‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 35 sur 59 · VI · texte numérisé non relu

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a38 CHAPITRE LXI.

par la loi, pour avoir procuré l'arrestation du prêtre J.-P. Clément, mis à mort. Ce Laurent Belpoix qui, indépendamment de sa victime, n'avait rien épargné pour conduire à l'échafaud trois personnes de sa commune, de son nom et peut-être de sa famille, dut trouver que la vertu était bien peu récompensée ; car en ce moment cent livres en assignats ne valaient plus en réalité que vingt-huit livres : c'était à peine sept livres par tête.

Le P. Cortot fut le dernier prêtre immolé dans le Doubs à cette époque. La Terreur touchait à sa fin ; et plusieurs années devaient s'écouler avant que les tyrans du i8 fructidor fissent ruisseler de nouveau le sang des ministres de Jésus-Christ.

GUERRE AU CHRISTIANISME SOUS LES THERMIDORIENS. JUILLET 1794 — FÉYBIER 1795.

I. Le culte constitutionnel, ses ministres et ses adeptes, n'avaient pas plus de justice ou de pitié à attendre des thermidoriens que les catholiques ; l'œuvre de la destruction du christianisme prit même une nouvelle activité après la chute de Robespierre, dont le déisme spiritualiste n'était lui-même, aux yeux de la plupart des vainqueurs, qu'une nouvelle forme de fanatisme et de superstition. Non moins ennemis de la liberté de conscience que le dictateur déchu, les nouveaux madires de la France, recrutés parmi les débris de toutes les factions terroristes qu'il avait tour à tour décimées, se gardèrent bien de détruire le culte philosophique officiel inauguré par leur ennemi ; mais ils le dépouillèrent de son caractère métaphysique, pour en faire nne sorte de religion purement politique, qui se rapprochait davantage de l'ancien culte de la Raison.

Le 5 septembre, la Convention décréta que la cinquième sans-culottide^ dernierjourde la seconde année républicaine, qui touchait à sa fin, serait chômée dans toute la France et consacrée à une fête nationale, dans laquelle les citoyens de chaque commune se réuniraient pour resserrer entre eux les liens de la fraternité et célébrer les victoires de la république. Le comité d'instruction publique était chargé de pré: senter le plan de cette fête pour Paris. Sept jours après, l'Assemblée souveraine avait enfin trouvé l'objet nouveau à offrir à la vénération pubUque, à la place de l'Etre Suprême, et eUe le proclama en ces termes :

(( Loi qui détermine k mode de célébration du dernier jour

340 CHAPITRE LXIT.

des sans-culoitides à Paris. Le président de la Convention proclamera le premier article du décret du 2i brumaire qui accorde les honneurs du Panthéon à Jean-Paul Marat, Tami et le représentant du peuple, et le décret du 5 frimaire, qui ordonne que le même jour, le corps de Mirabeau en sera retiré. Le peuple et la Convention se rendront au lieu où est déposé le corps de Marat, pour le porter au Panthéon. Le Comité d'instruction publique est chargé d'ordonner les détails de la fête et d'en surveiller l'exécution. Son rapport sera imprimé et envoyé à tous les départements et à toutes les armées. »

Le 15 septembre, la Convention trouva une seconde divinité à installer dans ses temples. Sur le rapport de son comité d'instruction pubhque, elle décida que le deuxième décadi de vendémaire (41 octobre 4 794) , les cendres de Jean-Jacques Rousseau seraient transférées au Panthéon français, et qu'une commission serait chargée de l'exécution du plan de fêtes présenté à ce sujet par l'inépuisable Comité d'instruction publique. Tous les départements reçurent les instructions nécessaires pour la célébration de cette nouvelle solennité. Enûn, le !0 janvier 1795, la Convention rappela impérieusement à toutes les communes robhgalion de fêter, le 21 janvier, « l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français. »

Quant à la morale républicaine, en attendant d'en formuler la théorie, la Convention ne négligeait rien pour lui venir en aide dans la pratique. Laffecteur, médecin à Paris, inventeur du Rob anti-syphilitique, adressa une circulaire à tous les districts, pour les informer « que la Convention nationale venait, par décret du 21 brumaire, d'approuver authentiquement son zèle et les principes curatifs qu'il lui avait présentés en faveur des vénériens. » Il demandait, ea conséquence, à chaque district, de lui indiquer une personne de toute confiance, chez laquelle il pût établir un dépôt de son rob. « Dans un temps, ajoutait-il, où la bienfaisance et l'humanité viennent de recouvrer des droits trop longtemps violés, vous fournir les moyens de signaler cette heureuse époque, c'est être convaincu de l'empressement avec lequel

VOUS vous occuperez de l'objet de la présente. » Le district de Ponlarlier, s'associant à la sollicitude curative de la GonventioQ et à son décret médical, répondit, le 18 janvier, en désignant le citoyen Barrière aîné, pbarmacien, comme le plus digne de recevoir les confessions de la morale philosophique.

Dans les provinces, où Ton ne sait pas se débarrasser aussi vite qu'à Paris des enthousiasmes et des idoles de la veille, ce culte immonde et sanguinaire, au lieu de supplanter ceux de la Raison et de Y Etre suprême^ ne fil que s'y mêler en tiers, et l'on jugea que les religions réunies de Gbaumette, de Robespierre et de Talheu n'étaient pas de trop pour remplacer le christianisme. La municipalité de Be« sançou, en particulier, regrettait vivement l'exhibition des chars de forme antique et des déesses qui donnaient, l'hiver précédent, tant de charmes au culte de la Raison. Elle vota, en conséquence, le 12 septembre, une somme de 400 livres pour acheter une voiture destinée à servir de char de triomphe dans les fêtes publiques, et elle écrivit, le 19 septembre, à la citoyenne Bourriot cadette. Tune des plus charmantes recrues de la société patriotique du spectacle : « La commission a jeté les yeux sur toi, citoyenne, pour figurer à la fête qui doit être célébrée le cinquième jour des sans-culottides. Elle espère que tu voudras hien ne pas refuser de contribuer à son embellissement. »

II. Tous les stimulants n'étaient pas de trop, en effet, pour donner un peu de vie au culte décadaire, qui, malgré l'éloquence de ses apôtres, jointe à la pression administrative et révolutionnaire, était resté fort languissant, même à Besançon. Le 28 juillet, une fête funèbre y fut célébrée en rbonneur de Viala et Barra, deux jeunes garnements, prétendus martyrs de la liberté. Elle fut présidée par le proconsul Lejeune, embelhepar un discours de Charles Nodier, adolescent, et terminée par des danses. Le prêtre apostat Melchior Proudhon, membre du comité révolutionnaire, avait été désigné pour prêcher la décade du 6 septembre, mais sur ces entrefaites il fut destitué par les représentants thernûdoriens, et la municipalité arrêta « que> les éléments

342 CBÀPITRB LXII.

de la morale ne devant sortir que d'une bouche non suspecte, le comité d'instruction de la Société populaire serait invité à faire choix d'un autre orateur. » A la décade suivante^ Dutilleul fut désigné pour pérorer, et par un défi à la conscience publique, ce misérable fit l'éloge de la vertu. <( Mais, disait-il, ainsi que les prêtres de tous les cultes, pour peindre leurs dieux, méchants et cruels comme eux, trempaient leur pinceau dans leur cœur; de même les hommes de tous les siècles ont fait de la vertu un être équivoque et fanatique. Chez les Espagnols, il faut que la vertu soit vile, féroce, et ne se présente qu'accompagnée de poignards, de crucifix ou de scapulaires portés avec une orgueilleuse imbécillité. La vertu d'un Italien, d'un Anglais, d'un Allemand, la vertu d'un Français sous le régime passé, consistait à craindre la misère, le ridicule, Téchafaud et l'enfer, à voir Dieu dans le prêtre, dans ses actions, dans ses déportements même. Un républicain seul pourrait donner à la vertu son véritable caractère. Rien n'est vertueux s'il n'est utile. En effet, comment, par exemple, appellerai-je vertueux, ce monstre social que nous appelons célibataire, qui ne s'introduit dans les familles que pour y porter la corruption, le désordre, le déshonneur et le désespoir? Mais j'appellerai vertueux l'homme déUcat et sensible qui ne forma jamais le dessein criminel et téméraire de se révolter incessamment contre la plus nécessaire des institutions... Appellerai-je vertueux ce théologien farouche, ce casuiste atrabilaire...? Donnerai-je le nom de vertu à l'hypocrite manie d'aller aux pieds d'un crucifix méditer délicieusement la scélératesse et les crimes? Non ; mais j'appellerai vertueux l'être sensé qui, loin de prétendre tenter Dieu par des prières insipides et ridicules, me peint Dieu comme un bon père qui ne veut d'autres hommages de ses enfants que leurs sentiments mutuels de fraternité..., etc. »

Quelques années après, l'auteur de ce vertueux discours, cet apologiste du mariage obligatoire, était obligé de quitter Besançon, où. on l'accusait d'avoir introduit les mœurs de Sodome.

m. Les orateurs décadaires, émus de la stérilité de leurs

GDBRHB AU GHRISTIÂNISMIt SOUS LBS THBRMIDORIBNS. 343

prédications au cbef-Ueu même da département, se tournèrent du côté des campagnes, où ils espéraient, bien à tort, trouver une terre moins ingrate ; et le prospectus suivant fut adressé par les soins de Bourgeon, chef de l'un des bureaux du département, à toutes les communes : Souscription proposée pour une collection de discours

BÉGADAIRES, PROPRES A L*INSTRUGTION PUBLIQUE. Oti s'ùbonne

chez Briot, imprimeur, rue de la Liberté, a L'instruction est une dette que l'homme de génie a contractée envers ses «emblables. L'ignorance enfante le crime et la tyrannie; les hommes éclairés doivent réunir leurs efforts pour la combattre et dessiller les yeux des mortels qu'elle abuse encore. . . Les aristocrates, et surtout les prêtres, ont profité de l'ignorance qu'ils avaient enfantée et maintenue, pour entraver la marche du peuple et l'égarer, au point de lui faire regretter ses anciens fers. C'est aux soins assidus de la malveillance contre-révolutionnaire que l'on doit les malheurs ^usés, surtout dans nos campagnes, par le fanatisme et Tignorance des devoirs répubUcains. Les plus belles institutions sont négligées ; dans plusieurs communes môme on affecte de les violer. Les patriotes des campagnes s'occupent peu d'éclairer leurs concitoyens ; ceux qui en auraient la volonté manquent de moyens, de sorte qu'il n'existe rien qui puisse remplacer le vide causé par la chute des cérémonies antiques et des vieilles déclamations des charlatans. €es motifs ont décidé le comité d'instruction de la Société populaire à faire publier une collection d'écrits utiles à l'instruction du peuple. C'est aux Sociétés populaires, aux administrations, aux communes et à tous les patriotes, à seconder les vues de la Société populaire de Besançon, en se procurant le plus d'exemplaires possible de ces discours, pour les répandre dans les campagnes. Les patriotes pourront au moins faire lecture d'un discours, chaque décadi, à leurs concitoyens. L'abonnement pour cinq exemplaires et au-dessus sera de 3 livres 15 sous pour six mois. On sent que l'abonnement n'a été fixé à un prix aussi modique, que dans la persuasion où l'on est que le nombre des souscripteurs sera conséquent, et que les Sociétés populaires et

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les communes s'empresseront de demander un certain noni«bre d*exentplaires. Dans le cas contraire, cette spéculation dvique manquerait totalement, ou Ton serait forcé d'aug^menter le prix des abonnements. »

Cette spéculation civique écboua de la manière la plus humiliante, et la Vedette en fit l'aveu en ces termes, le 43 novembre : « Nous nous attendions à voir cette seus* cription intéressante remplie par le zèle des patriotes, et nous l'avions fixée à un prix si modique, qu'il était probable qu'il s'en répandrait un grand nombre d'exemplaires. Notre attente et celle de tous les patriotes a été trompée. Aucune autorité constituée, aucune Société populaire, excepté celles du Russey et de Clerval^ n'a fait passer aucune souscription. Le nombre des patriotes qui ont cherché à montrer qu'ils ne sont pas indifierents sur les écrits utiles, est tellement petit, qu'il n'y a pas eu soixante souscripteurs. En conséquence, nous sommes forcés de renoncer à notre projet, que personne n'a voulu seconder, et nous invitons ceux qui ont souscrit, à faire reprendre le montant de leur souscription. »

Une déroute si complète confirma la municipalité de Besançon dans la pensée qu'il fallait décidément à ses l'êtes un autre attrait que celui de l'éloquence des orateurs sansculottes ; et le 21 octobre, elle donna, sous la présidence du représentant Sevestre, une fête dont les courses et lesexer* cioes athlétiques renouvelés des Grecs firent les principaux frais. Les athlètes vainqueurs reçurent des couronnes, de la main du proconsul', et furent ensuite conduits au spectacle, «où une foule de citoyens, dit le greffier municipal, les accueillit par les cris de la satisfaction et du contente* ment. »

Cependant, en dépit de toutes ses vertus, de toutes ses déesses et de tous ses Hercules , le culte décadaire ou soidisant national ne parvenait pas plus às'accliraater à Besançon que dans le reste du département. La Vedette^ aux abois, s'en plaignit, le 28 novembre, dans cette amère proclamation :

GUERRE AD CHRISTIANISME SOUS LES THERMIDORIENS. 3i5

Au peuple^ sur les fêtes décadaires.

