L'ÉMIGRATION
don, en efiet, était des plus critiques. L'amnistie ouverte en faveur des gens du peuple à qui la Terreur avait fait quitter le sol de la France, n'avait été que temporaire. Le terme fatal était passé depuis longtemps lorsque la colonie arriva à la Chaux-de-Fond , et les lois sanguinaires contre les émigrés avaient repris tout leur empire. On fut donc obligé de rester en Suisse sous peine de mort. Mais les émigrants, presque tous chargés de familles nombreuses, s'y trouvaient à peu près dans l'impossibilité de pourvoir, par leur travail même le plus pénible, à Texistence de leurs enfants. Un fidèle serviteur de M. Charles Mougin, Joseph Carotte, vint, au péril de sa vie, chercher les quatre aînés des enfants do son ancien maître et les ramena en France , où il les plaça chez des honnêtes gens. M. Mougin se retira avec le reste de sa famille au Creux-des-Rez , d'où il pouvait au moins apercevoir les montagnes natales. La persécution s'étant un peu ralentie et les sentiments de modération prenant le dessus sur les lois, les femmes et les enfants commencèrent à rentrer en France avec des précautions infinies, en se dispersant et en se cachant chez des amis. Les chefs de famille les rejoignirent ensuite. Mais la menace de Téchafaud demeurait suspendue sur toutes ces tètes nominativement proscrites. A chaque instant la fureur révolutionnaire se réveillait; alors il fallait regagner les forêts et les cavernes; et bien des fois les femmes elles-mêmes furent oWigées d'y aller rejoindre leurs maris. La révolution du i8 fructidor an v [A septembre 1797), dernier effort de la Terreur, obligea les bannis à repasser en Suisse. Mais ils rentrèrent peu de temps après en France et parvinrent, en s'y cachant avec soin , à gagner l'époque réparatrice du consulat. Ils recouvrèrent alors leur liberté et leur culte, pour lequel ils avaient tant souffert ; mais à côté de leurs domaines injustement confisqués, ils restèrent condamnés à toutes les angoisses de la lère, et ce fut seulement vingt ans après, qu'on songea à )rder à ces pures et inofiensives victimes de nos troubles tiques une indemnité qui trouva un grand noinbre d'en- (^ux déjà couchés dans la tombe. »
1 J 801^ le digne et vaillant chef delà colonie émigrée
de Gharquemont , M. Ch. Mougin , qui avait sacrifié à sa foi une fortune territoriale de plus de cent mille francs, se trouvait dans un si grand dénûment, qu'il ne lui était pas même possible de devenir fermier. Il se vit réduit à louer quelques parcelles de terre presque incultes et à les travailler àlapioche. A défaut d'engrais, il brûlait des broussailles ou des débris de bois , et de cette terre avare il tirait avec peine un peu d'orge et de pommes de terre pour la nourriture de ses jeunes enfants et de sa sœur, devenue aveugle. Les aînés de ses fils allaient gagner leur vie comme journaliers dans les fermes d'alentour. Le désir de les voir travailler avec lui le détermina i amodier un terrain plus considérable , d'abord à Damprir cbard, puis aux Fontenelles ; mais les dernières années de l'empire furent tellement difficiles et malheureuses pour l'agriculture, qu'en dépit de tous ses efforts, il ne parvint pas à sortir de la gône. Après avoir vu successivement tous ses «nfants demander, de porte en porte, le pain de Taumône, il allait lui-même mourir insolvable, et avec l'amer regret de ne pouvoir satisfaire ses créanciers , lorsque la loi du 27 avril 1825, qui accordait une indemnité aux émigrés , vint mêler à ses dernières soufirances un premier rayon d'espérance et de joie. Cependant , au moment de son décès , il possédait toujours moins que rien. Le lit et la paille sur lesquels il était étendu n'étaient pas même à lui. Il se trouvait six sous dans la maison ; on en acheta de l'huile pour éclairer sa veillée mortuaire, et on emprunta 50 francs pour Tenterrer. Mais il semblait que la justice n'attendit que la fin des épreuves d» ce grand chrétien pour reparaître. Les funérailles de M. Mougin, honorées d'un nombreux concours de prêtres , se firent avec une solennité extraordinaire ; et quelques jours après, sa veuve et ses enfants recevaient de l'Etat une indemnité de dix-huit mille francs, qui servit à payer toutes ses dettes et à procurer à sa famille un modeste abri à Framboubans. L'une des filles de M. Mougin est devenue supérieure géué* raie des sœurs de la Charité de Besançon, et le plus jeune de ses fils occupe depuis longtemps avec distinction un poste administratif important.
l'administration t£Eborist£ su doubs et ses auxiliaires
jusqu'à la fin de la terreur.
8EmHBaB 179S — AVRIL 1795.
I. Après avoir suivi jusqu'aux extrémités de l'Europe quelques-unes des plus intéressantes victimes de U faction terroriste, il est temps de revenir en arrière , pour suivre cette faction elle-même dans ses agitations, ses luttes intérieures et ses continuelles transformations. Les clubs , où elle puisait ses forces et sa vie, avaient atteint, vers la fin de 1793, toute lenr expansion et leur éclat. Ils étaient devenus l'autorité suprême qui élevait et précipitait , à son gré, au nom du peuple, toutes les autorités légales, et ils formaient une sorte d'arche sainte à laquelle , par un privilège unique, il n'était pas permis de toucher. Le 25 juillet 1793, la Convention avait décrété a que quiconque se permettrait , sous quelque prétexte que ce fût, de porter obstacle à la réunion des Sociétés populaires ou d'employer quelques moyens pour les dissoudre, serait poursuivi comme coupable d'attentat à la liberté et puni de dix ans de fers s'il était fonctionnaire , et de cinq ans s'il ne l'était pas. » Aussi les clubs n'étaient-ils plus seulement le rendez-vous naturel de tous les esprits ardents et dévoyés , de tous les fauteurs de désordres , mais encore le refuge calculé d'une foule de gens honnêtes et timides , qui cherchaient dans leur affiliation une part de l'inviolabilité assurée par la loi à cette nou- ~ ^Je puissance, et une garantie pour leur tranquillité , leur tnne ou leur vie. Le 3 novembre , le conventionnel Milud ayant écrit au départezâent qu'on lui envoyât sur-leimp le nombre exact ou approximatif des membres du b de Besançon, le département^ après en avoir référé à
Tabbé Beuque , archiviste de la Société , réj^ondit que ce nombre s'élevait alors à six cents. Mais, s'il était sévèrement interdit aux profanes de toucher à la divinité révolutionnaire, elle-même se chargeait de venger le public en déchirant ses propres entrailles ; les luttes étaient en permanence dans son sein, et les six cents frères et amis de Besançon n'étaient guère d'accord que dans la réciprocité de la défiance . du mépris et de la haine qu'ils avaient tous , à juste titre, les uns pour les autres. Ils finirent même, pour singer Paris jusqu'au bout , par s'envoyer mutuellement à l'échafaud. La Vedette, désolée de ces guerres intestines, qui décimaient un parti déjà peu nombreux et achevaient de le déshonorer, s'écriait, le H février 1794 : « Depuis plus d'une décade, les séances de la Société ont été consacrées au scrutin épuratoire et à des dénonciations de toute espèce. Il semble, depuis quelque temps, que le temple de la liberté ait été converti en une arène de gladiateurs, où l'on se plaît à faire descendre successivement chaque patriote, pour le présenter en spectacle au pubUc avec les plaies sanglantes dont on Ta couvert. En nous reprochant publiquement des vétilles, nous nous sommes fait des blessures dont nous porterons toujours les cicatrices. Frères, il semble que nous soyons tous prêts à nous désunir. Quand l'humeur prend la place de l'opinion, celle-ci conduit bientôt à des personnalités dégoûtantes, qui avilissent nécessairement l'homme public et déshonorent l'homme privé. »
Cette masse mêlée de gens effrayants et de gens effrayés était menée très durement par ses comités directeurs ; et le 10 avriH794, on voit ceux-ci convoquer une assemblée générale de la Société, en déclarant insolemment qu'ils ont décidé que tous ceux qui ne se rendraient pas à la séance seraient regardés comme mauvais citoyens. Par un véritable crime de lèse-galanterie, le club des jacobines, victime des querelles de la Gironde avec la Montagne, ne tarda pas à être dissous. Deux de ses inspirateurs masculins, Pajot et Bouchin, avaient été jetés en prison, et le ridicule avait achevé l'œuvre de la discorde. Cependant, cette congrégation de vierges folles reprit un semblant de vie sous le régime de
l'administbation terroriste du doubs. 301
Robespierre et de l'Etre suprême. Un jour, les habitants de Besançon reçurent un billet d'invitation entouré d'un élégant filet et ainsi conçu : a Les amies de la liberté et de l'égalité, instruites que les patriotes de cette ville étaient dans la ferme persuasion que leur société était anéantie, s'empressent aujourd'hui de déclarer à tous leurs concitoyens, que tous les membres qui la composent ont juré, en face de l'Etemel, de ne pas cesser d'être utiles aux malheureux et de propager les principes étemels de raison, de philosophie et de philanthropie ; leur serment ne sera pas vain. En conséquence, elles avertissent que leur séance publique aura heu tous les mercredis, à quatre heures. EUes invitent les patriotes de tout âge et de tout sexe à venir être témoins de leurs sentiments d'amour pubUc et d'attachement à la république une et indivisible. — Dunand fille, présidente par intérim, Prost, secrétaire, Romain, idem. » Mais les trois viragos eurent beau faire : le club avait tout perdu en perdant la citoyenne Maugras, sa présidente, retirée décidément de la vie politique et rendue tout entière i la confection des bonnets et des capotes; il ne fît plus que languir et mourut un beau jour , à l'insu du public, sans la moindre oraison funèbre.
Dans les communes rurales du district de Besançon, on ne trouve qu'un seul club mentionné pour ses méfaits, c'est celui de Serre et Franois.
H. Le district de Baume répondit, le 28 février 179^, au département, qui lui demandait l'état des clubs de sa circonscription : a II y a dans le district onze Sociétés populaires formées chacune par la réunion de plusieurs communes : Baume, formée le 42 juin 1791 ; Sancey, depuis deux ans; l'Isle-sur-le-Doubs, depuis quinze mois; Belvoir, depuis treize mois ; Pierrefontaine, le 29 juillet 1792 ; Lanans, le i" avril 1793 ; Qerval, le 13 avril 1793; Arcey, le 29 octobre 1793 ; Orsans, en 1793 ;Rougemont, en frimaire dernier ; Cuse, idem. »
Le proconsul Lejeune, en faisant sa tournée à Baume, trouva que la Société populaire de cette ville manquait complètement d'énergie. 11 décida, le 3 juillet 1794, qu'elle
302 CHAPITBB LT.
serait dissoute et reconstituée par Gaulard aine, Odon, Belot et neuf autres sans-culottes également éprouvés.
Le district d'Ornans écrivait également, le 16 décembre 4793, qu'il comptait dans son ressort onze Sociétés populaires. Celles d'Oraans, de Vercel et de Vuillafans étaient les plus considérables. Elles ne brillaient , ni les unes ni les autres, par le nombre de leurs membres, mais elles y suppléaient par une bruyante activité. Celle d'Ornans, tombée dans un état de langueur scandaleux, fut, suivant le style du temps, régénérée le 6 décembre 4793. Ses fondateurs, les Bailly, les Maire, les Marlet, les Vaite, les Grandjacquet, les Boulet, les Millot, les Roy, les Saunier, la plupart humbles auxiliaires de tribunaux en 4789, lui avaient dû leur promotion aux principaux emplois du district. Un malheureux nommé P. -Cl Lefort, autrefois musicien et menuisier, s'était lui-même élevé jusqu'au greffe de la justice de paix. Les grandes familles bourgeoises d'Ornans, les Teste, les Doney, ne se résignèrent à subir la honte de l'affiliation qœ le 30 mars 1794.
Le club de Pontarlier, en proie à d'interminables orages, oscillait sans cesseentre l'influence de Boissard ou du district, et celle de Lerebours ou delà commune. Le 20 octobre 1793, il décida que « certains affiliés affectant depuis longtemps de ne plus venir aux séances, ils seraient exclus de la société. » Parmi ces membres suspects, il s'en trouvait un contre lequel on ne se borna pas à cette simple mesure. Issu d'une noble famille dérobe et fils du procureur royal qui avait été l'adversaire vigoureux de Mirabeau , lors de son célèbre procès au bailliage de Pontarlier, l'avocat Guy-F.-B. Sombarde avait pris les couleurs de la Révolution, sans pouvoir obtenir sa faveur ni même sa confiance entière. Une modeste suppléance judiciaire était toute la part qui avait été faite à ses lumières et à ses talents. Le 7 novembre 4793, il fut accusé au club « d'avoir entravé Tesprit public et d*avoir été le défenseur officieux des émigrants, des exportateurs de numéraire et enfin de tous ceux qui avaient eu des torts envers la patrie, o Le club déclara « qu'un homme si peu délicat, s'il était appelé à juger, en sa qualité de suppléant du tribu-
L'ABHIiriSTlUTIOlf TSBROEISTB DU DOOBS. i^3
nal, ne manquerait pas de faire pencher la balance de la jus« tice du côté de Taristocratie et du fédéralisme, » et, en con* séquence, il fut décidé à l'unanimité qu'on réclamerait sd destitution.
Le î décembre, dans une séance à laquelle assistèrent le représentant Bassal, Renaud, de Quingey, et Briot, le club commença l'épuration complète de son personnel. Six membres, d^abord passés au crible de la censure. Rousselot, Battandier aîné, le juge Bé valet, Tex-prêtre Barrey, Claude-Joseph Nicod et Mauvaizet, furent chargés de former le noyau de la nouvelle Société, dont les membres furent successivement réadmis, au nombre de cent quatre-vingtcinq, tant de la ville que des campagnes. Charles-Joseph Battandier, quoique administrateur du département depuis quelques jours, fut lui-même ajourné. Il avait d'abord été décidé , sur la motion de Briot , qu'on n'admettrait aucun prêtre, à moins qu'il n'eût abjuré son caractère sacerdotal ; mais cet arrêt fut révoqué, en faveur de l'intrus Devillard, de son vicaire Bouvot et de Paivre, intrus de Montbenoît, à raison de leur républicanisme bien avéré.
