‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 36 sur 59 · LA VERTU ! ÀNATHÈME AUX PRÉJUGÉS DESTRUCTEURS · texte numérisé non relu

LA VERTU ! ÀNATHÈME AUX PRÉJUGÉS DESTRUCTEURS

Toute cette éloquence était dépensée en pure perte. Le 23 décembre, Petit, agent national de Gharquemont, écrivait au district : (( Les pères et les mères n'envoient pas leurs enfants à l'école primaire; ils disent qu'ils aimeraient mieux être guillotinés que de les y envoyer. Les fanatiques ne veulent pas assister à la pubUcation des lois dans la cidevant éghse. » P.-Ign. Mercier^ membre du district ^ nommé commissaire aux frontières^ « pour découvrir les individus qui troublaient l'ordre, » écrivait^ le 14 décembre: « Le citoyen -Et.-Jos. Faivre, de Trévillers , patriote connu, m'a déclaré que, le 20 brumaire dernier , le nommé F.-Jos. Jeannoutot, horloger audit heu, avait tenu, contre l'instituteur de la commime, des propos tendants à avilir la morale républicaine, en lui disant : « Quelle religion veux-tu ap- » prendre aux enfants ? Les principes que tu enseignes sont y> ceux de Luther et de Calvin, des jeanf«.tres et desvau- » riens 1 » Ces propos peuvent être appuyés parle témoignage de plusieurs personnes. J'ai fait appder le citoyen F.-X» Clémencet, instituteur ^ et lui ai demandé quels sont les livres dont il se sert pour donner les principes à ses élèves* 11 m'a répondu qu'ils prennent des leçons sur les Actions héroïques des républicains français et sur les Rapports en*

Yoyés par la Convention nationale. Les propos tenus contre cet instituteur ne tendent à rien moins qu'à propager le fanatisme et à maintenir l'erreur, qui n'est déjà que trop prononcée parmi le peuple de ces montagnes. Je crois que de pareils propos doivent être portés par-devant le tribunal de police correctionnelle, suivant la loi. » Le district fut de cet avis, et le 27 décembre, il décida « que les propos tenus par Jeannoutot étant incendiaires et tendant à réchauffer le fanatisme et à dévier les esprits de la marche tracée par les sages lois de la Convention, » les pièces seraient envoyées au juge de paix de Ma!che, avec invitation de lancer un mandat d'amener contre le prévenu.

L'agent national de Neuchatel-et-Urtière continuait seul à annoncer que tout allait pour le mieux dans sa petite commune : « J'ai visité l'école , écrivait-il, le 20 août, et je l'ai trouvée assez en règle. Les livres dont on se sert pour enseigner sont des Bulletins des loisj des Rapports du Comité du salut public, des Adresses de la Société populaire de Besançon, des Recueils des actions héroïques des républicains français. »

On peut avoir une idée des lumières dont se privaient volontairement tant de communes et de familles, par le document suivant : • « Déclaration de Finstituteur pour Fécok d^Ecurcey. P.-Abraham Charpiot, résidant à Ecurcey, se destine de former les élèves au republiquanisme, en leur faisant hre les livres élémentaire , les recueilles des actions héroïques et civiques des républiquains français. 2^ de leur faire connoitre les droits de l'homme et du citoyen français, en leurs faisant hre les tableaux qui nous seront envoyé a ce sujet. 3* de leur faire prendre un sérieux dégoût de l'ancien régime et de toutes les superstitions dont on obscurcissoit leurs imagination^ en les exhortant a avoir un véritable amour pour l'Etre suprême et pour la patrie, et en même temps secourir les malheureux, les indigens, en ce formant de tout leurs pouvoir aux vertuts social. 4" de leurs apprendre a chanter des hymnes patriotique pour les jours de décade consacré à Tetre suprême et a la célébrations des vertuts social.... 7^ En cas de désobéissance de la part de ses élèves,

ledit Charpiot leur impose les punitions ci-après de taillée savoir. Lorsque quelqu'uns desdits enfants ne voudroit pas concourir de tout leurs pouvoirs à se conformer au Républiquanisme et à étudier les principes de moral qui leurs seront donnés, il les obligera de rester a l'école un card'heore après les autres , et si les motifs exigent de plus grandes peines, ils seront menasse d'être en arrestation par le comité de surveillance. Ledit Charpiot a prêté serment pardevant le conseil général d'Ecurcey de n'enseigner dans ses écoles aucun prétexte de quelque façon que ce soit qui soit contraire aux lois et a la moral républiquaine , et proclamé devant l'être suprême de ne rien diminuer ny augmenter aux principe de moral ordonné par la Convention, d Sauf la grammaire, il n'était pas possible d'être d'une orthodoxie républicaine plus satisfaisante.

A Blamont, l'instituteur public n'était pas moins adonné à l'ivrognerie qu'à la philosophie, et le district, pour tout arranger à sa façon, écrivait, le i" septembre, à la municipa- . lité : « Nous vous enjoignons d'envoyer tous les enfants, depuis l'âge de six ans jusqu'à dix, aux instructions du citoyen Baudrois, que vous surveillerez et dont vous nous donnerez témoignage certain, parce qu'on nous porte des plaintes continuelles qu'il ne cesse de sa plonger {Jans la crapule et l'ivrognerie. Si nous apprenons qu'il donne de mauvais exemples aux enfants, nous ne nous contenterons pas de le destituer, mais bien de Tincarcérer. »

L'insuccès des écoles philosophiques du gouvernement et la persistance des écoles chrétiennes constitutionnelles [ n'étaient pas le seul objet de sollicitude pour les administra- . teurs thermidoriens. Les écoles vraiment catholiques se relevaient de tout côté. L'ardent Mercier , poursuivant sa tournée d'iaspection sur la frontière, écrivait le 20 décembre : a Instruit par les officiers municipaux du Bizot que le nommé Maurice Racine , instituteur à NoëUCerneux , tenait une école où se rassemblaient les enfants des fanatiques des communes voisines, et qu'il leur enseignait les principes de l'ancien régime, pour m'assurer de la vérité, je me suis transporté dans la maison dudit Racine, où j'ai compté qua-

rante-sept élèves des deux sexes, dont les plus âgés pouvaient avoir quatorze ans. J'ai examiné de quelle manière il donnait ses leçons, et je n'ai pas été peu surpris de voir qu'à mesure que les plus grands avaient dit leur leçon, ils prenaient successivement un catéchisme pour en apprendre un chapitre par cœur. Lorsque les leçons ont été dites, j'ai regardé sur quelle matière de ce catéchisme ils s'appUquaient, et j'ai appris qu'ils en étaient au neuvième article du symboledes ci-devant apôtres. Comme j'examinais cette manière d'instruire, l'instituteur m'a dit que j'étais peut-être venu pour lui faire cesser sa classe. Je lui ai répondu que je n'y étais pas venu pour la faire cesser, mais pour prendre des renseignements sur sa manière d'instruire, et je lui ai témoigné combien j'ai été scandalisé de voir le fanatisme qui régnait dans sa classe en enseignant des principes contraires à la morale républicaine. Je lui ai fait sentir que les prêtres réfractaires n'étaient pas plus dangereux que lui, attendu qu'il se servait des mêmes moyens pour égarer le peuple. A quoi Racine m'a répondu qu'il enseignait comme du passé ; qu'il s'était concerté avec le citoyen Morey, administrateur du district, pour savoir de lui s'il pouvait continuer sa classe ; que Morey lui avait répondu qu'il n'y avait point d'ordre pour l'empêcher , et qu'il pouvait enseigner provisoirement sans se servir de principes fanatiques ; qu'en conséquence , il avait continué sa classe comme les années passées. Je lui ai demandé pourquoi il faisait apprendre i ses élèves le chapitre du catéchisme qui était le plus contraire aux principes de la Révolution, celui dont s'étaient servis les prêtres réfractaires pour tâcher d'opérer la contre-révolution. Il m'a répondu que ses écoliers apprenaient un chapitre de ce catéchisme par semaine, en suivant l'ordre du livre, et qu'il ne croyait pas faire du mal. Il m'a demandé ce qu'il voulait apprendre aux enfants. Je lui ai répondu qu'il devait les apprendre à lire et à écrire, leur apprendre les Droits de t homme et les devoirs du citoyen ; que les Rapports de la Convention nationale et les Actions héroïques des républicains français étaient les meilleures instructions pour former la jeunesse. Il m'a déclaré que ceux qui savaient lire s'instrui-

salent sur ces Rapports, mais que la plus grande partie de ses élèves ne sachant pas lire, ne pourraient s'instruire de cette manière. »

Le district s'empressa de gourmander ainsi la municipalité de Noêl-Cerneux^ par la plume ci-devant évangélique, mais toujours oratoire, de son président : « Citoyens frères, le bruit public annonce à l'administration que vous avez un instituteur qui, par sa manière d'enseigner, contrarie les vues de nos lois bienfaisantes. Comme il suit l'ancien système, on y envoie, dit-on, des enfants de tous les environs. Ce n'est pas là le moyen d'inculquer à la jeunesse les principes sages et uniformes qui doivent faire la base de notre gouvernement actuel. Ce n'est pas ainsi que vous formerez de véritables républicains. Croyez-en nos législateurs, qui vous l'ont déjà dit mille fois : les préjugés mènent à l'esclavage, parce qu'ils mettent le peuple à la merci des hypocrites qui se plaisent à les propager, soit pour leurs intérêts, soit pour favoriser leurs vues ambitieuses. Le vrai seul doit diriger les hommes libres. Réprimez donc, citoyens, de pareils abus ; voyez le bien que le règne de la Raison vous promet. Soyez orgueilleux de concourir à son triomphe. Persuadez-vous que les chimères du mensonge ont leur terme, comme toute autre chose, et qu'il n'y a d'éternel que la vérité. Si vous vous opignatriez à luter contre son empire, qui va toujours en augmentant, vous ne recueilleriez que de la honte, de vos efforts inutiles. Il serait plus beau pour vous de vous mettre dans le cas qu'on puisse dire à votre louange, que vous aussi, vous avez bien mérité de l'humanité en hâtant son bonheur. — Diény, etc. »

La municipalité, interpellée avec tant d'éloquence, laissa à l'instituteur inculpé le soin de répondre, ce qu'il fit en ces termes : « Si j'ai laissé des catéchismes dans ma classe, ç*a été à la bonne foi ; je me persuadais que tant qu'il n'y avait pas de livres élémentaires, il ne serait point défendu d'en employer de semblables. Je vous promets de me conformer à tout ce que vous m'ordonnerez. » — « Un peu de patience, répliqua aussitôt le district, tu recevras sous peu les Uvres nécessaires. En attendant, pénètre-toi bien des véri-

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tés que tu es chargé désormais de propager. » M. Racine, qui était resté beaucoup plus pénétré des vérités chrétiennes, continua tranquillement à enseigner le catéchisme, en attendant ce fameux manuel officiel et élémentaire de morale répubUcaine qui n'arriva jamais.

L'état de choses dévoilé à Noêl-Gerneux était celui d'un grand nombre de communes, et pour n'en rien laisser connaître au district ou au comité révolutionnaire central, les autorités locales, restées généralement chrétiennes, avaient pris le parti de ne rien répondre aux questions qui leur étaient adressées à ce sujet. Le comité^ ému de ce silence suspect, prit, le 25 décembre, l'arrêté- suivant : « Considérant qu'une grande partie des agents nationaux des communes ne s'empressent aucunement de correspondre avec le comité, les citoyens Renaud et Petit sont nommés commissaires dans les cantons de Maiche et du Russey ; ils visiteront les écoles publiques, afin de voir si on y enseigne les principes républicains, et d'en éloigner tout ce qui pourrait tendre au fanatisme et aux anciens préjugés, n Jac. Billey, membre du comité, fut également nommé commissaire « pour se transporter dans les communes de Provenchère, Belleherbe, Ebey et plusieiurs autres, à l'effet de vérifier les classes qui se tenaient publiquement, et si l'on y enseignait le fanatisme. » « A Provenchère, dit ce commissaire, je trouvai l'école fermée, parce que la Marie Racine était malade; à Belleherbe, je trouvai une classe de trente-deux élèves, tenue par Marie-Antoine Cheval. L'ayant interrogée si elle était en règle pour tenir classe en vraie répubUcaine, elle me répondit que non; qu'elle enseignait comme du passé. Ayant visité plusieurs Uvres de classe, je reconnus tous les livres de l'ancien régime. De là je me transportai à Ebey, où étant entré chez le citoyen Robert, ancien maître d'école, je trouvai une classe de vingt-deux enfants. Ayant visité les livres et catéchismes, je reconnus tous les anciens dont on se servait avant la Révolution. Ayant interrogé Robert, pourquoi il n'enseignait pas la morale, il me répondit que c'était le maire et les officiers municipaux qui lui avaient commandé d'enseigner et de tenir sa classe comme du passé. »

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Cette odieuse persécution par renseignement anti-chrétien obligatoire, persécution qui atteignait les catholiques dan^ ce qu'ils avaient de plus cher au monde, Fâme de leurs enfants, ne devait malheureusement pas finir avec la Terreur, en ce moment à l'agonie ; et toutes les factions révolutionnaires, même les plus modérées, qui allaient se succéder au pouvoir, se montrèrent presque aussi acharnées et implacables que les terroristes dans cette œuvre de subversion reUgieuse.

