‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 48 sur 59 · VI · texte numérisé non relu

VI

642 CHAPim LUT.

Le lendemain, J.-Denis Narbey , volontaire en congé à Bouraois poar caose de maladie, se présenta devant le comité central révolutionnaire et dit : a Depuis plusieurs mois, deux prêtres sont arrivés à Boumois, ils y confessent, baptisent, remarient et menacent tous ceux qui ne veulent pas suivre leur impulsion. Presque tous les ménages leur sont absolument dévoués et tiennent des assemblées nocturnes. Le temple de la Raison est ouvert les dimanches pour y tenir les conférences des femmes, et la maison commune sert aux congrégations des hommes, ce qui est absolument contraire aux lois et arrêtés du représentant. Tous les officiers municipaux, et notamment l'agent national, favorisent les prêtres déportés, en leur fournissant les ornements de Féglise pour célébrer. Enfin il a été fait une quête dans la commune pour rhabiller ces prêtres. » Le dénonciateur finit en indiquant neuf témoins qui pourraient déposer; le comité arrêta qu'âne information serait aussitôt commencée.

X. Le 21 février , le conseil général du district, ému des nouvelles semblables qui lui arrivaient de tous côtés , exhala son indignation en ces termes : « H résulte des différents rapports qui nous ont été faits, qu'un grand nombre de prêtres déportés ou émigrés sont rentrés sur le territoire de la république. Ils y rentrent avec d'autant plus de facilité que beaucoup de passages sont libres, que les frontières ne sont point gardées et que le peuple de ces contrées, en proie aux horreurs du fanatisme, loin de les repousser, leur donne asile et protège ainsi leur rentrée. Ayant une fois pénétré dans l'intérieur, ils parcourent les campagnes , déguisés en militaires ou en femmes, escortés d'hommes forts et robustes, armés de bâtons, de sabres , de fusils et de pistolets. Ils provoquent des rassemblements nocturnes où ils célèbrent la messe et administrent les sacrements. Ils y prêchent contre les prêtres constitutionnels , en appelant sur eux l'indignation publique. Ils rebaptisent et remarient tous ceux qui se présentent à eux. Ils appellent unions illicites tous les mariages qui ont été faits d'après les nouvelles lois. Ils rebénissent les églises et demandent l'exhumation des prêtres constitutionnels qui y ont été enterrés. Enfin ils prêchent

COHHENCBHBNT DB LÀ BBNTRÉB DBS PRÊTRBS DÉPORTÉS. 643

hautement la nullité de la .Convention nationale, le retour de l'ancien régime et le mépris des autorités constituées. Des peuples ignorants, crédules ou de mauvaise foi, se présentent à leurs rassemblements et leur en facilitent les moyens, en leur portant des secours. Il est même des lieux où la majorité, séduite et trompée, a forcé la minorité i suivre ses traces, soit par crainte, soit par menace ou autrement ; et de riches propriétaires ont refusé de vendre leurs denrées à ceux qui en manquaient, tant qu'ils ne se réuniraient pas à eux. Ces prêtres annoncent qu'après leur retour ils en renverront d'autres pour continuer leur mission. Ils semblent avoir ainsi formé un pacte pour toujours infecter de leur présence le territoire de la république. Leur rentrée opère une telle réaction, que ceux qui n'assistent point à leurs rassemblements sont insultés publiquement. Dans leurs courses clandestines, ils obtiennent du numéraire en grande quantité et l'emportent en s'en retournant. Enfin ils entravent l'effet des réquisitions , et les émigrés rentrés en vertu de la loi du â^ nivôse secondent leurs projets criminels. » Considérant les désastres qu'a opérés le fanatisme et les malheurs inévitables qui seraient la suite de son retour ; désirant les prévenir par tous les moyens qui sont en son pouvoir; persuadé que le plus efficace serait de provoquer la surveillance la plus active de la part de toutes les autorités , le conseil arrête qu'il en sera référé au comité révolutionnaire du district, avec invitation d'assurer la prompte exécution de la loi du 23 brumaire dernier et les arrêtés des représentants, soit à l'égard des prêtres émigrés et déportés, soit à l'égard de ceux qui en cachent et leur donnent asile ; ensemble les fauteurs ou instigateurs des rassemblements... Il en sera aussi référé au district de Saint-Hippolyte, en l'invitant à prendre des mesures, aux comités de salut public et de sûreté générale, au représentant du peuple en mission dans le département, au commandant de la 6* division et au chef d'escadron de la gendarmerie, à qui des extraits du présent seront adressés. —Alexis Marchand, vice-président, Perriguey, Bulliard, Compagny fils, Pellicier, Ramonet, secrétaire. »

