LBS HABITANTS DU DOUBS AU TRIBUNAL RÉTOL. DE PARIS
ment rendu à la liberté , mais sans passer en jugement. Un démagogue fougueux, J.-B. Maillot, du Luhier, membre destitué du district y s'étant plaint sans doute témérairement de l'arrêté qui l'avait frappé et condamné avec ses collègues à la détention , fut dénoncé à l'accusateur public Rambour , qui écrivit, le 25 septembre, à son ami Violand : « J^ai reçu les pièces relatives à Maillot, accusé d'avoir avili la représentation nationale dans la personne du citoyen Lejeune. Comme ce délit est contre-révolutionnaire, j'adresse les pièces à l'accusateur public du tribunal révolutionnaire. Provisoirement Maillot doit demeurer en état d'arrestation. Parguey et Millot te saluent, » La Convention ayant mis fin à la mission de Lejeune, sur ces entrefaites, le successeur de Fouquier-Tinville ne jugea pas que la faute de Maillot lui méritât l'écbafaud, et ce dernier fut oublié dans la maison d'arrêt de Saint-Hippolyte. Cet bomme, qui avait incarcéré si facilement tant d'innocentes victimes, parait avoir supporté moins aisément lui-môme les épreuves de la prison. Il écrivait, le 23 octobre, à Rambour : « Mon crime est-il grand à ne pas être pardonné ; que l'on me fasse mourir, je ne soufirirai qu'un moment. Je te demande donc, au nom de la fraternité du républicanisme qui t'anime , de vouloir bien écrire de nouveau à Paris pour presser mon jugement, et, du fond de ma prison, j'adresserai des vœux à l'Etre suprême pour ta conservation. »
XXII. En récapitulant le nombre des personnes nées ou domiciliées dans le Doubs, qui furent traduites au tribunal révolutionnaire de Paris, on en trouve cent vingt-quatre. Du 13 décembre 1793 au 27 juillet 1794, c'est-à-dire jusqu'à la révolution de tbermidor, le tribunal en jugea soixante-neuf, dont vingt-trois furent acquittées, une condamnée à six années de gêne, et quarante-cinq à la peine de mort. Depuis 'n 27 juillet 1794 jusqu'à la fin de la même année, le tribu- 1 épuré prononça une seule condamnation à mort et vingtpt acquittements. Enfin vingt-buit prévenus, mis en cusation à diverses époques , ne passèrent pas en jugement.
Parmi les victimes du tribunal révolutionnaire de Paris, il
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est juste de mentionner deux prêtres du diocèse de Besançon, omis dans le martyrologe de M. de Chafiby. J.-B. Peussetet, né à Aro-lez-Gray, le 5 janvier i73i , était entré de bonne heure dans Tordre des capucins, sous le nom de P. Emeric, et avait fait partie de la communauté de Pesmes jusqu'en 1791. Après la suppression des ordres religieux, il s'était retiré à Gray, auprès de ses confrères qui avaient obtenu de rester réunis en communauté dans leur ancienne maison, et il y avait même été particulièrement chargé de desservir la chapelle consacrée à Notre-Dame de Montaigu, et où Ton venait de fort loin en pèlerinage. Le 7 mars 1792, quatre volontaires des environs de Jussey, passant par Gray pour aller rejoindre, dans le Var, le 11* bataillon de chasseurs^ dans lequel ils s'étaient engagés, vinrent prier dans la chapelle des capucins et demandèrent quelques messes au P. Peussetet. Le bon religieux, touché de leur piété, manifesta la peine qu'il éprouvait de les voir embrasser l'état de volontaire, et chercha à les en détourner. Ces jeunes gens, trop ingénus, parlèrent sans mauvais dessein, de ses remontrances au particulier chez qui ils étaient logés et qui était un ardent jacobin. Celui-ci s'empressa de dénoncer le P. Peussetet, qui fut mis en prison et y prêcha la religion par ses exemples comme par ses discours à ses compagnons de captivité. Vers le commencement de i 793, il fut transféré dans les cachots de Yesoul, pour être jugé par le tribunal criminel. Ce tribunal, dont les sentiments d'humanité éclatèrent en toute circonstance, traîna, tant qu'il put, en longueur un procès qui menaçait d'être de la dernière gravité. L'indulgence des juges engagea même le prisonnier à demander la permission d'aller visiter sa famille à Arc, promettant de revenir ensuite se reconstituer prisonnier. Cette faveur lui fut accordée ; il en proGta, et, suivant sa promesse, le nouveau Régulus revint loyalement se mettre dans les fers, quoique les temps fussent devenus de plus en plus alarmants. Le P. Peussetet éti encore en prison au commencement de 1794 Les admini trateurs terroristes imposés à la Haute-Saône, se dé&ant < tribunal deVesoul, prirent le parti d'envoyer ce religieux < tribunal révolutionnaire de Paris. Il comparut devant h
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juges le 28 mars, a C'était peu pour un moine astucieux et fanatique, dit Taccusateur public^ d'avoir l'argent de jeunes militaires crédules et confiants; il lui fallait encore savoir pour quelle cause ils allaient se dévouer. Peussetet leur demande donc où ils vont ; il apprend qu'ils vont rejoindre le bataillon dans lequel ils sont engagés. Où allez-vous ^ leur répond ce perfide capucin, vous êtes des fous, vous allez vous faire égorger, eb ! pour quelle cause I Croyez-moi^ réunissezvous à la noblesse et au clergé^ qui, avec les Prussiens et les Autrichiens, doivent bientôt faire marcher une armée de quatre cent mille hommes sur Paris, pour y rétablir Tordre et y anéantir les jacobins. » Après avoir entendu quatre témoins à charge, le tribunal, sebornanti comme d'habitude, à sanctionner le réquisitoire de Fouquier, déclara le P. Peussetet convaincu d'avoir pratiqué, auprès des volontaires qui allaient se réunir aux armées françaises, des manœuvres tendantes à ébranler leur fidéUté à la nation et à les engager à se ranger dans le parti de ses ennemis. En conséquence, il condamna à la peine de mort le P. Peussetet^ qui fut exécuté quelques heures après.
J.-B'*-Fr. Attiret, prêtre séculier, né à Dole vers 1747, dans une famille féconde en artistes distingués, avait encouru par son attachement à la foi la haine des ennemis de la religion. Croyant pouvoir se mettre à l'abri de leurs recherches, avec d'autant plus de faciUté qu'il n'avait jamais eu charge d'âmes, il profita des connaissances qu'il avait acquises au sein de sa famille sur l'art des constructions, afin de se faire passer pour architecte. Mais les persécuteurs n'oublièrent pas qu'il était prêtre. Il fut d'abord arrêté conmie suspect, puis transféré au tribunal révolutionnaire de Paris, et enfermé dans la prison du Luxembourg. Comme aucun délit formel ne pouvait lui être imputé, on l'enveloppa avec **ilasieurs autres ecclésiastiques dans la conspiration suppoée des prisonniers de ce lieu de détention. Amené devant i tribunal, le 10 juillet 1794, il y fut condamné, à l'instant jième, à la peine de mort, comme ayant conspiré (en prison) ynire la liberté et la sàreté du peuple, en provoquant, par la 'volte des prisonniers et par tous les moyens possibles, la dis*
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solution de la représentation nationale. H fut guilIotiDé le même jour, à l'âge de quarante-sept ans.