XIII. Pour parvenir -à implanter le nouveau culte philosophique, les thermidoriens, comme leurs devanciers, sentirent bien qu'il fallait absolument détruire toute trace du christianisme. La lutte se poursuivit donc contre l'ancienne religion de la France et contre l'église constitutionnelle , avec plus d'activité que jamais, sur tous les points à la fois. Si les prêtres assermentés avaient pu avoir un moment d'espérance, la Vedette, organe officiel de l'administration départementale, les tira bien vite de cette illusion. (( Peuple, disait-elle le 27 août , tu vois le fanatisme, l'aristocratie et le modérantisme lever une tête audacieuse depuis les événements des 9 et 10 thermidor : tu les entends parler

d'amnistie déjà lu t'effraies de ce triomphe; déjà tu en

calcules les suites funestes. Une amnistie pour Taristocratie et le fanatisme 1 Peuple, serait-ce là qu'aboutiraient tant de travaux, tant dé sacrifices?... Quoil Ton pardonnerait aux prêtres, à ces prêtres hypocrites qui conservent toujours l'espoir de raviver quelque jour le sacerdoce, de rallumer le fanatisme et ses torches dévastatrices ! Et l'on sait que de tous les fléaux qui ont ravagé l'univers, le sacerdoce a été le plus cruel, le plus exécrable ; et l'on tenterait de le relever I Non, l'homme libre, le bon citoyen, ne craint rien tant que le sacerdoce, parce qu'il y voit la perte assurée de la hberté publique et de la sienne propre. Qu'ils soient donc comprimés plus que jamais, qu'ils cessent de croire à une amnistie; eUe n'est dans le cœur ni dans la pensée d'aucun Français, et elle ne peut y être. Les aristocrates seuls, prêtres ou autres, l'ont imaginée, et nous ne serons tranquilles que lorsqu'ils ne seront plus au miheu de nous. 0 peuple.

encore un moment de patience, et tes ennemis disparaîtront devant toi comme la famée dans l'air ; mais redoute surtout leurs embrassements, car ils t'étonfferaient, s'ils pouvaient, dans leurs bras. »

Le 18 septembre ou deuxième âans-culottide, la Convention, sur un simple rapport de son comité des finances, rendit le décret suivant, qui portait le dernier coup à l'honneur révolutionnaire et aux engagements si solennellement pris envers la religion de la majorité du peuple, au moment où on l'avait dépouillée de ses biens : « Article i". La république française ne paie plus les frais ni les salaires d'aucun culte. — 2. Les dispositions du décret du 2 frimaire derniet (!te novembre i793), qui accorde un secours annuel aux cidevant ministres du culte qui ont abdiqué ou abdiqueront leurs fonctions, sont communes aux ci-devant ministres qui ont continué leurs fonctions ou qui les ont abandonnées sans avoir abdiqué leur état. — 3. Le maximum des pensions accordées aux personnes deà deux sexes , pour dei fonctions ou bénéfices supprimés, ne pourra pas excéder 1er taux fixé pour les secours annuels accordés par la loi dii i frimaire. — 4. Les ci-devant ministres du culte qui, eu interprétant les lois précédentes, ont exigé le paiement de leur traitement, pour les deux trimestres commencés le i*' germinal et le 1" messidor, d'après le taux fixé par les lois antérieures à celles du 2 frimaire, seront tenus de rembourser l'excédant qu'ils pourraient avoir reçu en sus dudit tsùx. — 5. Les agents nationaux des districts veilleront â ce qtle cet excédant soit exactement versé dans les caisses dû district. — 6. Les pensionnés des deux sexes qui sont détenus, ne recevront point leur pension pendant le temps de leur détention; ils seront liourris aux .dépens de la république, à raison de quarante sous par jour. »

Cette consommation finale et sans pudeur de la spoliation commencée en 1789, avait donc été réservée aux vainqueurs de Robespierre, et ils y mirent le comble, par l'incroyable obligation imposée aux jprètres constitutionnels de rapporter une partie du traitement qu'ils avaient reçu très légalement sous les précédents oppresseurs. La Révolution aux abois

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devenait vraiment ingénieuse pour trouver les fonds que réchafaud ne pouvait plus lui procurer.

Xrv. Mais c'était encore trop peu, pour supprimer le culte chrétien, que d'achever de le dépouiller ; et la persécution avait bien d'autres armes à son service. Au 9 thermidor, l'infâme comédie des abdications prétendues volontaires^ arrachées aux prêtres constitutionnels, était à peu près terminée dans la plupart des districts du Doubs ; mais il y restait cependant encore quelques prêtres en exercice , et le clergé schismatique du ressort de Saint-Hippolyte était i peine entamé. La renonciation des curés Yivot, d'Amagney, et Gavignet, de Marchaux, celle des intrus Carmillet, de Deluz^ Guinchard, de Roulans, et Deville, de Saint-Hilaire, purgèrent le district de Besançon des derniers prêtres en fonction. Le 29 juillet, le jeune Deville écrivit qu'il allait se retirer sur-le-champ à Besançon, pour tranquilliser sa famille sur les poursuites dont il était menacé ; et le même jour, le curé de Marchaux vint déclarer à sa municipalité (i que, restant seul fonctionnaire ecclésiastique dans ce canton et voyant que des rassemblements contraires aux lois devenaient inévitables, il cessait ses fonctions pastorales et en demandait acte. »

Le il septembre, le district écrivait qu'il ne restait plus dans les presbytères de son ressort qu'un seul prêtre, Boffy, J.-F., curé d'Auxon-Dessus, qui exerçait utilement la médecine.

Mais, tout éloignés qu'ils étaient de leurs fonctions et do leurs presbytères^ les curés constitutionnels restaient un objet d'inquiétudes et d'alarmes continuelles pour la philosophie sans-culotte. « Nous invitons les patriotes, disait la Vedette du 25 août, à surveiller les charlatans déprètrisés qui demeurent dans leurs communes, pour les fonatiser, sous quelque costume qu'ils aient cherché à se déguiser. Les uns arborent Tuniforme national ; les autres ont levé la queue, d'autres font les docteurs, pour se rendre nécessaires, et dérogent même comme le ci-devant curé d'Amancey, jusqu'à devenir conducteurs de chevaux. Plusieurs se retirent chez leurs tantes, cousins, nièces, etc., afin de

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fabriquer de Teau bénite, des huiles et des bondieux, sans craindre une surveillance incommode. »

Cinq jours après, la Vedette dénonçait ainsi nominativement un de ces nouveaux parias : « Nous accusons le prêtre Blondeau, ci-devant vicaire de Pierrefontaine, et en dernier lieu se disant administrateur de la paroisse de Mouthier, de semer le fanatisme dans nos murs, où il est depuis quelques jours. Sorti de la poussière d'un bureau de procureur^ il s'avisa^ Tannée dernière^ de voler douze cents livres à la nation en faisant le métier de prêtre. Nous recommandons le saint homme à la surveillance des sans-culottes : il loge, dit-on, à l'hôtel des Veaux, où il édifie toute la maison par la sagesse de ses oracles. » Le 23 février 1795, on voit le comité révolutionnaire de Besançon se livrer à des perqui* sitions infructueuses chez un autre prêtre constitutionnel, le capucin Maigrot, ex-intrus à Moncley.

XY. A Baume, il restait davantage à faire pour achever la déprêtrisation générale. Le 28 juillet, lendemain du 9 thermidor, le district constatait, dans un état adressé au département, que si vingt-deux curés constitutionnels avaient cessé leurs fonctions dans son ressort, il en restait encore en exercice vingt-huit <( qui tous étaient fort attachés à leur état et ne le quitteraient qu'avec peine. » Mais on pouvait se reposer sur le zèle d'une administration qui venait, comme on l'a vu plus haut, de décréter, de son chef, la fermeture de toutes les églises et Tinternement de tous les prêtres constitutionnels restés à leur poste. Lejeune luimême refusa d'approuver une mesure si franchement tyrannique. « J'ai vu dans cet arrêté, écrivait-il le 30 juillet, plusieurs mesures qui ont été inspirées à l'administration par le salut public ; mais il en est aussi quelques-unes qui me paraissent peu réfléchies et impoUtiques, et auxquelles il m'est impossible de donner mon assentiment. » Mais l'arrêté du district était connu, et il n'en produisit pas moins son effet d'intimidation. Ce même district, irrité contre plusieurs prêtres qui s'étaient bornés à donner leur démission, sans y ajouter la honte d'une apostasie formelle, écrivit, le 28 juillet, que ces prêtres devaient être privés d'une pen-

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sion qui, à son avis^ n'était instituée par la loi qu'en faveur de ceux qui auraient abjuré tout caractère sacerdotal et livré leurs lettres de prêtrise. La Convention elle-même repoussa cette odieuse interprétation. Mais le district n'en recueillit pas moins les fruits de sa nouvelle exigence. Le même jour, le malheureut Piaget, curé de Mondon, se présenta devant lui et déclara a que dès le 2 messidor, il avait cessé toute fonction ecclésiastique, mais qu'il ne croyait pas avoir assez fait par-là pour l'ordre et la tranquillité , et qu'il venait, en conséquence, remettre ses lettres de prêtrise et en demander acte. )) Le conseil général répondit qu'il applaudissait à cette démarche et que les lettres seraient brûlées à la première décade.

Le lendemain et les jours suivants, quatorze prêtres encore en fonction allèrent porter, soit devant leurs m nicipalités, soit devant le district, le triste spectacle de l'abdication la plus complète (i). Le vieux curé Guillemin, de Tournans, septuagénaire, déclara a qu'il refuserait désormais à tous ses paroissiens et autres l'administration des sacrements, la célébration de la messe, les cérémonies de la sépulture et tous les autres services du culte catholique, jusqu'à ce qu'il plût au représentant du peuple d'en rétablir l'exercice ; il requit la municipalité de lui donner acte de sa déclaration, afin de faire connaître sa déférence aux volontés du représentant. » Damotte , intrus à Verne, fit dresser un acte semblable « en témoignage de son dévouement au bien public. » Bernard, curé d'Huanne, déclara « que, voulant marquer sa soumission, il cessait ses fonctions pastorales et toutes autres prohibées par la loi, pour se retirer à Thise, dans sa famille. j> Le curé de Cubry et Tiufrus de Servigney déclarèrent, avec la même obséquiosité, « qu'ayant appris que les autorités constituées n'approuvaient pas que les ministres du culte catholique continuassent leurs fonctions, et qu'étant fermement résolus de ne jamais s'écarter des principes d'un vrai citoyen, ils cessaient

(1) Voir, à la fln du volume, le document a^ I, Tableau des ffrâtre» du Doubs qui abdiquèrent, 8* partie.

GOBBRE AU CHRISTIAKISME SOCS LES THERMIDORIENS. 397

leur ministère et en demandaient acte, o Le jeune Guillot, intrus d'Anteuil, écrivit : « L'amour de la paix et le zèle pour la chose publique m'imposèrent, il y a trois ans, le devoir indispensable d'accepter la cure d'Anteuil, où la voij du peuple m'appelait ; les mêmes motifs m'engagent à donner ma démission et à cesser toutes fonctions sacerdotales. Je vais exercer à Rang-lez-l'Isle le premier et le plus utile de tous les états, celui de l'agriculture. Je demande la transcription mot pour mot sur ton registre. » Le jeune Jacoutot, intrus de Pompierre, écrivit, de son côté, « que l'amour de la patrie et le zèle pour la chose publique l'avaient engagé^ deux ans auparavant, à se faire prêtre, et que les mêmes motifs l'engageaient maintenant à cesser toutes fonctions, pour se retira à l'Isle, où il allait se livrer à l'agriculture et . contribuer de tout son possible à l'affermissement de la république, u a Dès aujourd'hui, écrivait Pautot^ intrus à Rang, je cesse toutes fonctions sacerdotales ; je les croyais utiles dans le temps où je les ai acceptées ; mais, comme je m'aperçois qu'elles ne sont plus utiles pour la Révolution, je les finis volontiers. « Le curé Vienney, d'Uzelle, annonça qu'il avait cessé ses fonctions pour se conformer à la loi (quelle loi?) et que son église ne servirait plus désormais qu'aux cérémonies décadaires. Comme il avait acheté quelques biens nationaux à Uzelle, il sollicitait^ à titre .de grâce, l'autorisation d'y achever ses récoltes. Baptizet, curé de Crosey-le-Grand, déclara qu'il abdiquait « pour contribuer de tout son pouvoir à la paix et à la tranquillité publiques, » et le curé Jacques, de Villers-le-Sec, qu'il en faisait autant « pour obéir aux lois do la république, dont il avait toujours été fidèle observateur, n

Cependant le district supportait avec peine de voir son

arrêté du 8 thermidor, contre les prêtres, paralysé par le

^ veto du proconsul; il révint à la charge; et Lejeùne, cédant

, à ses instances, répondit enfin, le 3 août, qu^il approuvait

conaplétement l'arrêté et que le district devait même tenir

la main à sa stricte exécution. Mais, au même moment, la

Convention parut disposée à adoucir les' rigueurs auxquelles

. le clergé constitutionnel était devenu en butte ; une partie

398 CHAPITRE nu.

des intrus alsaciens incarcérés dans la citadelle de Besançon étaient renvoyés dans leurs foyers ; un nouveau décret prescrivait de payer aux prêtres leurs pensions sans exiger leur abdication préalable. Le district crut devoir^ en conséquence, suspendre lui-même l'exécution de son arrêté et en référer au comité de sûreté générale de la Convention^ le 32 août^ en lui faisant observer « que les prêtres seraient toujours un obstacle à la propagation des principes républicains et du véritable esprit public, et qu'ils étaient particulièrement dangereux dans ce district frontière. » En attendant une réponse, le district poursuivit, par une pression plus discrète^ la déprêtrisation déjà si avancée.

