'y prolonger son séjour.
(( Il y avait à Fribourg, dit-il, un grand nombre d'émigrés et de déportés, tous dans la cruelle incertitude de savoir si on leur laisserait l'asile qu'on leur accordait, et tous, par conséquent, inquiets sur l'avenir. Quelques-uns étaient à leur aise, c'est-à-dire pouvaient se procurer le nécessaire ; et la proximité de la France leur donnait cet avantage. Mais ceux venus des provinces éloignées de la frontière se trouvaient dans la pauvreté. On m'a raconté même qu'un prêtre s'y était vu réduit à ne manger que de deux jours l'un, le peu de nourriture qu'il pouvait se procurer, et que pendant toute la journée où il ne mangeait pas, il gardait le lit ; ce qui n'avait duré que jusqu'à ce que quelqu'un s'en aperçût.
)) En général, on s'était parfaitement montré à Fribourg et dans le canton à l'égard des émigrés, et plus encore à regard des déportés français. Les gens riches, et plusieurs sénateurs entre autres, en avaient retiré dans leurs maisons, auxquels ils donnaient la table et le logement. Chez quelques-uns, cette générosité était entièrement désintéressée; chez d'autres on chargeait le prêtre de l'éducation et de l'instruction des enfants. Ailleurs on leur confiait d'autres soins aussi dignes d'eux. Chez les personnes moins riches, on ne se croyait pas dispensé de venir à leur secours. Ici on leur donnait à dîner ; là, à souper ; dans cette maison, on leur fournissait une chambre, tandis que les voisins ou
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les amis prêtaient un lit et les autres meubles. Les personnes dans la médiocrité faisaient des avances^ sans aucune idée de remboursement, et M. de Cbalamel, entre autres, s'est conduit ainsi à Tégard de plusieurs prêtres. Les plus pauvres offraient libéralement leurs peines et leurs soins. J'ai va une pauvre ouvrière se refuser opiniâtrement à recevoir ce que je voulais lui donner pour quelques raccommodages qu'elle m'avait faits.
» Les habitants des campagnes avaient montré à l'égard des déportés une générosité et une libéralité plus grandes encore. Dès les commencements, ils étaient accourus de toute part à Fribonrg et dans les autres villes voisines de la frontière. Chacun avait emmené son prêtre. Le premier qui s'offrait à ses regards avec l'apparence du besoin, avait la préférence ; ils l'établissaient dans leur meilleure chambre et au haut de leur table^ qui dès lors devenait la sienne. Les riches se chargeaient de plusieurs...
»> La nourriture des habitants de la Suisse n'est pas suô* culente. Un pain grossier, des viandes salées, jamais que de l'eau, si ce n'est les jours de très grande fête, peu ou point d'œufs; voilà, avec de l'excellent laitage^ tout ce qui paraissait sur ces tables hospitalières ; mais le meilleur mor^ ceau était toujours pour le prêtre. Malgré lui, il fallait qu'il l'agréât, et il eût désobUgé gravement toute la famille, s'il eût persisté dans l'honnêteté de ses refus. Quand on pouvait avoir de la viande fraîche, on n'y manquait jamais ; et elle n'était que pour le prêtre, quand il n'y en avait qu'une petite quantité, ce qui était l'ordinaire. Jamais on n'allait au marché ou dans quelque ville voisine, qu'on n'apportât des choses susceptibles de lui faire plaisir. Les hommes auraient bien désiré qu'ils allassent dans les marchés ou dans les foires, parce que ces bons Suisses n'y allaient jamais sans boire du vin; mais nos prêtres aimaient mieux boire de Teau à la maison que du vin au cabaret. »
L'aflluence des proscrits et la pénurie des ressources alimentaires n'étaient pas sans causer de l'inquiétude aux autorités locales pour la subsistance des habitants eux-mêmes ; et ces inquiétudes, ajoutées à celles de la politique, les ren-
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daient très sévères pour le séjour des réfugiés. « Dans une pareille circonstance, dit Tabbé Lambert, un habitant des bailliages, tourmenté par son bailli au sujet du prêtre français qu'il avait cbez lui et qu'on voulait le forcer à renvoyer^ se présenta à Vavoyer et porta plainte contre le bailli, de ce qu'il voulait le contraindre à se défaire d'un gros «hieya qu'il avait, soasle prétexte qu'il mangeait trop; et^ine si chacun nourri s^t ainsi dies chiens, le pain augmenterait de prix* L'avoyer, qui 04^ se défiait pas de côt homme simple» reçut la plainte dans le sens qu'elle préseate naturellement, et, tout en excusant le bailli, ne put se dispenser de le blâmer d'avoir voulu gêner la liberté du plaignanit dans une chose si indifférente en soi. U lui promit qu'il ne serait plus inquiété au sujet do son chien , quelque gros mangeur qu'il fit. « C'est où je u vous attendais, Excellence, repartit vivement le paysan* » On me permettra de garder le chien dont je parle, quand » même il mangerait beaucoup, et on ne me p^mettra paf ¥ Ab garder un nudheureux et respectable prêtre français D que j'ai chez moi^ qui est mon anû et celui de ma famille i n L'avoyer, attendri et charmé^ confirma pour le prêtre la dé-^ cision qu'il avait donnée pour le chien ; et le paysan s'en alla triomphant, et remercia l'avoyer comme s'il en eût reçu le plus signalé bienfait.