La principale occupation du club de Pontarlier, comme de la plupart des autres, en ce moment, était d'achever la destruction du christianisme. Mais les dénonciations personnelle^, même contre les frères et amis^ n'en continuaient pas moins leur cours; et, à côté de l'odieux, le ridicule n'avait pas cessé d'avoir sa place. Ainsi, la Société ayant décidé, le i^ janvier 1794, « que le buste de Riquetti, dit Mirabeau, voilé depuis longtemps, serait brisé et écrasé, » afin de donner plus de solennité à cette exécution, un échafaud fut dressé, le i9 janvier, sur la place de Saint-Bénigne ; le buste, autrefois entouré de tant d'hommages , y fut transporté , au sortir d'un discours de morale prononcé par Bévalet; et là, le citoyen '^•-iion Chambard , officier municipal , armé d'une hache, îcha la tête de plâtre, aux acclamations de l'assistancel. procès-verbal de la séance du lendemain prouve que le b de Pontarlier l'emportait sur tous, pour savoir mettre Ja variété dans l'absurdité. On y lit en efibt : « Un membife -mandé que le pain que Ton faisait bénir chaque dimanche»
à la grand'messe, fût remis, sans être morcelé, aux commissaires préposés pour la distribution à faire aux pauvres, et qui le distribueront à deux, trois ou quatre indigents; sur quoi, il y a eu beaucoup d'opinions pour et contre , et k discussion a été renvoyée à la séance suivante. »
A la vue de tout le bien qu'il faisait par ses précieuses discussions, le club de Pontarlier sentit l'utilité de multiplier les clubs; et, le 7 novembre 1793, il envoya le curé Devillard avec deux autres jacobins en fonder un à Mouthe. Le premier signe de vie que donna ce club naissant dut réjouir les entrailles paternelles, car il débuta par dénoncer à la fois les citoyens Cart, président du district; Jouflfroy, secrétaire général , et Falconnet, administrateur, en les accusant faussement d'avoir favorisé leur parent et ami, le prêtre déporté Jouffroy, ex-professeur de philosophie à Lons-le-Saunier. Mais, après un si beau début, ce club finit par tourner tellement au modérantisme, qu'on fut obligé de le dissoudre.
Le 26 décembre, à la demande du frère Pourchet , d'Aubonne, le club de Pontarlier envoya encore L. Perron, Ch. Parandier et deux apôtres secondaires, fonder les clubs de Saint-Gorgon et d'Arc-sous-Gicon. Mais à peine formés^ ces deux enfants dénaturés se tournèrent contre les auteurs de leurs jours. Le club de Saint-Gorgon n'eut rien de plus pressé que de dénoncer le vieux patriote Pourchet , comme un tyran et un voleur; tandis que celui d'Arc-sous-Oicon choisissait pour président le fédéraUste Ravier, administrateur destitué du département, sorti des prisons « on ne sait par quels moyens , » disait le club de Pontarlier, en envoyant à Arc le témoignage de toute son indignation.
Le plus important des clubs de ce district , après celui du chef-lieu, était à Morteau. D est. probable qu'on s'y déchirait mutuellement comme ailleurs ; mais ce qu'il y a de cei^ tain, c'est qu'on y attaquait les clubistes de Pontarlier, de la manière la plus indécente, au dire de ces derniers.
Le club de Frasne agissait également avec si peu de fraternité, que Pontarlier lui refusa l'affiliation. Le club de Jougne fut l'un des premiers fondés et des plus malfaisants. Celui de Levier ne se signala guère que par une triple dénon-
L*ADMINISTBATIOIf TBRR0BI8TE DC DOUES. 305
dation adressée, le 20 novembre 1793, contre iMichel Cagnon 6X-uiaire, Jacques Callier, de Villeneuve, administrateur du district, et le curé constitutionnel deVillers-sous-Ghalamont.
Le club de TAbergement s'en prit au jury d'accusation luimême, et le dénonça, dans le courant de janvier i 794, pour avoir absous plusieurs accusés de la Planée, et n'en avoir traduit qu'un seul au tribunal révolutionnaire. Robelot, directeur du jury, et Barbaud, commissaire national, tous deux membres du club de Pontarlier, furent réduits à se justiGer devant leurs frères et amis^ du reproche d'avoir concouru à cet acte de justice.
Les clubs du Lac-ou-Villers et de Gilley ne furent ouverts qu'au commencement de 1794, et firent peu parler d'eux, ^ce au départ de l'abominable Magnin-Tochot, intrus de Gilley. Il en fut de même des Sociétés populaires delà Villedu-Pont, de la Cluse et des Gras.
Le district de Quingey comptait quatre clubs. Tous, à l'exemple de ceux du chef-lieu et d'Arc-et-Senans , qui vécurent le plus, se montrèrent aussi paisibles qu'inoffensifs.
Tel fut longtemps aussi le club de Saint-Hippolyte ; et les jacobins de Paris le trouvèrent même si mal composé qu'ils lui refusèrent l'affiliation. 11 se vit contraint de se dissoudre; et, le 22 janvier 1794, il se reconstitua avec les plus purs éléments démagogiques. Les prêtres constitutionnels n'y furent admis qu'avec beaucoup de peine, et à la condition « d'avoir manifesté dès le commencement de la Révolution le plus ardent et le plus chaud patriotisme. » Non-seulement les fanatiques, mais même les maris des femmes fanatiques^ furent absolument exclus.
Ce district comptait encore huit autres clubs : celui de PoQt-de-Roide, affîUé aux jacobins de Paris dès le mois de décembre 1792, et resté l'un des plus modérés; celui de Blamont, dont l'étabUssement fut contrarié par les honnêtes
itorités locales, et qui ne resta pas aussi inoffensif; ceux de
laux-lez-Chàtillon, de Charmoille et de Damprichard, qui
(Vinrent les foyers d'un terrorisme naïvement brutal ; enfin ceux du Luhier, de Maiche et du Russey , qui ,
ec plus d'intelligence, ne se montrèrent pas moins malfai-
sants. Moutbéliard fut aussi forcé d'avoir sa Société populaire ; mais le jacobinisme français y avait trouvé un terrain si mal préparé, qu'il fallut réduire le club à dix membres, pour que le bon grain n'y fût pas étouffé par le modérantisme et l'aristocratie. Le club de Saint-Hippolyte en était indigné.
Lorsque tous les droits électoraux eurent été suspendus par la dictature révolutionnaire, le Comité de salut publicdemanda à tous les clubs de France la liste des patriotes propres à remplir les charges publiques. Chacun des clubs du district de Saint-Hippolyte s'empressa de désigner ses principaux membres, en énumérant leurs titres et leurs aptitudes. Presque tous étaient déjà à la tèter de Tadministration; car ce district n'était pas assez riche en jacobins pour offrir un personnel de rechange.
L'ensemble de ces listes présente un tableau assez complet des hommes les plus importants du parti révolutionnaire dans cette contrée (*). Les titres qu'ils faisaient valoir en leur faveur offraient une grande variété. Ainsi « Châtelain avait combattu depuis quarante ans le fanatisme et l'orgueil des nobles , et arrêté lui-même Goguillot, le contre-révolutionnaire Derriey était très robuste, et avec l'aide d'un seul gendarme, il avait saisi onze insurgés. Hyacinthe Renaud et Berceot s'étaient distingués à la poursuite des brigands. Le prêtre Jeanmonnot n'avait pas cessé de propager l'esprit révolutionnaire. Charles Renaud avait un esprit juste, droit et digne de l'apostolat. iMondeau aîné était riche et doué d'une belle main pour l'écriture. » Le cabaretier Ducreux avait plaidé autrefois contre les seigneurs de Maîche et de Trévillers. Le rustre qui présidait le club de Chaux et le maître d'école qui lui servaitde secrétaire, déclaraient, avecune assurance toute républicaine, qu'ils avaient de l'étude, même du latin, et qu'ils étaient également propres à l'administration ou à la judicature. Du reste, ils ne trouvaient pas moins de douze membres de leur club parfaitement en état de diri-
(1) Voir, à la fin du volume, le document no XXI, Tableau des patriotes notables du district de Saint-Hippolyte.
L*A1>HII1IST11ATI0N TBRROBISTE DU DODBS. 307
ger le district, le département , et sans doute aussi la république. Le président et le secrétaire du club de Blamont, tous deux ministres protestants, se proclamaient « excellents patriotes, ayant à la fois bon caractère, bonnes mœurs et excellent physique. » Avec de pareilles ressources , le char de la Révolution ne pouvait manquer de marcher, en dépit de tous les obstacles.
III. Il continuait d'ailleurs à trouver dans les bureaux de la Vedetle des conducteurs déterminés, qui le menaient à fond de train au but suprême. Ce n'étaient pas seulement des guides , c'étaient jie véritables entraîneurs. Dormoy et Briot frappaient de tous les côtés avec une nouvelle furie. Quand il ne se trouva plus un seul noble ni un seul prêtre fidèle pour servir de but à leurs coups , ils 1^ tournèrent avec la même violence contre les riches, contre les républicains honnêtes, contre les femmes, a Les riches, s'écriait la Vedette du 10 septembre 1793, ont vu avec plaisir la chute des prêtres et des nobles; mais ces hommes couverts d'or s'imaginent-ils donc que leur aristocratie succédera à celle qu'on vient d'abattre? Croient-ils que la faulx révolutionnaire se contentera d'avoir brisé les hochets du fanatisme et de l'amour-propre? La trop grande pauvreté et la trop grande richesse blessent Tégatité politique, jettent la division dans l'Etat et provoquent sa destruction. »
Le même jour , la Vedette poursuivait de ces ricanements
sanguinaires l'honorable pasteur protestant de Blamont,
membre destitué du département : a M. Kilg , dont le nom
depuis longtemps est cher aux aristocrates de cette ville , a
été mis dimanche soir en état d'aiTestation. En vérité , c'est
ane perte que ce monsieur Kilg-là. Oii trouver maintenant
un rapporteur pour les requêtes des reclus? Nous ne serions
pas fâchés de connaître quelle contenance il pourrait avoir
tribunal révolutionnaire. Un petit voyage à Paris ne gâte
n : on apprend là beaucoup de choses. »
Quelques jours après, la Vedette stimulait par ces ignobles
maces le patriotisme des femmes, beaucoup trop languis-
it â son gré : « Comme les temps changent les femmes I
nme les circonstances refroidissent le zèle patriotique de
308 CHàPITRE L?.
ces femmes qui voulaient se dévouer au service et au soulagement des volontaires malades dans les hôpitaux I Quand on parlait d'une liste de réclusion des gens suspects, les ateliers fourmillaient de citoyennes. Dès que les réclusions ont été faites, on a fermé les portefeuilles, on a refusé son billet d'invitation, etc. Eh bien, Mesdames, nous vous prévenons qu'on s'occupe d'une nouvelle levée de femmes pour meubler la maison de réclusion. Cette annonce réveillera peutêtre votre première ardeur, car ce courage est celui que l'on inspire aux lâches, et c'est bien celui qui vous distingue aujourd'hui. »
Le journal Le Neuf Thermidor^ rédigé par Louvot, Couchery et autres girondins, nous apprend ce qu'étaient ces ateliers que les femmes s'empressaient de déserter aussitôt qu'une ombre dehberté leur était laissée. « On avait formé , dit-il, des ateliers où de jeunes filles étaient rassemblées sous prétexte de travailler à l'équipement des volontaires. Là on voyait les jacobins, en carmagnole, en moustaches, en longs sabres, faire la guerre à la pudeur et entretenir de leurs propos grossiers des femmes que la crainte forçait à les souffrir. »
Il faut avouer que la bourgeoisie expiait bien cruellement et bien vite les premières joies de son triomphe sur l'aristocratie, et qu'elle n'avait pas besoin d'aller à Paris pour apprendre beaucoup de choses. Jamais peut-être une minorité audacieuse n'avait maîtrisé avec plus d'insolence une majorité plus tremblante et plus humiliée. Mais c'était surtout, comme on le verra dans la suite , pour la destruction complète du christianisme que la Vedette était une arme de guerre sans égale. Aussi l'administration départementale reconnaissante décida-t-elle solennellement, le !•' janvier 1794, que le journal de Dormoy et de Briot continuerait à être envoyé aux frais du département à toutes les communes, pour y entretenir et échauffer l'esprit pubUc.
Les deux rédacteurs de cette feuille avaient trouvé un nouveau collègue dont la frénésie semblait dépasser la leur. C'était un jeune noble, d'un esprit et d'un savoir fort distingués , dont les opinions avaient paru d'abord très monar-
l'administration terroriste du doubs. 309
chiques , et qui avait même , disait-on , fait le voyage de Paris, quelques jours avant le 40 août 1792, pour aller soutenir le trône croulant de Louis XV[. Soit que M. Joseph Droz de Rozel, compromis par le désastre de la royauté, ait eu ridée de chercher son pardon dans un grand étalage de jacobinisme ; soit qu'il se fût laissé gagner par l'ambition révolutionnaire ou par l'amitié si serviable, mais si dangereuse, de Briot, son camarade de collège, toujours est-il que le royaliste de la veille se trouva subitement changé en un terroriste forcené. A l'exemple de son ami Briot , il cumula presque en même temps les fonctions de professeur, d'aide de camp, d'artiste dramatique, d'imprimeur, d'avocat, d'orateur du club et de journaliste. L'adjudant général Wolf, à qui il avait été adjoint, un instant, pour l'inspection des frontières, faisait le plus grand éloge de son sans-culottisme et de ses talents, et il fut même chargé d'une mission de confiance par le général Schérer , dont il possédait toute la confiance. C'est dans une de ces courtes expéditions militaires que le jeune écrivain , destiné à devenir l'un des membres les plus recommandablesde l'Académie des sciences morales et politiques et de l'Académie française, écrivait à son funeste ami Briot cette lettre abominable : « Stikmille, 2î pluviôse (40 février ITO^-). Je ne vois pas que l'on poursuive avec assez d'ardeur l'ennemi de Tintérieur. Nos montagnes m'inquiètent beaucoup, et si Ton ne prend des mesures, elles nous joueront tôt ou tard quelque mauvais tonr. Si j'étais à Besançon , je ferais le diable pour qu'une armée révolutionnaire y fit une tournée. Réunis-toi avec les patriotes pour demander cette mesure, la meilleure et peut-être k seule efQcace. Je sais qu'un décret suspend toutes celles qui n'ont pas été formées par la loi ; mais les représentants ne pourraient-ils pas faire autoriser par la Convention celle qu'on avait commencé de former chez nous? î armée révolutionnaire , précédée de quelques adresses accompagnée d'une propagande bien choisie, doit régé- •er un pays, ou bien il n'y a plus de ressour<îe que d'y tire le feu. Je t'engage donc à faire revivre la nôtre et *qvailler sans relâche les montagnes, jusqu'à ce qu'on ait
guillotiaé tous les coquins qui y sont, enfenné tous les suspects, et donné le dessus à la minorité patriote. Je te prècbe, toi qui prêches les autres ; mais c'est que dans les armées on a la tète chaude. Ici nous traitons toutes les affaires à coups de sabre, et il nous semble qu'on devrait les traiter partout de même. » Cette lettre, que son auteur dut déplorer plus d*une fois dans le cours de sa longue existence, fut publiée par la Vedette avec un enthousiasme facile à comprendre.
