VI
Il y a encore la croix sur le clocher de Villeneuve, et Texcuré d'Arc- sous-Montenot n'a point quitté celte commune. Dans le canton de Montbenoit, tous les signes extérieurs du fanatisme existent. Les églises de Gilley , la Chaux et Montbenoit, sont ouvertes, les ci-devant dimanches, pour les prières en particulier, et Ton dit que la commune de Lièvremont continue toutes les cérémonies de la superstition pour les enterrements. Dans le canton de Mouthe , on voit toujours les croix sur les clochers de Gellin , des Pontets , etc. A Poutarlier même , les fêtes décadaires ne sont pas mieux observées qu'ailleurs. Les ci-devant dimanches, très peu de personnes y travaillent, et le tout est occupé le jour de la décade. — Louis Perron, président. »
Le 5 décembre , le même comité , humilié de ne trouver aucun concours auprès des municipaUtés, écrivit avec colère aux agents nationaux de toutes les communes du district : « La loi du 7 fructidor vous impose une correspondance active avec nous, et cependant nous ne voyons aucune lettre ni dénonciation de votre part. Votre ignorance et votre négligence nous prescrivent de vous rappeler l'étendue de vos devoirs. )) Entre tous ces devoirs, le comité signalait en première ligne celui de dénoncer les individus qui donneraient asile aux émigrés, aux prêtres déportés ou qui communiqueraient avec eux.
La situation ne faisant qu'empirer chaque jour sous les regards impuissants du comité, il écrivit, le î février 1795, au comité de sûreté générale de la Convention : « Ce qu'on appelle fanatisme est toujours enraciné dans ce district. La presque totalité du peuple est attachée aux prêtres et à leur culte. Les pre3uiiers fanatiques , séduits par les prêtres déportés, ne sont heureusement pas la partie dominante. Le plus grand nombre reste attaché aux prêtres assermentés , tout en détestant les réfractaires. Le peuple ne voit pas sans indignation qu'un petit nombre d'individus poussent si loin leurs principes anti-moraux. Tous ceux qui voudraient propager l'athéisme et le matérialisme ne feraient pas heureusement de grands progrès. Les Sociétés populaires sont presque anéanties , par le peu de membres qui y as-
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sistent. L'instruction publique nous paraît bien négligée. » En dépit de tous les moyens d'autorité et d'intimidation réunis à Pontarlier , la population môme de ce chef-lieu ne craignit pas de manifester son mécontentement. On profanait et on brisait les objets de son culte ; elle rendit outrage pour outrage aux adorateurs d'une liberté trop mensongère; et , après une nuit de novembre , on trouva mutilé et couvert de placards injurieux, l'arbre de la liberté de Pontarlier, cet arbre consacré par tant de discours, de vociférations et de sarabandes patriotiques. Pelletier, arrivé quelques jours après cet attentat suprême , ordonna , le 21 novembre , des perquisitions générales , pour découvrir et mettre en arrestation a toutes les personnes contre lesquelles se réuniraient quelques motifs de soupçon. » Le district écrivait, dix jours après , au comité de sûreté générale de la Convention, que l'administration, de son côté, ne s'était pas endormie sur un pareil forfait ; qu'elle avait ftiit une adresse à ses concitoyens et procédé aussi à des perquisitions ; que le comité révolutionnaire avait parcouru toutes les maisons de la ville, mais que toutes ces mesures , ainsi que celles du représentant , étaient restées sans résultat. Il annonçait, en finissant, qu'un nouvel arbre avait été replanté sur-le-champ, « et que pour sa sûreté, on avait placé près de lui un factionnaire. »
Les comités révolutionnaires campagnards ne se montraient pas mieux disposés que la masse de la population pour le vandalisme philosophique ; et l'agent national du district écrivait, le 11 août 1794, au comité de Chaffois, qui venait de menacer de destitution le maire de cette commune, prévenu d'hostilité à l'égard du culte constitutionnel : « Le citoyen Jac.-Ant. Nicolier vient de me faire voir votre arrêté d*hier qui blesse les principes de notre révolution et ceux de la loi du iA frimaire que vous citez. On voit que ce qui vous égare est un excès d'attachement pour votre prêtre et à vos anciens préjugés. On voit que vous ne vous instruisez pas assez des lois et des ouvrages que l'on vous adresse et que .vous devez méditer, pour vous pénétrer de la haine que vous devez avoir contre cette tourbe fanatique. Les prêtres ont beau dire qu'ils sont patriotes, qu'ils ont beaucoup fait pour
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la constitution. Mais ils cherchent à inspirer qu'on a détrait la rehgion ; ils cherchent à soulever le peuple contre son propre honheur , qui consiste à adorer l'Etre Suprême et dans la pratique des vertus sociales , et non à croire qu'il faut des prêtres^ des intermédiaires pour adresser nos hommages à l'Eternel. Réfléchissez, dépouillez-vous de toutes ces vieilles erreurs, qui sont un obstacle à votre féUcité. Ecoutez les lumières de la raison , Usez les subhmes ouvrages où les vérités étemelles se trouvent soUdement développées. L'arrêté que vous avez pris est contraire aux lois. Vous n'avez que le pouvoir de dénoncer les fonctionnaires publics et non de les destituer. » Le comité de Chaffois, qui, peu de mois auparavant, avait reçu tant d'éloges du district pour avoir livré à la guillotine le vénérable Lessus, apprenait ainsi à son tour que personne n'est à l'abri des caprices de la tyrannie, et que les favoris de la veille peuvent se trouver les victime du lendemain.