644 CHAPITRE LXir.

Ce long réquisitoire trahissait trop la main du jeuae avocat Marchand , et Ton pouvait à bon droit s'étonner d'y trouver à la fois un si tendre intérêt pour les prêtres constitutionnels, que les mêmes administrateurs poursuivaient en ce moment même à outrance, et tant d'invectives si insolentes à regard du peuple souverain, tant d'injures contre les habitants dont ces administrateurs se prétendaient les délégués. Mais les couleurs du tableau avaient été inutilement chargées et les forfaits des prêtres exagérés à plaisir. Le général Aubugeois, commandant de la division, répondit, le 25 février, qu'il ne pouvait qu'envoyer sur la frontière la plus menacée une compagnie de gendarmerie nouvellement formée par le représentant Pelletier, il demandait cependant qu'on lui indiquât les repaires de ces coquins de prêtres, et, si on ne jugeait pas suffisantes les forces qu'il envoyait, il offrait de réunir tout ce qu'il possédait de troupes à Besançon pour aller lui-même faire le coup de main.

Le comité de sûreté générale de la Convention , qui recevait de tous les côtés des doléances analogues à celles da district de Baume, y répondit collectivement , le 42 mars, par la circulaire suivante, adressée aux agents nationaux de tous les districts frontières, et qui leur fut d'un médiocre secours : « Nous sommes informés que les prêtres émigrés se répandent dans les campagnes de ton arrondissement, déguisés sous divers costumes ; qu'ils disent la messe, prêchent, confessent et pervertissent l'esprit public. Ces faits sont trop graves, ils sont d'une trop grande importance pour devoir rester impunis. Nous t'enjoignons donc de tout mettre en usage pour ftiire arrêter les prêtres dont il s'agit ; tu les livreras ensuite aux tribunaux qui doivent en connaître. Nons comptons à cet égard sur ton zèle et sur ton empressement à nous faire part des mesures que tu auras prises, et de l'effet qu'elles auront produit. — Montmayou , Lomont. »

XI. Le proconsul était à bout d'arrêtés ; il ne répondit rien à l'appel des autorités de Baume. Restait le comité révolutionnaire central. Le district dut comprendre, dès le premier jour, qu'il ne pouvait guère attendre de secours sérieux que de cet auxiUaire ; et, en lui adressant son arrêté

du 21 février, il ajouta : « C'est priocipalement à Bouraois, Lanthenans , Souraus , Hyémondans , Orve, Cbazot, Vauterans, Pierrefontaine et lieux voisins, qu'habitent ces prêtres. On y a vu les Javaux oncle et neveu, Bolard, Monnot, Peseux , Breuillot et Huot. Ils se retirent dans les fermes et lieux escarpés. »

Le comité se mit immédiatement à la tâche. Le juge de paix deSancey avait signalé Jeanne, fille de Richard Juliard^ et J^^'-B'' Savarin, servante de la veuve Thouret, comme s'étant montrées les plus zélées pour convoquer le peuple au rassemblement religieux qui avait eu lieu à Orve. Jac.-Jos* Jacquot, officier municipal de cette commune, interpellé par Mougey, pourquoi, ayant connaissance du rassemblement, il n'avait pas pris les moyens de Tempëcher et de faire arrêter le prêtre qui y présidait , avait répondu avec franchise : u Je n'ai pas voulu sortir pour me faire casser le cou. )) Le comité lança des mandats d'amener, le 23 février, contre ces trois prévenus. Les deux femmes furent interrogées le i" mars, et l'officier municipal, deux jours après; mais les charges ne parurent pas suffisantes pour les faire incarcérer, et d'autres affaires plus graves absorbèrent ensuite toute l'attention du comité.

Les habitants de Bournois n'en furent pas quittes pour si peu. Deux membres du comité. Pelletier et Bonnarang, y avaient été envoyés en qualité de commissaires. Le 26 février, le comité déclara « qu'il résultait de leur rapport, que P.-Cl. Jouffroy , maire , P. Ruffier, officier municipal, J.-B. Régnier, agent national, une veuve Vernier, Cl.-Jos. Vernier, Jac. Perrenot et Villetoin, ancien maître d'école, tous domiciliés à Bournois , avaient donné retraite à Bolard, prêtre déporté, ci-devant vicaire en cette commune; qu'ils avaient assisté à des messes célébrées par lui, pendant le mois de pluviôse, dans diverses maisons^ notamment celles des susdits Vernier , Perrenot et Ruffier , au miheu de plus de quatre-vingts personnes ; qu'ils avaient fait une quête au profit du prêtre clolard et qu'enfin ils avaient toléré et fait nombre de rassemblements dans le temple de la Raison, pour y faire des congrégations et autres prières qu'ils avaient

646 CHAPITKB LUT.

soin d'annoncer au son de la cloche ; qn'en conséquence, tous ces prévenus seraient saisis et traduits immédiatement au tribunal criminel en exécution delà loi du 95 frimaire. » Le commandant de la gendarmerie de Baume était requis de se rendre sans délai à Bournois avec deux gendarmes et douze chasseurs.

