‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 47 sur 59 · AOUT 1794 — MARS · texte numérisé non relu

AOUT 1794 — MARS

I. La persuasion générale où l'on était, à l'étranger comme en France, que le règne de la Terreur avait fini avec celui de Robespierre, et la situation de plus en plus difficile faite par les autorités helvétiques aux proscrits français, déterminèrent un grand nombre de prêtres déportés à rentrer clandestinement dans le département du Doubs^ pendant les derniers mois de 4794. Dès le i7 août, le district de Saint- Hippolyte écrivait à celui de Baume : « Nous devons vous informer que des prêtres réfractaires émigrés sont rentrés dans le canton de Pierrefontaine, et que l'abbé Peseux est dans la commune de Mont-de-Villers, pour y égarer l'opinion publique. Nous venons donc vous prier de surveiller cette portion de votre district et de réunir vos efforts aux nôtres pour déjouer les complots des malveillants. » Le district de Baume délégua aussitôt Mougey et Odon pour aller, à la tête de la force armée, saisir les prêtres dénoncés.

Revenu de sa mission le 26 août, Odon déclara qu'il avait trouvé les habitants de Landresse en deuil de l'abbé Roch ; qu'on soupçonnait Tabbé Drezet d'être dans les environs de cette commune ; mais que, ni là, ni à Mont-de-Villers, ni à Pierrefontaine, il n'avait pu recueillir autre chose que des bruits vagues sur la présence de l'abbé Peseux, et enfin qu'on ne i>ouvait obtenir aucun renseignement des aristocrates. Sur ce rapport, le district décida que Jeanraaire, qui connaissait parfaitement les cantons frontières, se rendrait à Pierrefontaine et y séjournerait, « pour chercher, par une surveillance continuelle, les retraites des prêtres. » Le 21 sep-

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tembre, ce nouvel émissaire écrivit qu'un grand nombre d'émigrés et de prêtres déportés étaient déjà rentrés ; qu'ils demeuraient dans les bois, principalement dans ceux du Russey, d'Orchamps et aux environs de Vercel, et que les fanatiques de ces contrées murmuraient toujours contre Tenlèvement de leurs prêtres. Le 3 octobre, Jeanmaire, de retour à Baume, confirma son premier rapport, en ajoutant <{ que la rentrée des proscrits était occasionnée par l'expulsion qu'en avaient faite les Neuchatelois, et que leur arrestation était très difficile^ parce que le pays où ils se réfugiaient était rempli de forêts, de hameaux et de maisons éparses, dont les habitants, fanatisés et soulevés, favorisaient leur retraite. » 11 proposait de charger quelques bons patriotes de surveiller leurs démarches et de procurer leur arrestation, et, à cette fin, de mettre à la disposition de ces sans- culottes la force armée et de l'argent. Le district décida que le rapport de Jeanmaire serait envoyé au général commandant de la division, ainsi qu'aux districts de Saint- Hippolyte et d'Ornans, en leur faisant observer que le parti proposé par cet administrateur paraissait le seul praticable, «la gendarmerie n'étant pas en force pour contenir les malveillants, et le général n'ayant point de troupes disponibles.» Le district proposait de confier les fonds au chef de la garde nationale de Pierrefontaine. Ces mesures restèrent sans appli* cation ou sans succès, car, le 19 novembre suivant, on voit le comité révolutionnaire de Besançon écrire à celui de Baume de prendre de nouvelles mesures contre les prêtres réfractaires, qui lui étaient signalés comme se tenant à Pierrefontaine même et dans les villages environnants.

Le district d'Ornans, comme celui de Baume, voyait ses prêtres les plus intrépides commencer à répondre à l'appel de leurs paroisses. Le département écrivit, le 26 septembre, à l'administration de ce district : « Parmi les papiers relatifs à l'affaire de J.-B. Châtelain, de Charquemont, prévenu d'émigration, il s'est trouvé une lettre datée d'ibrelingue, le 5 juillet 1794 (style esclave), adressée à P.-Fr. C..., anx Faivres, qui pourra faciliter la recherche et perquisition de différents prêtres émigrés ou déportés qui rentrent sar la

terre de la République et se rendent dans les environs de Flangebouche et autres endroits de votre district, pour en fanatiser les habitants, opérer la contre-révolution et porter des secours à leurs abominables complices. De ce nombre est le prêtre Gourtot, de Mailleroncourt, et les prêtres Uougin, de Guyans et du Luisans. Leur repaire parait être chez J.-Fr. Bourdenet, de Flangebouche, ou quelquçs-uns de ses affldés. Nous vous prions d'employer tous les moyens qui seront en votre pouvoir pour faire surveiller, avec la plus grande exactitude et le plus grand secret, Bourdenet et autres, qui peuvent être soupçonnés de donner accès aux prêtres, afin de découvrir le repaire de ces traîtres et de leur faire subir la peine qu'ils n'ont que trop bien méritée. — Ravier, Gouvernet, Quirot, Bourgeon. »

La lettre interceptée par les tyrans du Doubs et qui les avait si fortement irrités^ prouvait, comme toutes les pièces du même genre saisies par leur police, que les vénérables exilés ne conspiraient que par la patience, les larmes et la prière. « Si la pénitence et le martyre sont longs, écrivait à son troupeau le pasteur proscrit, la récompense et la gloire devant Dieu et les hommes le sont encore plus. Courage, confiance^ et prions. Je vous assure que, malgré que rien n'avance d'un côté, et que tout aille au possible de l'autre, j'ai plus d'espérance que jamais. Dieu, ne pouvant nous abandonner ni abandonner sa propre cause que jusqu'à un certain point, fera éclater sa puissance et se montrera au moment fixé dans sa sagesse et de la manière que nous ne nous y attendons pas ; soyons-en sûrs. »

Le i4 octobre, le district d'Ornans écrivit à l'accusateur public Rambour : «Nous avons appris que ces maudits prêtres émigrés rentraient pour répandre le trouble et la division ; qu'il en était venu un, il y a quelques jours, à Villers (sous Montrond) et à Mérey, où il avait confessé toute une nuit. Il n'a pas contenté ceux à qui il s'est adressé, en leur disant qu'ils étaient damnés. Nous espérons que, par la surveillance de la municipaUté, il sera découvert et arrêté, s'il ose y remettre le pied. » Le même jour, le district fit venir Greset, de Mérey, et Piguet, de Villers, pour les interroger

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sur le séjour de ce prêlre dans leurs communes. Les deux témoins déclarèrent que tout ce qu'ils savaient par de vagues ouï-dire, c'est que le prêtre avait confessé quelques femmes et qu'il avait dû trouver un asile chez Landriot , ex-maire de Villers.

Dans le district de Pontarlier, plusieurs points avaient été aussiienvahis à la fois. Isidore Pierre, agent national de Morteau, écrivait avec tristesse, le 8 novembre, au comité révolutionnaire central du district : « J'ai été averti qu'il y avait un abbé Parent qui fanatisait de son mieux, en administrant les sacrements dans le canton; qu'il était déguisé en femme, et, conséquemment, qu'il n'était pas aisé de l'attraper. Il est protégé dans ses démarches par une des filles de Nicolas Roussel. Cetle fille et sa sœur tiennent toujours école, malgré toutes les défenses qui leur en ont été faites à réitérées fois. Elles ont eu la mahce de se cacher sous le manteau à'instituti^ice de daniel^ de manière que le maire y met ses petites, au moyen de quoi elles sont les maîtresses, et elles sont sans certificat de civisme. Il n'y a que le fanatisme qui les appuie. Je ne sais pas si elles triompheront toujours; cela me déplaît beaucoup. Il y a quelques filets tendus pour attraper cet abbé Parent, je ne sais si on pourra réussir. »

Le 23 novembre, P.-Jos. Simon, agent national de Chapelle-d'Huin, vint déclarer au comité révolutionnaire central qu'il avait appris par son fils, âgé de neuf ans, qu'un prêtre, déguisé eu marchand de bœufs, avait administré la veille les derniers sacrements à J.-Fr. Vieille, malade de sa commune ; que cet enfant l'avait entendu dire par Marie- Pierrette Droz, servante fanatique ; que, du reste, les aristocrates ne s'en cachaient pas ; qu'ils avouaient même que douze de leurs prêtres, tous déguisés d'une façon différente, parcouraient continuellement les environs, et qu'ils les appelaient leurs douze apôtres. L'ageut promit au comité de faire tous ses efl^orts pour découvrir le prêtre et d'envoyer les noms des témoins qui avaient entendu le propos de la servante ; mais trois jours après, il fut forcé d'écrire que chacun, jusqu'à sa propre domestique^ refusait de témoigner