Animé d'un esprit bien différent , J.-C. Voynnet , agent national des Allemands, ne trouva que des accents de joie pour annoncer la spoUation complète de l'égUse de cette paroisse. Il écrivit , le 31 décembre, au district : « Les commissaires sont venus. Nous avons enlevé tous les signes de fanatisme qui étaient restés dans le temple de la Raison, et nous avons conduit au district tous les fers, cuivres et argenterie. Le tout s'est passé fort gaiement. Nous montons la garde la nuit et le jour. »
XV. La commune de Gilley , dont l'ardeur révolutionnaire s'était plus d'une fois signalée , avait généreusement refusé de suivre dans son apostasie le trop fameux Magnin- Tochot^ intrus de cette paroisse. Elle entendait demeurer chrétienne en vertu de la hberté des cultes , et , le 4 août , Pourchet , d'Aubonne, la dénonça au district , comme donnant encore asile à des prêtres constitutionnels, leur faisant célébrer pubUquement les offices des dimanches et y attirant des citoyens de tous les cantons environnants et même du district d'Omans. A toutes les sommations de procéder au dépouillement de son égUse , la municipalité de Gilley répondit, le 40 février 1795, par la délibération suivante :
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(( Sur la circulaire du district, du 26 nivAse, prévenant les municipalités de faire transporter dans la décade , Tor, l'argenterie, les plombs, cuivres et étains provenant du temple de la Raison, sous peine de frais , en cas de refus , et d'être dénoncés comme rebelles à la loi et à l'autorité nationale , le conseil général de la commune déclare qu'il ne connaît aucune loi qui oblige les municipalités à faire transporter au district les objets ci-devant désignés ; qu'il s'aperçoit que Tadministration , dans les circulaires qu'elle envoie concernant ces objets, lorsqu'elle invoque les k)is , ne cite jamais aucune date ; que l'arrêté du représentant Pelletier, du 30 brumaire dernier, n^exigeait des municipalités que de faire un inventaire des objets en question, ainsi que des lingc.^ et ornements provenant des temples de la Raison^ et de les déposer ensuite dans un lieu clos, jusqu'au jugement à intervenir pour la conservation de ces objets ; que^ d'un autre côté, la municipalité ayant déjà consulté le peuple de cette commune sur une circulaire du district, du 14 prairial dernier (2 juin 179i), relative au même objet ; pour toute réponse à la circulaire du 26 nivôse, il sera envoyé au district une expédition de la présente délibération, avec le procès-verbal de l'assemblée générale des citoyens actifs de la commune, qui a eu lieu le 24 prairial. — Nicod, maire provisoire. »
Dans cette assemblée du 21 prairial, les habitants avaient protesté à l'unanimité, sur une première sommation d'apostasie, « qu'ils voulaient continuer à professer le catholicisme et conserver les objets nécessaires à leur culte. » La consti" tution leur en assurait positivement le droit; ce droit avait été confirmé de nouveau par le décret du 14 frimaire an ii. Mais les autorités , hostiles à toute reUgion , avaient trouvé dans quelques expressions un peu louches de ce dernier décret , contre les prêtres turbulents et contre tous ceux qui tenteraient de ralentir Vessor de Vesprit public, le moyen de proscrire absolument tous les cultes et d'en interdire jusqu'au moindre exercice , au mépris du décret même du 14 frimaire et de toutes les immortelles déclarations des droits de l'homme et du citoyen. Dans la jurisprudence des autorités du Doubs notamment, il fut bien établi, comme on
Fa vu, que tout prêtre qui continuait ses fonctions, contre le vœu de la raison, était un perturbateur ; et que toute réunion religieuse, même schismatique, était un attentat contre le nouvel ordre social. Le district de Pontarlier ayant signifié à la municipalité de Gilley que telle devait être Tinterprétation de la loi, c«tte municipalité déclara, trop humblement , le 18 février 1795, « que, s'étant toujours fait un devoir d'obéir à toutes les lois, elle rapportait ses délibérations comme contraires au décret du 14 frimaire, h Mais le district ne se contenta pas de cette rétractation ; huit jours après, il chargea Jac. Callier, Tun de ses membres, de se rendre à Gilley, pour bifier, sur les registres municipaux, les deux délibérations prises en faveur de la liberté religieuse. Le commissaire devait faire défense à la municipalité de prendre jamais à Favenir de pareilles délibérations.
