LIS SUSPECTS OU DISTRICT DE SAINT-HIPPOLYTB
séquestrés, mais avant d'avoir des fonds provenant de ce chef, il faut lever les scellés, faire battre les grains, les faire vendre, ainsi que le mobilier qui ne peut être conservé. U serait à propos de fixer le maximum qui doit être attribué pour la nourriture de chacun d'eux. Il est d'autant plus à propos de statuer définitivement sur ces questions, que la même mesure de sûreté va vraisemblalement s'étendre encore dans plusieurs parties de ce district. »
Le château de Yaufrey, situé sur l'extrême frontière du Porrentruy, avait été choisi par Toumier, à cause de sa force, poor servir de prison aux suspects des cantons de Maiche et de Saint-Hippolfte. Les gardes de cette maison d'arrêt forent, comme partout , payés grassement aux frais des victimes, et les patriotes les plus marquants ne dédaignaient pas de briguer ces doux et peu honorables emplois. Le 25 octobre 1793, on voit Ant.-Jos. Faivre et J.-B. Faivre, de Trévillers , les solliciter comme une juste récompense de leurs services révolutionnaires , et le district déclarer qu'ils méritent la préférence , si déjà le nombre des gardes n'est complet. On comprend tout ce que la présence de ces hommes haineux et violents devait ajouter aux souffrances de la prison, a Les gardes nationaux de Yaufrey, de Montjoie et de Montursin , dit M. Narbey, faisaient sentinelle à l'entrée de la prison. Trois soldats se relevaient d'heure en heure, le jour et la nuit. On laissait pénétrer à Tintérieur les parents des détenus , malgré les réclamations des patriotes deMontjoie, qui les arrêtaient au passage. U n'était pas défendu au geôlier de fournir aux prisonniers ce qu'ils demandaient, et on les laissa même, après quelques jours, se promener dans le jardin. L'intrus de Yaufrey s'en étant aperçu en descendant deTéglise, en fit des plaintes à la municipalité, qui se vit forcée de leur retirer cette faveur. Mais la population éclata en murmures contre la conduite barbare de Tintrus; on délibéra de nouveau, et il fut arrêté que le jardin serait toujours ouvert aux prisonniers. Quelques-uns même furent autorisés à se rendre dans leur famille en se Usant accompagner par des personnes sûres qui s'engageaient à les ramener. C'est ainsi que M. Delfils, membre de
radministration , donna son propre fils pour caatioD à MM. Boubélier, de Gemay, et Châtelain, de Charquemont. )>
Une lettre de M. Guillon, de Saint-Hippolyte ^ Tun des prisonniers de Vaufrey, nous apprend que la détention des honnêtes cultivateurs du canton de Maicbe ne fut pas de longue durée. En effet , il écrivait, le 19 décembre 1793, i Barth. Blondeau : «Voilà deux fois que le comité s'assemble et m'oublie. Tous ceux qui étaient retenus ici par ordre du comité de Maicbe sont partis hier. On dit que c'est ensuite d'un ordre des représentants du peuple, et que cet ordre est général ; je préfère infiniment obtenir mon absolution de ta justice, et j'y compte encore. Si ma détention doit être prolongée, je te demande de donner un ordre pour que je reçoive des aliments, comme cela a été pratiqué pour les pauvres du canton de Maîcbe , car tu sais que je n'ai rien pour vivre. » Un autre prisonnier, M. Lachenaye, écrivait le lendemain au même : a Tous les montagnons sont partis, il n'y a plus ici que les Marain, Guillon et moi. On dit que les Marain vont sortir, et j'espère que tu feras les démarches nécessaires pour me faire sortir aussi. On dit que c'est un arrêté de Bassal qui a rendu la liberté aux prisonniers et que Bernard avait déjà élargi tous ceux de Blamont. »
A défaut des listes de proscription , le carnet de F.-Jos. Caffot, concierge de Vaufrey, nous a conservé les noms d'une dizaine des principaux détenus : Dessirier, de Charquemont; Cl.-ïgn. Delachaux, des Bréseux; P.-ïgn. Maccabré, de Thiéboubans; Reine-Geneviève Labouille, de Damprichard; Marie-Thér. Parent, de la Lizerne, ci-devant ursuline à Saint-Hippolyte ; Marie-Dorothée Bailly, de Saint-Julien; Marie-Généreuse Boucon et Cl.-F" Boucon, de Sur-le- Mont-de-Vougney, et Anne-Thér. Sandoz, de Cernay. Il faut encore y ajouter Marie-F** Bouhélier, femme Parent, de la Lizerne, et sa fille J"'-P«. Le même carnet nous apprend aussi qu'on avait traîné en prison jusqu'à des femmes sur le point d'accoucher, car on y trouve, à la date du 13 frimaire an II, une déclaration de Marie-Anne Voisard, accoucheuse, portant qu'elle a reçu quinze sous du concierge pour une vacation de sage-femme.
us SCSPECT8 DU DISTRICT DE SAINT-HIPPOLYTE. 143
Le 48 janvier 1794, le château de Vaufrey reçut deux noareaux hôtes, Nic.-Vict. Châtelain, de Charquemont , et F, - X. Bouhélier, des Ecorces , tous deux cultivateurs, condamnés, le 14 octobre 1793, par le tribunal révolutionnaire à la réclusion jusqu'à la paix ; ils ne furent élargis qu'au mois de novembre 1794, par ordre du représentant Pelletier.