Le directeur de la Vedette^ ne se trouvant pas suffisamment payé de tous ses services par la subvention départementale, sollicita encore une récompense supplémentaire ; et le 23 juin 4794, un arrêté du département autorisa Pavot-Laurier Dormoy à disposer à son profit personnel de tous les meubles qui garnissaient son ancienne chambre de directeur du séminaire. Du reste, Dormoy n'était pas le seul patriote ja-. loux d'ajouter à la reconuaissance problématique de ses concitoyens une rémunération plus substantielle. Le 1" décembre 4793, le citoyen Guyot, visiteur des douanes, adjudant-niajor de la garde nationale et président de la Société populaire de Jougne, écrivit, sur un ton de reproche, au proconsul Bassal : « La place que j'occupe , aux appointements de raille livres, n'est pas suffisante pour un sans-culotte dont les vertus civiques sont connues de tout le canton. » Ce fut sans doute d'après la même considération que les administrateurs de l'hôpital de Baume sollicitèrent, le 4 mai 1793, une augmentation d'appointements, et que les membres du conseil général du même district s'attribuèrent à eux-mêmes une indemnité de 5 livres par jour en sus de leur traitement, pour tout le temps qu'ils passeraient en commission.
IV. D'autres soutiens de la république, les volontaires, qui se payaient -également de leurs propres mains, ne se contentaient pas de rançonner les contribuables , ils continuaient à y ajouter le^ mauvais traitements de tout genre. Le ^ mai 479i, deux députations de Dampjoux et de Charquemont se trouvèrent réunies à Saint-Hippolyte pour se plaindre au district « des vexations que les volontaires de la Côte-d*Or
L*ADHINISTRATI01« TBBR0RI8TE DU DOUBS. 31 1
tantonaès sur la frontière exerçaient continuellement contre les propriétés et la sûreté des habitants, brisant les arbres et les clôtures, foulant les récoltes, se faisant livrer arbitrairement des viandes et changeant de logement à volonté contre les -ordres des municipalités. » Le district de Baume se vit lui-même obligé de soliciter le rappel des volontaires du Bas-Rhin et de la Côte-d'Or envoyés sur sa demande, les premiers à Sancej, et les seconds à Landresse. Une instruction judiciaire fut même commencée contre eux par ordre de Rambour, à raison de la gravité de leurs délits.
Ce fut à cette époque que le parti révolutionnaire à Be« sançon reçut de la Suisse un notable renfort. Il y avait au Locle et à la Chaux-de-Fond un assez grand nombre d'ouvriers horlogers dont le tempérament remuant s'accommodait mai aux mœurs trop douces de leur république natale. Ils avaient encouru, dit-on, l'animadversion des autorités neuchateloises pour avoir pris part à l'indigne mascarade de Teaterrement de la royauté à Morteau ; et leur établissement en France, secrètement arrangé à Paris entre le gouvernement conventionnel et leur délégué Mégevand, parait avoir été le sujet du mystérieux voyage de Bassal à Morteau. Besançon fut choisi pour devenir le siège de leur intéressante industrie. La masse de la population^ vivement préoccupée» à cette époque, de la pénurie des subsistances, les vit arriver avec inquiétude et à regret ; mais , accueillis à bras ouverts par les jacobins, moins comme des artisans utiles que comme des apôtres et des martyrs politiques, ils furent aussitôt dotés de tous les droits de citoyens français, largement installés aux frais de l'administration , d'abord au collège et au séminaire, puis au prieuré de Beaupré, et en possession de toute la faveur du moment.
Ce renfort, qui devait être plus tard si utile aux démairogues bisontins, ne leur était nullement nécessaire en ce ornent. Le terrible gouvernement du Comité de salut pujc avait imprimé partout un tel sentiment de stupeur et effroi, que l'administration récemment imposée au déparaient du Doubs pouvait désormais marcher jusqu'à la fin i la Terreur, sans trouver aucune entrave, et sans éprou-
912 CHAPITBS LY.
ver d'autres secousses que celles qui allaient résulter du choc de ses propres rouages.
V. Lorsque la Convention décréta , le 40 octobre 1793, que le gouvernement devenait purement révolutionnaire, c'est-à-dire que Tempire de la constitution et des lois était suspendu, et que toutes les libertés allaient être sacrifiées à la crainte de perdre un gouvernement qui était censé les avoir données à la France , le Doubs n'eut pas à faire l'apprentissage d'un régime auquel l'omnipotence des représentants en mission l'avait déjà habitué. Il n'y eut de changé que les dénominations de quelques fonctionnaires. Les procureurs de département, de district et de commune, devinrent des agents nationaux, en restant absolument ce qu'ils étaient. Mais au proconsul Bassaljugé trop mou et trop indulgent, le Comité de salut public substitua un nouvel agent pour l'énergie duquel il n'avait rien de semblable à redouter.
Régicide, comme l'ex-curé de Versailles, Siraon-P. Lejeune, député de l'Indre à la Convention et obscur séide de Robespierre, s'était signalé par une haine féroce contre les girondins. Trouvant que les mesures proposées contre leurs partisans par le Comité de salut public étaient trop douces, il avait demandé, à la tribune de la Convention, qu'on les mit tous hors la loi. Envoyé successivement dans l'Aisne, l'Orne et l'Ain, il arriva à Besançon le 24 Janvier 4 794, muni de pouvoirs illimités pour rétablissement du gouvernement révolutionnaire dans le Doubs et le Jura. Les autorités s'empressèrent devenir lui présenter leurs hommages, mais il ne leur rendit leur visite que douze jours après.
Tout à la fois sensuel et cruel, comme il arrive souvent, cet homme se montra dans notre contrée le digne représentant du régime qu'il venait inaugurer. Après sa chute, il a été publiquement accusé par les journaux, sans aucune réclamation de sa part, d'avoir, contre toute justice, placé sous le poids d'une accusation d'émigration, c'est-à-dire sous le fer même de la guillotine, un respectable conseiller au parlement de Besançon, ainsi que sa fille , et d'avoir fait ensuite racheter à cette dernière sa vie et celle de son père au prix de son honneur. Une servante de Y Auberge nationale.
l'ADHRflSTRATION TERRORISTE DU DOUBS. 313
OÙ il avait pris son gîte, devenue également victime de sa lubricité, ayant eu Taudace de demander qu'il Taidât à partager les charges d'une maternité déplorable, cette malheureuse fut aussitôt arrachée de son domicile et traînée ignominieusement dans les prisons, où elle gémit plus d'un mois. Après avoir été menacée des traitements les plus barbares pour lui imposer silence, elle fut enfin reconduite de brigade en brigade par la gendarmerie jusque dans son village natal.
Comme son collègue Bernard, Lejeune avait une passion et un culte pour la guillotine. Afin d'en repaître son imagination sanguinaire, il avait t'ait construire une petite guillotine d'agrément , avec laquelle il coupait lui-même le cou à toutes les volailles destinées à sa table. Il s'en servait même pour couper les fruits. Souvent, au milieu du repas, il se faisait apporter cet instrument de mort, et en faisait admirer le jeu à ses convives. Lejeune, accusé plus tard, nia ces horribles détails , mais avec peu de succès ; car on avait eu soin d'envoyer à la Convention elle-même le hochet philosophique que son représentant avait substitué à ceur du fanatisme et de la superstition, et cet horrible jouet était déposé au Comité de législation.
VI. Dès le 14 décembre 4793, le conseil général du département, quoique soigneusement épuré, trois mois auparavant, par Bassal et Bernard, fut obligé de se dissoudre par ordre de la Convention. Le mouvement fédéraliste des provinces avait mis Paris en défiapce contre les administrations départementales trop nombreuses et trop fortes, quel que fût d'ailleurs leur soumission ou leur dévouement. Tout le travail administratif resta donc concentré entre les mains d'un directoire composé de Roland, président , Calamard, Battandicr, Gouvernet, Dangel, Quirot, Blondeau aîné, et Ravier, commissaire de police. Renaud, de Quingey, dont l'activité î rouvait ainsi sans emploi, songea à se pourvoir ailleurs ; ( sur la demande du conseil général du district de Quin- ] , le représentant Prost lui donna la place laissée vacante ( s le directoire de ce district, par la démission de Bardey. ] îzot, Hérard et Nicolet furent appelés par Lejeune au
314 CHAPITBB L¥.
conseil du district de Besançon. La mort enleva à cette dernière administration, vers la fin de mars, l'agent national Mann, Tun de ses membres les plus redoutables par son activité. Une ligne de la Vedette fut toute la récompense posthume de ses tristes services, et Lejeune le remplaça par Rambour père, qui fut lui-même remplacé par Ta voué <jouniot.
Ce fut sans doute dans le but de se consoler de cette perte, que le district vota, le 25 avril, la somme de huit livres dix sous pour faire revenir de Paris les trois volumes déjà parus d'un ouvrage rempli de gaieté, intitulé : Compte rendu <iu^ sans-culottes de la République française , par très haute, très puissante et très expéditive dame guillotine, dame du CûJi^ousel^ etc. y contenant les noms et sutmoms de ceux à gui elle a accoi'dé des passe-ports pour Vautre monde. Rédigé et présenté aux amis de ses prouesses, par le citoyen Tisset, coopérateur du succès de la République française. Ces administrateurs, amis du sang et de la joie, ayant été soumis, à la fia du mois de juin 1794, au scrutin épuratoire du club de Besançon, furent tous reconnus pour véritables sans-culottes. 11 ne s'éleva de réclamations que contre Hérard^ parce qu'il avait été l'agent d'affaires du duc du Ghâtelet ; mais il fut prouvé que ce serviteur peu fidèle avait patriotiquement dénoncé lui-même son ancien maître , au moment où celuid faisait présenter aux corps administratifs un faux certificat de résidence , ce qui donna à Hérard une nouvelle auréole.
La municipalité de Besançon fut éprouvée par la perte successive de ses deux chefs, tous deux prêtres apostats, l'ex-minime Lambert, et le chanoine Marrelier de Verchamp. Organisateur ardent des convois d'émeutiers envoyés à Paris pour le 10 août i792, Lambert avait été récompensé de son zèle, le 27 décembre 1793, par le poste d'agent national de la commune. Mais l'agitation révolutionnaire avait épuisé ses forces, et il jouit peu de temps de son iriomphe. Il mourut, jeune encore, le 21 janvier 1794, dans des convulsions et des hurlements épouvantables. « Il s'écriait fréquemment, dit M. Laviron : Faut-il donc que je meure I et
l'administration tbrbobiste du docbs. 315
personne ne lui donnait un mot de consolation. » En revanche, lorsqu'il fut décédé, les jacobins en firent un véritable demi-dieu. Une députation du club se présenta, le 4 janvier, à la municipalité, et déclara « que, sensibles à la perte que la commune venait de faire dans la personne de Lambert, mort victime de son zèle, les Amis de la liberté avaient délibéré que son éloge funèbre serait prononcé le décadi suivant, par un de leurs orateurs, dans l'église métropolitaine, devenue le temple de la Raison ; que la municipalité serait invitée à cette cérémonie, et qu'en outre, pour perpétuer le souvenir de ce grand citoyen, son nom serait gravé sur une table de marbre, dans le lieu des séances de la Société. » La municipalité se montra extrêmement touchée des honneurs rendus au membre qu'elle pleurait ; et, pour ne pas demeurer en arrière, elle décida, séance tenante, qu'un marbre commémoratif du dévouement de Lambert ornerait aussi la salle de son conseil. Le département et la municipalité se rendirent solennellement en corps, revêtus de leurs insignes, à la pompe sacrilège qui devait couronner dignement la carrière du moine apostat. Lejeune donna pour successeur à Lambert le ridicule Chazerand, qui, en prenant les rênes de l'aduiinistration, exposa en ces termes le programme de sa conduite future : u Intrépide, inébranlable, je ferai la guerre à toute outrance aux modérés , aux feuillants, aux aristocrates. Les fanatiques quelconques, sévèrement réprimés , seront hors d'état de nuire. Qu'ils n'attendent de moi ni paix ni trêve. Sans cesse je déjouerai leurs projets sinistres, je les poursuivrai jusque dans leurs plus sombres repaires, et je vengerai la France de leurs forfaits. Un autre devoir impérieux pour moi, et bien cher à mon cœur, c'est d'épurer, de régénérer parmi nous les mœurs, sans lesquelles point de république. Je prends l'engagement solennel de diriger vers cet important objet i vigilance la plus active. >> La dernière partie de ce pro-
inme n'eut malheureusement d'autre succès qu'un succès
liante.