Le surlendemain , l'ofScier de gendarmerie vint annoncer au comité que cinq des prévenus de Bournois avaient été saisis le matin à six heures et qu'ils venaient d'èlre écronésà la maison d'arrêt. 11 ajouta que la veuve Vernier, âgée de plus de soixante-dix ans, était très malade dans son lit et que l'autre Yernier était absent. Le i^' mars, le comité décida que les cinq prisonniers seraient transférés le lendemain dans la maison d'arrêt de Besançon , sous bonne escorte. Le même jour, en adressant à Guillemet, nouvel accusateur public , les pièces relatives à ces prisonniers, le comité ajouta : ■ Nous devons te prévenir que, deux jours après l'information, il s'est fait à Bournois un rassemblement considérable, annoncé au son de la caisse, pour attaquer et vexer les témoins qui ont déposé. On s'est porté chez Cl.-F. et J.-Denis Narbey et chez la veuve Corduan ; on les a désarmés l'un et l'autre ; on a enfoncé les portes et cassé les fenêtres de la veuve. Nous joignons la liste des témoins qui peuvent déposer de ces derniers faits; la plupart sont les mêmes qui ont déjà porté leurs déclarations dans la première information. »

Tel était l'entraînement général, que toutes les mesures de rigueur ne semblaient que le fortifier. Le 27 février , l'agent national de Branne, mandé devant le comité révolutionnaire de Baume pour être interrogé sur l'ouverture des églises et la présence des prêtres déportés, déclara que le temple était fermé, mais qu'il avait ouï dire qu'un rassemblement nocturne avait eu lieu dans une maison particulière où demeurait la veuve Fénix, et que des prêtres déportés ou émigrés y avaient confessé et dit la messe ; qu'il avait encore entendu dire que pendant la durée d'une maladie épidémique qui régnait à Voillans , plusieurs prêtres déportés avaient rôdé dans cette commune et s'étaient dirigés ensuite

COMMBNCBHEIfT DB LA RBNTRÉB DES PBfiTRBS DÉPORTÉS. 647

du côté de la plaine. Le 5 mars, l'agent national de Montenois écrivait au district: oLe fanatisme fait dans notre commune des progrès effrayants ; les lois y sont méprisées. On semble déjà être à la veille de l'approche des vieux curés. Malgré l'arrêté du représentant du peuple, on sonne les cloches matin et soir. Tâchez de remédier à tous ces abus, si contraires i la marche de la Révolution, et de rappeler la municipalité à ses devoirs. »

Au même moment, Barberet , de Rang, chef de bataillon de la garde nationale de TIsle-sur-le-Doubs, écrivait aussi : « Je vous signale un débordement de prêtres déportés, lequel inonde notre département et menace de nous submerger. 11 faut qu'une surveillance nocturne soit établie, qu'on recherche rigoureusement les receleurs de prêtres et qu'on opère un désarmement sur les sectaires de ces êtres malfaisants. »

XII. Le 7 mars, P.-F.-X. Billaud, maire de Lanthenans^ 86 présenta devant le comité central et déclara que, dans la nuit du 25 au 26 pluviôse (i 3 et 14 février), il avait été invité par plusieurs particuliers de sa commune à se relever pour assistera une messe qui allait se dire à l'instant même dans une grange appartenant à Louis Sauvageot et Cl. Lorraine, mais qu'il les avait renvoyés en disant qu'il ne con* naissait personne d'assez osé pour dire la messe ; que cependant, se croyant obligé, en sa qualité de maire , de surveiller ce qui pourrait être contraire à l'ordre public , il s'était levé et s'était rendu dans cette grange, où il avait aperçu environ trois cents personnes; assistant à une messe dite par un prêtre déporté ou émigré; après quoi l'assistance avait chanté ce qu'on appelait ci-devant le Te Deum ; qu'il avait reconnu près du prêtre, Louis Chàtelot et J.-Cl. Devaux, de Lanthenans, avec plusieurs femmes et enfants du lieu; que, dans la journée , ce prêtre l'avait fait inviter à venir le voir chez L. Chàtelot, où il était retiré, en prétextant qu'il le connaissait pour avoir fait leurs classes ensemble, et qu'il serait content de renouveler connaissance; qu'il s'y était effectivement rendu et avait eu avec ce prêtre une conversation fort courte à cause de la différence de leurs sentiments, et qoe

