‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 34 sur 59 · VI · texte numérisé non relu

VI

392 Cfl'À'PITttB LU.

nia Dijon, où j'étais allé pour faite quelques petits recouvrenJents, ni à Besançon, parce que la vie est trop chère dans de grandes villes, surtout lorsqu'on ne jouit comme moi d'aucufûe pensian, j'avais emporté toute ma petite fortune avec le dessein de m'établir mercier dans quelque petite ville comme Pantarlier.. . J'ai eu la gàticberie de dire qne j'étais prêtre.... Si vous vouliez bien, par votre crédit, m'être utile dans une circonstance aussi fâcheuse, je vous aurais mille oWigations. Vous avez à Besançon des parents qui jouisseût de la considération. Je ne demande point de faveur; mais je désire que Von juge l'homme et sa conduite, et non mon état. Je ne me suis jamais mêlé de rien ; j'espère que tes juges auront égard à ma conduite tranquille et à ce que je n'ai jamais exercé le ministère d'aucune façon. Si vous connaissiez quelqu'un des )uges, surtout le président, je vous prie de leur écrire en ma faveur. Je prends la liberté de vous écrire, qnoiqne je ne sois pas connu de vous, parce que je sais que vous êtes humain et porté à obliger les autres, surtout des confrères. Daignez me croire avec respect et recamiai.ssance, votre confrère. — Chéruy. » Cette lettre suppliante fut-elle interceptée par l'antorité judiciaire avant d'afriver à sa destination ? Fut-elle hvrée par le destinataire lui-même, pen souoieux de mériter les éloges prodigués à son humanité? Ce qu'il y a de certain, c'est que cette pièce servit uaiquemeïit à grossir le dossier de l'accusé.

Bien que cet infortoné religieux n'eût rien des allures d'an apôtre ou d'un fanatique, et qu'on pût d'aifleurs facilement, avec un peu de tenrps et de bonne volonté, établir la preuve authentique de sa prestation publique de serment à Troyes, an miKeu d'une assemblée considérable^ les juges se montrèrent sans justice et sans pitié à son égard. Amené, le 1" septembre, à la barre du tribunal, il lut condatnné, après un simulacre de débat sommaire, à être décapité sur la place de la Loi, en exécution de la loi du 30 vendémiaire. Il était entré à l'afodience à onze heures du matin ;* quatre heures après , sa tète était tombée , sans qu'aucun parent , aucun ami , pût se douter que son existence venait de finir, et sans qu'une seule larme d'aflFection ou

de pitié honorât la dépouille du pauvre prêtre étranger.

X. Le i" novembre, à dix heures du soir, un jeune homme entrait à Dûmes par la partie supérieure du village, lorsqu'il fut arrêté par un garde national nommé Hippolyte Capler, placé en embuscade en cet endroit, et (|ui lui intima l'ordre de le suivre devant la municipalité, pour y faire examiner son passe-port. Au moment de cette brusque rencontre, le jeune homme s'empressa de se débarrasser d'une partie de ses papiers en les jetant à terre ; mais son gardien s'en aperçut et les recueillit avec soin, après quoi il conduisit son prisonnier dans la maison de Ch.-Emmanuel Cornu, conseiller municipal, où J.-Ant. Voirin, agent national de la commune, J.-Cl. Voirin et Cl.-F. Basnet, officiers municipaux, s'empressèrent de se rendre.

Le jeune voyageur paraissait avoir une trentaine d'années; et à sa physionomie douce, à son maintien modeste et recueilli, il était facile de le reconnaître pour un ecclésiastique. Il présenta aux municipaux un passe-port délivré, le 25 août précédent, au citoyen Adrien Pégeot, cultivateur et marchand de vin à Soye, par la municipalité de cette commune, et déclara qu'il était cet Adrien Pégeot. Les municipaux de Dûmes ayant procédé ensuite à l'examen des papiers ramassés par le patriote Capler, au moment de l'arrestation, il s'y trouva cinq pièces : deux passe-ports délivrés par les municipalités de Grand-Magny et de Fallon, dans la Haute-Saône, à des citoyens Mergey et Muratey, et trois lettres adressées à M. Niloé, à l'hôpital de Cressier, à M. Wirtz, concierge de l'hôtel de ville à Soleure, et au R. P. Coulot, gardien des Cordeîiers de la même ville. Ces trois lettres, à peu près identiques pour le fond et la forme, étaient, selon toute apparence, écrites par un prêtre qui venait de rentrer secrètement en France; elles contenaient, en termes à demi voilés, le tableau des dangers affreux qu'il avait éprouvés en route et de la situation déplorable où il avait retrouvé son pays. « Mon cher compatriote, écrivait-il au P. Coulot, j'ai rencontré, chemin faisant, des négociants français (lisez des prêtres) que leur honnêteté et mes propres affaires m'ont engagé à suivre par la voie la plus courte ; mais à mesure que

