‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 43 sur 59 · VI · texte numérisé non relu

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et qu'ils voulaient connaître le vœu général de la commune, de manière qu'il n'y a encore aucun signe d'enlevé. »

L'avocat Prat, rentré lui-même de sa tournée iconoclaste, renouvela, trois jours après, au sein du conseil général du district, le récit de l'émeute que son passage avait provoquée à Arc-sous Cicon, en ajoutant : « J'ai remarqué parmi les plus animés et les auteurs de ce trouble, les deux sœurs Billod, filles de la sœur d'Augustin Ravier, ex-administrateur du département, Athanase Léoutre, Nie. Maire et la fille de X. Vitte. Maire a reconnu son erreur et s'est excusé sur ce qu'il était ivre ; la fille Vitte a été corrigée sur le moment par son père, ce qui prouve le patriotisme de celui-ci. »

Après avoir entendu son commissaire, le district déclara que l'esprit de fanatisme se perpétuant à Arc, il devenait indispensable d'informer et d'entendre les prévenus. Il lança donc des mandats d'arrêt contre Jac.-Ant. Chevènement, Cl.-Ant. Chevènement, Alex. Devillers, J.-Fr. Barthod , J.- Fr. Maire, J.-Jos. Barthod, Léonard Boudet, Jos. Bobillier, Rémi Barthod, les deux sœurs Billod et la fille Vitte.

Le S6 décembre, la plupart des prévenus, amenés au district, y subirent leur interrogatoire. M"" Vitte et Billod prétendirent n'avoir pris aucune part à l'émeute, n'avoir pas crié à Prat : Suisse/ hérétique, etc.^ et ne pas savoir qui avait sonné le tocsin^ ni qui avait caché l'échelle dont les ouvriers se servaient « pour démeubler le temple de la Raison. » Jac* Ant. Chevènement avoua qu'il avait écrit la pétition adressée à la municipalité pourconsulterle vœu général deshabitants. Cl.-Ant. Chevènement déclara qu'il était allé, dès le premier jour^ chercher ses outils pour obéir à la réquisition ; mais qu'il avait trouvé le temple rempU de femmes et d'enfants ; qu'on lui avait crié de toutes parts qu'on ne souffrirait pas le démeublement de l'église; qu'il avait remarqué parmi ces femmes Catherine Richardot, fille de Cl.-Fr. Richardot, o£Q* cier municipal, et enfin, qu'il avait été forcé de se retirer. Maire avoua qu'il avait signé la pétition, mais sans faire davantage. Jos. BobilUer déclara qu'étant entré dans l'église avec ses outils, dès le premier jour, pour se mettre à l'œuvre, 11 avait été entouré par des enfants qui lui avaient dit de ne

pas approcher, et que s'il allait plus avant, il ne remporterait pas tous ses cheveux.

Plusieurs témoins à charge furent ensuite entendus : P.- Ant. Vuillemin déposa qu'il avait vu deux filles, Gath. Ri* chardot et Agnès Bourdenet^ aller de maison en maison pour provoquer le rassemblement. The venin déposa qu'Agnès Gibe avait enlevé la clef de l'église et arraché le bonnet d'une autre femme qui voulait la lui reprendre ; et qu'il avait reconnu dans le rassemblement la femme de Cl. Belot, celle de J.-Gl. Grand, la servante de la femme Léoutre, les deux filles BiUod, la femme de Léonard Bourdot , celle de Maire, dit Lhomme, celle d'Et.-Fr. Maire et enfin la sœur cadette de Cl.-Et.-Valentin Tournier.

D'autres témoins furent entendus, mais sans donner de nouveaux éclaircissements sur cette afiaire. Le district le constatait lui-même, le 31 décembre, en écrivant à Pelletier: : (( Les femmes que l'on a crues les moteurs de la résistance à tes ordres ont été entendues ; mais la négative a été le moyen qu'elles ont employé pour se soustraire aux peines qui allaient les atteindre. On a cru pouvoir réussir à les convaincre en faisant entendre une foule de témoins, qui n'ont déposé, comme les premières, que négativement. Sévir contre le crime, tel était notre but ; nous devions à la justice répubticaine cette démarche. Un nouveau commissaire du district s'est rendu à Arc pour prendre de nouvelles connaissances sur les moteurs et les agents de cette afiaire, enfantée par la malveillance. Il est à craindre, et fortement à craindre, que ce ne soit l'efiet de la rentrée de quelque prêtre. Ils tâchent toujours de répandre partout le brandon de leurs principes sanguinaires. L'envoi du commissaire, en les intimidant, relèvera certainement l'esprit public et fera le plus grand bien. »