à ce sujet. Le même jour, les sans-culottes Ferd. Vernet, lieutenant de la garde nationale à Malpas, et J.-F. Labet, agent national des Grangettes, envoyèrent une dénonciation contre plusieurs de leurs concitoyens, qu'ils accusaient de receler des prêtres réfractaires, cachés dans ces deux communes. Le comité révolutionnaire central lança aussitôt des mandats d'amener contre les prévenus. Enfin, le 29 novembre, Parrod, agent du district, écrivit au même comité: « Un bruit sourd se répand que des prêtres émigrés rentrent sur le territoire de la République, pour y tourmenter les consciences des gens de la campagne. On croit que ces jours derniers, il y en a eu dans la commune des Combes, qu'on prétend devoir aller à Longemaison, dans le district d'Ornans. Je vous invite à prendre toutes les informations possibles. Vous pouvez vous adresser au nonuné Jacquemet, ci-devant capitaine général des douanes, demeurant aux Combes. On prétend qu'il a vu de ces monstres et que des personnes lui ont dit en avoir vu. Je pense aussi que vous feriez bien d'écrire sur-le-champ, et par ordonnance, au comité révolutionnaire d'Ornans, pour l'arrestation de ces scélérats. » Tous les vœux de ce violent persécuteur furent immédiatement remplis. Du reste, la sollicitude des administrateurs de Pontarlier ne se bornait pas à leur circonscription territoriale. Le 19 octobre, ils écrivirent au représentant Besson, en mission dans le Jura : « Nous sommes inforii es que des prêtres émigrés rentrent sur le territoire français et se répandent dans quelques communes du Jura, et notamment à Cuvier et à Censeau, où le fanatisme leur prête un asile. Nous nous empressons de t'en informer. »

Mais de tous les districts, le plus propice au retour des prêtres déportés était celui de Saint-Hippolyte, dont la frontière était à la fois très étendue et très difficile à garder, et où les proscrits étaient le plus sûrs de trouver partout une généreuse hospitalité. Le 21 août, deux des commissaires envoyés sur les confins de la Suisse pour découvrir la retraite des prêtres rentrés, déclarèrent qu'ils n'avaient rien pu trouver, et que toutes les patrouilles mises en mouvement n'avaient eu aucun résultat. Le 11 septembre, Fr. Gi-

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rod, agent national de Belleherbe, écrivit que les fanatiques de sa commune devenaient fiers, hautains et même menaçants ; qu'ils disaient très haut que, dans peu de temps, ils auraient leurs anciens curés ; et que certainement plusieurs de ces derniers roulaient déjà dans la commune et les environs. Ordre aussitôt, de la part du district, de prendre les mesures les plus actives pour découvrir les receleurs, et de mettre en réquisition les gardes nationales de toutes les communes voisines, s'il le fallait.

La commune de Noël-Cerneux, si notoirement dévouée à la religion, ne pouvait manquer d'attirer l'attention spéciale des jacobins. Le 6 septembre, A.-J. Arnoux, l'un de leurs agents les plus actifs dans le canton du Russey, écri*^ vit au district : uJ'ai fait ma ronde, les 5 et 6 fructidor courant. Etant à Noël-Cerneux, environ les sept heures du soir, j'ai vu plusieurs femmes et filles qui entraient dans une maison isolée. J'ai surveillé toute la nuit, pour voir s'il n'y avait point de prêtre ou s'il n'y en viendrait point. Personne n'est entré ni sorti pendant la nuit. Le matin, j'ai envoyé trois hommes qui me paraissaient dignes de confiance et à qui j'avais recommandé la recherche la plus exacte^ tandis que je surveillais le chemin qui m'avait paru favorable pour se sauver dans une forêt peu éloignée. Etant entrés dans la maison, ils y ont trouvé sept femmes ou filles qui ne paraissaient occupées à rien, et ils leur ont fait plusieurs questions qui n'ont procuré aucun renseignement. Etant à peu de distance de la maison, ils ont aperçu un mendiant chargé de guenilles, qui dirigeait ses pas du côté du Bélieu. Ils n'ont pas eu la précaution de l'arrêter. J'ai passé le reste de la journée et la nuit suivante en recherches inutiles après ce mendiant, qui était peut-être un prêtre. Le i5, en faisant ma tournée, j*ai passé dans la maison susdite ; j'ai fait plusieurs questions à une servante, au sujet de ces femmes qui étaient, le 6, chez son maître. Elle m'a dit qu'elle ne les connaissait pas, et qu'elle ignorait le sujet de leur rassemblement. Gomme il y a un émigré dans cette famille, je ferai toutes les démarches possibles pour découvrir leurs intrigues. Le 16, j'ai continué mes recherches

sans aucun fruit. Je souhaite d'être plus heureux, cette décade. 0

Ou voit que ce métier de chasseur de prêtres condamnait àhien des fatigues, et que si les auxiliaires leur faisaient généralement défaut, le feu d'une haine implacable les soutenait au milieu de tous les obstacles. Le même agent, chargé de dépister dans tout le canton le gibier préféré des philosophes sans-culottes, écrivit encore , le 1" octobre, au district : (c Depuis ma dernière lettre, j'ai fait une ronde deux fois chaque décade. Les communes que j'ai le plus surveillées sont Noël-Cerneux et le Bélieu. L'on m'a assuré qu'il y a un prêtre qui ne sort presque pas de ces deux communes, et le billet que j'avais joint à ma dernière ^lettre en est une preuve convaincante. Il est bien difficile d'arrêter ce prêtre , parce qu'on ne peut se confier à aucun individu de ces communes. Si on leur commande de faire une recherche exacte dans une maison où l'on a vu entrer quelque individu suspect, plutôt que de l'arrêter , ils le cachent ou le font évader. Je m'étais associé trois sans-culottes de confiance pour veiller autour de l'endroit où était le billet susdit. Nous y avons resté cinq jours et cinq nuits , mais inutilement. Je suis allé chercher où était le billet, il n'y était plus. On avait écrit avec- de la craie rouge sur une des planches : Ceux qui ne sont pas instruits s'adresseront à JTTTTo. C'est un des mêmes caractères qui étaient sur le billet. Je ne sais plus de quelle façon agir pour arrêter ce calotin.On dit que souvent il est habillé en volontaire, d'autres fois en marchand ; qu'il porte aujourd'hui une marchandise , demain une autre. On m^a même assuré qu'il était quelquefois habillé en femme. Quoique mes recherches aient été infructueuses jusqu'à présent, je les continuerai avec exactitude. » Une tête à faire tomber sous la guillotine et cent Uvres de récompense en valaient bien la peine, sans compter la gloire dont le malheureux croyait peut-être encore se couvrir.

Le 29 novembre, le sans-culotte J. -Cl. Cattin, de Neuvier, se présenta au comité révolutionnaire central de Saint-Hippolyte et déclara qu'il était informé que, depuis quelque temps, il se faisait souvent des rassemblements de prêtres réfrac-

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taires à Peseux, principalement chez le citoyen Prosper Huguenot ; que plusieurs femmes s'y transportaient sur le soir et y restaient jusqu'au lendemain matin, ce qui mécontentait fort le patriote Alexis Philippe, dit Rondot, de Peseux.

Enfin, le 21 novembre, un correspondant de la Vedette lui écrivit du Luhier : u Annoncez, s'il vous plait, citoyens, que douze prêtres déportés parcourent au moment actuel nos montagnes et qu'ils font le plus grand mal par les discours séditieux qu'ils tiennent aux fanatiques.... Ces hommes, prétendus divins , voudraient ressusciter au milieu de nous la tyrannie avec tous ses attributs, et surtout avec ses compagnes inséparables , l'intolérance , la superstition et le fanatisme. Eveillez l'attention sur un ob^ jet aussi important , d'où dépend le succès de notre révolution ; aiguillonnez la surveillance des patriotes et faites surtout que nos dignes représentants, qui doivent déjà être instruits de ce qui se passe ici, prennent les mesures les plus promptes pour arrêter le mal dans sa source.

