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vider la cure. De plus, si c'est le sentiment de chacun, on veut prier l'abbé Ravier de reprendre la place de celui qui a abjuré. Par conséquent, il est nécessaire que vous y soyez. — Fricot, maire.» Mozer envoya une de ces affiches au département, qui écrivit aussitôt au procureur syndic de Baume, le 9 décembre : a Nous sommes instruits qu'un abbé Ravier intrigue dans la commune de Bonnal depuis que le citoyen Mozer a abdiqué; nous t'invitons à surveiller Ravier. Le citoyen Mozer a dessein de quitter Donnai^ mais il lui faut le temps de prendre ses arrangements. Tu voudras bien le maintenir dans le presbytère pour tout le temps qu'il aura besoin. » Ce n'était pas devant les prétendues intrigues du P. Ravier, ancien moine très paisible, qui avait refusé une cure constitutionnelle considérable en 4792, mais devant l'indignation générale de ses paroissiens, que Mozer était forcé de battre en retraite et d'aller porter sa honte ailleurs.
Le 28 novembre, le département écrivit au club de Besançon : « Citoyens, frères et amis. Les citoyens P. Yuillemia et L. Marlet se sont présentés ce matin au département et ont déposé leurs lettres d'ordre, de grade en théologie et de vicaire épiscopal, en témoignage de renonciation à toutes fonctions sacerdotales ; nous nous empressons de vous faire part de la démarche de ces républicains et du plaisir que nous avons de voir se briser le bandeau de la superstition et de l'erreur et s'établir enfin le règne de la raison. » Le lendemain, trois clubistes notables de Besançon , les abbés Baverel, Beuque et Melchior Proudhon, envoyèrent leurs lettres de prêtrise à la municipalité, pour être livrées aux flammes. La municipalité leur décerna une mention honorable. Ce fut dans la même séance que Dormoy remit, de la part de l'évêque Seguin, sa croix d'or et son anneau pastoral. Le même jour, dom Charles, ex-bénédictin du Mont- Roland, et Chevillet, bernardin de la Charité, se rendirent au département pour déposer entre ses mains leur renonciation au sacerdoce et leurs lettres de prêtrise. Une mentiou ^ onorable ne manqua pas de récompenser leur zèle.
'-e 1" décembre, le jeune P. Félix Jeannot, de Soye^
ex-capucin, puis intrus à Saint-Juan, et en ce moment volontaire an 9* bataillon du Doubs^ vint remettre ses lettres de prêtrise au district de Baume et dit : « Citoyens administrateurs, dégagé des préjugés dont mon âme a été triturée pendant longtemps, victime du fanatisme dès ma naissance jusqu'à l'époque du décret bienfaisant de l'assemblée constituante qui supprimait les moines, auxquels je donnai, un des premiers, l'exemple de la soumission, le considérant comme une loi frappée au coin de la philosophie, de l'humanité et de la raison ; si le bien de la patrie et le vœu des électeurs de ce district ne m'eussent prescrit impérieusement de me rendre dans une paroisse pour y prêcher les droits de l'homme, l'amour de l'humanité et la soumission aux lois, en un mot, éclairer un peuple égaré par un de ces apôtres des brigands couronnés, mitres, crosses, robinés, etc.^ je me serais dès lors interdit toutes fonctions ecclésiastiques. Aujourd'hui que la raison a fait de nouveaux progrès, je dépose sur le bureau mes lettres de prêtrise, ne voulant avoir d'autres titres que celui de citoyen. Je vous invite et au besoin vous requiers de me donner acte de ma déclaration. » Le vice-président répondit que l'administration ne pouvait qu'applaudir au civisme dès longtemps connu du citoyen Jeannot, et dont il venait de donner une nouvelle et puissante preuve en rendant hommage à la raison et à la liberté ; et que ses lettres de prêtrise seraient brûlées aussitôt que les circonstances le permettraient, sur la place publique, au pied de l'arbre de la liberté , en présence de toutes les autorités constituées. Cette triste cérémonie eut lieu le iO mars, pour la plantation très solennelle d'un nouvel arbre de la Uberté.