« On devait s'attendre naturellement que le peuple français, rendu a la liberté, s'empresserait d'abjurer tous les préjugés, que tous ceux qui se disent les amis de la liberté ne regarderaient plus qu'avec mépris les institutions anciennes de la monarchie et du fanatisme , et qu'ils consacreraient avec enthousiasme et reconnaissance les institutions régénératrices qui doivent illustrer la première répuWique du monde. Les amis du peuple et de la liberté ont été étrangement trompés dans leurs espérances, et dans ce moment^ ils ont à déplorer la fatalité qui rend le peuple indifférent sur les plus belles institutions politiques et morales, et cette insouciance générale sur tout ce qui est relatif à l'instruction et à la régénération des mœurs antiques. Quelle est donc, ô peuple, la cause du sommeil léthargique dans lequel tu semblés plongé? D'où te viennent ces funestes préventions contre tout ce qui t'est offert par les mains de la philosophie? Pourquoi cette opiniâtreté aveugle à maintenir les abus qui t'ont déshonoré, et à repousser les usages les plus simples, les plus utiles et les plus propres à te rappeler à ta véritable grandeur? L'établissement des fêtes publiques et des décades est une des institutions républicaines les plus dignes d'un grand peuple et les plus propres à immortaliser le génie des législateurs. Pourtant, jusqu'à ce jour, à peine avons nous vu quelques fêtes nationales célébrées d'une manière digne de la nation française. Il semble que tout se soit réuni pour les faire tomber ouïes rendre inutiles. Dans les campagnes, elles ont été nulles jusqu'à ce jour ; dans beaucoup de communes, on a affecté de redoubler d'attachement pour les usages superstitieux ; presque partout les hommes qui de* vraient consacrer leurs talents à l'instruction du peuple ont montré une coupable négligence, et la grande majorité des citoyens, par une indifférence que rien ne peut excuser, a paralysé l'énerj^ie des orateurs populaires et a rendu inutiles tous les efforts des législateurs et des patriotes.

» Dans la commune de Besançon, les patriotes ont toujours montré assez d'empressement à célébrer les grandes fêtes nationales ; les fêtes décadaires ont d'abord été médio-

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«rement fréquentées ; il y avait à espérer que peu à peu le nombre des assistants augmenterait ; mais presque tout i coup le temple consacré à l'Etre Suprême est devenu désert, et il continue à l'être, de manière à faire rougir les citoyens de leur indifférence et à décourager ceux qui aiment à travailler à l'instruction du peuple.

» Il est une classe de citoyens qui s'est constamment opposée à toutes les institutions républicaines ; cette classe est celle des ci-devant^ des aristocrates de tous les calibres et de toutes les couleurs, des prêtres^ des femmes fanatiques ou dévotes. La très grande majorité des ci-devant n'a jamais daigné assister aux fêtes décadaires ; tous ceux que l'opinion regardait comme opposés à la Révolution, ont montré le même éloignement. Les prêtres, que nous avons toujours regardés comme le fléau le plus dangereux que l'enfer ait vomi pour le malheur de l'espèce humaine^ se sont constamment occupés à rajuster ensemble les anneaux pourris des chaînes fanatiques qui retenaient les peuples dans l'ignorance. Pourtant nous devons convenir qu'à Besançon quelques-uns ont assistée toutes les fêtes décadaires et paraissent mériter qu'on ne leur donne plus le nom avilissant de prêtres. Les dévotes vraies ou simulées ont fait beaucoup de mal dans notre commune comme partout ailleurs. Un grand nombre ont été de véritables poisons moraux, qui ont circulé dans les familles pour y imprégner les cœurs des maximes sacerdotales, y faire des prosélytes à leurs chers prêtres^ et prêcher partout la rébellion.... Une certaine classe de filles de joie et quelques filles se disant honnêtes ont affecté scandaleusement de mettre leurs habits des dimanches et de se promener nonchalamment en bonne fortune dans les rues et hors de la commune, le tout pour chômer tel saint ou sainte qui figure dans leur calendrier pour avoir emporté (dit-on) jusqu'en paradis ce que la presque totalité d'entre elles n'a plus depuis longtemps. Enfin, il est telle mère de famille , telle petite fille entêtée de douze à quinze ans, telle jolie ouvrière faisant bien sa précieuse, qui se croiraient déshonorées si on les avait vues assister une fois seulement à la fête décadaire.

)> Ces causes de la chute des fêtes décadaires ne sont pas les seules que qous ayons remarquées. Pourquoi les instituteurs et les institutrices de cette commune ne s'empressentils pas d'amener leurs élèves au temple de TEtre Suprême les jours de décades ? Pourquoi un grand nombre d'entre eux donnent-ils à la jeunesse le mauvais exemple de n'y pas assister?.... Pourquoi tous les magistrats du peuple ne se font-ils pas un devoir rigoureux d'assister aux fêtes décadaires? Pourquoi les femmes, qui devraient toujours faire Tornement des cérémonies publiques, négligent-elles d'une manière aussi marquée d'assister aux fêtes décadaires? La manière dont se célèbrent ces fêtes présente le spectacle le plus afBigeant pour le philosophe et en même temps le plus honteux pour les citoyens d'une aussi grande commune. Si une demi-douzaine de sales capucins disaient des messes dans différentes maisons de cette commune, on y verrait chaque jour une affluence immense ; et il n'existe qu'un seul temple consacré par le patriotisme à l'Etre Suprême ; on ne s'y réunit qu'une fois chaque décade, et à peine y compte-t-on deux à trois cents assistants I.... Quoi donc I les fêtes consacrées à l'Etre Suprême , à la Liberté et à l'Ega* lité, aux Bienfaiteurs du monde , à l'Amitié, à la Vieillesse, au Malheur, ne seraient-elles pas aussi intéressantes que les cérémonies inventées par la bêtise, en l'honneur de saint Prothade, de saint Polycarpe, de saint Paphnuce? Une musique agréable , des chants civiques, plairaient- ils moins que le jargon gothique de nos grandes messes, de nos vêpres, et que le bourdonnement grossier de nos chantres et les cris glapissants de nos enfants de chœur ? La lecture des lois, un discours de morale, paraitraientils plus longs et plus ennuyeux que nos ci-devant sermons de l'Avent et du Carême ? Les usages civiques satisferaient-ils moins les ef^prits et les regards que l'office des morts et les rites du vendredi saint ou du mercredi des cendres? Enfin la voix des magistrats du peuple, des hommes éclairés investis de la confiance publique, doit-elle faire moins d'impression, produire moins d'effets, que le costume bizarre et les prônes de théologiens ignorants, échappés de dessous les ailes des hiboux crasseux

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d'un séminaire? Peuple, si tu veux sincèrement la république, bàte^oi d'embrasser les institutions qui doivent la consolider et la rendre florissante ; reprends tes fers, si tu veux conserver les erreurs et les abus de la monarchie ; crois que tes législateurs ne veulent que ta gloire et ta grandeur et que les institutions morales inventées par leur génie ne tendent qu'à assurer ta prospérité.... o

Il paraît que cet appel pressant, appuyé surtout de Tautorité menaçante du proconsul thermidorien, ranima, pour un instant, la piété décadaire; car on lit dans la Vedette du 6 décembre : « Notre article , et surtout l'approbation que lui a donnée le représentant du peuple Pelletier, ont produit un bon effet ; le temple de l'Etre Suprême était presque entièrement rempli, décadi dernier. » Mais ce ne fut qu'un feu de paille. Pour mettre un peu de variété dans les fêtes, et peut être aussi pour empêcher de regretter l'ancienne coutume des étrennes, le district décida que le décadi 30 décembre, le livre de la Bienfaisance na^tona/e serait lu, à dix heures du matin, dans le temple de la Raison, et que cette lecture serait suivie d'une distribution de secours, conformément à la loi. Les corps administratifs assistèrent avec poutpe à cette nouvelle cérémonie ; mais, selon toute apparence, ce fut encore au milieu de la solitude , car, le lendemain, un membre de la municipalité exposa à ses collègues «qu'il était important de donner aux fêtes décadaires toute la solennité dont elles étaient susceptibles ; que le concours des citoyens en faisait le plus bel ornement, mais que la rigueur de la saison et le local très froid empêchaient les citoyens de céder à l'empressement qu'ils mettraient à s'y réunir. » La muuicipahté décida, en conséquence , que le district serait invité i consacrer aux cérémonies décadaires la grande salle du collège^ dite des Artisam Mais le district répondit qu'il lui était impossible d'y transporter ce culte si ambulatoire, parce que la salle demandée était remplie de piques^ dont le transport était presque impraticable et deviendrait dispendieux pour la république. Le nouveau culte se vit donc condamné à célébrer encore sous les voiïtes glaciales de la chapelle du collège la fête du 21 janvier. Cette fête fut annoncée la veille,

par Vavis suivant : « Les autorités constituées se réuniront demain, à dix heures du matin, dans le temple de la Raison, pour célébrer avec le peuple l'anniversaire de la mort du tyran. C'est un jour de fête et de repos pour la république. Tous les citoyens sont invités à s'abstenir de tout travail extérieur » Pelletier et Calés présidèrent cette Oilieuse solennité. Couchery y présenta le tableau comparatif (I des crimes de Capet et du tyran Robespierre, » et la fête se termina par un spectacle. Les assistants rapportèrent de la pré«lication sans-culotte une telle impression de froid, que la nuiniripalité crut devoir se remettre sur-le-champ à la recherche d*un local pins chaud, et le 28 janvier, elle décida que les fêtes décadaires se célébreraient désormais, pendant rhi\er, dans la grande salle des audiences du parlement.

V. On a déjà vu , par les plaintes des jacobins de Besançon, que les petites villes et les campagnes du Doubs n'offraient aucun espoir de succès au nouveau culte. Cependant les autorités n'y épargnaient ni démarches ni efforts. Le représentant Lejeune écrivait, le 30 juillet, à l'agent national du district de Baume : « Ne cesse pas d'avoir l'œil ouvert sur ceux qui tenteraient d'altérer et d'affaiblir l'opinion pu- . blique, et continue de provoquer contre eux les mesures de sûreté générale Provoque aussi la nomination de quelques hommes sages et éclairés, pour répandre, chaque jour, dans les cantons de ton territoire , les lumières de la vérité, et pour apprendre aux bons habitants des campagnes la pratic|ue des vertus républicaines et comment l'homme libre doit adorer l'Etre Suprême. »

Après le rappel du lieutenant de Robespierre, le comité révolutionnaire central et régénéré de Baume travailla de son mieux à entretenir le culte décadaire ; mais, à l'exception de ses membres, qui s'y montraient fort assidus, il ne lui conquit guère de fidèles.

Le 20 janvier i795, on voit le district d'Ornans déhbérer avec onction a de s'assembler le lendemain, à l'heure ordinaire, pour aller en corps au temple de la Raison, assister au discours qui doit y être prononcé au sujet de la fête du jour, et deférier le reste de la journée, pour pouvoir seli-

Trer honnêtement et décemment à la joie que doit inspirer une si grande fête, dont le sujet rappelle l'agréable délivrance des Français de la tyrannie des rois. » Quelle agréable délivrance et quel agréable style 1

Mais ce fut surtout dans les districts de Pontarlier et de Saint-Hippolyte que la propagande philosophique déploya toute son activité. La municipalité de Pontarlier écrivait au district, le 29 juillet : « Nous nous sommes occupés d'un plan pour la célébration des jours de décade. Comme vous vous faites un devoir d'assister à cette cérémonie, vous avez dû remarquer les nouvelles dispositions que nous avons jugées convenables pour solenniser ces fêtes avec plus d'éclat, et faire oublier, par un cérémonial sage et décent, les jours cidevant établis pour honorer l'EtreSuprême.» La municipalité eut beau faire ; non-seulement la population ne se laissa pas tenter par l'éclat de ce cérémonial « sage et décent, » mais elle s'obstina même à ne pas chômer les jours de décade. L'agent national de la commune exposa avec tristesse, dans la séance municipale du 20 novembre, que l'invitation faite aux citoyens de cesser leurs travaux et de fermer leur» boutiques, les jours consacrés au culte national , n'avait obtenu aucun succès, et il demanda que cette invitation leur fût réitérée, ce qui eut lieu sans plus de résultat.