» J'oubliais de dire que les douze prétendus apôtres se succèdent alternativement dans notre pays et se relaient dans l'exercice de leurs saintes fonctions. Le jour, on les cache dans les endroits les plus retirés, et la nuit, ils courent les villages , où ils disent des messes , prêchent et confessent^ pour du bon argent surtout, car ces messieurs n'aiment point notre papier, et il est peu de ces saints prêtres qui ne rapporte en Suisse, son trimestre fini , au moins quinze cents bonnes livres, tant en or qu'en argent ou autres effets précieux. Encore une fois , il est temps d'arrêter ces pieux brigandages. »

La Vedette , non moins indignée que son correspondant, s'écriait après lui : « Depuis longtemps nous sommes informés de la rentrée des prêtres, du mal qu'ils font dans nos montagnes.... Nous savons surtout qu'ils annoncent leur rentrée triomphante comme très prochaine.... Croient-ils donc, ces messieurs , que nos douze cent mille combattants auront terrassé les troupes ennemies , planté l'étendard tricolore en Espagne, en Italie, en Allemagne et en Hollande ; croient-ils que ces généreux patriotes auront versé leur sang.

exposé leur vie, pour voir rentrer des chanoines, des moines et des prêtres? Quelle révolution serait donc celle entreprise par la philosophie, et dont le succès tournerait au proflt de la superstition et du fanatisme !... Non , non, il n'en sera pas ainsi , ou il faudrait traverser des fleuves de sang pour parvenir jusqu'à la statue de la liberté. »

II. Ces plaintes, confirmées par l'arrestation des PP. Cortot et Pégeot et par la saisie des papiers de ce dernier, déterminèrent le proconsul Pelletier à prendre, le 29 novembre, un arrêté portant « qu'il était instruit, tant par lui-même que par les corps administratifs et le général de la 6** division , que sur toute la frontière suisse , le fanatisme était porté à son comble ; que les habitants des montagnes recevaient leurs prêtres, quoique déportés; que ces derniers formaient des rassemblements, excitaient le trouble dans cette partie de la république et y prêchaient la contre-révolution ; qu'il n'y avait pas un instant à perdre de prendre tous les moyens possibles pour réprimer d'aussi coupables abus; que l'exportation illégale des grains , du numéraire et des bestiaux à l'étranger, pratiquée sur les frontières , avait ellemême pour cause principale la malveillance et le fanatisme fomentés par les prêtres qui , trouvant le moyen de rentrer sur le territoire de la république, étaient reçus parles habitants, cachés aux poursuites des patriotes et corrompaient clandestinement Tesprit public; que le seul moyen de faire cesser ces désordres était de former un cordon de troupes et d^établir dans tous les passages, sur la frontière, des postes et des patrouilles qui seraient en activité le jour et la nuit, et exerceraient la vigilance la pins soutenue dans toutes les parties de la frontière; qu'en conséquence, il serait formé dans les trois départements du Doubs, du Jura et de la Haute- Saône, dix compagnies de garde nationale d'élite , dont les sujets seraient tous des patriotes connus, ni ex-nobles ni exprêtres , et choisis par les municipalités et les comités révolutionnaires. »

Mais en dépit de cet arrêté, que le mécontentement général rendit d'ailleurs inexécutable, en dépit d'une persécution dont les fureurs s'étendaient en ce moment même jusque

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sur les prêtres schismatiques et les ministres luthériens ^ en dépit du sang des PP. Pégeot et Gortot qui coulait à Besançon, et de la même mort qui était assurée à tous les prêtres en état de rupture de ban, par deux ou trois lois plus atroces Tune que l'autre , les déportés continuèrent à rentrer dans leur patrie, et rien ne put ralentir ce mouvement général de retour qui devait prendre chaque jour des proportions plus considérables, jusqu'à la fin du règne de la Convention.

Déjà les proscrits avaient pénétré jusqu'aux portes de Besançon. Le 2 décembre, le comité révolutionnaire d'Ornans écrivit qu'il se formait à Saône, à Mamirolle, à Fontain et dans les communes environnantes , des rassemblements présidés par des prêtres déportés, qui y confessaient, com'» muniaient et disaient la messe sans être inquiétés , «ce qui menaçait d'une contre-révolution. » Il invitait le comité do Besançon à lui faire part des mesures qu'il allait prendre pour arrêter cette invasion.

Le 6 décembre, Etienne Simon^ de Saint-Juan^ vint déclarer au comité révolutionnaire central de Baume « qu'il avait entendu dire qu'environ quinze jours auparavant, Jos. Colin, officier municipal à Adam, étant allé voir la veuve Cornuez, sa belle-mère , qui était malade , avait aperçu auprès du lit une canne qu'il reconnut pour être celle de Colard , ex-curé de Saint-Juan ; sur quoi il avait dit à sa belle* mère : a Vous avez été sans doute administrée , vous devez » être contente. » La malade répliqua : u Oh oui, je suis coq- » tente de mourir. La Jeanne-Claude n'est pas restée long- » temps à Taller chercher, u En sortant , Colin vit dans la cuisine un homme qu'il crut être l'ex-curé Colard; mais il ne dit rien , dans la crainte de faire mourir sa belle-mère. »

Ayant sans doute reçu d'autres avis du même genre, le district de Baume arrêta, le i2 décembre, que Perriguey se transporterait auprès du représentant Sevestre, et réclamerait des troupes pour assurer la tranquilHté du district. 11 devait représenter « que les prêtres déportés ne prenaient plus de précautions pour cacher leur retour^ étant assurés de trouver un appui dans les bras de leurs prosélytes ; que

le nombre de ces prêtres ne manquerait pas de se multiplier par la faveur que leur accordaient les habitants des frontières, et qu'il ne fallait pas moins de deux mille hommes pour intercepter tous les passages. » Le surlendemain, la commune de Tournedoz fut encore dénoncée comme « donnant asile à d'anciens curés, qui venaient y confesser les vieilles femmes. »

III. Dans le district d'Oruans, sans compter Dûmes et Bonnevaux, où eut lieu l'arrestation des PP. Pégeot et Cortot, d'autres communes étaient encore dénoncées comme des repaires de proscrits. Des rassemblements fanatiques étaient signalés au Moulin de Launet, à Longemaison, et jusque sous les yeux du terrible Vuillier, à Orchamps. Si cette dernière commupe ne fournit pas une nouvelle proie à l'échafaud, ce ne fut pas la faute de l'accusateur Rambour. Le A décembre, lorsque rien encore n'avait transpiré dans le pays même, il écrivit au comité révolutionnaire central d'Ornans : a Je suis informé que des prêtres émigrés sont rentrés suf votre territoire pour y propager le fanatisme et exciter à de nouveaux désordres les habitants des campagnes qu'ils ont égarés. Il y a eu ces jours derniers, à peu de distance d'Orchamps, un rassemblement auquel ont assisté trois prêtres émigrés. Là, les patriotes ont été menacés; on s'est réjoui de la prochaine rentrée des émigrés ; enfin l'on s'est promis de voir tomber, dans peu, les tètes des juges du tribunal criminel qui a étouffé dans son principe l'horrible Vendée dont nous étions tous menacés. Je vous invite à prendre des ren^ geignements sur ces attroupements séditieux et principalement sur les auteurs. Si vous parvenez à les connaître, livres^ les aussitôt à toute la rigueur des lois, car la sévérité, dans une pareille circonstance, est la justice même. Goncertez-vou3 avec les corps administratifs, excitez le zèle et la surveillance des juges de paix; et que les malintentionnés apprennent^ par cette réunion de forces et de moyens, que ce n'est pas im^punément qu'ils excitent des troubles et des inquiétudeSi Quant à moi, je seconderai vos efforts de tout mon pouvoir; et, si la loi et la nécessité me forcent à frapper des coupables^ Je rempUrai mes devoirs avec courage, en dépit de la haine

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et de la calomnie. » Ces derniers mots laissent voir que les services de l'actif pourvoyeur de la guillotine commençaient décidément à être mal appréciés