A Morteau, l'esprit public se manifestait jusqu'au sein du club, d'une manière désespérante, pour la Vedette. « Nous allons dévoiler aujourd'hui, s'écriait-elle le 16 septembre 1794, les manœuvres des hypocrites, des malveillants et des fanatiques de Morteau ; nous allons déchirer les masques et montrer au public quels sont les hommes qui ont fait rétrograder Tesprit public dans un canton jadis célèbre par son patriotisme.... Le 30 thermidor, sous la présidence de Chopard père, un certain Monnot monta à la tribune (de la Société populaire] et fît un discours où il n'épargna ni la calomnie ni le fiel le plus amer contre les aines de la Révolution, tels que les Boiston, les Simon, du Villers, Singier, juge de paix, etc. Après les avoir traités de robespierriens, après une jérémiade des plus attendrissantes sur la retraite des prêtres soi-disant constitutionnels, il a fini par demander à la Société une adresse à la Convention pour la réintégration de leur ci-devant curé et puis de M. le vicaire Que
les Rondot, les Ch. Boichard aient appuyé cette motion, rien de bien étonnant, pas plus que la nomination de Belleville pour aller solliciter le vœu et l'adhésion de la municipaUté et du comité de surveillance ; mais qu'aucun membre n'ait combattu cette motion, qu'aucun membre n'ait hasardé des réflexions solides sur le danger des prêtres, sur les maux
qu'ils firent dans tous les temps, sur ceux qu'ils nous préparent encore, voilà ce qui nous étonne et nous afflige.... Le lendemain, la seule voix d'un patriote a fait singulièrement modifier la délibération de la veille, et la prétendue adresse, au lieu d'êtra signée par le bureau, le sera par chaque citoyen qui voudra se déshonorer....
» Des avis ultérieurs nous apprennent que la pétition a été faite et signée par les fanatiques et les aristocrates ; mais sans doute l'arrivée prochaine du représentant a tant soit peu dérangé les calculs de tous ces messieurs ; on la tient cachée, et aucun n'a osé prendre sur lui de la faire partir. Réveillez-vous, réveillez-vous donc, fils aînés de la Révolution; reprenez votre courage de 1789 ; ne laissez point traîner dans la boue les vieux amis de la liberté, et avilir une société qui a jadis bien mérité de la patrie. Montrez-vous les défenseurs des principes et de cette philosophie sage qui doit faire le bonheur des hommes. Combattez la superstition et les préjugés avec modération, c'est-à-dire sans aigrir les hommes et sans les rebuter; semblables aux habiles médecins, plaignez souvent le malade auquel vous êtes forcé d'administrer quelquefois des remèdes violents, mais efficaces, et bientôt vous ramènerez à la raison les braves citoyens que M. Monnot et la clique sacerdotale ont égarés quelques instants. Salut aux fidèles patriotes! »
Les remèdes violents, mais efficaces, administrés sur la recommandation de la Ferfe/te, produisirent tout Teffet qu'elle en attendait; et, le 24 décembre, Roussel, agent national de Morteau, écrivit au comité révolutionnaire central de Pontarlier : « Le dépouillement de la ci-devant église de Morteau s'est fait dans la plus grande tranquillité, sans réclamation de la part de personne. S'il y a eu des murmures, ils ont été sourds, à moins qu'on ne fasse attention à quelques clabaudages de femmes, qui ont été très faibles. Les ouvriers sont venus travailler sans réquisition. Il en était même parmi eux de ceux qui avaient fait ci-devant des réclamations pour des prêtres et qui avaient été portés sur la Vedette à cette occasion. »
Cependant, le dépouillement était à peine consommé, que
536 CHAPITRE uni.
la iDonicipalité en conçut quelque regret, et elle s'empressa de demander au district qu'on lui rendit au moins les 125 kilogrammes de fer provenant de son église, qui avaient été conduits à Pontarlier. Le district rejeta cette demande, le ii janvier 1795, ens'appuyant sur un arrêté du proconsul Pelletier qui, par forme de prime d'encouragement, ordonnait de livrer, à un prix moyen, les fers des églises aux individus qui se seraient empressés de les amener dans les magasins du district.
