‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 44 sur 59 · VI · texte numérisé non relu

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î^2 CHAPITRE LXIII.

braves laboureurs sont accablés de maladies , écrasés de réquisitions. Il est surprenant que vous n'ayez encore pris aucune mesure pour arrêter des vices aussi criants. »

La municipalité de Saint-Hippolyte répondit avec un mélange de soumission et de sarcasmes : a Les gens oisifs ne sont pas communs ici. Il ne nous reste aucun garçon plus âgé de dix-sept ans. Soixante-sept citoyens de cette commune sont à l'armée, cinq sur les frontières du Doubs, cinq conduisent nos voitures vers Colmar , cinq sont occupés au service de la garde journalière, il y a vingt-un vieillards infirmes, hors d'état de travailler. Il ne reste que quinze hommes au-dessous de cinquante ans^ du nombre desquels sont trois malades , quatre marchands et trois aubergistes. Qui donc peut donner Heu à faire croire que dans cette commune on s'amuse, on se divertit ? Vous voyez , sans doute, que ce ne peuvent être que les fonctionnaires publics et leurs commis ; et à l'égard de cette classe d'hommes, lorsqu'ils ne donnent pas de scaudale public, la municipalité n'a aucun reproche à leur faire. Les fonctionnaires puWics destitués vont fréquemment au billard, ou se forment en groupes sur la place et y conversent, il est vrai , fort souvent et fort longtemps ; mais ces destitués, étant consignés dans la commune, y passent leur temps le plus agréablement qu'ils peuvent. Nous prenons aujourd'hui la délibération de faire travailler à des occupations utiles à la république les personnes que nous verrons endimanchées ou oisives. Quoique nous n'ayons plus de pain, nous sommes gais, cela est vrai. C'est le caractère du républicain de savoir vivre de bonnes espérances. »

Si les officiers municipaux du chef-lieu se permettaient eux-mêmes une obéissance si raisonneuse et si goguenarde, les municipalités rurales, moins exposées aux regards du district, trouvaient plus simple de ne pas lui obéir du tout; aussi, le 17 août , deux membres de l'administration terroriste, Callieret Libre, ci-devant Jos. Roy, furent-ils nommés commissaires « à l'effet de scruter le civisme des membres des municipalités et des comités de surveillance dans les cantons de Maîche , du Russey, d'Indevillers et de Doubs-

DÉVASTATION DES ÉGLISES. RÉSISTANCE Dl] PEUPLE. S6^

Marat. » Après avoir prolongé pendant près d'un mois celte tournée d'apostolat et de police , les deux commissaires en exposèrent ainsi les résultats, le 17 septembre :

0 Nous nous sommes rendus d'abord à Damprichard, pour prendre, à la Société populaire, tous les renseignements que leur patriotisme et leur vigilance leur avaient procurés. Après avoir fait assembler cette société, qui était déjà avertie à l'avance du jour et de l'heure de notre arrivée, notre surprise n'a pas été peu grande lorsque nous avons vu le peu de sociétaires ; elle a été portée au comble lorsque nous avons vu que la plupart des sociétaires étaient allés aux exercices du culte superstitieux, tandis que tous les vrais amis de la liberté, les vrais sans-culottes, rendent hommage au culte de l'Etre Suprême. Ayant ensuite convoqué l'assemblée générale des citoyens, nous leur avons démontré que le peuple ne sera vraiment tranquille et heureux qu'en exécutant les lois, qu'en proscrivant les égoïstes,*les factieux, les fanatiques et les aristocrates, qu'en cédant aux douces impulsions de la saine morale sans intermédiaire , en adoptant les fêtes décadaires, et en pratiquant toutes les vertus morales substituées aux préjugés superstitieux. Nous les avons ensuite invités à s'expliquer avec franchise et énergie sur les vices politiques des fonctionnaires de leur commune, à nous faire part de leur négligence à surveiller les fanatiques, etc. Cl.-Jos. Roycomte, ofBcier municipal, traduit dans la maison d'arrêt pour propos inciviques, a été récusé et remplacé. Nous avons levé la séance après avoir convaincu les citoyens que tous les Français devaient se réunir et adopter les mêmes opinions. » Les commissaires ajoutaient qu'ils avaient fait les mêmes observations et pris les mêmes mesures à Charmauvillers, aux Essarts-Cuenot, à Charquemont, à Maîche, où le médecin Morel, maire, s'était retiré, à cause de son grand âge et de son défaut de mémoire ; aux Ecorces, au Russey, au Barboux, où le maire J.-B. Mozer avait été remplacé par Belin, et l'officier municipal Saunier par Gentet; enfin au Béheu, où l'officier municipal J.-B. Guillemin avait été censuré, comme père d'émigré, et le conseiller P.-Fr. Bailly, à cause de son égoïsme.

S6i CHAPITRE LXIII.

Ces exhortations et ces destitutions ne profitèrent pas plus à la philosophie que les missions antérieures organisées et subventionnées par le club de Besançon. La généralité du peuple et même de la démagogie des montagnes s'obstina à demeurer chrétienne. Ce fut une raison de plus, pour les tyrans du district, de poursuivre leur odieuse campagne contre la libeité du repos du dimanche ; et^ s'enveloppant encore des voiles d'une vertu hypocrite, ils prirent, le 9 octobre, ce nouvel arrêté :

« Sur l'observation de plusieurs membres, le conseil, considérant combien il est important pour le bonheur du peuple que les travaux agricoles se fassent dans les saisons propices, a vu avec peine que l'activité des travaux de la campagne se ralentit, au point que plusieurs fonds destinés à recevoir la semence seront privés de la fermentation, soit à raison des réquisitions pour l'approvisionnement des armées, soit par rapport aux maladies de tout genre qui af* fligent ce district , soit enfin par l'effet d'un découragement que la malveillance, toujours agissante, ne cesse d'opposer au courage des patriotes et à l'énergie des vrais républicains, ce qui laisse entrevoir un vide dans l'espérance de la prospérité de la répubUque et du succès de ses armes. Il a remarqué aussi avec douleur qu'un des motifs puissants que les méchants emploient pour détourner les bons citoyens de leurs occupations rurales, prend sa source dans le fanatisme qui, dans des moments de crise, s'agite en tous sens et occasionne la perte d'un temps précieux qui s' mit utilement employé , les jours de dimanches et de fêtes, aux travaux multipliés que les semailles d'automne, les réquisitions et le battage des grains nécessitent. Considérant que les seuls jours de repos pour les républicains sont les décadis, consacrés par la Convention nationale pour célébrer le triomphe de la Uberté sur k tyrannie et le despotisme, pour s'instruire des lois, des principes de la révolution, de la liberté et de l'égaUté, pour rendre à l'Etre Suprême les hommages que tout bon patriote lui doit, et pour vivifier la société des hommes, qui jusqu'à la conquête de la liberté, ont ignoré qu'ils devaient fraterniser ensemble ; considérant que la patrie veut récom-

penser en bonne mère les braves cultivateurs qui auront employé leur temps utilement à des découvertes pour la culture des terres, ce qui ne peut s'opérer que par des soins et des travaux bien suivis et constamment dirigés vers le bien public, le conseil, sur la réquisition de Tagent natio* nal, arrête que les municipalités et tous les citoyens du res" sort sont invités, au nom du patriotisme et de la liberté, à travailler et faire travailler, les jours ci-devant dédiés au culte, soit à Tagriculture, soit à l'exécution des réquisitions ; il invite pareillement les Sociétés populaires et tous les fonctionnaires publics à veiller à ce que les semailles d'automne ne souffrent point de retard. Il enjoint aux municipalités^ sous leur responsabilité personnelle, de tenir la uiain à ce que les travaux ordinaires des campagnes ne férient pas ; il leur enjoint de dénoncer les abus que les malveillants tenteront de glisser contre l'exécution des présentes, par l'exem^' pie ou par des propos, avec déclaration que tous ceux qui chercheraient à mettre obstacle aux travaux des campagnes seront réputés ennemis de la patrie et de la prospérité publique et seront punis comme tels. »

A. travers tout ce fatras agricole et humanitaire, les agents chargés de l'exécution de l'arrêté en avaient parfaitement compris le sens et la portée; et, le i" novembre, Vermot, brigadier de gendarmerie à Blancheroche, écrivait à l'agent national du district : a Nous avons reçu un ordre de vous qui ordonne aux cultivateurs et journaliers de travailler les jours de fêtes et dimanches. Nous avons passé dans toutes les maisons de notre ressort et nous les avons engagés à travailler et à battre à la grange pour approvisionner les marchés et les armées. Nous avons été très mal reçus dans beaucoup de maisons fanatiques. Nous sommes entrés chez un nommé Mougin, émigré depuis longtemps avec deux de ses fils; noas avons trouvé sa fille et la servante, le jour de dimanche, et leur avons ordonné de travailler; que c'était la loi et Tordre du district; que la décade était le jour consacré par la Convention nationale pour se récréer et adorer l'Etre Suprême, que tout bon patriote doit aller adorer. Elles nous ont répondu qu'elles se moquaient bien de nous et de nos

ordres ; qu'elles voulaient travailler les jours de décade , et qu'elles ne travailleraient pas le dimanche; qu'elles aimaient mieux obéir à la loi de Dieu qu'à celle des hommes. Elles nous ont donné mille insultes. Elles mériteraient bien d'être punies. Je vous les dénonce pour des fanatiques de la première force et des femmes portées au mal. »

Une destitution imprévue empêcha l'administration terroriste de mener plus loin cette tyrannique entreprise; et ses successeurs, en entrant en fonctions, furent réduits à confesser au gouvernemeut que le fanatisme faisait chaque jour des progrès dans ce district. Le Comité de s&reté générale ayant invité ces nouveaux administrateurs, par sa circulaire du 9 novembre, à se montrer sans pitié pour le fanatisme et à en poursuivre sans relâche les moindres manifestations, ils s'empressèrent de transmettre ces instructions à toutes les communes, en les enveloppant dans ce commentaire onctueux, dû à la plume ci-devant évangélique du pasteur Diény.