Cependant les habitants d'Arc, inquiets sur le sort des objets de leur culte, prirent le parti de soustraire les plus précieux, avant que la spoliation fût consommée. La municipalité s'empressa d'en informer le district^ et Parrod écrivit, le 3 janvier, à Calher, envoyé en qualité de commissaire à Arc et dans tout le canton de Goux : « L'administration a reçu le procès-verbal de la municipalité d'Arc. J'en ai fait

lecture au représentant. Il veut qu'on prenne les mesures les plus rigoureuses contre les officiers municipaux , pour avoir négligé d'apporter au district tous les objets qui ont été volés, et jusqu'à ce qu'ils aient satisfait à la restitution de ces effets. Tant pis pour eux, puisqu'ils n'ont point accédé à la réquisition du citoyen Prat, commissaire, et qu'ils ont voulu au contraire s'exposer volontairement aux événements qui sont arrivés. Recommande aux communes de ne pas éprouver les mêmes accidents, car on ne peut trop faire pour que la république ne soit pas dupe de vols imaginaires. »

C'était à la pieuse commune de Goux qu'était réservé l'honneur de maintenir, la dernière dans son canton , le drapeau de la fidélité religieuse : la prison seule put avoir raison delà résistance de ses magistrats. Le district de Pontarlier, qui depuis longtemps ne cessait d'annoncer à Pelletier l'exécution complète de son fatal arrêté, sauf à se démentir chaque fois, en avouant quelque nouveUe révolte , écrivit le 10 janvier au conventionnel : « En exécution de ton arrêté, les municipalités s'empressent de faire conduire dans le magasin du district les fers provenant de leurs temples. Celles qui opposaient des difficultés au dépouillement d'iceux, commencent à ouvrir les yeux à la lumière de la raison et à travailler de bon gré à l'enlèvement des signes du culte. Tout est achevé dans le canton de Morteau. Les commissaires viennent de faire le dépôt de leurs procèsverbaux. On continue de faire les inventaires dans les autres cantons. La conmfiune de Goux s'étant refusée à faire travailler à l'enlèvement des signes du culte, l'administration a décerné mandat d'amener contre l'agent national et un notable, qui avaient marqué le plus de résistance. Ils ont ensuite été mis en état d'arrestation. Sur la pétition des détenus, ils ont été élargis provisoirement, à charge de procurer l'exécution de tes arrêtés dans les trois jours. L'adbninistration a cru devoir prendre cette voie pour ramener à la vérité des gens égarés par l'influence et la perfidie des prêtres. -— Parrod. »

Pendant que ces bons apôtres de la vérité autant que de la liberté évangélisaient à leur manière le canton de Goux,

la commune de Villers-sous-Chalamont, dans le canton voisin, rendait bravement toute la publicité à ses exercices religieux, sans s'inquiéter des gendarmes. Le 10 novembre, J.-B. Vagne, agent national de cette commune, écrivit au district : a Les deux derniers jours de ci-devant dimanches, une partie des citoyens et des citoyennes se sont réunis, au sonde la cloche^ dans le temple de la Raison, et la messe et les vêpres y ont été chantées. Auparavant une partie de ces individus se ramassait audit temple, mais sans son de cloche, sans chant, et chacun à des heures différentes. Ces deux rassemblements ont eu lieu sans troubler la tranquilUté publique. Cependant n'y a-t-il pas lieu de les interdire? » La réponse du district ne s'est pas conservée; mais ou la devine aisément d'après tous les actes de cette administration. Dans le religieux canton de Frasne toutes les communes se réunirent pour adresser à Pelletier, le ^4 décembre, une pétition ferme et respectueuse , dans le but de conserver les derniers débris du culte chrétien. Pour toute réponse , le proconsul, avec l'audace d'un despotisme dispensé de toute pudeur, déclara la pétition annulée, sous le prétexte absurde qu'elle était en opposition àla loi du 14 frimaire an ii. Il menaça les magistrats municipaux, en cas de récidive , de les faire poursuivre par le comité central révolutionnaire, et ordonna à ce dernier d'informer immédiatement contre l'auteur de la pétition.