Les mêmes répulsions se manifestaient d'une manière encore plus vive dans les campagnes du même district. Le 7 septembre, le directoire gourmandait en ces termes amers les officiers municipaux des Grangettes : « On vient de nous faire des rapports qui ne font pas l'éloge de l'esprit public et du patriotisme qui vous anime. On ne fête point les jours de décade ; on suit au contraire les anciens préjugés, en faisant les ci-devant dimanches, jours auxquels on fait des rassemblements considérables dans le temple. » Vaines remontrances; le 44 décembre suivant, Labet, agent national de cette commune, écrivait encore au comité révolutionnaire du district : « Il semble qu'on ait ici un plus grand plaisir de travailler les jours de décade que les autres jours ; et pour les dimanches et ci-devant fêtes, plus d'obstination pour les chômer. On fuit même la publication des lois. Dans la

commission que je viens de remplir dans le canton de TAbergement, j'ai vu d'anciens maîtres d'école qui propagent le fanatisme sur la jeunesse et cela publiquement; dans d'autres, on laisse la jeunesse dans l'ignorance. » Brenier, agent national de l'Abergement, écrivait, de son côté, \% 3 novembre : « 11 y a tout au plus une vingtaine d'individus de la commune, de tout âge et de tout sexe^ à l'assemblée décadaire, quoique bien convoquée en règle par un coup de cloche et par le son de la caisse. » Il écrivait de nouveau, le 13 décembre : « On voit peu de monde aux assemblées décadaires et peu d'enfants dans les écoles, parce que nous défendons d'y enseigner le catéchisme et les prières qui fanatiseraient les enfants. On a vu encore augmenter cette froideur et ce dégoût depuis la suppression de la caste sacerdotale et le dépouillement des églises. » André Toumier, agent national de Frasne, écrivait de même, le 20 décem* bre : a Toutes les décades, je fais avertir avec la caisse et un coup de cloche, qu'on va publier les lois au temple de la Raison. Cependant il n'y vient presque que le conseil général delà commune. »

Les plaintes allaient ss^ns cesse en augmentant. Boiston, agent national de Jougne, mandait, le 19 janvier 1795 : <( Je vois ave^ douleur que les décades ne sont point célébrées dans cejlte commune et que le fanatisme y est aussi invétéré que jamais. La lecture et la publication des lois se font sans auditeurs, ce qui annonce un refroidissement de patriotisme funeste à la chose publique^ provenant absolument des détestables préjugés retigieux. La Société popu* laire ne tient plus ses séances. Enfin l'esprit public est aussi glacé que la saison. » Le 1^^ janvier, P.-C. Guidevaux, agent national à Bulle, écrivait au district : « Le dernier décadi, à la publication des lois, il n'y avait aucun assistant que le citoyen maire et moi. Je désirerais que l'on prenne des moyens pour qu'à l'avenir les fêtes soient célébrées avec plus de solennité. » P.-J. Simon, agent de la Cbapelled'Huin, encore plus désespéré, écrivait, le 30 décembre : « 11 m'est difficile d'apprendre quelque chose malgré ma surveillance, parce que tous se défient de moi. On ne peut

plus distinguer les fanatiques, parce que tout est égal à présent. L'on n'ouvre plus la ci-devant église que les jours de décade pour faire la lecture des lois, où très peu assistent, même du conseil général. Il est rare d'y en voir, et pas un ne veut se charger de faire la lecture ; je m'y trouve souvent seul. Le grand nombre de nos offlciers municipaux ne veulent plus assister aux assemblées. Je ne puis plus y tenir. »

« J'ai beau, écrivait de son côté Crétin, agent de Bannans, annoncer aux citoyens et aux citoyennes les assemblées décadaires par le son de la caisse et même par un coup de cloche. Le plus que nous sommes, c'est environ une vingtaine. Vous pouvez juger combien il y a de bons républicains dans notre commune. »

A Morteau même, la débandade était complète. Roussel, agent national, mandait, le 28 janvier, au comité révolutionnaire central : « Il n'y a pas assisté du monde comme on était dans le cas de l'espérer, pour la célébration de l'anniversaire de la juste punition. La plupart ont été retenus par les deux espèces de fanatisme qu on voit avec peine subsister dans ce canton. Je dis deux espèces, car il y a toujours l'ancien, à cause des prêtres émigrés et déportés, et qu'il en est un autre, à cause des prêtres assermentés et renvoyés, qui n'est pas moins opiniâtre que le premier. On voit très peu de personnes fréquenter nos assemblées décadaires, quoiqu'on fasse des invitations générales et particulières ; il y en a tout au plus une soixantaine, et toujours les mêmes. »

A Jougne, où le sans-culottisme était naguère souverain, la désertion allait toujours croissant; F.-Jos. Boiston écrivait avec un redoublement de colère, le 9 février : « L'esprit public est toujours le même. Les fêtes du culte catholique sont toujours chômées et les décadaires oubliées. Peu de citoyens assistent à la publication des lois. Ce mépris pour les décades provient de ce que 1 on a enlevé tous les signes superstitieux dans les différents temples, et que le peuple n'a plus de momies devant ses yeux pour nourrir son imagination fanatique. Quand on voyait encore des morceaux de bois croisés, des bamboches en pierre, cuivre, bois ou

GUERRE AU CHRISTUN1811E 80DS LES THBEMIDORlBlfS. 353

autres matières, dans les ci-devant églises, il célébrait mieux les décades, parce qu'il les considérait comme fêtes civiles ordonnées par la loi et n'ayant rien de contraire à son culte. Mais dès l'instant que toutes ces idoles ont été enlevées, il a cru voir dans cette suppression et dans les fêtes décadaires^ la destruction totale de ses dimanches et de ses préjugés. Dès lors il s'est obstiné plus que jamais à les célébrer et à oublier les décades. Je ne prétends pas blâmer l'enlèvement de tous ces hochets du fanatisme, car j'ai toujours cru que le culte catholique, qui avilit Tbomme, était incompatible avec un gouvernement philosophique et démocratique. Le temps et l'instruction anéantiront ce fléau pubUc. ))

Le district, recevant de tous côtés des rapports verbaux de la même nature, et ne sachant comment vaincre une répulsion si persistante, écrivait, dès le 25 octobre, aux représentants en mission : « L'administration a fait en vain plusieurs circulaires pour éclairer le peuple sur les pièges qu'on lui tendait, sur les dangers de se livrer à l'hypocrisie des prêtres ; il est donc nécessaire de prendre des précautions à cet égard, elles sont des plus urgentes. Un moyen serait d'obliger le peuple à assister au sermon de morale, chaque jour de décade, et d'infliger des peines à ceux qui refuseront d'y assister. » Voilà comment les révolutionnaires respectaient le peuple et la liberté de conscience. Et ils osaient parler de la tyrannie religieuse de l'ancien régime ; comme si jamais, sous ce régime, on les avait contraints d'aller à la messe ou au sermon.

VI. Les habitants du district de Saint-Hippolyte se montrant particuUèrement réfractaires au philosophisme, on eut recours à des missions spéciales pour former l'esprit public dans cette contrée. Bourgeon, commis du département, l'un des plus verbeux orateurs du club et du temple décadaire de Besançon, y avait été envoyé par le proconsul Lejeune, après plusieurs autres, et avait établi son centre d'action au club de Saint-Hippolyte, qui se tenait dans l'église des ursulines. Là, du moins, il avait obtenu un succès complet. Dans la séance du 30 juillet, un membre de ce club demanda que la municipalité fût invitée à envoyer à la Convention

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une adresse « pour lui annoncer que, le décadi précédent, la commune avait fait hommage de tous ses préjugés superstitieux et mensongers au seul culte de la Raison, et qu'elle faisait profession de reconnaître l'Etre Suprême et l'immortalité de l'âme. » Bourgeon demanda que la Société fît ellemême une adresse spéciale « pour témoigner qu'elle était entièrement dépouillée de ses anciens préjugés sur les superstitions du culte, dans lesquelles elle avait vécu aveuglément, et qu'elle avait embrassé avec enthousiasme le culte de la Raison. » Bourgeon ajouta que cette adresse devait être signée par tous les membres, imprimée et envoyée à tous les clubs du département, ainsi qu'à toutes les municipalités du district. Cette motion fut adoptée à l'unanimité , la rédaction de l'adresse fut confiée à Cl.-Jos. Mercier et à F.-X. Vallat. Bourgeon déclara ensuite « qu'il avait été édifié de voir l'énergie et l'activité avec lesquelles la commune de Doubs-Marat s'était dépouillée des marques extérieures d'un culte superstitieux et fanatique; mais qu'il était surpris de voir si peu de monde assister aux exercices qui se faisaient au temple de la Raison, les jours de décade, ainsi qu'aux séances de la Société populaire. » il conclut en demandant que le comité de correspondance fût chargé de rédiger surle-champ une adresse au peuple, pour lui faire connaître qu'il était de la plus grande importance qu il assistât à ces exercices, tant pour son intérêt particulier, que pour l'intérêt public, auquel il se devait tout entier. Cette motion fut encore adoptée par acclamation. L'appel du club ayant eu peu de succès, un membre demanda, le 47 août, qu'il fût défendu aux habitants de jouer au billard, les jours de décade, pendant le discours. L'assemblée applaudit, et décida que tons les jeux de billard, ainsi que les auberges, seraient fermés, depuis dix heures jusqu'à midi, tous les décadis.

Bourgeon ayant été rappelé à Besançon, au niilîeu de ses opérations apostohques, le conseil général du district déclara solennellement, le 8 septembre, « que dans ses travaux à Doubs-Marat, il s'était acquis l'estime et l'entière confiance des administrateurs; qu'il avait montré, par sa conduite édifiante, les plus merveilleux effets d'un civisme sanstache^

soit en propageant l'esprit public dans les cantons, au milieu des Sociétés populaires et des assemblées du peuple, soit en indiquant les moyens de résister avec succès aux ennemis de l'intérieur, et qu'il serait invité à continuer ses travaux jusqu'aux sans-culottides prochaines, w Bourgeon ne quitta pas Doubs-Marat sans avoir pourvu, de concert avec les jacobins, au service du culte décadaire. Le club nomma, le 7 septembre, une commission de trois membres, Violand, Receveur et Mercier, pour diriger les fôtes des sans-culottides. Il décida que les membres de toutes les administrations seraient tenus d'y assister, revêtus de leurs marques distinctives, et il choisit, pour chacun des jours de fête, les orateurs chargés de prêcher dans le temple de la Raison. Magnin-Tochot fut désigné pour le décadi suivant ; le juge Mercier, pour la première sans-culottide ; Faivre, membre du district, pour la seconde ; le juge Receveur, pour la troisième ; Violand, pour la quatrième ; Delfils, pour la cinquième , et Crétin, pour la première décade de la nouvelle année.

Mais les clubistes avaient beau multiplier les orateurs et fermer les auberges ; tout demeura inutile. Le 8 novembre, le proconsul Pelletier, venu à Saint-Hippolyte pour épurer les autorités et le club, assistant à la première séance de la Société soi-disant régénérée, refusa d'occuper le fauteuil de la présidence, parce qu'il voulait, dit il, s'entretenir avec ses frères, de différents objets propres à les éclairer et à les instruire. « Il commence alors, ajoute le secrétaire du club, un discours très énergique relativement à l'institution des fêtes décadaires. Il fait sentir l'utilité de célébrer ces fêtes et demande que la Société délibère qu'elle se transportera en masse, les jours de décade, au temple de la Raison, pour y entendre la lecture des lois. — Applaudissements de toutes parts. — II demande encore que les autorités s'y transportent en costume. — Nouveaux applaudissements. — Il dit ensuite que c'est au temple de la Raison que le peuple apprendra ses devoirs , se ralliera à la fraternité et ouvrira enfin les yeux à la vérité. Le citoyen Gallet dit qu'il existe encore des signes extérieurs du culte dans ce district ; que.

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venant de Baume, il a encore vu des croix ; il demande qu'on prenne sur-le-champ des mesures pour enlever ces restes de fanatisme. Le représentant dit qu'il aime à croire que les signes extérieurs de ce district seraient tous enlevés si des prêtres scélérats n'entretenaient pas leur venin meurtrier dans l'esprit d'une partie de nos bons cultivateurs. — Applaudissements. — Un membre dit qju'il faudrait inviter le représentant à faire une proclamation au peuple de ce district, par laquelle il lui ferait sentir l'urgence d'enlever ces restes de fanatisme. — Adopté. — Le représentant dit qu'il défère à l'invitation de la Société et qu'il fera lui-même uue proclamation pour achever l'enlèvement des croix. — Nouveaux applaudissements. — U dit ensuite qu'on doit inviter les mères de famille à se transporter avec leurs enfants, les jours décadaires, au temple de la Raison, et qu'on devrait désigner une heure commode, pour que les citoyennes y puissent assister exactement. La Société a fixé l'heure de trois. » Ces clubistes complaisants terminèrent leur séance en votant avec la même unanimité une adresse à la Convention, pour la féliciter du décret réactionnaire qui venait d'interdire toute affiliation entre les clubs.

