‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 3)Chapitre 4 sur 67 · LIS SUSPECTS DU DISTBICI DB SAINT-HIPPOLYTB · texte numérisé non relu

LIS SUSPECTS DU DISTBICI DB SAINT-HIPPOLYTB

n'en comptait que treize au moment de sa destruction (i).

Le comité central de Yaucluse abandonna complètement à ses prisonniers le souci de pourvoir à leur nourriture ; et comme plusieurs appartenaient à des communes assez éloi* gnées, ce fut pour leurs familles une charge très lourde de kur apporter régulièrement des vivres pendant si longtemps. Pour se consoler et occuper les longues heures de leur détention, les prisonniers chantaient tous les jours en chœur, avec beaucoup de solennité et de dévotion, les prières de la messe el les vêpres ; et la population du voisinage venait souvent s'édifier, s'attendrir et se fortifier en écoutant leurs voix mâles et douces bénir, du fond de leur prison, le Dieu pour lequel ils étaient persécutés. Le prieuré , n'ayant été bâti que pour des reclus volontaires, était mal fermé, et malgré tes gardes chargés d'en surveiller les abords, il n'était pas très difficile d'y entrer ou d'en sortir clandestinement. Pendant longtemps, les prisonniers ne songèrent pas â profiter de cette circonstance pour s'évader ; mais ils lui durent un bienfait peut-être aussi consolant pour leur piété. Les prêtres fidèles cachés dans le voisinage, et notamment M. Breuiilot, s'introduisirent plus d'une fois, pendant la nuit, par les brèches du mur de clôture, et après avoir confessé, donné la communion et même célébré le saint sacrifice de la messe, fls repartaient avant le jour.

Ce fut au terrible Lejeune que la plupart des détenus de Vaucluse durent la cessation, au moins momentanée, de leurs souffrances. Le 26 avril 1794, le comité de Vaucluse et Saint-Maurice apprit, avec une grande colère, que les portes de la prison venaient de s'ouvrir pour un grand nombre d'entre eux ; qu'ils avaient déjà regagné leurs demeures, et que les autres, sortant sans gène du prieuré^ allaient à la pèche et à la chasse, sans doute pour se procurer un supplément de livres trop nécessaire, et avaient en leur possession trois fusils. Il fit comparaître immédiatement le concierge, qui déclara n'avoir fait aucun élargissement sans ordre for-

(i) Voir, à la fin du volume, le document q9 XXHI , Liste d'éerou de la prison de Vauelupe.

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mel de la municipalité de Yaucluse. La municipalité fut mandée à son tour, et le maire, J.-Jos. Receveur, répondit que le citoyen Leclerc, délégué par le représentant Lejeune, était venu récemment à Yaucluse pour visiter la maison de réclusion, et que, consulté par les oCBciers municipaux sur la conduite à tenir à l'égard des détenus , il avait dit, devant témoins, qu'il y avait lieu d'élargir pour quelque temps les prisonniers qui pouvaient être nécessaires chez eux pour les semailles du printemps. Il ajouta que c'était à son insu que les prisonniers restés étaient allés à la chasse, et qu'il ignorait complètement d'où provenaient leurs fusils. Cependant cet état de choses, si affligeant pour les vrais sans-culottes, provoqua leurs plaintes jusqu'à Saint-Hippolyte. Le district , sur un rapport annonçant que la prison de Yaucluse était en très mauvais état et que les reclus se permettaient d'en sortir pour faire des parties de pèche, de chasse ou de promenade^ décida, le i" mai, qu'un commissaire se rendrait sur les lieux pour aviser, avec la municipalité, aux moyens de réparer les clôtures de cette maison. Le i4 mai^ le concierge, reconnu coupable de négligence, fut destitué.

Les suspects élargis provisoirement pour les semailles revinrent fidèlement reprendre leurs places en prison. Mais les courts instants de liberté qu'ils venaient de goûter n'avaient fait qu'en accroître la soif dans leurs &mes, et le comité de Yaucluse écrivait, le 23 juin, au district : « Plusieurs reclus nous demandent à tout moment leur élargissement pour aller, pendant quelques jours, vaquer à leurs ouvrages urgents. Il y a des municipaUtés qui ofii*ent d'en répondre. Tu nous diras quelle marche nous devons suivre. » Le district répondit avec dureté : « Il n'est pas étonnant de voir que des individus qui ont cherché à trahir leur patrie , et qui, en punition de leur méchanceté, sont condamnés à la réclusion jusqu'à la paix, voudraient sitôt jouir de leur liberté. Si leur repentir était sincère, pourrait-on direque leur peine a été assez longue ? Non, sans doute. Soyons humains, mais ne soyons pas fons» Je vous déclare que moi-même je verrais toutes les pétitions du monde, cela ne m' ébranlerait pas. Je serai ferme. Si quelques-uns de mes collègues ont été tolérants, ce que je ne