Ce fut seulement quatre jours après la réception de cette lettre par le comité, que la municipalité d'Orchamps se décida à parler. Elle déclara que, d'après le bruit public, des rassemblements suspects avaient réellement eu lieu, du 20 au 30 novembre, dans des fermes isolées, aux Aillais et aux Portes^ chez le beau-fils de J.-B. Dromard, et dans une maison du citoyen Quirot, affermée par J.-B*" Remonnay, officier municipal; qu'un grand nombre de personnes s'étaient rendues chez ce dernier, pour y conférer avec des prêtres émigrés ou déportés, installés là pendant trois ou quatre jours; et que Remonnay était soupçonné d'avoir fourni le vivre et le couvert, non-seulement à ces prêtres, mais encore aux personnes qu'ils avaient rassemblées. «Nous avons, disaient en finissant les municipaux, la douleur de vous dénoncer ces faits imputés à un de nos collègues qui, jusqu'ici, nous avait paru sans reproche, afin que vous soyez à portée de prendre, de concert avec nous, les mesures de sûreté nécessaires. Salut, fraternité et célérité. — C.-F.-J. Millot, maire, J.-F.-X. Servois, agent national, etc. »

Le comité s'empressa de faire part de cet avis au district, en le pressant « de prendre des dispositions actives, pour investir les repaires de ces prêtres et les arrêter avec ceux qui leur donnaient asile. » Le district, ne voulant pas montrer moins de zèle, prit aussitôt cet arrêté furibond : a Le canton d'Orchamps est infecté de fanatisme ; il n'y a pas lieu de douter que ces scélérats de prêtres émigrés ne viennent dans ce canton pour agiter les torches du fanatisme et qu'ils ne trouvent asile chez des ennemis du bien public. Il n'y a pas de temps à perdre pour prendre des mesures vigoureuses, pour arrêter la contagion, purger le sol de la liberté de l'existence de ces monstres qui l'empoisonnent, faire punir les fourbes qui leur donnent asile, et éviter au peuple les maux que le mensonge et l'astuce de ces hommes de sang lui préparent. Le moindre retard peut être contraire au bien public; en conséquence, deux commis*

COMHBNCBMENT DB LA BBIfTBfiB DBS PBÊTBES DÉPOBTÉS. 625

saires, nommés par le comité révolutionnaire, se transport teront à Orchamps, accompagnés de douze gardes nationaux d'Ornans et de quatre gendarmes, pour investir la maison de l'officier municipal Remonnay et autres suspects^ et mettre en arrestation les prêtres émigrés et ceux qui leur auront donné asile. La force armée se comportera comme des républicains qui aiment leurs frères et ne poursuivent que les ennemis de la patrie. Les commissaires seront responsables de leur conduite. Il sera remis 300 livres pour la dépense. »

Guinnard et Amiot furent chargés de diriger ces soldats indisciplinés, à qui il fallait tant recommander de ne pas maltraiter leurs propres amis ; et ils se rendirent à Orchamps avec leur troupe , pendant la nuit du 10 décembre. Arrivés avant le jour, ils commencèrent par investir la maison de Foffîcier municipal Remonnay. Amiot y entra avec le commandant de la garde nationale et le gendarme Pillot, pendant que Guinnard faisait garder toutes les issues. Les perquisiteurs ayant pénétré jusqu'à la chambre du poêle, y aperçurent un homme inconnu, qui s'empressa de fuir dans une autre chambre ; pendant qu' Amiot le poursuivait dans les ténèbres, il s'évada et monta, en courant, l'escalier qui conduisait au grenier à foin. Amiot appela alors tous ceux de ses hommes qui n'étaient pas indispensables à la garde des portes, et, depuis cinq heures du matin jusqu'à dix^ il fit fouiller de fond en comble les écuries et les greniers, en faisant retourner les tas de foin et de paille, de manière qu'il n'en restât pas un brin à sa place. Mais tous ces soins furent inutiles ; on ne retrouva personne.

La troupe se rendit alors dans la ferme du citoyen Quirot, également occupée par Remonnay et où l'on disait qu'une chapelle secrète avait été disposée pour les prêtres déportés. Mais les perquisitions les plus minutieuses n'en mirent à découvert aucune trace. Les commissaires furent donc contraints de regagner Ornans sans autre trophée qu'un fusil et un pistolet saisis chez M. Remonnay. Mais, en partant, ils intimèrent aux municipaux l'ordre de se remettre à la recherche de leur collègue fugitif et de poser les scellés sur

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tous ses meubles et effets. Le juge de paix fut, en outre, chargé de commencer une information judiciaire qui ne parait pas avoir abouti. Trois mois après^ le district dénonça de nouveau, sans plus de succès, M. Remonnay à l'accusateur public près le tribunal criminel.

Le comité révolutionnaire d'Ornans, voyant le nombre des prêtres rentrés et de leurs complices se multiplier de manière à rendre, la plupart du temps, ses mesures inutiles, prit, le 16 décembre, le parti d'en référer à Pelletier et de lui demander de nouveaux secours.

IV Dans le district de Pontarlier, le comité révolutionnaire central pensa qu'il serait d'un bon exemple de mener vivement sa procédure contre les habitants de Malpas et de la Planée, accusés d'avoir recelé des prêtres, et dès le 28 novembre, il commença à recevoir les dépositions des témoins à charge. Un cordonnier sans-culotte de Malpas, nommé J.-Denis Barthet, qui, d'après le témoignage même d'un do ses co-dénonciateurs , pratiquait la liberté d'une façon fort libertine, vint déclarer que Marie Germain, de la Planée, avait dit chez lui qu'elle avait été bien tenue dans la semaine ; que chacun avait été confessé ; qu'on avait dit deux messes chez J.-Et. Poney , chez Georges-F. et Jos. Jeannerod frères, chez les héritiers de Cl.-F. Laresche; qu'il y avait deux prêtres qui disaient tous les jours la messe à une heure après minuit; que la Jeanne-Claudine Denizet^ des Fermes, était venue se marier, pendant la nuit, à la Planée, avec un homme de Sainte-Colombe ; que l'un de ces prêtres avait été vicaire à Bannans et que l'autre était d'Usier. Barthet ajouta qu'il avait entendu dire que les prêtres étaient allés à Oye et qu'on leur avait envoyé de la Planée un exprès pour leur donner avis de partir.

P.-Mathieu Goguely , vieux jacobin de soixante-sept ans^ déposa en ces termes : « J'ai oui dire que ceux qui voulaient se confesser allaient chez les héritiers de Cl.-F. Laresche; que Marie Germain étant allée à Malpas chez un cordonnier, et celui-ci lui ayant pincé les cuisses, elle lui répondit: «Laisse-moi tranquille, je me suis confessée aujourd'hui. » J'ai encore entendu dire à l'auberge, par des garçons des

COMMENCEMENT DE LÀ BENTRÉE DBS PBÊTRES DÉPORTÉS. 627

Grangettes , qu'il était aisé de se marier actuellement qu'il y avait des prêtres. » Ce témoin ou d'autres déposèrent « que ces prêtres avaient dû partir le jeudi 30 brumaire (20 novembre); que les gens de la Planée pleuraient de joie d'avoir pu se confesser ; qu'on avait vu un étranger habillé de verl avec un couteau de chasse, en compagnie de J.-Ant. Go* guely, menuisier ; que quelques jours avant l'enquête, les prêtres étaient allés à Beauregard et à Rochejean ; que l'an*cien vicaire de Levier était à Saint-Point, celui de Malbuis* son à Malbuisson même , et qu'il y avait marié la nièce de J. Denizet ; enfin que la Claire- Ant. Saillard , née Rousseau, s'était vantée de s'être confessée au prêtre Lessus, quatre jours avant qu'il fût guillotiné. »

Le 29 novembre, le comité lança des mandats d'arrêt contre Marie Germain, J.-Cl. Laresche et J.-B. Pône, delà Planée, « comme prévenus de complicité avec les prêtres émigrés qui avaient passé par la Planée pour rétablir le fanatisme. )) Le 3 décembre , le comité fit part de leur arrestation au comité de sûreté générale de la Convention, et entendit encore six nouveaux témoins sur cette afiaire. Le surlendemain, il décida qu'une circulaire serait adressée aux agents nationaux de toutes les communes pour les prémunir contre le fanatisme des prêtres rentrés. Le 6 décembre, le comité arrêta que deux de ses membres, Cart et Saillard, se transporteraient à Vaux , en qualité de commissaires , pour y interroger quatre nouveaux témoins malades ou en bas âge , au sujet de l'afiaire de la Planée. Le surlendemain, par suite du rapport des deux commissaires, neuf mandats d'amener furent encore lancés contre autant de nouveaux prévenus de complicité.

