VI
698 CHAPITU LXIY.
tomes se soient faits à Saint-Georges, sous prétexte de reKgion?
R. Non.
Le 8 mars, le district décida qu'après les événements qui venaient de se passer à Anteuil, il était indispensable d'y prendre de nouveaux renseignements , et qu'en conséquence, Pellicier, membre du conseil, s'y rendrait sans délai. Le lendemain, Pellicier, de retour, fit le rapport suivant : « Le résultat de mes informations auprès des patriotes connus m'a convaincu que l'arrestation du prêtre Bertin- Guyot a seule déterminé ce rassemblement. Une troupe de gens égarés, composée d'environ deux ou trois cents personnes, avait conçu l'espoir de l'arracher des prisons. Cette troupe insensée croyait s'accroître en chemin et venir jus* qu'à Baume poUr exécuter ce plan audacieux. Ce n'est qu'à l'énergie des patriotes d' Anteuil, de la gendarmerie et de dix-neuf gardes nationaux de Glerval, qui sont venus se réunir à ces premiers, qu'on doit attribuer le peu de succès de cette insurrection. J'ai appris, de plus, que dans cette partie du district, l'esprit public se corrompt de jour en jour et que les patriotes y sont en petit nombre. Les mécontents, sous le nom, soit de fanatiques^ soit d'aristocrates, s'échappent en menaces contre ceux qui ont constamment marché dans le sens de la Révolution. On ne présume pas cependant qu'ils veuillent entreprendre de s'insurger ; mais ils comptent sur des circonstances qui doivent opérer la perte des patriotes. » Le district arrêta que tous les documents relatifs au rassemblement d' Anteuil seraient communiqués au comité révolutionnaire central, avec invitation de pousser les recherches aussi loin que possible sur cette affaire. Le comité décida, en conséquence, que deux de ses membres, Besançon et Peseux» se rendraient à Anteuil, escortés de quinze chasseurs à cheval, pour informer.
Le 10 mars, BuUiard et Perriguey, revenus de Besançon, rapportèrent qu'ils n'y avaient pas trouvé le représentant du peuple ; mais que le commandant de la force armée leur avait accordé cinquante gendarmes et vingt-cinq chasseurs
cheval, qui aUaient se rendre à Baume et y demeureraient
à la disposition du district , tant qu'il le jugerait à propos ; et enfln qu'ils avaient remis à l'accusateur public du tribunal criminel toutes les pièces relatives au prêtre Bertin- Guyot et à ses complices.
Le 17 mars, le district décida que des trente-sept chasseurs qui lui avaient été envoyés de Besançon, douze seraient placés le lendemain à Pierrefontaine, six à Clerval et six à Rougemont. Cinq jours après, la tranquillité lui paraissant assurée, le district renvoya à Besançon cinquante-sept gendarmes qui lui avaient été également expédiés pour sa sûreté. Il déclara en même temps qu'il gardait les trente-sept chasseurs afin de prévenir de nouveaux rassemblements.
Les tribunaux étant saisis du procès de l'abbé Bertin et de ses complices, la tâche des administrateurs du district semblait complètement terminée à cet égard ; mais tel ne fut pas leur avis. La justice ne marchant pas assez vite à leur gré, ils commencèrent à craindre que ces lenteurs ne privassent l'échafaud de sa proie. Ils prirent donc le parti de s'adresser au gouvernement ; et, le 3. avril, ils envoyèrent au Comité de sûreté générale une eopie du manuscrit saisi sur Tabbé Bertin, en l'accompagnant du commentaire suivant :
(( En le lisant, il est impossible de contenir son indignation. Outre les absurdités théologiques et les extravagances des prêtres, on y trouve tous les plus grands principes de la contre-révolution. Le royalisme odieux y est reconnu pour la seule puissance légitime. Accepter notre constitution républicaine, remplir des fonctions publiques, faire exécuter vos lois, acheter des domaines nationaux, vendre les biens des émigrés, travailler à la fabrication des armes, conduire des provisions de guerre aux armées, faire des habits pour les volontaires, servir sa patrie aux frontières, obéir aux réquisitions, assister aux fêtes décadaires, crier vive la république/ et chanter des hymnes patriotiques^ sont autant de crimes irrémissibles. La Convention nationale y est aviUe et méconnue, etc. Voilà, citoyens représentants, les maximes détestables pubUées dans un ouvrage dont était porteur un prëtro qui respire encore! Voilà les horribles préceptes de ces