dans le reste du jour, il avait vu nombre d'habitants se rendre chez Chàtelot pour se confesser, d'après ce que Ton disait publiquement ; que, le lendemain, il avait encore été invité à assister à une messe qui était dite par le même prêtre chez J.-Cl. Devaux ; qu'il s'était seulement rendB» devant la maison pour s'assurer des faits et y avait *vu une foule de monde tant 'de Lanthenans que des paroisses du voisinage ; qu'un grand nombre des assistants étaient armés de sabres ou de pistolets et disaient , en menaçant , que si quelqu'un s'avisait de révéler quelque chose, il s'en trouverait mal.

Des renseignements non moins défavorables lui arrivant de tous côtés, le comité déclara « qu'il était informé que dans presque tous les temples du district , la messe avait été célébrée pendant la décade précédente ; qu'elle devait encore y être célébrée le jour môme , tant par des prêtres déportés et émigrés que par des prêtres constitutionnels, et que les messes s'annonçaient partout au moyen de trois coups de cloche, contrairement aux lois ; que, dans ces circons* tances, il importait de prendre des mesures générales, et qu'avant de délibérer sur ce qui venait de se passer à Lanthenans, Besançon, président du comité, se rendrait avec Ferrette au district pour lui faire part de ces faits et aviser aux moyens d'arrêter les progrès du fanatisme. »

Trois jours après, le comité lança des mandats d'arrftt contre L. Sauvageot, Cl. Lorraine et J.-Cl. Devaux. Le 16 mars, après information et interrogatoire des prisonniers par Besançon et Pelletier, le comité déclara que la célébration d'une messe dans la grange commune à Sauvageot et à Lorraine étant un fait avéré, ces deux prévenus demeureraient en arrestation ; que les allégations du maire à l'égard de Devaux n'ayant pas été confirmées, ce dernier serait mis provisoirement en liberté, à charge de se représenter quand il en serait requis; et enfin qu'un autre habitant de Lanthenans, L. Chàtelot, ayant été signalé dans l'information comme ayant donné retraite à un prêtre déporté, et en outre, comme ayant fait partie d'un attroupement nocturne prèsd'Anteuil, un mandat d'arrêt serait lancé contre ce nouveau prévenu

COMHBNCBHBNT DB LA RBirTRÉB DBS PRÊTRES DÉPORTÉS. 649

et que les pièces seraient adressées à l'accusateur public, en lui demandant si le comité devait poursuivre tous les indi- Yidus soupçonnés d'avoir pris part à ces rassemblements fanatiques.

Le i7 avril, MM. Lorraine et Sauvageot, toujours détenus à Baume, voyant que le comité révolutionnaire qui les avait fait incarcérer avait terminé sa triste carrière, s'adressèrent au district pour obtenir leur liberté; mais, conformément aux conclusions du rapport de Perriguey , qui appuya fortement sur leur culpabilité , le district décida qu'il n'y avait pas lieu de faire droit à cette demande, et que les pièces seraient au contraire transmises au directeur du jury d'accusation, pour la continuation des poursuites.

XilL Le gendarme Alexis Carescbe, de la brigade de Clerval, sachant que depuis quelque temps, des prêtres exerçaient leurs fonctions pendant la nuit, dans les paroisses d'alentour, se posta, le soir du 4 mars , sur le pont de Clerval, pour surveiller attentivement tous les passants. A neuf heures et demie, il arrêta deux individus voyageant ensemble et qui déclarèrent aller, l'un à Branne et l'autre à Baume. Comme ils ne purent lui représenter leurs papiers en règle^ il les emmena d'abord chez l'officier municipal Charton, où il avait aperçu de la lumière, puis au quartier de la gendarmerie et enfin chez le brigadier Simon, qui donna ordre de les fouiller. Sur l'un d'eux on trouva, d'après le procès-verbal de saisie : « l*' un calice en étain avec sa patène; 2* un petit portefenille en soie rouge renfermant un purificatoire, un corporal et plusieurs hosties; 3° différents papiers maudissant la constitution, en forme de catéchisme; ^"^ trois petites boites en étain renfermant de l'huile, et un livre dit rituel, » Les gendarmes, convaincus qu'ils venaient de mettre la main sur un prêtre déporté, lui enchaînèrent aussitôt les bras et les jambes et le conduisirent dans l'ancien château deClerval, transformé en maison d'arrêt. Là, le prisonnier, qui avait caché son nom jusqu'à ce moment, se décida à déclarer qu'il s'appelait J. -F. Hertin-Guyot, qu'il était prêtre catholique, qu'il venait de Suisse et qu'il allait à Baume. Son compagnon de route, jeune homme de dix-neuf