Les campagnes n'étaient pas moins travaillées que le cheflieu du district. Elles avaient aussi leurs missionnaires, sans compter ceux que le club de Besançon leur envoyait^ comme Trinque, Ratle, Huguet et Reverchon. Le 30 juillet, Prat et Violand, membres du district, réunirent le conseil général de Maiche, et Violand exposa « qu'ils avaient été, son collègue et lui, nommés commissaires par Lejeune, à l'effet d'éclairer les citoyens des cantons de Maîche, du Russey et d'Indevil- 1ers, et de prendre, contre la propagation de la superstition qui avait abruti jusqu'alors les habitants des campagnes, les mesures propres à déjouer tous les projets liberticides et sanguinaires provoqués par les prêtres depuis le commencement de la Révolution, et d'éviter que ce district devînt la victime des erreurs et des opinions religieuses, comme il l'avait été dans le courant de septembre 1793. » « Après avoir tracé les maux que le fanatisme entraine après lui, continue le secrétaire municipal; après avoir fait sentir les dangers

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auxquels seraient livrés les habitants de ce district, s'ils s'abandonnaient aux impulsions mensongères de ces ennemis de tout ordre social ; après avoir fait le tableau des malheurs incalculables qui frappent plusieurs familles qui ont écouté ces perturbateurs intéressés ; après avoir développé d une manière claire et sensible que l'on doit non-seulement se défendre du prestige du sacerdoce, mais encore descendre dans le fond de son cœur, pour n*y entendre que les cris de la raison si longtemps obscurcie et les mouvements d'un cœur dirigé par l'amour de la patrie et le pressant désir d'éteindre toutes les haines et toutes les divisions que l'intolérance et une fausse doctrine entraînent toujours avec elles ; qu'il sufflsait d'ouvrir les yeux à la vérité pour demeurer convaincu que des hommes qui se disaient les moniteurs du genre humain , les régulateurs de la conduite de leurs concitoyens, n'étaient cependant que des hommes intéressés, des suppôts du despotisme, des destructeurs de la saine morale et des droits imprescriptibles et sacrés de l'homme ; après avoir enfin établi qu'il ne pouvait exister de médiateur entre l'Etre Suprême et la créature ; que les principes de moralité gravés dans tous les cœurs sont aussi anciens que les hommes ; que l'ordre social, l'amour de la justice, sont les seules vertus que tout républicain doit pratiquer pour rendre hommage à l'Etre Suprême ; que la vraie religion est fondée et ne peut exister que dans cette maxime qui dérive d'un principe naturel et senti de tout le monde : Adore Dieu, sois juste et ckMs ta patrie ; que toute autre doctrine, enchevêtrée de dogmes incroyables, n'avait été jusqu'ici présentée à la crédulité des peuples que pour leur faire perdre de vue l'usage de leur raison, que pour les rendre soumis à la voix de l'imposture, et, par conséquent, les plonger dans l'esclavage ; que tout cet échafaudage sacerdotal sous lequel nous avons été plongés pendant tant de siècles, n'avait été imaginé que pour s'emparer de nos biens , sous le nom d'offrandes, de legs pieux, d'oblations, de dîmes, de casuel, etc. ; les deux administrateurs nous ont requis de propager les principes de la raison dans toutes les communes du canton, et, à cet effet , d'inviter la Société

populaire à envoyer, chaque décade , quelques-uns de ses membres, d'un patriotisme bien prononcé, qui éclaireront rhonnète citoyen dont la raison est malheureusement obscurcie par des opinions enfantées dans le déhre d'une imagination égarée et timorée. 2' Ils ont ensuite requis toutes les municipalités du canton d'enjoindre à leurs citoyens de se réunir toutes les décades au temple de la Raison, pour y rendre hommage à TEtre Suprême et entendre les instructions morales qui seront faites par les membres des Sociétés populaires de Maiche et de Damprichard, députés à cet effet par ces Sociétés , qui se concerteront pour la division à faire entre elles des communes que chaque société aura pour cette honorable mission ; les commissaires déclarant que les citoyens qui n'assisteraient pas aux instructions seront regardés comme suspects et traités comme tels, s'ils n'ont pas d'excuses légitimes. Certifié conforme : — Ducreux, agent national, Jos. Bouhélier, officier municipal. » Le lendemain y les deux commissaires se rendirent au Russey et y laissèrent les mêmes réquisitions à la municipalité, représentée par Ch. Renaud, agent national, F.-X. Cheval et J.-P. Joly, officiers municipaux. Le même jour, ils convoquèrent au Russey, en réunion extraordinaire, les clubistes du Heu et ceux du Luhier. Le frère Belin, du Barbouxy présida la séance, assisté du frère Besançon, a Après avoir donné lecture de la lettre de Lejeune, dit le secrétaire, Violand a fait un discours énergique et plein de feu^ et il a élevé l'âme et le courage des assistants à la hauteur nécessaire dans les circonstances, ce qui a été prouvé par les plus vifs applaudissements. 11 a ensuite proposé de faire nommer par la Société , des commissaires qui se transporteront chaque décadi, dans chacune des communes du canton, pour y faire des instructions familières contre le fanatisme, et développer les vrais principes de la morale, qui sont les mêmes dans toutes les religions du monde et qui se réduisent aux préceptes de la droite raison, gravés dans les cœurs de tous les hommes par l'Etre Suprême, auteur de la nature , par lesquels nous sentons ce qui est bien et ce qui est mal. Cette motion a été adoptée à l'unanimité. Sur l'observation

de plusieurs frères, il a été arrêté que les communes du Luhier, Montbéliardot, Laval, Plaimbois-du-Miroir, Mont-de- Laval, du Bélieu et de la Bosse, seront provisoirement attribuées à la Société populaire du Luhier, et les autres communes du canton resteront à celle du Russey. L'agent national du district (Yioland) a exhorté ensuite les commissaires qui seront nommés, à user, dans leurs discours^ de la prudence, de la circonspection et de la douceur nécessaires dans les circonstances^ pour détruire insensiblement les préjugés et ne point effrayer les timides habitants. Il a fait, à cette occasion, un discofrs qui a été généralement applaudi. Le président a invité tous les frères à se faire inscrire pour remplir successivement les augustes fonctions attribuées aux commissaires, et a proposé pour premiers commissaires de la Société, les frères Parent, Renaud , de la Gombe-au- Rang, Emonin, Richard , Vistaud y Besançon , et s'est offert lui-même, lesquels ont été agréés par l'assemblée. Sur l'observation du frère Renaud , agent national du Russey, il a été arrêté que les discours seront soumis à la censure de la Société avant d'être débités. »

Le 3 août, le club de Damprichard nomma pour ses commissaires apostoliques les frères P.-Jos. Courvoisier, des Plains, Clémence, médecin aux Essarts-Cuenot, Parent, de Belfay, Graizely, de la Chaux de Damprichard, et Pigot, de Ferrière. Il n'est resté aucune trace de l'organisation de cette propagande dans le canton d'Indevillers.

Mais> en dépit des moyens de coercition employés pour leur procurer des auditeurs, ces missionnaires ruraux avaient encore moins de succès que ceux de la ville. J. BuUet, agent national du Bélieu^ mandait, le i8 août, au district : « Un membre de la Société populaire du Luhier est venu prêcher la morale, pour la première fois^ le jour de la décade. Après avoir averti tous les individus de notre commune au son du tambour et de la cloche, il s'y en est trouvé seulement dix-huit. » De son côté, l'agent national de Pont-de-Roide écrivait avec indignation, le 20 décembre, que huit habitants seulement, dans ce chef-lieu de canton, assistaient aux assemblées décadaires. Le 18 janvier 1795, le comité révolu-

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tiouaaire central écrivait aux municipalités de Plaimboisdu-Miroir et des Fontenelles : « C'est avec autant de douleur que de surprise que nous venons d'être informés que les assemblées qui doivent être annoncées, pour la promulgation des lois dans votre commune, se trouvent désertes, notamment par les municipaux. Comment! vous, magistrats du peuple, vous ne paraissez pas à ces assemblées, que vous devez présider ! D'où vient donc cette indolence et cette tiédeur, ou plutôt ce mépris, fils de l'aristocratie ou du fanatisme? Serie^vous entachés de cette lèpre incurable? Oubliez -vous que la république a proscrit de son sein et que ses lois ont frappé de coups mortels ceux qui en sont infectés ? Vous manquez par là au devoir le plus sacré, qui est l'instruction et le bon exemple. Rendez-vous aux douces invitations que vous fait ici le comité, pour éviter la sévérité des peines que la loi lui prescrit de vous faire subir. »

N'osant pas encore amener par force les gens aux cérémonies philosophiques de la décade, comme le proposait le district de Pontarlier, on s'en dédommageait en les forçant au moins à interrompre leurs travaux ces jours-là. La municipalité du Bélieu l'annonçait ainsi, le 28 aoAt, au district : « Nous avons pris un arrêté par lequel nous avons très expressément défendu à tous les habitants de faire aucun travail, les fêtes décadaires, en vertu du décret de la Convention qui a institué ces fêtes ; excepté cependant de ramasser les fruits en danger de se perdre, après nous en avoir préalablement demandé permission. Nous leur avons enjoint de célébrer lesdites fêtes, sous peine d'être dénoncés aux autorités compétentes ; nous avons intimé aux gardes champêtres l'ordre de les surveiller et de nous faire rapport de ceux qui enfreindraient notre arrêté. Nous avons eu la satisfaction de voir qu'il a été presque généralenient suivi. En exécution de différentes réquisitions des citoyens Prat et Violand, nous avons requis la garde nationale de fouiller les maisons et les bois pour y découvrir les prêtres. — Guenot, J.-C, maire, C.-J. Cuenot, municipal. »

Aux Plains et Grands-Essarts on alla plus loin, et l'agent national de cette commune écrivait, le 13 août : «Le dernier-

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décadi, jour de la fête du 10 août, on a fait des perquisitions, à cause qu'on ne voyait point nos d-deyant fanatiques sous l'arbre de la Liberté, où tous les bons citoyens des deux sexes s'étaient réunis pour chanter des hymnes républicains. La municipaUté les soupçonnait de s'être assemblés chez Tun d'eux; mais on les a trouvés chacun chez eux, et en les invitant avenir partager la joie que tout bon républicain doit ressentir, ils y sont venus. »

Sans s'expliquer sur le nombre d'adhérents que le culte décadaire avait réunis dans sa commune, l'agent national de Neuchatel-et-Urtière, annonçant au district, le 25 août, que oe culte y était établi, disait : « La municipalité a pris une délibération à ce sujet et fixé à huit heures l'assemblée de tous les citoyens et citoyennes dans le temple dédié à l'Etre Suprême. On y fait la lecture de toutes les lois qu'on nous envoie et autres rapports du Comité de salut public de la Convention et la prière à l'Etre Suprême. — J.-P. Bonnot. i>

Macler, agent national d'Ecurcey, rendait compte ainsi de la célébration de la fête du 21 janvier dans sa commune r « Le maire a fait lecture de la loi concernant la fête, après quoi il a demandé qu'on chante un hymne à l'honneur de la Ck)nvention et à la ruine de tous les tyrans. L'instituteur a chanté avec ses élèves un chant guerrier, qui ne consistait qu'à encourager les jeunes citoyens à prendre les armes pour la ruine des tyrans. Ensuite les cris mille fois répétés de r Vive la république f et Périssent tous les ^yron*/ Ensuite l'instituteur a fait la lecture de la prière au vrai Dieu traduite par le département. Et ensuite on a encore chanté un hymne patriotique sur la ruine des tyrans. »

Ce culte sauvage, mêlé de danses et d'imprécations, n'était guère fait , il faut l'avouer, pour combler dans les âmes te vide laissé par la religion proscrite ; les proconsuls thermidoriens le sentaient comme tout le monde, et, à l'exemple des jacobins de Besançon, ils résolurent de suppléer par le théâtre à l'insuffisance de ce nouveau rituel.

VII. Le M novembre. Pelletier, se trouvant à Pontarher, prit l'arrêté suivant : « Vu la pétition des citoyens de Pon-

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tarlier, considérant que l'art dramatique contribuera efficacement à propager l'esprit républicain, instruira le peuple, en lui exposant sur la scène les ridicules du fanatisme, détruira des préjugés qui sont malheureusement encore trop enracinés dans une partie de cette frontière ; nous arrêtons que, sous la surveillance des autorités constituées, il sera élevé un théâtre, d'après le plan tracé au second projet, dans la salle où la Société populaire tient ses séances. — Nous autorisons la Société dramatique à prendre ceux des hochets de la superstition qui sont à la disposition de l'administration du district, et qu'elle jugera convenables pour servir aux habillements des acteurs et aux décorations théâtrales. Nous arrêtons qu'il sera payé par le receveur du district la somme de quatre mille livres, sur laquelle sera prélevée celle de mille huit cent douze livres pour travaux faits dans ladite salle, et qui sont encore dus, pour l'exécution des ouvrages prescrits par les plans et devis. Chaque représentation sera présidée par deux membres des autorités administratives, pour le maintien de l'ordre, de la bienséance et des mœurs. »

Le lendemain , Pelletier prit encore cet arrêté : « Considérant qu'il est du devoir de la représentation nationale d'employer tous les moyens possibles pour faire fuir le régime tyrannique et fanatique qui, jusqu'à ce jour, a fait des progrès incroyables, et d'y substituer les principes du républicanisme, nous arrêtons qu'il sera élevé un théâtre dans la maison des ursulines, à Omans, aux frais du district. D En exécution de cet arrêté, le district d'Ornans décida, le lendemain, que l'église des ursulines serait transformée en salle de spectacle.