a perte de Marrelier ne fut pas moins sensible à la mu-
palité bisontine que celle de Lambert. Le noble chanoine
était, en somme, un assez pauvre esprit ; mais il devait à l'éclat de son ancienne position, joint à celui de son apostasie, une sorte de supériorité extérieure et de circonstance , qui faisait de sa personne une enseigne précieuse pour les révolutionnaires. En voyant un homme de cette condition et de cette importance descendre si bas, il semblait que les pauvres gens devaient éprouver moins de répugnance à marcher dans la même boue et à se souiller des mêmes excès. D'abord simple conseiller, puis ofûcier municipal et enfin maire de Besançon, Marrelier n'avait fait que monter jusqu'au commencement de 1794. Mais à cette époque il commença à éprouver toutes les épines de son nouveau métier. Le 6 janvier, un nommé Vaufresson écrivit aux chefs de l'administration ou du gouvernement : o Je viens vous dénoncer un ci-devant noble, ex-chanoine métropolitain, qui, couvert du masque du patriotisme depuis le commencement de la Révolution, remplit actuellement le poste le plus honorable dans cette commune. Cet homme a environ trente parents émigrés. C'est le citoyen Marrelier, maire, qui, lors de son départ pour Paris, craignant qu'on ne mit les scellés chez lui pendant son absence, a enlevé ses papiers, ou du moins une partie, contenant une correspondance qu'il a eue avec un de ses cousins émigrés. Ces papiers sont déposés rue du Clos, chez la citoyenne Duplessis, à qui il a recommandé de les bien cacher. Ce n'est pas la haine ni la méchanceté qui me fait faire cette dénonciation. Je n'ai jamais parlé à ce citoyen, et jamais il ne m'a fait ni bien ni mal. J'ai appris le fait par le plus grand des hasards. »
Il y avait dans cette dénonciation la menace d'un orage terrible ; elle n'eut cependant aucune suite dans ce moment. Mais le 16 avril suivant, la Convention, dans un nouvel accès de défiance, décréta que tous les ex-nobles seraient forcés de sortir de Paris, des places fortes ou des villes frontières, dans le délai de dix jours, sous peine d'être mis hors la loi. Cette nouvelle proscription atteignait Marrelier, qui s'empressa de se dépouiller de son écharpe et se disposa à sortir de Besançon. La municipalité s'en montra extrêmement atfectée; elle écrivit sur-le-champ au département : « Rien
L*AD111NISTBATI0N TERRORISTE DU DOUBS. 3i7
de plus sage que la mesure de précaution qui vient d'être prise; elle assure le salut de la république, puisqu'elle empêche à nos ennemis intérieurs de nous nuire. Mais dans cette classe avilie par ses crimes, il y eut quelques hommes qui aimèrent la justice. Le citoyen iMarrelier est du nombre de ces âmes fortes. Le confondrons-nous avec nos plus cruels ennemis? Les magistrats du peuple espèrent que vous voudrez bien vous joindre à eux et demander à la Convention de retenir ce citoyen dans nos murs et le rappeler à ses fonctions. »
Le département, le district, le conûté révolutionnaire, le comité des sections, la Société populaire, s'unirent vainement pour supplier le Comité de salut public d'admettre une exception en faveur du maire de Besançon, comme la loi l'y autorisait. Us eurent beau rappeler que Marrelier avait été l'un des premiers à fouler les préjugés religieux en abdiquant son état; qu'il avait combattu à outrance le fanatisme et l'aristocratie; qu'il s'était distingué par son opposition aux fédéralistes et aux girondins, lors de l'assemblée départementale; et qu'il avait même failli devenir leur victime, comme Chalier, le héros de Lyon. Tout fut inutile, et à la place des honneurs qui lui avaient été prodigués un instant, il ne resta bientôt plus à l'ex-chanoine que l'expulsion, l'oubli, la misère et le témoignage de sa conscience. Son absence forcée de Besançon devint même, quelques mois après^ le sujet d'une odieuse et ridicule accusation d'émigration portée contre lui au comité révolutionnaire et instruite très sérieusement par ce comité.
La manicipaUté, privée de son chef, fut obligée de reprendre sans lui le cours de sa double guerre contre la religion et contre la famine. Depuis un an la ville se trouvait dans une affreuse détresse, et presque tous les jours il fallait re- ^urir à de nouvelles délibérations, pour faire venir des substances qui n'arrivaient jamais. Ce fut seulement le 1" juilt que Lejeune pourvut au remplacement de Marrelier. Rort C Américain^ nommé maire, promit, dans la cérémonie son installation, d'être terrible aux méchants, aux mode- "^ et aux aristocrates.
Le Comité de salut public, informé qu'un grand nombre de districts semblaient ployer sous le poids de la part de tyrannie qui leur était dévolue, leur écrivit à tous, le H mars: « Vous avez paru effrayés de la responsabilité qui pèse sur vous : gardez-vous de chanceler, le peuple attend tout de votre énergie Votre marche doit être assurée, rapide, révolutionnaire. Surveillant sans cesse, présentez aux pervers un assemblage révolutionnairement formidable. Ecrasez au dedans les traîtres, tandis que la frontière se teint du sang de rétranger. — Robespierre, Carnot, etc. »
VU. Pour être bien sûr que tous les administrateurs des districts du Doubs étaient à la hauteur de ce programme, Lejeune se rendit dans chaque chef-lieu et procéda à leur épuration, de concert avec les clubs. Nulle part il n'eut beaucoup à réformer, car les plus purs éléments démagogiques dominaient déjà partout, et le pays n'offrait rien de plus fort en ce genre. Trois places étaient restées vacantes dans le directoire de Baume, par la démission de Truchot et de Mougey et la promotion de Bruleport aux fonctions d'agent national. Lejeune y pourvut, le 3 juillet 179^4, en nommant Dodivers, Gaudy, et Jac.-Ant. BuUiard, de Lanthenans. 11 compléta également le conseil général, par la nomination de Ch. Cressiat, de Rillans, ex-juge de paix, et de Et. Vuillemin ; enfin il rappela à la mairie de Baume f ex-prôtre Alexis Gaulard. Il ordonna en outre au district d'envoyer des commissaires dans les communes rurales pour épurer les municipalités, 0 dont un grand nombre, disait-il, ne marchaient pas avec la rapidité exigée par le gouvernement. » Jeanmaire et Dodivers furent chargés de cette commission pour les cantons montagneux, Morizot et Cressiat pour le reste du district.
Le personnel administratif du district d'Ornans avait, depuis les élections de décembre 1792, subi des changements assez importants. Le président Roussel avait quitté la cure du Valdahon pour se marier, et était allé chercher fortune ailleurs; Falque avait été nommé administrateur du département ; Millot et Bourdenet avaient été renfermés par la loi dans l'exercice de leurs fonctions judiciaires; Maire s'était retiré, et le médecin Guyonvcrnier en avait fait sans doute
l'administration terroriste du dours. 31^
aatant. Ils avaient été remplacés par six jacobins obscurs, Pasteur, Demontrond, Nicolas, Mourot (d'Amathay ), Binétruy et le perruquier Duprey, le plus violent de tous. Lorsque Lejenne se rendit à Ornans pour consulter la Société populaire^ sur les membres du district, elle répondit qu'ils jouissaient tous de son entière confiance, et le proconsul n'eut qu'à les confirmer dans leurs fonctions.
Vaite et Grandjacquet, chargés par Lejeune de procéder à l'épuration des municipalités rurales et de leurs comités révolutionnaires, bornèrent leurs opérations aux cantons de Vercel et d'Orchamps, qui étaient les plus suspects. Le 24 juin 1794, ils présentèrent le compte rendu suivant de leur mission, qui nous montre les campagnes beaucoup moins riches que les villes en fonctionnaires sans-culottes. « A Fuans^ le maire Toutte a été accusé par (^.-Hyacinthe Limbert d'avoir permis au prêtre Huot de remplir ses fonctions, malgré les défenses du district et du département. Le même a dénoncé F.-X. Dromard, agent national, pour avoir conservé àFuans le même prêtre après la loi de déportation. A Grand fontaine^ Goulot, maire, et Jos. Guinnard, officier municipal, sont dénoncés pour avoir marqué beaucoup de mécontentement lorsqu'on a abattu les croix. A Orcharnps, même dénonciation contre Guill.-F.-Faivre, membre du comité révolutionnaire. Ant.-F, Dumont, officier municipal, accusé aussi d'y avoir mis obstacle, a répondu qu'il ne l'avait fait que pour empêcher l'insurrection du peuple qui commençait à fermenter. Nous avons invité partout à détruire tous les signes de la superstition qui entretenaient le peuple dans l'ignorance et la crédulité. A Guyans- Vennes, Et -F. Cassard, officier municipal, est accusé de fanatisme. C'est le frère d'un Vendéen exécuté. A Loray^ le maire, Cl.- Jos. Henriey, est dénoncé par la Société populaire de Flan- "-'bonche pour ne point observer la décade. A Flangebouche^ B Bourriot, commandant de la garde nationale, est accusé relations avec les émigrés et les déportés. A la Somfte, l'esprit public est très mauvais ; les habitants se flont jours montrés les fermes appuis des prêtres réfractaires, exception de trois. A Domprel, il en est de même, à Tex-
320 CBAPITRB LY.
ceptioQ de quatre. Les habitants ne font aucune plainte contre ces trois ou quatre, qui sont les autorités. A Eysson^ il en est de même encore, à l'exception de deux habitants. A Grand fontaine, il n'y a qu'une seule exception , le maire. A Avoudrey, il est impossible déformer un comité révolutionnaire à cause du trop petit nombre de patriotes. A Longechaux, un seul patriote, le maire. Aucune plainte. A Etray^ les habitants se sont toujours montrés les fermes appuis des prêtres réfractaires. A Epenouse , ils sont tous entachés de fanatisme, excepté deux, Denis Bidal, maire, et P.-Jos. Duboz, agent national. Aucune plainte. A Vercei, J.-B. Fleury, maire, est dénoncé par Christophe Poimbeuf, secrétaire de la mairie, et par Jos. Laëtier, pour avoir quitté la commune au moment de l'insurrection de septembre 1793, malgré la proclamation du conseil portant qu'aucun habitant ne pourrait sortir du territoire. A Chevigney^ Jos. Amiot etJos. Gaulard accusent le maire d*ètre resté dans l'inaction, lors de l'insurrection. L'agent national lui reproche, en outre, de s'être opposé, le 23 floréal, à la descente de la croix du clocher. Il a répondu qu'il avait dit qu'il fallait seulement ôter les fleurs de hs et qu'il n'y avait point de décret pour ôter les croix. » On voit, par ce rapport, le seul de ce genre qui se soit conservé, que la Terreur, même à son apogée, trouvait au milieu de cette excellente population des montagnes, bien peu de serviteurs et des serviteurs bien peu soumis.
L'administration du district de Pontarlier, un instant troublée dans sa malfaisante autorité par le passage de Buchot, était à peine rétablie par Bassal, que la loi du 4 décembre 1793 mit trois de ses membres, Nicod, Pourchet et Baverel, en demeure d'opter pour les fonctions locales qu'ils cumulaient, et leur départ laissa trois places vacantes au district. Un autre membre du conseil, nommé Paillard, avait disparu sans bruit ; enfin la place de Parrod était restée vacante au directoire, depuis qu'il avait succédé à Boissard en qualité de procureur syndic.
§armi les candidats présentés aux proconsuls par le district pour rempUr ces divers emplois, il en était deux qui contrastaient singulièrement. C'était l'avocat Sombarde , si
L^ABIlIIflSTRATION TEBRORISTB DU DODBS. 321
énergiquement dénoncé quelques jours auparavant par le dub, et Just Magnin-Tochot, ex-intrus de Gilley, qui, après s'être signalé par sa cruauté, à la tète du comité révolutionnaire de Montbenoit, venait d'abjurer avec un grand éclat d'impiété son caractère sacerdotal.
D'anciennes relations d'amitié et de barreau avec Parrod et d'autres meneurs du partie peuvent seules expliquer la présentation de Sombarde, à une pareille époque, malgré l'impopularité à laquelle il était en butte. C'était un prévenu que des juges amis plaçaient au milieu d'eux pour le couvrir et le sauver. Lejeune étant arrivé dans le Doubs sur ces entrefaites^ les jacobins de Pontarlier s'empressèrent d'écrire au nouveau proconsul de se bien garder de ratifier les propositions du district, mais de venir lui-même le plus tôt possible à Pontarlier pour épurer les corps constitués. Cette lettre demeura sans succès; et le 11 février, Lejeune nomma Sombarde au directoire , en même temps que Magnin-Tochot. Michaud, de Cbaux-Neuve, fut appelé au conseil général, où Bon Pecclet et l'buissier P.-E. Claudet remplirent les dernières places vacantes.
Lorsque Lejeune se rendit à Pontarlier^ deux mois après, il fut reçu au club avec les démonstrations les plus enthousiastes. « La Société populaire, lui dit le président, te désire et t'attend depuis longtemps, parce qu'elle sait que tu es un représentant montagnard, un républicain juste et vertueux. Oui, ta présence réveillera l'amour de laliberté^ de l'égalité, et terrassera les restes impurs de l'aristocratie et du fanatisme. » On parla ensuite des moyens d'effacer les dernières traces de la religion ; Lejeune prctmit tout son concours, et fut vivement applaudi. La séance fut levée aux cris de Vive la république/ Vive la montagne/ Vive le représentant du peuple/ Le club n'obtint cependant pas la révocation de Sombarde ; et sept jours après, tous les administrateurs du district "ent confirmés dans des fonctions dont ils étaient généraient très dignes par leur méchanceté. Conformément aux res de Lejeune, une partie d'entre eux se rendirent avi3sidans les campagnes pour épurer les municipalités, 'ier et Falconnet furent chargés des cantons de Morteau
et de Montbenoit ; Cari et Michaud^ des cantons de Prasneet de Levier; Tavernier et Pecclet, de ceux de Mouthe et de l'Abergement. Enfin Magnin-Tochot et Claudet eurent les cantons de Goux, de Jougne et de Pontarlier.
