IX. Le 4 août, vers six heures du soir , un homme d'une
Îuarantaine d'années se présenta au bureau de la douane, ans le village des Gras. Le préposé Et. Prost et le Keutenant F. Nicolle s'y trouvaient en ce moment : il leur déclara qu'il était marchand ambulant et demanda un acquit-à-caution pour pouvoir circuler dans les communes environnantes avec une certaine quantité de marchandises en coutellerie dont il était porteur. Les deux douaniers, après avoir visiléses papiers, les reconnurent en règle et lui délivrèrent l'acquit demandé. Cependant, ne pouvant se défendre d'un vague soupçon, ils s'attachèrent aux pas de cet étranger, et, trouvant encore quelque chose de singulier dans ses allures ou ses démarches, ils résolurent de s'assurer de nouveau s'il était réellement marchand, en vérifiant s'il n'avait sur sa personne rien de caché qui pût éclaircir leurs doutes. Ils se transportèrent donc, le lendemain, de grand matin, à l'aaberge de la veuve Cresier, où l'étranger avait passé la nuit, et l'ayant trouvé occupé à remettre en ordre ses marchan-
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dises qu'il venait d'étaler sous les yeux de quelques habitants des Gras, ils l'invitèrent à les suivre au bureau de la douane; le marchand s'y soumit sans la moindre difficulté. Là ils lui déclarèrent qu'ils voulaient visiter de nouveau ses marchandises et s'assurer s'il ne portait rien de suspect sur sa personne. Le marchand s'empressa d'étaler sa pacotille. Elle se composait de six canifs , un grattoir , quarante paires de ciseaux communs , dix-neuf petits couteaux à manche de bois, cinq rasoirs communs , quatre vieux rasoirs, treize couteaux à manche de corne et cinq petits couteaux communs à manche de bois. Il déposa ensuite sur une table tout ce que contenaient ses poches, c'est-à-dire un portefeuille, divers petits objets usuels et sept à huit livres en menue monnaie. Jusqu'alors rien n'était venu justifier les soupçons des douaniers. Le portefeuille renfermait 1"* l'extrait de baptême de Guillaume Chéruy, né à Reims le 24 avril 1751 ; 2** un certificat de résidence constatant que Guillaume Chéruy avait séjourné à Troyes depuis le 14 juin jusqu'au li septembre 1793; 3"^ un passe-port délivré au même à Troyes le 11 septembre 1793, visé à Châlons-sur-Marne le 12, à Sainte-Menehould le 14, à Viennela- Ville le 15 avec mention de séjour jusqu'au 4 novembre suivant , à Aï le 5 novembre avec mention de séjour jusqu'au 5 mai 1794, à Troyes le 16 juin, à Châtillon le 22 juin, à Ëpagny, dans la Càte-d'Or, le 5 juillet , à Saint- Jean de-Losne ou Belle-Défense le 9, à Dole le 18, enfin à Besançon le 25 août dernier ; 4° deux certificats de civisme délivrés à Aï et à Vienne-la- Ville , et constatant que Chéruy s'y était comporté en brave républicain et en véritable sans-culotte et que son civisme était connu ; 5** un certificat de l'administration de l'hôpital civil de Troyes, constatant que Chéruy était entré dans cette maison pour cause de maladie, le 17 mai 1794, et en était sorti le 17 juin suivant; 6«une lettre adressée, le 30 juin 1794, à Chéruy, alors à Dijon, par Perroux, fabricant de coutellerie à Châtillon-sur-Seine, et annonçant l'envoi d'une pacotille de marchandises pour le prix de 237 Uvres : le fabricant y faisait observer qu'il avait réduit ses marchandises au prix le plus
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juste ; que Cbéruy devait gagner au moins dix sous sur chaque pièce et même vingt sous sur les rasoirs. 6** Une lettre adressée, le 10 juillet 4794, par Daigney, botaniste à Saint-Jean-de-Losne , au citoyen Barrière , marchand chapelier à PontarUer. L'auteur, après avoir demandé cinquante livres d'absinthe, ajoutait : a Je profite de l'occasion d'un honnête citoyen étranger, marchand de couteaux, qui est bien connu dans notre ville par de très honorables citoyens. Il désirerait s'établir dans votre ville ; et comme il n'y connaît personne, je vous prie de lui rendre service comme à un ami. Je suis assuré que vous »*en recevrez aucun mécontentement. )i V Un fragment de papier contenant des notes manuscrites sur les dimensions du temple d'Ephèse, de la cathédrale de Rouen et de celle de Troyes. 8" Enfin un autre fragment de papier contenant des notes sur l'étendue^ la population , la situation , les richesses et les monuments des principales villes de France et d'Europe.