)> Malgré tant de secours accordés si généreusement, le nombre des prêtres était si grand, qu'il en restait un certain nombre dans la misère. Mais la Providence veillait sur eux comme sur les autres ; et, dans la personne d'un de mes i^ompatriotes, chanoine de l'église de Liège, et maintenant presque aussi pauvre que les autres prêtres français^ elle leur avait accordé un sauveur. C'était M. l'abbé de Montrichard, nom devenu aussi cher aux déportés, que célèbre dans la Suisse et dans l'Allemagne. (M. Henri Gabriel, comte de Montrichard, chanoine des chapitres de Baume^les^Mes* sieurs (Jura) et de Uége, vicaire général de Cambrai , mort en 18i6, appartenait à l'une des plus anciennes et des plus nobles familles de la Franche-Comté.) Attendri à la vue de confrères manquant des choses les plus nécessaires et réduits à la mendicité, il conçut l'idée d'une table commune
pour tous les prêtres qui seraient obligés d'y avoir recours. Les évèques qui étaient à Fribourg approuvèrent son plan, et l'encouragèrent à l'exécuter, par des secours sur la caisse des bienfaits dont ils étaient dépositaires et dispensateurs , et même en l'aidant de leur propre bourse. Il fallait le consentement de l'Etat pour un pareil rassemblement d'étrangers ; les évèques l'obtinrent, et de plus il leur fut accordé un local spacieux et commode. Ce fut Tordre de Malte qui eut l'honneur de le fournir dans sa commanderie. M. l'abbé fit préparer une cuisine, des tables, des bancs, et tout ce qui était nécessaire à l'exécution de ses projets; il nomma, parmi les prêtres, des cuisiniers, aide-cuisiniers et toutes les personnes nécessaires au service commun, excepté celui de la table, qu'il se réserva, et dans lequel il eut beaucoup de peine à permettre que chacun des commensaux lui prêtât secours, à tour de rôle, comme dans les séminaires. Il étsûl convenable que des prêtres réduits à vivre de charité, et qui, comme leur divin Maître^ n'avaient pas où reposer la tête, se servissent les uns les autres , suivant l'exemple qu'il leur en avait donné lui-même. Les meubles, les ustensiles de cuisine et de table, furent modestes ; mais il y eut tout ce qui était nécessaire. La propreté fut celle d'une chambre de religieuse, et la plus grande attention fut donnée même aux plus petits détails de ce respectable ménage. Enfin, tout étant prêt, M. l'abbé de Montrichard donna le signal, et plus de quarante prêtres vinrent s'asseoir à la table qui leur avait été préparée; dans la suite, jamais il n'y en eut moins de quarante à cinquante; pour l'ordinaire, il y en eut plus d*un tiers en sus; très souvent plus du double. » On servait à dîner la soupe, le bouilli ordinairement seul, avec un plat de légumes les jours de régal, du pain quand on en avait, et de l'eau pour boisson. Le repas du soir consistait en une simple soupe. Qui n'avait pas, dans la soupe, de quoi contenter son appétit, avait son recours sur le pain ; rarement on servait autre chose sur cette table nécessairement frugale. Les jours maigres : soupe maigre, uu plat de légumes au lieu de bouilli ; je ne crois pas qu'il y ait jamais paru d'oeufs, ils sont rares à Fribourg, ni de poisson.
Cette nourriture si simple était plus faite pour des estomacs français que la nourriture des campagnards suisses; et qaelques-uns des prêtres qu'ils avaient emmenés dans leurs villages se virent obligés, par le dépérissement de leur santé, de lui donner la préférence. Les pommes de terre et le riz suppléaient au pain quand on en manquait ; ce qui arrivait, ou parce qu'il était trop cher, ou parce que les fonds de rétablissement se trouvaient bas.
n C'étaient les commencements qui étaient à craindre pour un pareil établissement; mais M. Tabbé ne s'étonna pas des difficultés. Il avait tout prévu, et la Providence vint visiblement au secours de son courage et de sa patience. De toute part il fit des demandes : d'abord dans la ville, puis dans le canton^ puis dans toute la Suisse, indistinctement aux protestants et aux catholiques, enfin dans toute FAUemagne, dans toute l'Europe, et jusqu'à Constantinople. Les électorats ecclésiastiques lui furent d'un grand secours, ainsi qu'à tous nos déportés .qui habitaient cette partie de TAUemagne^ tant qu'ils ne furent pas au pouvoir des Français. La Hongrie, l'Autriche, la Bohème, la Pologne et la Russie, contribuèrent plus ou moins; mais la Suisse en fit les premiers frais ; ses abbayes et ses riches couvents passèrent avec M. l'abbé une sorte d'abonnement, et lui firent savoir qu'elles lui donneraient telle somme tous les mois. Des bénéficiers agirent de même dans la proportion de leurs moyens; des laïques souscrivirent aussi. Parmi les protestants, le sénat de Berne se distingua, et envoya une somme considérable à la première demande qui lui fut faite, et sans prendre de précautions pour empêcher que de nouvelles demandes lui fussent faites à l'avenir. Des pasteurs des églises protestantes, et en assez grand nombre, voulurent partager l'honneur de venir au secours de cette partie souffrante de l'Eglise gallicane, et elle trouva des bienfaiteurs même parmi les simples particuliers zvtângUens et calvinistes ; car ces deux sections du protestantisme se partagent la Suisse. Mais de tous les secours qu'il a reçus, aucun ne lui a fait autant de plaisir que celui qui lui arriva d'Angleterre en 1795. Il n'était pourtant que de 1,800 livres. C'étaient
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les prêtres français, établis au nombre de trois ou quatre cents à Winchester, qui le lui faisaient passer. Ces dignes coafesseurs de la foi» qui se trouvaient dans Tabondance par la générosité du roi Georges, avaient économisé sur leur traite-r ment pour venir au secours de leurs confrères de Fribourg, dont ils avaient appris le dénûnient. C'est de M. Tabbé de Mon^ tricbard lui-même que je tiens ce beau trait. Il me le raconta, avec tout l'enthousiasme de la reconnaissance, quand je re^ passai à Fribourg en 4795, et ajouta ainsi au plaisir que j'eus à lui remettre six louis en or, dont m'avait chargé h respectable M. Hott, qui tient Thôtel de VEpée à Zurich.
)) M* l'abbé de Montrichard ne se borna pas à fournir la nourriture h nos prêtres devenus pauvres pour Jésus-Christ ; il habillait, chauffait, donnait des bréviaires, faisait prendre soin des malades, ou les soignait lui-même, quand il ne pouvait parvenir à les placer à rh6pital. Il était le dépositaire et le distributeur de toutes les espèces. de dons et de libét ralitis. C'était lui qui mettait en état de partir pour la Fran<eou pour d'autres pays, ceux qui en avaient la volonté, ou qui se trouvaient dans la nécessita de faire ces voyages. Rien à quoi il ne pourvût, et toutes les espèces de besoins pouvaient se présenter à lui. Je ne Tai pas vu une seule fois, dans le cours de mes voyages, qu'il ne m'ait interrogé sur l'état de mes finances et fait des offres d'argent, et je sais qu'il en a agi de même avec les prêtres qui n'étaient pas de sa connaissance et qu'il pouvait soupçonner d'éprouver des besoins. Avec une bienfaisance aussi étendue, il fallait de grands moyens et beaucoup d'ordre
)) Les émigrés, en général, obtenaient moins d'intérêt que les déportés ; et dans les pays catholiques, ils avaient bien moins de ressources pour se tirer d'embarras que les prêtres. M. l'abbé de Montrichard, qui voyait tout le bien à faire, n'eut pas besoin qu'on lui fit apercevoir cette différence pour chercher à venir à leur secours; et la grande partie de ce qui ne lui fut pas donné spécialement pour ses confrères, il crut devoir en disposer en faveur de cette autre classe de Français malheureux. Ainsi, à part l'honorable charge de nourrir et d'entretenir de cinquante à soixante-dix prêtres,
MARTYRB DBS PRÊTRES SOUS LRS THERMIDORIENS. 2d9
il eut encore celle de fournir à la subsistance de trente, quarante, cinquante émigrés, qui, comme les prêtres, après aToir fait tant de charités eux-mêmes, étaient réduits i n'avoir de ressources que dans la charité des étrangers.