Le vieux curé Riduet, qui desservait Pierrefontaine depuis quarante-six ans^ promit de ne plus exercer jamais aucune fonction de son état, et ajouta : « Pour mes lettres de prâtrise, que je ne pourrais me refuser d'y joindre si j'en étais saisi, je les ai perdues depuis longtemps, n Le moine Nachin, intrus à Onans, demanda « à employer ses faibles facultés en qualité de salpétrier, afin de contribuer autant qu'il était en lui à l'afiermissement de la république. » Le capucin Ravier, intrus à Bonnal, dit a qu'il ne voulait plus absolument exercer un ministère qu'il n'avait accepté, sept mois auparavant, qu'après les plus vives instances de la commune. » Nicolet, intrus d'Âccolans, déclara, comme tous les autres, qu'il abdiquait « pour obéir à la loi. »

Cette loi, il est vrai, n'avait jamais été formulée d'une manière franche et explicite par le gouvernement conventionnel, car elle était un attentat trop flagrant à la liberté des cultes. Mais l'hypocrisie et la mauvaise foi, compagnes trop fidèles de la violence, depuis le commencement de la Révolution^ étaient venues en aide à un reste de pudeur ; et il y avait, dans certains décrets équivoques, dans les pouvoirs dictatoriaux des proconsuls et des comités révolution* naires, tout ce qu'il fallait pour étouffer l'église constitution^ nelle, en épargnant à la Convention l'ignominie d'un décret formel de proscription contre cette église, si soumise jusqu'à son dernier soupir.

Le Comité de sûreté générale^ organe des haines anti-re-

ligieuses de la Convention, écrivit, le 19 brumaire (9 novembre), aux agents nationaux des districts d'Ornans, Pontarlier et Saint-Hippolyte : « La correspondance annonce au comité que le fanatisme s'efforce de nouveau d*agiter les campagnes de ton arrondissement. Le comité appelle ici ta surveifiance. A côté de cette surveillance est placée ta responsabilité. Toute indifférence des autorités constituées sur un point aussi capital estrépréhensible. H est de leur devoir de maintenir l'exécution des lois relatives à l'établissement et à la célébration des fêtes décadaires, qui n'ont souffert aucune dérogation. Elles sont obligées surtout, ces autorités, de s'opposer à tout rassemblement ou attroupement fanatique. Elles doivent en faire arrêter les auteurs, les instigateurs et les perturbateurs qui font circuler de faux bruits ou des décrets supposés tendants à égarer le peuple. Ces instigateurs et perturbateurs doivent être poursuivis devant la police correctionnelle ou devant la police de sûreté, suivant la nature des délits. Mais c'est par l'instruction qu'il faut ramener la multitude égarée. Il suffira sans doute de montrer aux bons citoyens les pièges qui leur sont tendus par la malveillance et les ennemis de la liberté. Le flambeau de la vérité fera disparaître l'imposture, et tout s'empressera de venir s'instruire au temple de la Raison. Mais, encore une fois, que les autorités constituées ne se lassent pas d'employer les moyens légaux qui sont en leur pouvoir, afin de prévenir ou d'arrêter l'incendie dont le fanatisme paraît menacer les campagnes. Qu'elles se rappellent que l'on a souvent attribué les maux de la Vendée à la négligence des administrateurs. — Meaulle, dauzel, Bentabole, Levasseur (de la Sarthe). »

Les administrateurs du district de Baume n'avaient pas eu besoin de ces instructions iniques, pour se mettre en campagne. Bien que Lejeune eût d'abord refusé d'approuver leur arrêté du 26 juillet contre les prêtres encore en fonction , et qu'ensuite ces administrateurs eussent jugé euxmêmes à propos d'en suspendre l'exécution générale ; poussés parleur président, l'ex-noble Grosrichard, ils résolurent d'en appliquer les rigueurs dans toute la mesure possible.

Le 37 juillet, ils avaient déjà mis en prison le prêtre Vieille, vicaire à Cuse. Le 27 août, on lisait dans la Vedette: aPrétet, ex-curé de Leugney, vient de se choisir pour vicaire un ci*devant moine allemand, nommé Monnier, lequel apprend déjà son sermon pour prêcher le jour de la ci-devant Nativité de la ci-devant Vierge, époque à laquelle, disent-ils, tous les prêtres constitutionnels seront remis en place. Laissons-les dire et apprendre leur sermon ; mais qu'ils prennent garde d'exciter du trouble, et de faire demander par les femmes que la célébration de la décade ne se fasse désormais que le dimanche : le district de Baume pourrait bien donner â ces messieurs un bon billet de logement dans la maisou d'arrêt^ où ils pourraient tranquillement et dans un lieu aussi retiré, se préparer dignement à remplir l'auguste mission qu'ils attendent de la Convention nationale. Que ceci serve d'avertissement aux Monnier, aux Prétet, et à tous neveux et nièces qui se mêlent de diviniser avec les ci-devant prêtres. »

Cette menace ne tarda pas à recevoir son exécution, sinopi contre l'intrus de Leugney, qui s'empressa sans doute de se mettre à l'abri, au moins contre ses confrères ; et le surlendemain, un membre du conseil général du district de Bauma représenta « qu'il y avait encore dans la partie montagneuse du ressort quelques prêtres qui n'avaient pas cessé leurs fonctions et qui continuaient à égarer les habitants de ces contrées, ce qui entraînait des rassemblements très dangereux, et que ces prêtres étaient ceux des ci-devant paroisses de Montenois et de Chazot. » Le conseil décida, en conséquence, que les deux prêtres inculpés seraient invités à s^ rendre, dans le délai de quarante-huit heures, au chef-lieu du district, pour y fixer leur résidence jusqu'à nouvel ordre; et qu'en arrivant, ils se présenteraient au secrétariat pour y être inscrits, sous peine d'être déclarés suspects et traités comme tels. Cet arrêt reçut son exécution, et le U septembre, on voit Cl.-Henri Boucard, intrus de Montenois, présenter des certificats de patriotisme, en soUicitant Tautorisation de sortir de Baume. Le conseil du district répondit « que toujs les prêtres du district avaient cessé leurs fonc-

GUBBRB AU CHRISTUMSMS SO(JS LES THERMIDORIENS. ^ 40|i

tioBs, et que Boucard, en contimiaut les sienaes, avait occ^ lionne des rassemblements qui auraient pu devenir dango^ ]%ux ; que sa présence à Montenois pourrait entretenir plus longtemps les citoyens de cette commune dans le 4ésir et même la volonté de le voir continuer des fonctions impolitiques dans les circonstances ; et, qu'en conséquence, il ae retirerait au moins à six lieues de Montenois, sous la sur* veillance de la municipalité du lieu de son nouveau donû* cile. »

Cependant ces mesures de rigueur ne suffirent pas pour arrêter le zèle pieux de quelques prêtres constitutionnels, notamment de Tabbé Chapuis, du Yaldahon, qui 4evait, bientôt après , trouver dans son retour à la véritable Eglise la récompense de son courage. Le conseil général du district prit l'arrêté suivant, douze jours après celui du 29 août ; (( Un membre a représenté que presque tous les prêtres de ce district ont abdiqué ou cessé leurs fonctions ; que cepeur dant il 7 a encore quelques paroisses où l'on continue le$ offices du culte catholique , notamment à Voillans et à Yié^ thorey, ce qui jette des inquiétudes et du trouble dans les paroisses voisines, où il se fait des murmures et des mécontents de voir qu'on célèbre la messe dans des parties de notre district, et que dans d'autres il n'y a plus de curés; que plusieurs en ont manifesté leur mécontentement jusque dans le sein de l'administration, même que ces sortes d'exerv ciees occasionnent deis rassemblements qui peuvent devenir très dangereux ; que ces prêtres , par leurs exercices^ rallument le fanatisme dans tous les environs, de manière que les communes dont les curés sont abdiquants ou oessionaaires> et qui étaient paisibles et tranquilles, s'élèvent aujourd'hui pour sommer leurs curés de reprendre leurs fonctions^ ce qui va nécessairement occasionner du trouble et de$ rixes si on n'y apporte remède. Le conseil a arrêté , en con<séquence, que tous les prêtres qui continuent ou qui ont rapcis leurs fonctions, dans l'étendue du district^ seront requis par l'agent national, de se rendre dans les vingt-quatre heures dans le chef-lieu du district pour y fixer leur résidence, et, durant leur séjour à Baume, ils seront tenus de VI. 26

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se présenter chaque jour à la municipalité, sous peine d'être déclarés suspects et traités comme tels. » Cet arrêté fut si* gnifié, le 14 septembre, à Simon Chapuîs, desservant de YoiUans.

S'il avait pu venir aux administrateurs de Baume le moindre scrupule sur la légalité de ces mesures oppressives, il n'aurait pas tardé à être levé par un arrêté des proconsuls thermidoriens, qui dépassa de beaucoup en impudence et en tyrannie celui que Lejeune lui-même avait trouvé excessif. Pelletier avait déjà fait pressentir ce qu'on pouvait attendre de lui à cet égard, en adressant à l'agent national du district de Baume, et sans doute à tous les autres^ la lettre suivante : « J'ai besoin d'être instruit du degré de maturité de Tesprit public. Les prêtres ayant exercé plus particulièrement dans ce département leur influence funeste, il faut que tu me donnes des renseignements sur l'espèce d'influence secrète qu'ils ont conservée, même depuis leur démission, qui n'est pour la plupart qu'un jeu coupable , à l'aide duquel ils ne cessent d'être aussi dangereux que par le passé. »

Le 20 novembre, ou 30 brumaire an in, PeUetier se trou* vaut à Pontarlier, en même temps que le représentant Besson, du Doubs, alors chargé d'une mission relative aux salines de l'Est , les deux conventionnels , après avoir conféré ensemble, prirent l'arrêté suivant, que Besson signa sans autre titre que sa haine personnelle contre le christianisme.

cr Au nom du peuple français, Besson et Pelletier, représentants du peuple dans les départements du Doubs et du Jura ; considérant que le fanatisme, depuis plusieurs siècles, a concouru à l'asservissement et à l'esclavage du genre humain ; qu'il est intéressant de terrasser et détruire tout à la fois l'hydre du despotisme de la tyrannie monarchique féodale et sacerdotale; considérant que le fanatisme est porté à un tel point dans les communes frontières des départements du Jura et du Doubs^ que les habitants des campagnes se réunissent dans les ci-devant églises pour y célébrer euxmêmes les ci-devant dimanches et fêtes ; qu'ils ont conservé

tous les signes de la superstition ; que dans plusieurs communes on a même et récemment planté des croix ; considérant que plusieurs prêtres exercent encore publiquement leurs fonctions, ce qui donne lieu à des rassemblements considérables de citoyens, qui se rendent de plusieurs communes aux lieux de l'exercice de ce culte ; que ces rassemblements sont proscrits par la loi du i4 frimaire (contre les rassemblements aristocratiques), comme nuisibles à l'ordre et à Tunité de la république, arrêtent :

» Article 1". Les prêtres et autres particuliers qui exercent ou exerceront publiquement un culte quelconque seront mis en état d'arrestation et poursuivis par les accusateurs publics près les tribunaux. — â. Tous les prêtres qui ont exercé des fonctions publiques dans l'étendue des départements du Jura et du Doubs , sont dès ce moment mis sous la surveillance des autorités constituées et des comités révolutionnaires. — 3. Tous les temples qui ont servi à un culte seront fermés ; il sera, à la diligence des agents nationaux des districts, fait inventaire des effets qu'ils contiennent, ainsi que des objets qui ont été employés à l'exercice du culte^ lesquels seront déposés dans des lieux clos, jusqu'à ce que la commission d'instruction publique ait jugé s'il y a quelque chose de précieux à conserver. — 4. Tous les signes d'un culte quelconque seront enlevés à la diligence des agents nationaux des communes, dans la décade qui suivra la promulgation du présent arrêté. A cet effet, ils sont autorisés à mettre en réquisition les ouvriers nécessaires et à employer au besoin la force armée. — 5. Les agents nationaux des communes rendront compte aux agents nationaux des districts, dans la décade suivante, de ce qui aura été fait pour Texécution de l'article précédent. En cas de négligence, ils seront mis en état d'arrestation' pendant deux mois et punis d'une amende qui ne pourra excéder 500 livres. — 6. Dans le cas où les officiers municipaux se seront refusés de déférer aux réquisitions des agents nationaux , ils seront dénoncés à l'accusateur public, qui les fera punir suivant toute la rigueur des lois. — 7. Les temples qui ont servi à l'exercice d'un culte quelconque ne seront ouverts que les jours de