Le H décembre, le comité , après avoir entendu ces derniers inculpés et prononcé la clôture de l'information, déclara que J.-Et. Poney, les frères Jeannerod et la Denizet, n'étant chargés que par le témoin Barthet, seraient mis en liberté provisoire ; que la veuve Laresche, étant très âgée et infirme, serait aussi relâchée provisoirement, ainsi que ses deux filles cadettes, et enfin que Marie Germain, J.-Cl. Laresche, Marie-P* Laresche, J. -Denis Goguely et J.-B. Pône,

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tous cultivateurs à la Planée, seraient maintenus en arrestation pour être livrés aux tribunaux révolutionnaires.

Le i 3 décembre, sur une attestation du médecin, le prévenu Pône, malade , fut mis en liberté provisoire par ordre de Pelletier. Le surlendemain, Parrod, agent national du district, adressa à l'accusateur public les vingt-deux cotes composant tout le dossier de l'affaire de la Planée ; mais deux jours après, il reçut de Rambour Tavis de s'en tenir là et de ne pas expédier les accusés à Besançon , l'intention du représentant étant qu'on épargnât les paysans et qu'où sévit contre les prêtres. Le lendemain, Rambour renvoya même toutes les pièces de la procédure au comité révolutionnaire de Pontarlier avec la lettre suivante : « Je vous adresse divers procès-verbaux relatifs à l'arrestation de plusieurs particuliers de la Planée, Malpas, etc. J'ai vu que vous en aviez référé au Comité de sûreté générale ; ainsi, il est prudent d'attendre sa décision. Le représentant Pelletier, à qui j'ai parlé de cette affaire, a dit qu'il fallait ménager ces cultivateurs égarés , et qu'une détention limitée suffirait pour les faire repentir de leurs erreurs. Je le désire ardemment, mais je crains que notre espoir ne soit trompé. En dernière analyse, je dois vous dire que si ces particuliers sont réellement accusés d'avoir facilité la rentrée des prêtres émigrés ou de leur avoir donné asile, c'est^ dans ce cas, au tribunal révolutionnaire (de Paris) que les pièces doivent être envoyées, en conformité à la loi du 25 brumaire. » Aux termes de cette loi, moins atroce que celle qui avait coûté la vie au généreux Javaux, les accusés de la Planée étaient encore passibles de quatre années de fers. Pelletier se montra plus clément que la loi, et, le 20 décembre, répondant à une pétition des quatre prévenus restés en prison, il les mit provisoirement en liberté, à charge de se représenter lorsqu'ils en seraient requis et d'être surveillés par les autorités constituées. Parrod, en transmettant cet arrêté à la municipalité des Grangettes, lui recommanda la surveillance la plus sévère sur ces fanatiques.

V. La dénonciation précédemment portée contre la commune des Combes eut une issue encore plus favorable. Le co-

commbucbmrnt de la bbmtréb dbs pb^trbs déportés. 629

mité révolutionnaire central ayant invité le patriote Jacquemet, capitaine des douanes retiré à la Combe-sous-Motte , à venir lui faire part de tout ce qu'il pouvait savoir à ce sujet, Jacquemet se présenta le 6 décembre, et déclara («qu'il avait entendu dire qu'une chambre , chez J.-F. Duquet , des Combes, paraissait avoir été arrangée pour recevoir une assemblée ; que ses enfants ayant vu passer devant chez eux, le 9 frimaire, un étranger habillé proprement, avaient pensé que c^étaitun prêtre et même Tabbé Gauthier, ci-devant vicaire à Montbenoit ; mais qu*ils n'avaient pas osé l'arrêter, de peur qu'il ne soulevât une émeute pour se venger de leur famille, haïe des habitants à cause de son patriotisme. » Ces renseignements lui ayant paru trop vagues, le comité ne jugea pas à propos de mener l'affaire plus loin. Cependant, dix jours après, P.-C. Tatu, agent national aux Combes, écrivait encore que, d'après le bruit public dans sa commune, des prêtres émigrés y avaient passé et même confessé et prêché ; mais qu'il n'avait rien pu apprendre de certain.

Tel était aussi le rapport qu'adressait de son côté, le 22 décembre, Simon , agent national à Chapelle-d'Huin, en déplorant l'insuccès de toutes ses démarches contre le/amtikme de ses administrés.

L'enquête poursuivie au même moment à Axc-sous- Cicon par le district , au sujet de l'émeute causée par la dévastation des églises , prouva qu'il fallait ranger cette citadelle du patriotisme elle-même au nombre des communes empoisonnées par la présence des prêtres déportés. L'un des témoins , l'inévitable Emmanuel-Simon Pourchet , d'Aubonne, déclara, le 26 décembre, qu'étant chez Phil. iMorel, secrétaire delà commune, J.-B. Sancey-Perron avait dit que la femme de X. Tournier, d'Arc , était venue exciter sa fille malade à se confesser et s'était chargée de lui procurer un prêtre ; que la femme de J.-B. Barthod , d'Arc, lui avait dit aussi avoir entendu très récemment la messe d'un prêtre déporté, à laquelle il y avait beaucoup de monde. P. Morel, agent national d'Aubonne , entendu ensuite , déposa que , dix jours auparavant, Jeannin, commandant de la garde national d'Arc, lui avait dit : « Il y a quelques vieux prêtres

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tant à Arc qu'aux envirous ; la nuit dernière encore, il y en avait un couché chez la veuve Billod, sœur d'Augustin Ravier. » Le même témoin ajouta que Gl. Choby , d'Aubonne , avait conduit, à deux reprises, un prôtre réfractaire chez J.- Gl. Aiinonia, du même village, pour le confesser. Theyenin déclara qu'il avait entendu dire, par la veuve Billod ellemême, que les bons prêtres avaient confessé chez elle plusieurs fois ; que ces prêtres, notamment l'abbé Bonnet, de Longemaison, avaient confessé pour les fêtes de la Toussaint et celles de Noël, dans difiëre^tes maisons d'Arc, notamment chez J.-Jos. Leschine et chez Jeannin^ commandant de la garde nationale.

Le comité révolutionnaire central de Pontarlier, ne pouvant plus se fier aux autorités locales, chargea, le 28 décemhre, Pobelle, l'un de ses membres^ de parcourir toutes les communes du district « pour rechercher les prêtres déportés qui pourraient s'y être introduits et les faire arrêter. »

YI. Dans le district de Saint-Hippolyte, Tadministratioa thermidorienne, déjà absorbée par sa double lutte contre les prêtres constitutionnels et contre leurs adeptes fidèles^ avait en outre^ comme on l'a dit, à se défendre plus qu'aucune autre contre la rentrée des prêtres déportés. Le iO décembre^i, l'agent national Bavoux mit sous les yeux du district nombre de lettres des agents de Mont-de-Laval , la Grand'Gombe-desBois et autres communes des montagnes, annonçant « que des prêtres étaient rentrés, avec d'autres émigrés ; qu'ils se tenaient cachés datis les métairies et les bois, et qu'ils ne cessaient de fanatiser le peuple et de loi faire concevoir des espérances chimériques sur un retour de choses conforme à leurs préjugés. » Le district répondit que ce fait était malheureusement trop certain ; qu'il était constaté par tous les renseignements recueillis jusqu'à ce jour, sans qu'on eût pu saisir aucun délit positif; que la présence de ces prêtres compromettrait la siïreté publique, si l'on ne cherchait pas tous les moyens possibles de les expulser de la terre de la liberté ou de leur faire subir un juste châtiment, et qu'il était urgent de déléguer à cet effet un commissaire pris dans le conseil et autorisé à se faire accompa-

COMMBMCSMBNT DE LÀ RBNTBfiB BBS PRÊTRES DÉPORTÉS. 631

goer dans ses recherches par tous les bons sans-culottes, ou i requérir la force armée pour arrêter les coupables ; qu'en conséquence, P.-Ign. Mercier serait tenu de partir sur-lechamp pour parcourir les frontières, visiter les postes, prendre note des bons patriotes , s'aboucher avec eux, faire des perquisitions domiciliaires , et ne pas désemparer qu'il n'en reçût Tordre de l'administration.