nous avancions sur les frontières, les routes devenaient plus difficiles, et ceux que nous rencontrions nous les représentaient même comme impraticables. Il nous semblait en effet que la mort ou du moins de grands périls se multipliaient sous nos pas. Il nous a fallu attendre deux jours sur la frontière avant de pouvoir passer le Doubs, parce qu*il était considérablement enflé . N'ayant pu trouver ni chevaux ni voitures, nous avons entrepris de passer la rivière, tout habillés et tout en sueur. J*ai failli deux ou trois fois boire un bon coup. Sans un de ces messieurs, aussi cbaritable que brave et honnête, qui s'est élancé au milieu des flots pour me retirer, je n'aurais pas la satisfaction de vous donner de mes nouvelles. Aprèscela, nous avons voyagé pendant quatre heures, en cet équipage. Nous grelottions de froid et ne trouvions point d'endroits pour y loger commodément.

» Au premier coup d'œil, rien ne parait moins libre que ce pays, qui fait tant d'effc)rts pour acquérir cette liberté dont nous jouissons si agréablement (en Suisse). On s'épie, on s'observe toujours, et le commerce n'est rien moins que libre, ce qui fera peut-être que mon séjour n'y sera pas long, à moins que le temps n'amène un changement dans les affaires. Cette malheureuse nation n'a absolument aucun culte, car les intrus, comme on les appelle, n'y font pas plus de fonctions que les anciens prêtres. On sonne cependant encore. En passant par un village, le jour de la Toussaint et de la décade, sur les dix heures du matin, m'étant informé de ce que l'on sonnait, on me dit que c'était pour imprimer le sceau républicain sur toutes les bêtes à cornes et autres. On s'attend à passer une saison encore plus rude que la précédente , à cause de la mauvaise récolte que l'on a faite. »

Les allures suspectes de cette correspondance, ce luxe de passe-ports non moins suspect, l'absence du sceau communal sur celui qui était délivré au nom d'Adrien Pégeot, la physionomie cléricale de l'étranger, et enfin certaines circonstances encore plus significatives, bien connues des municipaux deDurnes, les dé terminèrent à retenir ce jeune homme en arrestation jusqu'au lendemain matin, pour l'envoyer en-

suite SOUS bonne garde aux administrateurs du district d'Ornans.

Les municipaux de Dûmes ne s'étaient pas trompés ; la victime tombée entre leurs mains était vraiment un prêtre et un religieux, le bon et vénérable P. Elysée, de l'ordre de Saint-François. Né le 27 février 1761 , à Soye, dans le district de Baume, Adrien Pégeot s'était consacré à Dieu dès l'âge de dix-neuf ans chez les capucins. Il avait reçu Thabit, à Dole, le 19 mars 1780, et avait été ordonné prêtre le 12 mars 1785. Au moment de la suppression des corps religieux, il habitait le couvent de Saint-Amour; et son premier soin, en revenant à Besançon, le 20 novembre 1790, fut d'adresser au département une pétition touchante, où il exposait «qu'ayant passé jusque-là des jours heureux dans le saint état qu'il avait très librement embrassé, tout son désir était de continuer la vie commune dans une des maisons qui pourraient être conservées. » Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés, et il fut l'un des premiers membres de la nouvelle communauté formée dans la maison des minimes de Besançon, au printemps de 1791.

Au moment de la suppression de ce dernier asile et de la déportation générale des prêtres, il ne lui vint point à l'esprit de chercher son salut dans la fuite. Son ancien maître des novices, passant par Besançon pour se rendre en Suisse, lui proposa de l'accompagner. « Non, lui dit le P. Elysée, ma vie n'est pas si précieuse que je désire aller la mettre en sûreté à l'étranger. On m'égorgera ici si l'on veut, mais j'y resterai pour rendre quelques services aux fidèles.»

« Alors, dit M. de Chaffoy, commencèrent ses courses apostoliques. Ce bon religieux, par esprit d'humilité et d'obéissance, se choisit et se donna pour supérieur un autre religieux du même ordre, plus jeune que lui, et qui se dévouait aussi à rester en France. 11 ne faisait rien sans le consulter et sans sa permission; il lui obéissait comme il aurait obéi au général de l'ordre. Inconnu à Besançon et dans le voisinage de la ville, il pouvait plus facilement y séjourner. Pour voyager, entrer et sortir de la ville avec moins de danger, il se déguisait quelquefois en jardinier, d'autres fois en co-

quetier. En rentrant à Besançon, après quelques excursions au dehors, il paraissait sur le marché public, oii, sous prétexte de vendre quelques herbes potagères, il faisait connaître son arrivée aux personnes de confiance dont il était connu et qui le conduisaient dans les maisons de la ville où Ton désirait le secours de son ministère.