404 CHAPITRB un.

décade et aux heures indiquées par les municipalités , pour la lecture et publication des lois et celle des discours décadaires ; ils seront fermés immédiatement après par l'agent national^ qui en conservera la clef. — 8. Les cloches laissées dans les différentes communes ae pourront être sonnées que dans les cas indiqués par la loi et pour la retraite, à l'heure qui sera fixée par les municipalités. Genx qui se permettront de les sonner dans d'autres circonstances seront considérés comme perturbateurs du repos public et punis comme tels. — 9. Tout rassemblement pour l'exercice d'un culte , quel qu'il soit, ou qui aurait d'autres motifs que ceux déterminés par la loi, est défendu. Les chefs et auteurs seront saisis et traduits devant les tribunaux. — 40. Les comités révolutionnaires, dans les départements du Doubs et du Jura, informeront et feront informer contre tous ceux qui se sont permis d'avoir des communications et des conférences secrètes avec les émigrés ou déportés, de leur ayoir fourni des comestibles , denrées , numéraire , ou de leur avoir donné retraite : sur le vu de ces informations , ils seront mis en aarrestation et traduits devant les tribunaux. — H. H sera pareillement informé contre tous particuliers qui, par la suite, seront prévenus d'avoir des communications et des conférences avec les émigrés et déportés , et de leur avoir tendu des secours. — 12. Tous ceux qui seront trouvés sans passeport à une demi-lieue des frontières, seront réputés avoir eu l'intention d'émigrer ; ils seront mis en état d'arrestation et traduits devant les tribunaux. — 13. Personne ne potmrai être autorisé à passer à l'étranger qu'en vertu de passe-ports émanés de la Convention nationale , de ses comités, des représentants du peuple en mission et des commissions executives. Tous les autres passe-ports sont annulés; ceux qui voudraient en faire usage seront saisis et mis en état d'arrestation. — 14. Le présent arrêté sera imprimé, etc. »

L'hypocrisie révolutionnaire avait enfin jeté sott dernier masque ; une guerre â mort au christianisme et à la liberté des cultes était franchement déclarée au nom de la Convention. Mais, pour l'honneur de notre pays et du parti républicain, il se trouva à Pontarlicr même un patriote assez

GUBRRB AU CBRISTIANISIIE SOUS LBS THERMIDORIENS. 405

courageax pour protester, au prix de sa liberté, contre ce suprême attentat. Le jour même où Pelletier signa son arrêté tyrannique , il fut réduit à y ajouter celui ci : « Le comité révolutionnaire de Pontarlier mettra en état d'arrestation le nommé Yilgensofer, imprimeur, pour avoir i** frappé et maltraité le citoyen Jouffroy, secrétaire du district, chargé de lui remettre un arrêté pour l'imprimer, toutes affaires cessantes ; ^ pour s'être refusé d'imprimer ledit arrêté et l'avoir foulé aux pieds. L'arrêté dont il s'agit sera sur-le-champ imprimé par les ouvriers de Vilgensofer^ qui seront mis en réquisition. Ceux qui se refuseraient d'obéir seront aussi arrêtas et détenus. L'agent national de la commune est chargé de traduire Vilgensofer au tribunal de police correotionnelle et de le faire condamner aux peines dues à son déht. u

Pendant que le comité révolutionnaire de Pontarlier déhbérait, sous la présidence de L. Perron , sur les moyens de procurer l'impression de l'arrêté des deux conventionnels, le capitaine de gendarmerie Thierry vint le prévenir que si Vilgensofer n'avait point d'ouvriers pour diriger cette imr pression^ Pelletier entendait qu'il fût contraint d'y procéder lui-même, et gardé à vue à cet effet. En conséquence, le conseil expédia sur-le-champ deux de ses membres à l'im* primerie avec deux soldats pour garder à vue l'imprimeur récalcitrant Lorsque les deux commissaires se furent assurés que le travail était commencé et qu'ils eurent vu tous les ouvriers en mouvement pour cette opération, ils rentrèrent au comité, qui envoya successivement ses autres membres pour surveiller et hâter l'impression de cet inique arrêté. Le proconsul avait cru anéantir la malheureuse éghse constitutionneUe, et il ne faisait que la relever en lui donnant les honneurs de la persécution.

Les patriotes des montagnes étaient encore trop chrétiens pour que Pelletier pût trouver au milieu d'eux les applaudissements dont il avait besoin pour se pardonner à lui-même une pareille iniquité , et il s'empressa de venir chercher au sein du club de Besançon une approbation qu'il ne pouvait guère trouver que là. « Dans la séance du 9 fri-

maire, dit la Vedette^ le représentant Pelletier , après avoir rappelé les maux que le fanatisme a causés, surtout dans la Vendée, a demandé qu'il fût pris lecture du numéro de la Vedette in 8 courant, proposition adoptée au milieu des applaudissements. Après la lecture de cet article (relatif aux fêtes décadaires et reproduit plus haut), le représentant du peuple a pris la parole et a dit que le but de la Convention, particulièrement dans son Adresse aux Français^ avait été de briser toutes ces lignes de démarcation qui ne doivent plus exister parmi un peuple de frères ; que pourtant, d'après les observations des auteurs de la Vedette, il paraissait qu*il y avait encore dans cette commune différents genres de citoyens qui manifestaient de l'éloignement pour toutes les institutions républicaines ; que des ci-devant , des dévotes , de petites coquettes , affectaient de chômer encore les aa* ciennes fêtes et de dédaigner la célébration des décades. 11 a déclaré que ceux qui établissaient cette ligne de démarcation ne pouvaient point être de bons citoyens, et que, s'il remarquait qu'elle existât davantage, il y pourvoirait en donnant tout pouvoir aux autorités constituées pour faire cesser %e genre d'abus et même pour faire incarcérer ceux qui s'obstineraient à le perpétuer. Ce discours a été vivement applaudi. Après la lecture de l'arrêté des représentants du peuple Pelletier et Besson contre le fanatisme , un membre a rappelé que Ton avait précédemment délibéré une adresse à ces représentants, pour les remercier de cet arrêté et leur présenter différentes vues sur les fêtes décadaires et l'instruction publique. Il a demandé que cette délibération soit maintenue et exécutée ; et le représentant Pelletier, ayant invité Briot, qui avait été chargé de cette rédaction, d'en donner lecture à l'assemblée, le projet d'adresse présenté par lui a été adopté. Le représentant du peuple a demandé la parole pour faire des observations intéressantes contre le fanatisme; il a annoncé que des malveillants, qui se plaisent à égarer les hommes crédules et à calomnier dans leurs esprits les représentants du peuple, avaient répandu dans les montagnes qu'il était chargé de réinstaller les prêtres ; que ce bruit avait eu d'autant plus de fondement , que de*

puis longtemps on avait eu Tart de faire accroire aux fanatiques que c'était Robespierre qui avait détruit les prêtres et organisé les fêtes décadaires, et que tout ce qui avait été fait devait tomber avec lui. Le citoyen Pelletier a dit que Ton se trompait singnlièrement en regardant Robespierre comme l'ennemi des prêtres , dont il avait cherché au contraire à se faire un appui, ainsi que des fanatiques de toutes les espèces ; il a ajouté que c'était lui qui était l'ennemi des prêtres, qu'il connaissait leur charlatanisme et leurs four* beries et qu'il avait toujours su les combattre et les démasquer ; que l'arrêté qu'il a pris récemment contre eux suffit pour fermer la bouche à ceux qui avaient annoncé qu'il voulait rétablir les prêtres.... Les réflexions du représentant ont été accueillies par les plus vifs applaudissements. »

XVII. Armé de l'arrêté de Besson et de Pelletier, le comité révolutionnaire central de Baume poursuivit avec rigueur le peu de prêtres constitutionnels restés en fonctions dans ce district. Le 26 novembre, a considérant que l'ex-prêtre €l.-Jos. Dufay> ci-devant curé à Branne, continuait d'y célébrer sa messe et à présider des rassemblements proscrits par la loi du il frimaire, le comité arrêta qu'il serait délivré un mandat d'amener contre lui et qu'il serait mis en état d'arrestation. x>

Le lendemain, le même comité adressa à toutes les municipalités du district la circulaire suivante : « Le fanatisme, soufflant en tout sens son venin corrupteur, empoisonne surtout nos campagnes. Les prêtres, lâches partisans du despotisme, furieux de se voir ravir l'empire que la sotte crédulité leur avait remis entre les mains, épuisent leurs derniei's moyens à ranimer encore ce monstre que la raison a terrassé, et dont on voit encore les sinistres efiets dans certaines municipalités, où l'on se refuse à recevoir les instituteurs publics ou de leur envoyer la jeunesse, parce qu'ils n'enseignent que la saine morale. Le fanatisme a été dans tous l6s temps lemalheur et la désolation des peuples.... D'après la connaissance de tant d'horreurs, on a lieu de s'étonner qu'un peuple ait jusqu'à présent souffert sur son sol les ministres de tant d'abominations. Parmi les prêtres, dira-t-on, il y en

40^ CHAPITRE LXIf.

a gui ont donné, depuis le commencement de la RéTolution, des preuves constantes de leur dévouement i la chose publique, on l'avouera; mais le nombre en est si petit que les crimes des autres éclipsent le bien que ces premiers auraient pu faire. C'est principalement vous, habitants des campagnes, où le fanatisme a déjà exercé des ravages affreux, que nous invitons à vous tenir en garde contre les impostures de ces scélérats. Fuyez ces rassemblements criminels où le fanatisme préside, où il ne se trouve que des ennemis da bien public, et où les conspirateurs se couvrent du manteau de la religion. Nous invitons aussi spécialement les munici'^ palités de ces contrées à avoir toujours un œil vigilant et i découvrir les imposteurs, les prêtres déportés et les émigrés qui seraient tentés, dans leur désespoir, de rentrer eu France el d'y rapporter leurs crimes. L'intérêt public, le vfttre, exigent de vous la plus grande activité i vous emparer de ces dangereux hypocrites^ sur la tète desquels est déjà suspendu le glaive de la loi. Ce sont ces brigands infâmes qui ont empoisonné nos frontières de faux assignats. » On voit que, dans la haine des démagogues^ les prêtres constitution* ûels étaient arrivés absolument au même niveau que les prêtres fidèles , et que le vocabulaire des injures était épuisé pour les uns comme pour les autres.

Le comité ne se borna pas à cette lettre comminatoire, il envoya une partie de ses membres à la chasse des prêtres constitutionnels qui persistaient à fonctionner plus ou moins clandestinement. Le 27 novembre, Cl.-Jos. Pelletier et Jos. Bonnarang, envoyés à Branne, rapportèrent « que les témoins entendus par eux avaient déclaré avoir vu Dufay, exHîuré du lieu, dire la messe avec toute l'audace possible dans la cidevant église, à 8 heures du matin, le 26 brumaire (16 novembre 1794) et que c'était un volontaire en convalescence qui servait la messe; que la porte de l'église avait été ouverte par Morfaux, agent national, et que ce dernier avait avoué qu'il rouvrait ordinairement les jours de dimanche et de décade, dans l'intention d'y laisser aller le peuple pour prier, w

Le lendemain, Dufay, amené devant le comité révolntioa-

GUERRE AU CHRISTIANISME SOUS LES THERMIDORIENS. «iW

naire et interrogé par Carisey, assisté de Besançon, répondit qu'il continuait à demeurer au presbytère^ parce qu'il l'avait affermé ; qu'il n'avait pas déposé ses lettres de prêtrise, parce qu'il ne les possédait plus, mais que depuis six mois il s'était démis de ses fonctions par-devant la municipalité* L'interrogatoire continua en ces termes :

Q. Depuis l'époque de cette déclaration, n'a»-tu pas de temps en temps dit la messe et tait d'autres fonctions de prêtre à Branne ?

R. J'ai dit la messe, mais secrètement et les portes de l'église fermées; le 26 brumaire, il est vrai, jour de dimanehe, Morfaux, agent national, m' ayant prié de dire la messe pour son iils^ mort à l'armée en défendant la patrie, je l'aï dite en effets après avoir recommandé à Morfaux de tenir la porte de l'église fermée , ce qu'il n'a pas fait ; et Morfaux m'ayant demandé une seconde messe pour le lendemain, je b lui ai refusée.

Q. Quelle somme as-tu touchée deMorfaux pour prix de cette messe, et combien as*tu fait payer pour les autres messes que tu as dites ?

R. Je neles ai pas célébrées par intérêt, msds pour obliger.

Q. N'as-tu pas confessé et administré des malades i Rranne?

R. Plusieurs fois j'en ai été prié, mais j'ai toujours refusé»

Q. Les jours de dimanches et de fdtes, ne se £ait-il pas des rassemblements au temple, soit pour chanter les vêpres^ soit pour des congrégations ?

R. La municipalité ouvre les portes de l'église le dimanche ;. les citoyens et citoyennes en profitent pour y venir faire leurs prières, mais j'y reste étranger.

Q. N'as-tu pas dit que, si on cessait de te payer le traitement que la loi t'avait accordé, tu émigrerais?

R. M'étant rendu , il y a quelque temps , à Baume pour toucher ma pension et quelqu'un m'ayant dit qu'on n'en payait plus, j'ai répondu : « Eh I nos anciens prêtres ont en )> bien plus de bonheur que nous ; on leur a permis de s'en » aller, en les déportant. Que faire, si l'on ne nous paie pas 1 » Si j'étais de l'autre côté et qu'on voulût m'obhger i prendre

410 CHAPITRE LXIU

les armes contre ma patrie, je m'y refuserais et demanderais en grâce la permission d'y rentrer.