Au mois de juin suivant, Lejeune s'étant rendu à Saint* Hippolyte, jugea à propos de reconstituer l'administration de ce district avec des éléments tout à fait étrangers, et prit au district de Pontarlier trois de ses membres: Gallier, Sombarde et Magnin-Tochot. Pour les remplacer, les membres restants proposèrent l'avocat Prat, le médecin Loiseaa, juge de paix à Frasne, et le jeune Ant. Callier, de Villeneuve, parent de l'administrateur. Mais, cette fois, leurs propositions demeurèrent sans succès. Loiseau fut mis en réquisition pour le service des hôpitaux de Besançon, et Gallet seul fut nommé par Lejeune, le 20 juillet, pour compléter le district. Ce Gallet était un jeune séminariste de Semur, dont la réquisition avait fait un soldat, et qui se trouvait en garnison à Pontarlier, en qualité de simple garde-magasin du bataillon des volontaires de la Côte-d'Or. Il s'était fait recevoir au club, le 2 février 1794, et s'y était tellement distingué par ses vociférations contre la religion et les prêtres, qu'il avait bientôt obtenu le double titre d'orateur et de secrétaire de la Société. Lorsque Lejeune vint faire visite au club de Pontai^ lier, ce proconsul témoigna le désir d'emmener avec lui i Saint-Hippolyte deux membres choisis par la Société, «pour l'aider à combattre l'aristocratie et le fanatisme, à démêler les ressorts secrets des agitateurs qui troublaient ce district, et à répandre dans un pays arriéré les lumières de la pfailo^ Sophie et de la raison. » Le club désigna Gallet et un autre soldat nommé MuIIer, qui partirent avec Lejeune, en couvrant du titre de secrétaires leurs attributions mêlées d'apostolat et de police. Quand Lejeune eut terminé sa mission à Saint- Hippolyte, il récompensa les services de Gallet en le renvoyant à Pontarlier, non plus comme garde-magasin, mais comme administrateur du district.
En dépit d'une coterie nombreuse et puissante, Parrod^ l'ami de Boissard, avait su, comme on le voit, se maintenir à la tête de son district, et même il n'avait pas craint de s'as-
l'administration terroriste du doues. 323
socier, en route, un second ami presque aussi compromettant que le premier. H pensait avec raison qu'il déployait personnellement assez d'activité et de violence pour deux. •
Que devenait pendant ce temps là le chef de la faction rivale, l'avocat Lerebours? Il triomphait sur un autre théâtre et se voyait appelé à de bien plus hautes destinées. Au mois d'avril 1794, la Convention avait supprimé le pouvoir exécutif avec tous ses ministères et y avait substitué douze commissaires généraux , préposés, chacun, à un des grands services de l'Etat, sous les ordres du Comité de salut public. Robespierre était alors l'âme du comité et le véritable dictateur de la France. Il était particulièrement lié avec Dumas, président du tribunal révolutionnaire de Paris, qui jouait auprès de lui le rôle du compère Tristan auprès de Louis XI, mais en l'amplifiant singulièrement. Dumas, qui avait été avocat à Lonsle-Saunier, était Tami intime de l'abbé Buchot. Lorsque le Comité de salut public dut choisir les nouveaux commissaires, Dumas proposa à Robespierre l'ancien régent de quatrième du collège de Lons-le-Saunier pour la direction des affaires étrangères. Buchot fut agréé et présenta à son loar, pour la direction des secours puMics, Tavocat Lerebours, qu'il avait connu à Pontarlier, et dont il avait apprécié les talents. Ces deux hommes, d'un caractère également doux et bienveillant, se trouvèrent ainsi, par un singulier concours de circonstances , les ministres du pouvoir le plus sanguinaire des temps modernes.
Dans le district de Quingey, après une tournée faite dans les communes rurales, au mois de novembre 1793, par l'abbé Roze, président, Roze, de Bellerive, Bardey et Bonnet, pour s'assurer si les municipalités étaient à la hauteur de la Révolution ; après la nomination déjà connue de J.-B. Renaud au directoire, on n'a à signaler que la démission du vieil abbé R^ze, oncle de Renaud, qui abandonna la présidence et l'adlistration^ le 30 mai 1794, à l'âge de quatre-vingts ans, ut remplacé à la tète du district par Renobert Roze, son ent. Ce fut seulement le 22 juillet 1794, cinq jours avant » thermidor^ que Lejeune se rendit à Quingey pour épures autorités. Le club, qui partageait la modération des
administrateurs, leur ayant rendu le meilleur témoignage, ils furent tous confirmés dans leurs fonctions, à l'exception du maître de forges Louvot, que la république avait mis en réquisition pour la fabrication des fers et des aciers, et qui fut remplacé par Marie-Nic.-Philibert Jarry, ex-desservant constitutionnel de Buffard, déprêtrisé.
Le 2 octobre 1793, le proconsul Bernard, procédant i l'épuration du district de Saint-Hippolyte, en avait éliminé Monnot, de Pont-de-Roide, président, et Mairot, procureur syndic, devenus à leur tour presque aussi impopulaires que leurs victimes de la veille. Mais l'avocat Blondeau, installé à la place de Mairot, n'en jouit pas longtemps. Bernard, circonvenu, on ne sait comment, par le parti encore puissant des Emonin et des Pourcelot, destitua à la fois Blondeau, Receveur, Guedot, Crétin et Derriey, commandant de la gendarmerie, qui pouvaient être considérés comme les colonnes du parti terroriste. On fit plus contre eux, on les mit en prison ; et, pour divers motifs, toujours faciles à trouver en temps de révolution, plusieurs furent même traduits devant les tribunaux criminels . Le district ne réunit pas moins de dix-neuf chefs d'accusation contre Crétin. Blondeau avait un frère qui avait passé à l'étranger avec Dumouriez. On lui supposa des relations avec ce frère émigré, et il fut, comme Grelin, traduit au tribunal criminel de Vesoul. Blondeau aîné, membre du département, fut lui-même accusé d'avoir payé avec de faux assignats reçus d'Allemagne, un domaine qu'il venait d'acheter à Avilley. 11 fut incarcéré, avant même qu'on eût vérifié les assignats soupçonnés. Tous les papiers des deux frères furent saisis; et le général Blondeau, leur frère, qui commandait dans le Mont-Terrible, dénoncé à son tour par l'implacable district de Saint-Hippolyte, se vit destitué et emprisonné à Nevers.
Le club de Besançon ressentit très vivement la blessure faite au parti terroriste par ces déchirements. Il s'empressa de réclamer en faveur des fonctionnaires destitués , auprès du représentant Bernard, à qui il reprocha en termes amers de s'être laissé tromper par le parti aristocrate et d'avoir favorisé son triomphe. Bernard vint, en personne, rendre
L* ADMINISTRATION TERROBISTE DU DOCBS. 325
raison de sa conduite au club de Besançon, mais ses explications eurent peu de succès ; la Société n'en persista pas moins à demander qu'il f&t sursis à toutes poursuites contre les destitués, ou qu'ils fussent jugés par le tribunal du Doubs, qui offrait plus de garanties de sans-culottisme que celui de Vesoul. Elle ne s'en tint pas là ; une dénonciation fut rédigée contre Bernard et envoyée au grand club des jacobins de la rue Saint-Honoré à Paris, qui la transmit au Comité de s&reté générale.
Cependant les patriotes disgraciés de Saint-Hlppolyte, et en particulier les trois frères Blondeau, quoique un peu entachés de noblesse, s'étaient tellement livrés, corps et âme, à tous les courants de la Révolution, qu'elle ne pouvait sans aveuglement les renier ou les prendre pour des traîtres. Us furent tous mis hors de cause ou acquittés par les tribunaux ; et, rentrés en triomphateurs à Saint-Hippolyte, ils reprirent aussitôt l'offensive contre les auteurs de leurs maux. Pendant qu'ils décidaient Lejeune à faire traduire Pourcelot et Emonin au tribunal révolutionnaire de Paris, Crétin poursuivait devant la justice ordinaire Châtelain , agent national par intérim , et les autres administrateurs du district, et les faisait condamner à douze mille livres de dommages'intérêts , pour l'avoir dénoncé. Les administrateurs condamnés réclamèrent l'intervention du département pour Eure casser une sentence qui empiétait si visiblement sur les droits de l'autorité administrative.
Lejeune, tout en prenant parti contre le district, ne jugea pas à propos de rappeler ses adversaires au pouvoir. Les animosités locales et personnelles qu'il vit percer, d'un côté comme de l'autre, le déterminèrent à recourir à des étrangers sans aucune attache dans ce pays, pour y exercer l'autorité. Le 7 juillet 1794, il prit un arrêté portant « que l'administration n'avait pas développé l'énergie et le zèle néces- ^s par les circonstances ; que ses membres , au lieu de livrer avec ardeur au bien public, s'étaient jetés dans des isions de parti; que le seul moyen de donner à l'admi- ^ration la vigueur qui lui manquait, était de la composer Dmmes sages , énergiques , probes , capables de faire
326 CHAPITEB LV.
triompher la liberté par rexécution rapide de la loi, et en frappant sans pitié tontes les espèces de malveillants ; qn'en conséquence, les membres du directoire étaient destitués et remplacés par les citoyens Magnin-Tochot, président, Callier, Jos. Boiston, Alexis Marchand, de Baume, et Sombarde, agent national ; qu'à raison des circonstances singu* hères où se trouvait ce district, le nouveau directoire Tadministrerait sans que le conseil général pût entraver sa marche par aucune déhbération. » Pour plus de sûreté. Le* jeune destitua également les membres de ce conseil, à l'exception de Romain, Viatte et Delfîls, et les remplaça par Faivre, greffier municipal à Trévillers, Rodolphe Voisard, d'Indevillers, J.-F. Morey, cultivateur à Vauclusotte, et J.- L. Puget, perruquier à PontarUer. Il ordonna, en outre, que Paris, Peugeot, Maillot et Châtelain, membres de l'ancien directoire, resteraient consignés à Saint-Hippolyte, sous la surveillance des autorités, en attendant le rapport de leurs successeurs, d'après lequel leur sort serait définitivement fixé. Quelques jours après, cette mesure fut convertie en arrestation.
Lejeune recommanda aux nouveaux administrateurs de surveiller les traîtres, les conspirateurs, les malveillants, et de provoquer des mesures de sûreté générale contre tous ceux qui auraient Taudace d'entraver leurs opérations ou qui chercheraient à leur faire perdre la confiance pubhque. 11 prescrivit à l'agent national, en particulier, de faire des visites fréquentes dans les communes rurales, pour y procurer l'exécution des lois, réveiller l'esprit pubhc et faire arrêter dans chaque commune tous les individus suspects. Ce fut sans doute pour faire place à ces nouveaux détenus que Lejeune fit transférer à Besancon une trentaine de suspects qui peuplaient les prisons de Saint-Hippolyte.
Lejeune ne tarda pas à reconnaître qu'il s'était mépris sur le choix de Sombarde pour un tel rôle ; et le i 5 juillet, il déclara, dans un nouvel arrêté, que l'avocat de Pontarlier lui avait été désigné faussement comme un patriote qui n'avait cessé, depuis la Révolution, de donner des preuves de son dévouement ; tandis qu'au contraire il n'avait jamais joui
l'administration TBRR0RI6TE DU DOUBS. 327
d'une solide réputation de civisme et n'avait nullement l'é* nergie nécessaire dans de pareilles circonstances^ ainsi que le prouvaient les renseignements recueillis ultérieurement sur son compte; qu'en conséquence, il serait remplacé provisoirement en qualité d'agent national par Violand, juge au tribunal criminel, et que celui-ci serait aidé par Bourgeon, commis du département. Lejeune décida en même temps que Puget, de Pontarlier, serait remplacé au conseil général par l'avocat J.-B. Prat, son compatriote, et Voisard par CL- Jos. Roy, de Montandon, bernardin défroqué , qui avait pris le nom de Libre^ comme plus conforme aux circonstances. n leur adjoignit en outre J.-B. Guedot, de Vaucluse.
L'avocat Marchand se prétendit malade et refusa d'abord de quitter Baume pour se rendre à Saint-Hippolyte. Violand 7 alla aussi fort à contre-cœur, et l'accusateur public Rambour, son digne ami , lui écrivait, quelques jours après, pour le consoler : a Je sais que tu as trouvé Tadministralion dans le plus grand désordre et qu'il faut presque la re* créer; c'est une tâche digne de toi. Tâche de la remplir le plus tôt possible. a6n que tu puisses revenir au milieu de nous ; je désire ce moment avec ardeur. Mets promptement an pas les citoyens de ton district et viens te mettre au nôtre. »
Le choix, fait par Lejeune, de ces étrangers ramassés de tout côté , pour administrer le district de Saint-Hippolyte , blessa profondément tous les jacobins de cette contrée. Ils aimaient les anciens membres du district, dont la plupart étaient leurs chefs ; et ils les avaient vus d'ailleurs aussi dévoués à la Convention et aussi acharnés que qui que ce fût contre les prêtres, les émigrés et les fanatiques. Tous les dubs du pays se tournèrent donc contre celui de Saint-Hippolyte, qu'ik accusaient d'avoir provoqué ces mesures par ses ambitions et ses convoitises ; et d'un commun accord, ils ré* lurent d'envoyer à Paris trois délégués, Châtelain jeune, arty et Rondot, pour dénoncer à la Convention, aux comités 3 sûreté générale et de salut public, les opérations du re^ ^ésentant Lejeune et les faire annuler. Le club de Besann s'émut de cette démarche et travailla à la faire échouer,
mais sans y réussir. Le nouveau directoire de Saint-Hippolyte envoya, de son côté, deux de ses membres, Callier et Bourgeon, au club de Damprichard, pour essayer de le réconcilier avec celui de Saint-Hippolyte. Leurs efforts furent inutiles; il refusa tranchément de fraterniser, et celui du Rus* sey ne se montra pas moins irréconciliable. Lejeune se vit contraint, pour apaiser cet orage, de faire quelques concessions, et il révoqua Tordre qu'il avait donné d'incarcérer l'ancien directoire.