660 CBAPITIB IXIT.
monstres qui refluent dans nos contrées. Et malgré qu'ils j apportent avec eux le malheur et la désolation, nous voyons avec douleur que leur doctrine abominable y est cependant goûtée. Ils sont, dans beaucoup d'endroits, accueillis et bien reçus. Le nombre de leurs partisans s'accroît tous les jours : plus on les poursuit, plus il augmente. Partout on les retire, partout on leur donne asile, et toujours ils échappent à la surveillance la plus active. On les accompagne, on les dirige dans leurs courses secrètes, on les garde pendant leurs rassemblements nocturnes, où ils disent la messe, prêchent et confessent. Ils publient hautement leur retour prochain. Hs appellent l'exécration publique sur les ci-devant prêtres constitutionnels, qu'ils traitent de jureors et d'intrus. Enfin leur présence sur notre territoire peut opérer une réaction dangereuse. Nous ne négligeons rien pour déjouer leurs manœuvres, mais il faut que les coupables qu'on pourrait atteindre aient à redouter un jugement prompt et sévère. — Alexis Marchand, Compagny fils, Perriguey, Fauconnet, secrétaire. »
Cette lettre était décidément en retard sur le thermomètre politique du moment ; et la réponse suivante, du Comité de sûreté générale, reçue seulement le i9 avril, dut paraître singulièrement froide aux jeunes énergumènes du district de Baume : « L'ouvrage trouvé sur l'ex-prêtre Bertin-Guyol, émigré, et dont vous nous avez adressé la copie, ne justifie que trop le parti que vous avez pris de le faire arrêter. Il faut en user de même à l'égard de tous les émigrés et prêtres déportés, et les traduire devant les tribunaux, pour leur faire subir les peines prononcées contre eux. Nous vous recommandons sur ce point la surveillance la plus active. — Montmayou, Delecloy. » Les membres du district, eu recevant cette lettre, durent trouver qu'elle aurait été plus utilement adressée aux juges inactifs dont la sentence se faisait beaucoup trop longtemps attendre, à leur gré.
Le manuscrit qui avait si vivement excité l'indignation des autorités jacobines, était un guide de direction morale pour le prêtre rentrant en France, et un recueil de décisions théologiques sur une foule de questions délicates et redoutables.
COIIMBNCEMBNT DE LA RENTRÉE DES PRÊTRES DÉPORTÉS. 66i
soulevées par les derniers caprices tyranniques de l'impiété, tels que rétablissement de Tarmée révolutionnaire, la dévastation des églises, les prétendues cérémonies philosophiques, le travail obligatoire du dimanche et le chômage forcé des décades. Ce recueil était composé de trois parties. La première, selon toute apparence, était due à M. Colard, directeur du séminaire de Besançon, et offrait un mélange d'indulgence et de rigueur. La seconde partie, provenant de M. de Chaffoy, respirait également une sévérité tempérée ; mais, la troisième, émanée des évêques français en résidence à Fribourg, était, il faut l'avouer, empreinte de cette hostilité absolue qui révoltait l'esprit conciliant des Juigné, des Bausset et des la Luzerne , et qui ne put jamais plier complètement la conscience des meilleurs cathohques franccomtois. Quant à la Révolution, elle avait perdu, par ses excès de toute sorte, le droit de se plaindre d'un excès quelconque à son égard ; et avant de demander plus de justice ou de ménagement pour elle-même, elle avait besoin d'abjurer et de réparer tant d'iniquités atroces qui venaient de faire de la France, de sa vieille lignée royale, de son patriciat, de sa magistrature, de ses prêtres, de ses paysans, de ses femmes, les plus mémorables victimes que l'histoire ait eu à enregistrer depuis bien des siècles {i).
Au moment où M. l'abbé Bertin Guyot tomba entre les mains du tribunal criminel, les lois de sang qui venaient de faire tomber la tête des Chéruy, des Pégeot et des Cortot, subsistaient dans toute leur férocité. Mais si les lois n'avaient pas changé, il en était autrement des hommes chargés de les appliquer; et à la place de Nodier, de Violand, de Millot, de Parguey, de Rambour, siégeaient des hommes sur l'honneur desquels on pouvait assez compter pour être certain que, dans l'alternative de violer les odieux décrets de la Convention ou les éternelles lois de la justice et de l'humanité, aucun d'eux n'hésiterait à prendre le premier parti. Cependant rien n'était plus terrible et en même temps plus
(1) Voir, à la fin du volume , le document n» IV , Manuscrit saisi sur M. l'abbé Bertin-Guyot au moment de son arrestation.