» Pendant ses courses apostoliques, il apprit que sa famille avait été entraînée dans le schisme par le prêtre constitutionnel qui se disait curé de la paroisse. II crut se devoir particulièrement au salut de ses parents ; deux fois il tenta de parvenir jusqu'à eux pour les éclairer, et deux fois il fut repoussé : le prêtre qui les avait séduits venait à bout de l'empêcher de les aborder. Il ne se rebuta pas néanmoins, et Dieu bénit sa persévérance : il fit un troisième voyage à Soye ; il vit ses parents et les ramena au sein de l'Eglise : son père était dangereusement malade ; il le confessa lui-même, et eut la consolation de le voir mourir en bon chrétien.

» Vers la fin d'octobre 1794, sachant que son ancien maître des novices rentrait en France avec d'autres prêtres qui venaient se dévouer à la bonne œuvre des missions, il se mit en marche pour aller au devant d'eux. » Les trois lettres saisies au moment de son arrestation, et qu'il s'était sans doute chargé de faire parvenir en Suisse, dénotent que la rencontre de ces généreux athlètes s'était déjà accomplie.

Quoi qu'il en soit, le P. Pégeot se trouvait depuis quelques jours dans les environs de Durnes, et la présence d'un prêtre proscrit commençait à y être soupçonnée par les jacobins. Pour s'emparer de sa personne, on eut recours à un odieux stratagème, plus d'une fois renouvelé à cette époque. Une femme feignit d'être dangereusement malade, on demanda instamment pour elle aux meilleurs catholiques du pays, les secours d'un prêtre insermenté ; et au moment où ce prêtre accourait pour remplir son ministère de charité auprès de la prétendue malade, il tomba dans l'embuscade organisée pour le saisir.

M"" la baronne Desbiez de Saint-Juan se trouvait alors

retirée avec son jeuae fijis dans cette commune, dont l'esprit général était excellent, et où elle avait acquis par s«s bienfaits une grande influence. Aussitôt qu'elle apprit Tairestation du prêtre, eUe alla se jeter aux pieds du munioipal Cornu, en le suppliant de laisser échapper son prisonnier. Ce pajsajQ» touché de compassion, se laissa fljéQbir ; mais pour mettre sa propre vie à couvert, il exigea que le jeund fils de M"' de Saint-Juan prit toute la responsabilité de cette entreprise si compromettante , en faisant observer qu'à raison de son âge, cet enfant pourrait seul espérer uue indulgence qui serait impitoyablement refusée à tout aatr^. Malgré les dangers auxquels cette condition exposait son fils unique, M*"' de Saint-Juan n'hésita pas ; le fils montra un courage digne de celui de sa mère, et un instant après il parvenait à se glisser sans être aperçu dans la chambre qui servait de prison au prêtre arrêté.

En ce moment, le prisonnier était occupé à consumer, à la flamme de la lampe, les hosties consacrées qu'il portait sur lui, et qu'il redoutait de voir tomber, d'un moment à l'autre, entre les mains des terroristes qui avaient oublié jusque-là de le fouiller. N'étant pas à jeun, il se trouvait malheureusement dans l'impossibilité de donner à ces hosties le dernier et inviolable tabernacle de sa poitrine.

L'enfant avait déjà servi plusieurs fois la messe du religieux ; il comprit la douloureuse opération à laquelle il se livrait et se mit à genoux à ses cAtés ; puis, quand les saintes espèces furent anéanties, il pressa le P. Elysée de s'échap«per par une fenêtre peu élevée qui donnait sur un verger. Alors commença un conflit sublime entre l'enfant qui voulait sauver le prêtre, et le prêtre qui ne voulait pas être sauvé au détriment de l'enfant. A la fin, le P. Elysée trancha cette lutte héroïque, en disant avec autorité : <( Noa, mon ami, il vaut mieux que je meure. Je suis prêt. Ta mère et toi seriez trop compromis ; notre hôte lui-même risqueraijt beaucoup ; mets-toi à genoux, je vais te bénir, et je me souviendrai de toi au ciel. » Un baiser silencieux fut toute la réponse de l'enfant, qui s'échappa par la fenêtre en sanglotant.