Mais on avait eu beau anéantir tous les signes extérieurs du christianisme, les proscripteurs sentaient que le passé vivait encore tout entier dans les âmes, et à chaque instant leur sécurité venait se heurter à quelque manifestation inattendue Aes anciennes supei^stiiions L'agent philosophe de la commune de Morteau écrivait encore, le 43 janvier, au comité central : « Vous trouverez ci-joint une lettre qui a été trouvée décachetée dans la boutique d'un marchand d'ici, et qui sans doute y avait été perdue par la personne à laquelle elle était adressée et qui demeure aux Combes. Je l'ai communiquée au maire de cette commune ; il m'a dit connaître cette Agnès Prétet, mais non la Catherine et la Pierrette dont il e$t parlé dans cette lettre. Je l'ai invité à prendre des renseignements et d'avertir l'agent national de sa commune ; sans doute ils feront des recherches.
» Il était d'usage dans ce canton et les environs de faire des feux de joie la veille de la fête qu'on appelait ci-devant des rois. On avait lieu de croire qu'on ne verrait plus paraître ces signes du fanatisme, qui était un reste du jadis paganisme. Cependant nous avons vu avec le plus grand étonnement se manifester ces extravagantes cérémonies dans toutes les communes qui entourent celle de Morteau, d'une manière beaucoup plus considérable qu'il n'était ordinaire les années précédentes. Les enfants de Morteau, du moins une partie, frappés d'en tant voir, coururent chercher ou prendre du bois dans différentes maisons, afin de les imiter; mais un officier municipal les ayant rencontrés, les fit retourner, et ils se retirèrent. Cependant le lendemain j'ai appris qu'il s'en était fait un petit auprès du pont, toujours par des en-
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fants ; et comme les voisins leur demandaient pourquoi ils faisaient ce feu, ils avaient répondu que c'était pour la république. ))
La lettre dénoncée par l'agent de Morteau mérite d'être reproduite ici comme un témoignage précieux du genre de conspirations auquel se livraient les fidèles catholiques contre leurs indignes persécuteurs. On y voit quelles armes ils s'occupaient à réunir en faisceaux, et avec quelle sérénité ferme et patiente tant de belles âmes , privées de tout temple et de tout autel, se réfugiaient avec un redoublement de piété dans le sanctuaire intérieur de la conscience.
« A la citoyenne Agnès Prête t, au Montjoli.
)) Ce 19 juin 1794. — Au nom de Jésus crucifié. — Chère sœur, que la grâce de Di^u vous accompagne partout, et que vous ayez cette vigilance et cette fuite du monde pour vous préserver du péché. Pour que vous n'ayez pas la peine de venir deux fois vers moi, je vous envoie la présente. Vous irez vers les associés de la Combe, vers la Catherine et vers la Pierrette ; vous leur direz qu'elles aient la bonté d'aller vers les personnes qui voudront s'enrôler pour l'adoration perpétuelle du saint Sacrement. Elles en prendront une note. Mais remarquez bien qu'il ne faut prendre le nom que des personnes qui seront bien disposées à la faire toutes les semaines, et qui ne regretteront pas une heure qu'elles emploieront pour réparer tant d'heures qu'elles ont employées à ofienser Dieu. Cette heure d'adoration est pour toutes les semaines et pour toute la vie. Vous écrirez ou ferez écrire le nom de toutes les personnes qui seront disposées, les associés, les chefs de famille, et vous me les apporterez demain sans faute. Je suis chargée de la commission, et il faut qu'elle se fasse promptement. »
Cette lettre, dont on s'est borné à transposer quelques mots pour la rendre plus claire, paraît avoir été écrite par quelque pieuse ouvrière de Morteau ou des environs. Si cette conspiratrice échappa aux autorités jacobines, celles-ci avaient pu s'en consoler en mettant la main sur une autre criminelle du même genre, M"* Pierrette Monnier ou Monnin, nièce d'un curé déporté, que Bourdenet et Vuillier avaient