Le lendemain, le scandale d'une apostasie non moins complète fut donné, comme on Ta vu, à l'extrémité du département, par Magnin-Tochot, intrus de Gilley, et par Barrey, vicaire à Pontarlier. Magnin-Tochot, enivré du succès qu'avait eu au club la confession de son prétendu charlatanisme, en envoya au département une seconde édition considérablement augmentée. « Entré dans l'état ecclésiastique sans beaucoup de réflexion^ y disait-il, je n'en ai jamais envisagé
les fonctions comme divines, mais plutôt comme civiles et politiques^ prescrites par un gouvernement tyranuique. Si je n'eusse craint la déportation, je n'aurais jamais accepté la cure de Gilley ; toutefois, il me semblait que la constitution civile du clergé demandait impérieusement des prêtres pour la tranquillité d'un peuple pour lors grandement imbu des préjugés de l'enfance.... Aujourd'hui, je suis libre, je suis jeune, robuste et vigoureux, et je me regarderai comme le plus heureux des hommes si je puis parvenir à en éclairer quelques-uns.... Ceux dont j'étais ci-devant le pasteur me témoignent aujourd'hui le regret de me perdre ; aussi les plus pauvres ont-ils déUbéré que je resterais parmi eux, à la maison presbytérale, pour les soutenir contre les égoïstes et les instruire ; témoignage trop flatteur pour moi , mais dont je ne me rendrai pas indigne, jusqu'à ce que la fortune ait autrement décidé de mon sort.... Un Dieu qui punira sévèrement les aristocrates et récompensera généreusement les sans-culottes, voilà ma croyance. Recevez mes diplômes de prêtrise, accusez-m'en la réception, qui sera pour moi un certificat de civisme. Vive la république et la raison; salut à tous les sans-culottes I — J. Magnin-Tochot. »
Le département fut si enchanté de cette lettre, qu'il arrêta qu'elle serait insérée dans la Vedette et même envoyée à la Convention. De l'aveu même de cet apostat, la partie la plus éclairée de la population de Gilley, et il faut ajouter, à beaucoup près la plus nombreuse, ne le vit qu'avec une extrême répugnance prolonger son séjour dans cette commune. On sait qu'il fit mettre en réclusion par le comité révolutionnaire de Montbenoit les cinq habitants qui s'étaient montrés les plus hostiles à l'inauguration de son enseignement irréligieux; néanmoins il se vit bientôt, comme l'apostat de Bonnal, forcé de s'éloigner devant Tanimadversion universelle.
Le iO décembre, Guill. Colisson, d'Epenoy, ex-reUgieux cordelier, et P. Courbet, président de la Société populaire d'Ornans, se présentèrent au district de cette ville et déclarèrent « que le même jour, à la séance du club, Colisson avait remis ses lettres do prêtrise, en témoignant qu'il renon-
CULTE DB LA RAISOU. GCEBRB AU CHRISTIANISIIE. 85
çait à toutes fonctions superstitieuses et sacerdotales, et que la Société populaire avait délibéré de livrer ces lettres aux flammes, après qu'il aurait été donné acte de leur dépôt par les autorités constituées. » Ce Colisson était un malheureux aliéné, qui fut condamné, quelque temps après, à être enfermé, pour avoir frappé sa mère.
Le surlendemain, les bénédictins Daniel Porro, P. Colombot et le bernardin J.-B. Ecureux, envoyèrent encore leurs lettres de prêtrise à la municipalité de Besançon, pour être officiellement brûlées.
Dans le courant de janvier, deux prêtres moins indignes de leur caractère, le dominicain Savoye, aumônier de l'hospice du Saint-Esprit, et le bénédictin dom Royde, curé de Saint-Feijeux, renoncèrent à leurs fonctions, mais sans bruit , sans scandale et par une simple démission. Ce n'en fut pas moins un sujet de joie pour l'administration , qui ne donna de successeur ni à l'un ni à l'autre , et profita de cette circonstance pour soustraire à tout enseignement ou exercice religieux les nombreux orphelins du Saint- Esprit.
On pouvait s'étonner de ne pas voir encore l'abbé Monnet, du séminaire, suivre l'exemple de son collègue Dormoy; mais il se trouvait alors à Paris^ et aussitôt qu'il fut de retour, le 10 février, il alla bien vite porter au département ses titres de prêtre et de vicaire épiscopal. Le U février, le capucin Rainguel, vicaire de Sainte-Madeleine, appelé devant la municipalité pour prêter serment en qualité de secrétaire du comité révolutionnaire de Besançon, jura de garder le silence le plus absolu sur les opérations secrètes du comité, et déclara en même temps qu'il renonçait à ses fonctions de vicaire, pour s'adonner entièrement à ses nouveaux devoirs. On trouva sans doute que cette abdication, quoique mentionnée sur les registres, n'avait pas été assez connue ou assez complète ; car on voit Rainguel apporter ses lettres de prêtrise au district le 46 avril, et le district déclarer « qu'il les accepte et les enverra à la Société populaire, pour être offertes au' culte de la Raison, comme un gage du repentir sincère du citoyen Rainguel d'avoir pratiqué et enseigné la
superstition, et de sa résolution de ne plus suivre que la morale républicaine. » !