Le lendemain, Hippolyte Capler et un autre garde national de Darnes, nommé J.-Denis Cornu, amenèrent le prisonnier devant le district d'Ornans. Il fut interrogé par Boulet fils et répondit qu'il était âgé de trente-trois ans ; qu'il appartenait à une famille de cultivateurs et de négociants et n'avait point de demeure fixe ; que le lieu de sa dernière résidence était Besançon, où il avait passé trois ans dans l'ancien couvent des minimes ; qu'après la seconde dispersion des religieux, n'ayant pas prêté le serment imposé à ces derniers, il avait quitté la ville en s'abaudonnant à la Providence; et avait voyagé au hasard dans l'intérieur de la république, à la façon des apôtres, s'arrëtant chez ceux qui voulaient bien le recevoir, et enfin qu'au moment même où il venait d'être saisi, il cherchait encore à exercer son ministère dans les maisons où il pouvait être utile. 11 reconnut que toutes les pièces trouvées à ses pieds lui appartenaient, mais en ajoutant qu'il ne connaissait pas le contenu des trois lettres et ne voulait pas nommer la personne de qui il les tenait.

Le district l'ayant fait fouiller, à la suite de cet interrogatoire, on ne trouva sur lui qu'un crayon, un étui en bois de Sainte-Lucie, une paire de ciseaux, un mouchoir, un chapelet de coco et un portefeuille de carton couvert en soie rouge, destiné sans doute à recevoir habituellement les hosties, et contenant vingt Uvres en assignats. Le district décida que le prévenu serait écroué à la maison d'arrêt, et les pièces transmises au juge de paix , chargé de la première instruction judiciaire. Le même jour. Boulet père, juge de paix d'Omans, procéda i un nouvel interrogatoire. II demanda au prisonnier en vertu de quels pouvoirs il exerçait des fonctions que lui interdisaient les lois de la répnbtiqne. Le P. Elysée répondit qn*il tenait ses pouvoirs de M. de Durfort ; qu'ils lui avaient été continués par l'évêque de Lausanne, et qu'il croyait n'avoir jamais enfreint les lois de l'Etat, en ce qui concernait les intérêts temporels de la république. II avoua que son passe-port était faux ; mais fl refusa d'en faire connaître l'auteur, pour ne pas le compromettre.

A la suite de cet interrogatoire, le prisonnier fut renvoyé par-devant le juge Cl. -Et. Teste, directeur du jury d'accusation, qui, lui-même, le renvoya par-devant le tribunal criminel, et l'expédia par la gendarmerie à Besançon, le iO novembre.

Le district n'avait pas attendu tout ce temps pour annoncer au département une si bonne nouvelle. En lui en faisant part, le A novembre, il ajoutait : « Nous vous prions de nous faire passer une ordonnance de la somme de cent livres, pour récompense accordée par la loi en faveur du citoyen Hippolyte Capler, qui a arrêté ce monstre venu pour porter le poison et la division dans nos campagnes. Son nom est porté sur la liste des émigrés que vous avez arrêtée le 9 brumaire de Tan dernier. »

Pendant que le P. Elysée était détenu à Omans, on tenta encore une fois de le délivrer. Le district racontait ainsi cette tentative, dans une lettre adressée, le 9 novembre, à l'accusateur Rambour : « Pégeot doit partir par la correspondance de demain. Il y a tout lieu de croire que ce scélérat rôde depuis longtemps dans ce district, où il a fait bien du mal. Il serait à désirer, pour l'exemple, que ce monstre subisse la peine due à ses crimes dans le district où il a été arrêté et où il a exercé de grands ravages. Un particulier est venu, le 7 de ce mois, vers les sept heures du soir, nous demander la permission de souper avec ledit Pégeot. Cet individu était embarrassé et incertain dans les réponses qu'il nous a faites, et son passe-port ne nous ayant pas paru en forme, nous ne pouvions que le regarder comme très suspect. C'est pourquoi nous avons ordonné sa détention jusqu'à ce que nous eussions des renseignements sur sa conduite. Nous l'avions fait mettre dans la chambre de réclusion, dans le couvent des ci-devant UrsuHnes, afin qu'il ne communiquât pas avec le prêtre qu'il réclamait et qui est dans la maison d'arrêt. Mais ce particulier s'est évadé dans la nuit dernière, en sautant par les fenêtres. Il a laissé 390 livres 15 sous, trouvés sur lui. Il disait être Jac. Farey, commerçant en vins à Villers-la- Ville, dans le district de l.ure. B

