‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 3)Chapitre 33 sur 67 · LES HABITANTS DU DOUBS AU TRIBUNAL RÉVOL. DB PARIS. À · texte numérisé non relu

LES HABITANTS DU DOUBS AU TRIBUNAL RÉVOL. DB PARIS. À

lités que les lois lui interdisaient; 2° contre J.-B'* Vannod, prévenu du crime attentatoire à Tégalité , en prenant des qualités que la loi lui interdisait ; 3" contre Thér.-Elisab. Dumont, femme Vannod, prévenue du même crime. Nous t'observons que nous sommes très embarrassés pour fixer par nous-mêmes si les crimes dont il s*agit sont de ta compétence. Nous voyons d'une part des ci-devant qui n'ont pu se dépouiller de leur morgue et qui par là ont porté atteinte à l'égalité , d'autre part, des individus qui ont manifesté ne pas adopter la Révolution, en témoignant leur haine pour les assignats que la perversité des ennemis de la république a forcé d'émettre. Ces individus restent détenus jusqu'à ce que tu en décides la translation. — Parrod, etc. »

L'accusateur public du tribunal de Paris trouva que les trois vieillards étaient de bonne prise et donna aussitôt l'ordre de les expédier à la Conciergerie,devenue le vestibule de l'échafaud. Du reste, il ne les fit pas languir, et le 27 juin ils comparurent devant le tribunal de sang, au milieu d'une fournée magnifique, où Fouquier semblait avoir réuni l'élite de la noblesse française. On y remarquait, en effet, le maréchal et la duchesse de Mouchy,la maréchale et la duchesse de Biron, tontes deux veuves, le prince de Broglie, membre de l'Assemblée constituante , le marquis de la Guiche, le comte de Saint-Priest, le comte de Polastron, et au milieu de ces brillants représentants de l'ancien régime, le publiciste révolutionnaire Linguet, dont la popularité était depuis longtemps déjà évanouie.

M"* de Montperreux, restée seule avec son père aveugle, mit tout en œuvre pour sauver les membres de sa malheureuse famille : elle implora la pitié de Lerebours, devenu l'un des principaux personnages du gouvernement à Paris ; repoussée, elle tenta encore sa cupidité et lui envoya une forte somme d'argent; tout fut inutile. Lerebours fit verser te somme dans la caisse de la répubhque et s'empressa faire connaître au club de Pontarlier son désintéresseint. Le club lui adressa aussitôt une lettre de félicitations, l'assurant qu'il verrait toujours en lui la terreur des arisrates.

410 CHAPITRE LTII.

Si monstrueuse que fiit raccusation capitale intentée aux trois vieillards de Pontarlier, il y avait encore quelque chose de plus monstrueux, c'était de voir cette accusation soutenue parFouquier-Tinville. En effet, Fouquier, fils d'un riche cultivateur d'Hérouel, près de Saint-Quentin, appartenait a cette bourgeoisie dévorée d'envie à Tégard de la noblesse, et qui ne la détruisit qu'après avoir vainement essayé de s'y faufiler. Quentin Fouquier, en venant à Paris pour y acheter une charge de procureur au Chàtelet, avait ajouté à son nom un nom de terre et s'était £ait appeler Fouquier de Tinville, comme ses trois frères, tous attachés à la cour ou au barreau, se faisaient appeler MM. Fouquier d'Hérouel, Fouquier de Vauvillers et Fouquier de Forest. Après la suppression de la noblesse, il continua à signer Fouquier-Tinville, et cette signature se trouve au bas d'une lettre du i8 juillet 1793, par laquelle il réclamait la tète de Charlotte Corday. Robespierre lui-même, allant encore plus loin , adressait, le iO mai 1793, une lettre de recommandation au citoyen Fouquet de Tinville , accusateur public. Si les Montperreux étaient coupables, Robespierre et Fouquier l'étaient au même titre, avec la seule différence qui peut exister entre un nom acquis depuis longtemps par des services et un nom récemment volé. Fouquier n'en requit pas moins la peine de mort contre les trois vieillards, sous prétexte qu'ils avaient commis un crime attentatoire à l'égalité. Quelques-uns de leurs co-accusés furent condamnés pour avoir distribué aux prêtres réfractaires V argent que le tyran employait pour les soudoyer y d'autres, pour avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de l'Etat, d'autres, pour avoir massacré les patriotes au Champ-de-Mars; quant à eux, le Moniteur ne prit même pas la peine de mentionner leurs crimes par un seul mot. Leur supplice eut Ueu à la barrière du Trône renversé, où l'échafaud avait été transféré depuis le 16 juin. Vingt-cinq autres tètes tombèrent avec les leurs.