Avant l'installation de son comité central , le bourg de IMaiche avait été le théâtre d'une arrestation particulièrement odieuse. Le 6 septembre 1793, Cl.-Ant. Berceot, jeune caltivateur et garde national de cette commune , ayant été lequis, comme tous les hommes de sa compagnie, de prendre les armes pour marcher contre les insurgés , s'empressa de se rendre à son poste. Mais arrivé là, on le renvoya injurieusement, sous prétexte qu'il était soupçonné d'émigration. Ce reproche, comme on l'a vu au volume précédent, n'avait point d'autre base que les relations d'amitié qui avaient nni ce jeune homme à M. Olivier, curé de Mdche , dont il recherchait la nièce en mariage; et ces relations avaient duré jusqu'au départ de ces deux derniers pour la Suisse dans l'été de 1792. On accusait à la fois le jeune Berceot d'être allé Eaiire visite aux deux fugitifs danslelieu de leur exil au mois de juillet ou d'août de 1792, d'être resté en correspondance avec eux et d'avoir recelé une partie de leur mobilier, confisqué au profit de la nation. Comme la première accusation était la plus grave, bien qu'elle fût la moins vraisemblable , ce fut à celle-là que les ennemis du jeune Berceot donnèrent la préférence. Arrêté, le 27 septembre, par ordre du district et interrogé le lendemain ^ Berceot protesta de la fausseté de toutes ces imputations; mais, interpellé sur le vote qu'il avait émis au sujet de la constitution de 1793, il avoua courageusement qu'il avait voté pour son rejet , et lorsqu'on lui en demanda le motif, il répondit, avec plus de courage encore, que sa foi religieuse ne lui avait pas permis d'agir autrement. La fermeté du prisonnier n'était guère de nature à disposer ses persécuteurs à rester justes envers lui ; aussi, lorsque son parent, M. J.-F.-X. Berceot, chargé des démarches nombreuses et déUcates qu'exigeait la périlleuse situa-
tion du jeune accusé, présenta au visa de la municipalité de Maiche un certificat de résidence revêtu de toutes les attestations légales , la municipalité repoussa-t-elle sa demande avec une animosité vraiment sauvage. M. Berceot ne se laissa pas arrêter par ce déni de justice ; il s'adressa au département et demanda qu'il fût ordonné à la municipalité de donner les motifs de son refus. La municipalité répondit qu'une partie des témoins certificateurs étaient suspects , parce qu'ils n'avaient pas voté en faveur de la constitution de 1793 et qu'ils avaient été désarmés. M. Berceot, poursuivant l'iniquité jusque dans ses derniers retrancl^ements, mit le district en demeure de décider si l'opinion religieuse d'un témoin pouvait être un motif légal de défiance et de récusation contre lui. Tant de fermeté finit pourtant par faire tomber l'échafaudage meurtrier dressé contre la vie de ce noble jeune homme, et le 5 novembre il fut rendu à la liberté par le district.
La municipalité schismatique récemment imposée à la commune de Saint-Julien n'attendit pas l'installation du comité central pour fixer le sort de ses suspects. Elle dressa une liste des personnes qu'elle déclara les plus fanatisées de sa commune et les condamna à rester en réclusion à domicile ou consignées sur le territoire du village , avec défense absolue de converser ensemble. Le maire Hochet , en adressant cette liste au district, le 5 octobre i 793, lui écrivit au nom de son conseil : a Nous avons cherché , tout en assurant la tranquillité générale, les moyens de laisser à nos fanatiques la facilité de vaquer à leurs ouvrages, et nous avons pensé qu'en mettant en réclusion les femmes folles , nous arrêterions leurs correspondances, ce qui réussit à merveille. Il serait à désirer qu'elles fussent toutes séquestrées conune chez nous. En jetamt les yeux sur la hste de nos reclus et recluses, vous verrez combien l'on a cherché à tromper la population. » En efiet, cette liste de prétendues femmes folles ne comprenait pas moins de soixante-dix personnes, c'est-à-dire presque la moitié de la commune ; l'interdit dont elles étaient frappées s'étendait à des familles entières, pères, mères, filles, garçons et serviteurs. Et encore, conune le
Sdsait observer la municipalité , il n'atteignait que les plus fanatisés (i).