662 chàpitbb LXiy«
clair que la position légale de l'accusé. Deux ou trois lois à la fois le condamnaient à mourir. Après s'être livré à renseignement, selon toute apparence, dans le petit collège de Montbenoît, sa paroisse natale, sans avoir prêté serment, il s'était déporté en Suisse, au mois de septembre 4792, conformément à la jurisprudence des autorités départementales, qui avaient partout et toujours considéré comme fonctionnaires publics les personnes consacrées à l'enseignement même privé. A ce titre il était passible de la peine de mort, comme prêtre déporté en état de rupture de ban. Mais, à supposer même que le tribunal fût disposé à adopter une interprétation plus saine et plus juste de la loi de déportation, et à reconnaître que l'accusé avait été considéré à tort comme atteint par cette loi, le sort du patient n'en devenait pas meilleur. £n effet, son nom se trouvait inscrit depuis longtemps sur la liste des émigrés, et la guillotiue le réclamait encore à ce titre. Le jeune et courageux avocat des proscrits, M. Clerc, i qui l'abbé Bertin-Guyot avait remis le soin de sa défense, jugea avec raison qu a la suite de toutes les convulsions politiques^ il ne tarde pas à arriver un jour où les lois édictées sous l'empire de la colère se trouvent tellement repoussées par la conscience publique, que, lors même qu'elles continuent à orner le vieil et vaste arsenal de la répression judiciaire, on peut les traiter résolument comme des armes de parade et des formalités sans consistance. Malgré tous les aveux antérieurs de son client, il l'engagea donc à soutenir qu'il n'était jamais sorti de France, et à appuyer cette assertion par des certificats aussi réguliers dans la forme que notoirement faux dans le fond. Il parait même avoir fait plus, et s'être chargé lui-même d'obtenir de l'obligeance des honnêtes gens, les pièces nécessaires à cette comédie juridique. Sans doute il est pénible de voir, à quelque époque que ce soit, le sanctuaire de la justice envahi par des procédés destructifs du respect ; mais, lorsqu'ils sont devenus une nécessité pour sauver le bon droit, toute la faute retombe sur le législateur indigne de ce titre, qui a eu le premier tort de mettre ses caprices insensés ou sanguinaires à la place de réquité.
COHMENCEMBnT DE LA EBNTRÉE DBS PRÊTRES DÉPORTÉS. 663
Ce fut le 7 avril que M. Berlin- Guy ot comparut devant le tribunal jugeant révolutionnairement et sans le concours du jury. L'accusateur public^ Cl. -F. Guillemet, exposa ainsi les causes qui Ty amenaient : « Citoyens président et juges, le prêtre Bertin-Guyot, traduit par-devant vous, a été arrêté à Clerval, le 14 ventftse, comme prévenu d'émigration ou dV voir été sujet à la déportation. 11 résulte de l'interrogatoire que ce particulier a subi, le 45 ventôse, par-devant l'administration du district de Baume, qu'il était domicilié à Soleure, en Suisse, et sorti du territoire de la république depuis le mois de septembre 4792. Interrogé par nous, le 22 du même mois, il a répondu qu'il avait toujours été en France ; et que si, lorsqu'il avait été entendu par-devant les commissaires du district de Baume, il avait dit qu'il venait de Soleure, c'était parce que, ayant passé la nuit dans les prisons, les fers aux pieds et aux mains, cela l'avait intimidé, et que ses réponses, à cet instant, pouvaient se ressentir de l'état d'inquiétude où il se trouvait ; qu'il n'avait pas prêté le serment prescrit parla loi du 44 août 4792, parce qu'il avait cru que les seuls fonctionnaires publics et ceux qui recevaienft traitement ou pension de TEtat, y étaient assujettis. Au surplus, je ferai observer que le prêtre Bertin-Guyot est porté sur la liste générale des émigrés du département ; et^ dans l'incertitude où j'étais sur la question de savoir si ce prêtre serait jugé comme ayant été sujet à la déportation ou comme émigré, j*ai fait citer trois témoins, résidant dans lacom» mune du prévenu, pour, dans le premier cas, acquérir des moyens de conviction contre lui^ et, dans le second cas, afiSrmer son identité. Je requiers donc que l'accusé soit interrogé et les témoins entendus. i>
M. Bertin-Guyot, après avoir décliné son nom, son âge, son état et le lieu de sa naissance, déclara qu'il n'avait point de domicile fixe, et qu'il n'avait prêté aucun serment, ne s'y croyant pas astreint ; que, quoiqu'il se fût absenté de Lar* gillat pendant quelque temps, il n'était pas sorti du terri* toire français, et qu'il était en état de prouver sa résidence constante dans le Doubs, depuis le 9 mai 4792.