6S0 CHAPITU LXlf .

ans, n'avait fait, dès l'abord, aucune difficulté d'avouer qu'il était P. Huot, de Saiut-Georges, volontaire absent de son régiment sans congé. Ecroué avec le prêtre en compagnie duquel il avait été surpris , il obtint d'envoyer immédiatement à ses parents une lettre pour les informer de son arrestation, et leur demander du linge et de l'argent.

Tel était l'objet apparent de cette missive ; mais elle en avait un autre qui fut parfaitement compris de la famille da prisonnier. En effet, le lendemain^ à trois heures après midi, les gendarmes prirent la route de Baume pour y transférer les deux détenus, a Comme nous sortions de Glerval, di* sent-ils dans leur rapport, nous avons aperçu, le long de la route, une populace tant d'hommes que de femmes, et lorsque nous avons été près de la MaisonrRouge (entre Hyèvre et Baume), il s'est trouvé sur la route environ soixante personnes de différent sexe, qui étaient armées tant de pierres et de bâtons que de cendres, qu'ils s'étaient procurés pour faire échapper lo prêtre. A la vue de cet attroupement, lé brigadier s'y est porté et les a invités à se retirer, ce qu'ils ont refusé de faire. Au contraire, ils ont opposé la plus forte résistance, de manière que nous avons été obligés de prendre la voie de la force et de lâcher des coups de sabre. Dans cet intervalle est survenu un chasseur de la garnison de Baume, qui nous a aidés à dissiper cet attroupement, dans lequel le brigadier a reconnu Vermot, de Saint- Georges, volontaire de la première réquisition , qui a reçu un coup de sabre à la main. »

En effet, les gendarmes, mieux armés que leurs agres^ seuri^, parvinrent non-seulement à conserver leur proie, mais encore à faire un troisième prisonnier, Etienne Huot, frère du déserteur et, selon toute apparence, chef de cet attroupement.

Aussitôt que les prisonniers eurent été écroués dans la maison d'arrêt de Baume , le district délégua Compagny et Perriguey pour les interroger. M. Bertin-Guyot déclara qu'il était originaire de Largillat, dans le district de Pontarlier, âgé de trente- deux ans , prêtre et domicilié dans le canton de Soleure en Suisse ; qu'il avait quitté la France au mois de

septembre 4792, parce que sa qualité de prêtre l'empêchait de jouir de la tranquillité, et qu'il avait cru devoir l'aller chercher en Suisse. Interrogé en quoi sa tranquillité avait été troublée, il répondit qu'il avait été traduit devant le juge de paix du canton de Montbenoit, pour avoir dit la messe dans l'église constitutionnelle de ce lieu. Questionné ensuite sur les fonctions qu'il remplissait avant sa sortie de France, il répondit qu'il enseignait la langue latine à la jeu*nesse en 4791 et en 4792, et qu'il n'avait été ni curé ni vicaire. Il ajouta qu'il était rentré en France depuis quinze jours et qu'il y était rentré parce qu'il était persuadé que la Convention décréterait la liberté des cultes , ce qu'elle avait réalisé depuis sa rentrée. L'interrogatoire se poursuivit en ces termes :

Q. Pourquoi as-tu cru pouvoir enfreindre ton bannissement avant une loi?

R. C'est à cause du régime modéré qui existe actuellement. Je cherchais un asile tranquille.

Q. Quelles sont les personnes que tu as vues depuis ton retour?

R. Je ne puis les faire connaître.

Q. La vérité ne compromet personne ; tu dois la dire et la dire tout entière.

R. J'ai voyagé dans les montagnes du district de Saint- Hippolyte et en second lieu sur la route de Clerval.

Q. Quels sont tes moyens d'existence ?

R. On m'a donné partout à boire et à manger gratis, excepté une seule fois.

Q. Pourtant^ il n'est pas d'usage de donner à manger sans rétribution à des inconnus?

R. Ma qualité de prêtre non assermenté me faisait trouver des aliments gratis chez les personnes à qui je déclinais ma qualité.

Q. Gomment as-tu appris que la Convention avait permis la lU)erté des cultes ?

R. Parles journaux et par un arrêté des représentants en mission dans le Finistère , arrêté approuvé par le Comité de salut public. Je suis entré seul prêtre avec des cultivateurs

652 CHAPITRE LIIY.

à qui la loi permettait de rentrer. J'ai dit la messe quatre ou cinq fois depuis mon retour , mais sans avoir provoqué aucun rassemblement. Deux fois seulement, j'ai fait des exhor* tations sur la nécessité de faire pénitence, sans avoir jamais parlé contre le gouvernement actuel.