Le 3 avril, le digne voisin et ami de l'intrus du Valdahon, Raguenet, intrus de Yercel, remit sur le bureau du département la déclaration suivante : « Je viens aujourd'hui donner entre vos mains ma démission de la cure de Vercel. Je l'aurais déjà fait depuis longtemps, si quelques amis^ vrais républicains, ne m'eussent engagé à rester encore pour éclairer le peuple de cette contrée. C'est ce que j'ai fait, et je l'ai disposé à voir avec calme tout ce qui pourra arriver dans le cours de la Révolution. Déjà l'église doit être fermée par | la municipalité. Sans que je croie ce peuple-là disposé à embrasser le culte de la Raison, comme ont fait bien des suspects, je puis dire qu'il se soumettra à tout, dans la vue du bien public. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de me donner un emploi. Dès ce moment je vous assure, foi de républicain, que je n'exercerai plus aucune fonction de prêtre. Je quitte Yercel dans le dessein de m'établir à Besançon. »
Enfin, le M avril, un jeune prêtre de nouvelle création, J.-B. Bouvot, de Mérey-sous-Montrond, vicaire àPontarlier, apporta ses lettres de prêtrise au district de cette ville, en déclarant qu'il renonçait à son état. U était en fonction depuis une année et il n'avait encore que vingt ans.
En cherchant la part de chacun des districts dans ces premières apostasies, on en trouve quinze pour Besançon, deux pour Baume, trois pour Ornans, trois pour Pontarlier et une pour Quingey. Le district de Baume, en adressant, le i*' avril, au Comité d'instruction publique, la liste de ses apostats, qu'il était humilié de ne pas voir plus longue, ajoutait : « De ce côté-là, la raison n'a pas encore fait de grands progrès dans notre ressort ; mais, quoique les habitants de ce pays aient encore des prêtres et que pour cela ils ne soient pas à la hauteur des circonstances, l'esprit public en faveur de la Révolution y est cependant généralement bon, sauf dans quelques communes de deux cantons gâtés par le fanatisme, n
Comme on devait s'y attendre, ce fut parmi ces premiers abdicataires que le mariage trouva le plus grand nombre
^'adeptes, et il se passa peu de temps avant qu'on ne vit une femme au bras de Marrelier, de Dormoy, de Roussel^ de Mozer, de Yuillemin, de Proudhon, de Barrey et de Bouvot; quant à Lacombe, il s'était pourvu à l'avance.
Le sort de ces hommes égarés fut sujet à des phases bien diverses dans le cours de la Révolution. Marrelier, destitué de ses fonctions de maire et marié à une servante, fut réduit à solliciter une place de simple commis dans les bureaux de l'administration; Dormoy^Yuillemin, Charles et Proudhon continuèrent, dans les salles désertes du collège^ leur enseignement problématique. Lambert alla bientôt rendre ses comptes à Dieu, pendant que Lacombe et Baverel s'en allaient en prison et Monnet à Téchafaud. Marlet et Barrey se livrèrent à l'étude de la médecine, et le premier alla mourir chirurgien dans les armées de la république. Bouvot, entré dans Fadministration des salpêtres, fut pris par la réquisition militaire, et envoyé à l'armée quelques jours après son mariage. Magnin-Tochot fut nommé au directoire du district de Pontarlier ; les autres végétèrent obscurément (4).
A cette époque, d'autres prêtres avaient déjà échangé, de gré ou de force, leur état contre les plus humbles professions ; le 8 avril, on voit le comité révolutionnaire de Besançon demander à Lyon et à Saint-Claude des renseignements sur les deux frères Vieillard ou Vuillard, de Saint- Claude (Jura), tous les deux prêtres et employés en ce moment comme infirmiers dans les hôpitaux de Besançon.
Les apostats de cette ville avaient trop de honte à dévorer pour n'être pas tentés d'en faire retomber une partie sur les prêtres restés en fonction, et en même temps ils n'épargnèrent rien pour leur rendre l'exercice de ces fonctions impossible. Pendant qu'on emprisonnait le curé Froissardey et qu'on refusait au jeune vicaire Dagiout un certificat de civisme, c'est-à-dire son traitement, Dormoy et Proudhon aîné se jetaient sur un autre membre de cette ombre de clergé, avec une violence et une audace d'agression qui ne
(1) Voir, à la fin du volume, le document n» I, Tableau des prêtres du Donbs qui abdiquèrent.