Le nouveau s'empressa de procéder à l'épuration des autorités rurales. Il proclama « qu'il y avait la plus grande urgence, parce que ni les municipalités, ni les juges de paix, ni les comités révolutionnaires, ne marchaient avec la rapidité exigée par le gouvernement ; que les fonctionnaires n'étaient pas encore débarrassés de toutes leurs idées superstitieuses, et que^ par leur négligence , beaucoup de suspects avaient échappé à la réclusion et continué de corrompre l'esprit pubUc. )) Libre et CaUier furent chargés de rétablir Tordre à cet égard dans les cantons d'Indevillers, de Maiche, du Russey et de Saint-Hippolyte ; Faivre et Magnin-Tochot eurent le reste du district à mettre au pas.
Pendant ce temps-là les ennemis de Sombarde ne s'emdormaient point. Sa destitution ne suffisait pas à leur haine, et le 8 août, un mandat d'arrêt fut lancé contre lui par le comité révolutionnaire de Pontarlier. Il se trouvait encore en ce moment à Saint-ffîppolyte ; il s'y tint caché , et mit à profit ses heures de solitude pour travailler activement à sortir de ce mauvais pas. En même temps qu'il publiait sous ce titre, Sombarde à ses concitoyens^ une lettre apologétique destinée surtout à adoucir les clubs à son égard , il adressa aux autorités terroristes une requête pour réclamer sa Uberté. On se borna à transmettre cette pièce au Comité de sûreté générale de la Convention.
La principauté du Porrentruy et le comté de Montbéliard, réunis par une facile conquête à la France , furent organisés révolutionnairement par Bernard ; mais ce ne fut pas sans peine. « Ce pays, comme Técrivait Châtelain au Comité de salut public, était peuplé de fanatiques et d'aristocrates, et
l'adhimistration terroriste du doubs. 32&
tout nouveau dans la pratique des révolutions, x) Il fut même impossible d'y former une administration vraiment terroriste ; et, pour composer les directoires eux-mêmes, il fallut recourir aux hommes les plus suspects, tels que l'avocat Pourcelot, de Saint-Hippolyte, M.Cordienne, curé catholique de Montbéliard , homme faible , mais bon , dont la longue pénitence a fait oublier des erreurs qui du moins n'eurent jamais rien de sanguinaire^ et enfin le facétieux avocat Petitcolas, de Besançon, qui, après s'être sauvé à Porrentruy pour échapper à ses créanciers, et être devenu» sous le nom de M. de Pury, l'agent de l'évêque de Lausanne à Mandeure, avait fini par se métamorphoser en sansculotte Pury, au service de Bernard et de la république
française.
VIII. Pendant toute la durée du règne de Y incorruptible Robespierre, les autorités et les clubs du Doubs avaient rivalisé d'enthousiasme et de dévouement pour le dictateur. Us s'étaient pâmés d'admiration sur tous ses rapports et ses discours, avaient tremblé à tous les attentats vrais ou supposés contre sa précieuse existence, s'étaient faits presque dévots avec lui à la fête de l'Etre Suprême, avaient applaudi sans la moindre hésitation à toutes les saignées qu'il avait si largement pratiquées au sein du parti jacobin, et l'avaient remercié chaleureusement d'avoir Uvré tour à tour à la guillotine la faction d'Hébert ou des athées, et celle de Danton ou des hommes de plaisir. Mais il était resté, au sein de la Convention, de nombreux débris de ces deux factions; ils nourrissaient un profond ressentiment du supplice de leurs chefs, et ne supportaient qu'en frémissant l'orgueil de Robespierre, et surtout le déisme guindé et intolérant dont fl s'était fait le pontife suprême. Plusieurs d'entre eux étaient revenus récemment, gorgés d'or et de sang, de leurs missions dans les départements ; et, après avoir régné en potes sur tant de belles provinces, il leur répugnait de virde simple marche-pied à la tyrannie de leur collègue, doutés par Robespierre, et le redoutant encore davan- 3, craignant pour eux-mêmes le sort de leurs amis, ils lirent pour leur mutuelle défense. Toutefois, ne se sen-
330 CHAPITEB LY.
tant pas encore assez forts contre lui, ils sollicitèrent jusqu'à trois fois le concours des membres modérés de la Convention, opprimés et décimés depuis si longtemps. Ceux-ci ne s'associèrent qu'avec peine au complot; car entre des hommes également odieux et sanguinaires, qui n'avaient fait que rivaliser d'acharnement à leur égard , quel choix pouvaient-ils faire? Cependant ils se laissèrent gagner par l'espoir d'obtenir, pour prix de leur concours un adoucissement dans cet horrible régime, et ce fut grâce à ce concours que put s'opérer la révolution du 9 thermidor ou du 27 juillet \ 794, qui mit fin au règne de Robespierre. Mais c'est aller trop loin que de dire, avec M. Thiers, que la journée du 8 thermidor fut la dernière de la tyrannie sanglante qui s'était appesantie sur la France. Les vainqueurs et les vaincus de cette journée étaient tous également des terroristes. Les comphces de Robespierre, les membres mêmes de l'odieux tribunal révolutionnaire de Paris, ne furent punis que pour avoir fait couler le sang jacobin. Ce n'était qu'une saignée de plus pratiquée par ce parti sur lui-même. Une de ses coteries en écrasait une autre, mais il restait debout et dominant. Pour qu'on n'en doutât pas , la faction triomphante s'empressa, dès le lendemain , d'insulter les députés modérés qui lui avaient procuré la victoire, en faisant signer à la Convention cette nouvelle apologie du meurtre des girondins : « Le 3i mai, le peuple fît la révolution; le 9 thermidor, la Convention a fait la sienne ; la liberté a applaudi à toutes deux. » Collot d'Herbois , Billaud-Varennes et Barrère restaient â la tète du gouvernement ; et les vides laissés par la mort des prétendus conspirateurs furent remplis par d'autres amants déclarés de la guillotine, comme Legendre, TaUien, Thuriot, Dumont et Bernard de Saintes, trop connu dans le département du Doubs.
Afin de prouver d'une manière encore plus éclatante à la France qu'il n'y avait rien de changé dans le système gouvernemental, mais seulement quelques hommes de moins^ l'un des premiers décrets de la Convention, en ressaisissant son autorité, fut de décréter une nouvelle apothéose de Marat. Elle décida que le 21 septembre 1794^ dernier jour
L*ADMIlflSTRÀTION TBBRORISTB DU DOUBS. 331
<les sans-culottides de Tan ii^ serait un grand jour de fête nationale, et qu'il serait consacré à la gloire de Y ami du peuple; tant cette assemblée régicide avait peur qu'on ne la crAt convertie à des sentiments de modération et d'hon-* nèteté. Mais elle eut beau, en cette circonstance, faire étalage de ses tristes instincts ; le jour même de son triomphe sur Robespierre, elle avait trouvé un maître plus puissant que lui, et avec lequel elle se vit forcée de compter; c'était l'opinion publique, qui s'était réveillée pour ne plus se rendormir, et qui dès lors ne laissa plus passer un seul jour sans lui arracher quelque concession au profit de la justice ou de l'humanité.
Quand les jacobins du Doubs apprirent le supphce de Robespierre, oubliant tout à coup leur idolâtrie de la veille, ils applaudirent avec la même joie stupide et servile qui avait salué l'échafaud des hébertistes et des dantonistes, et qui aurait acclamé le supplice des vainqueurs de thermidor, si Robespierre avait eu le dessus. Le club de Besançon ouvrit la marche, le 31 juillet; le lendemain, ce fut le département qui témoigna à la Convention toute Y horreur que lui faisait éprouver la conspiration de Robespierre et de ses complices; car il était convenu qu'il y avait eu conspiration. Dans l'adresse rédigée le même jour par Chazerand, la municipalité joignait à ses félicitations à l'Assemblée, l'invitation pressante de poursuivre et d'exterminer ces infâmes scélérats, La Vedette ne manqua pas de jeter aussi son caillou au cadavre de Robespierre ; elle lui fit même l'honneur de l'accuser d'avoir été Pun des protecteurs et des défenseurs les plus zélés des aristocrates^ des prêtres, des fanatiques et des dévotes. Une première diatribe n'ayant pas suffi à Briot et à Dormoy pour exhaler toute leur bile, ils tombèrent encore, trois jours après, sur la mémoire de Robespierre jeune, frère du dictateur, qui avait été quelque temps en mission dans la Haute- ^ne et s'y était signalé par sa modération : C'était, disaientau risque de se répéter un peu, un hypocrite qui flattait cernent les fédéralistes, les aristocrates, les prêtres, les dé- » et les catholiques romains. Il avait accusé notre Société *ulaire cTêtre dans de mauvais principes^ pour n'avoir
pas voulu , comme celle de Vesoul , se ranger autour de lui. Le proconsul Lejeime était la créature de Robespierre ; il fut naturellement le premier à Toutrager. A la séance du club de Besançon, Briot avait laissé percer une certaine tristesse mêlée de trouble et d'inquiétude ; mais Lejeune n'avait rien trahi de pareil dans son attitude ou ses paroles ; sa joie avait paru sans mélange. Trouvant même que les districts n'exprimaient pas assez vite leur bonheur d'être déUvrés du tyran , il leur adressa une circulaire pour les presser de féliciter la Convention au sujet de la conjuration qu'elle venait de déjouer. Tous les districts s'empres* sèrent à l'envi de marquer leur satisfaction. Les Magnin- Tocbot, les Boiston, les Guedot, les Gallier,les Yioland^qui tyrannisaient Saint-Hippolyte, crièrent plus fort que tous les autres. «Les conspirateurs, écrivaient-ils à la Convention, le 5 août, les fripons, les intrigants, le crime enfin, étaient ralliés autour du nouveau Catilina que vous venez de terrasser. » Tous les clubs se mirent à vociférer sur le même ton. Dans celui de Saint-Hippolyte, ce fut Crétin luimême qui prit l'initiative. Les patriotes modérés se joignirent aussi à ce concert universel, en pensant sans doute que c'était toujours un ennemi de moins. Dans l'élan de son contentement, le notaire Roussel-Galle, de Morteau, écrivit au district qu'il faisait don à la république de deux mille livres qu'elle lui devait, afin de contribuer pour sa part à assurer la destruction du dernier conspirateur.
Si, dans le fond, la joie des terroristes les plus clairvoyants ne fut pas sans mélange d'appréhension pour l'avenir, elle fut doublée au moins pour les administrateurs de Pontarlier par le décret qui mettait nominativement hors la loi l'avocat Lerebours, englobé dans le nombre des complices de Robespierre et parvenu à s'évader. Le district, prenant son désir pour la réalité, et voyant déjà le cadavre de son ancien rival couché à côté de celui de Robespierre, écrivit, le 3 août, au Comité de sûreté générale : « Le scélérat Lerebours vient enfin de payer de sa tête ses crimes et ses forfaits. Ce qui nous a toujours étonnés, c'est qu'un homme qui a soutenu les aristocrates et les fanatiques de cette com-
L* ADMINISTRATION TERBORISTE DU DOUES. 333
mane ait été présenté pour remplir des fonctions aussi importantes dans le gouvernement. » Le district aurait pu dire encore, comme il l'avait fait dans une dénonciation antérieure, que Lerebours était le gendre du médecin Gauffre, mis en prison comme suspect^ et le neveu de Tabbé Gauffre, prêtre déporté de la Cluse, qui était revenu plusieurs fois, depuis la déportation, administrer en secret les sacrements dans son ancienne paroisse. Lerebours échappa heureusement aux recherches de la Convention et à celles du district de Pontarlier, qui, à son intention, fit redoubler de vigilance dans la police des passe-ports.
IX. Lejeune avait prodigué en vain les marques d'indignation et les témoignages d'ingratitude à l'égard de ses chefs et de ses amis; il se trouva atteint par le décret du 43 août, qui rappelait au sein de l'assemblée tous les représentants en mission depuis trois mois. Mais la Convention ne laissa pas respirer longtemps les provinces; de nouveaux proconsuls y furent expédiés sur-le-champ, et le 30 août, Fouché, Pelletier et Sevestre reçurent en commun le gouvernement des départements de l'Est, y compris celui du Doubs.
Les trois nouveaux proconsuls étaient tous les trois des régicides ; la Convention n'en nommait point d'autres et ne les reconnaissait pour siens qu'à ce cachet , ou pour mieux dire, à cette tache de sang. Fouché, oratorien avant laRévolution, et duc d'Otrante après, est suffisamment connu par ses perfidies et ses intrigues, qui ont fait de lui le type de la trahison perpétuelle. Jac. Pelletier, député du Cher, était un jacobin obscur, moins terroriste que philosophe^ et d'une philosophie qui lui permit (c de s'entourer de filles et d'intrigants^ pendant son séjour dans le Doubs, » selon le témoignage de Grosrichard, président du district de Baume. n est mort seulement le 7 janvier 4839, à Bourges, où le ffftiivernement de Louis XVIII l'avait autorisé à rentrer dès inée 1819. Jos.-Marie-F. Sevestre, né à Rennes le 18 vier 1753, d'abord modeste employé de l'administration son département, était député d'ïlle-et-Vilaine. Il fitpardn corps législatif jusqu'en 1815. Exilé en 1816 et rentré France à la suite de la révolution de 1830, il est mort^ le
33A CHAFITEB LY.
6 avril 1846, dans son château deLiverdy. Car cet ex-sansculotte, comme beaucoup d'autres, avait fini par avoir un château, ce qui termine bien une révolution à leur avis.
A ces trois hommes vint bientôt se joindre le député Besson, du Doubs, envoyé uniquement pour surveiller lessalines de l'Est , mais qui plus d'une fois s'ingéra abusivement dans les opérations révolutionnaires de ses collègues. Fouché, dont la place était vraiment à Paris, ne tarda pas à y retourner et fut remplacé par Calés, avocat et député de Toulouse, l'un des aboyeurs de la Montagne, connu surtout par sa canne , qu'il ne cessait de brandir contre les orateurs d'un avis opposé au sien. Calés fit son entrée à Besançon le 3 janvier i795. Pelletier ayant été rappelé à la Convention dans le courant de février 4795, Calés resta seul à la tête des provinces de l'Est, avecSevestre.