Après ce dernier déni de justice , la commune de Bouverans eut ^ comme beaucoup d'autres, recours à un moyen extrême pour sauver les objets de son culte , et, le 29 décembre^ P.-Jos. Pagnier, agent national de cette commune , écrivit au comité central que la sacristie venait d'être forcée et que les vases d'argent avaient été enlevés,

A Bannans, la fidélité religieuse prenait sa revanche dans les assemblées de famille, et, le 21 février. Crétin, agent national de cette commune^ écrivait au comité central : « Dans une noce, le 28 pluviôse, Marie-Agathe Troutet a chanté une chanson contre les prêtres assermentés et une autre dont le refrain était: Aux armes, bons cAreftens/ Marchand a chanté la première avec elle. »

Dans le canton de TAbergement, le fanatisme continuait à régner, comme partout , en dépit des deux ou trois matamores terroristes de cette contrée. Le 14 octobre^ le district de Pontarlier, qui n'avait pas encore puisé dans les arrêtés impies de Pelletier un redoublement de violence , répondit à la municipalité dénonciatrice de TAbergement : « Vous nous prévenez qu'à l'occasion du décès d'un habitant de votre commune, il a été pratiqué des cérémonies qui semblent se sentir encore delà manie sacerdotale. Les lois n'ayant pas encore parlé à cet égard, nous ne pouvons considérer comme un délit ce qui n'est peut-être que l'effet d'une sensibilité peu éclairée. Mais votre devoir en ce moment est de rappeler aux habitants que c'est moins par un cérémonial insignifiant que par le souvenir et l'imitation des vertus du défunt que sa mémoire est honorée ; c'est de leur persuader que tout ce qui porte la teinte du fanatisme peut les compromettre, et que c'est sous ce seul point de vue que certains rassemblements peuvent être vus d'un mauvais œil dans un moment de révolution; c'est de leur dire enfin que, cette ré* volution étant achevée , le comité d'instruction pubUque ne manquera pas de déterminer un mode de solennité qui conciliera la raison avec la sensibilité. Toutes les prières. et pratiques d'un culte religieux quelconque sont permises, pourvu qu'elles ne puissent, par des signes ostensibles et extérieurs, troubler la tranquillité pubUque. »

.Quelques jours après, le district, mieux éclairé par Pelletier sur le sens mystérieux des lois, proscrivait tout ce qu'il avait semblé épargner un instant ; mais il eut beau substituer aux exhortations philosophiques et onctueuses les commissaires et les gendarmes, il changea de système sans changer l'esprit des habitants , et aux Grangettes même , sous les yeux du tyranneau Labet, l'agent national était forcé d'annoncer, le 13 décembre, que l'esprit public n'était pas conforme aux principes, et que le fanatisme régnait comme auparavant.

A Jougne, malgré la présence du sculpteur Boiston, chargé de la surveillance des frontières , ce fut seulement le 11 février que ce démagogue notable put annoncer que l'en-

le vement des $t^n^8 superstitieux était consommé. Bulle, agent national des Fourgs, écrivait, le 27 décembre, au comité central révolutionnaire , que, dans sa commune, Tirritation était générale contre les mesures attentatoires à la liberté religieuse. « Les fanatiques ont grand'peine de se contenir, écrivait, au même moment, Fr.-X. Maire , agent des Hôpitaux-Neufs, et je ne peux pas connaître les meneurs. »

Le 22 janvier i795 , C.-S.-G.-F. Robbe , agent des Hôpitaux-Vieux , écrit de son côté : « Deux citoyens de notre commune, Jos. Bourgeois et Phil. Monnier, se sont refusés à la réquisition que les officiers municipaux leur ont donnée de dévaster Téglise , suivant l'arrêté des représentants , pour détruire le fanatisme. Ils n'ont point voulu travailler que par force. Il a fallu faire venir une brigade de gendarmes pour les faire travailler ; encore ils sont venus jusque devant la porte de l'église et s'en sont retournés cbez eux et même se sont sauvés à Pontarlier, sous prétexte qu'ils avaient affaire. Il fallut prendre des ouvriers pour faire l'ouvrage. C'est le fanatisme qui les empêche de travailler. Je vous demande qu'ils soient punis suivant la loi. Déjà ils ont été dénoncés au district parles gendarmes. J'ai été trois jours pour faire l'ouvrage. » — La loi se taisait sur le délit des deux fanatiques; mais Pelletier, législateur ambulant, revêtu en outre du pouvoir exécutif et judiciaire , se trouvait en ce moment à Pontarlier; il voulut bien se contenter de condamner les deux coupables à trois jours de prison.