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laissaient déjà plus de place à la défense et faisaient présager, pour un temps peu éloigné , une pleine persécution. (( On se trompe bien, disait la Vedette du 5 mars, en pensant que la Révolution a corrigé les prêtres et qu'ils pourront devenir hommes et citoyens sans se décrasser de la rouille sacerdotale qui les corrompt. Le prêtre Monnoye , aumônier adjoint à Thôpital Saint-Jacques, va y confesser un malade. Ce pauvre malade a une somme de 48 livres en métal et de 70 livres en monnaie républicaine. L'abbé fait entendre au malade qu'il doit, afin de sauver son âme, lui donner une partie de cette somme, pour lui dire des prières après sa mort. Le moribond consent, et le tartufe empoche les AS livres de numéraire. M. l'abbé ne prie pas sans doute pour des assignats.... La fraude est découverte; on reproche au saint confesseur sa friponnerie ; il nie d'abord, finit par balbutier de plates excuses et rend, à son grand regret^ la somme, qu'il est obligé d'emprunter de ses confrères ; car, habitué à sortir quelquefois la nuit pour aller visiter quelques pauvres filles...., il leur avait probablement distribué l'argent du malade. )> Melchior Proudhon, trouvant sans doute que son confrère Dormoy ne s'est pas montré asse^ affirmatif, écrit le 9 mars à la Vedette: «Je veux vous apprendre à quoi le prêtre Monnoye a employé la somme de 48 livres en argent et de 70 livres en assignats qu'il a enlevée à un pauvre malade. Il est bon d'instruire le peuple et de lui apprendre l'usage que font les prêtres de l'argent qu'ils prennent. Monnoye est allé se délasser de ses fonctions pénibles chez la Saint-Ange , catin très connue ; il a mangé avec elle et a fait de fréquentes visites à cette fille pudibonde, qui a consolé le saint confesseur de ses travaux évangéliques. — Salut et fraternité. » Ces difiamations sanglantes n'étaient-elles qu'un renouvellement des calomnies prodiguées par la Vedette contre les meilleurs prêtres cathohques, à la veille de la déportation? On serait porté à le croire, car un prêtre notoirement impudique n'aurait guère pu exciter à ce point l'animadversion des deux apostats. Sa conduite concourant tout aussi efficacement que la leur à '*T et ruiner la religion, au heu d'un adversaire à com-
CULTE DE LA RAISON. GUERRE AU CHEISTlAIflSME. 89
battre, ils n'auraient naturellement vu en lui qu'un collaborateur à encourager.
XVîl. Tous les ennemis de la religion sentaient bien qu'il ne suffisait pas de détruire le christianisme, mais qu'il fallait encore le remplacer. Lesplus raisonnables avaient déjà dressé le plan d'une sorte de culte moitié politique et moitié déiste, élevé sur l'autel de la Patrie, lorsque Chaumette, avec son grossier culte de la Raison, était venu inopinémentbouleverser tous leurs plans et s'imposer à la Convention avec une violence qui n'avait plus permis à l'assemblée que de tomber à genoux aux pieds de la fraîche déesse. Cependant, comme Chaumette et ses amis n'avaient pas pourvu à tous les détails du nouveau culte, et qu'il restait encore à organiser les fêtes secondaires et leur cérémonial, on finit par s'entendre ; l'autel de la Patrie se rapprocha de l'autel de la Raison, les fêtes civiques alternèrent avec les fêles philosophiques, et la décade y trouva les aliments qui dès le début menaçaient de lui manquer.
Ce fut la municipalité de Besançon qui songea la première à introduire dans le Doubs le nouveau culte. Le 9 novembre 1793, le maire Marrelier se rendit au département pour lui proposer de faire célébrer une fête civique au moins un décadi de chaque mois^de confier à des commissaires le soin de dresser le programme de ces fêles, et d'inviter la Société populaire à y concourir. Cette motion fut adoptée à l'unanimité; et, séance tenante, Gouvernet, Marrelier, Marin et Prat furent chargés de la mettre à exécution. Mais l'ardeur du club ne pouvait ni se contenter de cette simple collaboration, ni s'accommoder des lenteurs de la voie administrative; d'ailleurs, une seule fête par mois ne pouvait évidemment suffire au premier feu de la dévotion philosophique. Le 19 novembre, le procureur général du département réunit donc extraordinairement les membres du conseil pour leur faire part que la Société populaire venait de décider qu'elle solenniserait dorénavant tous les jours de décade, et qu'elle les inaugurerait le lendemain en célébrant la fête de la Raison, à onze heures du matin, dans la ci-devant église métropolitaine, et que la Société avait envoyé une députation
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au département pour l'inviter à prendre part à la cérémonie, et à se rendre pour l'heure indiquée à la maison commune, où se réuniraient tous les corps constitués. L'assemblée applaudit à toutes ces mesures, en déclarant « qu'elle les regardait comme les plus sûrs moyens d'abattre le fanatisme et la superstition, » et elle décida qu'elle se rendrait en corps à l'invitation du club.