Pendant que ce commissaire se mettait en route, Bavoux allait exciter le zèle du comité révolutionnaire central dans le même but. Il écrivait, le 21 décembre, à Pelletier : « Je me suis transporté au comité; j'ai remarqué qu'il s'occupait à découvrir les trames perfides de quelques ci-devant prêtres qui se masquent, dit-on, pour parcourir les villages et fanatiser le peuple. J'ai invité les membres du comité à employer les moyens les plus efficaces pour déjouer les projets des ennemis de la patrie. Un des meilleurs moyens pour y parvenir serait d'augmenter la force des frontières., de faire enlever toutes les barques qui sont à portée de communiquer avec la Suisse, et ensuite de faire des recherches exactes dans les villages soupçonnés de retirer des prêtres déportés. Mais ces recherches ne devraient être faites que par des amis de la Révolution, et il faudrait les connaître. »

C'était là le point difficile, et ce fut précisément l'écueil où vint échouer la sollicitude du comité central, dans l'affaire qui l'occupait au moment de la visite de Bavoux. Le âO décembre, P.-Jos. Socier-Girard, de Solemont, s'était présenté devant le comité et avait déclaré que, dans la nuit du 17 au 18, des prêtres réfractaires avaient dit la messe dans la grange de P.-Jos. Grélerot, de Solemont ; que Dorothée Borrelet, femme Socier, belle-sœur du dénonciateior, 7 avait assisté par curiosité avec sa fille Claire et son fils Claude-Ignace ; et enfin que deux autres citoyens, F. Bonvalot et P.Ign. Chognard, pourraient encore donner quelques renseignements à ce sujet. Socier avait demandé à ne pas signer sa dénonciation, afin de pouvoir être entendu luimême comme témoin. Le lendemain, le comité décida que, le délit n'étant pas bien affirmé, il procéderait à l'interroga* toire des six témoins indiqués par Socier, avant de faire

<^ CHAPiTBB Lxnr.

des perquisitions pour s'assurer de la personne des scélérats. Les témoins comparurent le 23 décembre. Le dénoncîatenr^ interrogé le premier, répéta sa déclaration précédente, mais il fut complètement démenti par les autres témoins. Toutefois, P.-Jos. Froidevaux, patriote venu pour suppléer ceux qui avaient fait défaut, déclara qu'environ vingt jours auparavant, comme il passait devant la maison de Grélerot, vers quatre heures du matin, il avait vu dans le verger deux hommes qui disaient : « Ils ont bientôt fini ; » ce qui lui avait fait supposer qu'on y disait la messe, et que ces deux hommes étaient là pour y monter la garde. Un renseignement aussi conjectural, surtout en opposition avec les autres témoignages, ne permit pas au comité d'aller plus loin, de sorte que le patriote Socier en fut pour ses frais de dénonciation. Pendant ce temps-là. Mercier n'était guère plus heureux dans sa tournée, et les dispositions hostiles de la population le condamnaient à une ignorance presque complète de ce qui se passait autour de lui. Après dix jours de pérégrinations, il n'avait encore recueilli que quelque^ propos insignifiants attribués à deux ou trois cultivateurs et signalés, avec une exagération ridicule, comme des attentats contre la philosophie et la nation, lorsqu'il arriva dans le voisinage de cette abbaye de Bellelay, qui était pour le jacobinisme un cauchemar perpétuel. « J'ai appris , écrit-il aussitôt au district , que du côté de Saint Bray et de Lajoux, le monde se réunit en grand nombre à l'abbaye de Bellelay, dans la prévôté de Mouthier-Grandval, en Suisse ; qu'il s'y fait des rassemblements considérables, les jours de ci-devant dimanches et fêtes ; qu'on y prêche l'amour de la paix, et qu'après les offices, les gens s'en retournent dans le Mont-Terrible. Le citoyen Maurice Perret, négociant à la Ghaux-de-Fonds, qui se trouvait à Bellelay le 12 octobre (v. st.), m'a dit y avoir vu des Français en grand nombre, et même cinq volontaires avec la cocarde tricolore. Il y a rencontré aussi une huitaine de prêtres déportés. Le couvent étant à peine à une demilieue des frontières, une grande surveillance me parait nécessaire dans cette partie du territoire où les points de sortie sont accessibles de toutes parts. »

COMMBRCBllEFrT DE LA RBNTRfiE DBS PRÊTRES DÉPORTfiS. 633

Merder s'étendait ensuite longuement sur ce qu'il avait ouï dire en route concernant la rentrée des prêtres dans les autres districts, notamment aux Combes, à Longemaison et à Orchamps; mais quant à son propre district, qu'il parcourait si laborieusement, il n'avait absolument rien appris. Le Î8 décembre, il crut cependant avoir saisi la pie au nid. Ck)mmeil passait aux Fontenelles, il fut informé qu'on était allé prendre un tabernacle provenant du couvent , chez la citoyenne Rose- Amélie Dumoulin, qui l'avait reçu en dépdt autrefois de Maillot, membre du district. Il se rendit aussitôt chez cette citoyenne pour l'interroger, et ses réponses lui apprirent qu'effectivement, dans la journée du dimanche 6 ou 7 décembre, Jac.-Ign. Glassonet P. Petit, des métairies des Fontenelles, étaient venus lui demander ce tabernacle, sous prétexte de la décharger d'un objet dont la possession était devenue dangereuse dans les circonstances ; mais que, à sa demande instante, ils le hii avaient rapporté le lendemain. Sur les questions multipliées et pressantes du commissaire, elle ajouta qu'à la même époque, des prêtres avaient célébré la messe et confesse; dans ce pays, pendant la nuit, et que ces prêtres étaient un abbé Huot et l'ancien curé de Saint- Julien ; que, le 21 décembre, Marie-Thérèse Boillon avait dit qu'elle se serait bien confessée, si elle avait voulu ; enfin, que Marianne, fille de Glasson, était allée secrètement à Bel* lelay, deux mois auparavant, pour conférer avec les prêtres déportés, et qu'elle avait recommencé ce voyage, la veille de Noël, avec d'autres femmes ou filles du pays.

Mercier, qui n'avait rien épargné pour en savoir davantage, s'empressa de transmettre tous ces détails au district, en ajoutant : a Une chose importante à découvrir, c'est la maison où le rassemblement a eu lieu et les personnes qui y ont coopéré. Si Glasson, tanneur, veut parler, tout viendra au jour ; mais comme il est domicilié sur le département du Mont-Terrible, dans un poste où il peut être favorable aux fanatiques par le moyen de sa barque, il est à craindre de son silence. Je n'ai pas encore fait de perquisitions chez les suspects fanatiques, parce que je crains de les faire au hasard. Chercher dans les montagnes un émigré ou un prê-

^34 caÀPiTRB LXiy.

tre déporté, c'est la même chose que de chercher un nid dans une forêt bien touffue. La découverte ne se fait que par l'effet du hasard ou de la plus exacte surveillance. »

Le district, en recevant cette lettre, déclara avec une tristesse philosophique a que la liberté serait toujours en péril» et le triomphe de la raison toujours retardé, aussi longtemps qu'il ne serait pas pris des mesures propres à empêcher de pareils rassemblements, et que les rapporta de Mercier s^ raient transmis au comité révolutionnaire, en faisant appd' au zèle de ses membres pour activer les poursuites. » Ce zèle ne se montra pas très inflammable, car ce fut seulement quinze jours après que le comité songea à assigner, à titra de témoins, Marianne Glasson et quatre autres personnes, et il n'est resté aucune trace de leur comparution.

La Vedette avait aussi ses espions; mais, malgré les fourberies dont ils se faisaient gloire, ils n'avaient guère plus de succès. Us écrivaient, vers la fin de décembre : « Les prêtres continuent à rentrer dans nos montagnes ; mais ils se cachent avec plus de prudence et de précaution qu'auparavant. Les exemples terribles que le tribunal criminel a fait de plusieurs de ces perturbateurs, a beaucoup ralenti la passion des autres pour le martyre. Il ne faut pas vous imaginer que ce soit pour confesser ou messer^ que ces pieux messieurs tentent de pénétrer dans nos campagnes ; c'est pour sonder les esprits^ connaître leurs dispositions pour le gouvernement actuel de la république, et pouvoir ensuite établir des espérances avantageuses pour eux et leurs partisans. U est bon de remarquer que ce ne sont pas seulement les fanatiques qui communiquent aujourd'hui avec les saints prêtres; mais plusieurs des ci -devant constitutionnels. La plupart de ces derniers ne vont, à la vérité, dans ces assemblées, que pour examiner ce qui s'y passe et connaître les individus qui les composent ; ils affectent un grand zèle, et surtout un grand repentir du passé ; de cette manière ils obtiennent la confiance des fanatiques et des prêtres eux-mêmes, qu'ils finissent par dénoncer, lorsqu'ils sont suffisamment instruits de leurs manœuvres. Plusieurs bons citoyens ont dû ins» truire le représentant Pelletier.... Nous vous prions de ne

COMHBNGEMBNT DE Là BENTRÉB DBS PBÊTRBS DÉPORTÉS. 635

pas désigner le lieu d'où nous vous écrivons, afin de ne donner aucune défiance contre les patriotes. » Ces misérables calomniaient les constitutionnels, en leur attribuant une hypocrisie qu'eux-mêmes et eux seuls avaient dépensée en pure perte.