390 CHAPITBB LXt

Le P. Elysée sortit de la maison de justice le 26 noyembre, pour comparaître devant le tribunal criminel, où Yioland était venu reprendre sa place. L'accusateur public ayant demandé à l'accusé s'il croyait pouvoir justifier de la prestation du serment prescrit aux religieux pensionnés, parla loi du i4 août 1792 , il répondit qu'il n'avait prêté ni ce serment ni aucun autre. Alors Rambour requit le tribunal de le condamner à mort en vertu de la loi du 30 vendémiaire ou 21 octobre 1793. Cette loi prononçait en effet la peine capitale contre tout ecclésiastique ou religieux qui, condamné à la déportation à la Guyane, pour n'avoir pas prêté serment, ne s'était pas présenté lui-même aux administrateurs pour se faire expédier à sa destination. On a vu que le P. Elysée, quoique n'ayant jamais mis le pied hors du territoire français, était inscrit depuis longtemps sur la liste des émigrés ; c'était un moyen supplémentaire de faire tomber sa tête; mais Rambour n'eut pas besoin d'y recourir, et les juges, opinant toujours révolutionnairement à haute voix, condamnèrent le P. Pégeot à avoir la tête tranchée dans les vingt-quatre heures , sur la place de la Loi à Besançon.

Selon l'usage, l'intervalle entre la sentence et son exécution ne fut que de quelques heures. Le P. Elysée, de retour dans son cachot, les mit à profit pour adresser quelques paroles d'adieu à ses meilleurs amis, a La Providence, leur écrivait- il, ayant décidé de mon sort, je m'y suis soumis et m'y soumets avec toute la résignation possible. Consolezvous dans le Seigneur , et consolez mes frères et sœurs en Jésus-Christ. Vous ne pouvez vous imaginer à qui je n'ai pas des obligations dans la ville et dans les campagnes. Je les remercie devant Dieu, dans le temps, et les remercierai également au pied du trône de la divine majesté , dans l'éternité, si j'ai le bonheur, comme je l'espère, de trouver miséricorde à son redoutable tribunal. Je renouvelle la demande que j'ai faite à X.... de recueillir le peu d'effets que j'ai dans différentes maisons et de les distribuer, soit aux pauvres personnes de ces maisons, si cela peut leur être agréable, soit à d'autres personnes pauvres. Je recommande mon pe*

HÀRTTBE DES PIlfiTBBS SOUS I.BS THBRHIDOEIBIIS. 331

tit frère à mon ami. La plus grande consolation que je puisse éprouver est celle de savoir que c'est comme prêtée que je meurs.... Fasse le Ciel que je trouve miséricorde au tribunal démon souverain juge !.... Je me souviendrai éternellement de vous et de tous ceux et celles qui ont des droits à mon souvenir. »

Le moment de Texécution étant arrivé, le bourreau trouva le P. Elysée récitant tranquillement les complies. Le bon religieux demanda si on ne lui laisserait pas le temps d'achever au moins cette partie de l'ofSce ; mais, obligé de partir, il alla la terminer sur Téchafaud. Etant déjà placé sur la bascule, et n'ayant plus de libre que la tète, il Tinclina de manière à en former le signe de la croix sur le peuple et à lui envoyer ainsi une suprême bénédiction, puis il reçut le coup fatal.

XI. Une dernière victime était destinée à l'échafaud de la Terreur; un dernier holocauste allait clore cette sanglante année 4794. Beaucoup de prêtres déportés gémissaient de l'inaction à laquelle les condamnait l'exil et soupiraient après le moment où il leur serait poiîsible de reprendre leur ministère apostolique. Lorsque la nouvelle de la chute de Robespierre arriva jusqu'à eux, ils crurent, comme la France et l'Europe entière, que le règne de la tyrannie et des bourreaux venait de finir , et plusieurs reprirent avec empressement le chemin de la France. On a vu , par les lettres saisies sur le P. Pégeot, quelle cruelle déception les attendait dans leur patrie, et au milieu de quels dangers ils parvinrent à y rentrer. Le bruit de leur retour, des sacrements qu'ils administraient à une population affamée de cette nourriture spirituelle, et des messes qu'ils célébraient clandestinement de tout côté, se répandit bientôt et exaspéra les jacobins, qui voyaient l'existence du culte de la Raison remise en question, au moment même où son triomphe semblait le plus assuré. Les lois thermidoriennes avaient institué de nouveaux comités révolutionnaires centraux dans chaque district. Celui d'Ornans, en particulier, s'émut vivement de la rentrée des prêtres et organisa contre eux une chasse en règle.