« L'arrêté du Comité rappelle notre surveillance sur le fanatisme, malheureusement toujours trop actif dans ce district. Le Comité voit que la cause d'un pareil liéau, qui déjà depuis longtemps aurait dû disparaître du sol de la liberté, provient principalement de rassemblements prétendus religieux et des insinuations perfides de ceux qui favorisent de pareils rassemblements. En conséquence, le comité proscrit tous les rassemblements de cette nature, comme ne tendant qu'à troubler l'ordre social, en propageant l'erreur, et veut que le peuple ne soit plus convoqué désormais que les jours de décade. Là il s'instruira sur les lois, il apprendra à connaître ses droits et ses devoirs (ce pauvre souveram en tutelle.) Là, tout en rendant hommage à la divinité avec les sentiments d'un cœur pur, il se rappellera que la grande, l'unique tâche qu'elle lui impose, est de faire le bien, d'être juste, bienfaisant, ami de l'ordre. Là chacun verra dans son semblable un frère ; on se bénira, on s'aimera, on s'excitera tous ensemble à faire le bonheur des uns et des autres. Les autels d'un Dieu bon cesseront d'être souillés du sang des mortels et des vœux hypocrites d'adorateurs stupides et méchants ;

^t au lieu d'une décoration fastueuse et illusoire, dont on les a profanés pendant tant de siècles, on les verra parés des fleurs immortelles des vertus sociales. (Robespierre luimême n'aurait pas mieux dit, si ses frères bénis ne l'eussent déjà expédié vers l'Etre Suprême.) Ah! frères, connaissez le prix des bienfaits que le nouvel ordre de choses vous prépare. Ouvrez vos cœurs aux douces jouissances que vous ofite un culte uniforme et simple, fondé sur l'amour fraternel. Voyez, voyez les beaux jours que le triomphe de la raison va vous amener. Accourez avec transport dans vos temples^ chaque décade, pour hâter ce triomphe tant désiré par le sage, et soyez fiers de secouer toute espèce de joug et de ne reconnaître d'autre empire que celui des vertus, d'autre culte que l'hommage d'un bon cœur, d'autre bonheur que <^lui de vous aimer mutuellement, et d'autre Dieu que celui dont l'univers atteste la présence. Vous voudrez bien publier cet arrêté , ainsi que la présente circulaire , décadi prochain, dans le temple consacré à l'Etre Suprême. Nous attendons que vous tiendrez la main à son exécution, et ne permettrez plus qu'on l'enfreigne impunément. Vous deviendrez responsables personnellement de toutes les infractions qui pourraient se commettre à cet égard, si vous néghgez de nous les dénoncer. — G.-F. Diény, prés., Perronne, Delfils, Viatte, J. Faivre, Romain, Mercier, Marcou, Bavoux, ^gent national, J. Magnin-Tochot, secrétaire. »

Malgré cet heureux mélange de miel et de vinaigre, les auteurs de cette homélie en tirèrent peu de fruits ; bientôt après on les voit verser dans le sein même du gouvernement l'aveu de leur complète impuissance. En même temps, ils sont contraints de reconnaître toutes les vertus sociales de cette population, dont ils travaillent si aveuglément à pervertir la conscience. L'agent national du district écrit le 30 décembre : c( La masse du peuple de ce district est bonne, mais il paraît mécontent d'être privé de l'exercice public de son culte. L'instruction est nécessaire pour le rassurer. Il est soumis aux lois , et les réquisitions pour les armées s'exécutent on ne peut pas mieux. » Un mois après, Bavoux ^crit encore : a Le peuple de ce district est vraiment bon,

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doux et humain, soumis aux lois, cultivateur simple comme la nature, admirant les progrès de nos armées. S'il est encore attaché à l'ancien préjugé d'un culte, c'est faute d'instruction. »

Mais les vertus mêmes de ce peuple le rendaient inaccessible à toutes les tentations de l'apostasie qu'on lui présentait comme un progrès, qu'on lui offrait comme le bonheur^ qu'on lui recommandait au nom du patriotisme et de la raison, et qu'on lui imposait en même temps sous la menace des cachots. Le H février, après plusieurs mois de luttes et d'efforts de tout genre, le district écrivit avec découragement au Comité de salut public : « Partout les entraves se multiplient, partout nous entrevoyons des obstacles.... 11 nous revient que la classe fanatique des habitants manifeste ouvertement l'espoir de voir rétablir l'ancien ordre de choses relatif an culte ; que déjà des prêtres déportés se sont introduits dans ce distrist et y fanatisent les habitants dans des assemblées nocturnes, dont le bruit se répand sans qu'il noas^ soit possible d'en pouvoir constater la vérité, attendu que des communes entières, qui recèlent ces ennemis de la tranquillité publique , gardent le plus profond silence et sont tellement menaçantes, qu'il n'est personne qui osât se permettre de nous donner ouvertement des renseignements qui nous puissent mettre dans le cas de poursuivre les chefs de ces assemblées et d'en prévenir le renouvellement. Les représentants en mission dans ce département ont pris des arrêtés pour l'enlèvement des signes extérieurs de tous les cultes et pour le dépouillement des ci-devant églises de tous ces signes qui entretenaient le fanatisme; ces arrêtés portent que les dépouilles seront placées dans des lieux clos, et ces lieux sont fracturés et pillés. Jusqu'ici nous avons fait tout le possible pour faire exécuter ces mômes arrêtés ; nous avons écrit, nous avons envoyé des commissaires, et rien n'a pu nous procurer ce résultat. Enfin l'espoir reste au fanatisme de secouer bientôt ses torches infernales sur ces contrées, où la bonne foi et l'ignorance sont le partage des habitants. Si peu de communes ont satisfait à ces mêmes ^êtés, néanmoins elles sont assez nombreuses pour nous

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faire entendre souvent que les communes récalcitrantes doivent être contraintes^ ce qui nous présente un germe de division que nous n'apercevons pas la possibilité d'extirper^ parce que les communes récalcitrantes sont le plus grand nombre, que leur esprit est le même et enfin qu'elles parlent fort haut le langage du refus^ ce qui est constaté par difKt. rents procès- verbaux.

» Vouloir de notre part l'exécution, c'est tout; mais trouver le moyen de la procurer, c'est l'impossible. Si nous pre* nions les voies de rigueur et des arrêtés pour procurer cette exécution, nous aurions à craindre de les voir sans effet et nous serions sans force pour les rendre efficaces ; de manière que les communes, voyant nos efforts sans exécution, se trouveraient disposées à remarquer chez nous une faiblesse qui les enhardirait, qui les égarerait et leur donnerait Tidée d'une force chimérique. Car, nous ne pouvons le dissimuler^ si nous entreprenions d'employer une force que nous n'avons pas, la résistance se manifestera indubitablement. Si, an contraire^ nous ne prenons aucune mesure, notre responsa* bilité se trouve à découvert ; nous sommes exposés à dea reproches de lâcheté ou de compUcité, reproches dont notre bonne volonté nous garantirait toujours, si les hommes n'étaient pas plus souvent jugés par les événements que par les faits. Telle est l'alternative que nous présentent les circonstances ; vous l'exposer, c'est aussi vous demander de nous aider delà direction de votre sagesse. Il n'est rien que nous ne soyons capables de faire pour l'exécution de vos ordres, dans des contrées où le fanatisme n'a qu'une voix et où aucune force n'est à notre disposition pour contraindre à l'exécution des lois. — Mercier, vice-prés., Sombarde, Perronne, Romain, Boissenin, Morey, Viatte, Bavoux, agent national.