Q. Ton intention n'était-elle pas de répandre les maximes subversives énoncées dans un catéchisme manuscrit dont ta étais porteur, et qui porte que, sous peine de damnation, on ne peut pas acquérir des biens nationaux ni prêter le serment requis par les lois ?

R. Ce manuscrit contient des décisions portées par les évèqiies assemblés à Fribourg et des décisions morales. Mon intention était seulement de faire usage de ces dernières et nullement de répandre les maximes susénoncées.

Q. On t'accuse d'avoir provoqué des rassemblements en disant la messe à Lantbenans chez Châtelot, et à Saint- Georges chez Vermot.

R. Je n'ai provoqué aucun rassemblement à Lantbenans. Lorsque j'ai dit la messe, plusieurs personnes y ont assisté, mais ce n'est pas moi qui les avais fait appeler.

Q. Lorsque tu as été arrêté, n'en as-tu fait donner avis à personne?

R. Non. J'ai vu un attroupement d'hommes et de femmes cachés dans des buissons et armés de bâtons. — Us ont attaqué à une demi-lieue de Baume la gendarmerie qui m'amenait; mais j'en ignore les motifs.

Le prisonnier, répondant à de nouvelles questions, ajouta qu'il avait célébré la messe dans des maisons particulières, deux fois à trois heures du matin, et deux ou trois autres fois à onze heures ; qu'il portait avec lui son calice, sa patène, son marbre et son missel; que les linges et ornements lui avaient été prêtés par les personnes chez (}ui il disait la messe, et qu'il ignorait d'où leur venaient ces ornements; qu'il ne s'était pas retiré chez ses parents, à cause qu'il n'y aurait pas été reçu, d'abord parce qu'ils ne se souciaient pas de lui, et ensuite parce qu'ils avaient des logements trop étroits pour eux-mêmes; et enfin qu'il se proposait de se

livrer au travail manuel pour gagner sa vie, puis à Texercice du culte, lorsqu'il serait permis.

Pendant que le proscrit subissait ce long et pénible interrogatoire , les catholiques des montagnes qu'il avait consolés et bénis dans ses pérégrinations apostoliques, informés de son arrestation et entraînés par la pensée du supplice certain qui l'attendait, conçurent le hardi projet de descendre à Baume pour le délivrer par surprise pendant la nuit. L'insuccès de cette seconde tentative ne tint peut-être qu'à l'obstacle imprévu qu'y apporta la vigilance des jacobins d'Anteuii. En tout cas, ceux-ci ne s'en épargnèrent pas la gloire^ dans la lettre suivante , adressée, le 6 mars, au district par la municipalité :

« Il vient de se passer dans notre commune une nuit des plus orageuses. Le patriotisme pur des citoyens a encore triomphé du fanatisme et de ses partisans qui, en groupes, allaient, dit-on, fondre sur Baume pour retirer de la maison d'arrêt un de leurs cafarde déportés. Grâces en soient rendues à l'Etre suprême, un rassemblement composé de plus de cent cinquante individus de toute espèce et de tout sexe, des communes de Dambelin et Mambouhans, du district d'Hippolyte, avec plusieurs des communes de notre ressort, se sont attroupés, tous armés, les uns de fusils, les autres de baïonnettes et gros bâtons ferrés. Par bonheur, quatre quidams de cette bande ont devancé la troupe, probablement pour avertir dans notre commune leurs partisans et grosbir le nombre de cette bande scélérate et infâme. Un de nos citoyens, s'en retournant dans ses foyers, vers neuf heures et demie du soir, a été insulté et fortement menacé, pour leur avoir dit : Bonsoir, citoyens. Ils l'ont poursuivi, en disant : Sacré jacobin, dans deux heures au plus tard tu verras beau jeu; on fen donnera des citoyens. Cet homme, frappé de ces menaces, a tout de suite appelé quelques-uns de ses amis, afin de voir ce que c'était que ces insolents étrangers. Alors, au nombre de cinq ou six, ils ont couru après eux et en ont attrapé un, à cent pas de la commune. L'ayant arrêté, on lui a demandé s'il n'avait vu personne ; il a répondu que non ; mais, malgré cela, il a été arrêté provisoirement,