538 CHAPITRE LXUI.
dénoncée, le 28 août, au comité de Morteau, en ajoutant avec l'implacable ardeur qui les caractérisait : u Si elle continue à avouer qu'elle est allée en Suisse voir son oncle, elle est dans le cas de l'émigration ; alors vous l'enverrez au département. Il est bien évident que, quêtant pour les émigrés, elle leur portait le produit. Interrogez-la pour connaître les personnes qui font le même métier. »
A Maucerneux, le dépouillement de l'église causa une désolation unanime Fr.-X. Cupillard, agent national de cette commune, écrivit au comité central de Pontarlier, le 27 décembre : u De toutes parts on n'entend que des plaintes au sujet de l'enlèvement des linges, ornements, vases sacrés, et du dépouillement des églises, et chacun me fait la mine à ce sujet. Ce mécontentement est si grand et cause tant de remuement, qu'il a fait cesser tout le' monde de venir à l'audition des lois, en sorte que, à la dernière décade, il ne s'y trouva que le lecteur, »
La commune de Montlebon possédait un agent national beaucoup f\\is philosophe, nommé J. Grosjean^ qui annonça au comité central de Pontarlier, en ces termes dégagés, la dévastation de l'église de sa commune : a 30 frimaire an m. Les temples sont actuellement dépourvus des signes du culte, parfaitement propres, et n'inspirent plus que la saine raison. » En entendant ces pauvres esprits égarés parler ainsi sans cesse du triomphe de la raison, de la saine raison, on pense involontairement à ces établissements d'aliénés dont les habitants ne se proclament pas avec moins d'assurance les plus raisonnables des hommes , en accusant de déraison leurs gardiens.
Mais bientôt Grosjean lui-même trouva que les pontifes de la Raison avaient recours à des mesures par trop violentes pour étaWir leur culte ; et un nouvel arrêté de Pelletier, qui gênait singulièrement les habitants des frontières, sous prétexte de mettre obstacle à la circulation des prêtres déportés, lui inspira des observations moins optimistes.
La commune si patriote du Lac-ou-Villers commençait à marcher bien mal au gré des terroristes. Le 14 octobre, le district répondit au club de ce village, pour le consoler un
peu : « Votre lettre ne nous présente pas un tableau bien avantageux de votre commune. L'inexécution des lois est imputsile à la municipalité. Quant à la malveillance, à Tégoïsme et au fanatisme qui s'agitent encore pour ressusciter le régime de la tyrannie, ce sont des monstres anti-sociaux. Réunissez-vous, amis, pour déjouer leurs intrigues et ne redoutez pas les qualifications de robespierristes. » Mais le bandeau était décidément tombé des yeux de cette honnête population, et elle se montra l'une des plus mécontentes du dépouillement de son église. Sans se révolter ouvertement, elle opposa la force d'inertie à toutes les réquisitions du district ; et, le 31 décembre, celui-ci se plaignait au proconsul Pelletier des obstacles que cette commune avait mis par ses lenteurs à l'exécution de l'arrêté destiné à consommer la destruction du christianisme.
AuPissoux, J.-Cl. Boucon, préposé des douanes, et Marie- Théodore Sandoz, sa femme, furent dénoncés, le 6 novembre, par le gendarme J. -Denis Ghapuis, pour propos inciviques, c'est-à-dire pour avoir osé exprimer tout haut les sentiments qui régnaient en ce moment dans tous les cœurs. Le représentant Pelletier ordonna leur incarcération immédiate et leur traduction au comité révolutionnaire central de Pontarlier, chargé d'instruire contre eux. Ce fut à Cupillard, juge de paix de Morteau, que fut remis le soin de l'enquête, et il y procéda le 25 décembre. Tout ce qu'il put constater, par le seul témoignage du dénonciateur, c'est que, six semaines auparavant, les deux prisonniers avaient dit, dans une dispute avec le gendarme Ghapuis, que bientôt tous ceux qui étaient en prison, prêtres ou autres, en sortiraient; qu'on ne voulait plus punir personne, et qu'il n'existait aucun arrêté pour abattre les croix et empêcher de sonner les cloches. Effectivement l'arrêté de Besson et Pelletier n'avait été pris que quinze jours après l'arrestation des deux prévenus. Le comité central déclara, le 3 janvier, que, comme il n'y avait pas de preuves suffisantes contre eux, et comme leur détention momentanée (de deux mois) pouvait suffire pour les rendre plus circonspects ; dans Vincertitude , ils seraient élargis , mais seulement à titre