Informé, le 6 décembre, que pendant la nuit précédente

un prêtre s'était rendu à Bonnevaux, y avait célébré la messe, confessé, comiinmié et baptisé, ce comité envoya sur-le-champ deux de ses membres , Crétin , de Vuillafans , et F.-Jos.X. Ferniot , du Valdahon, avec la gendarmerie et une escouade de gardes nationaux d'Ornans, pour arrêter ce prêtre et ses complices. Les deux commissaires revinrent en effet le lendemain, amenant triomphalement à la fois Georges-ïgn. Belpoix , offlcier municipal de Bonnevaux, un étranger qu'ils avaient trouvé dans sa maison et qui avait avoué être prêtre , et enfin plusieurs objets ou ornements d'église propres à la célébration de la messe , saisis dans la môme maison. Ils écrouèrent d'abord à la maison d'arrêt les deux prisonniers ; et, en rendant compte ensuite au district de leur expédition, ils annoncèrent que s'ils n'avaient pas encore amené en prison la femme de Belpoix, Jeanne-Cl. Chapuis, c'était uniquement parce que J.-Cl. Belpoix, agent national de Bonnevaux, avait pris l'engagement de l'y amener lui-même le lendemain , ce qui eut lieu effectivement. Le 8 décembre, le comité renvoya à Bonnevaux deux commissaires, Ferniot et Perruche , pour procéder avec le juge de paix, Cl.-F. Grandjacquet, à la levée des scellés posés au domicile des prisonniers. Le surlendemain, les commissaires exposèrent que les papiers trouvés chez Belpoix se composaient en majeure partie des lettres écrites par ses fils, qui étaient à la défense de la patrie, et qu'ils n'y avaient découvert de suspect qu'un manuscrit de soixante-quatorze pages intitulé : Bref du pape aux cardinaux , archevêques j évéques, au clergé et au peuple de France, et un billet ainsi conçu : « Chère cousine, je vous ai donné ma confiance pour amener chez nous un prêtre pour confesser mon oncle, ainsi que le fils de Georges Belpoix. Vous savez comment j'ai dit qu'il sera en sécurité. Comme cela est très pressant pour le fils de Georges, vous aurez la bonté de faire vos diligences à ce sujet, et Dieu vous récompensera. A Dieu soyez- vous. — J.-Cl. Belpoix. »

Cette signature étant celle de l'agent national lui-même, le comité s'empressa de lancer un mandat d'amener contre lui. Le pieux agent comparut le i8 décembre; mais il

semble que déjà Tardeur du comité s'était affaissée sous le poids du remords. Car, après avoir interrogé le magistrat républicain, dont la complicité était si évidente , le comité déclara qu'il n'existait contre lui d'autre preuve que les allégations de son dénonciateur et un billet écrit et signé, à la vérité, par Tagent, mais sans date, de manière qu'il n'était pas possible de fixer l'époque où ce prévenu en avait fait usage. Le comité décida, en conséquence, que J.-Cl. Helpoix serait sans délai renvoyé en liberté. Moins cette décision pouvait faire d'honneur à la sagacité ou à la logique judiciaire du comité, plus on y voyait bril]jgr le retour de la conscience et le désir de l'expiation.

Le 14 décembre, le comité avait fait conduire par la gendarmerie, dans la maison de justice de Besançon, les époux Belpoix, leur hôte et plusieurs autres catholiques arrêtés comme complices des prêtres rentrés. Par un sentiment d'humilité et de tendre compassion pour ses parents, le prêtre prisonnier, tout en confessant sa qualité et son prétendu crime, avait, dans tous ses interrogatoires, refusé persévéramment de dévoiler le vrai nom de sa famille. Il consentait bien à mourir, et il prévoyait avec raison qu'il importait assez peu à la république de le tuer sous le nom de J.-P. Clément, qu'il s'était donné pour son procès, ou sous celui de J.-P. Cortot, qui était son véritable nom.

En effet, ce généreux confesseur n'était autre que le P. J.- P. Cortot, né à Cintrey, dans la Haute-Saône, le i8 mai 4752, et entré, en 1772, au couvent des Cordeliers de Besançon, où il avait fait profession. Envoyé en 1784 dans une maison de son ordre, à Montélimart, pour y professer la théologie, il y était resté jusqu'à la suppresion des corporations religieuses. De retour à Besançon en 1790, il fut du petit nombre des moines qui sollicitèrent les moyens de reprendre la vie conventuelle , et pendant seize mois il édifia par sa piété la belle et intéressante communauté formée dans la maison des Minimes de Besançon. Il y connut le P. Adrien Pégeot, et ces deux nobles âmes, destinées au martyre, s'y lièrent particulièrement.