Les jacobins n'épargnèrent rien pour donner à l'inauguration du nouveau culte tout l'éclat possible. 11 y avait alors, au sein de la bourgeoisie de Besançon^ une jeune fille d'une beauté éclatante, nommée la citoyenne Gussey cadette. Bon nombre de paroissiens actuels de l'église métropolitaine de Saint-Jean l'ont encore vue maintes fois, sous le nom de M"* Rougeot , pieusement prosternée au pied de l'autel du Saint-Suaire, et ils ne se doutaient pas qu'à une autre époque elle y avait été amenée dans un tout autre costume et pour un rôle bien difiiérent. La beauté de cette jeune fille et les grâces piquantes qui l'avaient déjà fait rechercher par la société dramatique présidée par Briot, lui valurent Tafireux honneur d'être mise en réquisition pour devenir le principal ornement de la fête projetée. « Un des articles délibérés à la Société, dit la Vedette du i 9 novembre, est que la citoyenne Gussey sera invitée à représenter la Raison. Cette déférence et cet hommage rendu à sa beauté ne peuvent être suspects , puisque ce sont les citoyennes des tribunes qui l'ont désignée à la Société. »
Cependant les vicaires épiscopaux encore en fonction s'émurent de la profanation dont l'église métropolitaine était menacée, et lorsque les jacobins s'y présentèrent pour faire les préparatifs de leur cérémonie, ils trouvèrent toutes les portes fermées par ordre de l'abbé Roy, qui résista courageusement à toutes leurs menaces et ne Uvra les clefs de l'église que sur un ordre exprès et écrit du représentant Bassal. Le lendemain de la fête , la Vedette en pubUa ce compte rendu enthousiaste : « La fête de la Raison vient d'être célébrée à Besançon^ le 30 brumaire, avec une pompe et une solennité vraiment imposantes. Les fêtes d'un peuple hbre ne doivent ressembler en rien à celles des esclaves.
CULTB DB LA RAISON. GUBRRB AU CHRISTIAIIISIIB. 9i
L'ordre de la nôtre ne devait être que le beau désordre qui caractérise l'expression des vrais sentiments de l'âme, et sous ce rapport, nous l'avons emporté sur toutes les cérémonies gothiques et religieuses. A onze heures du matin, les corps administratifs, la garnison, la garde nationale sans armes, et les sans-culottes de tous les états ^ couverts de bonnets rouges , sont allés prendre le représentant du peuple chez lui. On est monté en groupes jusqu'à la ci-devant cathédrale en chantant des hymnes à la liberté. Les intervalles entre chaque strophe étaient remplis parles sons d'une musique harmonieuse et guerrière. Arrivé au temple, le citoyen Bassal a fait un discours très précis, relatif à la circonstance. Il a été couvert des applaudissements des sept à huit mille personnes qui remplissaient le temple. Ordinaire, aux efforts de qui le public sait rendre justice, a chanté avec son talent et son goût accoutumés, des hymnes à la liberté dont les refrains étaient répétés par la foule des assistants. La cérémonie a fini à une heure et demie. Puisse le fanatisme être étouffé pour toujours sous les efforts puissants de la Raison I o
A défaut du discours de Bassal, nous avons celui du sansculotte Simon, prononcé dans la même fête et qui nous a été conservé par l'impression. « Le despotisme est terrassé, s'écria ce prédicateur de la Raison , le fanatisme expire et la Raison est la seule divinité. Français, qui venez de consacrer un temple à la Raison, réjouissez-vous I Un nouveau culte commence. C'est la religion du genre humain régénéré. Déjà depuis trop longtemps des imposteurs, qui osaient se dire les interprètes de la Divinité, ont étouffé la raison, déifié leurs vices. Depuis trop longtemps les prêtres, dignes soutiens des rois, s'emparaient de l'homme dès sa naissance, ne le quittaient qu'à sa mort et s'appropriaient les restes de son existence. Homme, ouvre enfin les yeux à la lumière. Vois la nature, sois docile à sa voix. Tout est bien, sortant des mains de la nature Loin de nous, charlatans religieux, qui par vos subtiUtés théologiques, avez si longtemps défiguré la vertu I 0 vertu I ô amour sacré de la patrie, divinité des Français, c'est toi que jadis adora Brutus, quand il con-