provisoire, et mis en surveillance dans leur conunane. Mais de toutes les paroisses du canton de Morteau, ce fut celle des Gras qui opposa la résistance la plus ferme et la plus éclatante aux entreprises impies et tyranniques de Pelletier. Dès le 2 octobre, au moment où les croix tombaient de tous côtés, Jos. Dordor, gendarme aux Gras, signalait dans cette commune l'existence de deux croix nouvellement plantées. A cette annonce tout à fait inattendue, le district s'étonne et s'indigne ; il s'empresse d'écrire à cette commune, si bien notée jusqu'alors dans les annales du jacobinisme : « Le fanatisme est-il ressuscité dans votre commune? Il nous est revenu que les symboles des erreurs dont nous avons été imbus^ les croix, venaient d'être de nouveau replacés, et que deux insultaient déjà aux progrès de la raison. Une dénonciation faite à la Société de Pontarlier confirme ces traits. C'est avec le plus grand étonnement que nous voyons l'esprit public rétrograder dans une commune qui s'est toujours fait gloire de donner des preuves de patriotisme. Le moment est venu, citoyens, où vous devez prouver ce que votre conduite politique a manifesté, où vous devez combattre en face et saper à grands coups les fondements du fanatisme. Les prêtres ont disparu : que leurs attributs disparaissent avec eux. Le bien de la chose publique a commandé cette mesure. U n'est point de sacrifices qu'on ne doive faire, même de ses opinions religieuses. Les factions diverses vont expier sur Técbafaud la grandeur de leurs forfaits : eh bien, couchons avec elles le fanatisme et ses étais. C'est à vous à faire tous les efforts pour l'extirper entièrement. Vous nous certifierez de l'exécution donnée à cette lettre, dans le jour de la réception ; faute de quoi il sera envoyé par l'administration un commissaire, pour ensuite être pris contre vous telle mesure que la sûreté publique nous commandera. — Gros, Tavernier, Gallet, Simonin, Claudet, Pecclet, Parrod. »
Mais l'opposition des jacobins des Gras à la destruction de leur culte schismatique n'était encore qu'à son début. L'éloquence philosophique et comminatoire du district ne les ébranla nullement ; et le 30 novembre, la municipalité
protesta par une courageuse délibération, « que la commune des Gras n'avait point renoncé au culte catholique ; que son église n'était point dans le nombre de celles qui avaient été supprimées ; que les signes du culte qui en décoraient Tintérieur ne devaient point être enlevés , jusqu'à ce qu'il fût démontré, par la Convention ou par ses représentants, que la conservation de ces objets était nuisible au bien général, ou leur enlèvement indispensable à la république ; qu'alors les habitants seraient prêts à en faire le sacrifice au bien public; mais, qu'en attendant, la municipaUté ne connaissait aucun décret qui obligeât d'enlever ces signes, et qu'elle avait satisfait aux lois pour ceux qui se trouvaient à l'extérieur. »
Si la commune des Gras n'avait pas eu une réputation de sans'culottisme aussi bien établie, elle aurait payé cher l'honneur d'avoir donné l'exemple d'une pareille opposition. Le district, prenant égard à ses titres de noblesse révolutionnaire, voulut bien se contenter à son égard de la censure suivante :
« Considérant que la commune des Gras a toujours donné des preuves non équivoques de son patriotisme ; que c'est plutôt l'erreur que le fanatisme, qui a pu lui faire méconnaître les devoirs que lui impose l'arrêté des citoyens Pelletier et Besson, représentants du peuple, en date du 30 brumaire dernier, ainsi que les pouvoirs illimités dont les représentants du peuple en mission sont revêtus ; qu'il ne s'agit que de rappeler cette commune à la soumission, pour croire qu'elle s'empressera de donner l'exécution la plus active à tout ce qui émane de la Convention nationale ou de ses représentants, en l'avertissant que la moindre résistance deviendrait un crime national dans le cas d'être dénoncé à l'accusateur pubUc, ainsi que le moindre trouble qu'on apporterait à l'exécution du susdit arrêté, ou les rassemblements qu'on formerait pour l'exercice d'aucun culte ; le conseil général du district arrête que les commissaires nonunés pour l'exécution de l'arrêté du 30 brumaire se transporteront aux Gras, pour représenter à la municipaUté l'erreur où elle est tombée, et pour recevoir sa déclaration si elle entend persister dans son refus ; de quoi il sera dressé procès* ver-
bal, en rendant la municipalité responsable de tous les événements qui pourraient résulter de sa désobéissance. »
Dans le canton de Goux^les communes réputées jusqu'alors les plus révolutionnaires se montraient aussi les plus opposées à la destruction de leur culte. A Aubonne, où le maire Pourchet persécutait les constitutionnels après avoir persécuté les catholiques, l'emportement, s'il fallait en croire ce vieux jacobin, aurait dépassé toutes les bornes. Il écrivit an district que, le 20 juillet, jour de ci-devant dimanche, un citoyen ayant voulu récolter du foin, les fanatiques y avaient mis le feu et l'avaient réduit en cendres. L'agent national du district requit aussitôt une enquête, et Tadministration déclara qu'en effet « il était urgent d'arrêter les progrès du fanatisme, qui se livrait au crime pour entretenir ses opinions superstitieuses. » Tavernier et Parrod furent donc envoyés à Aubonne pour informer, avec pouvoir de lancer des mandats d'arrêt contre les coupables. Mais il n'est resté absolument aucune trace des résultats do cette enquête, ce qui laisse à penser que l'imagination malveillante et tracassière de Pourchet y avait seule donné lieu.