A Montperreux, malgré tous les efforts du terroriste GL- Jos. Girard, agent national, les administrateurs n'avançaient pas plus que les administrés dans les voies de la philosophie, et, le 19 septembre , le district les semonça en ces termes : « Nous ne pouvons plus vous dissimuler le mécontentement qu'inspire votre conduite. Nous sommes informés que le fanatisme , appui de l'aristocratie, ose s'agiter dans votre commune, au point qu'il a été question de rétablissement de congrégations , et que , sous prétexte du culte religieux , il s'y fait des rassemblements , aux jours consacrés ci-devant à la superstition. Des officiers municipaux , des membres du comité (révolutionnaire) de surveillance, sont

soupçonnés de prendre part à des délibérations qui, si elles existent, doivent être regardées comme contre-révolutionnaires. L'indulgence seule est une complicité criminelle, lorsque de faux patriotes, des fanatiques ou des aristocrates, peuvent impunément faire naître des inquiétudes. Nous ne laisserons pas le gouvernement révolutionnaire perdre de son action. Des commissaires vont être nommés, et avant peu nous connaîtrons les partisans des rassemblements fanatiques. »

Le district nomma ses commissaires, Girard redoubla de sévérité, et cependant, au bout de six semaines, il était réduit à écrire au comité central : « Je dois vous faire connaître les rasseuiblements fanatiques qui se sont faits, voici deux dimanches , au temple de la Raison. On a sonné la cloche, je suis allé de suite donner lecture de la lettre du district qui ordonnait d'empêcher les rassemblements et congrégations. Ils n'en ont pas moins continué, et P.-Ant. Charnaux a répondu qu'ils en seraient quittes pour aller aux Annonciades (on prison). Ch.-Fr. Gagelin, ci-devant greffier de la municipalité , a servi de préfet ; Ant.-Fr. Charnaux^ J.-Cl. Charnaux et le fils de J.-Ant. Moureaux, offlcier municipal, répondaient. Ce dernier est instituteur. Au sortir de leur synagogue , Cl.-Fr. Monnier , capitaine de la garde nationale , et Ant.-Fr. Charnaux sont entrés à la maison commune et m'ont reproché d'avoir pris des arrêtés liberticides. »

Ah I ils avaient osé prétendre que les arrêtés étaient liberticides 1 Nouveau crime ajouté au premier. Le district s'empressa donc de dénoncer les délinquants au comité révolutionnaire central, qui lança aussitôt des mandats d'amener contre tous les citoyens signalés par Girard, et en outre contre J.-P. Vaucheret et J.-F. Vaucheret, de Chaudron, et Philibert Charnaux.

Le 4 novembre, les neuf prévenus furent amenés devant le comité par le gendarme Ravier, qui déclara qu'ils s'étaient rendus sans difficulté. M. Gagelin subit, le premier, l'interrogatoire suivant :

Q. Quels sont les rassemblements qui se font à Mont-

perreux dans le temple de la RaisoQ , les ci-devant jours de fêtes et dimanches?

R. De tout temps on a fait des prières en commun, et c'était pour les continuer.

Q. Quelles fonctions remplis-tu dans ces rassemblements?

R. J'y fais la prière adoptée par la commune de Besançon adressée à l'Etre Suprême, j'y prie pour les défenseurs de la patrie et pour le succès des armées de la république.

Q. Quelles sont ces prières?

R. Des Pater et des Ave.

Q. N'es-tu pas le préfet?

R. Je ne sais pas ce que c'est.

Q. Chantes-tu et entonnes-tu des hymnes et des psaumes?

R. Non.

Q. Y-a-t-il permission de la municipalité pour ces rassemblements ?

R. Jamais la municipalité ne les a défendus, et s'il y avait une défense, je m'y serais soumis.

Q. Cependant il a été fait lecture à une de ces assemblées, jour de fête sans-culottide, d'une lettre du district pour ordonner d'empêcher ces rassemblements. Comment, après cela, as-tu pu y assister et y continuer tes Pater et tes Ave?

R. Je n'ai point entendu la lecture de cette lettre.

Q. As-tu connaissance qu'elle ait été lue, ce jour-là, avant un rassemblement qui s'est effectué de suite, sans y avoir égard?

R. Non.

Q. Aux prières dont tu parles, n'assistait-il pas des habitants des communes voisines ?

R. Quand on prie sur un livre ou qu'on récite des Pater et des Ave, on ne fait pas attention aux assistants.

Q. Ces rassemblements sont défendus par les lois, et ils n'avaient pas lieu à Montperreux avant les dernières sansculottides; tu n'as donc pas dit la vérité quand tu as répondu que de tout temps on a fait des prières en commun ?