654 CHAPini LKIT.

et Ton a trouvé sur lui une baïonnette. En allant pins loin sur la route d'Anteuil à Glainans, on a aperçu, au clair de la lune, l'attroupement , composé d'environ cent soixante individus. Ceux-ci, voyant qu'on allait i eux, se sont arrêtés près d'un poteau qui était planté au bord de la route, pour signe de ralliement, et ils l'ont jeté à bas, de rage. Un de leurs sectaires de notre commune, qui élait par hasard avec les patriotes^ a eu avec eux un pourparler et leur a demandé où ils allaient et ce qu'ils faisaient, en groupe, i une heure aussi indue, sur le chemin d'Anteuil. Ils ont répondu que cela les regardait, et que, si on voulait raisonner, on verrait d'autres affaires. Les citoyens de notre commune, se voyant trop faibles, dans le moment, pour résister i cette bande» ont reculé vers le village, et les brigands les ont poursuivis jusqu'à l'entrée. Pendant cette retraite, le tocsin et la gênéraie ayant sonné, tous les vrais patriotes ont été réunis dans un instant sur la place, tous armés le mieux possible. Mais aucun de nos fanatiques n'a paru. On les a fait commander pour se rendre sur la place, aucun n'a voulu obéir ; preuve incontestable qu'ils étaient tous partisans de cette bande infernale. Malgré leur refus, le courage des citoyens a redoublé ; et l'attroupement, malgré son grand nombre, a été obligé de se replier; un grand nombre ont été désarmés, et quatre ont été arrêtés. Tous ceux qui ont paru étaient armés de différentes armes, comme fusils, baïonnettes et bâtons feiTés monstrueusement gros. Plusieurs de nos citoyens ont dit en avoir connu comme chefs des communes précitées. Celle de Glainans, qui touche à la nôtre, n'a pas daigné la prévenir, ce qui prouve qu'elle était complice. Un nommé Lab, avec un domestique, sont venus seulement, dans la crainte d'être eux-mêmes victimes, étant citoyens. Vous sentez notre position, nous sommes entourés de tout côté de contre-révolutionnaires, dont les magistrats et les chels sont les protecteurs de tous ces déportés qui allument la guerre civile de toutes leurs forces... Les menaces journalières de ces fanatiques et rebelles, qui disent qu'on verra dans peu autre chose, n'épouvantent pas les citoyens ; ils défendront notre mère commune de tout leur pouvoir ; mais

COmiENCEMBNT DB LA RSTITRÉB DBS PRÊTRBS DÉPORTÉS. 685

une grande partie des citoyens vertueux sont sans armes, et les contre-révolutionnaires sont armés. — Dodivers, P.* Jos., commissaire du district, en permanence dans le can* ton de Clerval, Richard, off. munie, J.-B. Dodivers, notable, J,-B. Vergnory, off. munie. »

Les gardes nationaux d'Anteuil voulurent aussi envoyer au district le bulletin de leur victoire, et aux détails donnés par la municipalité, ils ajoutèrent ceux-ci : « Le tocsin ayant sonné, et la garde nationale étant sur pied, la municipalité, en écharpe, demanda à ces inconnus où ils allaient; ils répondirent vaguement et se retirèrent. Outre P.-Cl. Bonnot, de Mamboubans, on en arrêta trois autres qui étaient de Dam* belin, Etienne Figuet avec son fils et J.-B. Guenin. Us ont dit être étrangers à la bande et venir à Clerval pour leurs affaires. Les autres gens de la bande étaient de Tournedoz, Lanihenans, Hyémondans, Mamboubans, Dambelin et Vaivre. Nous avons requis la gendarmerie de Clerval de conduire à la prison de Baume les quatre arrêtés. La garde nationale, faisant ensuite patrouille autour de la commune, arrêta deux inconnus et leur demanda où ils allaient. Ils répondirent qu'ils venaient à Anteuil, avertir Thérèse Bernard , nièce du curé déporté Monnin, de faire sauver tout de suite le vieux curé. Sur ce propos, la garde nationale les arrêta et les conduisit auprès des quatre autres. Us ont répondu être de Clerval et s'appeler, l'un, J. Phœuix, et le plus jeune, Jac.-Jos. Toumier. Le premier était muni d'un pistolet non chargé et d'une serpe, le second, d'une serpe et d'un peu de poudre. Us ont prétendu qu'ils allaient faire des échalas à Belmont. La garde nationale a requis la gendarmerie de les conduire dans la maison d'arrêt» comme soupçonnés d'être partisans des prêtres déportés et de les favoriser, ce qui prouve que ces sortes de fanatiques sont les ennemis jurés de la république. Le citoyen Jac. Lab, de Glainans, survenu à l'instant, a déclaré que lorsque cet attroupement a passé à Glainans, il a entendu une voix qui demandait à des femmes de Glainans^ dont les trois quarts sont parti* sans des prêtres, s'il y avait déjà bien des gens descendus des montagnes, probablement pour se joindre à eux. -^

656 CHAPITRE LXIY.

Vergnory, Cl.-E. Richard, Dodivers, J. Perrey, Nie. Dodivers, P. Barberet, comiDandant, P. Boillon, Richard, officier, J.-E. Dodivers, etc.»