L'avocat Clerc prit ensuite la parole, et demanda que dans
664 CHAPITIE LUT.
le cas où le tribunal déciderait que Faccusé devait être jugé comme prévenu d'émigration, sa réclamation contre son inscription fAt préalablement renvoyée à l'examen du directoire du district de Pontarlier.
On entendit ensuite J.-F. Bertin-Denis, J.-B^^ Rocbebaud et Cl. Chaboz, tous membres de la municipalité de la Longeville, témoins produits par l'accusateur public. Us affirmèrent uniformément qu'ils connaissaient le prévenu, et qu'il n'avait jamais rempli de fonctions publiques ni touché de traitement.
L'accusateur déclara, en conséquence^ qu'il ne pensait pas que l'accusé eût été sujet à la déportation, mais qu'il devait être procédé à son égard conformément à la loi , sur le fait d'émigration dont il était prévenu.
Les débats se trouvant épuisés, le président Rougnon prononça la sentence suivante, où Tobligation du serment constitutionnel de 1791 ne se trouvait pas même mentionnée. — (( L'article 1" de la loi des 21 et 23 avril 1793, en obligeant au serment civique les ecclésiastiques séculiers, réguliers, frères convers et lais, a ajouté ces termes : conformément à la loi du iA août 1792. Cette dernière loi ne parle que des Français recevant traitement ou pension de VEtat^ et les lois postérieures, relatives à l'obligation du serment des prêtres, renvoient également à l'exécution des lois desdits jours 21 avril 1793 et 14 août 1792; d'où il est évident que l'on ne doit regarder comme ayant été astreints au serment que les prêtres ou autres citoyens recevant traitement ou pension de l'Etat. D'ailleurs, cette question se trouve décidée par un décret rendu par la Convention nationale dans sa séance du 1" novembre 1793, portant : qu'un prêtre, simple habitué de paroisse, ayant demandé une interprétation de l'article 10 de la loi du 30 vendémiaire, la Convention, considérant que cet article ne comprenait point les simples prêtres habitués ou communalistes, passait à l'ordre du jour. Enfin le prêtre Bertin-Guyot n'a point été dénoncé pour cause d'incivisme. Le tribunal déclare donc qu'il n'est point convaincu d'avoir été sujet à la déportation, et qu'en conséquence, il ne doit point être poursuivi ni puni
pour ce fait. Faisant droit sur sa réclamation relative à l'émigration dont il est prévenu, le tribunal ordonne que cette réclamation sera incessamment envoyée au directoire du district de Pontarlier, pour être prononcé sur icelle, et en outre, que Bertin-Guyot sera retenu en la maison de justice. — Rougnon, Laurent, Grandvoynet, Bougeot. »
La question soumise au district de Pontarlier présentait deu^ écueils sur lesquels toutes les espérances de M. Bertin et de son défenseur étaient encore menacées de sombrer. Il y avait d'abord la fausseté évidente des certificats de résidence produits par l'accusé et formellement contredits par ses propres aveux. Sur ce point, le district de Pontarlier, qui avait, pour ainsi dire, assisté au départ du déporté, pouvait moins que personne se laisser tromper. Mais le département lui-même, quoique bien moins à portée de connaître les circonstances locales, n'avait eu aucune hésitation sur la valeur de ces certificats, et il écrivait, le 4 mai : « Bertin- Guyot ayant obtenu des communes de Mamirolle, la Chevillotte et Gratteris, des certificats de résidence en règle, le département a dû les viser ; mais le procureur général syndic observera au district de Pontarlier, qui doit connaître du fait de l'émigration, que ces certificats paraissent être l'effet de la complaisance des certifiants. Bertin-Guyot y est qualifié de journalier- cultivateur, et c'est un prêtre. Les certificats constatent sa résidence dans la paroisse de Mamirolle depuis le i" mai 1792, et d'un autre côté, l'esprit public de Mamirolle, surtout en i79â, était totalement opposé aux réfractaires. »
On est vraiment stupéfié du chemin que l'esprit public avait déjà dû faire, à cette époque, pour que vingt-quatre citoyens (il en fallait huit pour chaque commune), osassent certifier et signer, au péril de dix années de fers, des assertions si évidemment fausses ; et pour que les conseils municipaux de trois communes, autrefois si notoirement hostiles aux prêtres fidèles, n'hésitassent pas à accepter ces déclarations et à les ratifier, en les signant à leur tour, après six jours d'affiche dans chaque commune et au chef-lieu du canton.