R. C'est seulement dans les temps de fenaison et de moisson qu'il n'y a pas eu de prières publiques, à raison des ouvrages; mais je ne connais ni lois ni défenses de prier en

commun, attendu que l'acte constitutionnel permet le libre exercice de tous les cultes.

Q. Oui, mais le gouvernement révolutionnaire et les lois postérieures ont défendu tout rassemblement, même sous prétexte de piété. Et après ces explications, entends-tu <X)ntinuer ces prières publiques et y jouer un des premiers rôles ?

R. Puisqu'il y a défense, je me soumets à la loi et je renonce désormais à toutes ces assemblées, déclarant que c'est l'exemple de toutes les communes voisines qui nous a engagés à nous réunir pour prier, n'ayant eu aucun mauvais dessein, puisqu'on annonçait hautement la prière à l'Etre Suprême pour les défenseurs de la patrie et le succès des armées.

M. P.-Ant. Gharnaux, cultivateur, âgé de soixante-trois ans, fut interrogé ensuite et répondit en ces termes :

a Dans un temps, Girard, agent national, allait daus les maisons pour ordonner d'aller aux offices des prêtres assermentés sous peine d'être dénoncés, et ensuite il défendait d'aller au temple ; c'est cette contradiction qui m'a fait dire : Quest'Ce que tout cela signifie ? tantôt on ordonne, tantôt on défend. Nos voisins se réunissent pour prier, qu'est-ce qu'on nous fera ? Nous en serons quittes pour aller aux Annonciades» Quand nous aurons une défense des supérieurs^ nous nous y soumettrons, o

Q. Le gouvernement révolutionnaire défend toutes les assemblées, même pieuses; y renonces-tu, d'après nos explications ?

R. La prière à l'Etre Suprême porte : Nous sommes rassem" Aies dans ton temple pour f adorer; il est donc permis de se réunir pour réciter cette prière.

Q. Cette prière est faite pour être récitée le jour de la décade, et non les ci-devant jours de fêtes et dimanches, où on la prend pour prétexte d'un rassemblement, en y ajoutant d'autres prières anciennes. Déclare positivement si tu renonces aux assemblées qui n'auraient pas été convoquées par la municipalité?

R. Puisque c'est la loi, je m'y soumets.

Le prévenu Cl.-F. Monnier, membre du conseil de la commune, capitaine de la garde nationale, cultivateur, âgé de trente-sept ans^ fit ensuite les déclarations suivantes :

(( J'ai assisté trois fois aux rassemblements. On y a récité la prière à TEtre Suprême, un Deprofundis pour les citoyens morts à la défense de la patrie, des Pater et des Ave pour le succès des armées de la république, enfin l'office de la Vierge, le Venite, etc. C'est GageUn qui a dit les Pater et les De profundts, comme il a fait de tout temps à la congrégation. J.-B. Girard le jeune, Ant.-Fr. Chamaux et J.-Cl. Chamaux chantent les hymnes, ainsi que les deux Vaucheret. »

Q. Sais-tu que ces assemblées, les ci-devant jours de fêtes et dimanches, sous prétexte de prier, sont défendues parles lois révolutionnaires?

R. Je n'en sais rien ; je me fondais sur l'article 7 de la constitution et sur l'exemple des communes voisines. D'ailleurs^ sur la réquisition de l'agent national, de fermer le temple de la Raison, les ci-devant jours de dimanches, le conseil général a délibéré qu'il resterait ouvert ces jours-là jusqu'à la décision du district. Du reste, je me soumets comme les autres à n'y plus assister.

J.-P. Vaucheret jeune, interrogé ensuite, protesta qu'il n'avait pas chanté au lutrin, comme un procès-verbal dressé par le maire, l'agent national et un gendarme, l'en accusait; qu'il avait chanté seulement sur son banc, et enfin qu'il renonçait à ces assemblées.

J.-Fr. Vaucheret aîné déclara que les réunions de prières existaient à Montperreux depuis environ deux ans ; qu'il y chantait avec son frère quelquefois ; que c'était Gagelin qui récitait les prières et appliquait Vintention; et enfin qu'il renonçait à ces assemblées, puisqu'elles étaient défendues.