Le tribunal révolutionnaire de Paris ne fut pas le seul qui fit couler le sang des habitants du Doubs. La sauvage commission instituée à Lyon pour décimer la population soulevée et vaincue^ accrut encore d'une dizaine le nombre de nos victimes. Tous furent immolés sous le titre banal de contrerévolutionnaires. Le premier fut M. L.-Antide de Chaffoy- Munans, né à Besançon, âgé de trente-deux ans, exécuté le ii décembre 1793. Vinrent ensuite M. André Bour, pharmacien, né à Besançon et âgé de trente-six ans, condamné le 26 décembre ; M. Cl .-F. Petit, toiseur, né à la Rivière et âgé de cinquante-deux ans, condamné le i2 janvier 1794; M. Cl.-Et. Bonneau, rapeur de tabac, né à Orsans et âgé de cinquante-quatre ans, condamné le surlendemain ; MM. J.-Gl. - Jos. Moiroud, ouvrier en soierie, né à Besançon, âgé de quarante-trois ans, et Jos. Viguier, sellier, né dans la même ville, âgé de quarante ans, condamnés ensemble le â6 janvier; M. Jac. Moley, arpenteur, né à Besançon, condamné le 8 février; M. Ch.-F. de Chaffoy-Munans, père du précédent, né comme lui à Besançon et condamné le 10 février; enfin M. Pernet, de Goux-lez-Usiers, dont la profession, Tâge et l'arrêt de mort nous sont restés inconnus. Dans cette belle et malheureuse ville de Lyon, comme ailleurs, on voit que toutes les classes de la société furent appelées à payer leur tribut à la fureur sanguinaire du moment, et que ce furent précisément les classes populaires, au nom et au profit desquelles on prétendait commettre toutes ces atrocités, qui eurent le plus à en soufirir.
I. Si les simples fidèles étaient condamnés à payer de leur liberté, et quelquefois môme de leurs têtes, un attachement trop déclaré à la foi catholique, on peut imaginer à quels excès la cruauté était portée contre les prêtres : c'était ane véritable rage. L'exil môme n'avait pu mettre à l'abri ceux qui s'étaient conformés au décret de déportation ; une haine aussi puissante qu'implacable les poursuivait jusqu'au sein de la Suisse, et, en refusant aux faibles gouvernements helvétiques les droits de l'hospitalité et de la pitié, elle forçait les douces et inoflTensives victimes de la proscription à se cacher comme des criminels, môme sur la terre de l'exil, ou à aller chercher au fond de l'Allemagne un refuge plus reculé et plus troublé par les calamités de la guerre. Pour réduire ces prêtres à la dernière indigence, la Révolution ne s'était pas contentée de voler leurs biens personnels, elle envoyait à l'échafaud les parents ou les amis que la compassion pouvait engager à leur transmettre quelques secours. Ajoutant encore aux soufirances de la misère le déchirement de toutes les afiTections, elle punissait comme un crime la moindre communication, la plus innocente correspondance, des exilés avec leurs familles. Plusieurs lettres saisies nous font entrevoir tout ce qu'il y avait d'angoisses et de douleurs urles déportés dans cette privation absolue de toute nou- Ic de leurs plus proches parents. Un prêtre de Besançon Je à Rome, répondant, le 4 janvier 4794, à M Ambroise î Villefrancon, qui lui avait écrit de Soleure, disait: «Je 'ends d'autant plus de part à l'état pénible d'incertitude où us vous trouvez sur le sort actuel de M. votre frère
et de toute votre famille, que j'éprouve la même incertitude par rapport à la mienne. » Le i" mars, M. Huot, curé de Chalezeule, apprend, du fond de son exil, que Falque, de Vuillafans, le meilleur ami de ses jeunes années, est devenu membre de Tadministration terroriste du Doubs, et aussitôt il lui écrit : « Citoyen, depuis plus d'un an je n'ai point reçu de nouvelles de ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-àdire de ma mère. Je n'ai osé écrire à personne, personne ne m'a écrit. Ayant appris que vous êtes membre du département et très à portée de vous informer de ma mère, qui s'est retirée à Chalezeule, chez ma sœur, les Uens de l'amitié la plus intime qui nous ont unis depuis longtemps m'engagent à m'adresser à vous. Je vous prie de vous informer si eUe est vivante et de lui mander que je me porte bien. Je vous prie aussi de me marquer s'il serait possible d'avoir quelques relations pour aflTaires, et si je puis écrire des choses indifférentes sans compromettre personne. J'ai confiance que vous ne me refuserez pas une réponse. » La note suivante, ajoutée en forme d'apostille par le comité révolutionnaire de Besançon, ne nous éclaire que trop sur l'insuccès de cet appel à la pitié : « Remis au comité par le citoyen Falque, en nous faisant observer que celui qui lui fait passer de parelle leitre ne cherche mieux qu*à le compromeitre, et nous a promis que sil lui en arive encor d'autre il les remettra de même au comités pour sa sûreté, »
Un frère alla encore plus loin. On lit dans le registre du même comité révolutionnaire, à la date du 13 juillet : « S'est présenté par-devant nous le citoyen Dominique Blondeao, entrepreneur de bâtiments, demeurant en cette ville, pour nous faire la déclaration suivante. Comme il a un frère ci-devant prêtre, déporté à Fribourg, dont il certifie n'avoir jamais reçu de nouvelles, et comme il vient de perdre sa mère, il craint que son frère lui écrive à ce sujet. Et comme il ne veut avoir aucune communication avec lui, ni recev aucune de ses lettres , il invite le comité à s'emparer toutes celles qui pourraient se trouver à son adresse vena de l'étranger, de tout quoi il nous a donné la présente < claration et l'a signée. »
Les rares missives adressées encore en France par des prêtres qui en ignoraient les conséquences fatales , étaient généralement arrêtées à la frontière. Elles forment par leur ensemble un poignant tableau des souffrances des déportés. M. Chagrot , curé de Trévillers , logé à l'auberge de l'Ange, à Ëinsiedeln, et menacé de ne pouvoir s'acquitter envers son hôtelier, se voyait réduit à demander l'aumône à ses paroissiens, et c'était à un cordonnier, presque aussi pauvre que lui, qu'il adressait sa supplique. Ce noble et courageux chrétien, nonuné J.-P. Mercier, et surnommé le Moicherot, demeurait entre les Plains et les Grands-Ëssarts , et était particulièrement en butte à l'animadversion des jacobins du pays. « Vous savez, lui écrivait, le 3 mai, M. Chagrot, que la plupart des prêtres français sont obligés de sortir de Cressier et du Landeron, en vertu d'un arrêté de la principauté de Neuchatel; M. Perrin, mon vicaire, est de ce nombre. Je n'aurai plus personne avec qui je puisse correspondre, soit pour avoir des nouvelles de ma paroisse, soit pour recevoir quelques secours, charités et rétributions de messes qu'ils faisaient passer de temps en temps à mon vicaire. J'ai jeté les yeux sur vous, et je vous prie de faire dire à mes paroissiens que, s'ils ont quelque chose à m'envoyer, ils peuvent s'adresser à vous. Je n'espère pas rentrer de sitôt, à moins que l'opinion ne change dans notre infortunée patrie, ce qui n'arrivera qu'après que les philosophes seront rassasiés de sang. Les armées combinées peuvent faire quelque chose, mais il faut que Dieu soit apaisé. J'ai vu trois jeunes gens des Plains qui ont déserté et qui ont bien fait. M. le doyen de l'abbaye ne peut plus nous donner de secours; mais je me confie dans la Providence. »