666 CHAPITU LXIT.
Le district aurait donc pu se borner à déclarer que les témoignages produits par l'accusé ne méritaient pas la moindre créance et ne faisaient que confirmer son émigration. Le district préféra combattre la demande du proscrit par une autre voie, et il s'exposa ainsi à un échec. Se basant sur les lois les plus violentes contre les émigrés, dont un décret récent ne semblait avoir eu en vue que de raviver les rigueurs, le district avait, dès le 17 avril, proclamé M. Bertin-Guyot non admissible à prouver sa résidence, faute d'à* voir réclamé à temps contre son inscription. Il en eût été ainsi effectivement sous le régime antérieur à la loi du 25 brumaire an m , ou 45 novembre 4794. Car alors, si un mois s'était écoulé depuis l'inscription d'un malheureux sur la liste des émigrés, sans réclamation de sa part , il ne restait plus, dans le cas où il était pris, qu'à constater son identité et à le tuer. Mais la nouvelle loi semblait, dans des termes trop peu explicites , il est vrai , avoir introduit sur ce point une amélioration que le district n'avait point aperçue. Elle déclarait en efiet « que les citoyens inscrits sur la liste et qui n'avaient pas réclamé à temps utile étaient /)r^stimés émigrés ; que les directoires des districts prononceraient snrles réclamations des prévenus d'émigration provisoirement, et que le Comité de législation était chargé de prononcer définitivement. » Cette disposition, sans préjudicier à la confiscation des biens de tous les prétendus émigrés , semblait donc rendre à ceux d'entre eux qui tomberaient sous la main de la justice, le droit, à toute époque, ou au moins pendant un nouveau délai de cinq décades , de défendre leur tète contre le bourreau.
Le district de Pontarlier avait compris la loi autrement; et, selon lui, la question se trouvait tranchée depuis longtemps contre le prévenu, sans aucun recours possible. Toutefois, il crut devoir envoyer sa décision au Comité de législation pour qu'il prononçât en dernier ressort. Comme ce comité avait beaucoup d'autres affaires sur les bras, il négligea complètement celle-ci : de sorte que M. Bertin-Guyot resta pendant plusieurs mois oublié dans son cachot. Le 29 juillet 1795^ voyant que trois autres prêtres, incarcérés comme
lui au milieu des scélérats, venaient d'être transférés dans une maison spéciale de réclusion, il adressa une pétition aux autorités pour obtenir la même faveur ; mais sa demande fut rejeléepar le district et par le département. Tous deux se basèrent sur ce que la maison de justice était la seule prison assignée aux prévenus de crimes ou délits.
Cependant la réaction marchait toujours ; la Convention était àTagonie; les districts allaient être supprimés, et Tadministration du département était tombée entre les mains les moins hostiles à la rehgion. M. Bertin-Guyot profita de ces circonstances, pour faire un nouvel appel à l'équité. Le 47 octobre 1795, il demanda au département d'annuler l'arrêté pris contre lui par le district de PontarUer et de le faire jouir de la situation des émigrés rayés provisoirement , en l'envoyant résider dans sa famille sous la simple surveillance des autorités locales. Le département fit droit à sa requête en ces termes : a Le jugement rendu par le tribunal criminel a déclaré que Bertin n'était point sujet à la déportation , mais qu'il devait rester dans la maison de justice, attendu qu'il devait être procédé contre lui pour fait d'émigration. Bertin a réclamé à temps utile, ainsi qu'il en conste par l'arrêté du directoire du district de Pontarlier, et sa résidence sur le territoire de la république est prouvée sans interruption depuis le 1" mai 1792 jusqu'au 12 ventôse an Tii, deux jours avant son arrestation, par trois certificats de résidence des communes de Gratteris , la Chevillotte et Mamirolle, dûment vus et vérifiés par le district de Besançon et le département du Doubs; en conséquence, le directoire arrête, conformément à la loi du 25 brumaire dernier, que le nom de Bertin-Guyot est rayé provisoirement de la liste des émigrés, et que le séquestre apposé sur ses biens sera levé, moyennant caution, jusqu'à sa radiation définitive. » M. Bertin-Guyot fut ainsi renduàlahberté après sept mois et demi de détention. Ce fut le premier prêtre arraché à l'échafaud par l'équité et la modération des juges.