La proscription du christianisme trouva dans Timportaute commune d'Arc-sous-Cicon une résistance plus sérieuse et surtout plus digne de la plus noble des causes; elle y eut môme pour résultat de rapprocher et de réunir dans un effort commun les catholiques fidèles et ceux que le curé assermenté avait, en bien plus grand nombre, entraînés avec lui dans le schisme. Le 29 novembre, pendant que les administrateurs du district de Pontarlier s'apprêtaient à célébrer par des discours, mais surtout par des danses plus gaies et des repas plus substantiels que leurs discours, quelque solennité démagogique, l'un d'entre eux, l'avocat Prat, envoyé dans le canton de Goux pour activer lanéantissement de tous les signes du culte, trouvait une perspective beaucoup moins riante, en face d'une population soulevée. Dès qu'oa apprit à Arc l'objet de sa mission, il y eut dans tout le village un mouvement extraordinaire. Le tocsin sonna, les femmes et les enfants s'attroupèrent, on proie à une vive émotion , et manifestant hautement la résolution de con-
server à tout prix leur religion. Prat, se fiant à son éloquence, fit rassembler tous les habitants dans l'église pour leur donner lecture de l'aiTêté de Besson et Pelletier et les prêcher sur l'utilité des mesures impies ordonnées par les deux conventionnels. Mais, lorsqu'on le vit monter dans la chaire chrétienne, ce fut une explosion générale d'indignation et de colère. On lui cria: A bas le Suisse! l* hérétique! etc., et il fut forcé de se retirer sans avoir pu se faire entendre. Les habitants rédigèrent sur-le-champ une adresâie à la municipalité, pour lui signifier de ne rien faire avant d'avoir consulté le vœu général. Ce vœu n'était que trop évident pour les officiers municipaux; et en ce moment môme ils conféraient avec le commissaire du district sur une transaction de nature à rassurer la population, tout en donnant un semblant d'exécution à l'arrêté des proconsuls.
Prat, n'osant rien décider par lui-même, expédia aussitôt au district une estafette avecleprocès-verbaldeson orageuse réception et la lettre suivante : « Malgré tout le plaisir que vous allez éprouver dans une fête aussi belle, souffrez que je le trouble un instant pour vous demander des éclaircissements sur la manière dont je dois me comporter ici, où j'ai éprouvé jusqu'à ce moment les plus grands désagréments, ainsi que vous en serez convaincus à la lecture du procèsverbal que je vous envoie. Je vous demanderais donc si l'on ne pourrait pas laisser exister le maître-autel et deux petits à côté, que l'on fermerait au moyen d'une cloison en planches du haut en bas, en plaçant dans le vide les cadres et autres objets du culte. 11 me paraît que par ce moyeu l'article 3 de l'arrêté des représentants du peuple serait observé , et la commune d'Arc conserverait le presbytère, qui est le seul endroit où elle pourrait placer ses objets de culte. D'ailleurs, vous serez convaincus, par la lecture de mon procès- verbal, que ce serait entièrement ameuter le peuple que de sortir du temple par lambeaux leur autel. J'attends, par l'exprès que je vous envoie, une réponse positive ; elle me dirigera dans mes opérations à faire dans les autres communes, où je crois que j'éprouverai les mêmes désagréments qu'ici ; car le fanatisme est à son comble dans les communes de ce canton.