Les six nouveaux prisonniers amenés à Baume par la gendarmerie, furent écroués à la maison d'arrêt, et le district délégua sur-le-champ Compagny, Marchand et BuUiard pour aller les interroger.

Ces derniers événements avaient jeté les administrateurs de Baume dans une vive inquiétude sur la tranquillité générale du district, ils prirent, le 6 mars, un arrêté proclamant <( que l'attroupement d'Anteuii ne s'était pas dissous, mais qu'il s'était reporté vers Lanthenans, Hyémondans, Sourans et autres lieux violemment soupçonnés d'être le repaire des prêtres déportés; que ces prêtres étaient les provocateurs de ces attroupements armés, qui n'étaient que la suite nécessaire des assemblées secrètes et nocturnes auxquelles ils présidaient, et où ils prêchaient hautement le retour de Tancien régime, l'avilissement de la Convention nationale, le discrédit des assignats et le mépris des autorités constituées ; qu'il était d'autant plus avéré qu'ils propageaient ces maximes destructives, que celui qui venait d*être arrêté était porteur d'un manuscrit où il était dit, entre autres choses, que les évêques rassemblés à Fribourg avaient arrêté la peine de damnation contre ceux qui achèteraient des domaines nationaux ; que ces assemblées nocturnes devenaient plus fréquentes depuis quelque temps; qu'il était urgent de prévenir les ravages qu'occasionnerait la présence de ces prêtres sur le sol dont ils avaient été proscrits ; qu'en conséquence, BuUiard et Pemguey se transporteraient, le lendemain matin, à Besançon, auprès du représentant da peuple et du commandant de la force armée, pour leur demander de mettre à la disposition de l'administration les troupes nécessaires à la tranquillité publique; que la municipalité serait requise de faire doubler la garde tous les jours et de faire faire des patrouilles pendant la nuit ; que la ville de Baume se trouvant sans armes, et deux rassemblements qui avaient eu lieu faisant craindre de nouvelles tentatives pour enlever les prisonniers, ces derniers seraient transférés^ dès

le lendemain, dans la maison de justice de Besançon, sous la conduite de deux membres du district; et enfin qu'il serait fait part de ces événements aux comités de salut public et de sûreté générale de la Convention, au comité révolutionnaire de Baume et au district de Saint-Hippolyte, avec invitation de prendre les mesures les plus actives. » Amiot y commandant de la gendarmerie , fut autorisé à se faire appuyer par un détachement des chasseurs à cheval, en garnison à Baume, dans le cas où il ne jugerait pas ses for^ ces suffisantes pour assurer la translation des prisonniers.

Avant le départ du convoi, on s'aperçut qu'on avait négUgé d'interroger le jeune Huot, compagnon de route de l'abbé Bertin-Guyot. Perriguey et Gompagny procédèrent en conséquence à cette formalité, dans la matinée du 7 mars. Le prévenu déclara qu'il se rendait à Baume dans le but d'y demander une feuille de route pour rejoindre son régiment, lorsqu'il avait fortuitement rencontré le prêtre avec qui il avait fait route^ sans le connaître, depuis la place de Glerval jusqu'au pont. Le dialogue se poursuivit en ces termes :

Q. N'avais-tu pas déjà vu plusieurs fois ce prêtre à Saint- Georges, où il a séjourné?

R. Non, attendu que je me cachais moi-même.

Q. Après ton arrestation, n'as-tu pas envoyé à Saint- Georges une lettre pour qu'on vienne t'arracher des mains de la gendarmerie, ainsi que le prêtre?

R. J'ai écrit à mes parents uniquement pour demander du linge et de l'argent.

Q. N'étais-tu pas prévenu qu'il devait y avoir un rassemblement pour forcer la gendarmerie à vous relâcher?

R. Non.

Q. Quels sont les particuliers de Saint-Georges qui t'ont paru les plus animés dans ce rassemblement?

R. Je n'ai vu de Saint-Georges que des femmes et des enfants.

Q. Tu n'as pas reconnu le nommé Vermot, déguisé en femme ?

R. Non.

Q. N'as-tu pas connaissance que des rassemblements noc-

Page 1