Comme il arrive d'ordinaire dans les départements, après les révolutions ou les coups d'Etat qui changent inopinément à Paris le gouvernement de la France, les fonctionnaires du Doubs récemment épurés par Lejeune et choisis parmi la fleur du jacobinisme, se tinrent dans une expectative silencieuse et passive , en attendant que le sens des événements fût mieux dessiné. Battandier, membre du département, écrivait de Besançon, le ^ octobre, à son ami Parrod: « Nous avons ici Sevestre, qui est arrivé une demi-heure avant nous. On ne sait pas encore de quel bois il se chauffe. Tu dois en avoir un autre en ce moment à Pontarlier; dis* m'en deux mots.» Mais dès le 15 octobre, les administrateurs du département, voyant que le vent tournait décidément à la modération, hasardèrent une nouvelle adresse à la Convention, pour la féUciter d'avoir dissipé la terreur, anéanti tous les partis et fait triomphe?* la justice et la vertu. Dix jours après, Fouché et Besson étant arrivés à Besançon, le département s'empressa d'aller leur offrir ses hommages et en même temps leur demander s'il devait continuer ses fonctions. Les deux conventionnels répondirent qu'ils ne connaissaient aucun motif qui exigeât son remplacement, et que les choses devaient rester dans l'état actuel jusqu'à l'arrivée des autres représentants, appelés à juger avec eux s'il y avait
l'administbàtiou tbbbobistb du doubs. 335
lieu à répuration des autorités. Cependant Dangel et Blondoaa aine pressentirent une disgrâce prochaine. Ils prétextèrent, l'un, le soin de son étude de notaire^ l'autre^ celui de sa verrerie du Bief-d'Etoz, et donnèrent leur démission.
X. Le 4" novembre, Fouché, Pelletier et Sevestre, étant réunis à Besançon, prirent un arrêté qui maintenait au directoire Roland, Gouveiiiet, Battandier et Quirot, et remplaçait les autres membres par Voisard , ex-député , Louvot, ex maire de Besançon, Michel, avocat, ancien administrateur du département, et Théodule Regnaud , membre du district d'Ornans. Hannier demeura secrétaire. Sans doute pour donner la mesure de ses principes religieux et politiques, le nouveau département décida, le 2 décembre, « que la salle de ses séances ne pouvait être mieux décorée qu'en y plaçant les hommes qui, par leur exemple, leur génie, leurs vertus et leur énergie, avaient le plus contribué à former l'esprit public, à faire rompre aux Français les fers de l'esclavage et à en faire des hommes hbres et amis des lois ; qu'en conséquence, une somme de 450 livres serait consacrée à acheter les bustes de Brutus, Guillaume Tell, Voltaire, J.-Jac. Rousseau et Michel Lepelletier. »
Cependant le flot de la réaction montait toujours. Roland, se sentant dépassé par ses nouveaux collègues, donna sa démission et fut remplacé, le 8 février 1795, par Couchery père. Huit jours après, une nouvelle loi réduisit les directoires départementaux à cinq membres , qui devaient être élus par les administrateurs en exercice et parmi eux. Le directoire du Doubs procéda, le 5 mars, à ce triage, qui laissa au pouvoir Louvot, Voisard, Michel, Battandier et Regnaud. L'huissier Gouvernet, évincé, obtint la place de chef d'un des bui^ux du département. Bourgeon, autre jacobin notable, dont la mission à Saint-Hippolyte était terminée, était déjà ~"u reprendre la direction du bureau des domaines. L'ad- 1 .istration départementale demeura en cet état jusqu'au 1 jai4795.
e district de Besançon avait été épuré le même jour que 1 épaitement par les trois proconsuls. Ils avaient maintenu 1 ibourpère, Dormoy père, Brégand, Gouniot, Nicolet,
Denizot et Hérard , c'es1>à-dire à peu près la moitié des anciens membres , et remplacé les moins notables par des hommes plus modérés. La nouvelle administration fut présidée par Hérard. Le directoire fut composé de Gouoiot, Bonard, Mourgeon et Guillemet. Rambour père demeura agent national. Monnot, Wey, Pajot et Durney complétèrent le conseil. A peine installée, cette administration vota, sur la proposition de Mourgeon, une circulaire aux municipalités pour les rappeler aux principes de justice et d'humanité. Brégand et Dormoy, se sentant déplacés au milieu de leurs nouveaux collègues , donnèrent leur démission sous prétexte de leur grand âge. Sevestre les remplaça, le 12 décembre, par Jansonet Thouvet. La réaction marchant toujours, le 18 janvier 1795, Pelletier, Sevestre et Calés destituèrent Rambour père, le remplacèrent par Gouniot, et comblèrent les vides laissés dans le directoire en y appelant Durney et Janson.
La réorganisation du corps municipal de Besançon avait précédé celle de toutes les autres autorités du Doubs. Dès le 30 octobre 1794, les trois représentants, après avoir consulté le peuple, réuni en grand nombre, sur le civisme et la moralité des membres de la commune, s'étaient vus forcés par la manifestation de l'opinion publique d'opérer dans ce corps de notables réformes. L'avocat Modeste Monnot fut nonuué maire, et Gouchery fils, agent national. Parmi les nouveaux officiers municipaux on distinguait Arsène Faivre, Euvrard, Pochet, Tournier père, républicains aussi honnêtes que modérés, et, parmi les membres du conseil, le célèbre sculpteur Luc Breton. Briot et Dangel restèrent au sein de ce conseil les principaux représentants du républicanisme agressif. Mais leur influence ne s'y fit guère sentir, car dès le 15 décembre, le nouveau maire et son ami Arsène Faivre firent adopter par leurs collègues une adresse à la Convention, où l'Assemblée était priée « d'exterminer jusqu'au dernier les hommes qui avaient été tout à la fois les complices et les rivaux di Robespierre, ainsi que tous ceux qui s'étaient saisis du gou vernement révolutionnaire pour déshonorer la Révolution, en couvrant la France d'échafauds, de victimes et de sang, et en étabUssant un gouvernement de tigres pour faire re
l'administration terroriste du doubs. 337
gretter les rois. » Briot et deux de ses partisans durent bientôt quitter une administration où ils se trouvaient si peu à leur place, et le parti modéré se trouva renforcé par Tadjonclion des citoyens Racine, France et Spicrenaël (4).
Les vainqueurs du 9 thermidor se gardèrent bien de supprimer les comités révolutionnaires, mais ils se virent forcés d'en restreindre le nombre et les redoutables pouvoirs. Ces comités ne furent plus guère que de simples commissions de police, toujours armées du droit d'emprisonner sans formalité, mais seulement pour des faits précis et récents , de nature à contrarier la marche de la Révolution. Une loi du W août 1794 décida qu'il n'y aurait plus qu'un seul comité par district , qu'il serait placé au chef-lieu et composé de douze citoyens non fonctionnaires , sachant lire et écrire, choisis par les représentants en mission , rétribués à cinq livres par jour et renouvelés par moitié tous les trois mois.
Le comité terroriste de Besançon avait fait couler trop de sang républicain pour n'être pas devenu odieux à toutes les nuances de ce parti. En conséquence, ses membres furent destitués, à l'exception d'Aigrot, et remplacés par des révolutionnaires plus modérés, tels que Hérard, France, Estreyer aîné, Baille, Jacquot, Deseurre et Bonnet aîné.
Lorsque les trois représentants eurent achevé d'épurer les autorités de Besançon , ils se séparèrent ; et pendant que Fouché et Sevestre se rendaient dans les autres départements placés sous leur domination. Pelletier, plus spécialement chargé du Doubs , alla procéder à l'épuration des fonctionnaires des districts. Une partie de la besogne était déjà faite; car Pelletier, tout en arrivant dans le Doubs , avait cru devoir pousser jusqu'à la frontière, pour se rendre compte des difficultés relatives aux émigrations et au séjour des émigrés en Suisse, difficultés dont les districts limitrophes ne cesfi^'ent d'occuper les comités de la Convention. Se trouvant
ic, le 22 octobre, à Pontarlier, il procéda inunédiatement
) Les autres officiers municipaux étaient : Détrey, Catton, Couchery s. Paillard, Jeannot, Ëbinger, Laude, Mandrillon aîné, Denizot et rey.
à réparation des autorités en suivant les formes établies à cette époque. Tous les jacobins du pays étaient convoqués i réglise, devenue le temple de la Raison. Les fonctionnaires comparaissaient l'un après l'autre devant cet aréopage et étaient interrogés sur leurs opinions avant et depuis la Révolution et sur ce qu'ils avaient fait pour elle. La discussion était ensuite ouverte sur leur compte, et après un débat contradictoire, rassemblée déclarait par un vote si elle ac^ corilait ou refusait sa confiance. Cette épreuve fut toute favorable aux administrateurs du district de Pontarlier, et Pelletier n'eut qu'à compléter le directoire, eu rappelant de Saint-Hippolyle Prat et Callier, à la prière de leurs collègues. Michaud, père du conventionnel, demeura également maire de la ville. Quant au nouveau comité révolutionnaire, il fut malheureusement composé par le représentant sous les inspirations du district et rempli de jacobins émérites, à la tête desquels Perron continua de s'agiter (i).
Pelletier, en allant rejoindre ses collègues à Besançon, s'arrêta à Ornans pour épurer aussi les autorités de la ville et du district. Sur le bon témoignage des jacobins, il les maintint toutes en place. Mais la promotion de Regnaud, deLods, au département, et la mort de liailly, agent national , l'obligèrent , peu de jours après , à fiiire quelques nominations. Le fougueux procureur syndic d'Ornans
(1) Les autres membres étaient : Alex.-Jos. Giiyon et Barih. Moimier, Jac. Henriet, d'Arçon ; J.-Ant. Ghopani, des Gras ; Cl.-Ant. Cart-Bres- «and, de Mouihe ; J.-Nic. Pobelle, de Bians ; Cl.^os.-Vict. Batte, de Bannans ; F. Saillard, de l'Abergement ; F.-Jos. Girard, de Montperreux; F.-Jos. Nicod, de Gilley, et Gl.-Jos. Jouffroy, de Boi^iUes. Le Icr janvier 1795, Perron. Saillard, Girard, Henriet, Gart, dont le temps d'exercice était fini, Pobelle et deux autres cultivateurs démissionnaires, furent remplacés par Courpasson, président, Denis-Jos. Bourrier, J.-Ant. Liévremont, J.-Ant. Wicod, dit le Parisien, de Sombacourt ; Cl. -F. Voillemin, de Bugny ; Ant. -Denis Louvrier. de Chaon -, J.-Cl. Vuillenain, de Chaifois, et J.-GI. Cattet, de Gourvières. Ges quatre derniers ne tardèrent pas à donner leur démission et furent remplacés, le i4 février, par Vuîllemin fils, de Bugny ; Maurice Sébile, de Frasne ; Jac. Jeannin et Ign. Robbe.
l'administration TERRORISTB BD DOUBS. 339
mounit , en effet, presque subitement dans les premiers jours de décembre. 11 assistait encore à la séance du 3, et le 8, le district priait déjà les proconsuls de lui donner un successeur. Pendant que son frère, Tun des plus respectables vicaires généraux de M. de Durfort, portait noblement en exil la peine de sa fidélité, l'ancien avocat du roi au bailliage d'Ornans épuisait ses forces, déjà sur le déclin , à devancer la jeunesse jacobine dans la carrière des persécutions et des violences C'était un triste spectacle de voir ce vieil aristocrate, constamment chargé du rôle le plus agressif, s'en acquitter avec une âpreté qui ne connut jamais un seul moment de trouble ou d'arrêt. Non content de renier son passé monarchique, il avait renié jusqu'à son nom, qu'il avait quitté pour celui de l^rutus, et jusqu'à sa famille, qu'il déshérita au profit de la république. Pelletier le remplaça par Boulet fils et appela aux deux places devenues vacantes dans le directoire, F.-Nic. Cuenot, d'Ornans, et P. -F. Mourot, d'Amathay, déjà membres du conseil. Le proconsul laissa à la tête du nouveau comité révolutionnaire, J.-r.lément Teste, Cl.-Jos. Ghaillet et Jos. Etevenou, d'Ornans, et le compléta par neuf jacobins de la campagne W.
Lorsque Pelletier, de retour à Besançon, se remit en route pour achever l'épuration des autorités des districts, il se rendit d'abord à Baume et y arriva le 3 novembre 1794. Les ré-
(1) Cl. -p. Grandjean, agent national de THâpital-du-Grosbois ; J -F. Guinnard , secrétaire municipal à Grandfontaine ; F. -Jos. Ferniot, du Valdahon ; Aog^n Amiot, d'Etalans ; P.-L. Maire le vienx, de Keugney ; J.-B. Grelin, de rAbergement-du-Navoy ; MarceUin Perruche, de Bonnevaux ; Âiobroise Gallerand, de Flangebouche, et J.-B. Béliard, du Châtelek. Le 7 janvier 1793, Pelletier nomma le juge CI. -F. Doney à la place d'Arniot, mis en réquisition à Etulans pour rinstruction de la jeunesse. Le t5 du même mois. Teste, Perruche, Ferniot, Callerand, Maire et E(e- 7n, dont le service était terminé, furent remplacés par F. Drouhard, jme de loi à Fallerans, CI. -F. Lyme, de Vercel, Alexis Guinnard, rchamps , Séb. Jeanningros, de Montgesoye , Gl.-Ânt. GrejliD, de Dédllers, et P.-Jos. Triprard, de Lods. Deux autres membres, Guinnard, Grandfontaine, et Grelin, de l'Abcrgement, autorisés à se retirer, 'nt remplacés par J.-Ant. Tournier, d'Ornans, et Ch.-Ant. Borne, de ■t{^esoye. Ge nouveau comité fut présidé par le juge Doncy.