Si Callier voulait venir un peu tàter de ma commission, je lui céderai ma place, ou à tout autre. C'est, je crois, la tâche à remplir la plus difficile. On ne s'en tirera , je crois , que comme Arlequin^ avec les étrivières. Réfléchissez mûrement à la manière d'exécuter avec prudence un arrêté qui jette l'alarme et Tefiroi dans les âmes timorées. Les officiers municipaux vous adressent une pétition qui tend au même but que la présente ; si vous ne l'accueillez pas, je ne me charge pas de l'exécution de ma conmiission, car les esprits sont très montés. Plusieurs hommes m'ont témoigné le regret qu'ils éprouvaient de voir de pareils événements. 11 y a dans le canton plusieurs autels devant lesquels on pourra faire une cloison comme à Arc, et fermer dans le vide les signes quelconques du culte qui ne doivent pas être envoyés à Pontarlier. Si vous n'autorisez ce parti, je ne prévois pas qu'on puisse agir autrement. La sortie des autels ofiusquerait très fort les yeux fimatiques. Dois-je faire transporter au district les lanternes , les chasubles , les bonnets de prêtre , les chandeliers de bois doré et autres hochets de même espèce ? »
Le district répondit le lendemain : c Citoyen collègue, tu dois l'occuper de faire l'inventaire des meubles, efiets et argenterie des ci -devant égUses et les faire parvenir au district. Les mesures que présente la municipalité ne peuvent guère être adoptées. Car enfin à quoi peut servir de masquer les autels^ etc., si ce n'est de donner encore quelque espoir au fanatisme et à la superstition, dont tout bon citoyen doit abjurer les erreurs, qui ont déjà fait verser tant de sang à la France. La municipalité manque d'énergie, en ne se servant pas de son autorité et de la force armée pour apaiser le tumulte , dont elle aurait déjà dû faire saisir les chefs ; et les troubles seraient finis ; car il faut des exemples pour en imposer.
» Nous sommes trop pressés , pour le moment , à raison de la fête, pour pouvoir prendre des mesures sur-le-champ. Hais, au retour de la cérémonie, nous nous rassemblerons et verrons le parti à prendre. 11 serait étonnant que la commune d'Arc-sous-Cicon , qui a donné jusqu'à présent des
marques de patriotisme, donne l'exemple d'une révolte à Tautorité nationale, tandis que les communes des autres cantons donnent celui de la soumission la plus entière et sans murmure. 11 faut donc que la municipalité, les bons citoyens de la commune, représentent à leurs frères égarés les suites fâcheuses qui résulteraient pour eux de leur résistance ; car ils seraient sévèrement punis^ ou du moins les chefs qui cherchent à les soulever. Fais usage, citoyen, de toute ton éloquence pour éclairer et calmer le peuple, qui doit sentir les bienfaits de la liberté et non suivre les conseils de rintrigue et de la malveillance, qui ne cherche qu'à le perdre. Tu voudras bien nous renvoyer un exprès pour nous informer du succès de tes nouveaux efforts. »
Fortifié par ces encouragements, Prat fit une nouvelle tentative pour mettre son mandat impie à exécution. Mais toute son éloquence y échoua sans retour, et l'opposition ne fit que se relever avec une nouvelle violence. La clef de l'église fut enlevée ; les ouvriers qui se présentèrent pour procéder à la dévastation des autels furent repoussés, leurs échelles emportées et cachées, et il devint absolument im» possible au commissaire de continuer ses odieuses opérations . « Cette scène, ajoutait le district, en écrivant à Pelletier, s'est renouvelée pendant deux jours, et le commissaire , insulté par une populace ameutée , a été forcé de se retirer. »
Les troupes soldées manquant sans doute en ce moment au district, et la garde nationale constitutionnelle ne pouvant plus lui offrir assez de garanties, il fut obligé d'ajourner sa vengeance, et la municipalité d'Arc demeura seule chargée, sous une responsabilité menaçante, de procurer Fexécution de l'arrêté de Besson et Pelletier. L'affaire, comme on le présume bien, n'en marcha pas plus vite. Le 19 décembre, l'agent national de cette commune écrivit au district : a Sur mes réquisitions, la municipalité a mis en réquisition un certain nombre de particuliers pour l'enlèvement des signes du culte. Ceux-ci, par une pétition présentée à la municipalité, ont déclaré qu'ils ne voulaient pas travailler, qu'elle n'eût mis encore plusieurs autres ouvriers en réquisition,