La plupart des exilés se résignèrent, comme M. Perrin, à aller mendier en Allemagne un nouvel abri. Ils éprouvèrent véritablement un second exil en quittant ces contrées où s pouvaient encore parler la langue maternelle , et même )ercevoir de loin le sol de la France ; mais ce n'étaient pas lulement les dernières illusions de la patrie qui leur étaient ilevées; pour plusieurs c'était leur dernier gagne-pain, ésormais étrangers à l'idiome du pays où ils étaient refou-
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lés Tiolemment, il leur devint impossible de continuer à utiliser leur instruction , soit comme instituteurs , soit comme employés de bureau, pour subvenir à leurs besoins, et l'aumône resta leur seule ressource dans une contrée où ils ne pouvaient pas même se faire comprendre en la sollicitant. Tous n'avaient pas l'admirable flexibilité d'esprit de M. Jacques , ce savant professeur de théologie à l'université de Besançon, qui, en allant chercher un nouveau refuge à Munich , à l'âge de soixante ans , apprit par cœur tout le vocabulaire tudesque, et se trouva, dès l'année 1795, en état de publier une grammaire allemande qui n'eut pas moins de sepf ou huit éditions.
M. le chanoine Ordinaire, savant naturaliste et ancien professeur des filles de Louis XV, prit le parti de se retirer en Angleterre. 11 y continua ses études , dont le fruit fiit l'Histoire naturelle des volcans , ouvrage d'une grande autorité, pubhé d'abord en anglais en 1801, et Tannée suivante en français.
Plusieurs prêtres aimèrent mieux s'enfouir dans de sombres cachettes, et y rester reclus pendant des années, que de transporter plus loin le fardeau de leur misère. De ce nombre fut M. le curé Bonnet , qui demeura ainsi enfermé pendant deux ans aux Planchettes, dans la maison hospitalière de la famille Savoie. Afin de prévenir toute surprise, l'excellent propriétaire eut soin de tenir sa porte constamment fermée, et le marteau qui y fut fixé à cette occasion s'y voit encore aujourd'hui. Le savant curé de la Grand'Combe-des-Bois, M. Mougin, prit aussi le parti de se cacher dans le creux d'un vallon solitaire, et ce qui lui coûta le plus, ce fut de ne pouvoir continuer ses études astronomiques. « Je ne vois plus le ciel , » écrivait-il mélancoliquement à Lalande , et cette privation était pour le savant astronome comme un second exil encore plus douloureux que le premier.
Au milieu de toutes leurs peines, les proscrits gardaiei une douce sérénité. Un membre du chapitre métropolitaii resté l'ami de M. Seguin, malgré la divergence si complèl des routes qu'ils avaient suivies , lui écrivait de Soleure ^ 25 mars : « Je ne peux vous dire combien la mémoire è
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notre archevêque est en vénération ici M«' de Rhosy se
porte à merveille et est toujours gai. La santé de M. Bailly est plus chancelante. Nous avons encore ici MM. Durand, de Villefrancon , de Bougnon, de Gevigney. Le chanoine Boyer, notre commun ami, qui a eu l'honneur d'être emprisonné pour la bonne cause , est aussi à Soleure, ainsi que plusieurs autres de notre connaissance. Plus de vingt vieillards au delà de soixante-dix ans se soutiennent d'une manière extraordinaire. M. Constant, ancien missionnaire, et M. Garet^ de Langres , prêchent chaque semaine , et deux autres prêtres de Besançon, MM. Janson et Glerc^ font alter- * nativement une instruction famihère chaque dimanche Outre les prêtres qui y assistent, on a la consolation d'y voir presque tous les émigrés des deux sexes. On chante ensuite le Miserere et on donne la bénédiction. M. d'Agen et M. de Rhosy y donnent l'exemple, ainsi qu'à une messe de dix heures qui se célèbre chaque jour au collège pour les besoins de la France. » Cette lettre se terminait par d'affectueuses et pressantes invitations à revenir à la foi orthodoxe^ comme Fénelon. Cette lettre parvint jusqu'au malheureux prélat, à qui elle dut inspirer bien des pensées douloureuses. Ce qui est certain , c'est qu'il se montra plus hospitalier que le citoyen Falque, envers ce message de l'amitié d'un proscrit; et loin de le livrer à la police révolutionnaire , il le conserva pieusement jusqu'à la fin de sa vie dans ses papiers les plus précieux, au milieu desquels il nous a été donné de le recoeilhr.
Le jeune abbé Varin, réuni avec les abbés de Tournely et de Broglie^ ses amis, sous la discipline du savaut chanoine Pey, du chapitre de Notre-Dame de Paris, préludait par l'étude et la prière à la restauration de la compagnie de Jésus, qu'il devait réaliser un peu plus tard, avec le concours d'un a"tre prêtre franc-comtois, le P. de Grivel, sous le titre de âété des Pères du Sacré-Cœur. De son côté, M. Receveur, idateur de la congrégation de la retraite des Fontenelles, ce de diviser son troupeau, mit une partie des soUtaires is la conduite de MM. Ch, Bretenière et Alexis Cour, ses pérateurs, et les laissa à la Roche ou au Véguer, dans le
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canton de Fribourg, où ils se faisaient pardonner leur présence en n'étant à charge à personne. Pour lui , il reprit la grande croix de bois à la suite de laquelle il avait coutume de voyager avec ses disciples ; et, muni des attestations les plus favorables des évoques de Lausanne , de Constance, et des prélats français réfugiés dans cette dernière ville , il alla avec M. Lombard et une partie de son intrépide famille, fonder une colonie nouvelle dans le diocèse d'Augsbourg.