XVI. Le chef-heu du district , malgré la prépondérance des fonctionnaires publics, qui y formaient la classe la plus nombreuse des habitants , ne donnait aucune espérance philosophique. Le club lui-même resta entièrement disloqué, à la suite du sac de la vieille et vénérable église collégiale , organisé par quelques meneurs étrangers au pays.

n A la séance du 49 thermidor, dit le secrétaire du club, un membre a représenté que depuis l'époque où la Société avait enlevé du temple de la Raison les signes de superstition et de fanatisme, et qu'elle avait fait justice de ces objets en livrant aux flammes une partie des idoles de bois et autres, et en apportant les ornements du culte à l'administration pour être envoyés à la Monnaie ; depuis que des patriotes zélés avaient consacré le temple de la Raison par des discours patriotiques , propres à éclairer le peuple sur 5es véritables intérêts ; depuis qu'on lui avait fait voir que les prêtres n'avaient cherché qu'à l'asservir et le courber sous le joug du despotisme et de la superstition, la plupart des membres était moins assidus aux séances, et que les Iribunes étaient presque désertes , à raison du mécontentement qu'avaient produit les différentes expéditions dont on a parlé. Il a été proposé ensuite^ pour rendre les séances de la Société plus nombreuses , que d'abord tous les sociétaires et citoyens de la commune seraient invités à se rendre avec assiduité aux séances ; que ceux des membres qui s'absenteraient pendant une décade , sans raison ni motif légitimes, seraient rayés du tableau de la Société et regardés comme suspects. Sur quoi un autre membre a observé que 4a suspicion devant être regardée comme une tache ignominieuse et infamante, il fallait se contenter de la radiation. La proposition a été amendée par un autre membre , et il a été délibéré qu'il serait fait un appel nominal, à la fin de chaque séance ; qu'il serait tenu note des absents ; que ceux qui auraient des raisons légitimes seraient tenus d'en faire part, et que les autres seraient rayés après une absence d'une décade. » Le remède ne fît qu'aggraver le mal, et peu de temps après , le proconsul Pelletier trouva la désertion complète. Le comité révolutionnaire , de son côté , luttait comme il pouvait contre les incessantes manifestations de l'esprit pubUc. Le 29 juillet 1794 , Hugues-Jos. Donzelot , membre de xe comité, dénonça P.-Jos. Delachaux et sa femme , Généreuse Donzelot , la femme d'Augustin Briot et Geneviève Pemot , pour avoir travaillé, la veille , qui était un jour de décade^ à tirer du chanvre. Le comité décida que tous ces dé«

linquaats seraient dénoncés à la municipalité pour être punis des peines de police.

Le district lui-même se vit forcé d'intervenir, pour faire compléter dans sa propre résidence la disparition des objets religieux. Le 12 février 1795, un de ses membres fit observer (( que, tandis que l'administration prenait des mesures pour la destruction des signes extérieurs du culte dans toute l'étendue du district ,^1 existait dans le temple de la Raison delà commune d'Hippolyte et sous les yeux des administrateurs, un grand christ placé au-dessus de la Yoùte du chœur, et dans l'intérieur du temple, plusieurs cellules connues soiis la dénomination de confessionnaux ; et comme il présumait que ces objets avaient échappé à la vigilance soit de l'administration, soit du district, il croyait devoir seulement en rappeler le souvenir. » Le conseil déclara « qu'effectivement , cette contravention n'était , selon toute apparence ^ qu'un simple oubli; attendu que les officiers municipaux d'Hippolyte avaient , en plusieurs rencontres, manifesté des opinions qui ne respiraient rien moins que le fanatisme ; qu'en conséquence , l'agent national de la commune serait simplement requis de faire enlever le christ et tous les autres objets de fanatisme , de manière qu'aucun de ces objets ne tombât sous la vue, à la prochaine assemblée décadaire. »

Au fond, le comité révolutionnaire de Saint-Hippolyte, aussi bien que le nouveau conseil du district, ne persécutait plus qu'à contre-cœur et par pure obéissance pour les ordres venus de plus haut. Il s'honora en dénonçant à la Convention, le 26 décembre, les vexations multipliées que les gendarmes exerçaient sur les habitants des campagnes.

XVIL Les communes les plus rapprochées de Saint-Hippolyte prirent, comme leur chef-lieu , une part courageuse dans la lutte. A Soulce , au moment où l'autorité se disposait à faire transporter au district les vases sacrés et autres «ffets précieux de l'église , ils furent enlevés nuitamment à l'aide d'effraction et mis en sûreté. Delfils, envoyé aussitôt sur les lieux pour informer , exposa , le 27 décembre , que malgré toutes les recherches, il n'avait pu découvrir les auteurs du vol. Le district y convaincu de la connivence de la

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muaicipalité, déclara responsables tous ses membres et spécialement Fr.-Jos. Monnin , officier municipal, dépositaire des clefs de l'église.

A Feule , en dépit de toutes les invitations , réquisitions^ commissions, les croix subsistaient encore sur tout le territoire, au 6 janvier 4795. Le comité révolutionnaire central, informé de cette infraction , envoya Billey et J.-B. Mercier pour y mettre ordre. Les deux commissaires , en passant à Dampjoux, y constatèrent l'existence de deux croix. Tune auprès du village, au bord du chemin , et l'autre firaich^ ment plantée, au cimetière, sur la fosse d'un enfant. Us allèrent trouver l'agent national du village et lui intimèrent Tordre d'enlever dans la journée ces deux signes d'un culte proscrit. De là ils passèrent à Feule et reconnurent que les croix s'élevaient comme autrefois sur tous les communaux. Us se rendirent chez Petitjean, agent national, et lui demaadèrent avec indignation s'il n'avait pas reçu l'arrêté de Be&son et Pelletier. L'agent répondit qu'il avait reçu Tarrôté ; qu'il avait même fait tout son possible pour en procurer l'exécution ; mais que les officiers municipaux avaient refusé de déférer à sa réquisition, en disant qu'ils étaient menacés par les fanatiques, et qu'ils craignaient qu'il ne résultât de cet enlèvement une nouvelle Vendée. Les deux commissaires mirent l'agent en demeure de faire enlever les croix dans la journée et d'en rendre compte. Mais quatre jours après, le comité central j comptant peu sur l'efiet des réquisitions de ses délégués, décida a que le district serait invité à faire enlever ces croix , en avisant aux moyens les plus sages pour n'occasionner aucun trouble dans cette commune, où le9 ennemis de la liberté et de /V^a/i(^ paraissaient avoir la supériorité. » Ainsi, telle était la perversion des mots et des idées, que de pauvres paysans étaient transformés en ennemis de la liberté et de l'égalité, qu'ils aimaient plus que personne , uniquement parce qu'ils continuaient en même temps à aimer les croix dressées, comme un encouragement^ sur le sol arrosé de leurs sueurs, ou comme une espérance, sur la tombe de leurs enfants. Huit jours après , l'agent de Feule annonçait au comité central qu'il se faisait dans sa

commune des rassemblements de fanatiques, et qu'il avait pris toutes les mesures possibles sans pouvoir rien découvrir.

A Fleurey, l'insurrection fut complète. Le couvreur J.-B. André, d'Ornans, et son adjoint, le menuisier Henri Courvoisier, de Saint-Hippolyte , s'étaient rendus le 15 septembre à Fleurey, munis de la commission du district qui les chargeait d'abattre les croix des clochers ; ils commencèrent par s'installer à l'auberge et envoyèrent leur hôtesse, la veuve Buron, prévenir le maire, J.-Cl. Jeannin, que des commissaires du district le demandaient. Le maire se borna à ré^ pondre : « Je sais ce que c'est ; )> et au lieu de se rendre à leur appel, il s'empressa de s'évader et s'éloigna du village. Les commissaires , las de l'attendre, se décidèrent à all^ eux-mêmes le trouver chez lui, malgré l'autorité supérieure dont ils se croyaient revêtus ; mais il leur fut répondu que le maire était absent, et qu'on ne savait pas où il était. Les deux commissaires se transportèrent alors chez l'officier municipal FéUx Miget, à qui ils firent part de leur mission. Et comme ils avaient vu, en allant d'une maison à l'autre, les femmes se rassembler, dans un état d'irritation visible, ils avertirent le municipal qu'il y aurait vraisemblablement du désordre, de la résistance à leurs opérations, et ils lui demandèrent secours contre les mauvais traitements dont ils se voyaient menacés. L'officier municipal, ayant pris lecture de leurs pouvoirs, répondit que leur demande était juste et qu'il fallait se soumettre. Il sortit donc avec eux pour aller chercher les clefs de l'église chez le maître d'école.

Mais ils avaient à peine fait quelques pas, qu'une troupe d'hommes et de femmes s'était déjà emparée du clocher et sonnait le tocsin. Le municipal courut leur intimer l'ordre de cesser et ils y obtempérèrent presque aussitôt. Mais pendant ce temps-là, il s'était formé une autre troupe composée principalement de femmes armées de piques, de faulx, de fourches, de râteaux, de bâtons, qui enveloppa les deux commissaires et le municipal. Ce dernier chercha par tous les moyens possibles à dissiper Tattroupement ; il somma les assistants, au nom de la loi, de se retirer ; il chercha lui-

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mèine à les écarter. Tout fut inutile. Les femmes criaient de toutes leurs forces les menaces les plus terribles. Elles parvinrent à séparer les trois iconoclastes, et celles qui entouraient Courvoisier criaient à Tune d'elles qui était armée d'une faulx : « Coupe-lui les jambes! » Celle-ci se borna pourtant à administrer quelques bourrades au malencontreux jacobin ; mais comme rien ne garantissait à Courvoisier qu'on n'irait pas plus loin, et comme il ne se sentait pas à beaucoup près le plus fort , il prit le parti d'opérer une trouée à travers le cercle qui Tétreignait, et il se sauva à toutes jambes vers le bas du village, où les femmes le poursuivirent à coups de pierres.