«La loi de déportation étant arrivée, dit M. de Chaffoy,

le P. Cortot n^étant point fonctionnaire public, put s'y soustraire ; il resta donc en France pour s'y dévouer à secourir lés catholiques. Il aurait voulu pouvoir se multiplier pour répandre des secours, des consolations, des encouragements, partout où il y avait besoin, affliction ou danger. Ce ministère de zèle et de miséricorde ne pouvait rester longtemps ignoré; aussi, au mois de février i793, le P. Cortot reçut un mandat de déportation. Il alla se réfugier dans le canton de Soleure ; mais, bien qu'éloigné de corps de la France, son esprit y était resté : il n'était occupé que de la déplorable situation dans laquelle il avait laissé les catholiques, des dangers auxquels ils étaient eiposés, et de la privation si pénible qu'ils éprouvaient des secours de la religion; il ne pensait qu'à retourner vers eux, et toute son occupation était d'en chercher les moyens. Enfin, an mois d'octobre 1704, il apprit que plusieurs prêtres, résidant dans le canton de Fribourg et le comté de Neuchatel, se disposaient à faire le voyage qu'il désirait tant de faire lui-même; il se détermina sur-le-champ à venir les joindre. Il abandonna tous ses petits effets pour arriver à temps et entra heureusement en France. »

On a déjà vu , par les lettres saisies sur le P. Pégeot, à quelles fatigues et à quels dangers avait été exposée la pieuse caravane. Ces lettres même^ paraissent être celles que le P. Cortot adressait à ses amis de Soleure pour leur annoncer son arrivée en France. Les deux saints religieux avaient sans doute jugé, lors de leur première entrevue, que le P. Pégeot étant plus au courant des ressources du pays, ferait plus aisément parvenir ces lettres à leur adresse ; mais la trahison l'avait fait tomber le premier entre les mains des bourreaux.

A Besançon comme àOrnans, le P. Cortot refusa obstinément de déclarer son vrai nom , et comme il ne fut pas possible aux autorités de le découvrir , la personnalité du prévenu demeurait une énigme pour la justice. Mais un détail de si peu d'importance n'était pas de nature à arrêter le tribunal révolutionnaire du Doubs. L'accusé comparut donc devant ses juges, le 19 décembre, à quatre heures du soir.

L'accusateur Rambour profita de cette circonstance pour prononcer un discours philosophique destiné à rèchauffer le culte de la Raison et de l'Etre Suprême, qui était singulièrement en haisse.

« Citoyens président et juges, dit-il, je traduis par-àevant vous un prêtre séditieux qui, proscrit par nos lois, est venu prêcher dans nos campagnes la haine de la liberté et le retour des erreurs politiques et religieuses. Depuis quelque temps, les frontières de ce département sont souillées par la présence de ces prêtres émigrés et déportés que la misère vomit sur notre territoire et que l'ignorance y protège. C'est à Taîde des espérances ou des craintes chimériques dont ces charlatans ont toujours fait un trafic honteux pour l'humanité, qu'ils tentent de relever le despotisme sacerdotal. Les bdns habitants des campagnes, séduits par eux, oublient, en les écoutant, les bienfaits de la Kévolution qui les a élevés à la dignité d'hommes raisonnables. Voilà, citoyens, l'analyse des maux que nous font encore le fanatisme et la superstition. Dans cet état de crise, il faut que le zèle des citoyens éclatirés se ranime ; il faut que l'instruction déchire enfin le bandeau de l'erreur, que les esprits éclairés soient ramenés aux principes de la saine morale, et que Thahitant des campagnes dise bientôt : Tous les prêtres rrCont trompé; mais Dieu et mon cceur ne me tromperont jamais. Si les cultivateurs étaient pénétrés de cette vérité, nous n'aurions pas aujourd'hui à exercer un ministère redoutable ; et le prêtre traduit devant vous, confus de n'avoir rencontré que des hommes raisonnables, aurait abjuré sa détestable mission. Sans lui, un père de famille et son épouse n'auraient pas été traduits par-devant les tribunaux comme prévenus de lui avoir donné asile. Tant il est vrai que tous ces prêtres fugitifs et rebelles sont destinés à faire le malheur de ceux qu'ils approchent.