Le principal souci des curés, dans leur exil^ était la situation, chaque jour plus pénible et plus périlleuse, de leurs troupeaux. Quand ils ne purent plus écrire à leurs paroissiens fidèles sans danger pour ceux-ci , ils adressèrent leurs remontrances à ceux qu'une infidélité trop notoire mettait à l'abri de tous les coups. C'est ainsi que M Monnot, vicaire en chef de Bretonvillers, écrivait à l'officier municipal Beurthelot : a 2 thermidor. Mon cher Joseph, je ne puis résister à la pensée de tous écrire. J'ai dit à part moi : cet homme autrefois pensait bien , il a toujours donné des marques de religion ; il n'est pas possible qu'il ait entièrement perdu la foi, et peut-être, depuis que la Convention a supprimé le christianisme^ aura-t il ouvert les yeux. Je n'ai pas onblié que vous êtes mon paroissien, malgré ce que vous en pouvez dire. Vous pensez peut-être bien autrement; peut-être m'avez vous regardé comme votre plus grand ennemi ; peut-être, si vous m'aviez trouvé au milieu de Bretonvillers, m'auriezvous donné un coup de fusil , ou du moins vous n'auriez rien eu de plus pressant que de me faire saisir. Et pourtant, quel mal vous ai-je fait? Pendant dix ans que j'ai passés au milieu de vous, en quoi vous ai-je nui? Vous ai-je refusé mes secours, ou à quelqu'un de vos parents? Vous ai je enseigné une mauvaise doctrine? Ne vous ai-je pas toujours prêché la paix , l'union , la charité , la justice , la pureté des mœurs? Ne vous ai-je pas donné moi-même l'exemple d" toutes ces vertus? Ne vous ai-je pas annoncé qu'on en vou lait à votre foi, qu'on avait causé un schisme dans la France 'i Ne vous ai-je pas annoncé la perte des mœurs et de toute religion? L'on ne faisait alors que s'en moquer; ai-je ec tort? Où en êtes- vous, mon cher Joseph? Vous voilà sans
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Dieu, sans religion, sans Jésus-Christ.... Vous aviez pourtant défendu à vos représentants de toucher à la religion, et voilà néanmoins comment ils l'ont traitée. Et puis vous êtes tranquille, et bientôt, dites-vous, vous serez heureux. Mais, mon cher Joseph, quel mal avez-vous donc fait, pour que Dieu vous aveugle à ce point? Quoi ! plus de prêtres, plus d*autels , plus d'autres cérémonies que des chants tout païens, que des danses, en un mot que des divertissements I Voilà tout ce que vous faites pour honorer votre Dieu I Encore une fois, y pensez-vous? Auriez-vous cru, il y a cinq ans, que vous en viendriez à ce point? Nous y voilà cependant. Mais, direz-vous, ce n'est que dans les villes qu'on a fait ce train-là. Eh bien ! je le veux; mais c'est dans les villes qu'on donne des leçons aux campagnes.... Que faire? Abandonner votre charge et témoigner que vous vous êtes trompé. Vous espérez peut-être que la république s'établira. Jamais, mon cher Joseph, jamais I Vous avez peut-être encore pour plus de dix ans de guerre. Jamais aucune puissance ne reconnaîtra une république fondée sur des principes impies. Vous pouvez porter cette lettre au club. »
n. Cependant la situation de quarante à cinquante mille prêtres bannis sans autres ressources que l'aumône, devenait chaque jour plus af^euse ; la proscription se prolongeant, la charité locale se trouvait à bout de forces et de sacrifices. Tous les cœurs étaient dans l'anxiété et toutes les imaginations aux abois, lorsque trois prêtres intrépides du diocèse de Besançon conçurent le hardi projet de parcourir tonte l'Europe du Nord et de l'Est pour solliciter la compassion pubUque en faveur des proscrits. Ils firent part de leur plan aux évêques que la tourmente révolutionnaire avait réunis à Fribourg: les prélats applaudirent de tout leur cœur à cette entreprise, et afin d'assurer partout à ces mis- " nnaires de la charité un accueil digne de leur dévouement, leur remirent la lettre suivante, à titre de recommanda- " et de passe-port, après l'avoir collectivement signée. A nos vénérables et très chers frères J,-C1. Clerc, prêtre Besançon, directeur de la confrérie des pénitents de la- -î ville, J.-B**Prost, curé de Fontaine-lez-Luxeuil, et J.-F.
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Vuillaume , prêtre de la congrégation de la mission, salut. )) Lorsque nous étions profondément occupés des moyens de soulager les prêtres français fidèles à leur Dieu et à leur roi, chassés de leur patrie, réfugiés dans la Suisse, le Valais et les pays circonvoisins, où le plus grand nombre d'entre eux est réduit maintenant à Tindigence, nous avons été remplis d'une joie bien sensible, de ce que la Providence nous a fait trouver en vous des hommes capables de seconder nos vues et d'exécuter une si noble entreprise. Comme Dieu a permis que nos maux deviennent plus afUgeants qu'ils ne l'ont encore été, il nous a paru que le moyen le plus propre à soulager les besoins multipliés d'un si grand nombre de confesseurs de Jésus-Christ, était d'avoir recours à la charité de tous les chrétiens.... Nous étions d'autant plus portés à croire que nous devions faire usage d'un pareil moyen, que déjà l'on s'en servait dans les premiers siècles de l'EgUse. Les apôtres eux-mêmes réclamèrent les aumônes des églises les plus éloignées, pour subvenir aux besoins des fidèles de Jérusalem, quelapersécution avaitdépouillésdeleurs biens.... C'est pourquoi, dans la résolution que nous avons prise de faire solliciter des secours dans les pays septentrionaux, savoir dans la Russie , la Suède et le Danemarck, nous avons regardé comme un trait de la bonté divine que le Seigneor vous ait inspiré le courage de fournir une si honorable et si pénible carrière. Nous retrouvons en vous les mêmes dispositions que la grâce avait formées dans le cœur de saint Paul, lorsque ce grand apôtre disait, en parlant de lui-même : «J'irai, si l'on méjuge digne;» et comme vos cœurs paraissent remplis des mêmes sentiments de charité que le sien , nous avons la plus grande confiance que votre mission aura les mêmes avantages. Oui, nous osons l'espérer. Dieu la favorisera d'un succès éclatant, en dédommagement des peines que vous aurez prises et de vos soins à émouvoir les cœurs, par le récit des misères de vos confrères indigents. Le souverain maître de toutes choses, en qui nous mettons toute notre force, disposera favorablement les monarques et les personnes revêtues de leur autorité, à seconder vos vues et à vous appuyer de tout leur pouvoir ; ce Dieu de clémence mettra
dans le cœur des peuples des sentiments de commisération qui leur feront verser entre vos mains des secours abondants poar vos honorables et infortunés confrères.