VIII. Quelles étaient au juste les vérités philosophiques ou morales qui constituaient, en ce moment, la doctrine gouvernementale et qui devaient être seules prêchées à la fois dans les temples, les écoles et sur les tréteaux, il aurait été certainement très difficile aux membres du gouvernement eux-mêmes de le dire ; et à part leur haine commune <M)ntre le christianisme, ils ne se seraient peut-être pas trouvés d'accord sur un seul point. A défaut du symbole et

do décalogue ofiQciels qu'on attendait encore, et du manuel élémentaire de morale républicaine pour lequel le concours ouvert le 28 janvier 1794, venait d'être prorogé par la Convention jusqu'au 21 décembre, la commission executive de l'instruction publique, composée de trois voltairiens connus^ Garât, Ginguené et Clément de Ris, envoya aux départements, le 30 octobre, un livre intitulé : Triomphe de la saine philosophie par Boozère, en les invitant à le propager. Cet ouvrage est resté aussi inconnu que son auteur, et tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'il reconnaissait qu'il y a une philosophie saine et une philosophie malsaine. — Mais quelle était la saine philosophie? Il n'était guère permis à la Convention de s'en faire juge, après avoir applaudi tour à tour, en quelques mois, à l'athéisme et au déisme, à l'immorta- Uté de l'âme et au néant final.

Le peuple, qui n'était pas philosophe, et qui jugeait seulement d'après ses fruits, l'arbre qui lui était présenté comme le véritable et seul arbre de la science du bien et du mal, avait pris en horreur toute cette philosophie prétendue saine ou malsaine. Pour vaincre ce dégoût universel, la Vedette^ oubliant ses récentes professions de scepticisme et d'athéisme, faisait la philosophie aussi honnête et chrétienne que possible.

a Frères, disait-elle, le 19 décembre, aux habitants des campagnes, ce nom de philosophie vous effraie ; nous allons le venger en vous le faisant connaître. La philosophie n'est autre que l'étude de la sagesse, de la vérité qu'on découvre dans l'étude de la nature. La philosophie veille constamment à l'épuration des mœurs reUgieuses , à l'acquisition des vertus et à la destruction des superstitions; elle apprend à devenir humain, compatissant et ami de ses semblables. Elle enseigne à vivre tous en frères, quels que soient les dogmes et la reUgion de tel ou tel homme. La tolérance est le sceptre avec lequel elle commande ; et la raison, le flambeau qui dirige notre marche... » Evidemment, rien ne ressemblait moins à ce portrait idéal que la philosophie qui avait régné depuis le commencement de la Révolution.

Reprenant la même thèse, le 5 janvier 1795, la Vedette

364 CHAPITRE LXfl.

ajoutait : a Nous ne disons pas que ce qui est au-dessus de la raison lui répugne essentiellement, car combien de mystères naturels que nous avons chaque jour sons les yeux et que nous ne pouvons ni expliquer ni comprendre 1 Mais nous prétendons avec justice que les dogmes et les mystères de la religion romaine répugnent grossièrement à la raison. Car enfin nous ne voyons ni ne comprenons les miracles ni les mystères surnaturels. Nous ne prétendons pas justifier la soi-disant philosophie de ces hommes médiocres qui croient être philosophes parce qu'ils sont athées. Nous repoussons avec horreur un pareil délire de la raison. »

Ainsi , de l'aveu même des hommes supérieurs de la Vedette, la raison, ce prétendu flambeau infaillible, tombait parfois dans le délire. Ils en étaient la plus triste preuve. Athées bien déclarés sous Ghaumette , ils devaient maintenant se faire horreur à eux-mêmes. Du reste, leur nouveau déisme, purement spéculatif, se rapprochait singulièrement^ dans la pratique, de l'athéisme, envers lequel ils aflectaient tant de sévérité. En ce moment même, ils chantaient :

Sans croire à tant de mystères Répugnants à la raison.

Vivons en amis, en frères, Voilà la religion.

Et sans fêter tant de saints, Dans nos rondeaux, nos refrains.

Célébrons la liberté.

TX. Mais si les hommes d'Etat et les publicistes delà Ré- Tolution ne savaient guère ce qu'ils voulaient ; si, à l'exemple de leurs maîtres , les grands sophistes du xviii' siècle , ils n'étaient d'accord , sur ce point , ni entre eux ni avec euxmêmes, en revanche ils n'avaient aucune hésitation et s'accordaient parfaitement sur ce qu'ils ne voulaient pas ; et en attendant le symbole de Tavenir, ils tournaient tontes les ressources de l'enseignement puWic contre la religion du passé. Ce fut dans ce but destructif que furent promulguées coup sur coup les deux lois suivantes :

a 9 brumaire an ni (30 octobre 4794). La Convention na-

6DSBRE AC CHRISTIANISAIS SOUS LES THERMIDORIENS. 365

tionale, voulant accélérer l'époque où elle pourra faire répandre d'une manière uniforme, dans toute la république, l'instruction nécessaire à des citoyens français, décrète qu'ilsera établi à Paris une école normale où seront appelés, de toutes les parties de la république, des citoyens déjà ins* truits dans les sciences utiles, pour apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, Fart d'enseigner. Les administrations de district enverront à l'école normale un nombre d'élèves proportionné à la population. Labase proportionnelle sera d'un pour vingt mille habitants. Les administrateurs ne pourront fixer leur choix que sur des citoyens qui unissent à des mœurs pures un patriotisme éprouvé et les dispositions nécessaires pour recevoir et répandre l'instruction. Les élèves de l'école normale ne pourront être âgés de moins de vingt-un ans. Ils recevront un traitement. La commission d'instruction publique désignera les instituteurs de l'école normale et soumettra sa liste à Fapprobation de la Convention. Ces instituteurs donneront des leçons aux élèves sur l'art d'enseigner la morale et de former le cœur des jeunes républicains à la pratique des vertus publiques et privées^ etc. La durée des cours normaux sera au moins de quatre mois. Les élèves formés à cette école républicaine rentreront, à la fin du cours, dans leurs districts respectifs et ouvriront, dans les trois chefs -lieux de canton désignés par l'administration du district, une école normale dont l'objet sera de transmettre aux citoyens et citoyennes qui voudront se vouer à l'instruction publique, la méthode d'enseignement qu'ils auront acquise dans l'école normale de Paris. Ces nouveaux cours seront au moins de quatre mois. »

« 27 brumaire an m (17 novembre 1794). Les écoles primaires ont pour objet de donner aux enfants de l'un et de l'autre sexe l'instruction nécessaire à des hommes libres. Il sera établi une école par mille habitants. Dans toutes les communes, les ci-devant presbytères non vendus au profit de la répubUque sont mis à la disposition des municipalités pour servir au logement de l'instituteur. Chaque école sera divisée en deux sections, l'une pour les garçons, l'autre pour

les filles ; en conséquence, il y aura un instituteur et une institutrice. Les instituteurs et les institutrices seront nommés par le peuple. Néanmoins, pendant la durée du gouvernement révolutionnaire , ils seront élus et surveillés par un jury d'instruction composé de trois membres désignés par l'administration du district et pris parmi les pères de famille. Les instituteurs et institutrices seront tenus d'enseigner à leurs élèves les livres élémentaires composés et publiés par ordre de la Convention. Le salaire des instituteurs sera uniforme. Il est fixé à i, 200 livres pour les instituteurs et à i ,000 livres pour les institutrices. Dans l'une et l'autre section de chaque école on enseignera aux élèves i"* à lire et à écrire, et les exemples de lecture rappelleront leurs droits et leurs devoirs ; 2* la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et la constitution de la république française ; d** on donnera des instructions élémentaires sur la morale républicaine ;.... 6" les éléments de l'histoire des peuples libres. On fera apprendre le Recueil des actions héroïques et les chants de triomphe. Les garçons seront élevés aux exercices militaires^ auxquels présidera un officier de la garde nationale. Il sera publié des instructions pour déterminer la nature et la distribution des autres exercices gymnastiques , tels que la course, la lutte, etc. Les élèves visiteront plusieurs fois l'année, avec leurs instituteurs, sous la conduite d'un magistrat du peuple , les hôpitaux les plus voisins. Les mêmes jours, ils aideront, dans leurs travaux domestiques et champêtres, les vieillards et les défenseurs delà patrie. Des prix d'encouragement seront distribués tous les ans aux écoliers en présence du peuple dans la fête de la Jeunesse. Les jeunes citoyens qui n'auront pas fréquenté les écoles primaires , seront examinés en présence du peuple, à la fête de la Jeunesse^ et s'il est reconnu qu'ils n'ont pas les connaissances nécessaires à des citoyens français, ils seront écartés^ jusqu'à ce qu'ils les aient acquises^ de toutes les fonctions pubÛqaes. La loi ne peut porter aucune atteinte aux droits qu'ont les citoyens d'ouvrir des écoles particulières et Ubres sous la surveillance des autorités. »

Afin qu'on ne pût pas se tromper sur le véritable but de

ces deux lois , la commissioa executive de Tinstruction publique y ajouta, en forme d'explication, dans une circulaire adressée, le i8 novembre, à tous les districts : «Un instituteur et une institutrice des écoles primaires sont un père et une mère plus éclairés, que la république veut donner à cent, deux cents enfants à la fois. La France a rompu solennellement avec les opinions qui ont trompé tous les siècles et tous les peuples. On écartera donc des écoles delà jeunesse française ces esclaves de l'érudition pour qui une autorité est une raison , et on appellera avec instance ces élèves de la philosophie de nos jours pour qui la raison est la seule autorité. »

Pour faire produire à ces deux grandes machines de guerre tout le mal qu'on en espérait^ il ne manqua que deux choses à la Convention, mais deux choses indispensables, des maîtres et des élèves. Cependant rien ne fut épargné pour favoriser le recrutement de la nouvelle école normale. Les élèves-maîtres devaient recevoir i ,200 livres d'indemnité, et en outre, 7 sous par lieue pour leurs frais de Voyage. Le 23 novembre , le district de Baume fit imprimer, afficher et publier dans toutes les communes une proclamation pour provoquer les candidatures. Après une énumération de tous les avantages offerts aux aspirants, il ajoutait : « Voulant faire un choix digne de répondre au vœu de la Convention, nous invitons tous les citoyens qui désireraient aller à cette école et qui réuniraient d'ailleurs les qualités prescrites, à se rendre au directoire, pour le 45 courant , jour auquel nous procéderons à leur examen et ferons le choix des deux que nous devons envoyer ; le mérite et les talents devant seuls avoir la préférence. » Malgré tous les avantages énumérés dans la proclamation, il ne s'offirit guère de candidats , et le district sévit forcé de faire les nominations d'office. Laurent Faivre, Tun des deux élus, refusa et fut remplacé par Goguillot, intrus apostat de Clerval, qui n'était pas fâché de retourner à Paris. Le second élu, J.-Nic. Martin, avait d'abord accepté et notifié en ces termes son acceptation : a Jay reçu la raité , du district qui ma nommé , Pour un éleuve de le colle normanne, an date, du vaingt six frimaire^ à Baume ce

368 chàpithb lxii.

30 frimaire, lan 3 de la républicque. — Martin. » Mais, arrivé à Besançon y ce savant républicain se ravisa, reprit le chemin de son village et fut remplacé par le citoyen Jeune.

A Ornans, Siméon Maillot, choisi pour l'école modèle, reçut du district les instructions suivantes, le i*' mars 1795 : «Lorsque la Convention décréta l'étabUssement de l'école normale, nous sentîmes bien que son intention était d'établir l'uniformité des principes de Tinstruction dans toute la république ; que ces principes ne devaient plus être que ceux de la philosophie et de la saine raison. Nous sentîmes aussi que pour aller recevoir les leçons des grands maîtres, nous ne devions pas jeter les yeux sur un élève qui fût imbu de tous les préjugés que l'on enseignait dans nos anciennes écoles ; qu'il nous fallait un sujet qui, à des dispositions heureuses, réunit déjà les premières connaissances de cette bienfaisante philosophie destinée à nous régénérer. En vous envoyant, nous croyons avoir fait cet heureux choix, et nous espérons qu'à votre retour vos lumières nous seront profitables, relativement à l'organisation de l'instruction pubUque. »

Le district de Pontarlier fut extrêmement malheureux dans ses choix. Trois patriotes, élus tour à tour , sans avoir sollicité cet honneur , s'empressèrent de le refuser. <( C'est avec surprise , écrivait l'un d'eux au district, que j'ai reçu votre arrêté d'hier qui m'ordonne de me rendre à paris pour l'école normale, de laquelle j'aurois bon besoin. Sandoute que celui qui ma indiqué ne connoit pas ma situassion qui est qu'après une maladie et trente deux ans d'appUcation a l'instruction des anfans, ma vue Est tellement afféblie que ce seroit en pure perte que j'en ferois la démarche. Je vous prie de faire chois d'un sujet plus jeune que moi qui ai ai* teint ma 52" année qui ai plus Besoins de retraite que de travailler.... Votre concitoyen A.-F.Gigon, au Pissoux. u

(c Je suis flaté , écrivait un autre , de la confiance que vous avez eu en mois. Je désirerait être dans le cas de reaipUr cet objet, mais je me sens trop faible et n'ayant jamais eu de goût pour instruire les enfants dont j'ai déjà quitté il

6UBRRJB AU CHRISTIJkHISHB BODS LBS THBRMID0RIBN8. 369

7 a quelque temps quand j'ai pu entrer dans une autre place.... r— Mathieu, secrétaire greffier à Jougne. » Décidément les patriotes ne brillaient pas trop par les lumières. Enfin Tadministration parvint à mettre la main sur deux su* jets mieux disposés, Tyrode et Lhorame-Joly.