» Depuis longtemps , les filles et les femmes d'émigrés à Fribourg travaillaient pour vivre, les unes à la broderie, les autres au linge. J'en ai connu même qui faisaient le métier de blanchisseuse et de ravaudeuse, et qui étaient flères de ne devoir qu'au travail de leurs mains ce qui était nécessaire à leur subsistance. Mais au moment où j'arrivai dans cette ville, cet honorable goût d'occupation commençait à prévaloir même parmi les hommes. Beaucoup de prêtres et de laïques étaient alors en apprentissage. C'étaient les dames françaises qui étaient maîtresses dans tous les arts qui sont du ressort de leur sexe , et on allait avec empressement recevoir leurs leçons. J'ai vu émigrés et déportés coudre, tricoter, faire du filet, broder, etc. J'en ai connu qui travaillaient dans la chapellerie, dans l'imprimerie , qui servaient dans des magasins et dans de simples boutiques ; j'en ai vu appUqués à des arts purement mécaniques. J'ai porté des bas faits au métier par un prêtre, des souliers faits aussi par un prêtre, et celui-là mérite une mention particulière. Il avait quatre à cinq mille livres de rentes patrimoniales, que son frère lui faisait passer très exactement , au moyen de lettres de change que lui fournissait le commerce de Lyon, dont il habitait le voisinage. Ainsi il n'avait pas besoin de se donner de la peine , et c'était pour être encore plus en état de soulager les misères sans nombre dont il était environné qu'il se condamnait au travail et à la vie la plus dure. 11 avait donné la préférence au métier de cordonnier, parce que ce métier ne jouit pas d'une grande considération, et il avait ainsi trouvé le moyen de satisfaire à la fois et son humilité et sa bienfaisance. Beaucoup étaient devenus cultivateurs à la campagne ; j'en ai vu qui excellaient dans l'art de conduire un moulin. Beaucoup de marchands dans tous les genres, et j'avoue que ce ne sont pas ceux-là que j'ai vus avec le plus de plaisir. J'ai entendu parler d'un prêtre, mon compatriote, que depuis j'ai connu en France, qui n'a*
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Yait eu besoin que de son goût naturel pour exceller dan» les fleurs artificielles, et qui eût pu, en Suisse et en Allemagne, se faire une fortune avec son talent véritablement distingué. Toutes les occupations honnêtes et même les moins relevées, dans les arts entièrement routiniers et mécaniques, étaient du goût de nos prêtres, quand elles pouvalent leur procurer du pain. Ces habitudes laborieuses ont déchargé M. Tabbé de Montrichard de beaucoup de dépenses ; mais il s'en fallait bien qu'il y eût du travail pour tout ce qui en avait besoin et qu'il fût assez bien payé pour dispenser de recourir à lui, et il se trouva toujours un grand nombre de malheureux à sa charge.
» L'heureuse idée d'une table commune porta des fruits ailleurs qu'à Pribourg ; j'en ai trouvé àSoleure ; il y en avait une autre à Kreuznach, et j'en ai vu moi-même une quatrième s'établir à Constance. Ainsi , par son exemple , M. l'abbé de Montrichard avait eu le bonheur de faire le bien même ou il n'était pas.
» Je dois ajouter à ce que j'ai dit des déportés en général^ que s'il y a eu quelque reproche à leur faire, à Fribourg surtout, c'est le goût des nouvelles. On allait les uns chez les autres en donner ou en apprendre ; la France était une mère chérie, dans un état de maladie grave et dangereux, dont les enfants eussent voulu lire le bulletin à chaque instant ; et les nouvelles qui venaient, ou par les papiers publics ou de toute autre manière, étaient l'occupation de tous. S'ils s'occupaient si vivement de la patrie qui les avait rejetés de son sein, c'était pour son bonheur et pour le bonheur de ce qu'ils y avaient laissé de cher, plutôt que pour le leur propre ; et si j'ai trouvé des exagérés parmi les prêtres, c'est ua nombre extrêmement petit.
» Partout où j'ai voyagé, en Suisse, en Allemagne, en Espagne et ailleurs, j'ai trouvé les déportés les mêmes, sous tous les rapports essentiels, que je les ai vus à Cressier, à Estavayer, à Fribourg, en arrivant de France. Partout ils étaient l'objet de la vénération publique, par la dignité avec laquelle ils supportaient toutes les privations de l'exil et de la pauvreté Ils avaient trouvé, en arrivant en Suisse, presque tous
les esprits prévenus contre eux, et c'est uniquement parleur conduite vraiment sacerdotale, qu'ils étaient parvenus à dissiper les préjugés haineux dont la Révolution les avait entourés, surtout dans certains cantons; et si quelque chose est capable de contrebalancer, chez les peuples étrangers, le souvenir des maux que leur a faits la France pendant la Révolution^ ce sont les vertus de son clergé, dont elle les a rendus témoins.
» Partout aussi j'ai trouvé les déportés revêtus des honorables livrées de la pauvreté, et j'avoue que j'éprouvai une sorte de confusion à Fribourg de me trouver avec un habit encore bon et très propre, au milieu de confrères dont la plupart n'étaient habillés que pour être couverts ; et que ce sentiment se renouvela à Constance, avant que M«' l'archevêque de Paris eût substitué à un habit qui s'en allait en lambeaux un habit neuf de beau drap anglais. J'ai vu très peu de prêtres en soutane, ils étaient presque tous avec d'anciens habits courts, ou avec des habits laïques qu'ils s'étaient vus forcés de faire faire en France ; ces habits étaient de toutes les étoffes, de toutes les formes et de toutes les couleurs, et offraient une sorte de scandale aux ecclésiastiques étrangers, qui ne connaissaient pas les raisons de cette singularité. Il s'en trouvait très peu qui n'eussent que l'inconvénient d'être râpés. J'ai vu des robes de chambre devenues des babils de visite et de cérémonie ; tout le reste des vêtements était en proportion de l'habit.