» Afin que vous puissiez plus facile^nent remplir cet objet, nous attestons à tous ceux qu'il appartiendra , que vous n'avez entrepris cette bonne œuvre que d'après nos conseils et nos invitations ; et comme nous avons reconnu en vous les qualités nécessaires pour vous en bien acquitter, nous ne pouvons trop vous témoigner notre gratitude d'avoir bien voulu nous remplacer dans cette commission^ qui était de notre devoir, et qui n'a pour but que de soulager des hommes que nous chérissons et dont la situation est infiniment déplorable.... C'est pourquoi, au nom de Jésus-Christ, nous prions très instamment tontes les personnes qui par leurs places pourront accélérer le succès de votre entreprise, de vous honorer d'une confiance pleine et entière, de vous procurer des secours dans les circonstances où vous en auriez besoin, d'accueillir d'une manière favorable les collectes qne vous sollicitez, et de faire en sorte que les libéralités publiques les rendent abondantes
» Donné à Fribourg en Suisse, sous notre seing et le sceau de nos armes, le 3 mai 1794. t M.-L., évêque de Poitiers, te, évêque de Meaux. t F»^ évêque de Sisteron. f F., évëque de Riez ; + F.-H., évêque comte de Gap. f B.-Emm., évêque de Lausanne, administrateur des diocèses de Besançon et de Belley. »
En passant à Soleure, les trois voyageurs recueillirent les adhésions desévêques d'Agen et de Rhosy, et à Constance, celles de l'archevêque de Paris, des évêques de Langres , de Nimes et de Saint-Malo. Ils exécutèrent avec courage le long trajet de cinq cents Heues qui les séparait de Saint-Pétersbourg, et obtinrent partout les témoignages les plus conso- 'mts de la générosité publique. Le 17 mars 1795, MM. rost et Vuillaume se trouvaient à Moscou et déposaient itre les mains du prince Dolgorouky les quarante-quatre illeUvres, à peu près cent mille francs d'aujourd'hui, proinant delà collecte qu'ils venaient d'achever dans cette Ile, afin qu'il fît parvenir cette somme à Vienne par l'in-
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termédiaire du comte d'Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg.
lïl. Mais Tacharnement de la Révolution contre les prêtres qui lui avaient obéi en's'exilant, n'était encore rien auprès de sa fureur contre ceux qui avaient eu l'audace de braver ses décrets en restant ou en rentrant sur le territoire français. Avoir écrasé successivement tous les partis, anéanti jusqu'aux dernières traces d'un régime politique tant de fois séculaire, avoir réduit à un silence tremblant l'immense majorité de la nation, avoir triomphé de toute l'Europe coaUsée, et rester vaincue par l'opiniâtreté de quelques pauvres prêtres, c'était pour l'orgueil de la Révolution une blessure qu'an bain de sang pouvait seul adoucir un peu.
Le nombre des héroïques ministres de Jésus-Christ restés ou rentrés dans le Doubs parait considérable, quand on songe ' à tous les dangers auxquels ils étaient exposés. Outre ceux qui trouvèrent la mort au milieu de leurs courses apostoliques, on peut nommer entre autres MM. de Villers, chanoine de la métropole, Baud, directeur du séminaire, Parent, vicaire deMorteau, Breuillot, vicaire de Villars-Saint -Georges, Aubert, jeune prêtre de Rahon, Boudot, de Baume, Jeanney, de Gondenans-lez-Montby, Petitcuenot, vicaire en chef à Chauxlez-Passavant, F.-X.-Jos. Briot, de Clerval, P.-F. Vermot, de Saint-Georges, LafiTey, deQuers, Chevroulet, de Gharmauvillers, Triboulez, de Cenans, vicaire àCendrey, J.-Jos. Vieille, capucin, d'Arc-sous-Cicon, P.-F. Grandjacquet, de Reugney, Delphin Vieille, de Sombacour, Vauthier, de Ek)nnétage, F.-X. Décourvières, de Goux, Jos. Bassenne, capucin, de Sancey, Peseux, vicaire à Pierrefontaine, F.-Elisabeth Henriet, d'Arçon, ex-aumônier de dragons, J.-Ant. Maire, des Fourgs , et Labeucbe , de Bermont. Enfouis la plupart dans les plus obscures cachettes, pendant des années entières, ils n'en sortaient qu'avec la plus grande circonspection ■pour donner les secours religieux aux fidèles.
Les grottes , les cavernes nombreuses semées à travei les rochers du Doubs, leur servaient souvent de retraiU « 11 y a quarante ans, dit M. Bouchey, des chasseurs décoi vrirent sur les flancs escarpés des bords du Dessoubre, vis-
vis de Rosureux, une de ces grottes d'un accès très difficile. Ils y pénétrèrent en rampant et y trouvèrent deux chambres fort obscures. Au fond de la dernière, ils lurent, écrits à la craie rouge, sur une des parois du rocher, les noms de trois prêtres, entre autres celui de dom Lessus. »
Le P. Bassenne, sollicitant sa radiation de la liste des déportés, écrivait, le 31 mai 1797, au département : «Depuis 1792 j'ai été errant et fugitif, habitant les cavernes et les forêts ou d'autres asiles cachés et secrets, vivant comme l'anachorète Hilarion, dont je portais le nom chez les capucins. J'ai préféré cette vie malheureuse à la douleur de quitter une patrie que je n'ai cessé de chérir. » « Caché dans un lieu déseit du hameau de Vaudey, à Cernay, écrivait de son côté M. Chevroulet, j'y ai vécu constamment parmi des citoyens humains et tranquilles , connus par cet esprit hospitalier qui les rend recommandables à tous leurs voisins. Ils m'ont donné asile, ont fourni à mes besoins et m'ont soustrait à la fureur des hommes qui ne poursuivaient en moi d'autre crime que celui d'être prêtre. » « A l'exception, dit de son côté M. Petitcuenot, de quelques âmes sensibles et compatissantes qui n'approchaient qu'en tremblant du heu de ma retraite, je suis demeuré inconnu au reste des hommes. »
D'autres, plus audacieux , ne craignaient pas de voyager jour et nuit sous les travestissements les plus divers, et de s'en aller à l'aventure à la recherche du bien à faire au milieu d'un peuple si malheureux. Il leur arrivait souvent les plus touchantes rencontres; ainsi l'un d'entre eux racontait que, parcourant la campagne, déguisé en mendiant, il frappa i une porte inconnue. Une fille éplorée vint lui ouvrir. La douleur et les gémissements de cette fille lui permettaient à peine de parler. Il s'informe du motif d'une si grande désolation. Elle lui dit que sa mère se meurt , que depuis longnps elle soupire après un prêtre catholique , que malheuisement il n'y en a plus dans le pays, et que sa mère ap- 3che de sa fin, en proie au plus vif regret d'être privée des .ours de la reUgion. Le prêtre demande à entrer, on l'induit, il se découvre à la mourante, entend sa confession, administre le saint Viatique et l'extrême-onction, reçoit
468 CHAPITRE LYIir.
un morceau de pain et laisse la consolation et la paix dans cette maison.