A Saint-Hippolyte, l'apostat Magnin-Tochot , qui venait de tomber de la présidence du district au secrétariat de la même adnunistration , se porta candidat à l'école normale, a la partie de l'instruction étant, disait-il, l'objet qu'il afiectionnait le plus. » U fut admis sans concurrence par le district prétendu régénéré, qui annonça en termes pompeux sa nomination, au Comité d'instruction publique, en ajoutant : «Les talents dont il est doué et les mœurs qui relèvent sa pbilosopbie nous donnent lieu d'espérer qu'après qu'il aura conféré quelques mois sur les grands principes de notre morale républicaine, avec les sages que vous avez nommés à cet efiet , son retour au milieu de nous sera une époque mémorable et précieuse qui, dissipant tous les vains songes de ia superstition et atterrant le crime, suite de l'ignorance, fera triompher la raison et la vertu. — G.-F. Diény , président, Bavoux. )) Des nominations des autres districts, il ne reste aucune trace digne d'être mentionnée.

Ignorance ou indignité morale, tel était donc le bagage que les premiers élèves de l'école normale apportaient à Paris. Mais si les élèves faisaient défaut, le vide n'était pas moins sensible du côté des maîtres. Deux mois après leur arrivée à Paris , Jeune et Goguillot écrivaient au district de Baume : (( Si nous avons un peu tardé de vous écrire, nous attendions pour vous faire part de l'ensemble des vastes matières qui font parties de l'enseignement qu'on donne à l'école normale, d'un autre côté faisant réflexion que vous connaissiez cet enseignement et ses objets par la voie du journal. Que deux professeurs, dont l'un le citoyen Thouin pour l'agriculture est en mission publique dans la Belgique , l'autre le citoyen Bernardin de Saint-Pierre ne commencera son cours de morale selon qu'il l'a annoncé qu'au i«' floréal (20 avril). Nous rompons ce trop long silence pour vous dir. que cette multiplicité d'objets nous impose le devoir^ afin de

370 CHAPITRB LUI.

n'être pas étrangers à tous, de choisir ceux qui sont les plus analogues à nos affections et à nos faibles connaissances. » En attendant l'ouverture des cours, les deux éleuves offraient, pour utiliser leurs loisirs, de faire les commissions des membres du district.

Dix jours après , Tyrode et Lhomme écrivaient , de leur côté^ au district de Pontarlier^ avec une complète émancipation de l'orthographe et de la ponctuation : « Cet établissement ne s'exécute pas suivant l'esprit de la loi du 9 brumaire, et nos connaissances sont très au-dessous des. différentes sciences qu'on y professe. Il faut les savoir pour en tirer un grand fruit suivant la méthode qu'on les enseigne. Suivant la loi il ne fallait que posséder la géométrie pratique, les principes de la grammaire pour être élève de l'école normale, mais le cours se fait de toute autre manière. Il est question de douze des hautes sciences, la grammaire qui se pratiquera n'est pas encore faite, la morale ne le sera que dans environ un ou deux mois, de manière qu'on ne peut encore étudier ces deux sciences. Nous vous assurons de toute la vénération possible. »

X. L'instruction était tombée dans le même désarroi^ à tous les degrés. Tous les collèges de la province étaient anéantis. Les professeurs terroristes de celui de Besançon^ ramenés à leurs chaires désertes par la chute de Robespierre, dont ils avaient trop exclusivement servi la politique dans les clubs et les missions révolutionnaires , au gré des maîtres du jour, pubUèrent, le 23 octobre , cette adresse à leurs concitoyens :

(( Les instituteurs du collège national de Besançon viennent offrir à votre sagesse des observations sur les causes qui préparent, dans cette commune , la chute de l'instruction publique , et sur les intrigues qui resserrent entre les mains de quelques instituteurs particuUers, aussi peu connus par leurs talents que p^r leur civisme, l'éducation des jeunes citoyens.... Si on perpétue dans les écoles ces vieilles erreurs qui étaient le domaine du despotisme et l'héritage de nos pères asservis; si, au lieu d'élever l'esprit de la jeunesse vers les considérations sublimes qui font

la base du régime républicain, on la retient dans les absurdes systèmes de l'ancienne éducation et dans le cercle étroit de ses inutiles connaissances , on se rend complice des charlatans qui, jusqu'à présent , ont abusé les hommes. Plus heureuse que la plupart d'entre nous , l'enfance n'a pas à. lutter contre les superstitions politiques et religieuses dont on nourrissait autrefois notre crédulité ; elle offrira au Dieu tutélaire de la France et à la liberté qui en émane , des vœux purs et une âme que n'aura point flétrie le souffle de l'imposture. Qu'on se hâte de porter la surveillance la plus active sur les instituteurs. Confiera-t-on le soin de former de jeunes cœurs à ces tristes pédants, à ces sermonneurs ennuyeux qui prêchent la morale la plus intolérante et les dogmes les plus ridicules ; qui n'élèvent pas les enfants pour la patrie, mais selon les préjugés et les projets d'une famille ; qui consacrent les jours précieux de l'enfance à l'étude d'une langue qui fut celle des théologiens et des sophistes; qui frémissent au seul nom de philosophie et cherchent les principes de la sagesse dans le catéchisme de Monseigneur de Durfort et les exemples de la vertu dans la Vie des Martyrs I

» Les instituteurs du collège national se sont attachés à développer dans le cœur de la jeunesse tous ces sentiments bouillants et gracieux qui appartiennent à la liberté, en même temps qu'ils ont frondé tous les principes de l'école et banni toutes les erreurs de la superstition. Par le plan qu'ils ont adopté, la jeunesse ne peut plus faire d'études stériles ni recueillir d'ennuyeuses connaissances. Aussi ils ont éprouvé qu'il y a du danger à dévier des chemins battus par l'ignorance et à priver le fanatisme du dernier asile qu'il s'était réservé. Quelques instituteurs répandus dans la ville, qui voyaient que pour être dignes de leurs fonctions il fallait faire de nouvelles études , ont mieux aimé calomnier les hommes qu'ils ne pouvaient imiter, et dire que ceux qui prêchaient la morale des républicains enseignent l'athéisme et la doctrine de Voltaire. Aussi quelques parents, entraînés par ces déclamations calomnieuses , ont craint que leurs enfants ne devinssent philosophes, et se sont empressés de les re-

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mettre entre les mains de quelque bon chrétien qui leur répond de leur salut autant que de leur instruction. Les instituteurs du collège ont encore remarqué que chaque fois qu'ils ont annoncé à leurs élèves quelque Térité hardie , ou qu'ils les ont désabusés de quelque erreur, ils ont vu leur école désertée par l'un d'entre eux. A quoi faut-il attribuer une aussi étrange conduite? C'est au fanatisme, qui persuade qu'on ôte le frein de la morale quand on arrache le bandeau de la superstition ; c'est à Taristocratie, qui ne cesse de crier que donner aux enfants les leçons de la liberté et le goût de l'indépendance, c'est développer en eux toutes les passions et fermer entièrement leur âme à la raison et à la vertu. Enfin, c'est à ces spéculateurs avides qui cherchent plutôt à augmenter le produit de leur classe, qu'à former des citoyens pour la patrie. Telles sont les intrigues par lesquelles on a cherché à diminuer le nombre des élèves des instituteurs nationaux. Us ont cru devoir s'adresser à leurs concitoyens, autant pour les désabuser des inculpations dont l'ignorance et l'aristocratie ont cherché à les noircir, que pour leur annoncer les difTérents cours qu'ils se proposent d'ouvrir incessamment.

» Léglise développera les principes des grammaires latine et française, les éléments du calcul et de l'histoire naturelle, la Déclaration des droits de rhornme et le catéchisme républicain. H joindra aux préceptes de morale la traduction du &lectœ € profanis. Proudhon aîné donnera un cours d'histoire ancienne et enseignera la grammaire française. Selon le goût de ses élèves, il donnera des principes de langue latine. Vuillemin enseignera l'histoire de France, en ofirant surtout à ses élèves les crimes des rois depuis (Ùovis jusqu'à Louis le dernier, et en s' étendant sur l'histoire de la Révolution. Q donnera un cours d'arithmétique. Drouhin donnera ua cours de géographie et de poésie latine. Charles expliquera à ses élèves les principes du goût révolutionnaire, l'acte constitutionnel et les Offices de Cicéron. Couchery donnera un cours d'histoire philosophique et de littérature. Guillemet un cours de chimie. Dormay donnera un cours d'électricité et développera les principes du raisonnement. De-

GUERRE AU CHRISTIAMI8MB SOCS LES THERVIDORIBMS. 373

meusy enseignera les mathématiques , selon le goût et l'utilité de ceux qui voudront suivre son cours. Fraichot donnera, en deux séances, des leçons de dessin et de peinture. »

La nouvelle administration départementale transmit un certain nombre de ces prospectus à chacun des districts, le 33 octobre , en ajoutant : « Nous vous invitons à ne rien négliger pour en donner connaissance à vos administrés et les engager à faire profiter leurs enfants des instructions de ces zélés répubhcains. » Ce double appel resta infructueux y pour les causes mêmes que les professeurs sansculottes avaient signalées, à leur manière, comme ayant déjà amené la désertion de leurs classes. Le 23 janvier suivant, ils se plaignaient amèrement à la municipalité d'avoir très peu d'élèves, et au mois de mars, le district les renvoya tous, parce que leurs classes étaient complètement abandonnées.

Les écoles élémentaires de la ville n'offraient pas un spectacle moins affligeant aux adorateurs de la Raison. « Les patriotes, disait la Vedette du 43 août, attendent de notre municipalité une surveillance très active sur les instituteurs et les institutrices. £lle ne leur permettra pas sans doute de faire chômer le dimanche à leurs élèves. Elle proscrira avec sévérité de chez la Cousin, sans la nommer, et autres instituteurs que nous nommerons bientôt, le catéchisme de M^ de Durfort, avec les Vies des saints , dont tous ces prétendus patriotes se servent pour flatter les parents, achalander leurs écoles et dégarnir le collège national , d'où Ton a proscrit depuis longtemps ces instruments perfides de la superstition. Elle forcera certainement ces marchands de reUgion romaine à parler constitution , liberté , égalité , justice. Convention, peuple et démocratie. Toute autre doctrine que l'on enseignerait aux enfants serait contraire à l'intention de nos législateurs ; et les magistrats ne souffriront point que l'on viole impunément les lois sages de la Convention. »

Le district de Besançon, qui ne se préoccupait pas moins d'introduire l'instruction nouvelle dans les campagnes de son ressort, où la Terreur avait anéanti les anciennes écoles élémentaires, eut l'idée singulière d'inviter la Société des sans-

culottes à choisir parmi ses membres un certain nombre de commissaires, et de les charger d'aller dans toutes les communes faire une enquête suj* l'état de l'enseignement pubUc. 11 leur adressa, dans le courant de septembre 1794, les instructions suivantes :

« L'administration, persuadée que dans les campagnes l'ancienne instruction était nulle ; que depuis la Révolution elle était très négligée, et qu'une situation pareille serait bien capable de nuire à la chose publique; que, d'ailleurs, changer les études de la jeunesse était une tâche aussi pénible que glorieuse, puisque c'était en quelque sorte fixer le sort de la RépubUque, a voulu s'associer des citoyens vertueux et des patriotes éclairés pour terminer ce grand travail. L'administration voit avec la plus douce satisfaction que les commissaires désignés par la Société populaire connaîtront toute l'importance de leurs fonctions. Les commissaires convoqueront les conseils généraux des communes, se feront présenter les sujets qui se seront fait inscrire pour l'enseignement, s'assureront de leurs civisme et bonnes mœurs, et chercheront à s'assurer si ces sujets ont déjà quelque connaissance des lois élémentaires ou des rapports faits à la Convention, ce qui serait la preuve la plus évidente de leur émulation à s'acquitter dignement de leurs fonctions. Us s'assureront si les pères et mères ont fait, aux termes de la loi, enregistrer leurs enfants, et ils tiendront un état exact des communes en retard. Ils pourront s'assurer par eux-mêmes du degré de connaissance des instituteurs et institutrices. Ils auront soin de distinguer ceux qui se seraient instruits des Droits de F homme ^ de la Constitution et du Tableau des actions héroïques et vertueuses. Ils feront envisager comme une obligation essentielle de ne lire que les Uvres élémentaires décrétés par la Convention, et ceux qui pourraient éclairer sur les événements et la situation des choses. Les commissaires engageront les instituteurs et institutrices à faire renouveler souvent à leurs élèves le serment de respecter et d'avoir confiance à la Convention nationale, de la soumission aux lois, de protéger les personnes et les propriétés, des égards pour tout ce qui émane des autorités constituées^ de la haine pour la tyrannie, et le maintien de la

république une et indivisible. — Rambour, agent national. » Le frère F. Jourdain fut envoyé dans le canton de Beure, Yuillemin et Maire dans celui de Bonnay, Voisard dans -celui de Pouilley-les- Vignes, Ferd. Ménétrier et Ch.-Nic. Loigerot dans celui de Recologne. L'un de ces doctes inspecteurs, Voisard, agent de police, terminait ainsi son rapport : « Je vous observeré que la commune de Pouillie Les vigne, na point de maison propre pour anseigné la jeunesse, que la maison du cidevant curé par la cantité da partement quelle contien elle peut servir pour instituteur, institutri^se, pour la Société et pour la commune de même que pour une maison daret. Je sertifie comforme. — Voissard. » Tous, du reste, s'accordèrent à dire que partout les écoles primaires étaient fermées^ et que partout les municipaux avaient déclaré qu'elles ne pouvaient être rouvertes qu'avec le concours des anciens instituteurs, dont ils garantissaient d'ailleurs le civisme, et enfin que personne ne s'était présenté nulle part pour les remplacer. La municipalité de Recologne sollicita même la permission d'enseigner, pour M"** Gélestine Riduet, ancienne religieuse de la Visitation, tracassée en 1791, pour avoir instruit trois ou quatre petits enfants par charité.