Ant. Roussey, de Roche-lez-Clerval, témoin à charge, entendu quelques jours après, déclara que l'inculpé était venu à Roche, dans le courant de brumaire, pour baptiser un enfant de P. Bonnot. En dépit de toutes les protestations du P. Dufay^ le comité le déclara « convaincu d'avoir , au moyen des exercices du culte, entretenu les citoyens dans le fanatisme, » et le condamna à la détention ; les scellés furent posés à son domicile.

Le lendemain, le comité procéda contre un autre prêtre constitutionnel. Cl.-X. Perrot, nommé instituteur public à Fontaine, exposa qu'il avait entendu Simon Chapuis, du Valdahon, ex-vicaire à Fontaine et desservant de Voillans, dire que dans peu de temps, et au plus tard pour Noél prochain, les prêtres reprendraient leurs fonctions; que le 8 septembre, vieux style, il avait vu le même Chapuis en costume de prêtre; qu'il avait célébré la messe ce jour-là à Voillans et avait promis d'en faire autant à Fontaine. A la suite de cette dénonciation, le comité lança un mandat d'amener contre le prêtre Chapuis, comme prévenu d'entretenir depuis longtemps le fanatisme. L'inculpé comparut le 4 décembre et déclara qu'il avait trente-un ans ; qu'il résidait actuellement à Hièvre ; qu'il avait desservi Voillans jusqu'au 28 fructidor (14 septembre), temps auquel le district lui avait signifié d'avoir à cesser, ce qu'il avait exécuté, mais sans remettre ses lettres de prêtrise. Alors le dialogue suivant s'établit entre le président du comité et le prévenu :

Q. Ne savais-tu pas que, depuis une couple de mois avant cette époque, les églises du district étaient fermées, et que tous les curés avaient quitté leurs fonctions ? Pourquoi n'as-tu pas fait comme eux?

R. Bien d'autres que moi avaient continué leurs fonctions, et j'avais cru pouvoir faire de même, attendu qu'aucune loi ne m'avait forcé de quitter mon ministère.

Q. Ne sentais-tu pas bien qu'en continuant tes fonctions, tu alimentais le fanatisme, si contraire au bien public?

R. En continuant mes fonctions, je n'ai pas cru préjudicier

à la chose publique, pris égard surtout qu'il n'y a point eu de troubles à Voillans pendant l'exercice de mes fonctions.

Q. Depuis que tu as quitté, n'as-tu pas confessé et baptisé quelquefois ?

R. Non.

Q. Ne désires-tu pas que tous les prêtres reprennent leurs fonctions ; et ne t'es-tu pas flatté que pour Noël prochain, vieux style, tu redirais la messe ?

R. Mon intention est de suivre les ordres de la Convention. J'ai beaucoup ouï dire que les prêtres rentreraient dans leurs fonctions pour Noël prochain, vieux style, mais je ne l'ai jamais dit.

Q. N'as-tu pas engagé quelques personnes de Fontaine à ne pas envoyer leurs enfants à l'école de Tinstituteur, parce qu'il n'instruisait pas comme on le faisait dans l'ancien régime?

R. Non.

Le comité, ne se jugeant pas suffisamment éclairé, décida que Nachin, l'un de ses membres, irait faire une nouvelle information à Fontaine, et qu'en attendant, le prêtre Ghapuis resterait consigné à Baume. Nachin, secrètement attaché aux prêtres même déportés, eut soin de ne rapporter aucune charge nouvelle contre le prévenu.

Sur ces entrefaites, Pelletier étant arrivé à Baume, prit connaissance de ce qui concernait les prêtres Ghapuis et Dufay, et décida que le premier, ayant manifesté son intention de voir renaître le culte catholique et de reprendre ses fonctions, il devait être mis en arrestation comme suspect, et que l'ex-prêtre Dufay devait également rester en détention. Les deux condamnés adressèrent au proconsul un recours en grâce. « J'ai été, disait le P. Dufay, un des premiers à prêter le serment. Malgré mon âge très avancé et mes infir^ mités, je me suis rendu aux pressantes sollicitations des autorités constituées, en me chargeant de desservir la paroisse de Branne. Pendant tout le temps que j'y ai demeuré, j'ai fait mes efforts pour dissiper le fanatisme. Depuis six mois j'ai cessé toutes fonctions extérieures, pour me mettre en mesure avec l'esprit public. Malgré toutes mes précautions, des

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ennemis m'ont dénoncé an comité révolutionnaire de Baume, pour avoir exercé mes fonctions intérieures, et avoir fait des rassemblements. Cette dénonciation est absolument fausse ; et du moment que j'ai eu connaissance de ton arrêté, je n'ai point eu de plus grand empressement que de m'y conformer en tout point. Je te prie en grâce de me rendre la liberté. » Le proconsul déciiéi, le 22 décembre, que les deux prêtres seraient extraits de la maison d'arrêt, mais qu'ils resteraient consignés en surveillance à Baume, dans leur domicile particulier. Le 27 janvier, les deux reclus obtinrent du représentant Venferey^ qui se trouvait en ce moment dans sa famille, l'autorisation de se retirer à la campagne^ sous la surveillance des autorités locales, à raison de la cherté des vivres*

L'intrus Maurice Damotte donna un triste spectacle, le 7 décembre. Il vint, sur l'invitation du comité révolutionnaire, dénoncer à la fois deux de ses collègues, le vieux curé Guillemtn, démissionnaire à Tournans, pour avoir traité d'apostat Vally, curé d'Avanne, oncle du dénondateor, parce qu'il avait livré ses lettres de prêtrise, et Lisberney, «x-curé d'Ëvans, dans le Jura, pour avoir récemment donné la bénédiction nuptiale à sa nièce dans l'église de Verne. Cette triste démarche paratt heureusement n'avoir eu aucua résultat.

Il semble en avoir été de même de la dénonciation faite, le 2 décembre, au comité, par Favelet, l'un de ses commissaires» contre le P. Bernard, ancien chartreux, retiré auprès de son frère, curé assermenté d'Huanne. « Etant à Mésandaas» dit ce commissaire, P. Belle ville fils nous a déclaré qu'au mois de brumaire dernier, cet ex-chartreux avait dit en sa présence, chez Catenod, maire de Mésandans, qu'il aimerait bien redire sa messe ; qu'il voudrait qu'on le mit en réquisition pour la dire, et qu'il la dirait avec empressement. De là, nous nous sommes rendus à Huanne, et nous avons demandé au citoyen J.-CL Pillard s'il n'aurait pas prêté un cheval à cet ex-chartreux, il y a environ un mois, pour porter les sacrements, vieux style, à un malade à Gouhelaus. Pillard a répondu qu'il avait prêté son cheval au citoyen

GUBRRB AU CHRISTMINISHB SOUS LES THERMIDORIENS. 413

Ghapnsot, de Gouhelans^ qui le lui avait renvoyé le lendemain, et qu'il ne lui avait pas dit que ce fût pour porter ni prêtre ni sacrement. Nous nous sommes rendus ensuite auprès du maire d'Hoanne et avons vérifié^ sur le registre de la municipalité, l'acte de cessation des fonctions de l'excuré^ à la date du 9 thermidor. Cette démission est expliquée au désir de la loi et constate même qu'il doit se retirer à Thise, chez ses parents, ce qu'il n'a pas encore fait. Ce ci-devant curé s' étant présenté dans le moment^ nous l'avons invité à quitter le presbytère au plus tôt, pour faire place à l'instituteur. Nous avons requis la municipalité de se conformer à l'arrêté de Besson et de Pelletier, ^ant à Tokchartreux, il n'a porté aucun acte de cessation ni démission sur le registre de la municipalité, prétendant n'être pas fonctionnaire, quoique ayant exercé publiquement les fonctions de vicaire. »

Le comité lança aussitôt un mandat d'amener contre «e religieux, comme prévenu n d'exercer encore les fonctions de prêtre et d'entretenir le fanatisme par ses propos et ses actions. » Bemardot et Vuillemin, membres du comité, furent^ en outre, chargés de procéder à une nouvelle enquête contre lui. Des témoins à charge, entendus le 0 décembre, vinrent encore déposer que le P. Bernard avait engagé la municipalité à le requérir de dire la messe ou au moins à l'y autoriser. Mais toute cette procédure ne parait pas avoir abouti.

XVIH. Dans le district d'Oroans, raèdication des prêtres était déjà complète au moment de la chute de Robespierre^ «t les thermidoriens n'eurent à recueillir que llicHnmagB des lettres de prêtrise de deux moines sans fonctions. On a la preuve de la sollicitude du représentant Pelletier pour l'exécution de son arrêté contre les prêtres et contre les cultes, par ces deux lettres, adressées à l'agent national du district d'Ornans, ainsi qu'à ceux des cinq autres districts.

0 3 frimaire (33 novembre). Je t'envoie plusieurs exemplaires de l'arrêté que nous avons pris, mon collègue et moi, pour comprimer le fanatisme. Je te charge d'en faire la prompte distribution aux communes, d'en ordonner la

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publication, d'en surveiller l'exécution, et de me rendre compte du tout. »

(( 8 nivôse (SB décembre). Je n'ai reçu encore aucun compte de Tarrèté concernant le fanatisme. Il importe aux représentants du peuple dans le département, de connaître TefBcacité des mesures répressives des abus, ou leur insuffisance, et c'est un devoir pour les administrateurs de les en instruire. Je vous invite donc à ne point le perdre de vue. »

Cette lettre eut pour effet de réveiller le zèle du comité révolutionnaire central d'Ornans. 11 se souvint que plus d'un mois auparavant (le 4 frimaire), le conseil général du district avait pris un arrêté portant « que les ci-devant prêtres Baillet et Vertel continuaient à dire des messes à Reugney et à Ghantrans, ce qui troublait Tordre public, propageait le fanatisme et donnait lieu au peuple de mépriser les lois et de ne pas chômer les décades. » Le comité décida, en couséquence, sur le renvoi qui lui avait été fait de cet arrêté, que deux de ses membres, Grandjean et Femiot, se transporteraient le lendemain à Chantrans et Reugney, pour informer des faits imputés à Baillet et à Vertel. Les deux commissaires, revenus de leur expédition, déclarèrent « que les maires et officiers municipaux auxquels ils s'étaieut adressés, leur avaient attesté que les deux prêtres avaient toujours été extrêmement tranquilles, n'avaient jamais excité aucun trouble, et qu'on ne pouvait sans injustice leur faire aucun reproche sur la conduite qu'ils avaient tenue depuis le commencement de la Révolution. Les attestations de ces honnêtes municipaux ne répondaient pas précisément à la question ; mais, il y avait encore, au sein même du comité révolutionnaire , assez de chrétiens disposés à s'en contenter.

XIX. Dans le district de PontarUer, le vide était à peu près complet au 9 thermidor, et l'administration y avait déjà réatisé, de sa propre autorité, toutes les mesures décrétées par Besson et Pelletier.

Le dernier prêtre en fonctions, J.-B. Mermot, intrus à l'Abergement, déclara qu'il se démettait de son emploi pour

GUERRE AU CHRISTIANISME SOUS LES THERMIDORIENS. àiti

venir vivre à Pontarlier^ en simple citoyen français. Le i8 août, Tavernier, membre du district, déposa les lettres de prêtrise de son oncle, vieux capucin infirme. Le 30 juil* let, Parrod annonçait avec bonheur au représentant Lejeune qu'il n'y avait absolument plus aucun prêtre en exercice dans tout le district. Six jours après, il envoyait au Comité d'instruction publique à Paris, le tableau de ces abdications sacrilèges et forcées, conformément aux ordres de la Convention, qui avait imaginé d'en faire un trophée en l'honneur de la philosophie et de la liberté.