Au même moment, un homme armé d'un bâton frappait André sur le bras, à coups redoublés, et faisait tomber le portefeuille et la tabatière que celui-ci tenait à la main. Pendant qu'André se baissait pour les ramasser, il sentit dans ses reins la pointe d'une pique qu'une femme dirigeait contre lui par derrière ; alors il abandonna tout sur le champ de bataille, pour se sauver à la suite de Courvoisier. Comme il passait en courant devant une grange, il en sortit un homme armé d'une bûche qui s'avança contre lui, en criant : Cours, b^.gre! et lui asséna plusieurs coups de sa bûche sur le corps et sur les jambes pour le faire tomber. Il parvint cependant à reprendre sa course sous une grêle de pierres lancées parles femmes acharnées à sa poursuite, et l'une de ces pierres lui fit une blessure assez grave. Il rattrapa Courvoisier à peu de distance de l'auberge d'Hyacinthe Viatte, et tous deux se jetèrent dans l'écurie de cette auberge, dont ils virent la porte ouverte, pour y trouver un refuge. Ne s'y croyant pas assez en sûreté, ils grimpèrent sur les greniers, et de là ils entendaient les femmes crier : Ils sont icî cachés^ avancez^ nous les tenons^ il faut les tuer.

Cependant l'officier municipal Miget, Létondal, capitaine de la garde nationale, et un citoyen nommé Champagne^ craignant que l'exaspération des esprits n'amenât de plus graves excès, s'étaient rendus, à la suite de l'attroupement, vers l'auberge où les rfeux commissaires étaient en état de siège. Ils y pénétrèrent et cherchèrent les fugitifs à travers toute

la maison. Arrivé au grenier, qui était dans une complète obscurité, Champagne dit à haute voix : « Courvoisier, êtes-vous ici? — Oui, lui répondit-on. — Eh bien, il faut nous suivre et se sauver sans perdre de temps, parce que les fenmies sont en colère et pourraient bien vous faire du mal. )) Alors les deux commissaires sortirent de leur cachette et on les Ht évader par une porte de derrière donnant issue dans les vergers et les champs. Us se remirent à courir de toutes leurs forces ; mais leur évasion fut bientôt signalée à la foule, qui se précipita de nouveau à leur poursuite, renforcée d'un chien vigoureux et furieux, qui cherchait à mordre les jambes des fugitifs. L'officier municipal Miget se remit aussi à courir après la foule, en lui criant, au nom de la loi, de cesser ce désordre; mais les pierres n'en tombaient pas moins serrées autour des malheureux commissaires. Cette reconduite plus qu'incivile eut enfin un terme. André et son adjoint regagnèrent clopin dopant Saint-Hippolyte et s'empressèrent de faire au district le récit qu'on vient de reproduire d'après leur déposition- De là André se rendit chez le médecin Roger pour faire constater légalement le piteux état dans lequel il revenait de sa mission. Le médecin certifia qu'il avait reconnu plusieurs excoriations à l'avant-bras, à l'extrémité des doigts et au cartilage stiloïde ; mais que ces excoriations étaient très minces ; qu'un coup contondant asséné sur les reins avait causé une commotion générale et amené un crachement de sang, mais en très petite quantité. »

Le lendemain, le district fit venir, pour plus amples renseignements, le municipal Miget, avec deux autres habitants, P. -Alexis Farey et P.-Cl. Renaud, qui avaient aussi contribué à protéger la fuite des deux commissaires. C'était probablement l'un de ces derniers qui était surnommé Champagne. Miget reproduisit à peu près le récit des victimes; mais, quand on lui demanda le nom des assaillants et des assaillantes, il répondit que toutes les femmes de la commune lui avaient paru en faire partie, et qu'il les croyait aussi coupables l'une que l'autre. Les deux autres témoins déposèrent également de manière à ne charger personne en particuMer :

Ces exhortations et ces destitutions ne profitèrent pas plus à la philosophie que les missions antérieures organisées et subventionnées par le club de Besançon. La généralité du peuple et même de la démagogie des montagnes s'obstina à demeurer chrétienne. Ce fut une raison de plus, pour les tyrans du district, de poursuivre leur odieuse campagne contre la liberté du repos du dimanche ; et^ s'enveloppant encore des voiles d'une vertu hypocrite , ils prirent , le 9 octobre, ce nouvel arrêté :

« Sur l'observation de plusieurs membres, le conseil, considérant combien il est important pour le bonheur du peuple que les travaux agricoles se fassent dans les saisons propices, a vu avec peine que l'activité des travaux de la campagne se ralentit, au point que plusieurs fonds destinés à recevoir la semence seront privés de la fermentation, soit à raison des réquisitions pour l'approvisionnement des armées, soit par rapport aux maladies de tout genre qui affligent ce district, soit enfin par l'effet d'un découragement que la malveillance, toujours agissante, ne cesse d'opposer au courage des patriotes et à l'énergie des vrais répubUcains, ce qui laisse entrevoir un vide dans l'espérance de la prospérité de la répubUque et du succès de ses armes. Il a remarqué aussi avec douleur qu'un des motifs puissants que les méchants emploient pour détourner les bons citoyens de leurs occupations rurales, prend sa source dans le fanatisme qui, dans des moments de crise, s'agite en tous sens et occasionne la perte d'un temps précieux qui s^nit utilement employé , les jours de dimanches et de fêtes, aux travaux multipliés que les semailles d'automne, les réquisitions et le battage des grains nécessitent. Considérant que les seuls jours de repos pour les républicains sont les décadis, consacrés par la Convention nationale pour célébrer le triomphe de la Uberté sur la tyrannie et le despotisme, pour s'instruire des lois, des principes de la révolution, de la liberté et de l'égalité, pour rendre à l'Etre Suprême les hommages que tout bon patriote lui doit, et pour vivifier la société des hommes, qui jusqu'à la conquête de la liberté, ont ignoré qu'ils devaient fraterniser ensemble ; considérant que la patrie veut récom-

DfiVASTATION DES BGUSBS. R£SISTàNCE DU PEUPLE. 565

penser en bonne mère les braves cultivateurs qui auront employé leur temps utilement à des découvertes pour la culture des terres, ce qui ne peut s'opérer que par des soins et des travaux bien suivis et constamment dirigés vers le bien public , le conseil , sur la réquisition de l'agent national, arrête que les municipalités et tous les citoyens du reg* sort sont invités, au nom du patriotisme et de la liberté, à travailler et faire travailler, les jours ci-devant dédiés au culte, soit à l'agriculture, soit à l'exécution des réquisitions; il invite pareillement les Sociétés populaires et tous les fonctionnaires publics à veiller à ce que les semailles d'automne ne souffrent point de retard. Il enjoint aux municipalités^ sous leur responsabilité personnelle, de tenir la iiiaia à ce que les travaux ordinaires des campagnes ne férient pas ; il leur enjoint de dénoncer les abus que les malveillants tenteront de glisser contre l'exécution des présentes, par l'exem-^ pie ou par des propos, avec déclaration que tous ceux qui chercheraient à mettre obstacle aux travaux des campagnes seront réputés ennemis de la patrie et de la prospérité publique et seront punis comme tels. »

A. travers tout ce fatras agricole et humanitaire, les agents chargés de l'exécution de l'arrêté en avaient parfaitement compris le sens et la portée; et, le i" novembre, Vermot, brigadier de gendarmerie à Blancheroche, écrivait à l'agent national du district : » Nous avons reçu un ordre de vous qui ordonne aux cultivateurs et journaliers de travailler les jours de fêtes et dimanches. Nous avons passé dans toutes les maisons de notre ressort et nous les avons engagés à travailler et à battre à la grange pour approvisionner les marchés et les armées. Nous avons été très mal reçus dans beaucoup de maisons fanatiques. Nous sommes entrés chez un nommé Mougin, émigré depuis longtemps avec deux de ses fils; nous avons trouvé sa fille et la servante, le jour de dimanche, et leur avons ordonné de travailler; que c'était la loi et Tordre du district; que la décade était le jour consacré par la Convention nationale pour se récréer et adorer l'Etre Suprême, que tout bon patriote doit aller adorer. Elles nous ont répondu qu'elles se moquaient bien de nous et de nos

cun, à faire une partie au moins de son office habituel. Le district terroriste de Saint-Hippolyte en fut informé seulement au moment où il était à l'agonie, et il s'empressa d'écrire, le 4" septembre, à la municipalité : « Nous avons appris avec étonnement que vous n'aviez pas défendu de sonner votre cloche ; nous vous engageons, sous votre responsabilité personnelle, à prendre un arrêté qui défende de sonner votre cloche à midi, parce qu'elle rappelle une différence de secte qui ne doit plus exister, tous les Français n'ayant pour religion que la charité universelle. » Le district enjoignait en même temps d'envoyer tous les enfants aux instructions d'un citoyen qui était probablement Bouthier- Leclerc, moine apostat. Ce citoyen, comme on l'a vu plus haut , était , d'après le témoignage même du district , un instituteur « plongé dans l'ivrognerie et la crapule , « mais philosophe.