Ant.-Fr. Chamaux exposa ensuite que les réunions de prières avaienteu lieu depuis la déportation des prêtres insermentés, et qu'elles n'avaient cessé qu'au temps des foins ou des moissons, a J'ai entendu, ajouta-t-il, la lecture de la lettre du district, mais j'ai pensé que le district avait été mal informé par Girard, qui menace toujours de dénoncer les Bobespierres et les conspirateurs qui sont dans notre com-

556 CHAPITRE LllII.

mune, comme, avant la mort du tyran, il menaçait du tribunal révolutionnaire et de la guillotine , les contre-révotutionnaires de la commune, en disant que leur tète ne leur appartenait pas. Je demande qu'on nomme un commissaire pour informer sur Girard et sur les motifs des dénonciations qu'il a faites. Du reste, je renonce aux réunions, puisque la loi les défend. »

Moureaux fils, ex-maitre d'école, déposa comme les autres, qu'on chantait des Libéra me, etc., et qu'il n'avait pas tenu compte de la lettre du district , le croyant trompé par Girard, qui tantôt ordonnait, tantôt défendait d'aller au temple de la Raison. — Le président du comité lui répéta que tout rassemblement, sous prétexte de piété, était défendu par les lois, et qu'il n'y avait que le jour de la décade qui f&t consacré au repos et à des assemblées, sous les ordres de la municipalité, pour entendre la lecture des lois, un discours de morale et la prière à l'Etre Suprême.

J.-Cl. Charnaux, cultivateur, âgé de trente-trois ans, après avoir répété que les réunions n'avaient pas cessé depuis la déportation des prêtres , qu'on les commençait par le Veni, Creator, efc., ajouta : « Nous avons demandé s'il y avait une loi pour défendre de se réunir au temple, les ci-devant joui^s de fêtes et dimanches ; il a été dit à la municipalité qu'on n'en connaissait point. Dans toutes les communes voisines on se réunissait pour prier. Comment, d'ailleurs, croire à la lettre écrite à la demande de Girard , qui , dans un temps , nous avait obligés d'aller à la messe, et dans un autre, nous défendait de prier? »

Enfin, le jeune Philibert Charnaux, âgé de quinze ans, fut interrogé en ces termes :

Q. Sais-tu que les fêtes et dimanches de l'ancien régime sont supprimés et remplacés par une fête appelée la décade, arrivant tous les dix jours?

R. J'ignore que les fêtes et dimanches sont supprimés ; mais je sais qu'il y a un jour de fête appelé la décade.

Q. Est-il vrai que tu chantes dans les assemblées tenues à Montperreux?

R. Oui.

Q. Tu sauras qu'on ne connaît plus les fêtes et dimanches de l'ancien régime, remplacés dans la république par les fêtes décadaires ; que les lois défendent toute réunion de fanatiques les jours des ci-devant fêtes et dimanches supprimés; qu'on ne connaît plus que la décade , consacrée au repos, à la lecture des lois, à la récitation de la prière à l'Etre Suprême adoptée par la commune de Besançon, et qu'il n'y a point d'autres prières publiques.

Le jeune Gharnaux ayant promis, comme tous ses coaccusés, de renoncer aux assemblées proscrites , le comité révolutionnaire déclara que les rassemblements fanatiques dénoncés par Girard étaient plutôt l'eflFet de l'erreur et de l'exemple de plusieurs autres communes que d'une mauvaise intention, puisque les inculpés s'étaient soumis avec empressement à la loi, dès qu'elle leur avait été expliquée ; qu'en conséquence, toute poursuite contre eux était suspendue, en attendant les ordres et avis, soit du Gomité de sûreté générale, soit du représentant du peuple en mission, soit du district, et que tous étaient renvoyés provisoirement dans leurs domiciles.

Dans le canton de Mouthe, la conimune de la GhapelledeS'Bois , se fiant peut-être à son éloignement du chef-lieu de district, s'était peu mise en peine de faire abattre la croix de son clocher. A une seconde sommation, elle opposa l'impossibiUté de trouver des ouvriers ; mais le district lui répondit, le 9 décembre, avec colère : « Si votre croix subsiste, ce n'est que la plus pure mauvaise volonté, et non le défaut d'ouvriers, comme vous l'assurez. Ainsi ne mettez plus aucun retard à abattre cette croix, sans quoi vous compromettez votre responsabilité et vous vous mettez dans le cas d'être dénoncés comme rebelles à la loi. Il y a des commissaires nommés dans chaque canton pour vérifier les communes qui se seront exécutées. — Parrod, Michaud, Falconnet. »

Cette commune avait été entraînée presque tout entière dans le schisme par son vieux curé Dubiez. L'agent national écrivait au comité central que deux familles seulement^ dont les fils étaient prêtres déportés^ avaient suivi le parti du vieux fanatisme ; qu'on les avait beaucoup accusées de corres-

pondre avec les bannis , mais sans pouvoir en saisir aucune preuve. Il affirma en même temps qu'il ne lui était parvenu aucun murmure au sujet de la fermeture des églises et de Tenlèvement des signes du culte, ce qui semblait annoncer que les constitutionnels ou nouveaux fanatiques de cette commune avaient fini par exécuter la dernière évolution de conscience commandée par la Révolution.