Le iS août, l'implacable procureur de Pontarlier écrivait encore à Lejeune : a II y a longtemps que je t'ai annoncé qu'il n'y avait plus aucun prêtre en fonctions. Cependant je crois qu'il est bon de recommander à la surveillance des sans-culottes ceux qui, par d'anciens préjugés, n'ont point voulu remettre leurs lettres de prêtrise, afin, peut-être, de pouvoir fonctionner dans un heu où leur démission ne serait pas connue. C'est aux patriotes de démasquer leur conduite. Je suivrai sans cesse les démarches des uns et des autres. »

Mais la présence seule des prêtres constitutionnels^ réduits au silence, à l'inaction et à la honte, était encore pour les agents du philosophisme gouvernemental un sujet d'inquiétude et de frayeur. Les nouveaux proscrits ne pouvaient plus se réunir, même au nombre de deux, que furtivement et à la dérobée. Brenier^ agent national de l'Abergement, après plusieurs plaintes du même genre, écrivait dans son rapport décadaire du 1" décembre : « Il n'est rien parvenu à ma connaissance, si ce n'est les fréquentes visites que fait journellement ce Pône, de Malbuisson, ex-curé, avec le cidevant curé de l'Abergement. Ils ne passent guère de jours sans se parler et très longtemps. Quoique nous ne pouvons pas dire quels sont leurs entretiens, nous n'aimons pas voir cela ; on ne peut trop se défier dans ce moment ; il faut y remédier, et cela ira. »

Comme l'administration tardait trop à y porter remède, Brenier récrivit bientôt à l'agent du district : « Dans la dernière décade, je vous observai ces fréquentations conti-

416 CHAPITRS LXII.

nuelles de nos calotins des environs. Elles continuent toujours , et la chaîne s'augmente toujours. L'ex-moine Parii est encore pensionnaire avec Tex-curé de TAbergement. Si on pouvait faire débarrasser le presbytère promptament, ce serait le vœu de la municipalité. »

Parrod s'empressa d'adresser à la municipalité de l'Abergement l'admonestation suivante : « Je suis iuformé que des prêtres se rendent dans votre commune et tâchent d'y relever l'empire du fanatisme, dont le trône chancelant eat près de tomber. Ils s'efforcent de rallumer, parmi vos concitoyens, les torches de la contre-révolution. Laisserez-vous impunie plus longtemps leur audace criminelle? La survefllance la plus active contre les malveillants et les perfides ennemis de la Révolution fera tomber les prêtres, comme ont tombé leurs ustensiles et leurs décorations. Je $\m étonné que la municipalité ne m'ait pas donné connaissance 4e la conduite de ces fanatiques, et des mesures qu'elle « prises pour prévenir les effets de leurs insidieuses démar*ches. Je vous enjoins de me dénoncer les manœuvres des prêtres intrigants, qui se font un jeu d'escalader les palissades et les murailles pour échapper à la vigilance des citoyens et provoquer des rassemblements, pour y distiller le poison de la calomnie contre les mœurs et la conduite des républicains. Démasquez leurs démarches, dénoncez-les^ et certainement ils seront punis d'une manière à leur faite perdre l'envie de recommencer leurs orgies. Vous me reaàrez oompte, dans six jours, de la suite que vous aurez doa- Aée à cette lettre. »

La municipalité répondit le i" janvier : « Nous avons vu très soui^eat le ci-devant curé de Saint-Maurice , nommé Pône, résidant à Malbuisson, venir ici chez le ci-devant curé 4e l'Abergement, et quelquefois le nonamé Faivre, résidaxkt -aux Loogevilles. Ils se rendent visite l'un à l'autre ; mais nous ne pouvons dire leur avoir entendu tenir aucun pro^ pos contre-révolutionnaire, ni tendant au fanatisme ; nous Yous les aurions dénoncés sans nous y faire forcer. L'agent national de noire commune a dit avoir fait part de leur fréquentation au comité, dans deux de ses correspondances, et

GDERaE AU CHRISTIANISME SOUS LES THERMIDORIENS. 417

à radmiûistration, dans un de ses comptes décadaires. De plus, en sortant d'une séance municipale, où se rencontra le citoyen Saillard , membre du comité révolutionnaire de Pontarlier, nous lui tîmes observer ledit Pône, sautant les murs, pour aller en droiture à la porte de la cure. 11 y a encore Tex-moine Paris qui est en pension au presbytère depuis quelque temps. Nous ne les voyons pas avec plaisir, ainsi que leurs fréquentations. Mais, malgré notre surveillance, nous ne pouvons pas savoir leurs conversations qiiand ils sont ensemble. Ainsi, s'ils n'ont pas droit d'y rester, faites-les retirer, c'est notre avis, pour notre tranquillité et éviter tout inconvénient. — C.-D. Saillard , J.-J. Guyon , officiers municipaux. »

L'implacable Parrod , n'ayant plus de victimes à faire dans son ressort, se dédommagea en poursuivant le prêtre J.-Cl. Vieille, vicaire en chef constitutionnel de Bief-du- Fourg, dans le Jura, qui s'était retiré à Bannans, son pays natal. Il écrivit, le 2i décembre, à l'agent national du district d'Arbois : « Je viens de faire signifier, par le capitaine de gendarmerie Thierry, au nommé J. -Cl. Vieille, un arrêté du citoyen Besson, représentant du peuple, qui lui ordonne de se rendre au chef-lieu de votre district, pour y rester sous la surveillance des autorités, avec injonction de se trouver à Arbois dans les deux jours de la notification. Cet homme d'impatriotisme doit attirer sur lui la vigilance des amis de la Révolution. Le fanatisme doit exciter la sollicitude de tous les citoyens, tant que les soutiens de la tyrannie emploieront celte arme contre nous. Rendons-la inutile, et dangereuse même pour ses coupables auteurs. »

Parrod s'empressa *en même temps d'informer le député Besson que son arrêté était exécuté. « Le fanatisme, ajoutait cet infatigable énergumène, cause funeste des malheurs que la république a essuyés, mérite bien la sollicitude des représentants du peuple , et ils ne peuvent prendre trop de mesures pour le détruire. Les signes et les instruments de notre imbécillité passée sont tombés , il faut mettre dans l'impossibilité de propager leurs principes, ceux qui n'ont été que trop longtemps les instruments mis en œuvre par le

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despotisme. Sois persuadé, citoyen représentant , que je ferai tous mes efforts pour seconder tes vues sages, et que je ferai prendre contre Vieille , s'il néglige de se rendre à ton arrêté, des mesures de sévérité qui le feront repentir de son indolence. » Le malheureux prêtre connaissait assez ses persécuteurs pour ne pas s'exposer davantage à leur colère, et le 6 nivôse, son arrivée était notifiée à Parrod par le district d'Arbois.

Dans le district de Quingey, tout le clergé constitutionnel était tombé sans bruit , et , le 4 décembre , les administrateurs de ce district écrivaient , avec satisfaction et orgueil, au représentant Pelletier : « Nous t'envoyons, comme tu le désires, le tableau des prêtres qui existent dans ce district^ avec nos observations sur leurs qualités morales et politiques. Nous n'en avons plus depuis longtemps. Ils ont tous abdiqué. En général, ils sont tranquilles , et si nous apercevions que quelques-uns cherchent à fanatiser ou à remuer le peuple, nous ne négligerions rien pour en arrêter le progrès, dussions-nous éloigner la racine du mal. »

XX. La générahté du parti révolutionnaire étant restée profondément chrétienne dans le district de Saint-Hippolyte, et le clergé constitutionnel y ayant conservé toute son influence, l'abdication forcée des prêtres se serait opérée très difficilement dans cette contrée, sans l'aide des administrateurs étrangers amenés de Pontarlier par Lejeune et présidés par l'apostat Magnin-Tochot. Mais, malgré toute l'ardeur subversive de ces derniers , ils ne purent obtenir qu'un demisuccès, et ce fut surtout pour vaincre les nobles résistances de ces montagnes, que les proconsuls Besson et Pelletier se virent réduits à prendre leur odieux et tyrannique arrêté du 20 novembre.

Toutefois, entre le 9 thermidor et cette époque, la destruction du clergé constitutionnel avait fait un grand pas ; et par un certain nombre de poursuites individuelles dirigées contre ses membres, on lui avait déjà appris que là, comme partout ailleurs, il n'y avait plus d'autre alternative pour lui que l'abdication et les cachots.

T«int qu'on n'en vint pas à ces mesures violentes, la rfé-

GUERRB AU CflRISTIAKlSUB SOLS LES THERMIDORIENS. 419

prêtrisation continua à avancer péniblement. Le bénédictin Charlemagne, intrus à Vaucluse, se démit de ses fonctions, le 30 juillet , « avec promesse de ne plus fonctionner à Tavenir, parce que le bien public l'exigeait. » Cette démarche ne Tempêcha pas d*être mis en prison par le district, le 14 octobre, comme ayant empêché les enchères lors de la vente des biens nationaux.

Le 2 août, le moine Beck, intrus à Glay, vint apporter ses lettres de prêtrise au district et déclarer, « pour la tranquiUitc et le bien pubHc, que, depuis que la philosophie républicaine avait été propagée en France, il reconnaissait les erreurs du fanatisme et de la superstition, et, qu'en conséquence, il renonçait à toute fonction sacerdotale, sous l'espoir de jouir des secours accordés par les décrets à cet effet. »

Le jeune F.-Jos. Vuillemin, prêtre de nouvelle fabrique, et vicaire à Saint-Maurice sur le Dessoubre, abdiqua également, le 9 août.

Encouragé par ces premières défections, le président Magnin-Tochot écrivait, le 8 août, à ses amis de Pontarlier : « L'esprit public commence à se former ici et s'y formera sans danger. Les prêtres s'y démonétisent, et les pasteurs protestants renvoient leurs diplômes. Tous les signes du fanatisme sont enlevés. Nous manquons de commis. Je ne sais si les deux Nicod, de Gilley , prêtres ou ex-prêtres, que l'on m'a dit être en arrestation, y sont réellement ; ne pourrait-on pas les avoir ici pour commis ? Je vous ai quittés avec regret. Je me déteste à Doubs-Marat; mais quand je considère que je sers ma patrie, je m'y souffre. »

XXf . Cependant Magnin-Tochot et ses collègues, trouvant bientôt que la déprêtrisation ne marchait pas assez vite, résolurent d'y aider un peu par ces moyens énergiques dont leurs amis de Pontarlier s'étaient servis avec tant de succès. Le 14 août, un membre du district représenta « que la municipalité et la Société populaire de Damprichard avaient enfin reconnu les erreurs superstitieuses , et que le temple consacré à la superstition serait désormais destiné uniquement à l'Etre Suprême et à la propagation de la morale ; mais qu'il y avait dans cette commune un prêtre

420 CHAPITRE LXH.

nommé Barthod, qui pourrait y devenir dangereux, parce que, malgré la fermeture de Téglise les jours de dimanches et de fôtes, il restait néanmoins prêtre , et qu'il y avait eu déjà des demandes formées pour la réouverture du temple ; sur quoi, le conseil, considérant que le moindre retard à frapper les suppôts du fanatisme occasionnerait le retard de la lumière et même la guerre civile , arrêta que le curé Barthûd serait requis par la gendarmerie de se transporter dans les vingt-quatre heures au district, pour y rendre compte de sa conduite, afin qu'il fût pris ensuite telle mesure que la sûreté publique exigerait. » Ce vieux prêtre, ancien chapelain, vint le surlendemain déclarer, comme on le lui demandait, qu'il renonçait à son état, en promettant « de se diriger vers la saine philosophie et de s'occuper à propager les principes de la Révolution, dans la mesure où sa santé très caduque le lui permettrait. » Au prix de cet engagement, le district décida « que Barthod serait renvoyé dans ses foyers, et qu'il serait porté sur le tableau des démissionnaires, à Teffet de jouir de la pension que la nation généreuse et bienfaisante accordait à ceux qui avaient soixante-dix ans passés ))

Lo club de Saint Hippolyte, présidé en ce moment par Magnin-Tochot, n'épargnait rien pour exciter le zèle anti-chrétien des administrateurs étrangers imposés à ce district. Le 31 août, un membre, après avoir donné lecture d'un article de la Vedette contre les prêtres encore en fonction , représenta «qu'il était à propos de faire part d^ux frères de Besancon, d'après leur invitation, des troubles et des inquiétudes causés par quelques prêtres du district, qui avaient invité leurs ci-devant paroissiens à célébrer la fête du cidevant saint Louis, ce qui avait eu lieu dans plusieurs communes, au grand scandale des patriotes , surtout parce que cette fête semblait n'avoir été célébrée que pour rappeler l'infâme manœuvre du dernier tyran portant ce nom. » Il finit en demandant que la Société prît des mesures pour vérifier ces abus. A la séance du 6 septembre, un membre proposa encore au club d'inviter tous ceux qui avaient des renseignements à donner sur les moteurs et fauteurs de la fête

GUERRE AU CHRISTIANISME SOIS LES TnER31ID0Rl£!SS. 121

du ci-devant saint Louis, à se présenter au comité révolutionnaire, accompagnés de deux commissaires de la Société, pour y faire leur déclaration. « Cette motion , ajoute le secrétaire du club, a été vivement appuyée par le citoyen Bourgeon, qui a fait, à la suite, un discours plein d'énergie sur les crimes de tout genre dont les prêtres se sont rendus coupables, et sur les moyens de séduction qu'ils ne cessent d'employer pour corrompre l'esprit public et attenter à la force du gouvernement révolutionnaire. Il a été arrêté que ceux qui ont des renseignements à donner se transporteront au comité, accompagnés de Crétin et de Billerey.

» Lel" des sans-culottides (17 septembre), à la séance présidée par Violand, un membre a dit qu'une fermentation se fait déjà sentir dans plusieurs parties de ce district, et que probablement la Société en est déjà instruite ; qu'il a appris dans le voyage qu'il a fait avec le citoyen Voisard, membre de la Société, que les curés de Vaufrey, Pont-de- Roide, Indevillers, Maîche et Goumois , cherchaient à soulever le peuple, sous le prétexte de conserver la rehgion. 11 observe qu'il est temps de prendre les mesures les plus promptes envers ces perturbateurs, pour arrêter leurs desseins perfides, qui corrompent l'esprit pubhc de différents cantons du district. Un autre membre confirme ces faits. Un autre demande qu'il soit donné connaissance à nos frères de Besançon de la conduite de ces prêtres scélérats , perturbateurs et perfides. Cette proposition est adoptée, et il est arrêté, en outre, que Crétin et Voisard porteront leurs dénonciations par écrit aux autorités constituées , ainsi que tous ceux qui auraient des renseignements contre ces infâmes prêtres.