L'obligation imposée par la môme administration aux ouvriers, de travailler le dimanche, eut peu de succès à Blamont; et le 27 septembre, Nicolas Jobard, entrepreneur des travaux des fortifications, répondit au district : « J'ai lu votre arrêté du io fructidor en présence de tous les ouvriers du chantier des fortifications, la municipalité présente. Je m'aperçois que cela n'a pas fait grand effet, malgré que je travaille moi-même, mes chantiers et toute ma maison, les fêtes et dimanches. Les ouvriers ne veulent pas travailler. Vous voudrez bien charger l'agent national de l'exécution. »

La paroisse protestante de Seloncourt avait été scandalisée par l'abdication de son pasteur, et, aussitôt qu'on respira un peu, elle se mit en quête pour |n faire venir un autre. Le district l'apprend ; aussitôt il écrit à la municipaUté et à la Société populaire de Seloncourt :

« i*' des sans-culottides. — Nous avons vu avec plaisir, dans un des derniçrs bulletins de la Convention, que vous la féUcitiez de ses travaux, en lui annonçant que la vertu seule allait être votre guide. Nous avions lieu de croire, d'après cette déclaration si pubUque, que vous tiendriez vos promesses et que vous ne vous attacheriez qu'à la probité, à la vertu et à la sagesse. Mais notre étonnement a été

grand, lorsque nous avons appris avec douleur que vous cherchiez à molester votre ci-devant ministre, que vous avez cependant reconnu pubUquement pour être un honnête homme, puisque vous Tavez appelé aux fonctions d'officier municipal , de secrétaire-greffier de votre municipalité et d'instituteur public, pour vous annoncer des sentences de sagesse et de vertu et l'exécution des lois, les jours de décade. Notre surprise n'a pas été moindre, lorsqu'on nous a dit que vous vous refusiez môme à remplir envers lui les obligations que vous avez contractées, et que vous étiez sourdement travaillés pour redemander un autre ministre.

» Nous demandons, citoyens frères et amis, si c'est là des marques de la loyauté dont vous vous dites les apôtres ? Répondez-nous si les bruits fanatiques qui se disséminent, nonseulement dans vos familles , mais encore publiquement, ont mérité notre vigilance. Expliquez-nous si les divisions de religion ont jamais procuré la paix aux hommes. Revenez de vos égarements, rendez prompte justice au citoyen Fallot, ci-devant ministre. Et si vous voulez parvenir à cette reUgion universelle qui doit être une^ indivisible pour tous les hommes, fondée sur les vertus et l'exécution des lois des divers gouvernements, vous conserverez avec vous le citoyen Fallot, vous ferez même quelques sacrifices pour l'engager à vous faire des discours décadaires. Craignez les intrigants, les agitateurs, qui paraissent à chaque instant sous mille formes, surtout aujourd'hui, sous le prétexte de la religion, pour agiter le peuple, le diviser et lui faire regretter le régime des tyrans et des esclaves. Tenez pour sûr que Ton prendra des mesures sévères pour qu'il y ait uniformité de religion dans toute l'étendue de la république, et qu'il n'y aura que celle de l'honnête homme ; c'est pour cela que s'est opérée la révolution. — Magnin-Tochot , président^ CaUier, Guedot, libre, Violand, agent national. »

Cette rehgion de fantaisie^ administrée par lapoUce,.ne put jamais être prise au sérieux par des esprits élevés, graves, positifs et pieux, comme ils Tétaient généralement dans le Doubs, et le peuple demeura convaincu qu'en fin de compte la Convention n'avait point d'autre but que de

détrôner Dieu, comme elle avait détrôné la royauté, en y procédant graduellement. Le 43 janvier 4795, Pétrey, agent national de Villars-lez-Blamont^ dénonça au comité central révolutionnaire de Saint-Hippolyte, la Tirolle^ servante du ci-devant curé de Dampyans, « comme ayant tenu des propos incendiaires, ne tendant rien moins qu'à soulever le peuple et à faire naître une insurrection. » Le comité lança aussitôt un mandat d'amener contre l'inculpée, et envoya en même temps Billey, l'un de ses membres, avec la gendarmerie, pour faire une perquisition chez elle et saisir toutes les pièces qui pourraient être contraires aux principes républicains.

La prévenue comparut, le 46 janvier 4795, devant le comité. Elle avoua avoir rapporté, mais sans mauvaise intention, qu'on lui avait assuré que la Convention avait décrété qu'il n'y avait point de Dieu et qu'on serait obligé d'en faire serment; mais que, loin d'y croire, elle avait même rassuré la femme qui lui avait tenu ce propos. Après tout, même en y croyant, elle n'eût commis qu'un simple anachronisme de quelques mois ; et ce qui n'était peut-être plus vrai en ce moment, l'avait malheureusement été, lorsque la Convention subissait le joug de la faction hébertiste. Comme on n'avait absolument rien trouvé de suspect dans les papiers de la prévenue, le comité voulut bien la renvoyer provisoirement en liberté.

. Vers la même époque, le citoyen Cordelier fils, de Goox, dans le canton de Pont-de-Roide, fut également arrêté pour avoir tenu des propos incendiaires.

A Dambelin , le retour des fêtes si touchantes de la Toussaint fut une tentation trop forte pour la population ; le silence des cloches lui causait une sorte de nostalgie contre laquelle elle ne put plus tenir, et la sonnerie proscrite se fit entendre avec plus de vigueur et d'entrain que jamais. Le maire, Fr.-Gabriel Joly, et l'agent national P.-F. Gué (ou Guay), stupéfiés, accoururent à l'église pour faire cesser cette contraventipn. Ils tro.uvèrent la jeunesse du village en possession du clocher et lui intimèrent l'ordre de cesser, a Maiç à l'instant, disent les deux municipaux dans leur procès-verbal , sont

DÉYASTATION DES EGLISES. BÉSISTàNCE DU PEUPLE. 581

accouras Eloi Hérard, Nie. Patoy, Cl.-Jos. Charve, Fr.-Jos. Grossot, J.-B. Grossot, Eloi Pillard et autres, par ordre desquels sans doute on sonnait, qui nous ont dit que nous ne devions pas empêcher de sonner ; que nous n'étions pas capables de le faire ; que nous étions catholiques ; que l'on sonnait bien autre part; et que nous ne pouvions pas empêcher de prier, un jour comme celui-là. Jos. Grossot a même dit que, s'il avait les clefs de l'église^ il irait l'ouvrir, ce qui a été appuyé par Hérard. Ce dernier^ après plusieurs propos graves^ ayant été requis par nous défaire cesser les enfants qui, sur leurs propos, étaient retournés sonner, a répondu qu'il n'en ferait rien, qu'il se moquait du maire; pour quelle raison nous sonnions la décade, et que quand nous tenions notre synagogue, on sonnait bien. Les autres ayant tenu le même propos, on a, malgré nos ordres, persisté à sonner, et nous n'avons pu l'empêcher, à cause du nombre. »

Le 14 janvier 4795, Fr.-X. Clément, l'un de ces commissaires que le district ne cessait d'envoyer l'un après l'autre dans les communes rurales pour activer la dévastation des égUses, passant à Remondans, constata qu'il y existait encore deux grandes croix , l'une en pierre et l'autre en bois. Il somma aussitôt l'agent national de les faire abattre, mais celui-ci répondit par le refus le plus formel. Le commissaire rassembla ensuite les membres du conseil municipal et les invita à prendre des mesures (pour la destruction de ces signes proscrits; mais tous les municipaux lui opposèrent le même refus , en protestant unanimement qu'ils ne prendraient jamais part à une pareille mesure. Clément s'empressa de dénoncer ces faits au district ; mais comme il n'avait pas joint à sa dénonciation les noms des municipaux réfractaires, le district décida qu'en attendant des mesures plus complètes, un mandat d'amener serait lancé contre l'agent national de Remondans.