L'aateur de V Histoire du diocèse de Besançon, M. l'abbé Richard, a peint dans une page aussi vraie qu'éloquente le tableau que présentait alors la religieuse contrée dont noos racontons les épreuves. « Le saint sacrifice de la messe, ditil, ne cessa pas d'être célébré à Besançon ni dans les autres villes de la province pendant les plus mauvais jours de la Terreur. Les prêtres et les fidèles luttaient d'adresse et d'héroïsme, les uns pour ofirir le secours de leur ministère, les autres pour en profiter. La discrétion la plus sévère pouvait seule assurer le succès de ce commerce touchant ; mais elle ne coûtait rien, ni aux enfants les plus faibles^ ni aux femmes les plus timides. Il y avait dans chaque ville et presque dans chaque village plusieurs maisons où les prêtres étaient reçus et cachés. Ils s'y présentaient à l'entrée de la nuit sous un déguisement, et dès que le signal convenu avait annoncé leur arrivée , les fidèles se rendaient auprès d'eux sous divers prétextes. L'exercice de leur ministère rappelait les jours de la primitive Eglise. Ils baptisaient les enfants, entendaient les confessions et bénissaient les mariages pendant qu'on faisait les apprêts du saint sacrifice. Une simple table ou une crédence rustique servait d'autel. On y déposait l'ardoise consacrée que les prêtres portaient avec eux, avec la permission des supérieurs, pour remplacer le marbre de nos églises ; on tirait d'une armoire secrète un calice, un missel et un crucifix, soustraits aux recherches des révolutionnaires, et on allumait le cierge de famille, non sans avoir pris toutes les précautions nécessaires pour dérober aux regards des curieux une clarté Suspecte. Dès que la messe était commencée, un homme sûr veillait à la porte et signalait l'indice des moindres périls. Il n'était pas rare que la cérémonie fût interrompue par une visite domiciliaire. Ar premier bruit du danger, l'assemblée se dispersait de toutes parts ; l'autel disparaissait, et le prêtre, emportant avec In le calice et la victime sainte, s'enfonçait dans quelque ré duit obscur ménagé à dessein, dont la porte invisible se refermait sur lui. Cinquante prêtres au moins refusèrent d(
quitter le pays et passèrent plus de dix ans dans les fatigues d^m apostolat si périlleux. Sans argent^ sans pain, sans asile, se transportant d'un lieu dans un autre avec une rapidité qui tenait du prodige, tantôt à pied, tantôt à cheval, empnmtant les déguisements les plus variés, ils distribuaient d'un bout du diocèse à l'autre les consolations de la foi à plus de six cent mille âmes privées de leurs pasteurs légitimes et exposées sans cesse à l'apostasie ou à la mort. Giéce à tant de sacrifices, peu de malades moururent sans sacrements , l'union et la paix furent entretenues dans les familles, et pendant que l'impiété s'introduisait à l'aide de rignorance dans les autres diocèses , l'Eglise de Besançon conserva le dépôt de la science du salut, le trésor des bonnes mœurs et les traditions de la foi pratique. »
Quelquefois c'était chez les magistrats révolutionnaires eux-mêmes que les prêtres trouvaient leur asile le plus sûr. Ainsi , pendant que le citoyen Dodivers siégeait au district de Baume, sa pieuse épouse, restée dans sa maison d'Anteuil, en avait fait l'hôtellerie habituelle des missionnaires. Un jour même, M. l'abbé Briot, de Clerval , y catéchisait une demi-douzaine d'enfants, quand une partie de chasse amena à Anteuil la moitié des membres du district. Prévenue à temps de leur approche. M"* Dodivers alla dire un mot à l'oreille de son mari, qui retint ses collègues dehors, assez longtemps pour faire disparaître toute trace de la présence du proscrit.
M. Baud, retiré à Bians, évangélisait tout le val des Usiers, avec autant de zèle que d'adresse, et il se déguisait si bien que souvent les personnes mêmes auxquelles il apportait ses secours ne le reconnaissaient pas. Ces faits sont attestés par des vieillards qui existent encore et à qui leur précoce gra* vite avait permis de confier, dès l'âge le plus tendre, le redoutable secret de sa présence. Il eut dans ces expéditions 'postoUques la joie de rencontrer dom Lessus, qu'un déooement semblable au sien allait conduire à la mort.
A côté de lui travaillait un jeune prêtre d'une singulière t}ergie,et dont la présence d'esprit, les tentatives audacieuses t les services sans nombre méritent une mention particu-
470 CHAPITRE LVIIl.
lière. M. F.-X. Décourvières , de Goux-lçz-Usiers, se trouvait à Corre, dans la Haute-Saône, au commencement de la Révolution. 11 n'était pas encore prêtre^ et ce fut seulement en 1791 qu'il reçut clandestinement le sacerdoce. Comme son caractère sacré n'était guère connu que de ses compatriotes de Goux, protégé par la complicité de cette excellente population, il revint s'établir au milieu d'elle en qualité de simple laïque, se fit inscrire sur la liste des citoyens actifs et déploya même un grand zèle comme membre de la milice nationale. Sous prétexte d'aller à la chasse, il sortait habituellement armé d'un fusil à deux coups et escorté d'un chien vigoureux. En cet équipage il ne cessait de voyager, soit dans l'intérieur du département, pour assister les fidèles ou protéger les prêtres cachés, soit jusqu'à la frontière suisse pour porter aux exilés des secours ou des nouvelles. La rencontre d'une brigade de gendarmerie ne l'efirayait pas, et les gendarmes ayant saisi un jour son manteau dans une ferme voisine de la Suisse, il leur adressa aussitôt par la poste le billet suivant : « Si dans huit jours mon manteau n'est pas rapporté au lieu où vous l'avez pris, vous me le paierez cher. Vous êtes obligés de voyager, je connais vos passages, et vous savez que je tire bien. — L'abbé Xavier. 0 Huit jours après, M. Décourvières avait son manteau. Il avait organisé chez lui une petite imprimerie clandestine, au moyen de laquelle il imitait les certificats, les passe-ports ou les cachets de la république, et il en approvisionnait ses confrères pour faciliter leurs périlleuses excursions.
IV. La chasse ardente et infatigable à laquelle les autorités terroristes du Doubs et leurs auxiUaires se livraient à l'envi contre les prêtres fidèles restés ou rentrés dans le département, n'était pas toujours heureuse , et l'habileté des proscrits, jointe au dévouement des populations, leur infligea de nombreux échecs. Quelquefois aussi ils tombaient sur une fausse piste, et lorsqu'ils croyaient avoir mis la main sur u apôtre de Jésus-Christ, ils n'avaient fait que châtier de leui propres mains un ami de la Révolution. C'est ainsi que, 1 4 1 janvier, une dénonciation officieuse prévint le district d Besançon qu'un prêtre insermenté demeurait depuis tro
SOUFFRANCES DES PRÊTRES SOUS ROBESPIERRE. 47i
ans dans la maison du citoyen Dussard. Le district chargea sur-le-champ Odille, l'un de ses membres, d'aller saisir ce proscrit et de l'amener à la séance. Un prêtre fut en effet amené devant le district par son commissaire quelques instants après. 11 répondit aux questions du président qu'il se nommait Cl.-Augustin Puthod, de Perrigny, dans le Jura; qu'à la vérité, il avait été autrefois prieur de Mamès, mais sans avoir jamais exercé aucune fonction ecclésiastique; que son occupation exclusive depuis plus de vingt ans, à Paris, où il demeurait, était l'étude de la littérature et des langues ; qu'il était l'auteur d'un écrit patriotique intitulé le Réveil du tiers étai^ et qu'il avait donné des leçons de sept langues différentes ; que, d'ailleurs, il avait été l'un des premiers à prêter serment à la liberté et à l'égalité ; qu'il était pensionnaire de la république à titre d'ancien prieur et qu'il venait même de toucher le dernier quartier de sa pension , sur la présentation d'un certificat de civisme parfaitement en règle. Les pièces produites par le prévenu à l'appui de ses déclarations ne laissant aucun doute sur leur véracité, le district se vit obligé de relâcher son prisonnier en confessant qu'il avait été trompé.