Evidemment rien ne semblait plus en règle que les papiers de l'étranger, et il était impossible d'y découvrir le moindre sujet de soupçon ; les deux douaniers allaient donc le relâcher une seconde fois, lorsqu'il leur vint à l'esprit de prendre une dernière mesure de précaution à son égard. Ils lui ordonnèrent d'ôter ses souliers , et , en les examinant de près , ils découvrirent dans l'un quinze pièces d'or de 48 livres, et dans l'autre vingt-sept pièces de U livres. Leur {)remier acte fut de prononcer la saisie de tout ce numéraire métallique, comme circulant sans déclaration dans le rayon des deux lieues frontières, au mépris de la loi. Mais ils ne s'en tinrent pas là ;ils s'emparèrent encore de la montre d'or que portait le marchand, ainsi que de toute sa pacotille, comme servant uniquement à masquer ses projets de contravention. Cette découverte leur fit même soupçonner qu'ils n'avaient pas entre les mains un simple et vulgaire délinquant, mais un proscrit , qui cherchait un refuge à l'étranger avec une partie de sa fortune, à l'aide d'ua déguisement. Ils déclarèrent donc au prétendu marchand qu'ils allaient le conduire devant le juge de paix de Morteau pour être interrogé. Chemin faisant, ce malheureux, croyant
sans doute trouver quelque pitié dans ces deux hommes, leur confia sa véritable qualité ; mais cette confidence, quoique reçue avec un faux air d'intérêt, ne fit que les enflammer davantage, et ils n'eurent rien de plus pressé que d'en faire part au juge de paix Singier en arrivant chez lui.
Le magistrat terroriste procéda à l'interrogatoire du prévenu , qui déclara s'appeler réellement Guillaume Chéruy, être natif de Reims , âgé de quarante-trois ans et marchand coutelier. Le dialogue se poursuivit ainsi :
Q. Pourquoi cachais-tu le numéraire saisi sur toi? N'était-ce pas dans le dessein de l'emporter à l'étranger?
R. Etant marchand voyageur, j'avais pris la précaution de cacher ce numéraire, qui est toute ma fortune, crainte d'accident ou de vol. Je n'avais nul dessein d'aller à l'étranger, et j'ignorais qu'il fallût un acquit-à-caution pour la circulation du numéraire dans les deux lieues frontières.
Q. Depuis quel temps exerces-tu l'état de marchand couteher?
R. Je l'exerce depuis quelque temps, et j'ai séjourné en cette qualité à Troyes, dans les département de la Marne et de la Côte-d'Or , etc., comme les certificats de résidence et de civisme contenus dans mon portefeuille en font foi.
Q. Quel était ton état avant celui de coutelier?
R. Je travaillais à la fabrication du fard pour la toilette.
Q. Et avant la révolution, quel était ton état ?
R. Celui que je viens de dire.
Q. N'as-tu pas avoué aux citoyens qui t'ont arrêté que tu étais un ancien religieux bénédictin ?
Le prévenu, qui ne croyait pas avoir été trahi, éprouva en ce moment une vive émotion et hésita longtemps à rompre le silence, il répondit enfin : Puisqu'il faut le dire , j'ai vraiment le malheur d'appartenir à une caste proscrite, je suia bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, et au moment de l'abolition des ordres religieux, je faisais partie du couvent de Saint-Bénigne à Dijon.
Q. En ta qualité de reUgieux, as-tu satisfait aux décrets relatifs à la prestation du serment civique?
R. J'ai toujours vécu en bon et paisible citoyen, et je me suis toujours soumis aux lois.
Q. Pourquoi n'es-tu muni d'aucune pièce prouvant ta prestation de serment, ce qui laisse soupçonner que tu étais sujet à la déportation et que tu te trouves sous le coup de la loi du 30 vendémiaire ?