Mais aucune des communes de ce canton n'opposa plus de résistance à la tyrannie de l'impiété que Solemont. Orange Guedot, nommé commissaire pour aller épurer lamunicipahté de cette commune et celle de Feule, écrivit, le 31 août 1794, au district : « Malgré la réquisition que j'ai faite à la

municipalité de Solemont de convoquer l'assemblée au temple, elle a répondu n'en avoir pas les clefs ; et quoique dans l'assemblée tenue en la chambre commune , j'aie invité le peuple à célébrer les fêtes décadaires, il m'a été ré- * pondu vivement qu'elles ne seraient jamais célébrées- Ce peuple égaré, invité de plus à procurer un instituteur, a répondu qu'il en serait trouvé un, à la vérité, mais bien pour élever les enfants dans les mêmes principes que ceux dans lesquels il avait été lui-même élevé. »

Le district, attribuant un entêtement si audacieux à l'influence du desservant constitutionnel Morizot, mit cet ecclésiastique en prison, mais sans convertir la paroisse. En effet , le 8 décembre , le proconsul Pelletier se trouvant à Pont-de-Roide et y ayant mandé les agents nationaux du canton, celui de Solemont, P.-Jos. Socier-Girard , soutint énergiquement devant lui les droits de la liberté religieuse. Sa punition ne se fit pas attendre ; il fut destitué séance tenante, et Pelletier arrêta en outre « qu'il serait conduit à la maison d'arrêt du district et interrogé par le comité révolutionnaire sur les propos qu'il avait laissé échapper devant le représentant, et qui tendaient à favoriser, au mépris des lois, les erreurs inspirées au peuple par les prêtres. » Le lendemain, lorsque le comité fit tirer M. Socier de prison pour l'interroger, on lui remit un nouvel arrêté du proconsul, daté de Doubs-Marat , qui ordonnait sa mise en liberté ; de sorte que le magistrat destitué put reprendre le chemin de son village , sauf à se voir» bientôt après, soumis à de nouvelles épreuves.

En effet, le 5 janvier 4795 , un membre du comité central révolutionnaire de Saint-Hippolyte exposa à ses collègues qu'il était informé que les signes extérieurs du culte subsistaient encore sur leterritoire de Feule et de Solemont ; que même, au mépris de la loi, on y sonnait encore Y Angélus le matin, à midi et le soir. Sur cette dénonciation, Mercier et Billey furent envoyés sur-le-champ dans les deux communes récalcitrantes. Us constatèrent dans leur rapport qu'en arrivant à Solemont, ils avaient trouvé trois croix plantées l'une à côté de l'autre à l'entrée du village; que le

nouvel agent national , chez qui ils s'étaient présentés , leur avait déclaré qu'il avait refusé ses fonctions et ne s'en était mêlé en aucune façon , et que les lois et arrêtés étaient toujours en la possession de P.-Jos. Socier-Girard , ex-agent; que ledit Girard, mandé par les commissaires, était arrivé avec les registres, où ils n'avaient trouvé ni réquisition ni délibération relative aux signes extérieurs ; qu'ayant demandé à Girard pourquoi il n'avait pas fait enlever ces croix, il avait répondu « que la commune voulait attendre , afin de )) voir si les autres communes déféreraient à l'arrêté des re- » présentants , et qu'il paraissait que le canton de Pont-de- » Roide affectait toujours de se mettre le premier en devoir )> pour de pareils désordres. »

Le comité, u considérant que de tels propos ne pouvaient sortir de la bouche d'un républicain et d'un ami des lois, mais de celle d'un fanatique ; que le représentant Pelletier avait déjà chargé le comité d'informer contre Socier-Girard, dans le cas où il se permettrait de favoriser le fanatisme par ses discours ou par ses actions, » arrêta qu'un mandat d'amener serait lancé contre cet agent , prévenu d'avoir tenu des propos tendants à favoriser le fanatisme.

Lorsque le comité fut en possession du prévenu , il en fut assez embarrassé. Ne sachant quelle punition lui infliger, puisqu'il avait déjà été frappé de destitution , il le renvoya devant l'administration du district, pour qu'elle statuât à son égard ce qu'elle jugerait convenir. Le district déclara que Sociev avait été suffisamment puni, et en même temps il décida que le nouvel agent de Solemont serait requis , sous sa responsabiUté personnelle , de faire enlever tous les signes du culte, dans les dix heures décimales du nouveau calendrier. Bavoux adressa donc à Michel Chénier, nouvel agent de Solemont, une lettre menaçante, u Tu n'ignores pas, lui disaitil, que ton prédécesseur a été destitué publiquement par le représentant Pelletier pour n'avoir pas rempli avec assez d'énergie la place à laqueUe le représentant du peuple t'a nommé. A défaut par toi de faire enlever dans le délai de -vingt-quatre heures tous les signes de culte existant dans le temple de la commune et sur le territoire , et de me

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rendre compte de rexécution dans les quarante-huit heures, je serai forcé de t'y contraindre. »

Les vingt-quatre heures, puis les quarante-huit, puis beaucoup d'autres heures s'écoulèrent , sans que la municipaKté de Solemont se décidât à sortir de sa courageuse inaction. Le 25 janvier , un nouveau commissaire iconoclaste , Fr.-X. Clément , ayant passé par cette commune, écrivit au district u que les croix y existaient encore, tant à l'église que dans l'étendue du territoire; que le conseil général, composé des citoyens Socier , maire , Bonvalot et Bonnot , offi* ciers municipaux, Gouenand, Liégeois, Froidevaux et Bonnot, notables, s'étant assemblé, avait , sous le frivole prétexte de menaces faites par les habitants , menaces dont on ne donnait aucuûe preuve , décidé que l'exécution de l'arrêté des représentants serait suspendue; que le même conseil avait également refusé d'envoyer au district les effets déposés dans la sacristie, en alléguant que rien, dans la loi du Si frimaire , ne paraissait autoriser de pareilles mesures, n  la lecture de cette lettre , le district déclara « que l'agent national de Solemont aurait dû mettre des ouvriers en réquisition , constater leur refus par des procès- verbaux, employer contre eux la voie des contraintes, et qu'il ne paraissait pas qu'il eût fait aucune diligence à cet égard ; qu'au contraire , il n'avait pas même paru à l'assemblée convoquée par le commissaire ; que la crainte pusillanime manifestée par les membres du conseil à l'occasion de prétendues menaces dont ils n'avaient fourni aucune preuve et dont ils n'avaient pas même indiqué les auteurs, n'était qu'une, opposition déguisée : qu'en conséquence , des mandats d'amener seraient lancés contre l'agent et les sept membres de la municipahté de Solemont. »

Il n'est resté aucune trace de la comparution de ces estimables municipaux ; mais le I6février, on voit Michel Chénier, toujours agent national de Solemont malgré lui, amené devant le district par un gendarme, pour répondre à l'inculpation de s'être opposé à l'exécution de l'arrêté de Besson et Pelletier, en refusant, avec les autres membres de la commune, d'enlever les signes extérieurs et de transporter dans les magasins

DÉYASTATION DBS ÉGLISES. UfiSISTANCB DU PEUPLE. S8S^

du district les meubles et effets de leur église. Ghénier répondit qu'il croyait avoir exécuté la loi, en faisant inscrire sur le registre de la municipalité un réquisitoire qui invitait les officiers municipaux à procurer l'entière exécution de l'arrêté de Besson dans les vingt-quatre heures et les rendait responsables des inconvénients qui pourraient résulter de leur insouciance. Le district prétendit que cela ne suffisait pas ; mais qu'il aurait dû agir lui-même en requérant des ouvriers, et en cas d'opposition, employer la force armée» Ghénier répondit qu'il désespérait de pouvoir trouver à Solemont des ouvriers qui voulussent se charger de ce travail et qu'il invitait l'administration à y pourvoir elle-même directement , en envoyant des ouvriers ; il offrit même d'en payer les frais, sauf à engager la municipalité à lui rembourser ses avances, et il se soumit, au surplus^ à devenir responsable de tous les événements. Il était difficile de jeter en prison un homme si soumis , et le district dut y renoncer. La commune de Solemont lui donnait d'aiUeurs en ce moment des soucis d'un autre genre, qui l'obligeaient à user de la plus grande modération à l'égard des constitutionnels.

Le canton de Mathay offrit, comme les autres^ plus d'un exemple de résistance aux ordres impies de l'administration , sans compter tout ce que la connivence générale des habitants parvint à tenir dans l'ombre. Le 45 août, Magnin- Tochot, Morey et Yioland prirent, au nom du district, l'arrêté suivant : a Ayant appris que les croix, signes superstitieux, existent encore au-dessus des clochers de Mathay, Ëcot et Dampierre, l'administration, indignée du peu de patriotisme de ces communes et de leurs municipalités, ordonne à celles-ci de les faire enlever dans deux jours, sous les peines les plus sévères. Elle défend, en outre, à tous individus d'empêcher, soit par menaces, soit par néghgence d^ secours, l'enlèvement de ces signes, et enjoint aux citoyens P.-Fréd. Gharpiot et P.-Fr. Meunier, de dénoncer à l'administration ceux ou celles qui les troubleraient dans leurs opérations. »

Le 15 décembre, Marcou, secrétaire de la municipalité de Lucelans, écrivit au comité central révolutionnaire de Saint-

Hippolyte « qu'après deux publications de Farrèté de Besson et Pelletier, l'agent national de sa commune ne s'était aucunement mis en devoir de faire enlever les signes extérieurs du culte, et que même il s'était permis de dire que ceux à qui ces signes nuisaient pouvaient les enlever. j> Le comité décida en conséquence que Sylvestre, agent de Lucelans, comparaîtrait devant lui. Mais le 22 janvier, l'agent de Lucelans ayant fait exécuter l'arrêté iconoclaste, le comité déclara qu'il n'y avait plus lieu de le poursuivre.