» Le temps de mes différentes permissions pour rester à Fribourg était écoulé ; j'avais fait dans cette ville tout ce que j'avais à y faire. MM. les vicaires généraux du diocèse de Besançon, chez lesquels je m'étais présenté, m'avaient reçu avec plus de dignité que de bienveillance, mais j'avais été bien dédommagé de leur accueil protecteur, par la bonté avec laquelle m'avait traité l'excellent M. de Lentzburg, évêque de Fribourg et administrateur de Besançon. Il n'y a sorte d'amitiés qu'il ne m'ait témoignées. Je lui devais et je lui rendis compte de ce que j'avais fait dans le diocèse dont il était administrateur. Enfin je partis pourSoleure, avec la résolution de revenir, après la quinzaine, faire mes derniers efforts
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pour m'établir auprès de M"** la princesse de Conli, projet auquel je n'avais pas renoncé. Si je ne réussissais pas, j'aurais rbonneur de présenter mon hommage à Mademoiselle (d'Orléans), qui serait arrivée ; je trouverais des réponses à mes lettres ^ et je saurais de quel côté diriger ma marche pour obtenir un asile.
» Les déportés et les émigrés étaient à Soleure tels que je les avais trouvés à Fribourg et ailleurs ; mais ils étaient beaucoup plus heureux. Ils avaient trouvé ici un peuple ami des Français. Soleure avait presque toujours été le séjour de l'ambassadeur de France, ce qui en avait fait une ville presque française ; et ses habitants alliaient a la simplicité de leur pays la politesse et la générosité du nôtre.
• )) Une dame du pays était dans cette ville à la tète d'un établissement monté sur le modèle de celui de M. Tabbé de Montrichard à Fribourg, et se trouvait en chef l'économe et la nourricière des déportés. Elle avait d'abord commencé sur ses économies ; mais, ne pouvant soutenir une telle dépense, quoiqu'elle n'eût que trente ou quarante prêtres, l'Etat et les particuliers s'étaient hâtés de venir à son secours, et de soutenir sa table, servie aussi frugalement que celle de Fribourg. Elle participa aux aumônes que les évëques étaient chargés de répartir, mais il ne parait pas que, comme M. de Montrichard^ elle ait été obhgée d'importuner les autres cantons, encore moins de demander dans les antres pays. On peut dire, à la gloire du canton de Soleure, qu'il a fait à peu près les frais de cet établissement, u
L'abbé Lambert ajoute que les autorités de ce canton en avaient fait, par leur extrême bienveillance, l'asile le plus sûr et le plus tranquille de la Suisse. Après avoir présenté ses hommages à M. l'évêque de Rhosy et à M. l'évêque d'Agen, qui y étaient réfugiés, il revint à Fribourg. Mais, malgré le titre d'aumônier que lui donna la princesse de Conti, il ne put obtenir de fixer sa résidence dans cette ville, et il prit le parti de se retirer à Constance, où M. de Juigné> archevêque de Paris, son protecteur, lui avait procuré un asile.
Avant de quitter Fribourg, il put saluer la jeune princesse
Adélaïde d'Orléans, petite-fille du duc de Penthièvre, qui, à la sollicitation de sa tante, la princesse de Conti, venait d'obtenir l'autorisation de se retirer à Fribourg, mais à la condition de rester dans un couvent sans en sortir. La jeune princesse s'établit à la Visitation, et eut pour directeur de sa conscience M. Babey, a bomme recommandable, dit Tabbé Lambert, et également digne de la confiance de la tante et de la nièce. »
Parti de Fribourg avec Tescorte d'un fusilier, l'abbé Lambert se rendit dans la Suisse allemande. Il rencontra dans l'église de Bremgarten le jeune duc Louis-Pbilippe d'Orléans, entendant très dévotement la messe à côté de M'*'' de Genlis, et sollicita vainement des officiers de ce prince une audience que les terreurs delà politique lui firent refuser. Il se rendit delà en pèlerinage à Einsiedeln, et enfin à Constance, où M. de Juigné l'accueillit d'une manière toute paternelle.
(( Je trouvai, dit l'abbé Lambert, quelques connaissances parmi les déportés, entre autres M. Rivière, de Bletterans^ qui a enrichi l'Eglise gallicane d'un excellent catéchisme allemand en quatre volumes ; M. Richard, mon compatriote, d'un esprit et d'un caractère excellents; M. l'abbé Château^ recherché pour son amabilité; M. l'abbé Jacques, mathématicien profond et théologien très savant, ancien professeur à l'université de Besançon, arrivé après moi à Constance. L'éminence des talents de ce dernier avait attiré sur lui l'attention du clergé de France avant la Révolution, et lui avait valu une pension qu'il n'avait pas recherchée. Ce me fut une chose pénible de voir un tel homme dans une chambre sans feu, vêtu d'un mauvais habit râpé, et obligé, à soixante ans,^ de colporter, par un temps très froid, son allemand et son français de maison en maison. Il avait appris par cœur nonseulement la grammaire de Gottshed, mais encore l'énorme dictionnaire de la langue allemande, en deux gros volumes m-4î^j et à quelque Hgne de ces deux livres qu'on le mit, il continuait sans manquer ni déplacer un mot. Qu'on juge par là de sa prodigieuse mémoire. Ses talents n'y étaient point inférieurs. Avec un mérite aussi extraordinaire, il était la modestie même, et ne se plaignait pas d'une position dont
tout le monde gémissait. Heureusement pour nous tous qui le connaissions et Taimions, la Providence abrégea pour lui cette épreuve ; il fut avantageusement placé chez un Parisien qui fit à ses enfants le riche présent d'un pareil instituteur.
» A Constance, comme à Fribourg et à Soleure, je trouvai une table commune organisée sous la présidence de Tarcbevêque de Paris, pour les cent cinquante prêtres français réfugiés dans cette ville , et ces vénérables proscrits occupés au travail des mains pour se procurer leur subsistance. En général, les prêtres brodaient. Ce genre de travail était le mieux adapté à leurs habitudes sédentaires; ils avaient pris leurs premières leçons des dames émigrées, et avaient continué de s'instruire les uns les autres. Quelques-uns, parleur assiduité et leur adresse , atteignirent la perfection de l'art ; en général, pourtant, leurs ouvrages étaient médiocres; mais le nom et la qualité des brodeurs étaient une recommandation suffisante pour assurer leur débit en Allemagne et dans tout le nord.
» J*ai connu particulièrement un chartreux qui travaillait chez un maréchal ; j'ai même vu un prêtre à la tête d'une blanchisserie ; d'autres moulinaient, râpaient et vendaient du tabac, faisaient des chandelles, et étaient employés dans des ateliers de tout genre. Un ancien évêque, lui-même, n'a pas dédaigné de se mettre au dévidoir pour donner l*exemple. Cependant, nos prélats, quoique très pauvres, n'ont pas été réduits à travailler pour vivre.