Jamais peut-être l'iniquité révolutionnaire ne s'était montrée plus horrible que dans son acharnement contre ces trois paisibles vieillards, dont l'un était à demi mort, l'autre

LES HABITANTS DU DODBS AU TRIBUNAL RÉYOL. DE PABI8. 411

tombé en enfance, et dont le dernier avdt loyalement servi la république jusqu'au bout de ses forces. Aussi ce triple meurtre souleva-t-il à Pontarlier et dans tout le département un profond sentiment d'indignation. Les promoteurs de ce crime furent voués à l'exécration publique, et lorsque le règne de la pitié commença à succéder à celui de la Terreur, l'opinion publique réclama impérieusement une réparation. L. Perron, l'un des meneurs du comité révolutionnaire de Pontarlier, fut désarmé comme terroriste ; la peine était légère; mais la flétrissure dont elle était accompagnée était si lourde à porter, que le malheureux s'épuisa en QjBTorts de toute sorte pour rejeter le crime sur le district. « Lui seul, disait-il, a choisi ce tribunal d'assassins, lui seul a eu l'affreuse pensée d'envoyer les pièces à Fouquier-Tinville, son correspondant ordinaire, à qui il avait déjà envoyé tant d'autres victimes I » Pendant quelque temps, le comité et le district se renvoyèrent l'un à l'autre, avec une véritable fureur, la responsabilité du sang dont ils s'étaient tous couverts, tant le fardeau de la réprobation publique leur était devenu intolérable.

Lorsque le représentant Pelletier passa à Pontarlier, le 24 octobre 1794, M"* de Montperreux se présenta devant lui et le supplia d'ajourner la vente des biens de sa mère et de ses deux oncles et la confiscation de leur modeste fortune, attendu qu'elle était en instance auprès de la Convention pour en obtenir la restitution , seule réparation possible du crime commis contre les siens. Pelletier fut touché de ses larmes, et, révolté lui même de l'iniquité du meurtre des trois vieillards , il accorda le sursis demandé. M'^* de Montperreux, encouragée par ce premier succès, sollicita encore auprès du proconsul la restitution des vêtements de sa mère, en faisant observer que la garde-robe d'une personne aussi âgée était d'une valeur vénale bien faible, tanque ces reliques d'une mère, les seules que lui eût laiss réchafaud, étaient inappréciables pour elle, et qu'il serait extrêmement douloureux de voir les vêtements ne personne si chère passer, par suite d'une enchère clique, à des étrangers. Pelletier répondit qu'il lui

412 CHAPITRE LYII.

était impossible de prendre une décision aussi grave sans l'assentiment de ses collègues et qu'il les consulterait à ce sujet en rentrant à Besançon. M"" de Montperreux ne lui laissa pas oublier sa promesse, et à la suite d'une nouvelle pétition, Pelletier décida que la garde-robe de la mère serait laissée à la fille à titre de secours provisoire. Il est malheureusement à présumer que ce fut là tout ce que la pieuse fille put retirer de l'héritage de sa mère, car la Convention déclara, le «^décembre 4794, qu'elle n'admettrait aucune demande en révision des jugements criminels portant confiscation de biens, rendus et exécutés pendant la Révolution. La probité de l'assemblée, redevenue maîtresse d'elle-même, n'allait pas jusque-là. Quelque temps après, le seul survivant des trois frères obtint pourtant une autre restitution qui n'était guère moins chère à son cœur de soldat. Le 21 février 4795, le district de Pontarlier décida qu'à raison de la caducité du vieil aveugle, la municipalité était autorisée à lui rendre son épée, enlevée à l'époque du désarmement des suspects.

X. Quelquefois, mais trop rarement, le tribunal semblait éprouver la satiété du sang et ne plus se soucier de sa proie. Ainsi, dans les premiers jours de mars, M"* M. -T. Trincaille, d'Etray, femme du citoyen Berly, maréchal des logis de la gendarmerie à Besançon, avait été dénoncée comme ayant tenu des propos inciviques. Le comité révolutionnaire de Besançon, après avoir informé contre elle, envoya la procédure au district. Aucune autorité peut-être, dans tout le département du Doubs, pas même le tribunal de Nodier et le district de Pontarlier, ne montra autant d'ardeur à alimenter l'échafaud de la place delà Concorde. Le moindre mot irrespectueux, la moindre plainte, la lettre la plus insignifiante reçue de l'étranger, suffisaient à ce district pour envoyer les gens à la mort. 11 répondit, le 10 mars, au comité, son digne auxiliaire, par Tordre de lancer un mandat d'arrêt contre la prévenue et de l'envoyer avec les pièces au tribunal de Paris, seul compétent, disait-il , pour la juger. M"* Berly comparut le 4 juillet devant le terrible Dumas et ses assesseurs; mais cette fois, les juges de Paris se montrèrent moins san-