Le 28 décembre 1793, l'intrus Jacquez, revenu à Chalèze pour tourmenter les habitants, dont il était détesté, envoya au même district une dénonciation où il accusait plusieurs particuUers de cette commune d'avoir fait venir, pour les fêtes de Noël, un prêtre réfractaire qui avait officié et administré les sacrements. U dénonçait en même temps plusieurs femmes qui, disait-il, fanatisaient le pays , distribuaient des catéchismes incendiaires, insultaient les patriotes assidus aux ofBces constitutionnels, et répandaient des nouvelles aristocratiques puisées dans leurs correspondances avec des émigrés ou des prêtres réfractaires. Le district décida aussitôt qu'à titre de mesure révolutionnaire, Boilley , greffier de la commune, Jos. Tarby et J.-F. Pichery, officiers municipaux^ Jeanne-Marie Richard, nièce du curé Cuvier, en ce moment blanchisseuse à Besançon, dans la rue Ronchaux, la Nation^ ancienne servante du même curé, Anne-Gl. Germain, ancienne servante de l'émigré Varin, Sébastienne Ca-
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chût, ex-niaitresse d'école de Chalèze, une boiteuse qui était blanchisseuse au Grand- Vaire, et enfin Simonne Por^ tier, seraient mis à l'instant même en arrestation, et qu'une perquisition serait faite dans leurs papiers par Guyot, membre du district. L'agent national fut chargé de requérir la force pubUque pour l'exécution de ces mesures et d'en rendre compte dans les vingt-quatre heures.
Guyot se rendit le jour même à Chalèze avec la gendarmerie et fouilla tous les meubles et papiers des inculpés, sans découvrir autre chose qu'une prière déclarée très mspecte^ trouvée chez l'officier municipal Tarby. Ce dernier fut inter^ sogé le lendemain par Guyot ; il déclara qu'il était cultivateur, âgé de quarante-six ans, et qu'il ignorait s'il y avait eu la dimanche précédent un prêtre à Chalèze, attendu qu'il était lui-même à Venise ce jour-là. L'interrogatoire continua en ÇQS termes.
Q. En ta qualité de fonctionnaire public, n' as-tu pas été instruit qu'il venait fréquemment des prêtres réfractaires à Chalèze?
R. Non.
Q. Quels sont les particuliers qui fanatisent le village et cherchent à empêcher les patriotes d'assister aux ofiBces du curé constitutionnel ?
R. Je n'en connais point.
Q. N'as-tu jamais distribué des écrits fanatiques et entretenu des correspondances avec les émigrés ou les prêtres ré&actaires?
R. Non,
Q. N'étais-tu pas informé qu'on avait retiré dans différentes maisons, des efiets provenant de l'ancien curé Cuvier eit de l'émigré Varin?
R. La municipaUté a fourni, dans le temps, à l'administration tous les renseignements à ce sujet.
Q. Pourquoi n'assistes-tu pas, non plus que ta famille, aux offices de la paroisse, toi qui, comme officier municipal, devrais donner l'exemple de la soumission aux lois?
R. Les opinions sont libres.
Q. Pourquoi avais-tu dans tes papiers une prière sur la-
SODFFRArfCES DES P&ÊTRBS SOUS ROBESPIERRE. 473
quelle se troiiyent ces mots : Vive le roi, il aime tous ses sujets/
R. J'ignore par qui ces mots ont été écrits.
Le lendemain^ le commissaire du district se rendit au domicile de M"* Marie Richard, prévenue d'avoir envoyé à Chalèze le prêtre qui y avait officié. On reconnut dans son mobilier plusieurs objets qui avaient appartenu à son oncle^ le curé Cuvier, et qu'elle déclara lui avoir été donnés par ce dernier. Guyot emporta toutes les lettres, ainsi qu'un hiUei de deux mille livres^ et mit le reste sous les scellés.
Le 34 décembre^ le district déclara qu'à raison des non* veaux faits graves parvenus à sa connaissance, relativement au prêtre ré&actaire qui avait parcouru la commune de Chalèze et administré les sacrements pendant les fêtes de Noê), trois autres personnes inculpées, Marie Pichery, femme de i.-Denis Pichery, la femme du nouveau maitre d*école et la fiUe de Jos. Tarby, seraient arrêtées à l'instant par la gendonnerie et amenées au district pour y être interrogées.
Ces trois femmes comparurent le lendemain, escortées par les gendarmes. La jeune J""- Antoine Tarby, âgée de dixsept ans et tailleuse, répondit qu'elle ignorait tout; qu'elle ne connaissait personne dans le village qui débitât des catéchismes ou d'autres écrits contre-révolutionnaires provenant des émigrés, ou qui cherchât à empêcher les patriotes d'aller aux offices constitutionnels; qu'à la vérité, elle n'avait pas, 41e-même, assisté à tous ces offices pendant les fêtes, mais que cependant elle était allée à la messe de Noël; qu'elle connaissait peu l'ancienne servante du curé Cuvier et pas du tout la boiteuse du Grand- Vaire ; et enfin que, quant au papier contenant la prière où se trouvaient ces mots : Vive k roi\ il aime tous ses sujets, elle l'avait trouvé dans une rue à Besançon, il y avait environ deux ans, et s'en était servie pour envelopper du fil, sans le montrer à personne.
Charlotte Genevois, femme de l'instituteur Barbier, et insti i^ce elle-même, répondit qu'elle ignorait complètement s était venu un prêtre à Chalèze ; qu'habitant cette comn ae depuis quatre mois seulement, et ne s'occupant que de Si fonctions, elle ne connaissait personne qui fanatisât. & Anne Pichery, femme de l'officier municipal, et M**'
474 CHAPITRE LYIII.
Cachot, ancienne institutrice, interrogées ensuite, répondirent qu'elles ignoraient tout; questionnées toutes les deux pourquoi elles n'assistaient pas aux offices du prêtre constitutionnel, la première répondit qu'il n'y avait aucune loi qui l'y obligeât; et la seconde, que les opinions étaient libres, et qu'elle n'y assisterait pas plus à l'avenir que par le passé.