» Constance a été le tombeau d'un grand nombre de nos compatriotes. L'air, l'eau, le changement de nourriture et de climat, étaient les causes générales de la mortalité ; les fatigues et les chagrins de l'exil y contribuèrent aussi. Quelques jours après mon arrivée, j'assistai à l'enterrement d'un chanoine de Besançon. Presque tous les prêtres français se trouvaient à la cérémonie. C'était un enterrement à la Joseph II ; il n'y avait aucune espèce de chant, chacun y priait de son côté; la croix était en tête, puis venaient le curé et ses prêtres ; le corps suivait posé sur les épaules de quatre hommes grands et forts ; la bière s'élevait en forme de catafalque, et était couverte dans tous les sens d'un drap
mortuaire. Derrière le corps, marchaient les parents ou ceux qui les représentaient, en grand deuil, puis les hommes, et enfin les femmes que la piété seule amenait à la suite du cortège. Le corps ne se présentait pas à l'église, et on le conduisait droit au lieu de la sépulture. Le cimetière, à Constance, est hors des murs et assez loin, quoique dans l'intérieur des fortifications. Les dernières cérémonies de l'inhumation étant faites et les prières terminées, le curé prit la parole, et, pour l'édification des vivants, fit l'éloge du mort sur la fosse ' même. 11 parla d'ahord en allemand, pour les Allemands, qui étaient en grand nombre ; puis, s'adressant à nous en latin, avec une éloquence à la fois naturelle et noble, il releva les talents et les vertus du chanoine, fit valoir avec beaucoup d'art et de sensibilité les sacrifices qu'il avait faits au devoir et à la religion , et trouva , en ne parlant que du mort, le moyen d'encourager les prêtres français à soutenir glorieusement la guerre dans laquelle ils se trouvaient engagés contre les ennemis de Dieu et de son Christ, et à la terminer aussi glorieusement qu'ils l'avaient commencée. Ce discours, vraiment pastoral, me fit une vive et douce impression, et son efiet fut le même sur tous mes confrères. J'ai d'autres fois entendu ce pasteur, et toujours avec le même plaisir. »
L'abbé Lambert quitta Constance le 27 avril ^95. Avant de partir, il eut une conférence avec M. de la Luzerne. « J'étais bien aise, dit-il, au moment de ma rentrée en France, d'avoir une décision sur certains cas de la Révolulion, et je consultai M. l'évêque de Langres. Ce prélat a composé à Constance même ces ouvrages lumineux et solides contre les horreurs du schisme constitutionnel, qui lui assurent dans la postérité le nom de Père de l'Eglise. Je lui parlai dans la conversation des biens nationaux, que je distinguai en deux classes, ceux de l'Eglise et ceux des émigrés. Je dis que l'Eglise pouvait bien se dessaisir de biens dont elle n'était qu'usufruitière, et les abandonner à ceux qui en avaient fait l'acquisition ; mais que, pour ceux des émigrés, il n'en était pas de même, et que l'Eglise ne pouvait céder des biens sur lesquels elle n'avait aucune espèce de droits.
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n ne me permit pas d'entrer plus avant dans la discussion^ et dit que les prêtres qui exerçaient le ministère en France ne devaient pas se permettre de pareilles distinctions, maisse borner à exiger de tous les acquéreurs de biens nationaux qui s'adresseraient à eux, de se soumettre d'avance à tout ce qui serait réglé dans la suite sur ce sujet, pour l'intérêt et le bonheur communs. »
En passant à l'abbaye de Saint-Urbain, l'abbé Lambert j trouva parmi les hôtes l'abbé Lacaze, de Besançon, frère de ses libératrices. Il revit aussi à Fribourg les princesses da Conti et d'Orléans, et trouva installée auprès de cette dernière, en qualité de dame de compagnie, la supérieure de la Visitation de Besançon, qu'il avait trouvée d'abord réfugiée à la Chapelle-des-Buis.
<( Avant mon départ, dit-il, j'allai voir le bon et respectable évêque de Fribourg. Il me reçut avec l'aimable simplicité de mœurs et la politesse qu'il m'avait déjà montrées dans ma première visite. Je lui fis renouveler mes pouvoirs pour le diocèse de Besançon qu'il continuait d'administrer ; j'avais pris les mêmes précautions pour tous les diocèses sur la route de Lyon à Besançon, et de Besançon à Paris. Avant de faire mes adieux au prélat, je le consultai aussi sur la conduite à tenir relativement aux biens nationaux. Sa réponse fut la même et dans les mêmes termes que celle de M. l'évêque de Langres. Je demeurai convaincu que c'était une décision commune aux prélats français réfugiés en Suisse^ et peutêtre même à tous nos évêques. »
De Fribourg, l'abbé Lambert passa à Lausanne pour voir l'abbé Baret, son ancien confrère, qui était précepteur chez, un des principaux ministres protestants et y était fort considéré. A Genève, il vit également M. Charpin, son anciea camarade de séminaire, passa par Femey, le fort de l'Ecluse et par Lyon, où il retrouva le chanoine de Villers, rentré dans ses fonctions de vicaire général et fort occupé aux travaux du saint ministère. De là il rentra à Lons-le Saunier^ après avoir accompli tout le trajet jusqu'à Lyon à pied et le sac sur le dos. La réaction ayant amené au pouvoir les répubUcains modérés du Jura , avec qui il s'était trouvé ea