)) 'Celui que vous voyez a été arrêté dans le district d'Ornans, après avoir erré dans plusieurs communes de ce département. Déjà il résulte des interrogatoires qu'il a subis, qu'au mépris des lois il a exercé des fonctions qui lui étaient interdites ; il venait de les suspendre dans le moment où il a été arrêté. Jusqu'ici, ce prêtre , ci-devant attaché à un

ordre régulier, n'a pas voulu décliner son nom ; mais que nous importe son nom, si nous sommes d'ailleurs convaincus que Ton ne doit l'envisager que comme un infraoteur des lois et un'ennemi de la Révolution? Qu'il garde son secret. Quant à nous, organes impassibles de la loi, notre devoir est d'en procurer l'exécution prompte et entière, et d'atteindre les coupables jusque dans les derniers retranchements du crime. J'accuse donc J.-P. Clément, prêtre régulier, d'avoir enfreint la loi du 14 août 1792 et celle du 21 avril 4793, en ne prêtant pas le serment de liberté et d'égalité. Je l'accuse d'avoir demeuré sur le territoire de la république au mépris de la loi des ^9 et 30 vendémiaire, qui lui enjoignait de se présenter par-devant les corps administratifs pour se faire déporter. J'établis la preuve qu'il était sujet à la déportation , mais avant tout , je requiers qu'eu conformité de la loi desdits jours 29 et 30 vendémiaire , il soit procédé à l'interrogatoire de l'accusé. »

Le tribunal ayant fait droit aux réquisitions de l'accusateur public, le président interrogea l'accusé, qui répondit se nommer J.-P. Clément, être âgé de quarante ans, et prêtre régulier de l'ordre de Saint-François. Il ajouta qu'il ne voulait point déclarer d'où il était originaire ni de quelle maison religieuse il avait fait partie , son intention étant d'épargner à sa famille le désagrément d'apprendre son arrestation et les suites qu'elle pourrait avoir. Il avoua ensuite qu'il n'avait effectivement satisfait ni à la loi du 14 août 1792 ni à celle du 21 avril 1793; qu'il n'avait prêté aucun serment, qu'il s'était caché en France, qu'il en était peut-être même sorti ; qu'il avait continué à exercer secrètement les fonctions du culte catholique , et enfin qu'il ne s'était présenté à aucune administration pour se faire déporter.

Le tribunal, après avoir entendu de nouveau l'accusateur public sur les preuves qui constataient le délit imputé à J.- P. Clément, déclara ce dernier convaincu d'avoir été sujet à la déportation, le condamna en conséquence à la peine de mort, et ordonna qu'il serait décapité dans les vingt-quatre heures sur la place principale de Besançon.

Le P. Cortot se mit à genoux pour entendre la lecture

de ce jugement, et lorsqu'on lui eut dit de se relever, il répoudit : « La ^ràceque Dieu me fait est si grande, et je me reconnais si indigne du bonheur de mourir pour lui, que, mon cœur ne pouvant exprimer toute sa reconnaissance, mon corps y supplée par cette posture. »

Pendant le peu de temps qu'il passa dans les cachots de Besançon, ce saint religieux y resta en prières continuelles et presque toujours à genoux. Sa méditation, qui ne fut presque point interrompue, dura jusqu'au moment où il reçut le coup mortel. Dans le trajet delà prison jusqu'au lieu (lu supplice, ses yeux furent constamment tixés vers le ciel. 11 ne vit rien de tout ce qui l'entourait; son âme n'était plus sur la terre.

Eq ce moment, la hache du bourreau était déjà trop émoussée pour que Rambour, Nodier et leurs tristes collègues osassent lui livrer la tête des époux Belpoix. 11 était à craindre que l'opinion publique indignée ne fiuît par se soulever, en voyant couler le sang de ces généreux chrétiens, dont les fils affrontaient chaque jour la mort pour défendre la république. La loi de sang ne fut donc pas exécutée contre eux. Mais Rambour ne voulut pas que les fruits qu'il attendait de son discours et de ce nouvel assassinat juridique, pour le triomphe de la philosophie, fussent bornés à l'enceinte de la ville de Besançon. Il fil imprimer le jugement enrichi de son réquisitoire, et en adressa, le 7 janvier 1795, aux districts, des exemplaires destinés à être affichés dans toutes les communes du département. « Les circonstances, disait-il dans la lettre d'envoi, nous ont décidés à ordonner la publicité de ce jugement, comme une mesure utile à la république et à la compression du crime. Je t'invite à donner des ordres pour qu'ils soient distribués, lus et affichés le plus tôt possible dans les communes. »

Il restait à l'administration un dernier devoir à remplir, c'était de payer le prix du sang. Boulet fils, qui remplissait les fonctions d'agent national du district, à la place du vieux Bru tus, décédé subitement, écrivit au département, lô 26 décembre, de mandater en faveur de Laurent Belpoix, de Bonnevaux, la somme de cent Uvres qui lui était accordée

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