Ces rapports n'offraient rien de satisfaisant pour les vues philosophiques du district, les anciens instituteurs n'étant à ses yeux que des êtres embourbés dans le fanatisme. Il retomba donc dans le découragement et céda à regret aux désirs exprimés par toutes les communes, en tolérant la réouverture des anciennes écoles, sauf à en surveiller de près l'enseignement. Plus heureux dans la ville de Besançon, il vit la municipalité nommer, le 30 septembre , neuf instituteurs et huit institutrices mieux dotés de toutes les vertus philosophiques ou répubhcaines , mais, en revanche, beaucoup moins pourvus d'élèves.

Xll. La commission executive de l'instruction publique ayant adressé, le 27 octobre, à tous les districts, une circulaire pour leur demander l'état de l'enseignement public dans leur ressort, les administrateurs de Baume répondirent : <( Nous nous croirions coupables, si nous vous taisions notre malheureuse position sur l'instruction publique. Tous nos

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efforts jusqu'ici ont été vains. Nulles écoles primaires ne sont encore organisées ; la jeunesse est pour ainsi dire abandonnée à elle-même. Nous n'avons dans notre ressort aucun instituteur ni institutrice qui soit capable de répondre au vœu de la Convention nationale et à notre attente. La plupart de nos municipalités en manquent, faute de pouvoir en trouver qui soient propres. Sur cent vingt-neuf communes dont notre district est composé, il 7 en a seulement dix à douze qui ont pu s'en procurer ; encore ce sont des snjets qui ont plus besoin de s'instruire eux-mêmes qu'ils ne sont propres à instrtiireles autres. Le nombre n'est que trop grand des municipalités qui, tenant encore aux préjugés, témoignent de la répugnance à faire établir leurs écoles ; nous avons même des pères et mères qui, imbus des mêmes principes , témoignent la même répugnance pour j envoyer leurs enfants. Le principe de cet abus est dans le doute que la malveillance répand sur l'éducation nationale, ainsi que dans le retard qu'on éprouve dans l'envoi des livres élémentaires tant et si en vain promis par le décret du 29 frimaire. »

Le 2 décembre. Cl. Clerget , de Soye , se présenta au comité révolutionnaire central de Baume, pour dénoncer la commune de Yoillans, comme ayant refusé de le recevoir pour instituteur, « parce qu'en l'acceptant et en le logeant au presbytère, ils ne pourraient plus ravoir un prêtre. » U ajouta que, tous les ci-devant dimanches^ le temple de cette commune était ouvert ; qu'on y célébrait la congrégation et la conférence ; que les autels y étaient encore parés comme autrefois, et qu'il avait entendu dire que l'ex-prêtre Chapuis leur avait célébré la messe depuis peu.

Mais les communes ne se bornaient pas à repousser les instituteurs phihsophes de la Convention ; elles rouvraient audacieusement leurs vieilles écoles chrétiennes. Le 21 décembre, le comité révolutionnaire central de Doubs-Marat écrivit à celui de Baume : « Nous venons d'être informés (par l'agent national de Dambelin) qu'un magister de l'ancien régime a établi à Tournedoz une école où il enseigne publiquement et nourrit ses jeunes élèves des sentiments du

6UBBRB AU CHRISTIAIIISMB S0«8 LES THSRMID0RI£1«S. 37T

fmatisme et de la superstition. Vous sentez , eitojens collègues, le danger qu'Û y a, siirtoat dans les circonstances présentes^ d'inspirer à la jennesse des principes aussi funestes. Hâtez-vous , nous vous en conjurons, de détruire ce repaire dangereux. — • Monnot. » Une information commença aussitôt contre le courageux délinquant.

Le 48 janvier, Ferette et Carisey, membres du comité central de Baume, envoyés dans le canton de Rougemont, i la recherche des prêtres déportés rentrés, exposèrent au co* mité « qu'ayant parcouru les écoles de Guse et de Gondenans-les-Moulins, ils avaient reconnu que les soi-disant instituteurs faisaient étudier les enfants dans des livres andens, qoi ne pouvaient leur inspirer que le fanatisme, et que celui de Gondenans leur faisait même copier la rétractation de serment de Boillon, ex-curé de Colombier y qui était rem«plie d'infamies. Sur ce rapport, le comité décida <« que Tins-tituteur de Gondenans , au lieu d'inspirer à la jeunesse la morale républicaine , lui inspirant le fanatisme le plus dégoûtant, au mépris des lois et des arrêtés des représentants^ dn peuple, un mandat d'amener serait lancé contre lui. »

Jac. Jourdon , l'instituteur inculpé , comparut donc , le 31 janvier 1795, devant le comité révolutionnaire, sous la double prévention d'avoir admis dans son école les livres de l'ancienne superstition et d'avoir été trouvé possesseur de la rétractation imprimée de Boillon, ci-devant curé constitutionnel à Colombier (Haute-Saône). Interrogé s'il n'enseignait pas à ses élèves des principes et des maximescontraires aux lois, il répondit qu'il n'avait aucun autre livre élémentaire que ceux qui étaient remis aux enfants par leurs parents , et qu'il désirerait pouvoir s'en procurer d'autres, o Questionné ensuite de qui il tenait la rétractation de Tex-prêtre Boillon, pourquoi il conservait un écrit rempli de principes fanatiques et contre-révolutionnaires et qui tendaient à semer la division parmi le peuple, et enfin quel emploi il prétendait faire de cet écrit, l'accusé répondit qu'il avait trouvé cet opuscule sur un chemin et qu'il le réservait aux flammes après l'avoir lu. » Comme la Terreur touchait à sa fin, il fallut bien se contenter de ces explications.

Favelet, membre du même comité révolutiomiaire, revenu le â décembre d'une expédition contre les églises et les prêtres constitutionnels, et en rendant compte à ses collègues, dit qu'il s'était transporté à Romain, au domicile de l'ancien msdtre d'école, préfet de l'ancienne congrégation fanatique; mais que celui-ci, prévenu de son arrivée, avait congédié ses élèves, et qu'il n'avait pu que lui faire promettre de se conformer désormais aux lois concernant l'instruction républicaine.

Le district d'Ornans répondit ainsi, le 18 novembre, à la •circulaire de la commission d'instruction publique : « L'instruction, dans ce district , n'a jamais eu d'autre objet que l'enseignement de la lecture, de l'écriture, de l'arithmétique et de la langue latine : des madtres d'école étaient répandus dans presque toutes les communes pour apprendre aux enfants à lire et à écrire, et il y avait au chef-lieu un régent qui enseignait la langue latine. Actuellement l'instruction est négligée et les communes manquent d'instituteurs. Il y a deux instituteurs et trois institutrices établis à Ornans, en vertu de la loi du 29 frimaire (19 décembre 1793). Il ne s'en est point établi dans les autres communes. L'attachement aux anciens usages, le fanatisme et le manque de sujets, en sont la cause. Ce district n'offre point de sujets pour répandre l'instruction et former la jeunesse aux mœurs républicaines. — Boulet. ))

Pour remédier à cet état de choses et se conformer à la nouvelle loi, tout ce que ce district put faire fut de proclamer, le iO janvier suivant , «l'importance de cette loi bienfaisante pour l'affermissement de la Uberté, pour la destruction des préjugés et de l'ignorance, pour l'établissement et la propagation des principes répubUcains, c'est-à-dire de la vérité et de la saine raison. » Il décida bien en principe la création de vingt-six écoles pour tout le district, et leur installation dans les presbytères ; mais là, comme ailleurs, les maîtres et les élèves continuèrent à faire défaut. En revanche, les écoles cathoUques se rouvraient de tous les côtés. Le 26 novembre, le citoyen F. Germain, nommé instituteur public à Yuillaf ans, profita des loisirs que lui avait faits la ré-

ODBRRB AO CHRISTIANISMB SOUS LBS THBRHIDORIBNS. 379

pulsion générale, pour venir exposer au comité central révolutionnaire « que, s'étant présenté le jour même, avec le maire Exibard, chez Jeanne-Claude Vuillemin, il l'avait trouvée faisant étudier environ soixante enfants des deux sexes, dont plusieurs avaient au moins Tàge de douze ans, sur un catéchisme de Durfort; ci-devant archevêque de Besançon, et sur un autre livre intitulé Vies des saints, ce qui était contraire à la loi et aux principes répubUcains ; qu'en outre, lorsque les écoUers de la Vuillemin étaient sortis de chez elle^ ils s'étaient rendus en foule et agités devant la maison du plaignant, avaient jeté des pierres à sa fenêtre, l'avaient brisée en partie et l'avaient toute couverte de boue. »

Le B décembre, Grandjacquet, Béliard et Amiot, envoyés par le comité central à la recherche des prêtres rentrés, déclarèrent qu'en passant à Avoudrey, ils avaient été informés qu'on y instruisait les enfants de l'un et de l'autre sexe suivant l'ancien régime; qu'ils s'étaient transportés chez l'instituteur et l'institutrice, accompagnés de l'agent national, et avaient fait cesser cet enseignement.

Le i7 janvier i795, P.-Jos. Cornu, maire de Saules, et P.-Jos. Débief-Missot , municipal , dénoncèrent C1.-F. Débief-Missot, comme instruisant depuis quelque temps quatre de ses neveux et le fils du pâtre de la commune, sans être pourvu d'un certificat de civisme. <( Nous avons saisi chez lui, disaient-ils, un catéchisme de Durfort fanatique, la grande bible des Noêls anciens et nouveaux, la Vie de Jésus-Christ et une douzaine d'autres livres, tous fanatiques, qui nous ont été arrachés des mains, à coups de poings, de pieds et de triques. » Un mandat d'amener fut aussitôt lancé contre l'inculpé par le comité révolutionnaire. 11 comparut le 26 janvier, et à la suite de son interrogatoire, le comité rendit la sentence suivante : « Considérant qu'il résulte des réponses de Débief , que c'est dans l'ignorance des lois qu'il a cru pouvoir donner quelques leçons de lecture, écriture et arithmétique à ses neveux seulement et par charité au fils du berger de la commune, d'autant plus qu'il l'a fait gratuitement et pour ne pas laisser dans l'ignorance des jeunes gens qui l'intéressent , vu qu'il n'y a aucun insti-

tutear dans la commune ; prenant aussi égard à la soumission faite par- Débief, le comité décide qu'il sera renvoyé en liberté, à charge par lui de s'abstenir d'enseigner et de donner des leçons chez lui ou ailleurs à aucuns jeunes gens , à moins qu'au préalable il ne se soit conformé à la loi. »

A Pontarlier, le jury d'instruction étabM en vertu de la loi fut composé de F.-X. Roussel-Galle , Michaud père et Vincent. Il nomma pour instituteurs à Pontarlier un commis du district et un commissaire de police, et déclara qu'il n'avait pu en trouver un troisième, faute de sujets. Côte, maire des Fourgs, fut chargé de tenir l'école de sa commune; Guillaume-Ant. Joly, juge au tribunal du district,, fiit nommé instituteur à Morteau ; Répond fut maintenu à la tête de l'école de Levier, et Humbert, grefi&er municipal du Lac-ou-Villers, fut chargé de la même mission dans son village. Le jury se vit forcé de surseoir pour toutes les autres communes.

Dans le district de Quingey, même abandon des écoles nouvelles et même reprise de l'enseignement chrétien dans les anciennes.