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prison pendant la Terreur, il put séjourner en paix pendant quelques mois chez M"" de Pillot et même y célébrer la messe en présence des fidèles les plus zélés. « La reconnaissance et l'amitié, dit-il, me firent alors entreprendre une tournée pour revoir les personnes qui avaient contribué à ma délivrance. Parti à pied, vers le milieu d'août, j'arrivai à Besançon, en passant par Poligny et Arbois. J'y revis les demoiselles Lacaze et la Jeanne -Claude. Le dimanche 23 août 1795, j'allai coucher à la Chapelle-des-Buis, chez les bons et généreux Jeannin, et le lendemain, après une messe d'actions de grâces, je pris la route d'Ornans, d'où le surlendemain j'arrivai à Pontarlier, but principal et terme de mon voyage. Mon ami, René Barrière , ancien vicaire épiscopal d'Autun, s'était transformé à Pontarlier en apothicaire, et je le trouvai occupé à la fabrication des sels. Lui et sa famille me firent très bon accueil. Il avait été incarcéré, sur son refus de remettre ses lettres de prêtrise, et avait langui dans les prisons d'Amay-le-Duc jusqu'au 9 thermidor. L'objet de mon voyage était de le ramener aux vrais principes. J'eus la consolation d'obtenir de lui une promesse de rétractation pour le moment où on pourrait la faire sans danger. »
m. Pendant que les prêtres exilés souriaient à l'espoir de leur prochain rappel en France, leurs confrères âgés ou infirmes, transférés à Dijon au mois d'octobre 1793, se voyaient, après plus d'une année de séjour dans les prisons de cette ville, ramenés à Besançon le 2 novembre 1794, et réintégrés en réclusion dans le couvent des capucins. Us ne s'y retrouvèrent pas tous. Plusieurs étaient morts à Dijon; d'autres furent mis en liberté par les représentants Calés et Foucher, après avoir prouvé qu'ils avaient prêté le serment de liberté et d'égalité en 1792. De ce nombre étaient deux capucins de Pontarlier, Et. Regnaud et P.-Ant. Tavernier, frère du médecin, qui vinrent chercher un asile auprès de leurs parents. D'autres enfin, quoique n'ayant prêté aucun serment, étaient tombés dans un tel état de faiblesse et de dépérissement, par suite de leur détention prolongée, que les proconsuls, prenant en pitié leur caducité, leur permirent de se retirer provisoirement dans leurs familles, poury réta-
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blir un peu leur santé. Parmi ces derniers se trouvaient MM. Belin et Cardey, familiers à Ornans. M. Cardey se vit obligé de demander l'hospitalité au jacobin Marlet, son neveu. Le premier usage que M. Bruat, doyen du chapitre de Saint- Hippolyte, Tun des détenus élargis, fit de sa liberté, fut de réclamer le pauvre mobilier qu'il avait emprunté, en entrant en prison, l'année précédente, pour meubler sa cellule ; car le gouvernement ne prêtait pas même un lit à ses prisonniers. Mais ces meubles avaient disparu depuis longtemps, et Brégand se borna à répondre, au nom du district, que tous les biens des reclus ayant été confisqués au profit de la république, il n'y avait pas heu de délibérer sur cette réclamation. Un autre de ces vénérables confesseurs, M. Belin, de retour à Ornans, trouva sa maison et ses meubles vendus. Comme il lui restait encore un petit domaine qu'on allait mettre aux enchères, il essaya de sauver cette dernière épave, en demandant au représentant Pelletier qu'il fût au moins sursis à la vente. Pour toute réponse, le proconsul mit, le i9 novembre, cette apostille en marge de la pétition de M. Behn : a Le pétitionnaire sera sur-le-champ incarcéré dans la maison d'arrêt d'Ornans. — Pelletier.» M. Behn ne recouvra sa liberté que le 7 janvier 4795, à l'occasion du passage de Pelletier à Ornans, et sur l'avis favorable du comité révolutionnaire.
Il était resté à Besançon quelques-uns des vieux prêtres insermentés de Strasbourg. Les mesures de clémence qu'on attendait des vainqueurs de Robespierre les engagèrent à adresser, le 28 octobre 4794 , au représentant Sevestre, cette touchante requête : « Quatre pauvres Alsaciens, bien misérables et bien infirmes, vous exposent que depuis plus d'un ah déjà, on les a transportés dans cette ville, et qu'ils y ont beaucoup soufiert, d'abord dans les cachots où ils ont été entassés les uns sur les autres, avec plusieurs compagnons de malheur qui ont été, dit-on, renvoyés de Champhtte dans leur pays. Nous avons été ensuite amenés dans cette maison des ci-devant capucins, où, à la vérité, nous sommes nourris, mais où nous manquons de bien des choses, n'ayant pas un seul morceau de bois pour réchaufibr
nos membres glacés par l'âge et la saison. Daignez donc, généreux citoyen, vous intéresser à notre sort et nous faire participer au bonheur que vous avez apporté dans ce pays, en nous renvoyant dans le nôtre, où nous ferons des vœux bien sincères pour votre conservation. — Queist, âgé de 89 ans et presque aveugle ; Et. Cattin, âgé de 75 ans, souffrant beaucoup d'une hernie ; Kaûffer, âgé de 67 ans, pouvant à peine marcher; Ign. Schillinger, âgé de 57 ans, muet et paralytique. » Sevestre, touché de tant de misère, décida, le 2 novembre, que les quatre vieillards se retireraient, chacun au chef-lieu de leur district natal, sous la surveillance des autorités.
Tous les vieux prêtres, soit libérés, soit retenus encore en réclusion, avaient été uniformément dépouillés de la totalité de leurs biens : ils étaient tous réduits à l'aumône et ne recevaient pas même régulièrement la misérable somme de deux livres en assignats, c'est-à-dire de quelques sous en réalité, que l'Etat leur allouait, par jour, pour les empêcher de mourir de faim. Le 8 décembre, les reclus de Dijon furent obligés d'écrire au district que, depuis le 3 novembre, jour de leur rentrée à Besançon, ils n'avaient encore absolument rien touché. La charité des fidèles était venue sans doute en aide à leur détresse; et c^ fut encore elle, selon toute apparence, qui paya les 83 livres imposées aux prisonniers, pour rétribuer les gendarmes chargés de leur translation à Besançon. Parmi ces vénérables indigents, forcés de solliciter comme une grâce le morceau de pain de chaque jour, on remarquait le vieux curé de Velotte, M. Morel, qui avait eu, le 13 juin précédent, le tort de remettre ses lettres de prêtrise, sans voir le moindre soulagement payer cet acte de faiblesse.