Le 47 décembre, le comité central révolutionnaire de Pontarlier reçut un procès-verbal des gendarmes portant que, passant aux Sarrageois^ un ci-devant dimanche , ils avaient trouvé neuf ou dix personnes au temple de la Raison et entendu sonner la cloche à midi ; qu'ils avaient conduit les deux sonneurs à la municipalité pour les faire mettre en arrestation, conformément à l'arrêté des représentants Bessoa et Pelletier ; mais que la municipalité s'y était refusée et avait même fait une délibération écrite de son refus. Le comité arrêta aussitôt qu'un mandat d'amener serait lancé contre Emmanuel-Jos. Lonchampt , agent national de cette commune , pour avoir négligé de tenir le temple fermé. Le fonctionnaire inculpé comparut trois jours après devant le comité, et à la suite de son interrogatoire, il fut déclaré suspect et incarcéré. Les pièces du procès ayant été transmises à Pelletier, qui se trouvait en ce moment à Besançon, le proconsul ordonna , le 37 décembre , au comité central de rendre la liberté au prisonnier, et en même temps de sévir contre ceux qui avaient sonné la cloche. Mais, après de nouvelles informations, le comité reconnut que les auteurs du déUt n'étaient que des enfants et une femme de peu d'intelligence, nommée Charlotte Coquiard, qui avaient profité da moment où les ouvriers s'occupaient à réparer les brèches faites au clocher, pour entrer dans l'église et tinter la cloche , et il laissa ce prétendu attentat sans autre vengeance.

Pelletier, cédant lui-même aux plaintes venues de tout côté^ sur le trouble qu'éprouvaient dans leurs travaux et leurs habitudes les gens occupés à travers la campagne, depuis que rien ne leur indiquait plus le milieu de la journée^ décida, le 6 janvier, que les officiers municipaux de toutes les

communes pourraient faire sonner leurs cloches chaque jour à onze heures du matin ou à midi.

XV. Dans le district de Saint-Hippolyte, les résistances étaient encore plus énergiques et plus générales. Les constitutionnels , les révolutionnaires, les clubistes les plus ardents, y prirent part avec les catholiques. L'administration terroriste à demi étrangère imposée à cette contrée par Lejeune , sentant ses pouvoirs lui échapper et la répulsion unanime lui refuser tout concours , réclamait avec instance un nombreux envoi de garnisaires pour contenir le peuple. Les jacobins étaient les premiers à redouter la présence de ces soldats qui fatiguaient le pays par leurs déprédations ; et Fun des démagogues les plus notables , l'adjudant général Farine , demanda, au nom de son parti, si une administration sage ne trouverait pas des moyens de résistance suffisants pour s'opposer à la rentrée des émigrés ; si le fanatisme et l'aristocratie étaient bien réellement en ce moment dans le cas de troubler la tranquillité intérieure, et enfin si les divisions qui pouvaient exister entre les patriotes, surtout au sujet de la persécution du culte constitutionnel, étaient vraiment un danger pour la chose publique. Le district s'empressa de lui répondre : « Il ^est certain qu'il divague sur les frontières du comté de Neuchatel au moins mille émigrés, qui attendent probablement d'être en nombre suffisant pour tenter une irruption, et s'ils rentraient en masse, il ne serait guère possible à l'administration de leur opposer une force répressive. Les habitants leur prêteraient bien plutôt aide et assistance. D'un autre côté, depuis les journées des 9 et 10 thermidor, le fanatisme et l'aristocratie lèvent une tête audacieuse. Des prêtres ont repris les fonctions qu'ils avaient interrompues; des communes s'assemblent et les mettent en réquisition pour continuer et reprendre leurs momeries ; le fanatisme s'agite en tout sens par des menées obscures et des fermentations sourdes qui annoncent un mouvement d'autant plus dangereux que le règne de la Raison n'est pas plus avancé dans ce district que lors de l'émeute contre-révolutionnaire qui eut lieu dans les premiers jours de septembre, l'an dernier. Les Sociétés po-