Le sort des personnes arrêtées à son occasion ne resta pas aussi longtemps en suspens. Dès le 27 mars , Taccusateur pubHc Guillemet avait renvoyé à Baume , pour être
668 CHAPITRE LXIY.
mis à la disposition du directeur du jury d^accusation , les sept prisonniers « prévenus d'avoir fait partie des deux attroupements séditieux de la Maison-Rouge et d'Anteuil. » En effet, leur crime était de ceux pour lesquels on n'avait pas supprimé toutes les garanties d'une procédure régulière; ils ne devaient comparaître devant le tribunal criminel qu'en vertu d'une première décision défavorable du jury d'accusation du district. Le tribunal de Baume, réformé comme les autres à cette époque, prit le parti de l'indulgence et renvoya chez eux ces bons campagnards, au lieu de les renvoyer dans les prisons de Besançon. Le 2 avril , le tribunal criminel mit lui-même en liberté P. lluot , compagnon de route de M. Bertin , en déclarant qu'aucune preuve de complicité ne s'élevait contre ce jeune bomme. Un seul prévenu, auquel les gendarmes avaient gardé rancune, parce qu'ils n'avaient pas pu l'atteindre, le volontaire Vermot , de Saint-Georges , qui avait eu la main blessée à la première rencontre, près de la Maison- Jtovge, paya pour tous les autres. Son procès s'instruisit à Baume; le jury d'accusation déclara qu'il y avait lieu de le mettre en jugement, et le i2 avril 4796, le tribunal criminel le condamna par conlamace à six années de fers et à l'exposition, comme convaincu d'avoir tenté de délivrer par force ou violence, des mains de la gendarmerie, deux individus légalement arrêtés.
XIV. Parmi les prêtres du district de Baume qui avaient regagné secrètement leurs paroisses après la chute de Robespierre, se trouvait le respectable M. J.-B. Richard, curé de Laviron. Lorsque la déportation l'avait condamné à quitter la France en 4792 , il s'était fixé au Landeron , dans la famille Perrozet, où il avait trouvé tous les soins de la plus cordiale hospitalité. Du reste , M. Richard n'était point à charge à ses hôtes, car il était riche et il était parvenu à passer la frontière avec une somme considérable en or, ce qui lui procura le bonheur de venir en aide à ses compagnons d'exil et même à un noble émigré , M. Varin d'Ainvelle. A part deux ou trois patriotes^ dont la violence commençait à s'apaiser, tous les habitants de Laviron étaient restés fidèlement attachés à la foi orthodoxe. Aussi, dès que To-
rage parut se calmer un peu , vers la fin de 4794 , ils députèrent au Landeron deux d'entre eux, les frères Estignard , de la Jeux, pour engager M. Richard à venir reprendre sa place au milieu de son troupeau. M. Richard aimait ses paroissiens autant qu'il était aimé d'eux ; malgré la menace de mort suspendue sur sa tète, il n'hésita pas à rentrer en France. Il arriva à Laviron pendant la nuit , s'installa près de réglise, dans une chambre haute de la maison de Nicolas- Jos. Devillers, en face de l'ancienne cure, et reprit l'exercice de toutes ses fonctions pastorales , à l'abri du voile impénétrable que lui faisait la discrétion des habitants. Malheureusement, il ne tarda pas à tomber dangereu3ement malade. Grande était la difficulté de lui procurer les soins médicaux sans attirer l'attention des jacobins du voisinage et des commissaires du district. Il y avait alors à Vercel un médecin aussi distingué par les qualités du cœur que par ses connaissances, et qui a rendu de grands services aux prêtres et aux fidèles pendant la persécution : c'était M. Proudhon, frère du célèbre jurisconsulte. Ce fut à lui qu'on confia le secret de la présence et de la maladie du proscrit , et le généreux praticien vint fréquemment passer les nuits à son chevet. Mais ses soins et son dévouement ne devaient pas être couronnés de succès. M. Richard , sentant approcher sa fin, voulut recevoir les derniers sacrements des mains de M. l'abbé Peseux, le jeune et vaillant apôtre de cette contrée. Après avoir légué de riches souvenirs à ses hôtes du Landeron et de Laviron, il se préoccupa vivement des embarras et des persécutions que pourrait causer à ces derniers la présence de son cadavre dans leur demeure. « Quand je serai mort, dit-il, on déposera mon corps sous le clocher pendant la nuit ; et le matin, quand on l'y trouvera, l'agent national aura sans doute soin de le faire inhumer. » Mais, ayant ensuite réfléchi que cet événement pourrait avoir des suites fâcheuses pour la commune entière, il changea d'avis et dit aux personnes qui l'entouraient : « Quand je serai mort, l'abbé Peseux bénira un coin de la cave de la cure, dans lequel on m'enterrera , après avoir fait prêter serment aux personnes qui me rendront ce charitable office^ de ne
jamais révéler le lieu de ma sépulture. » M. Richard mourut le 20 mars 1795. Ses funérailles eurent lieu comme il l'avait demandé, et le secret de sa tombe fut gardé fidèlement. Cependant, lorsque les dernières traces de la persécution eurent disparu et que la divulgation de la vérité ne put plus avoir d'inconvénient pour personne, les confidents des derniers instants de cet homme de bien éprouvèrent le besoin de procurer à sa dépouille mortelle un lieu de repos plus convenable ; la paroisse tout entière s'associa avec empressement à cette pensée; et, en 1806, elle obtint de l'autorité la permission de transporter solennellement les restes de M. Richard dans le chœur de l'église, sous une modeste pierre tumulaire , dont l'inscription rappelle les vertus aimables, le dévouement et le^ épreuves du confesseur de la foi.