damna à la mort soq ôIs chéri^ c'est toi qu'adora Gaton, qui ne put vivre sous un tyran, et le dernier des Romains, Brutus, te sacrifia son père. Martyrs de la liberté, Pelletier et Marat, modèles des sans-culottes, vos images, placées dans le temple de l'égalité, transmettront votre amour dans nos descendants. Et vous aussi, vous remplacerez dans nos temples les peintures, emblèmes de l'erreur, philosophes qui, dans le silence, avez préparé les matériaux du grand édifice. Profond Locke , patriote Helvétius, Voltaire, si funeste à la superstition, et toi, sensible et vertueux Rousseau, venez jouir de vos travaux, venez tous, et voyez ce temple nouveau qu'érigent vos principes. Voyez cette déesse, emblème de la vertu, symbole de la Raison. Amis, la nature, la raison, reprennent leur empire. Que le culte des lois soit le nôtre ; soyons ses apôtres infatigables; ne nous reposons que quand les traîtres seront déconcertés, que quand la terre, anosée du sang des despotes, n'aura plus que des enfants libres, égaux, unis par les doux liens de la fraternité. »
Le récit de la Vedette^ malheureusement trop sobre de détails, se trouve complété par celui d'un contemporain. « Les jacobins, dit M. Laviron, suivis des autorités civiles et militaires, ont conduit sur un char de triomphe une jeune fille dont le sein était découvert ; ils l'ont conduite en grande cérémonie dans l'église de Saint-Jean , ils l'ont placée dans un fauteuil sur l'autel du Saint-Suaire, sous le nom de déesse Raison, et ont jeté à terre le crucifix qui y était. Là, toute la troupe jacobine, à la tète de laquelle étaient M. Marrelier de Verchamps, ex-chanoine, alors maire , Lambert, M Dormoy, M. Bourgeois, curé deBeure, Baverel, Paillard, intrus de Sainte-Madeleine, et plusieurs curés assermentés des villages voisins, ont dansé et chanté Thymne des Marseillais. Ensuite ils se sont tous prosternés devant cette fille, qu'ils appelaient déesse de la Raison. M. le maire l'a embrassée, et on l'a reconduite en triomphe à l'hôtel de ville. Il y a eu bal public à Chamars, le reste du jour et la nuit suivante. »
Le département, toujours heureux et fier de suivre la
Convention dans chacune des folies ondes atrocités qui lui étaient imposées, s'empressa d'informer cette assemblée qu'il venait de prendre part, comme elle, à une fête donnée en l'honneur de la Raison, et que le chef-lieu du Doubs n'avait plus rien à envier à Paris.
Ce fut le général Bonaparte qui fournit, par la prise de Toulon, le sujet de la seconde fête décadaire. Ce jour-là, la citoyenne Cussey fut adorée sous le titre de déesse de la Victoire^ et à titre de récompense la municipalité lui fît don du casque et du costume mythologique dont on Tavait affublée. «
Le nouveau culte avait donc trouvé à Besançon à peu près tout ce qui lui était nécessaire : un vaste temple, des prêtres, une idole ; il ne lui manquait plus que des fidèles. Dans le but de lui en conquérir, le club choisit dans son sein douze apôtres chargés de prêcher au peuple la nouvelle doctrine, et son choix tomba sur Dorraoy, Charles et Proudhon^ prêtres apostats, Léglise et Drouhin^ professeurs, David etDutilleul, personnages trop connus, Bourgeon, Piedniontois, Lacroix, Ramelet et Vaucher. Le i8 décembre 1793, ces apôtres écrivirent collectivement à la municipalité, pour lui demander de leur procurer, dans chacun des quartiers delà ville, les locaux les plus convenables pour y dresser leurs chaires. Mais la municipaUté déclara qu'elle croyait devoir attendre le retour de Bassal, qui avait déjà formé, disait-elle, un projet pour cet objet important.