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crois pas, qu'importe ? Vos reclus pourraient s'adresser au citoyen Lejeune, qui a tout pouvoir sur les maisons de réclu* sion. ^ Maillot, Peugeot. »

Cependant la force des choses , plus puissante que celle des hommeSj allait amener la délivrance des prisonniers, la loi qui élargissait les cultivateurs suspects ne tarda pas à paiaitre, et le comité révolutionnaire du chef-lieu de district, chargé de son exécution, écrivit, le i7 juillet, au comité de VaQclnse, de lui envoyer deux commissaires pour conférer Eor les élargissements à prononcer. Le choix tomba sur les deoi membres les moins propres peut-être à rempUr cette mission réparatrice, l'instituteur Ghevroulet et l'aubergiste Pequignot. Mais, sans attendre cette conférence, les officiers munici* paux de Vancluse, voyant qu'on manquait de bras dans la commune pour faire les moissons, commencèrent par faire sortir six des prisonniers pour les associer à leurs travaux. Chevronlet et Pequignot , que les intérêts de l'agriculture touchaient beaucoup moins, se montrèrent fort indignés et dénoncèrent la municipalité au district, mais sans succès. Malheureusement, la conférence qu'ils eurent, le 24 juillet, arec le comité de Saint-Bippolyte, pour Télargissement des SQspeets, ne parait pas avoir eu plus de résultats.

 la différence des autres comités locaux, qui se montrèrent généralement empressés de faire rendre la liberté à leurs concitoyens, les délégués de celui de Yaucluse ne paraissent pas avoir trouvé une seule proposition de ce genre à faire, ni nne seule de leurs victimes à relâcher. Le comité de Saint- Hippolyte ne manifesta pas des dispositions beaucoup plus généreuses ; ce ne fut qu'avec une extrême lenteur et une répugnance visible qu'il se résigna à élargir la plupart des suspects. Le U septembre, le vieux M. Paris eut beau lui rappeler ses quatre-vingts ans , les fils qu'il avait dans les années de la République , les biens nationaux qu'il avait achetés pour près de cent mille livres et déjà payés ; le comité se contenta de le renvoyer à se pourvoir devant le comité de sûreté générale de la Convention.

IV. Plusieurs détenus de Yaucluse, lassés de toutes les lenteors qu'on apportait à l'exécution de la loi libératrice,

prirent le parti de s'évader. M. P.-Jos. Roch,deProvenchèrc, fut le premier. Incarcéré par le comité de Vaucluse, il avait été, par surcroît de vengeance, traduit devant le sans-culotte prétendu juge de paix de ce canton, qui Tavait déclaré prévenu de crimes contre-révolutionnaires et renvoyé au jary d'accusation. Ce simulacre d'instruction judiciaire n'alla heureusement pas plus loin, et M. Roch continua à demeurer, en qualité de simple suspect, au prieuré. Toutefois, la menace restée suspendue sur sa tète ne laissait pas de lui causer des craintes, au moins quant à la durée de sa détention. Vers le commencement d'août » il profita des ombres de la nuit pour s'enfuir et chercher un refuge dans sa commune, où il ne pouvait guère trouver que des complices. L'administration terroriste du district avait entre les mains un instrument de vengeance aussi redoutable que facile i manier; elle déclara le fugitif émigré. Mais cette administration elle-même disparut bientôt après avec la Terreur. La municipalité de Provenchère délivra à M. Roch un certificat de résidence parfaitement en règle ; et, le 26 décembre 4794, une administration réparatrice déclara « qu'il était de notoriété publique que, sous l'impression d'eflroi qui avait régné dans ces contrées, plusieurs citoyens avaient cherché leur salut dans la fuite et erré de manière à ne laisser nulle part la trace de leur présence; que l'accusé était dans ce cas, et que son inscription définitive sur la hste des émigrés serait ajournée jusqu'à la décision du comité de législation. »

L'évasion de M. Roch rappela naturellement l'attention du district sur l'état de délabrement où se trouvait la prison de Vaucluse, et sur la facilité qu'elle offrait aux prisonniers pour s'échapper. Un membre émit l'avis de transférer à Besançon les douze ou quinze détenus qui restaient , et le il août, Guedot fut chargé de cette commission. Parmi ces derniers prisonniers restants, il s'en trouvait six, Gélestin Pillot, F. Pillot et Modeste Chouffot, de Mont-de-Vougney, Eloi Relange et J.-Ign. Simon, deRosureux, et Reine Jeannot, de Plaimbois-du-Miroir, qui avaient été incarcérés par ordre du tribunal criminel ; et quoiqu'ils ne fussent détenus qu'à titre de suspects, comme tous leurs compagnons d'infortune,