YH. Les administrateurs des districts , ne sachant plus comment s'opposer à cette infiltration souterraine et insaisissable, s'adressaient de tous côtés au représentant Pelletier pour les tirer d'embarras. L'arrêté pris par le proconsul, le 29 novembre, ayant échoué complètement, il en prit tin nouveau le 28 décembre, et y multiplia les mesures répressives dans l'espoir d'un meilleur succès. « Considérant, dit-il, qu'il est instant de prendre des mesures capables d'empêcher la rentrée des prêtres déportés et émigrés ; tous les bateaux, batelets, barques, etc., qui existent sur les parties frontières des rivières du Doubs et de l'Ain, seront coulés à fond, enchaînés et cadenassés, et les clefs conservées par les agents nationaux. Les voyageurs qui se permettraient de voyager plus de trois ensemble, seront arrêtés «t reclus comme suspects. — Pour s'assurer des malveillants, des prêtres déportés et émigrés qui peuvent être rentrés sur le territoire de 1^ république française, les officiers municipaux et les comités révolutionnaires pourront faire des visites domiciliaires chez les citoyens qui seront soupçonnés de leur avoir donné asile. — Ceux qui, dans ces visites, ne se trouveront pas munis de passe-ports avec signalement, seront mis eu état d'arrestation, ainsi que les citoyens qui leur auront donné retraite. Tous les bons citoyens sont invités, au nom de la patrie, à dénoncer les personnes qui auront recelé ou recèleront des prêtres émigrés ou autres ennemis du bien public. — Tous ceux qui seront dénoncés par trois citoyens d'un patriotisme reconnu, pour être suspects de relations et communications avec les prêtres déportés et émigrés, seront mis en état d'arrestation et désarmés pour toujours. — Tous les parents, jusqu'au troisième degré inclusivement, des prêtres déportés ou émigrés^ qui demeurent dans les deux lieues des frontières, seront tenus de déposer leurs armes, dans les trois mois, entre les

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mains des administrateurs des districts. Ceux qui en auront caché ou recelé seront considérés comme malintentionnés, saisis et mis en état d'arrestation jusqu'à la paix. Sont exceptés de cette disposition les fonctionnaires publics et les citoyens dont le civisme sera attesté par les deux tiers des membres des comités révolutionnaires. — Les agents nat4o* naux des districts rendront compte de l'exécution du présent arrêté, au représentant, deux fois chaque décade. »

Cet arrêté, qui menaçait de faire revivre dans toute sa rigueur le régime des suspects, quelques jours après que les prisons venaient de se vider, mécontenta les jacobins eux-mêmes. Roussel, agent national des Gras, manda an district de Pontaflier qu'il se trouvait forcé de déposer ses fonctions, étant cousin germain du prêtre Bobillier , déporté. J. Grosjean, agent national de Montlebon, écrivit an même district : « On trouve l'arrêté de Pelletier bien violent. L'article 13 parait dangereux, par la raison que trois malveillants qui dénonceront un citoyen, pourvu qu'ils passent d'ailleurs dans l'opinion pour patriotes, le feront incarcérer. A prendre à la lettre les articles 7 et 8, qui défendent à toutes personnes de voyager plus de trois réunies, les cultivateurs de la campagne .n'oseront se réunir en plus grand nombre pour faire les ouvrages. Il me parait que ce serait le cas de faire des observations au citoyen Pelletier, d On prit généralement un parti encore plus simple , on regarda le nouvel arrêté comme non avenu, et la rentrée des prêtres ne fit que progresser.

VIII. Dans le district de Baume, ce fut à Rougemont, au chef-lieu même d'un des cantons les moins suspects, que se trahit d'abord la présence des prêtres rentrés. Le 44 janvier 4795, la municipalité fut informée que, pendant les deux avant-dernières nuits, a il s'était fait des rassemblements de fanatisme dans plusieurs maisons de la commune. » Elle décida qu'une information serait commencée aussitôt contre les auteurs ou adhérents de ces assemblées, et que toutes les personnes soupçonnées seraient traduites à sa barre par la garde nationale. A l'instant même on amena J^'^'^-F'* Monnin, femme de J. Munier, sage-femme. Elle avoua que, dans

la nuit du iO au ii, elle avait été priée par Ant. Metzquer, boucher, d'aller faire baptiser son enfant nouveau-né dans les maisons où elle savait qu'il pourrait l'être ; qu'elle avait appris par une autre personne qu'il y avait un prêtre chez le médecin J.-F. Rouge, et qu'elle y avait porté l'enfant, qui avait été effectivement baptisé par un inconnu, hal^Ué de gris. J""*-Gl. Vincent, veuve baudy, avoua que dans la journée du i I , elle avait reçu chez elle deux inconnus, dont l'un était habillé de vert^ et qu'elle leur avait donné l'hospitalité la nuit suivante ; qu'elle ignorait s'ils avaient confessé, marié et dit la messe, comme on le lui demandait, attendu qu'ils s'étaient retirés dans une chambre haute où elle n'avait pas vu ce qui s'était passé. Marguerite Bouchard, femme Rouge, et Noël Boichard, affirmèrent qu'ils ne savaient absolument rien.

La municipalité s'empressa d'expédier le procès-verbal de cet interrogatoire au comité révolutionnaire central du district ; mais Cl.-F. Vuillemin, membre de ce comité, envoyé en mission, arriva justement sur ces entrefaites à Rougemont et écrivit le surlendemain au comité : u Deux scélérats de prêtres ont osé venir semer le trouble et prêcher le fanatisme dans cette commune. Dans leur féroce désespoir, ils sont capables de tout hasarder pour se faire des prosélytes. Les municipaux de Rougemont allèrent hier soir, à onze heures, faire une perquisition dans des baraques de coupeurs, dans un bois où l'on avait dit qu'ils s'étaient retirés. Mais à leur arrivée, ils trouvèrent les oiseaux dénichés, et on est informé que ces perturbateurs se sont retirés dans la Haute-Saône, dans des maisons isolées appelées maisons du Val^ entre Thieffrans et Vallerois. Il faut en informer instamment le comité révolutionnaire de Vesoul. On ne peut prendre trop de précautions pour s'assurer de ces deux ennemis du bien public. »

Le 18 janvier, deux autres membres du comité de Baume, Ferrette et Carisey, revenant également de mission, firent le rapport suivant , beaucoup plus circonstancié que le premier : (( Dans la soirée du 22 nivôse courant, trois prêtres déportés et rentrés se sont présentés à Rougemont dans

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âiJBTérentes maisons, où ils ont confessé et baptisé, notamment an domicile de J.-F. Rouge, chirurgien, et chez la Vincent, veuve d'Ignace-F. Baudy. Ces scélérats, ennemis du repos public, ont baptisé onze enfants ; ces trois corbeaux s'appellent Tribouley, de Cenans, Toillon, de Vellefrie, près Yesoul, et Daval, de Faucogney. Après leurs opérations, ils se sont retirés aux maisons du Fan, territoire de Chassey. La matrone jurée de Rougemont est convenue formellement qu'elle avait porté elle-même l'enfant de Metzquer au domicile de Rouge. Nous avons parcouru quantité de maisons pour prendre des informations sur la conduite de ces trois monstres. Nous avons appris en outre que rez-capncin Vieille, d'Adrisans, avait roulé, pendant la même soirée, les rues de Rougemont avec Borey, ex-moine, et quoique ces deux derniers soient de Rougemont, ils sont allés demander à souper, le même soir, au chirurgien Guérin, lequel nous a paru taché de fanatisme, Fayant trouvé dans son lit, récitant ce qu'on appelait ci-devant les sept psaumes pénitentiaux. » Sur ce rapport, le comité décida qu'il serait écrit sur-le-champ au comité de Vesoul, « pour faciliter l'arrestation de ces trois charlatans de l'ancien régime, » en spécifiant que l'un était babillé de vert, et l'autre de gris.