» Le 3 vendémiaire (24 septembre), dans une séance convoquée à la demande de Reverchon, Huguet, Ralte et Trinque, commissaires de la Société populaire de Besançon, à l'efiet déformer l'esprit pubhc dans ce district, Reverchon a fait un discours très énergique sur les inconvénients et les dangers qu'entraînent avec eux la superstition et le fanatisme, mais surtout l'existence des prêtres, dont les fonctions, reprises après les avoir quittées authentiquemcnt, ne

422 CHAPITRE LXir.

tendent à rien moins qu'à la désorganisation , la destruction des dispositions heureuses de l'esprit public II finit par les avantages qui résulteront nécessairement de réliraination de ces êtres pervers. — Vifs applaudissements. — Un membre demande la mention civique et l'insertion du discours entier au procès- verbal, ce qui est adopté. — Nouveaux applaudissements. — Reverchon annonce qu'il a déjà parcouru avec ses collègues les Sociétés populaires du Luhier, du Russey, de Maiche et de Damprichard. Théodore Eraonin, commissaire de la Société de Damprichard, dit beaucoup de choses en faveur de cette Société et du bon esprit qui y règne. Il annonce qu'elle a délibéré de faire une pétition pourchasser tous les prêtres, et il dit que le frère Magnin-Tochot, comme prêtre, ne devait pas être président d'une administration. Un membre observe que la Société de Damprichard, qui a pris cette bonne délibération, conserve cependant dans son sein, comme principal membre et secrétaire , le prêtre Barthod, qui ne s'est point déprêtrisé. Emonin cherche à avilir la confiance due à des administrateurs du district aussi impartiaux que nerveux et actifs ; il les dénonce pubUquement comme endormis sur l'article des prêtres ; il dit que s'ils voulaient réellement le bonheur du peuple, il n'y aurait déjà plus un seul prêtre dans ce district. Un membre répond qu'il est connu combien grande est l'activité de l'administration ; que déjà tous les prêtres savent quelle est la vigoureuse façon de penser des administrateurs ; mais que les prêtres n'ignorent pas, non plus, que l'énergie des administrateurs est comprimée par l'impossibilité où ils sont de mettre à exécution les arrêtés qu'ils pourraient prendre à ce sujet, n'ayant aucune force à leur disposition. Il est arrêté que toutes les Sociétés du district seront convoquées àl'effetde se mettre d'accord. La réunion aura lieu à Doubs-Marat , eu égard à ce que la société de ce lieu est composée de toutes les autorités constituées du district.

» A la séance du 15 vendémiaire, le citoyen Farine a fait un discours rempli de cette énergie , de ce républicanisme, de ce sans culottisme,qui constituent en lui un si zélé défenseur de la patrie. 11 a été couvert d'applaudissements les plus

Tifs. Un membre demande que Torateur soit invité à déposer sur le bureau une copie de son discours , pour être transcrit au procès-verbal. Cette proposition est unanimement adoptée. Le citoyen Farine défère à l'invitation. — Nouveaux applaudissements. »

Suit la teneur de ce discours, qui mérite d'être reproduit comme un modèle du genre tragi-comique florissant à cette époque : « C'est dans le sein des Sociétés populaires que l'homme qui aime son pays doit apprendre à le servir. C'est là que la liberté fixe son séjour. C'est là que la vérité est couronnée sur les débris des préjugés, du mensonge et de l'erreur. Les Sociétés populaires furent le berceau de la liberté naissante; elles précipitèrent de son trône ensanglanté l'ancienne tyrannie, et le dernier des brigands de la France monarchique reçut des jacobins le coup heureux qui en délivra la terre.... Jacobins, votre tâche glorieuse n'est point achevée, vous avez encore des lauriers à cueillir, des traîtres à immoler, des méchants à abattre ; vous aVez deux monstres hideux et dévorants à étouffer, le fanatisme et l'aristocratie. Que vos bras , plus forts que ceux d'Hercule , les attaquent avec vigueur. Que craignez- vous? Vous avez pour vous la raison : serrez- vous, unissez vos efforts, et l'hydre sanglante tombe écrasée sous le poids de la vérité. Jacobins, laisserez-vous pluslongtemps habiter parmi vous les crapauds du marais, qui trop longtemps croassent dans la fange du crime? Le royalisme serait-il encore dans le cœur de quelqu'un des habitants de ces contrées? Ah ! s'il est un monstre qui regrette César, n'avez-vous pas le poignard de Brutus ? Oui, citoyens, tandis que nos armées victorieuses dispersent les hordes étrangères, c'est le couteau à la main que vous devez poursuivre les contre-révolutionnaires. Les fers des assassins pourront aussi s'aiguiser contre vous, votre tête pourra tomber sous les coups des brigands ; eh bien! qui est celui parmi vous qui craigne le sort de Marat et de Pelletier? Au reste, citoyens, l'aristocratie est lâche comme le crime. Courage donc, patriotes , soyez montagnards , et que la liberté seule soit votre idole.... Parlez au bon peuple des campagnes, éloignez de lui les monstres qui voudraient l'é-

garer. Que les pères du mensonge, les prêtres , rentrent dans les antres ténébreux où ils forgent Terreur pour en repaître les crédulesl Qu'il ne soit plus question, dans la France libre et républicaine, d'autres sacrifices que ceux faits à la patrie, à Thumanité, d'autres autels que ceux élevés dans nos cœurs à la raison éternelle, à la divinité. Que tout intermédiaire entre l'Etre Suprême et nous cesse ! Eh î pourquoi des hommes entre Dieu et des hommes ? Régénérez donc, jacobins, la race humaine ; faites-la jouir de ses droits, rendez-lui le bonheur. Qu'ils se trompent, ces êtres malfaisants qui voudraient faire croire au peuple que la fuite de la liberté suivra de près son aurore I Non, non, rien n'est capable de le remettre aux fers. Oui , dussions-nous égorger ce qu'il y a de plus cher au monde, nous n'hésiterons points s'il le faut, pour obtenir la liberté. On parle de système de terreur : la terreur, eh I n'est-elle pas nécessaire pour le crime? La vertu seule doit rester paisible. Oui, le crime seul doit trembler dans ses obscurs repaires, en attendant qu'il périsse sur l'échafaud. RépubUcains , le gouvernement révolutionnaire , qui ne fut point celui de Robespierre, doit être actif. Que toute son énergie soit déployée dans ces contrées et qu'enfin ces pays deviennent aussi hauts en patriotisme qu'ils le sont , par la nature, dans leur position topographique, d

XXII. Pendant que cette poignée d'énergumènes vociféraient ainsi, au miheu d'une population pour qui ils étaient un sujet d'étonnement et de dégoût encore plus que d'efiroi, il se trouva un soldat que les lenteurs de la déprètrisation dans le district de Saint-Hippolyte impatientèrent tout à fait et qui résolut de l'activer mihtairement ; ce fut le citoyen Verdeau, commandant du château de Belvoir. Le 31 août, un commissaire des guerres amena par-devant le district de Baume, le prêtre Huot, intrus à Provenchère, qui venait d'être arrêté par ce commandant Verdeau, au moment même où il disait la messe , en présence de cinquante personnes, dans l'église de Provenchère. L'afiaire étant du ressort de Saint-Hippolyte, le district de Baume s'empressa d'en faire part à l'administration voisine en ajoutant :

GUERRE Al] CHRISTIANISME SOUS LES THERMIDORIENS. 425

« Comme le commandant n'a envoyé aucun procès-verbal de l'arrestation de ce curé, ignorant les motifs qui Font motivée et les mesures que vous avez prises relativement aux prêtres de votre ressort, nous avons arrêté que ce prêtre resterait dans la maison de réclusion en attendant des renseignements, soit sur sa conduite, soit sur la marche que vous avez prise pour écarter le fanatisme de votre territoire et pour faire cesser les fonctions à des imposteurs qui cherchent toujours à égarer le peuple. »

Le district, interpellé, répondit, le 8 septembre : « Depuis que nous sommes administrateurs dans ce district , nous n'avons pas eu lieu de prendre aucun arrêté pour en écarter le fanatisme, pensant que les prêtres viendraient successivement reconnaître que leur doctrine ne peut s'allier au gouvernement républicain. Mais aujourd'hui nous voyons que nous avons été trompés dans nos espérances. Ces scélérats ont cru trouver leur résurrection dans la chute deTinfâme Robespierre ; ils lèvent une tête audacieuse et cherchent à égarer l'opinion des peuples patriotes qui se rencontrent dans ce district. Nous leur avons juré une guerre à mort, parce que nous savons ' qu'eux seuls entravent l'exécution des lois, et cependant malbeureusement nous ne pouvons trouver des faits positifs, nous craignons même l'insurrection du peuple, que nous ne sommes pas dans le cas de réprimer, faute de troupes. Puisque le curé de Provenchère a été arrêté sans bruit et sans tumulte, nous ne pouvons qu'applaudir à l'énergie du citoyen Verdeau, commandant du fort de Belvoir, qui a débarrassé notre district d'un individu qui ne peut qu'y causer du mal. Comme il n'existe pas de preuve matérielle contre ce curé , vous pouvez le mettre en liberté, en lui défendant de notre part, de rentrer sur ce territoire sous peine d'être arrêté. — Magnin- Tochot, président. »

Tochot écrivit, le même jour, au commandant de Belvoir : « Nous applaudissons à ta vigilance révolutionnaire. Tu nous as débarrassésdu curé de Provenchère, qui ne pouvait que semer le trouble dans notre district Nous voudrions, que tous les êtres de son espèce depuis longtemps ne souil-

436 CHAPITRE LXIl.

lassent plus le sol de la liberté. Mais le peuple qu'ils égarent leur est encore trop attaché. Avec la lumière Tiendront les mesures vigoureuses. Veille constamment sur les fanatiques^ aristocrates, royalistes, qui abondent dans les cantons de ton voisinage. Fermeté et union entre tous les bons sans-culottes, et ils parviendront à éteindre les torches du fanatisme. »

L'intervention officieuse de ce miUtaire n'avait fait que réaliser les vues de Magnin-Tochot et de ses collègues ; et au même moment, ils se mettaient en mesure de se procurer d'autres auxiliaires armés, non-seulement contre les prêtres constitutionnels, mais contre la partie révolutionnaire du peuple, qui menaçait elle-même de se soulever contre les persécuteurs de son culte. Un membre du conseil représenta, à la séance du 30 août, « que la superstition et le fanatisme commençaient à se rallumer par la médiation des prêtres qui persistaient à fonctionner malgré les circonstances où la raison se développait ou plutôt prenait son libre essor; que les agitateurs, les factieux, les chefs de parti, profitaient de l'aveuglement du peuple pour jeter le désordre et l'insurrection dans les campagnes ; qu'en conséquence, il importait à la chose publique de prendre des mesures pour comprimer la sédition , arrêter les. progrès du fanatisme, dont un grand nombre d'habitants étaient imbus, et que pour remédier à de pareils abus, le seul moyen serait de placer de la force armée dans les points du district où le fanatisme avait constamment tenu le peuple en esclavage. » Applaudissant à cette motion^ le conseil déclara uque les prêtres factieux entretenaient le peuple dans un fanatisme non moins dangereux que celui qui avait précédé la constitution civile du clergé, puisque la plupart de ces ministres se trouvaient à la tête des assemblées da peuple, des Sociétés populaires, et qu'ils cherchaient par tous les moyens de l'intrigue à s'attirer la confiance du peuple, pour être à même de former un parti ; que ces mêmes prêtres occasionnaient des émigrations, en excitant ceux de leur parti contre ceux du parti contraire en opinions religieuses; que nonobstant la loi qui prohibait l'exercice exté-

rieur des cultes, quelques-uns des prêtres faisaient annoncer leurs fondions au son de la cloche et se revêtaient d'habits sacerdotaux ailleurs que dans le temple, ce qui attirait la satisfaction des uns et irritait les autres, de manière que deux partis s'entrechoquaient continuellement ; que les Sociétés populaires n'étaient pas même unies entre elles, à cause de l'intrigue des méchants, des agitateurs, des factieux qui se trouvaientrépandussur le sol de la liberté; que plusieurs des prêtres fonctionnaires publics dans le district avaient porté leur ambition et leur domination si loin, qu'ils s'étaient fait mettre en réquisition par les municipahtés pour continuer l'exercice public de leurs fonctions, et avaient tenu par là le peuple dans leur dépendance ; que d'un autre côté, il n'existait dans le district aucune troupe pour réprimer les abus multipliés qui tenaient le peuple dans l'agitation et tendaient à l'insurrection; que la masse du peuple du district était bonne, mais que les habitants en général n'étaient pas éclairés, qu'ils se laissaient influencer par les intrigants, et que dans ce cas il importait d'éloigner du peuple les fauteurs du fanatisme ; que, pour maintenir le peuple dans les vrais principes du républicanisme, il fallait une force imposante, qui empêcherait les méchants de propager le fanatisme ; qu'il serait dangereux de ne pas conserver l'esprit public dans l'équilibre des principes, ce qui arriverait néanmoins si les ministres des cultes avaient la faculté de prêcher à leur gré les systèmes de leurs caprices, et tendrait tôt ou tard à une insurrection. » Pour parer à ce danger, le conseil décida « que deux de ses membres, les avocats Prat et Marchand, se rendraient auprès du département pour solliciter un envoi de troupes dans le district, à Teffet de comprimer l'aristocratie et le fanatisme, et que ces troupes seraient cantonnées dans les communes les plus éloignées de la hauteur de la Révolution, et le long des frontières, où elles pourraient empêcher les émigrations. »