les comités révolutionnaires se déclaraient incompétents pour les mettre en liberté (i). Le 15 août, à neuf heures du soir, ils s'échappèrent tous, par une fenêtre fort élevée, située du côté du midi, au moyen de plusieurs draps de lit attachés les uns au bout des autres. Le comité de Gharmoille, instruit de cet événement une heure après, s*empressa d'accourir au prieuré et y trouva la municipalité déjà en devoir d'interroger les trois gardes du monastère sur les circonstances de cette évasion. 11 fut reconnu que dans la journée, plusieurs personnes avaient été admises auprès des prisonniers, notamment Christine Journot, de Rosureux, parente de l'un deux, la sœur de Reine Jeannot et Jeanne Robert, servante de Simon, Je Rosureux. Des mandats d'amener furent aussitôt lancés contre ces femmes. On ne tira aucun éclaircissement de Tinterrogatoire subi par les deux premières ; la troisième avoua qu'elle avait apporté à son maître une charge de Hnge blanc qui probablement avait servi à l'évasion, mais qu'elle n'avait pas môme soupçonné que ce linge pût être destiné à un tel usage. Cet événement fut connu le lendemain à Saint-Hippolyte, et le district envoya sur-le-champ Guedot à Vaucluse pour mettre en arrestation le nouveau concierge du prieuré, faire la perquisition des suspects évadés, et transférer le reste des prisonniers dans la maison d'arrêt de Saint-Hippolyte, tant à cause du mauvais état de celle de Vaucluse, que du danger de confier plus longtemps la surveillance des détenus aux gardes nationaux de ce canton, « dont la plupart, ajoutait le district, n'étaient pas animés du saint amour de la liberté. » Mais la Terreur touchait à son terme, les fugitifs se maintinrent en possession de la liberté qu'ils avaient conquise et qui, bientôt après, fut rendue à leurs derniers compagnons de capti- ^té.

Rien ne pouvait arriver plus à propos pour J^'^'-Reine Jeannot, qui avait partagé si courageusement tous les périls de l'évasion. Car, moins agile que ses complices, elle s'était

(1) Les autres détenus étaient : Jo»>-Claire BaiUy, F>* Beauvais, Modeste Roch, Georges Lsganne, J. Laurent, F.-Jos. Verdot et Cl.-Jos. Barbier.

iiO CHAPITRE LUI.

démis un pied en tombant et n'avait pu atteindre qu'avec beaucoup de peine et d'atroces soufl&cances son village de Plaimbois. Ne pouvant aller plus loin, elle se présenta à la municipalité, le 48 août, à huit heures du matin, pour se mettre à la disposition des autorités. Ses parents s'empres^ sèrent de faire venir un chirurgien et demandèrent qu'on la conflât pendant quelques jours à leurs soins. Le district, consulté par la municipalité, répondit durement dès le lendemain : « Vous êtes invités à faire rendre cette fille à la maison d'arrêt du district, à moins que vous ne vouliez en répondre personnellement jusqu'à sa parfaite guérison, temps auquel vous ne manquerez pas de la faire traduire dans la maison d'arrêt. » La municipalité de Plaimbois avait trop d'humanité pour prendre le premier parti, et cette femme courageuse ne guérit que pour être rendue à la Uberté.

V. De Vaucluse, Toumier se rendit à Maîche le 6 octobre. U y réunit environ trois cents patriotes et forma, de concert avec eux, un comité de soixante-douze membres. Ce comité, dont les actes ne sont pas parvenus jusqu'à nous, prononça une soixantaine d'incarcérations dont les reUgieuses populations de Maîche, Charquemont, Damprichard, Frambouhans, Mont-de-Vougney et Trévillers, firent les principaux frais. Le 23 octobre, le procureur syndic du district écrivait au département : « La translation de soixante ou soixante-dix individus mis en état d'arrestation parle comité de Maîche doit se faire aujourd'hui de Maîche à Vaufrey. La plupart de ces détenus, quoique aisés, sont privés de tout moyen de subsister, n'ayant pas l'administration de leurs biens, qui sont séquestrés. Les autres ne vivent qu'au jour le jour, du produit de leur travail ou de leur industrie. La nourriture de tous ces détenus n'a pas été à la chai^ de l'administration jusqu'ici ; leurs aUments leur ont été apportés dans la maison d'arrêt par les gens de leur famille ou de leur connaissance. Mais aujourd'hui qu'ils sont éloignés de près de trois Ueues de leurs foyers, cette ressource leur est enlevée, et il devient urgent d'aviser aux moyens de les faire subsister. La loi porte bien que les frais de garde, de nourriture et de translation seront pris sur leurs biens et revenus

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