R. J*ignorais cette loi, et dans le temps où Ton annonça qu'elle allait être votée, je me présentai devant la municipalité de Dijon, où je me trouvais alors, pour y prêter serment, mais on me repoussa. Forcé d'opter entre l'exil et la prison, je pris le parti de voyager en faisant un petit commerce de coutellerie, qui m'a soutenu jusqu'à présent.
A la suite de cet interrogatoire, Singier décida que Ghéruy serait maintenu en arrestation et conduit à la maison d'arrêt de Pontarlier, pour y être traduit devant le jury d'accusation comme prévenu d'être dans le cas de la déportation. Questionné de nouveau, le 9 août, par le juge Joly, directeur du jury d'accusation de Pontarlier, le religieux ajouta à ses précédentes déclarations qu'il avait caché son argent, parce qu'on l'avait déjà volé ; que son dessein n'était point de passer à l'étranger, mais de s'établir dans une petite ville pour y faire le commerce ; qu'il avait demeuré à Aï, chez le citoyen Béchet ; à Vienne-la-Ville, chez le citoyen Chéruy, curé ; à Dijon, chez les citoyens Racine, tailleur, et Saintpère, architecte ; que son père, J.-B. Chéruy, était maître perruquier à Reims ; qu'il avait pour toute propriété une rente viagère de 470 Uvres sur la nation; que les 1,368 livres en or saisies sur lui étaient le fruit des leçons qu'il avait données en qualité de professeur dans un collège; qu'il avait prêté le serment civique à Troyes, avec les ecclésiastiques et les religieux de cette ville, mais qu'il n'en avait point été dressé procès-verbal; qu'étant à Dijon avant la proclamation du décret de déportation, il avait présenté une requête pour être admis à recomimencer son serment, avec toutes les formalités légales ; mais que le représentant du peuple et un membre de la commune avaient repoussé sa demande en lui disant qu'il n'avait plus d'autre parti à prendre que de s'enrôler dans les volontaires ; et enfin que , comme en ce
moment, on mettait indistinctement tous les prêtres en prison, à Dijon, il s'était tenu caché pendant quatre décades et demie.
Ces nouvelles explications n'eurent aucun succès auprès du juge instructeur. 11 déclara, le lendemain, qu il lui paraissait que Ghéruy cherchait à passer à l'étranger pour se soustraire aux peines portées contre les pr^res réfractaires et pour porter des secours à ses confrères émigrés, et qu'en conséquence, il serait traduit au tribunal criminel.
Transféré par la gendarmerie à Besançon, dom Cbéruy fit étape à Ornans , et profita de la nuit qu'il passa , le 15 août, dans la prison de cette ville, pour adresser la lettre suivante à la seule personne de ce département inhospitalier à laquelle il ne fût pas complètement étranger.
« Très digne et très respectable confrère, je suis delà maison de Saint-Bénigne, de Dijon ; je ne sais si c'est à Besançon ou à Dole que j'ai eu l'honneur de vous voir, car j'ai été visiter nos confrères des deux maisons en 1790. Mon sort dans ce temps-là était bien différent de ce qu'il est aujourd'hui. La négligence à prononcer le serment de hberté et égalité à Dijon , où je résidais j est la source de mes malheurs. Je l'avais bien prononcé à Troyes en 1792, avant qu'il ne fût . décrété pour les religieux , au moment où on le fit prononcer, le glaive levé sur la tête; mais il n'y en eut point de procès-verbal dressé sur-le-champ, parce que tout le monde, prêtres, religieux, religieuses, le prononça en même temps. Etant étranger, je partis sur-le-champ , sans examiner ceux qui pouvaient être témoins de ma démarche et ne prévoyant pas que cela pût m'être utile un jour. Bref, mon cher confrère, je suis censé n'avoir pas fait le serment, n'en ayant aucune preuve. J'ai présenté requête à Dijon pour le faire, le représentant a refusé de le recevoir. Ne pouvant me résoudre à me faire soldat, comme il l'exigeait, j'ai cherché à vivre inconnu , d'abord à Troyes , puis chez un cousin, puis chez un beau-frère , qui ignorait lui-même ma quahté de prêtre. Ayant été reconnu , j'ai été obligé de quitter sa maison, et depuis trois mois , j'ai voyagé en faisant viser partout mon passe-port. Voyant que je ne pouvais m'établir