IV. L'impiété ne tarda pas à s'inquiéter du retour de quelques-uns de ces vieillards au sein de leurs familles ; elle craignit qu'ils ne missent à profit leurs communications avec les autres citoyens, pour les rappeler à la religion de leurs pères ; et la VedettCy comme de droit, jeta la première le cri d'alarme. Elle disait, le 24 novembre, avec une gaieté de geôlier ou de bourreau : « Avez- vous vu le P. Jean?— Hélas non, mais j'ai déjà vu M. l'abbé M., j'ai vu M. l'abbé X. et
quelques autres de ces hommes de Dieu qui uons sont enfin rendus. Ah 1 quelle consolation pour nous de revoir tous ces pauvres prêtres I ^ Oui, mais Dieu n'a pas voulu que nous puissions en jouir à notre aise, et déjà ces pauvres martyrs de notre sainte religion sont obligés de se rendre en prison. — Mais n'est-ce pas déjà beaucoup de les avoir auprès de nous et d'être à portée de soulager leurs peines ? Comptezvous pour rien les absolutions qu'ils ont données depuis quelques jours? Et d'ailleurs, qui sait ce quipeut arriver? Les ennemis de notre sainte rehgion, les abatteurs de croix, les brûleurs de saint-suaire, ne rient pas aujourd'hui, et mon saint confesseur m'a encore bien répété hier de mettre toute ma confiance en Dieu, de tenir ferme et d'attendre avec patience les miracles de la Providence. — Mais avez-vous remarqué comme moi que l'arrivée de nos saints prêtres a produit un bon efiet ? Vous êtes- vous aperçue que plusieurs de nos dames qui commençaient à abandonner notre sainte religion, pour aller entendre les blasphèmes de la décade, sont rentrées tout à coup dans le bercail du Seigneur? Je suis allée rôder jeudi dernier autour de la synagogue de nos sansculottes, et si vous aviez vu combien peu de monde il y avait, vous auriez ri de pitié. — Ah ! si on laissait célébrer le saint sacrifice au P. Jean ou à l'un de nos vieux prêtres, c'est là qu'il y aurait du monde. On verrait qui aurait le plus de pratiques, ou des sans-culottes ou de nous. —Patience ! tout viendra à son temps, nos prêtres sont à portée maintenant de nous soutenir dans la voie étroite, etc. »
» Voilà, à la rédaction près, une conversation que des témoins auriculaires nous invitent à publier pour l'édification du public. Nous pourrions au besoin nommer les interlocutrices et citer même leurs extraits de baptême, un peu antiques, à la vérité. (L'une a 45 ans et l'autre 51.) Quant aux services que les saints prêtres ont rendus à ces bonnes dames, il en est de plus d'une espèce, et peut-être dans le nombre en pourrions -nous raconter qui n'édifieraient pas les âmes pieuses autant que la conversation que l'on vient de citer. Au reste, les prêtres ont toujours été très serviables, et il en est que les honneurs mêmes du martyre n'ont
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point enorgueillis. Nous avons en main une pièce originale qui prouve que, dans une maison de réclusion, un serviteur de Dieu poussait la chanté chrétienne jusqu'à faire, à peu de chose près, le métier d'entremetteur et de proxénète. Nous pourrons revenir sur ce sujet fécond et amuser le public des anecdotes que nous connaissons, si les exploits de nos célèbres dévotes nous y obligent. » C'était vraiment trop de discrétion de la part de Dormoy ou de son disciple Briot, car ils pouvaient tout dire impunément , ils le savaient bien , et ils en usaient trop largement en toute circonstance pour s'en abstenir dans celle-ci, s'il se fût agi en réalité d'autre chose que de quelque mariage clandestin entre deux fidèles catholiques, ce que la Vedette aimait, comme on sait, à qualifier de libertinage. Mais l'éveil était donné, et il est à croire que ce ne fut pas précisément dans l'intérêt des bonnes mœurs que le représentant Pelletier prit, le 28 décembre, contre le petit nombre de vieillards caducs autorisés à recevoir les premiers soins de leurs familles, l'arrêté suivant :
0 Instruit que les prêtres qui ont refusé de prêter le serment prescrit par la loi du U août i79î et celle du 23 avril 4 793 (vieux style) et qui ont échappé à la déportation, ne cessent d'employer tous les moyens que leur suggèrent la mauvaise foi, le mensonge et la calomnie, pour tromper le peuple et le fanatiser; que l'opinion publique les accuse hautement d'avoir des communications et des relations avec les autres prêtres déportés et émigrés qui habitent l'extrême frontière de la Suisse, ainsi qu'avec ceux qu'une audace criminelle a fait rentrer sur le territoire de la république, le représentant arrête, par mesure de sûreté générale, que tous les prêtres qui étaient dans le cas du serment précité et qui se sont refusés de le prêter, seront mis en réclusion dans les maisons d'arrêt des chefs-lieux de district du Dôubs et du Jura. Il sera fait perquisition dans leurs papiers. Ceux suspects en seront distraits, et les scellés apposés sur leurs maisons. Sont exceptés de ces dispositions les prêtres âgés de quatre-vingts ans et ceux qui auront des infirmités ou des maladies qui les empêcheraient de sortir de leur chambre. Ces maladies seront constatées par un rapport de deux
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officiers de santé nommés par le district. Les officiers de santé qui auront certifié des faits faux seront punis de la peine due à leur délit. Les comités révolutionnaires demeurent chargés de l'exécution du présent arrêté, et pour la leur faciliter, les agents nationaux seront tenus, sous leur responsabilité, de leur fournir la liste de tous les prêtres réfractaires qui habitent leur ressort. »
En exécution de cet arrêté, l'agent national du district de Besançon envoya au comité révolutionnaire de cette ville, le i5 janvier 1795, une liste de vingt-un prêtres détenus en ce moment aux Capucins, et de huit autres absents pour cause de maladie (i).
La plupart des prêtres rentrés dans leurs familles se trouvant justement dans l'un des deux cas d'exemption spécifiés par Pelletier, son arrêté resta à peu près sans application. Le district de Pontarlier lui-même eut beau étendre ses regards et ses investigations de tout côté , en dépit de son bon vouloir , il fut oWigé d'écrire que deux de ses vieux prêtres insermentés, MM. Jouffroy, cordelier, et Regnaud, ancien curé de Pouilley, venant de mourir, on n'avait plus rien à craindre d'eux, et qu'il ne voyait guère que le citoyen Vuitteney, ex-prêtre à Chafifois, revenant de la maison d'arrêt de Dijon, qui pût se trouver dans le cas d'être renvoyé en prison ; encore avait-il l'esprit un peu aliéné et était-il tellement infirme, qu'on assurait qu'il n'était pas même transportable. Le district n'en nomma pas moins deux médecins, Tavernier et Gresset, pour l'exécution de l'arrêté.