Le chômage des décadis ayant encore été laissé à la Hbre dévotion des citoyens, trouva peu de prosélytes en dehors du personnel administratif ; et les femmes ne craignirent pas d'y faire une opposition ouverte. La Vedette, qui avait une provision de calomnies ordurières au service de tout le monde, ne manqua pas d'en menacer les courageuses délinquantes : a Nous commençons y disait-elle le 26 décembre, à apercevoir que l'on s'efforce de faire perdre l'idée de fêter les décades , pour conserver la pieuse habitude de faire les dimanches et les fêtes. Si cet abus était l'effet du respect des vrais catholiques pour les usages de leur religion, nous nous tairions pour ne point paraître blesser la
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liberté des opinions religieuses ; mais nous remarquons que Thomme vraiment religieux remplit ses devoirs en silence et sans le faire apercevoir par des sottises contre l'esprit public, tandis que dans la foule des dimancheurs on voit beaucoup d'hommes sans religion et plus d'une fille qui ne figure plus dans le calendrier des vierges. Afin que nos lecteurs soient à portée de juger quels motifs peuvent diriger les personnages pieux qui négligent les décades pour se reposer les dimanches, nous donnerons de temps à autre la nomenclature des marchands qui ferment entièrement ou à demi leurs boutiques, des jolies filles endimanchées qui se promènent nonchalamment les jours de fête. Ces articles ne seront pas des moins curieux pour les amateurs et des moins intéressants pour les âmes pieuses. »
Les femmes ne montraient pas moins de courage à fronder les autres ridicules du moment, comme le prouve la lettre suivante, adressée, le 27 avril, par le tailleur Mairot à ses collègues du comité révolutionnaire de Besançon : « La porteuse de cette lettre m'ayant abordé ce matin en versant des larmes, je lui ai demandé le sujet qui pouvait Taflecter. Elle m'a répondu que c'était bien malheureux d'être persécutée lorsqu'on était patriote. L'ayant ensuite amenée au fait, elle m'a déclaré qu'hier, étant devant sa porte, elle avait été insultée et menacée fortement par deux filles du quartier, l'une nommé Louise Mossand et l'autre Madelon, parce qu'elle portait sur sa tête, en forme de coiffure, l'arbre glorieux de la liberté orné d'une cocarde tricolore et d'un petit drapeau qui l'accompagne. Elles n'ont cependant pas osé le lui arracher^ mais elles ont témoigné leur vif désir de le voir arracher par d'autres. Une insulte aussi grave mérite toute l'attention des vrais sans-culottes. )>
Le culte de la Raison se continua sans éclat à Besançon jusqu'au milieu d'avril. La Vedette, obligée de rappeler l'attention sur son existence solitaire , disait le 27 mars : « Chaque décade, on prononce dans le temple de la Raison des discours propres à éclairer le peuple et à lui inspirer la vertu. Bourgeon, Dutilleul et Proudhon aine ont déjà paru
avec succès dans la tribune. Ce dernier surtout a prononcé, décadi dernier, un discours très énergique, dans lequel il a dévoilé les impostures des prêtres de toutes les religions. Ce discours a été imprimé pour être distribué dans les campagnes. Nous avons sincèrement regretté de n'apercevoir dans le temple de la Raison que des patriotes, pour qui ces sortes d'instructions ne peuvent être aussi utiles qu'elles le seraient aux dévotes, aux aristocrates, aux modérés.... »
Le culte de la Raison, peu goûté dans la ville, fît encore moins de prosélytes dans les communes rurales du district. Aucune ne s'était encore déclarée en sa faveur, lorsque la religieuse paroisse de Cendrey, qui tenait à se débarrasser de son intrus à tout prix, imagina^ pour le faire partir, de déclarer, le 16 février, en assemblée générale, qu'elle renonçait au culte constitutionnel; qu'elle n'avait pas besoin de prêtre, et ne voulait plus relever que de la raison. Cette délibération, naïvement prise au sérieux par toute la secte philosophique à Besançon, y causa la joie la plus vive. Marin, agent du district, s'empressa d'écrire à la Convention pour lui annoncer cette bonne nouvelle et lui signaler celte preuve du progrès de l'esprit public. La Vedette combla de félicitations les sages habitants de Cendrey. Malheureusement, comme on l'a vu plus haut, le district ne se borna pas à donner à ces sages habitants la satisfaction qu'ils demandaient ; et, tout en intimant à l'intrus l'ordre de déguerpir au plus vite, il fit beaucoup plus qu'ils n'auraient désiré. Il déclara en effet , le 19 février, « qu'il était de son devoir d'employer les moyens les plus propres à accélérer la destruction du fanatisme et de la superstition et de seconder les vues sages des citoyens qui abjuraient leurs erreurs et leurs préjugés, pour élever, sur leurs débris, des autels à la vertu et à la raison ; qu'il était téhu de leur faire goûter les douceurs d'une morale pure et bienfaisante, et qu'en conséquence il devait faire choix d'un instituteur de morale pour répandre les lumières et les progrès de la raison à Cendrey; que cet instituteur recevrait un traitement de douze cents livres sur les fonds destinés aux frais du culte, et jouirait en outre du logement occupé jusqu'alors par le curé, et qu'enfin étant