Mais le comité ne se contenta pas de cette mesure; il ne tenait pas encore quittes les receleurs et les complices des charlatans, et plusieurs habitants de Rougemont reçurent l'ordre de comparaître devant le comité , le â6 janvier. Metzquer avoua que son enfant avait été baptisé, mais prétendit que c'était à son insu. Monniot déclara avoir ouï dire que deux corbeaux s'étaient abattus chez le médecin Rouge et la veuve Baudy, où ils avaient baptisé, marié et confessé ; et que le soir du 22, l'ex-prêtre Vieille, d'Adrisans, appelé Victor, et l'ex-prêtre Borey, de Rougemont, appelé Léonard (tous deux assermentés), avaient été arrêtés et mis au corps de garde, où ils étaient restés quelques heures, après lesquelles on les avait mis en liberté. 11 déclara, en finissant, qa'il savait qu'il y avait bien du monde entaché de fanatisme à Rougemont. Un autre témoin déclara que les deux filles de Plotet s'étaient trouvées chez la veuve Baudy en même

COMMBNGBHBNT DB LA RBNTBfiB DBS PBÊTBBS DÉPOBTÉS. 639

temps que les prêtres, et que ces derniers s'étaient retirés dans les baraques de Cbassagne, où ils confessaient.

Le comité, ne se trouvant pas encore satisfait de tous ces renseignements, renvoya Yuillemin à Rougemont, pour informer de nouveau. Mais celui-ci n'en rapporta que quelques détails de plus sur le baptême de l'enfant de Metzquer. A l'appel de la sage-femme, l'inconnu s'était levé, avait pris dans sa pocbe un livre et une boite dite du saint-chrëme, et avait administré le sacrement à l'enfant, qui avait reçu le nom de Georges.

Soit modération, soit impuissance, le comité ne poussa pas l'affaire plus loin ; la réaction continua à marcber et le fanatisme à lever la tète ; de sorte que, le 47 mars, le district fut réduit à envoyer six chasseurs à cheval, en garnison à Rougemont, « pour prévenir les rassemblements et cheiv cher les prêtres. »

IX. Les cantons du district de Baume qu'on appelait cantons des montagnes, étant restés les plus fidèles au clergé exilé , étaient naturellement ceux qui favorisaient le plus son retour. Bruleport, agent national du district, écrivait, le 21 janvier : « Les prêtres déportés et émigrés sont principalement répandus dans les cantons de Sancey et de Pierrefontaine ; et il est d'autant plus difficile de les arrêter, que la plupart des habitants leur donnent asile et favorisent toutes leurs démarches. »

Mais les cantons de la plaine ne donnaient guère plus de satisfaction à leurs administrateurs pAt/osopAes. Le 21 janvier, le district déclara « que des prêtres étaient également rentrés dans les cantons de Clerval et de l'Isle-sur-le-Doubs ; qu'ils profitaient du mécontentement occasionné par le poids des réquisitions et de l'état d'épuisement où se trouvaient les campagnes; qu'ils provoquaient des rassemblements fanatiques pendant la nuit, dans des lieux secrets, se faisaient garder par les assistants , aigrissaient les esprits , fomentaient le trouble, et excitaient les peuples à l'insurrection ; qu'en conséquence, il serait donné avis au comité révolutionnaire central d'informer et de prendre des mesures. » Le surlendemain, le comité envoya deux commis-

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saires sur les lieux , Favelet dans le canton de l'Isle , et Perron dans celui de Glerval.

Favelet rentra le 37 janvier avec une ample moisson de renseignements : <c A Soye, dit-il, j'ai appris qu'à Melisey et à Fallon (Haute-Saône), on dit la messe en secret ; mais je n'ai pu apprendre le nom du prêtre. A Mancenans, où répidémie fanatique règne encore pour l'éducation de la jeunesse, l'instituteur Favelet, qui est patriote, est obligé de prendre beaucoup de précautions pour les mettre insensi* blement au pas de la morale républicaine. Il a assuré qu'on n'y a vu aucun prêtre. A Tlsle, l'agent national et l'instituteur ont dit que, depuis quelque temps, on soupçonnait les déportés Guyot, de la Grange-de Gorcelle, Labeuche, de Bermont, Cordelier etVermot, de Saint-Georges, de rôder dans les communes de Tournedoz, Bermont , Saint-Georges et la Grange de-Corcelle, mais qu'on n'a aucun renseignement sur leur repaire. A Blussans, J.-P. Etienne, patriote juré, m'a dit que les mêmes déportés rôdaient dans les communes environnantes ; que le 1*' nivôse, un de ces prêtres a administré nuitamment à Blussans un malade, qui était le fils du maire et qui est mort quelques jours après. Pour cacber cet acte au patriote Etieune, on l'a remercié des services qu'il offrait pour veiller ce malade ; il n'a pu me dire ni le nom ni l'asile du prêtre. A Sourans, le citoyen Métoz m'a dit que les fanatiques de sa commune se cachaient de lui et qu'il n'avait pas encore pu découvrir leurs démarches et leurs fréquentations avec les prêtres. A Hiémondans, Jeanneret, greffier, m'a dit que ces prêtres , avec les fanatiques, savent si bien jouer leur rôle en secret, qu'on ne peut les découvrir, et que les renseignements les plus sûrs ne pourraient se prendre qu'à Glainans, Tournedoz et Bermont, en feignant d'être du parti non-conformiste. A Médière, aucun renseignement. A Rang^ Bulliard, juge de paix, et Barberet , son greffier, ont dit que le bruit court que les déportés Labeuche, Guyot, Vermot et Briot y de Glerval , rôdent dans les environs ; que la Société populaire de l'Isle , malgré ses recherches les plus actives, n'a rien pu découvrir ; qu'il y a environ huit jours, on a dit la messe dans une maison de Rang ; qu'on n'a pas

COMMENCEMENT DE LÀ RENTRÉE DES PRÊTRES DÉPORTÉE. 64i

cessé de faire des recherches à ce sujet, mais sans pouvoir découvrir dans quelle maison, tant les fanatiques sectionnent sur leurs gardes et conservent le secret. »

Le commissaire envoyé dans le canton de Clerval s'acquitta de sa tâche avec moins de zèle ou de succès. Tout ce qu'il apprit, ce fut que, pour les fêtes de Noël , on avait dit la messe dans plusieurs maisons d'Anteuil. La seule autre trace qui soit restée de sa mission , est un certificat des municipaux de Clerval , attestant que le citoyen Perron leur a présenté ses titres et qu'il n'est venu à leur connaissance aucun fait relatif à la rentrée des prêtres. Deux autres membres du comité central . Bernardot et Nachin , chargés d'une expédition analogue dans d'autres parties du district, n'en rapportèrent que de vagues ouï-dire, sur lesquels le comité jugea impossible de baser des poursuites.

Le 19 février, le district reçut de Mougey, juge de paix du canton de Sancey , le rapport suivant : a Instruit que dans la nuit du 22 au 23 pluviôse (10 et il février) , deux assemblées d'anciens et nouveaux fanatiques, présidées par des prêtres déportés, s'étaient tenues l'une à Orve et l'autre à Chazot, je me suis transporté dans ces deux communes, j'ai informé et n'ai pu acquérir des preuves suffisantes à Chazot. Cependant je suis presque certain que le rassemblement a eu lieu dans la maison ci-devant curiale , habitée par deux femmes. Quant au rassemblement fait à Orve, il est bien prouvé. Il s'est tenu au domicile de la veuve de P.-Jos. Thouret, âgée de quatre-vingt-onze ans et très caduque; sa servante est plus coupable. Sans doute , vous prendrez des mesures pour empêcher la rentrée de ces prêtres sanguinaires et faire saisir les monstres qui souillent notre territoire par leur présence. Par ces moyens, joints à de fréquentes instructions^ vous arrêterez les progrès effrayants du fanatisme. — P.-S. Les communes d'Orve et de Chazot étaient patriotes au commencement de la Révolution. »

Les aveux du magistrat terroriste nous montrent les constitutionnels rentrant déjà en grand nombre dans le sein de la véritable Eglise et venant demander la paix et le pardon aux prêtres qu'ils persécutaient quelques mois auparavant.

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