Le district fit en même temps un appel direct au général commandant la sixième division. « Les deux citoyens que nous dépêchons vers toi, lui écrivait-il, pour solliciter l'envoi d'un bataillon au moins, afin de prendre, par son appui,

les mesures conformes au gouvernement révolutionnaire, te diront que les intrigants, les factieux, les agitateurs, au nombre desquels on peut mettre les trois quarts des prêtres qui restent encore en fonctions, égarent sourdement l'esprit public et machinent des projets perfides, comme le prouve la résistance opiniâtre que nous éprouvons, de la part du peuple, à exécuter les lois. Ils te diront que l'émigration continue et que le service delà garde nationale, fait par les gens dupays, devient non-seulemcntnul, mais mêmedangereux.... Après rénumération qu'ils t'auront faite de tous les maux qui déchirent ce district, tu seras persuadé qu'il y a besoin urgent de troupes aguerries. Nous avons déjà sollicité des troupes auprès du Comité de salut public, mais les réponses tardent singulièrement à venir. »

L'infatigable apostat qui présidait l'administration de Saint-Hippolyte, et dont la haine semblait multiplier la verve et les forces , écrivit encore le môme jour au département : « Le peuple, égaré sur la religion, les royalistes et les aristocrates à qui elle sert de prétexte pour insurger le bon peuple, les prêtres qui , par la célébration des offices les ci-devant jours de dimanches et de fêtes, empêchent le peuple de se livrer aux travaux de l'agriculture, et dont quelquesuns même ont eu la folie de célébrer la fête de saint Louis, et contre lesquels il est difficile de trouver des témoignages, parce que le peuple est égaré : voilà la source de tous nos maux. Voilà ce qui cause en partie dans ce district la lenteur à exécuter les réquisitions pour les armées et la disette des subsistances. Nous aurions pris des mesures rigoureuses et révolutionnaires, si nous étions secondés ; mais la troupe nous manque, nouscraignons les troubles et les insurrections. Nous vous Icdéclarons franchement, la marche de la Révolution est singulièrement enrayée. Si nous étions secondés, nous n'hésiterions pas à faire punir révolutionnairement tous les êtres qui minent sourdement lepeuple et Tempôchent de parvenir à son bonheur. Nous vous conjurons, et pour la sûreté de nos frontières, et pour le rétablissement de la tranquillité pubhque,de solliciter vivementet instamment, de concert avec nos commissaires iMarchand et Prat, auprès du

général de la sixième division, Tenvoi d'un bataillon au moins, qui sera dispersé dans les cantons du Russey, Maîche, Indevillers, Vaucluse et Doubs-Marat. »

Le lendemain, 31 août, Orange Guedot, membre du district, envoyé à Solemont pour épurer la municipalité, écrivait « qu'ayant invité à souper Morizot, vicaire en cbef de cette commune, et Tayaut pressé itérativement de célébrer les fêtes décadaires, ce prûtre lui avait répondu que c'était chercher à insurger le peuple et propager les principes de Robespierre; qu'ayant répliqué lui même que l'établissement des fêtes décadaires était appuyé sur une loi de la Convention nationale, à laquelle tous les bons citoyens devaient se rendre, Morizot avait répondu que le peuple ne pouvait pas vouloir malgré lui; qu'il n'existait aucune loi, mais un simple rapport de Robespierre. Pendant le souper, ajoutait Guedot, il a beaucoup parlé de religion, en cherchant à me persuader qu'il en fallait une, telle que l'ancienne, pour le bonheur du peuple, et que jamais la république ne s'établirait, si elle n'était fondée sur le christianisme. Je lui répondis que je ne connaissais point d'autre religion que celle de rendre hommage à l'Etre Suprême en exerçant la fraternité et la charité envers mes concitoyens; qu'au surplus, le vœu général du peuple, manifesté par ses représentants à la Convention, était une loi sacrée, à laquelle tous les bons républicains devaient obéir, pour la tranquillité de l'Etat. Morizot a riposté en disant que les membres de la Convention ne connaissaient point l'esprit des habitants de ce pays ; que c'était le peuple entier qui était souverain et non point la Convention nationale. »

Saisi d'indignation à celte lecture, le district déclara « que de pareils propos étaient très dangereux , pour ne pas dire contre-révolutionnaires ; qu'il paraissait que le prêtre Morizot cherchait à égarer le peuple et principalement les citoyens de Solemont ; qu'il était probablement la cause des prétextes allégués par la municipalité de Solemont pour ne pas célébrer les fêtes décadaires ; que ce prêtre était assurément un hypocrite fort dangereux ; que pour le bonheur du peuple, qui ne manquerait pas de devenir dupe de ses leçons, il était

urgent de prendre des mesures de prudence et de sévérité, et qu'en conséquence, Morizot serait tenu de se rendre dans les vingt-quatre heures au district , pour y rendre compte de ses discours et de sa conduite; après quoi, il serait statué ce que la justice demanderait. »

L'inculpé comparut le surlendemain devant l'agent national du district, et déclara s'appeler Alex.-Jos. Morizot, originaire de Saint-Georges, âgé de vingt-neuf ans, et vicaire ea chef à Solemont et Peseux depuis neuf à dix mois. Il ajouta qu'il avait prévenu plusieurs fois la municipalité de son dessein de se retirer, mais qu'elle avait répondu qu'à raison des principes fanatiques répandus par les prêtres réfractaires , elle croyait qu'il devait continuer ses fonctions, dans la crainte d'une insurrection générale, qui se manifesterait sans doute si l'on éhminait les prêtres constitutionnels du département. Il avoua que ses offices étaient annoncés au son de la cloche, mais par les ordres de la municipalité; qu'il avait célébré les jours de dimanche, mais non la fête de saint Louis, et n'avait célébré que sur la réquisition de la municipalité, qui lui avait même refusé un certificat de civisme, pour l'empêcher de cesser ses fonctions et de se retirer de la commune. « Pourquoi, lui dit l'agent national, as-tu obtempéré à celte réquisition, puisque, d'après la loi du 48 floréal, il ne doit exister d'autres fêtes que celles décadaires ; puisqu'on chômant le dimanche, il se trouve deux jours de repos dans la décade, et que cette fériation est vraiment préjudiciable, dans un gouvernement où chaque citoyen doit à la répubhque compte de l'emploi de son temps? » Le prévenu répondit : a J'ai cru devoir célébrer les dimanches, de peur d'occasionner du désordre, mais je n'ai point apporté d'obstacles à ce que les habitants célébrassent les décades et abandonnassent les dimanches. Tous les propos qui me sont imputés par Guedot sont inexacts ; j'ai dit seulement que la religion chrétienne me paraissait propre au gouvernement républicain , puisqu'elle est fondée sur la liberté , l'égalité iBt la fraternité. J'avoue que je n'ai point célébré les décades. »

Q. Les habitants de Solemont travaillent-ils le dimanche ?

R. Seulement en cas de nécessité; cependant je leur ai^re-

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commandé de travailler ces jours-là comme les autresjôurs ; mais, loin d'avoir été écouté, j'ai été menacé.

Q. Par qui ?

R. Parles frères Socier, du bas du village; l'un d'eux a émigré depuis ; ces menaces ont eu lieu à la maison commune, il y a environ deux mois.

Q. Comment savais-tu qu'il y aurait du trouble si tu eusses cessé tes fonctions et célébré les jours décadaires? Quel est donc l'esprit public ou l'opinion à Solemont? Y as-tu vu quelqu'un chercher à empêcher l'institution des fêtes décadaires?

R. Le jour où je devais faire un discours sur l'Etre Suprême, je me joignis à l'agent national pour inviter les citoyens à se rendre au temple, mais il n'y assista aucun de ceux qui regrettent les anciens prêtres. J'avais déjà dit à la municipalité que je croyais devoir quitter mes fonctions, dans un moment où le gouvernement révolutionnaire exige que tous les pouvoirs, comme toutes les opinions, dérivent de la Convention nationale, parce qu'il y a tant de prêtres qui ont abusé de leurs fonctions. Mais la municipalité m'a objecté qu'il s'introduisait clandestinement des prêtres réfractaires qui corrompraient bientôt les patriotes, s'ils n'étaient pas à l'abri de leurs séductions par ma présence et le» instructions que je ne cessais de leur donner pour les prémunir contre la contagion du fanatisme. Je répète que je n'ai jamais cherché à propager les principes désastreux du fanatisme, que j'ai plusieurs fois pressé la municipalité de recevoir ma démission, et enfin je demande ici qu'on reçoive ma déclaration de ne plus vouloir exercer mes fonctions de prêtre ni résider à Solemont.

Le conseil décida qu'au moyen de cette déclaration, qui serait portée sur le registre destiné aux actes du même genre, il n'y avait pas lieu de prendre d'autres mesures contre Morizot ; qu'il lui était accordé trois jours pour régler ses affaires à Solemont, sauf sa responsabilité en cas de troubles, et qu'il lui était fait défense d'y rentrer ensuite, ainsi qu'à Peseux.

Le iO septembre, le brigadier de gendarmerie Artier, en-

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voyéparle lieutenant Raguindans plusieurs communes, « à Teffet de dresser procès-verbal contre tous les prêtres qu'il trouverait en fonction, » écrivit : «J'ai surpris le ci-devant curé de Maîche et des Bréseux disant une messe de mort dans le temple delà Raison. Ayant assemblé la municipalité, et lui ayant demandé si elle avait pris une délibération pour autoriser ce prêtre à faire ses fonctions, elle a répondu qu'elle ne lui avait donné aucun pouvoir. Nous avons de suite demandé qu'on renvoyât chercher pour exphquer, devant la municipalité, par quel ordre il s'était avisé de dire la messe depuis le 10 du présent mois de fructidor jusqu'à ce jour et de continuer ses fonctions. 11 nous a répondu qu'il avait un arrêté de la commune de Mancenans et la Lizerne à cet effet ; le double que nous en avons demandé est joint au procèsverbal. Il a été de suite délibéré, à la Société des amis de la constitution, que Ton n'ouvrirait point l'église. Malgré cela, le charlatanisme n'attendait que ce moment-là pour mettre la désunion dans la commune. »

XXllI. Si les démagogues chrétiens murmuraient à Maiche, ailleurs ils allèrent plus loin. Le 15 septembre, quarante citoyens d'Indevillers se présentèrent au district, et, par l'organe du juge de paix Buessard, l'un d'entre eux, ils exposèrent qu'étant réunis la veille , en assemblée générale , ils avaient appris que leur desservant Roycomle avait été dénoncé pour avoir célébré la fête de saint Louis ; que sur ce bruit pubUc , ils s'étaient décidés à se rendre au district , pour connaître l'auteur de cette dénonciation et en même temps pour rendre compte des faits qui avaient pu y donner heu ; qu'effectivement , l'abbé Roycomte avait annoncé , la veille de la fête de saint Louis, à ses paroissiens rassemblés, qu'il célébrerait la messe le lendemain , en actions de grâces de ce que les traîtres de la France, en parlant de Robespierre et de ses adhérents, étaient démasqués , et pour demander à l'Etre Suprême la prospérité de l'Etat et le succès de ses armes ; que les habitants d'Indevillers venaient au chef-heu uniquement pour rendre témoignage du civisme et de la probité de l'abbé Roycomte, et qu'ils voulaient conserver ce prêtre, qui, depuis

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le commencement de la Révolution, s'était toujours montré excellent patriote. Les habitants d'Indevillers applaudirent à ce discours de leur orateur, en déclarant tous qu'il avait leur entier assentiment.

Cette manifestation jeta les membres du district dans une grande colère. L'agent national Violand réclama la parole et dit « que la loi s'opposait aux rassemblements et aux députations semblables ; qu'il ne tombait pas sous le bon sens que, sous le prétexte d'une dénonciation contre un patriote , les habitants d'une commune se levassent en masse pour la défense de ce patriote supposé opprimé; qu'à supposer l'oppression réelle d'un patriote, ses amis et les autres patriotes avaient la voie des pétitions pour réclamer contre les malveillants ; que dans les moments actuels , où les travaux de la campagne exigeaient impérieusement la présence des cultivateurs, il était imprudent de détourner les citoyens de leurs occupations ; qu'à travers la démarche des comparants , on apercevait d'abord que le prêtre Roycomte avait un ascendant singulier sur ses paroissiens, et , en second lieu , que le fanatisme et la superstition dominaient encore visiblement l'esprit des comparants. »

Un autre administrateur, Gallier , fit ensuite un discours énergique sur l'esprit pubUc qui devait régner d'un bout à l'autre de la république : « Les prêtres de tous les temps, dit- il, ont entraîné des discordes et fait répandre du sang, notamment dans la Vendée. Les prêtres, par l'expUcation des mystères, n'ont cherché jusqu'à présent qu'à s'arroger l'autorité et à s'acquérir la confiance des peuples pour les gouverner à leur gré. Si les comparants ne reconnaissent pas une mauvaise intention dans Roycomte, lorsqu'il annonçait la fête de saint Louis, on n'en remarque pas moins dans la circonstance un attachement aux anciennes formes dont il faut s'éloigner, si l'on désire la propagation de l'esprit qui se répand généralement dans toute la république; et si les habitants d'Inde villers, qui ont passé pour patriotes, veulent donner des preuves éclatantes de patriotisme , ils doivent suivre les impulsions de la loi de nature, et ne pas donner au prêtre Roycomte plus de confiance que les cir-

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