340 chàpitrb ly.
publicains de la ville furent consultés en la forme ordinaire, et leur jugeaient ne fut pas favorable aux deux meneurs du district, Grosrichard et Odon. Une répulsion générale se manifesta contre eux, et Pelletier dut les remplacer par Tanchard, ancien secrétaire général, et Perriguey, commis du district. Deux membres démissionnaires du conseil, Gaudy et Gressiat, furent remplacés le même jour par Pellicier et Theuret. Le jeune avocat Alexis Marchand, qui mourait d'ennui à Saint-Hippolyte, s'était déjà fait réclamer par La Société populaire de Baume , et le 23 octobre , un arrêté de Sevestre l'avait rappelé dans sa ville natale avec le titre d'administrateur du district.
Pelletier avait encore à former le nouveau comité révolutionnaire. Besançon, ex-procureur syndic, Peseux, chirurgien à Sancey , et le vieux Ligier Nachin, de Montivemage , anciens administrateurs du district, en furent les principaux membres (*). L'épreuve du scrutin populaire n'avait pas été plus favorable à l'avocat Grosjean qu'à ses deux rivaux en terrorisme. Déchargé de ses fonctions de président du département, il s'était trouvé réduit au modeste emploi d'agent national de la commune de Baume, et il en fut encore chassé par l'indignation publique. Pelletier nomma à sa place l'avocat Bourqueney, de Crosey, commissaire près le tribunal du district. Le prêtre Gaulard, maintenu à la mairie, la quitta deux mois après pour se réfugier dans les paisibles fonctions debibUothécaire.
De Baume le proconsul passa à Saint-Hippolyte, où il arhva le 7 décembre 1794. La cérémonie de l'épuration fut très peu favorable à Magnin-Tochot, président du district. L'assemblée populaire s'étant généralement prononcée contre lui, il s'empressa d'offrir sa démission, que Pelletier n'accepta qu'avec une vive répugnance et en faisant l'éloge le plus complet de ce miséraible apostat. Pelletier annonça en-
(i) Les autres étaient : Ânt. Carisey, Cl.-Jos. Pelletier, Boichot, C.-P. Vuillemin, de Rougemont, P.-Ânt. Ferrette, de Cuse; Jos. Bonnarang, de Huanne ; Jos. Perron, de Glerval ; Favelet, d'Ârcey, et Bernardot, de Laviron.
l'administration tbbroriste du doobs. 341
suite qu'il avait déjà rendu Prat et Callier au district de Pontarlier, Marchand à celui de Baume et Violand au tribunal criminel. Boiston et Tex-bernardin Roy passèrent ensuite au crible de l'assemblée; mais malgré l'accueil favorable qu'ils y reçurent, ils donnèrent leur démission, qui fut acceptée. Le directoire se trouvant ainsi entièrement dissous , Pelletier le reconstitua en nommant le ministre protestant Diény président, l'avocat Cl.-Ant. Bavoux, agent national» P.-ïgn. Mercier, Perronne, de Blamont, et l'avocat Sombarde, administrateurs. 11 maintint en fonction tous les membres du conseil, en remplaçant seulement Prat, Roy et Guedot, devenu juge, par Boissenin, P.-Jos. Vuillin et le médecin Marcou. Ce dernier s' étant retiré pour cause de santé, au mois de novembre, fut remplacé par Jos.-Marie Tissot , jeune homme de vingt-six ans , se disant homme de lettres, à Trévillers.
Les juges Receveur et Crétin succombèrent en cette circonstance sous le poids de la réprobation universelle. Chassés de leurs sièges, ils y furent remplacés par Guedot fils et parToitot, porteur de contraintes. Le progrès, comme on voit, n'était pas encore bien sensible. On en eut encore une preuve dans le choix des membres du comité révolutionnaire, parmi lesquels on remarquait avec peine les ennemis les plus aehamés des catholiques, tels que Jac. Billey, Cl.-Ant. Flajonlot et J.-Jos. Parent d).
Le proconsul dédommagea Magnin-Tochot en l'imposant ao district pour secrétaire général, et Boiston en l'envoyant surveiller les frontières, avec le titre d'agent national de la eoDimune de Jougne et 1,800 livres d'appointements. L'exmoine Roy fut indemnisé par la direction de la poste aux lettres. Le 21 décembre , le pasteur Diény reçut pour successeur à la justice de paix de Blamont son honnête collègue Georges Kilg , ancien administrateur du département ,
1) Les autres étaient : Cl.-Jos. Thalmann, J.-B. Mercier, F.-Jos. it, de Charquemont , Alexis Boichard, Hyacinthe Renaud,- J. -Cl. Bus- I. Cléric, de Seloncourk, Félix Monnot et J.-F. Voisard. Cléric fut élu sident, et Mercier, secrétaire.
pour qui la porte des cachots s'était récemment ouverte.
Les autorités de Montbéliard fureut renouvelées par Sevestre dans un sens plus modéré , et le 27 janvier 1795 M. Marcel Pourcelot, à peine sorti de prison, fut rappelé au directoire de ce district.
Les autorités de Quingey furent toutes conservées sans exception. Le comité révolutionnaire fut sans doute reconstitué conformément à la loi ; mais à part quelques démarches de ^TO\}digdinde philosophique, il resta aussi inoffensif que ses devanciers et n'eut aucun acte de rigueur à se reprocher. Lorsque Pelletier vint, au mois de janvier 1795, renouveler la moitié de ses membres, conformément à la loi, ou lui fit entendre que cette mesure était Lien inutile, puisque dans tout le district il n'y avait eu qu'une seule arrestation de suspect, dans les années 1793 et 4794, et aucune depuis ce temps-là, et que d'ailleurs le fanatisme, objet particuher de l'animadversion du conventionnel, « touchait en quelque sorte à sa fin. »
Xll. Le grand club des jacobins de Paris , ayant pris parti pour Robespierre contre la Convention, dans la journée du 9 thermidor, eut beau faire amende honorable quelques jours après ; dès ce moment, il était jugé et tombé à Tétât de suspect, eulraiuant dans sa disgrâce tout ce qu'il comptait de sociétés affiliées dans les départements. En attendant des mesures plus radicales, l'assemblée souveraine déclara, le 16 octobre I79i, que toutes les Sociétés populaires seraient tenues d'envoyer aux agents nationaux des districts la Usle complète de leurs membres ; que toute affiliation et toute correspondance entre elles étaient interdites comme subversives du gouvernement, et, enfin, qu'aucune pétition ne pourrait plus être faite ou présentée au nom collectif d'une société. Ceux qui se permettraient de signer quelque pétition, en qualité de présidents ou de secrétaires, devaient même être arrêtés et détenus comme suspects.
Les clubs ne furent pourtant pas encore détruits ; ils continuèrent même de jouir d'un certain crédit auprès du gouvernement, mais à la condition d'être épurés à la façon des autres autorités. Le 7 novembre. Pelletier étant à Saint-
l'administration terroriste du doues. 343
Hippolyte, se rendit au club et déclara que plusieurs membres n'avaient cessé de diviser et d'agiter le pays par leurs animosités personnelles ; qu'en conséquence, la Société était dissoute et serait réorganisée sur-le-champ par Callier, Bonnot, Toitot, Copin, Viatte et Feuvrier. Cette mesure avait pour but l'expulsion de Receveur, Crétin et Vallal. Tous les aulres jacobins du pays ou de la colonie administrative, au nombre de quarante-deux, y compris Magnin- Tochot lui-même, furent conservés au sein de cette Société, si étrangement épurée.
De retour à Besançon, Pelletier agit de môme à Tégard de la Société populaire de cette ville. Il se rendit à la séance, le 27 novembre, déclara la société anéantie et nomma tout aussitôt douze membres chargés de s'en adjoindre douze autres pour former le noyau de la Société nouvelle. Couchevj en devint le président, et Briot en resta provisoirement le premier orateur.
A Besançon et à Saint-Hippolyte, comme à Paris, tout se bornait donc à l'exclusion de quelques hommes et à un simple changement de nuance. Aussi tous les autres clubs du département, sur la docilité desquels le gouvernement pouvait compter , furent-ils maintenus intégralement et même caressés comme des auxiliaires utiles et nullement dangereux.
On eut moins de ménagements pour la Vedette, qui s'était fait beaucoup d'ennemis au sein même du parti révolutionnaire par ses agressions effrénées, et elle cessa bientôt d'être l'organe officiel de l'administration départementale. D'un trait de plume, on supprima les sept cents abonnements payés jusqu'alors à cette feuille sanguinaire et immonde. Le motif réel, ou plutôt le prétexte poli de cette suppression, se trouve indiqué dans la lettre suivante , écrite le 19 octobre par Dormoy à Violand, encore agent national du district de ^ nt-Hippolyle à cette époque :
( Les dernières lois ayant ôté au département la disposi- Q des sous additionnels, il a témoigné aux auteurs de la *dette ses regrets de ne plus pouvoir souscrire pour le irnal, qu'il envoyait par la correspondance des districts à
chaque municipalité. Quatre districts de ce département, instruits de cette démarche, viennent de nous écrire qu'ils souscrivaient pour autant d'exemplaires qu'ils ont de communes ; et nous, qui ne cherchons qu'à propager les principes, nous qui nous occupons en ce moment de défendre les Sociétés populaires contre les injustes agressions des aristocrates, nous avons écrit aux administrateurs que nous leur fournirions 100 exemplaires de chacun de nos numéros pour quatre livres. On ne fait payer aux administrations que le papier et l'encre. Tu voudras bien me mander l'intention du district, et nous nous empresserons de vous faire passer parla correspondance du département le nombre d'exemplaires que vous demanderez. Je suis flatté que cette occasion me fournisse celle de me rappeler à ton souvenir et à ton amitié. Mes compliments à Marchand et à Magnin- Tochot. — Cl.-Ign. Dormoy, membre du conseil général (de la commune), au collège. »
Dormoy mentait, ou son discrédit marchait bien vite ; et c'est la correspondance même de son associé qui en fournit la preuve. En effet, Briot, qui voyait l'abandon général menacer sa feuille subversive, crut devoir faire un appel au public, le 21 janvier 1795. Il exposa «que depuis quatre ans les auteurs du/ow^-na/ du département du Doubs s'étaient imposé une tâche aussi pénible que glorieuse, en détruisant la superstition dans un pays où elle dominait avec tant d'empire. Que la Vedette continuerait à être rédigée par les mêmes hommes, c'est-à-dire par lui et par Dormoy, dont les services ne pouvaient pas être effacés par les calomnies de ses ennemis, et que leur journal serait nécessaire un jour à tous ceux qui voudraient avoir une connaissance étendue des événements et des effets de la Révolution dans ces contrées. » Briot, en envoyant un paquet de ces prospectus au district de Pontarlier, l'invita à les faire passer surtout aux citoyens qui s'occupaient de l'instruction publique. « Autrefois, ajoutait-il, le département était abonné au journal et le faisait répandre dans les campagnes; mais depuis le 1" vendémiaire dernier, n'ayant plus de fonds disponibles, il a été forcé de cesser. Un ou deux districts seulement sont abonnés
l'administration terroriste du doubs. 345
et continuent à répandre la Vedette. Par zèle pour la propagation des lumières, nous vous offrons cent exemplaires de chaque numéro pour 9 livres. Dans le cas où vous douteriez d'être autorisés à cette dépense d'utilité publique, je vous observe que vous obtiendrez d'autant plus facilement cette autorisation des représentants du peuple, que quelquefois eux-mêmes ont fait répandre des numéros de la Vedette pour l'instruction publique. »
Pelletier se trouvait alors à Pontarlier. La Vedette lui plaisait singulièrement à cause de son impiété déclarée; il fut donc le premier à encourager la souscription du district. Celui-ci répondit en conséquence à Briot, le 27 janvier, tt qu'empressé de saisir tous les moyens qui pouvaient concourir à former l'esprit public de ses administrés dans la pureté des principes républicains, il s'abonnait pour cent vingt exemplaires, dont la distribution serait faite aux communes, aux instituteurs et aux institutrices, à qui le journal deviendrait particulièrement utile. »
En dépit de la protection des proconsuls, la Vedette ne put pas prolonger davantage sa funeste existence. Le 31 janvier, un arrêté du district de Besançon condamna Briot, qui avait complètement oublié qu'il était soldat, à aller rejoindre dans trois jours le 12* bataillon du Doubs; quant à Dormoy, c'était la prison qui l'attendait.
LES FIDÈLES AU TRIBUNAL RÉYOLUTIONNAIRE DU DODBS. SUPPLICE DE MM. BAUGARD^ LAFOIRE^ ETC.
DÉCEMBBE 1793 — JANVIER 1795.
1. Les tribunaux, comme les administrations, avaient été organisés à souhait pour la Terreur, et ils appliquaient sans pitié le code le plus impitoyable. Lorsque Lejeune arriva dans le département du Doubs, il trouva le tribunal criminel si bien composé, qu'il prorogea indéfiniment ses pouvoirs, comme l'avait déjà fait Bassal, sans tenir aucun compte des lois constitutives de Tordre judiciaire. Les flots de sang que Nodier et ses assesseurs venaient de répandre à Ornans, à Maîche et à Besancon, à la suite de l'insurrection des montagues, leur avait donné la plus éclatante consécration.
Parmi les victimes de cette déplorable échauflburée, se trouvait un homme d'une naissance distinguée, que la haine y avait faussement impliqué, et qui attendit longtemps dans les cachots de Besançon une justice qu'où ne pouvait se décider à lui rendre. M. Alex.-Phil. Guyot de Maîche, chevaher de Blanchefontaine , était un esprit fin , cultivé et d'une piquante originahlé. Il avait eu, dit-on, une jeunesse fort aventureuse. Rêvant la gloire mihtaire de ses ancêtres, il avait levé autrefois, à leur exemple, un corps de volontaires, et avait fait des dépenses considérables pour l'entretenir. Mais au lieu de la gloire il n'avait rapporté de ses expéditions que la ruine. Quand il rentra au sein de sa famille, on lui donna la terre de Blancheroche, dont il fit son séjour habituel, et il y devint célèbre par les vives saillies de son esprit. Il avait reporté sur l'agriculture et les sciences naturelles toute l'activité et l'ardeur de son intelligence , et il s'honorait d'être à la fois laboureur et botaniste. Il avait