XV. Dans le district d'Ornans, la population, mise en garde par deux arrestations récentes, prit plus de précautions pour cacher le retour de ses prêtres. Mais le torrent n'en suivit pas moins son cours. L'agent national du district ayant adressé ses doléances, à ce sujet, au comité de sûreté générale de la Convention, il reçut, le 18 mars, la réponse suivante : « Nous comptons assez sur ton zèle pour être persuadés que tu as fait tout ce qui pouvait dépendre de toi pour découvrir les prêtres émigrés qui se sont permis de rentrer et d'exercer leurs fonctions dans ton district. La république n'a sûrement pas de plus cruels ennemis; et tous ceux qui pourront être arrêtés doivent être livrés à la vengeance des lois. En attendant que tu nous fasses part des mesures que tu auras prises, nous avons cru nécessaire d'engager le 'Comité de salut public à faire garder plus exactement les frontières et à donner les ordres les plus précis pour que les prêtres émigrés ou déportés qui tenteraient de rentrer en France, soient saisis au passage. — Montmayou, Auguis. »
Le district de Pontarlier avait beau monter la garde, épier tous les bruits et déployer l'activité la plus passionnée, il se sentait aussi envahi par les prêtres, sans pouvoir s'en défendre. Leur présence était signalée à la fois à Bannans, où la municipalité, réunie en secret, le 47 février, par l'agent
national, faisait fouiller inutilement les maisons suspectes, et dans tout le voisinage de Levier, où la gendarmerie battait jour et nuit la campagne pour donner la chasse aux prêtres, et ne faisait pas la moindre découverte. A Cornabey , la femme du patriote Bonaventure Bournez, adjudant de la garde nationale, étant en proie à une maladie dangereuse, Ch. Bourûez, son beau-frère, et Berger, de Maucerneuî, allèrent chercher un de ces mystérieux proscrits, pour administrer les derniers sacrements à la malade; et, comme cette jeune femme n'avait pas reçu la bénédiction nuptiale, le mari patriote consentit à être préalablement remarié , au grand scandale de ses amis philosophes. L'agent national de Cornabey, en dénonçant au comité révolutionnaire central ce double attentat, promit qu'il allait faire tout son possible pour en savoir davantage. A Chapelle-d'Huin, l'agent national, C.-J. Simon, écrivait, le i2 mars: <( Je tremble pour le sort de la république. Jamais je n'ai vu les aristocrates si hardis qu'ils le sont présentement. Partout où je vais, je les vois efl'rontés, prêts à mettre le pied sur la gorge des bons patriotes. On n'entend plus parler que des prêtres réfractaires et des permissions qu'ils donnent , sans pouvoir en accrocher un. Pourquoi? Parce que le nombre des patriotes est bien petit. Le grand nombre des autorités sont égoïstes. J'ai beau requérir, on se f..t de mes réquisitions. Je suis hau de tous, pour penser à faire suivre les lois. »
Ces dispositions commençaient à régner jusque dans les communes les plus dévouées autrefois au schisme constitutionnel. Le 5 mars, vers quatre heures du soir, Cl.-Fr. Marguier, maire d'Arc-sous-Cicon , Laurent Audy et Théodore Brutillot, officiers municipaux, ayant été informés que plusieurs prêtres déportés, au nombre desquels on désignait l'abbé Fleury, de Vercel, venaient d'arriver à la grange du Tremble^ chez la veuve et les enfants Roussel, ils s'y transportèrent à l'instant même, accompagnés de dix gardes nationaux sûrs , qu'ils avaient mis en réquisition. Arrivés à la ferme, ils demandèrent à la mère, aux frères et aux sœurs Roussel, s'il n'y avait pas chez eux des étrangers. Tous répondirent qu'il n'y en avait point, du moins à leur connaissance.