pulaires sont divisées entre elles. Inutilement des commissaires envoyés par l'administration et ensuite par la Société populaire de Besançon, pour opérer leur réunion, se sont présentés auprès d'elles ; leurs démarches ont été infructueuses. Des malveillants, des factieux, les influencent sans doute, et ces séparations sont nécessairement dangereuses, puisqu'elles prouvent qu'il n'existe pas dans ce district une masse de patriotes réunis capable de présenter des moyens de résistance suffisants contre les aristocrates, les fanatiques et les agitateurs. Le fanatisme étant la principale cause des divisions et des émigrations, il s'ensuit que la raison n'a point d'empire sur des êtres imbus de préjugés et des erreurs de la superstition; que ces hommes égarés et trompés ne peuvent être atteints par la justice révolutionnaire qu'en exécutant les projets hberticides que le fanatisme fait naître naturellement ; que le meilleur moyen de détruire cet ennemi , c'est d'expulser les prêtres et d'éviter en même temps des troubles et des insurrections ; que, sous ce point de vue, la force armée devient essentiellement nécessaire dans ce district, soit pour en imposer aux hypocrites , soit pour réprimer et contenir ceux qui, au nom du Ciel, tenteraient de soulever, d'insurger le peuple qu'ils ont abusé. — J. Magnin- Tochot , président , CaUier , Prat , Delfils, Roy , Boillon, secrétaire. »

Telle était la rage d'impiété dont les meneurs de cette administration misérable étaient tourmentés , qu'en dépit de leur faiblesse , ils ne craignirent pas d'entreprendre la campagne la plus audacieuse contre la liberté du peuple^ en voulant le forcer à travailler le dimanche. L'hypocrisie venant en aide à la force brutale, comme dans toutes les circonstances où la violation des principes et des lois était trop manifeste, ils prirent, le i" septembre, l'arrêté suivant, où la profusion des calonmies et des injures , loin de déguiser la tyrannie, ne fsdt que la rendre plus monstrueuse.

« Un membre a dit que les ouvriers requis pour les ateliers, papeteries et usines de tout genre, au moins une partie d'entre eux , se livraient à la débauche et à la crapule , les jours autres que ceux de la décade, et que beaucoup, par

DÉVASTATION DES ÉGLISES. RÉSISTANCE DU PEUPLE. t$6i

leur paresse , ne remplissaient pas les devoirs que la république avait lieu d'attendre de leur patriotisme. Sur quoi le <;onseil , considérant que les Français , sans distinction , doivent travailler à raffermissement de la république ; que la fainéantise et la crapule peuvent seules l'ébranler ; considérant que c'est dans la mollesse et le repos que se méditent les crimes qu'il est si urgent de déraciner; considérant enfin que nul individu n'est maître de son repos , parce que la patrie lui demande continuellement des services , arrête : V que tous les ouvriers, de quelque âge et sexe que ce soit, requis pour travailler dans les papeteries, forges, ateliers d'armes, usines quelconques, et employés aux travaux soit des fortifications , soit des ponts et chausséeSj en un mot, tous ., sans distinction , travailleront tous les jours , hors ceux de décade, que la loi a consacrés à l'instruction et au repos ; 2"* qu'aucun des ouvriers requis ne pourra, sous aucun prétexte, quitter ses travaux ni les ateliers, ni les usines dans lesqi^els ils sont employés, sous peine d'être puni révolutionnairement ; 3° les maîtres des usines, les directeurs des ateliers deviendront personnellement responsables de la transgression des articles précédents, les obligeant à dénoncer sur-le-champ à l'administration ceux et celles, parmi les ouvriers , qui refuseraient d'obéir ; 4* ils feront lecture du présent arrêté à leurs ouvriers respectifs , pour qu'ils aient à s'y conformer. — Magnin- Tochot, président, F.-J. Boiston, Delfils, Violand, agent national. 0

Gomme cette première mesure n'atteignait encore qu'une partie du peuple, le district eut recours à d'autres prétextes et à d'autres armes pour étendre sa main impie sur tout le reste. Le 8 septembre , le jour même où le public chômait, sous ses yeux indignés, la fête de la Nativité de la Vierge, il écrivit à la municipalité de Saint-Hippolyte : «Nous ne vous dissimulons pas que nous avons vu avec la plus grande douleur les habitants de cette commune se Uvrer aux divertissements et aux plaisirs , tandis qu'ils manquent de pain, se plonger dans l'oisiveté, se refuser au battage des grains dont ils ont le plus extrême besoin , lorsque nos

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