Le club de Gharmoille avait été longtemps im puissant auxiliaire pour l'administration, dans le canton de Yaucluse, «outre les catholiques fidèles et contre leurs prêtres; mais les atteintes portées au culte constitutionnel avaient singulièrement refroidi l'ardeur de ses membres. Ce changement apparaît d'une manière sensible dans le récit de la visite qu'y fit le frère et ami Bourgeon, le !•' août, quelques jours après la révolution de thermidor. Bourgeon avait été délégué avec Delfils par le district, pour provoquer la surveillance des patriotes contre la rentrée des prêtres déportés et « pour éclairer les peuples des campagnes sur leurs égarements. » Le club de Gharmoille se rassembla, sur la réquisition des deux apôtres; mais la voix du tribun de Besançon y resta presque sans écho. Parmi tous ces jacobins demeurés chrétiens, il n'y eut guère que le menuisier Fr. Girod , agent national et tyran de Belleherbe, qui se montra au niveau du jour. Ce misérable, qui avouait être absolument seul de son parti dans sa commune, commença par se plaindre de ce que le district n'avait pas tenu compte de toutes les dénonciations qu'il lui avait adressées ; il ajouta <i qu'il était encore prêt à agir contre les prêtres réfractaires et qu'il demandait les moyens de connaître les manœuvres de ces monstres empoisonnés. » Bourgeon répondit : « Les déportés connaissent la manière de se faire des disciples, ea commençant par les plus faibles, les femmes. Celles-ci, à force de tenailler, de mutiner^ d'enorgueillir leurs maris, les adoucissent peu à peu. Ils se trouvent, au bout d'un ^rtain temps, éprouver une certaine froideur de républicanisme ; ils ne sont plus à même de pousser en avant le

flambeau de la liberté républicaine, et par là celte belle lumière demeure sans éclat. Les monstres déportés ne cherchent qu'à faire une nouvelle Vendée; nous donnerons la chasse à ceux du dedans et nous appuierons solidement contre ceux du dehors. »

Toutes ces grandes phrases ne suffisaient pas à Girod ; il voulait des mesures précises. A sa demande, Bourgeon déclara qu'on pourrait décacheter toutes les lettres. Il indiqua encore les visites domiciliaires comme un moyen précieux; mais Girod répliqua que des perquisitions sans armes ne seraient pas sans risques ^ et que certains suspects avaient des armes, tandis que les patriotes en étaient dépourvus. Alors Bourgeon dit qu'il fallait dénoncer les suspects armés. En attendant, Girod dénonça tous les habitants de Belleherbe qui avaient été en correspondance avec les déportés : Châtelain, ex-agent national, Vieillard, J. Humbert et Marc Joly, de la Violette. En même temps il se fit recommander à Bourgeon par le bureau du club, comme un patriote dont les talents et les services méritaient un plus vaste théâtre et un plus illustre emploi.

Ce fut sans doute pour se recommander de nouveau à l'attention des autorités supérieures, qu'il continua à se faire l'actif dénonciateur de ses concitoyens.

Le i4 septembre, le district écrit à la municipalité de Belleherbe pour se plaindre de ce qu'elle a pris pour greffier Boillon, aristocrate et fanatique dangereux. «Comment, s'écrie-t-il, pourrez-vous vous confier à lui, lorsqu'il s'agira de prendre, de concert avec l'administration, des mesures de sûreté générale qui doivent être prises en secret, dans une commune surtout où le fanatisme et l'aristocratie ont fait tant de progrès et se propagent chaque jour par les intrigues de Boillon jusque dans d'autres communes. »

Le 26 octobre, Girod renouvelle ainsi ses doléances : « Pour avoir fait mon devoir et requis d'inventorier le mobilier de l'église, de faire ôter les signes extérieurs du culte, je suis traité de reste de Robespierre et de destructeur de la religion. La municipalité règle toutes les afiTaires de la commune sans que je puisse savoir ce qu'ils font. Si je les con-

voque, ou ils ne s'y rendent pas, ou ce n'est qu'après avoir été chez Boillon. Je n'ai pu obtenir de louer le presbytère. Voilà comment je suis traité, pour ne point être fanatique^ porté pour les vieux prêtres. Mais dussent-ils crever de rage, Vive la République I »

Le 23 novembre, Girod écrit de nouveau au district : oLa municipalité et la commune continuent leur conduite passée. Les fanatiques se disent entre eux que leur tour est venu de faire incarcérer tous les patriotes. Ils se prévalent de ce que le représentant a élargi beaucoup de reclus. Ils en profitent pour demander la rentrée de quelques émigrés et leur font de faux certificats de résidence. La municipalité ne veut point d'autre instituteur que l'ancien, et il y a une fille de la commune qui instruit beaucoup d'enfants d'après l'ancien régime. » Le 1*' janvier 4795, l'infatigable Girod écrit encore que l'esprit fanatique se ranime dans sa commune plus que jamais ; qu'on murmure secrètement contre lui, parce qu'il a requis la municipalité d'enlever les signes extérieurs du culte. Le lendemain, il dénonce sa municipalité , pour avoir négligé d'exécuter la réquisition qu'il lui a donnée pour l'enlèvement des croix, et il ajoute que les ouvriers de Belleherbe, qu'il a requis personnellement pour cet ouvrage, s'y sont également refusés.

Ce n'était pas seulement la commune de Belleberbe qui s'opposait, dans le canton de Yaucluse , à la dévastation de son église. H.-J. Charmoillot , chargé de présider à cette odieuse besogne, écrivait, le 43 janvier 4795, au district : «Je travaille à ma commission sans désemparer; mais l'ouvrage est trop grand : il y a quatorze églises dans mon canton, et aucune des municipalités ne veut faire l'inventaire ; il faut que je les fasse tous. Quant aux signes extérieurs, il faut que je fasse des réquisitions, que je presse le peuple. »

A Vauclusotte, l'agent national, F.-X. Morey, écrivait, le 2i décembre 4794, que les croix qu'il avait déjà fait arracher et mettre en pièces s'étaient retrouvées debout, et qu'il avait fallu recommencer la besogne.

A Provenchère, cette glorieuse paroisse qui venait de don-

lier à l'Eglise deux martyrs, la résistance ne finit pas. Le 14 décembre, Honoré-F.-Jos. Bécoulet, agent national de la commune, écrivit au district : « Notre municipalité ne s'est point réunie ; elle ne vient pas entendre la lecture des lois; il n'y a le plus souvent que le maire ; les autres répondent qu'ils s'en soucient bien ! Malgré mes réquisitions réitérées, ils ne veulent pas répondre à ce qui demande une prompte exécution. Us ne veulent pas enregistrer les réquisitions que je leur fais. J'en ai donné une, suivant l'arrêté qui ordonne que tous les signes extérieurs d'un culte quelconque seront enlevés ; je le leur ai notifié, j'ai voulu le leur faire enregistrer. Le maire et le greffier n'ont pas voulu, et le maire m'a répondu : « Puisque tu nous donnes une telle ré- » quisition, c'est toi que nous voulons commander pour » faire l'ouvrage. » Le surlendemain, le maire, P.-S^mon Roch, et les officiers municipaux, J.-Prothade Racine et Hyacinthe Migand, reçurent en conséquence l'ordre du district de comparaître devant lui, pour se justifier, entre autres choses, de ne s'être pas conformés à l'arrêté qui ordonnait de faire disparaître les signes superstitieux du culte. Ils répondirent qu'ils en avaient ôté une partie et avaient cru faire l'essentiel. Le district les renvoya chez eux, moyennant la promesse de mieux faire leur devoir. Ils le firent si bien, en effet, qu'ils ne touchèrent plus absolument aux objets consacrés au culte, et, le 4 janvier, l'agent national de Provenchère écrivit au district que l'arrêté de Besson et Pelletier était resté sans exécution. Bavoux lui répondit de le faire exécuter dans le délai de vingt heures décimales, et ajouta : « Si la municipalité n'y obtempère pas^ tu constateras son refus par procès-verbal et j'enverrai une force suffisante à ses frais pour l'exécution de l'arrêté. Qu'il serait bien plus doux pour moi de ne trouver que des concitoyens obéissant aux lois dictées par la sagesse et la bienfaisance de nos législateurs I » Quelle sagesse, grand Dieu ! et quelle bienfaisance! Mais surtout quelle humiliation pour des hommes qui n'étaient ni sots ni méchants, d'avoir été un jour les panégyristes et les serviteurs de pareilles indignités!