672 CflAPITlB UIT.
Cette réponse n'ayant pas satisfait les municipaux, ils commencèrent par faire des perquisitions dans tous les appartements, puis dans les écuries, et n'y trouvèrent personne. Mais ayant poursuivi leurs recherches dans la grange et jusqu'au grenier à fourrages^ ils découvrirent successivement trois hommes cachés et enfouis dans trois tas de paille différents. Ils ordonnèrent à la garde de les arrêter et les firent fouiller aussitôt ; mais on ne trouva sur eux ni armes ni papiers. Sommés de déclarer leurs noms, deux de ces étrangers répondirent qu'on les apprendrait dans la suite, et le troisième déclara, sans persuader personne, qu'il s'appelait Vacelet et était originaire de Sombacourt. Ils avouèrent tous les trois qu'ils n'étaient munis d'aucun passe -port. Alors les municipaux se mirent en mesure d'escorter les trois captifs jusqu'au village d'Arc-sous-Cicon, qui est situé à plus d'une demi-lieue de la ferme du Tremble.
Quand ils furent arrivés à peu près à mi-chemin, ils entendirent le tocsin sonner à Arc, et un moment après, ils virent arriver à leur rencontre un rassemblement d'hommes et de femmes qui jetaient de grands cris, en demandant qu'on relâchât les individus arrêtés. A la tète de cette troupe se trouvait, armé d'un fusil, J.-B*" Drezet, d'Arc, jeune armurier employé à l'atelier d'armes de Besançon. Il saisit par le bras un des étrangers, en disant : Voici le nôtre! et chercha à l'arracher des mains de ses gardes, mais sans réussir. Le convoi parvint même à continuer sa route jusqu'à l'entrée du village. Mais là, il se trouva arrêté par un rassemblement encore plus nombreux que le premier. C'était une multitude confuse de femmes et d'hommes armés de bâtons, de sabres, de fusils, qui menaçaient d'ouvrir la lutte et de tomber sar les municipaux, sans respect pour les écharpes dont ils s'étaient couverts, si les prisonniers n'étaient pas mis sur-lechamp en liberté. Profitant de ce renfort, Drezet, qui n'avait pas cessé d'avoir la main sur un des étrangers, s'écria : // est temps I et, protégé par une partie des assaillants, il prit la fuite avec lui, pendant que les gardes nationaux éprouvaient les plus grandes difficultés à conserver les deux autres captifs.
En effet, raffluence croissait toujours, mais ce n'était pas en faveur de l'autorité, qui ne put recruter que deux auxiliaires, Alexis Devillers et Cl .-F. Maire, tandis que le parti opposé se renforçait sensiblement. L'escorte municipale réussit cependant à gagner la maison commune et même à y faire entrer ses prisonniers; mais tous les efforts prodigués pour en venir là n'aboutirent à rien. « Une foule immense, ajoute la municipalité, s'est précipitée dans Tinlérieur de la maison commune, a éteint la lumière et, profitant de l'obscurité, a entouré les deux quidam et les a fait évader, sans qu'il ait été possible de voir ce qu'ils pratiquaient ni de connaître les auteurs de cette violence. Cette troupe furibonde, devenue joyeuse après avoir recouvré les prisonniers, les a accompagnés jusqu'au milieu du finage, en chantant et en défiant qui que ce soit d'approcher. Sur quoi, attendu l'obscurité de la nuit et le peu de forces que nous avions à opposer à une multitude innombrable, et craignant d'engager une lutte trop inégale pour les patriotes qui nous accompagnaient, nous avons resté dans la maison commune, et après avoir fait rapporter de la lumière, nous avons rédigé le présent procès-verbal. Parmi les principaux auteurs du trouble et ceux qui ont le plus contribué à l'évasion des quidam, sont Et.-Jos. Barthod, J-F. Barthod et Michel Barthod, lesquels, armés chacun d'un sabre, ont insulté les officiers municipaux et la garde nationale, en vomissant des jurements et en leur portant le sabre sous la gorge. Nous avous aussi remarqué, comme l'un des plus animés de cette troupe traîtresse, Ambroise, fils de F.-X. Vitte, qui était armé d'un couteau de chasse, et Alexis Ravier, de Fonteny, qui a arraché et emporté le fusil de Cl.-Et. Marguier, l'un des nôtres. »
Le district de Pontarlier reçut le lendemain ce procèsverbal, avec la lettre suivante de Ravier, ancien administrateur du département, que sa destitution avait ramené dans son village : « Vous recevrez un procès-verbal de la municipalité qui vous apprendra des forfaits inouïs et que je n'aurais pas même soupçonnés. J'ignore les mesures que votre sagesse vous dictera dans ces circonstances ; mais je