bien infonné des capacités et du républicanisme du citoyen F.-Maurice David, de Besançon, il le nommait instituteur de morale à Cendrey. »
Le choix de cet homme, qu'un journal philosophe et girondin appelait, en 1795, un extrait quintessencié des vices ks plus abjects, fut ratifié à Venvi par le club, le département et les représentants du peuple, et le citoyen David put croire un instant qu'il allait enfin trouver les auditeurs et les disciples que rhonnêteté publique lui refusait à Besançon. Mais il fut promptement détrompé, et le peuple de Cendrey le chassa de la manière la plus ignominieuse. On sait comment finit cette comédie, et comment les jacobins, furieux d'avoir été dupés par ces rusés paysans, faillirent faire tourner cette aflaire au tragique, en envoyant au tribunal révolutionnaire de Paris le bon P. Dessirier, qui y arriva heureusement trop tard. Il se trouva enfin une petite commune pour consoler la philosophie de la défection des quatre communes de la paroisse de Cendrey; ce fut celle de Champagney. Le 5 mars, Magnin, secrétaire du district de Besançon, écrivit au directeur de la Vedette : « Citoyen, je t'envoie une délibération que le district te prie d'insérer dans ton premier numéro. Il ne fera dépit qu'aux imbéciles, aux aristocrates, aux fanatiques; mais comme nous nous en moquons, nous ne craignons pas leur censure; toujours faut-il qu'ils en viennent là, et il vaut mieux tôt que tard. »
«Cejourd'hui 10 ventôse, l'an ii de la république française une et indivisible, les membres de la commune de Champagney, ainsi que les citoyens qui la composent, considérant qu'il est temps d'abdiquer les erreurs du fanatisme, pour faire place au culte de la Raison, et qu'on ne peut être heureux et utile à son pays qu'en pratiquant les vertus républicaines et la douce morale qui en développe les principes, ont déhbéré qu'ils renoncent aux discours mensongers du citoyen Petit, leur ci-devant curé à Pouilley ; qu'ils ne reconnaissent que le culte de la Raison et sont décidés à n'entendre que les paroles de paix et d'union qui en découlent. En conséquence, ils demandent qu'à l'instant la commune de Pouilley soit contrainte de mettre à la disposition du
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trésor public la huitième partie des vases en argent qui servent à son culte, ainsi que de la cloche et autres effets en dépendant, comme ayant fourni cette quantité lors de l'acquisition qui en a été faite ; déclarant, de plus, qu'ils n'entendent pas que c^t objet soit payé en argent, mais bien restitué en nature ; laissant, au surplus, à la prudence des corps administratifs le soin d'éclairer les citoyens de Champagney, et de leur faire oublier pour jamais les principes erronés et funestes qui, depuis des siècles, les ont tenus dans l'ignorance et la superstition^ à laquelle ils font un adieu éternel. — Françay, maire, etc. »
Les philosophes de Champagney donnaient une singulière idée de la raison qu'ils avaient prise pour guide, ainsi que de la douce morale et des sentiments de paix et d'union qu'elle leur inspirait, en demandant méchamment que la conunune de Pouilley fût contrainte de leur restituer surle-champ, en nature et non autrement , la huitième partie de la cloche, de la corde et du battant de cette cloche, et de chacun des vases sacrés, comme si les sept huitièmes du poids de ces objets, mis en pièces, pouvaient encore équivaloir, pour la commune de Pouilley, aux sept huitièmes de leur valeur. Un pareil procédé n'était pas seulement l'opposé de la paix, de l'union et de la douceur ; c'était une iniquité flagrante, et, dès son aurore, la Philosophie de Champagney montrait des dents et des griffes bien propres à en éloigner tous les honnêtes gens. Quelle fut la part réelle des habitants de cette commune dans une si trisle manifestation, il serait difficile de le dire ; mais pour leur honneur on doit croire, avec toute vraisemblance, qu'elle ne fut que l'œuvre d'un petit nombre de sans-culotles ou même d^une plume étrangère ; et que l'ignorance , la peur, ou plutôt un vieux levain d'antagonisme contre la commune de Pouilley, entraîna la majorité des signataires.
A Ornans, l'administration du district inaugura le culte de la Raison le 30 novembre 1793. « On a commencé, dit le secrétaire du district, par un auto-da-fé des titres féodaux, on a dansé la carmagnole et crié : Vive la montagne/ De là on s'est rendu dans la principale éghse nationale , devenue