Le 21 août, le conseil général de ce district, statuant sur les procès-verbaux dressés par les commissaires nommés pour vérifier l'exécution de la loi du 29 frimaire an ii, relative à l'instruction publique, déclara « que la loi n'était exécutée que dans un petit nombre de communes, malgré tous les efforts qu'il avait faits pour instruire les citoyens et détruire les préjugés de l'erreur et de la superstition ; et que» dans le délai d'une décade, toutes les municipaUtés devraient justifier de l'exécution de la loi. »

il Considérant, disait, le 29 septembre, le comité révolutionnaire central du même district, combien il est important de réveiller l'indolence des pères et des mères, convaincu que les enfants appartiennent plus à la patrie qu'à ceux qui les ont mis au jour, le comité décide qu'il sera enjoint aux parents signalés par l'institutrice de Quingey, d'envoyer leurs enfants à l'école, sous peine d'être traités comme suspects, u Un mois après, le même comité arrêta que dorénavant deux ou trois de ses membres seraient spécialement chargés d'al-

GUEBRE AU CHRISTIAUISMB SOUS LES THERMIBORIEHS. 38f

1er vérifier les maximes professées dans toutes les écoles def campagnes.

L'administration prétendue régénérée de Doubs-Marat ou Saint-Hippolyte ne montrait pas moins d'ardeur que sa devancière pour détruire tout enseignement chrétien et 7 substituer la philosophie problématique du moment.

Elle écrivit, le 17 novembre, à la commission executive de l'instruction publique : « L'administration est déjà par* venue à former des écoles primaires dans plusieurs communes du ressort; d'autres sont encore en retard par l'effet da fanatisme. Mais aujourd'hui que notre district est débarrassé des hypocrites et des fourbes (les prêtres constitutionnels) qui les prêchaient, nous espérons que les municipaUtés qui avaient d'abord témoigné de la répugnance à se conformer à la loi, se rendront enfin à la raison. Le jury d'instruction, formé hier, est composé des citoyens Messagier, de Mathay, Richard, deMaîche, et Yoisard, de Mont-Sacier, tous dans les vrais principes. »

On peut juger des principes de ces commissaires par la lettre que l'un d'eux, J.-F. Voisard, adressait au district, en allant prendre les fonctions d'administrateur du département, auxquelles il venait d'être appelé par les proconsuls thermidoriens : « Tout bon citoyen doit faire part des connaissances locales qui peuvent vous aider à bien administrer. Je pars pour me rendre à monoposte et je dois vous indiquer les mesures que je crois utiles au bien des habitants delà commune avec qui j'ai vécu, et par là même au bien général. 11 serait très utile et même nécessaire de répandre dans les campagnes de ces alphabets du nouveau régime et de ces livres élémentaires qui, quoiqu*on puisse en désirer de meilleurs, sont, en attendant, préférables aux imbécillités répandues dans les vieux dont on se sert encore pour apprendre à lire aux enfants à défaut d'autres. Ce serait un petit article de dépenses ; d'ailleurs doit-on craindre les dépenses de ce genre ? Si nous ne pouvons espérer de voir la génération actuelle dégagée de tout préjugé, visons du moins à rendre raisonnable celle qui nous suit et ne la laissons pas sucer avec le lait, et surtout dans les écoleè

publiques, ces grossières erreurs qui, depuis plusieurs siècles, nous tiennent en esclavage du sacerdoce. Je dois vous avertir, comme je l'avais déjà fait à l'administration qui vous a précédés, qu'on avait nommé à Indevillers pour institutrice, une nommée Paclet, fanatisée jusqu'à la moelle des os. La municipalité, en la nommant, lui fit promettre et même signer la promesse qu'elle n'enseignerait rien de relatif au culte. Elle s'y est conformée pendant quelque temps ; mais lorsque le tyran Robespierre fut détruit, les femmes, avec le prêtre, tinrent conseil, et le résultat fut qu'elle recommencerait de nouveau, avec le prêtre, d'endoctriner à sa fantaisie. Je m'y opposai de toutes mes forces, ainsi que l'agent national et le maire. On nous appela des Robespierres. Nous n'avons jamais pu détruire jusqu'à présent cette fatale erreur : que le crime de Robespierre était d'avoir détruit les prêtres et le culte catholique, et que la Convention, qui avait détruit Robespierre, voulait rétablir ce culte. L'instituteur est un jeune homme, à la vérité peu instruit, mais qui a de bonnes dispositions. (Un certificat de la municipalité constatait efiectivement, comme résumé de toutes ses aptitudes et de toutes ses vertus a qu'il avait manifesté une haine à mort pour le tyran. ») Il est préférable à un homme d'un certain âge, encore pétri de vieilles idées. Quant à cette institutrice, elle est dangereuse ; ne tardez pas de stimuler la municipalité, afin de la faire cesser toute instruction. Plusieurs des habitants d'Indevillers , malgré tous mes efibrts, sont fanatisés ; mais avec de l'indulgence je suis persuadé qu'ils se débarrasseront de leurs erreurs. S'ils avaient toujours assisté aux assemblées décadaires, je serais parvenu à les guérir; mais jamais les plus fanatisés n'y assistent, non plus que le prêtre. Vous feriez un grand bien de veiller et de faire veiller les municipalités à ce que chaque citoyen assiste à ces assemblées. »

Le district s'empressa de remplir les vœux de l'ex-législa* teur, en écrivant, le 27 décembre, à la municipalité d'Indevillers : (( Citoyens amis, nous venons de voir, par la délibération que vous avez prise concernant un instituteur public, que vous cédez à la voix sacrée de la raison. Vous.

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VOUS seriez bien trompés, si vous aviez pu croire, un instant, que rinstruction qu'on se propose aujourd'hui de donner à vos enfants, était incompatible avec les importants devoirs que vous avez à remplir envers votre Dieu. Lisez les Droils de thomme^ et vous verrez si les principes qui y sont consignés sous les yeux de l'Etre Suprême, sont dignes de vous. Ah I si un si beau système n'était pas applicable parmi nous, ce ne serait pas la &ute de ce système, mais bien la nôtre. La régénération qu'on se propose d'effectuer parmi les hommes, au moyen de ces vérités immuables que le doigt de Dieu a gravées d^ns nos cœurs, doit tourner ou à la gloire ou à la honte du genre humain. Se laisser entraîner par la douce impulsion de la nature qui nous rappelle à notre première dignité, c'est marcher à la gloire et au bonheur. Reculer auprès des préjugés qui nous ont si longtemps fasciné les yeux, c'est perpétuer notre honte et nos misères. Que ce soit donc par raison, par sentiment, et non par obéissance servile, que vous adoptez le parti que vous venez de prendre. C'est-à-dire , non contents d'avoir établi un instituteur, ayez encore soin et prenez plaisir d'envoyer vos enfants auprès de lui, et écartez loin de vous quiconque voudrait se présenter ou même se serait déjà présenté, pour vous entretenir, vous et vos enfants, dans des dogmes stériles et mensongers. On a dit que vous avier une institutrice encore gangrainée^ et dont le fanatisme grossier pouvait porter obstacle aux succès de l'instruction républicaine, réduisez-la au silence. — Diény, président^ Chaudot, secrétaire. » On voit que si Tex-pasteur Diény avait abdiqué son état, il n'en avait pas dépouillé toutes les allures, et qu'il était resté prédicateur.

Le choix des nouveaux instituteurs fut parfaitement assorti au but proposé à leurs efforts. On y comptait deux prêtres apostats, le jeune Vict.-Emm. Goulot, vicaire constitutionnel du Russey, élu pour cette commune, et le trop fameux capucin Leclerc, nommé à Blamont. Ce dernier, repoussé par la population, se vit réduit à demander au district d'intimer à la municipalité l'ordre de faire évacuer le presbytère, pour faire place à son école.

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Cette commime n'était pas seule à refuser l'odieux présent qui lui était fait. Le district écrivait, le 13 janvier, à la municipalité de Dambelin : « La chose publique exige que l'instruction soit mise en activité autant que faire se pourra. Vous vous refusez donc sous de vains prétextes, de recon* naître le citoyen P.*P. Guay, de votre commune, pour instituteur. »

La municipalité de BretonviUers, de son côté, luttait de tontes ses forces. Afin d'éviter un plus grand mal, elle avait pris pour instituteur Modeste-Augustin Girard, ex-maitre d'école constitutionnel à Vaucluse, pourvu d'un certificat du club et du comité révolutionnaire de (àiarmoille, constatant « qu'en vrai patriote, il s'était transporté contre la petite Vendée, même en abandonnant sa femme très malade. » C'était i regret que la municipalité se soumettait à prendre un pareil instituteur ; mais ce fut encore pis lorsque le district lui eut adressé cette lettre de félicitation : « Nous sommes charmés que vous vous prêtiez ainsi pour l'instruction de la jeunesse, et nous nous en rapportons au choix que vous avez fait. Mais il faut vous mettre en règle pour cet objet. Vous devez dresser procès-verbal de la déclaration que Girard vous a faite, et il faut que sa déclaration porte : « qu'il veut instruire la jeunesse suivant les sages et immuables principes de notre constitution ; qu'il ne se servira que des livres requis, surtout du code sacré des Ih'ùits de rhomme^ afin d'inspirer à la jeunesse un attachement inviolable à la liberté et une soumission entière à la loi. »

La lettre du district produisit un efTet tout opposé à celui qu'il en attendait; et, pour le coup, la municipalité refusa absolument l'instituteur et l'école, ce qui lui attira cette seconde lettre du district : « L'administration voit avec douleur qu'après avoir d'abord accepté le citoyen Girard, de Provenchère, pour votre instituteur, vous refusiez de le recevoir en cette quahté. Vous devez savoir, citoyens, que c'est une instruction publique et commune, une instruction fondée sur la raison et n'ayant d'autre but que celui de multiplier les vertus et de former de bons citoyens, une instruction, en un mot, puisée dans le cœur de l'homme, dé-

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gagée de tout ce fatras inutile d'institutions mystérieuses, qu'on doit donner désormais dans les écoles. On veut aujourd'hui que rinstruction éclaire et rende l'homme sage. Que trouvez-vous d'étrange et de rebutant dans un si beau projet? Voudriez-vous encore afficher, à votre honte, les stériles idées du temps passé, lesquelles ne sont plus actuellement de saison ? Non, Tadministration ne saurait le croire. Elle vient vous inviter, en conséquence, à donner suite à l'acceptation que vous avez faîte de Girard pour votre instituteur, en tenant la main à ce que la jeunesse fréquente régulièrement son école. Vous ne mettrez pas sans doute l'administration dans le cas d'agir de rigueur ici contre vous. Elle espère qu'avant la iïn de la décade courante, vous justifierez la bonne opinion qu'elle se plaît encore à concevoir de votre patriotisme. — G.-F. Diény, prés., Morey, Faivre, Romain, VuiUin, Boissenin, Bavoux. » Les memr bres du district avaient tous signé, pour donner encore plus de poids à l'exhortation de leur président.

Mais ce n'était pas tout d'avoir forcé quelques communes à recevoir des instituteurs incroyants, il aurait fallu encore employer la force publique pour contraindre les familles à livrer leurs enfants. Arnoux, agent national de Mont-de-Laval, écrivait, le 3 décembre, au district : » Plusieurs particuliers de ma CQmmune ne veulent pas envoyer leurs enfants ^'instruire auprès de notre instituteur. Tels sont CI.-J0&. Poyard, père de quatre enfants, Cl.-Jos. Joliot , de même, Félix Boillon, Cl.-Jos. Filsjean, de même. En sont encore, 'deux veuves, Désirée Balande et Cl. -Agnès Joliot, qui ont chacune un enfant en âge, et c'est tous des anciens fanatiques qui espèrent toujours revoir les anciens prêtres réiractaires, ».

L'ex-pastèur Diény et ses collègues furent touchés d'un si profond aveuglement , et ce fut pour eux l'occasion de ce Qouveau sermon philosophique, adressé à la municipalité 'de Mont-de-Laval, le 16 décembre : a Citoyens frères, il vient de parvenir à notre connaissance que les pères et ïnères. de votre commune n'envoyaient point leurs enfants aux instructions pubhques ; cette. négUgence est bien envi, 25 ■

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mjnelle. Que deviendra la liberté sans les lumières? Et comment aussi acquérir des lumières sans instruction? Parce qu'on ne parle plus dans les écoles d'objets incompréhensibles, d'institutions illusoires; qu'on n'y fixe l'esprit de la jeunesse que sur des idées simples, sur la belle morale par laquelle seule nous pouvons oflOrir à la Divinité un culte digne d'elle, on fuit les écoles I Sentez le prix de la gloire et du bonheur que le triomphe de la raison vous prépare ! Voyez les beaux jours réservés à vous et à vos enfants j et ne contrariez pas une révolution bienfaisante qu'une sage Providence semble avoir ménagée pour consoUder à jamais la prospérité du genre humain. Nous espérons, frères, que vous ne donnerez plus lieu à l'avenir à de semblables plaintes, et que votre vœu est le nôtre, comme il est celui de tous les braves citoyens : Honneur a ia Raison I Triomphe a

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