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Cette lettre n'eut pas plus de succès que toutes les sommations antérieures, et, le 27 jamier, le comité central révolutionnaire arrêta que l'agent national et le maire de Provenchère, prévenus, par suite d*une nouvelle dénonciation, d'avoir refusé d'enlever les signes extérieurs, seraient mandés devant le comité pour rendre compte de cette contravention. Le comité lança, en outre, un mandat d'amener contre J.-Prothade Racine, officier municipal de la même commune, prévenu d'avoir ajouté à cette infraction des propos tendants à la désobéissance aux lois. * Le 30 janvier, lorsqu'un gendarme se présenta pour emmener M. Racine, celui-ci déclara qu'il était prêt à partir. Les trois prévenus furent interrogés le lendemain par Voisard, président du comité, en présence de ses assesseurs, Thalmard, Monnot, de Cleric, C.-A Flajoulot, J.-B. Mercier, Petit et Renaud. L'agent national de Provenchère, Honoré-Fr.- Jos. Bécoulet, exposa que , le 26 janvier, ayant communiqué aux officiers municipaux la lettre de Bavoux, agent du district, qui prescrivait de nouveau Tenlèvement des signes du culte. Racine avait répondu que ces signes étaient en l'air, que les croix étaient la propriété des particuliers, et qu'enfin ceux à qui elles nuisaient pouvaient venir les enlever. L'agent ajouta que, depuis qu'il avait donné à la municipalité sa réquisition pour Texéculion des arrêtés, il ne pouvait parvenir à la rassembler, et que, dès qu'il était question de traiter ce sujet, les membres refusaient de paraître ou se retiraient.

Le maire Roch déclara, de son côté, qu'il avait tenté vainement de donner suite au réquisitoire de l'agent national, de concert avec l'officier municipal Racine, en requérant eux-mêmes P.-Jos. Migand, lieutenant de la garde nationole, de rassembler toute sa compagnie à l'eflet de mettre à bas les signes du culte ; que Migand avait bien fait battre le rappel ; mais que les gardes nationaux avaient refusé de s'y rendre, et que le lieutenant lui avait dit : « On ne parviendra pas à les faire venir, et il vous faudra recourir à d'autres mesures. »

Prothade Racine, officier municipal, reconnut comme

parfaitement vrais les propos qui ]ui étaient imputés, et ajouta courageusement que ce n'était pas lui qui voulait enlever les croix. Le comité, scandalisé d'un pareil langage^ déclara qu'il était indigne d'un homme en place, qui devait plutôt, par son exemple, exciter Tardeur de ses concitoyens pour l'exécution des lois ; que les signes du culte ayant été maintenus à Proveuchère au mépris des arrêtés, l'agent national serait dénoncé au district pour cette désobéissance, et l'officier municipal Racine, pour avoir tenu des propos tendants à la perpétuer.

Lorsque les pièces du procès furent mises sous les yeux des administrateurs du district, le 3 février, l'un d'eux fit en faveur des prévenus les observations suivantes : a Les préjugés de l'enfance sont difficiles à déraciner dans l'esprit des gens élevés à la campagne, lorsque la philosophie ne les a pas encore suffisamment éclairés. La désobéissance apparente de la municipalité de Provenchère n'est peut-être qu'un eflet de l'ignorance ou des conseils pervers de quelques prêtres fanatiques, dont on peut déjouer les manœuvres en éclairant les personnes qu'ils séduisent. Dans le fait, il est constant que les habitants de ce district sont attachés à la République, ce qui se prouve par leur exactitude à payer les impôts et par leur empressement à envoyer leurs enfants aux frontières. L'entêtement de quelques-uns, relativement au culte, cédera aisément aux lumières de la raison. Enfin, dans les circonstances, il conviendrait, avant de déployer les rigueurs de la loi, de mettre en usage la douceur et la persuasion. En conséquence, je demande qu'un commissaire soit envoyé à Provenchère pour donner aux officiers municipaux des instructions et des explications. » Cette motion fut accueillie favorablement, et J.-Fr. Morey fut chargé d'aller convertir la commune rebelle.

L'apôtre de la philosophie T&nXrdi à Saint-Hippolyte le 5 février, fort peu chargé de lauriers, et rendit le compte suivant de sa mission : (( Ayant réuni le conseil général de la commune, à l'efiiBt de savoir les causes des difficultés qui entravaient l'exécution des arrêtés, j'ai fait des représentations qui ont excité quelques murmures dans l'assemblée. J'ai

invité ensuite les assistants à proposer un moyen d'exécution, personne n'a rien répondu ; alors je leur ai dit d' j penser pendant la nuit et je les ai convoqués pour le lendemain. Mais le jour suivant, quoique j'aie fait sonner un coup de cloche et attendu depuis huit heures du matin jusqu'à midi, il n'a paru que le maire, l'agent national et les deux officiers municipaux. Je leur ai demandé pourquoi on ne venait pas ; ils m'ont répondu que c'était à cause qu'il avait été question d'enlever les croix. Alors j'ai fait observer de nouveau à la municipalité ses devoirs et le danger qu'elle encourait en ne faisant pas exécuter les lois, et ils se sont soumis à faire enlever les croix, sur leur responsabilité. » Le délégué du district, en quittant Provenchère avec cette simple promesse, qui n'était pas la première, dut comprendre sans peine que la partie n'était rien moins que gagnée.

XVIII. Le comité révolutionnaire central de Saint-Hippolyte fut mis dans un vif émoi, le 28 janvier 1795, par la communication d'un écrit qui commençait à circuler à profusion dans les campagnes du Doubs et y causait une impression extraordinaire. C'était la rétractation réellement émouvante de M. J.-B. Boillon, curé intrus de Colombier, près Vesoul. Ce prêtre était venu, vers la fin de 4794, à travers mille dangers, chercher au monastère des trappistes de la Val-Sainte, en Suisse, un asile pour ses larmes et ses austérités pénitentes. Sa rétractation, écrite en forme de lettre adressée aux officiers municipaux et aux habitants de son ancienne paroisse, allait trop bien à l'adresse des autres paroisses entraînées dans le schisme constitutionnel , pour qu'elle n'y fût pas répandue aussitôt avec ardeur par les catholiques fidèles, et pour qu'elle n'inspirât pas à une foule d'âmes pieuses, trompées d'abord, mais éclairées aussi par les excès ultérieurs de l'impiété démasquée, larésolution de suivra ce prêtre courageux dans son retour à la véritable Eglise. La lecture de cet écrit parut un véritable danger public aux autorités révolutionnaires, même au moment où elles achevaient la destruction du culte constitutionnel. Un des membres du comité central de Saint-Hippolyte déclara « que

«ette lettre, des plus incendiaires, tendant à ramener le fanatisme et même une contre-révolution , était répandue dans tous les environs ; qu'il était instruit qu'elle circulait à Cour et à Saint-Maurice , et qu'il était de la plus grande importance d'en arrêter la circulation ; qu'il proposait en conséquence de désigner deux membres, pour se transporter 4ans ces communes et y faire toutes les recherches nécessaires pour découvrir les distributeurs de cet écrit incendiaire. » Sur cet avis, le comité^ «considérant la scélératesse de l'auteur de la lettre et les maux qui en pouvaient résulter, si on n'en arrêtait pas la circulation et si on n'en punissait pas les distributeurs, » décida que Billej, l'un de ses membres, se rendrait à Cour et à Saint-Maurice; qu'il s'adjoindrait le citoyen Gl.-Ant. Chevroulet, de ce pays, patriote connu^ qui lui donnerait tous les éclaircissements possibles ; qu'il ferait toutes les perquisitions nécessaires ; et enfin que, sur son passage, il visiterait les écoles et vérifierait si les signes extérieurs du culte avaient été enlevés partout.

Billey, de retour à Saint-Hippolyte, exposa que sa mission avait eu peu de succès; qu'il n'avait pu recueillir que des renseignements vagues et peu certains. Mais le comité déclara que la lettre incriminée était trop dangereuse, qu'elle risquait trop de faire naître la guerre civile dans une partie de la République, pour qu'on s'en tint à côs premières recherches. En conséquence, il assigna Fr. Guignard, Euphrofiine Cattin, Gl.-Jos. Lajeanne et Elisabeth Lajeanne, tous de Cour, à comparaître devant lui, le 19 février, pour déposer des faits qui étaient à leur connaissance.

Le comité ayant été dissous sur ces entrefaites, cette afiTaire paradt n'avoir eu aucune suite. 11 enfîit probablement de même de l'accusation portée contre Cl.-Alexis Huot, de Chamesey , contre lequel un mandat d'amener avait été lancé, le 24 décembre, comme prévenu d'avoir tenu des propos

indécents et contre-révolutionnaires.

XIX. Dans le canton de Maîche, le chef-lieu donnait ou- "vertement l'exemple de la résistance. Le 4 septembre, lô couvreur André, d'Omans, et son adjoint Henri Courvoi- «ier, commissaires du district pour la destruction des croix

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