Dans le district de Saint-Hippolyte , cet arrêté n'eut d'autre effet que de rendre les chanoines Monnin et Carteron à la liberté et à leurs excellents hôtes, les habitants de Soulce. M. Carteron avait été réduit à l'état le plus déplorable par un séjour de deux ans et trois mois dans les prisons. Depuis un an il était tourmenté par une maladie intestinale qui ne lui laissait de repos ni jour ni nuit ; ses
(1) Voir, à la fin du volume , le document n» IH, Liste des prêtres détenus à Besançon au 15 janvier 1795.
mains étaient tellement paralysées qu'il ne pouvait plus en faire aucun usage. Ce fut le représentant Sevestre qui ordonna, le 16 janvier 1795, l'élargissement des deux vieillards* Comme cette mesure n'était pas encore connue du comité révolutionnaire de Saiut-Hippolyte le 23 janvier, il envoya deux de ses membres , Voisard et Petit , pour vérifier si les deux vieillards ne se trouvaient pas dans le cas d'être réincarcérés en vertu de l'arrêté de Pelletier. Les deux commissaires déclarèrent , à leur retour, qu'ayant demandé aux municipaux Clémence, P. Voinet et Phil. Lamme, communication des registres de la commune, à l'effet de vérifier si les deux prévenus avaient prêté le serment civique, ces municipaux avaient refusé , sous prétexte qu'ils ignoraient la place de ces registres. « Il y a tout lieu de croire, ajoutèrent-ils, que leur but était de soustraire à nos yeux ce que nous étions venus vérifier. » Le comité arrêta, en conséquence, que deux de ses membres, Voisard et Billey, se rendraient de nouveau à Soulce. Mais lorsque les deux jacobins s'y représentèrent, les deux vieillards leur exhibèrent à la fois l'arrêté de Sevestre et des certificats en bonne forme de la municipalité de Saint-Hippolyte, constatant leur prestation du serment révolutionnaire, ce qui réduisit les deux chasseurs de prêtres à revenir bredouilles.
Le 18 mars 1795, mourut à Besançon le P. F.-Jos. Galois, ancien jésuite, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans. Cet âge peu ordinaire et la retraite absolue à laquelle le condamnaient ses infirmités, le dérobèrent longtemps à la poUce des jacobins. On le confondait avec son neveu, le chanoine, étonne connut guère son existence que par sa mort. A défaut de sa personne, l'administration thermidorienne se jeta sur ses dépouilles pour les confisquer.
Les vénérables reclus du couvent des capucins n'étaient pas les seuls prêtres détenus à Besançon en ce moment. MM. Pagnot, Lornot et Boucon, enfermés dans des cachots à Bellevaux, y souffraient cruellement des premiers froids d'un hiver qui fut le plus rigoureux de ce siècle. Us sollicitèrent vainement, le 17 novembre, un peu de bois pour réchauffer leurs membres, glacés par l'inaction forcée. Le département
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répondit que radministration ne pouvait fournir du bois de chauffage qu'aux détenus placés dans les ouvroirs communs.
V. De toutes les grandes commotions qui ont bouleversé la société, aucune peut-être n'eut, plus que la Révolution , le triste résultat de briser les intelligences et de multiplier les aliénations mentales. Dans le clergé seul du département du Doubs, il ne se manifesta pas moins de sept on huit cas de cette terrible maladie. Le 26 août, les représentants Reverchon et Laporte, en mission à Lyon ou Commune- Affranchie , écrivirent au comité révolutionnaire de Besançon : « Il vient de nous être remis une lettre adressée A monseigneur t archevêque de Lyon , en son palais épiscopal, et signée Grignet, docteur en théologie , chanoine de Verdun, rue de Rigny, à Besançon Parle contenu de la lettre, ce docteur demande de l'argent à son archevêque Que cette lettre soit le produit d'un esprit aliéné ou d'un persifleur fanatique, elle vous paraîtra, ainsi qu'à nous, une pièce plus que suffisante pour s'assurer de la personne de Fauteur. Nous vous invitons à le faire de suite^ à la réception de la présente. »
En effet, le comité lança sur-le-champ un mandat d'arrêt contre l'infortuné chanoine ; mais à peine était-il arrivé à la prison que le gardien en chef Bidal s'empressa d'écrire au comité que Grignet était fou, qu'il était couvert de gale et que son séjour dans la prison avait les plus grands inconvénients pour la salubrité. Le comité transmit ces observations aux proconsuls de Lyon, et le député Charlier, leur successeur, répondit, le 20 septembre : « Grignet, ci-devant prêtre, doit rester eu arrestation. S'il a la tête fêlée, c'est un fou dangereux ; s'il a à peine de quoi vivre, la loi y a pourvu; s'il est malade et galeux, il faut pourvoir à sa guérison. »
C'est à peu près dans la catégorie de ces esprits frappés et en ruine , qu'il faut ranger le vieil et malheureux abbé Blanchard, de la Villedieu , vicaire en chef au Russey , que l'on a vu d'abord s'entourer d'un arsenal complet d'armes à feu pour repousser un ennemi imaginaire, puis se déporter en Suisse, puis rentrer en.France en adhérant au
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schisme, et passer de la maison d'arrêt de Besançon au presbytère de Bonnétage. Sans pitié pour ses cheyeux blancs et raffaiblissement de ses facultés morales, une haine ou une cupidité personnelle implacable le poursuivit dans Tomhre avec une ténacité vraiment féroce. Le 12 février 1794, l'agent national du district de Saint-Hippolyte écrivait au département : « On vient de me remettre une dénonciation signée d'une seule personne bien connue, dirigée contre l'abbé Blanchard, curé à Bonnétage, parce que, suivant la loi du 30 vendémiaire, il doit être regardé comme émigré, pour avoir préféré la déportation à la réclusion, et n'avoir pas produit de certificat de résidence ; enfin il est accusé d'avoir exigé des rétributions de messes. Jeté prie de me tracer la marche à suivre en cette occasion. )> Le département traita cette dénonciation cynique comme elle le méritait, en n'en tenant aucun compte. Mais le misérable qui voulait à tout prix la tête ou la fortune du vieillard, ne se laissa pas décourager par cet échec. Le 27 juillet suivant, les nouveaux administrateurs du district de Saint-Hippolyte^ dans un tableau politique et moral des prêtres encore en fonctions dans leur ressort, disaient de l'abbé Blanchard : « Le curé de Bonnétage a soixante-quinze ans. C'est un homme qui a joué toutes sortes de rôles dans la Révolution, et de qui l'on pourrait dire qu'il prit, quitta^ reprit la cuirasse et la haire. 11 s'est enrichi de Tautel, en faisant commerce de bénédictions ; il a plus de deux cent mille livres de biens. Il est dur envers les pauvres. Il est soupçonné d'émigration, et l'administration actuelle fera des recherches sur sa conduite. »
Cette menace ne tarda pas à se réaliser. Le 29 septembre, Tagent national Violand lança un mandat d'arrêt contre l'abbé Blanchard, qui fut amené le lendemain devant le district et exposa pour sa défense : « qu'il n'avait passé la frontière que pour se soustraire aux vexations dant il était victime; qu'après une dizaine de jours passés dans la ferme du Dazenay, sur le territoire de la Chaux-de-Fond, il était rentré en France et s'était rendu tout de suite dans la maison de réclusion des prêtres, en attendant qu'il fClt statué sur son sort ; ^ue non-seulement l'administration avait reconnu qu'il était