LES HABITANTS DU DOUBS AU TRIBUNAL RÉVOL. DE PARIS. 4i3

guinaires que les administrateurs de Besançon. Les propos attribués à la prévenue ne parurent pas assez graves ou assez bien établis, et elle fut acquittée. Le même jour, le tribunal mit également en liberté, après une sentence absolutoire, M. G. -T. Talmet, chef d'escadron au 1" régiment de hussards, né à Besançon et âgé de trente-deux ans. Le surlendemain, M. P. Cuenot, ancien militaire et marchand de verrerie, né à Saint-Georges et âgé de cinquante-six ans , rencontra moins d'équité ou d'indulgence auprès de ses juges. Son existence errante l'avait fait incarcérer une première fois dans le district de Saint-Hippolyte, au mois de janvier, comme suspect d'émigration, et il était sorti sain et sauf de cette épreuve ; mais, se trouvant à Pontarlier, le 21 mai, il eut l'imprudence de dire, en plaisantant, qu'il se faisait fort de corrompre le représentant Lejeune. Ce propos fut rapporté au district, qui fit aussitôt arrêter le pauvre marchand sous la prévention d'avoir cherché à avilir la re^ présentation nationale dans la personne du représentant Le- /'etine. Le district l'expédia syr-le-champ au tribunal révolutionnaire de Paris, sous prétexte que les prisons de Pontarlier étant engorgées, il ne restait plus de place pour lui. Ce malheureux paya de sa tète son indis(»*ète plaisanterie, et fut condamné comme coupable de propos contre-révolutionnaires.

XL Comme les mêmes accusations vagues et banales revenaient sans cesse, les membres du tribunal et leurs pourvoyeurs sentirent, en hommes de goût et d'esprit, que les formules de leurs sentences commençaient à s'user, à fatiguer le public et à tomber dans le ridicule. Us imaginèrent donc une variante qui eut en outre le mérite de simplifier encore la procédure, déjà si sommaire, et de faire tomber le même nombre de têtes avec une moindre dépense de temps et de mots. Une seule phrase, il est vrai, avait suffi jusqu'a- )rs pour motiver le jugement de tous les condamnés du lème jour; mais, comme on y glissait autant que possible L mot contre chacun d'eux, cette phrase se trouvait telleent surchargée et si longue, que le Moniteur lui-même ait renoncé à la reproduire en entier. Paris était couvert

de maisons de détention, et ces maisons étaient pleines de détenus. Les comités delà Convention», leurs agents et leurs espions, à force de rêver aux moyens d'expédier le plus vite possible toutes ces victimes, inventèrent les conspirations des prisons. Grâce à cette ingénieuse idée, toute la population d'une maison d'arrêt pouvait être condamnée en deux mots et traînée du même coup à l'échafaud. Le premier essai de ce système fut fait sur la prison du Luxembourg ; deux ou trois misérables furent dressés au rôle de délateurs ; on feignit de croire à un projet de révolte générale, et cent cinquante-six prisonniers, complètement étrangers les uns aux autres, appartenant même aux partis les plus opposés, et relégués dans des cachots séparés, se trouvèrent accusés à la fois « d'avoir conspiré contre là liberté et la sûreté do peuple, en provoquant, par la révolte des prisons , l'assassinat et la dissolution de l'assemblée nationale. » Les comités de la Convention voulaient qu'on fit tomber les cent cinquante-six têtes le même jour. Ce fut Fouquier-Tinville qui réclama lui-même contre l'inconvenance de cette exécution en masse et fit décider que les accusés seraient partagés au moins en trois fournées. Le 7 juillet, on en fit comparaître soixante devant le tribunal, le surlendemain cinquante et le jour suivant quarante-six. Presque tous ne firent que passer du tribunal à l'échafaud. M. Ch.-Ant. Dugrail de la Yillette, ancien garde du roi, né à Besançon et âgé de trente-quatre ans, périt parmi les victimes de la première série. On remarque dans la dernière M. A. Cart-Balthazar, de Mouthe, âgé de quarante-sept ans. Il avait été enfermé sous la fausse inculpation d'être l'homme d'afiaires de M** de Marsan, qui avait occupé une grande place à la cour et vécu dans l'intimité de la famille royale. Son interrogatoire ne fut pas long. Questionné le trente-sixième, il fit observer qu'il avait été transféré depuis peu de temps an Luxembourg; qu'il y avait été placé au rez-de-chaussée, dans un endroit sans communication avec le reste de la prison; que les cinq détenus qui y avaient été écroués avec lui et le même jour que lui , venaient d'être reconnus innocents par les témoins ouïes délateurs : cette observation demeura sans

Page 1