Il reste peu de traces des comités locaux qui succédèrent au comité central dans le canton de Maicbe , et il est à croire qu'ils inclinèrent généralement à la clémence, car les catholiques voyaient les rangs de leurs ennemis s'éclaircir de jour en jour. Cependant, le 1 5 mars 4794, le comité des Bréseux, présidé par Mairot, ex-procureur syndic du district, destitué par Bernard, prit la délibération suivante , qui témoigne d'ane singulière ignorance des droits et des conditions du régime démocratique : « Le comité, réuni au conseil général de la commune , considérant que tous les individus de leur ressort qui ont voté pour la non-acceptation de la constitution leur paraissent suspects, en ce qu'ils n'ont point voulu reconnaître de point de ralliement pour l'établissement des lois, ce qui est contraire à l'indivisibilité de la république, et qu'ils semblent incliner au royalisme ; considérant encore qn'il est de la faiblesse de l'homme de se laisser entraîner à r^reor, mais qu'il est de sa grandeur d'en revenir, arrête qoe Jos.-Marcellin Sergent, qui, dès le lendemain de l'assemblée primaire, a témoigné le regret de son erreur, sera interrogé sur sa façon de penser actuelle et tenu de s'expUqaer, par-devant le comité, sur les motifs qui l'ont déterminé tant pour son vote contre la constitution que pour les démardies qui l'ont suivi. Quant aux autres particuliers qui ont voté pour la non-acceptation et qui sont J.-B. Perrin- Guyot et P.-Jos., son fils, J.-PéUx Morel, P.-F. Morel etDfrsiré^ son fils, J.-Jac. Boucon, Maximin Jeanhenriot, Jac. Jeanhenriot, J.-B, Prélot, J.-B. Lazard, Gl.-Jos. Burdet, Cl.- Ign. Delachaux, P.-Jos. Crélerot^ Gl.-lgn. Briotet J.-B. Roy, il leur sera donné des gardes à leurs dépens, à moins qu'ils ne fournissent, pour répondre d'eux , des cautions connues et d'un patriotisme épuré, sauf à statuer ultérieurement sur [ leor sort définitif. Leurs passe-ports leur seront retirés, et ils I ne pourront sortir de la commune qu'avec une permission
I (1) Yoir, à la fin da Tolume , le tableau n* XXIV, Tableau des sus-
i fûdtê de Saint-Julien.
T. iO
Signée de la municipalité et pour vingt-quatre heures seulement. — Mairot, président, R.-J. Mairot , maire , F.-X. Na- TÎon-Maillot, Frézard, secrétaire. »
Le lendemain , la plufMirt des citoyens atteints par cet arr6té se présentèrent au comité «t lui firent observer que, s'ils n'avaient pas voté pour la constitution républicaine, ils s'ea étaient repentis sur4e-«ba«np et «' étaient rendus devant la municipalité assemblée, pour se rétracter en sa présence et adhérer à cette constitution; qu'ils avaient manifesté ultérieurement l'ardeur de leur patriotisme , non^seulement ea se prêtant à tout ce qu'on leur avait prescrit^ mais en allant jttsqu'à prendre les armes contre les insurgés de septembre et contribuer à leur arrestation. Ils renouvelèrent, en finissant , la promesse solennelle de soutemir, au péril de leur fortune ou de (leur vie , d'unité et l'indivisibilité de la république et d'en suivre fidèlement les lois* Le •comité , touché des bonnes dispositions de ces convertis, décida que leurs passe-poilis leur seraient laissés jusqu'à nou'vel ordre , a de peur de porter, en les retirant ^ un trop grand préjudice au commerce ou à l'agnculture , et d'entourer de trop de lirgueurs l'apprentissage du nouveau régime. » Cependant^ comme la conversion de ces républicains trop froids n'était pas allée jusqu'au sacrifice de leurs opinions religieuses , ils demeurèrent suspecfts ans yeuK des vrais démagogues, et le 13 mai, le comité, revenanft à un sentiment moins favorable, décida que la municipalité serait invitée à les interner de nouveau'en leur retirant tous leurs passe-ports, et à o'ea pl«s délivrer aucun à ces 6Qrtes4e gens.
La présence de Mairot à la tète du comité des Bréseux a, lieu de suiprendre; 4»nr, destitué ^de ses (onctions par un représentant du peuple, il était tombé luinnème à l'état desospect, et sa place était en prison. Ses collègues du district, loin de lui venir en aide, comme il les en avait priés, lui avaient refusé k Tunanimité un témoignage Cavorable , le 18 octobre 1793, en ajiMitant bassenkent «qu'il avait perdu lear confiance. » Alors il s'était prudemment retiré dans l'ombre de son village natal ; et comme il était resté , aux yeux de ses naïfs concitoyens, un révolutionnaire modèle ^ ils l'avaient