Le 2 janvier, M"" Anne-Cl. Roussi, Simonne Portier, Anne Pichery, et M. P.-F.Tarby, cultivateur, furent encore interrogés par divers membres du district. Leurs réponses furent identiques ; ils ne savaient rien, et, s'ils n'allaient pas aux offices constitutionnels, c'était parce que la liberté des coites leur en donnait le droit. Le 6 janvier, le rapporteur de cette affaire avoua que de toutes les informations prises il ne résultait contre les accusés la preuve d'aucun délit de nature à entraîner une peine afflictive ou infamante; que les faits contenus dans la dénonciation paraissaient en définitive être de la compétence de la police correctionnelle ; qu'il n'existait <5ontre Tarby, demeuré seul en arrestation, qu'une demipreuve; que d'ailleurs son délit se réduisait à un simple fait de fanatisme; qu'il serait donc mis en liberté, et que les pièces dé la procédure seraient transmises au juge de paix de Roche, chargé de poursuivre, s'il y avait heu, les accusés en pohce correctionnelle.
Parmi toutes les personnes successivement arrêtées ensuite de la dénonciation de Jacquez, et renvoyées par le district, en remarque avec surprise l'absence de cette mystérieuse boiteuse du Grand-Vairedontil a été fait plusieurs fois mention. On finit cependant par la trouver; et le 4 avril. M"* Anne-F" Pichery, lingère à Vaire, fut amenée devant le district par les gendarmes, comme soupçonnée d'avoir porté elle-même à Chalèze les ornements dont s'était servi le prêtre réfractaire qui avait oflBcié dans cette commune pendant l'octave de Noël, et en outre, d'avoir distribué de^ écrits fanatiques dans le même village. Interrogée par le président, elle répondit par des dénégations auxquelles il ne put rien répliquer. Le district n'en déclara pas moins qu'il savait qu'elle avait fanatisé le pays et contribué à y entretenir la désunion entre les citoyens ; que, d'ailleurs,
SOUFFRANCES DBS PRÈTBES SOUS BOBESPIBRRE. 475
elle avait montré par ses réponses une persistance opiniâtre dans ses erreurs ; qu'en conséquence, il la condamnait par mesure de police à rester enfermée pendant trois jours dans la maison d'arrêt.
Les rédacteurs de la Vedette^ dont la sagacité infernale comprenait bien que c'était trop peu d'immoler les prêtres, si l'on ne parvenait en même temps à les déshonorer, écrivaient dans leur feuille du 25 février: « Avis aux patriotes. Nous invitons les sans-culottes à surveiller les marchands de dentelles qui courent les rues et entrent dans les maisons. Quelques-uns ne sont que des prêtres insermentés, qui vont faire des pratiques sous le déguisement de marchands colporteurs. Ils ont choisi la dentelle de préférence à la quincaillene, pour ne fixer que l'attention d'un sexe qu'ils cherchent à sauver et à arracher du schisme. Des méchants disent que ces messieurs, pour donner à leurs dévotes un avantgoùt du paradis de l'autre monde, commencent par leur faire sentir les douceurs de celui que Mahomet promet à ses croyants. Nous ne nous portons pas plus garants de cette médisance que de celle qui se répand, que les dévotes ont presque toutes renoncé au paradis de l'Evangile', depuis qu'elles connaissent celui de l'Alcoran. — Puisque nous sommes sur le chapitre des prêtres, nous devons dire tout ce que nous savons. Nous sommes instruits depuis quelques jours qu'un prêtre déporté court les environs de la Vèze, habillé en femme; qu'il confesse, baptise et marie ; que déjà il a fait sept mariages dans le moulin de la Vèze, où il couche habituellement, et que pour mieux cacher son déguisement, il hit revivre les anciens droits de féodalité exigés jadis par les ci-devant seigneurs les jours du mariage de l'un de leurs serfs. 11 est bien étonnant que les patriotes de ces contrées, qui connaissent les faits, qui même les ont dénoncés, ne se soient pas mis en mesure d'arrêter un homme aussi dang< ux. Nous recommandons aux patriotes des frontières de v< 1er avec la plus grande activité. »
ais ni les menaces d'un supplice imminent, ni les calomni infâmes du journal officiel des égorgeurs, n'arrêtaient Ig ourageux dévouement des familles cathoUques. Les
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prêtres trouvaient partout dans leur sein un asile. Entre toutes celles qui se distinguèrent par leur intrépide générosité , il est juste de mentionner ]a famille Desbiez de Saint- Juan, dont la maison était signalée , sur le tableau des suspects de i793, comme un lieu de rassemblement pour les fidèles, et où Ton conserve encore la pierre sacrée qui servait au saint sacrifice de la messe. Privée de son chef et réduite à deux femmes, M'*'' de Saint-Juan, née de Bouclans, et M"' Marie-Henriette-Victoire, et à un enfant de sept ans, le baron Charles, que nous avons vu s'éteindre récemment plein d'honneur et d'années, cette famille avait été forcée de quitter Besançon par suite de la loi qui interdisait aux nobles le séjour des villes fortes, et elle s'était retirée à Franois, où elle occupait un logement fort exigu dans la maison du citoyen Landriot, maire de la commune. Mais, en quittant la ville, M*"*' de SaintrJuan n'avaient pas renoncé à leur ministère de charité. Non contentes d'envoyer, comme on l'a vu, des secours pécuniaires aux prêtres infirmes traînés en réclusion à Dijon, elles recueillaient courageusement chez elles les prêtres valides, restés pour consoler et fortifier les fidèles, et confectionnaient elles-mêmes des habits de gardes nationaux, des carmagnoles et des perruques à la mode, pour facihter les courses apostoliques des vénérables proscrits. Au moment où MM. Boudot et Jeanney, du district de Baume, étaient leurs hôtes, elles apprirent que la présence de ces deux ecclésiastiques avait été signalée, et qu'une perquisition était inévitable. Alors M"' Victoire n'hésita pas à partir pendant la nuit avec les deux prêtres, et à se faire leur compagne de route, afin de mieux écarter les soupçons. Le lendemain matin, deux membres trop connus de Tadministration révolutionnaire, Morel et Jacquet, du Gravier- Blanc, envahirent avec une troupe de satellites l'humble demeure de la famille de Saint- Juan. N'ayant rien pu découvrir, ils frappèrent l'enfant à coups de plat de sabre poi lui faire révéler ce qu'il savait; mais l'enfant resta mu malgré les coups. Les jacobins se vengèrent de leurinsuccè d'abord sur un tableau religieux, dont ils lacérèrent hon blement toutes les figures , et ensuite sur la basse-cour (
SOUFFRANCES DBS PRÊTRES SOUS ROBESPIERRE. i77
citoyen Landriot , où ils égorgèrent nombre de poulets. Le 7 janvier, le district de Baume déclara qu'il était instruit que des prêtres déportés se retiraient depuis quelque temps à Bermont et à Touruedoz^ dans les maisons mêmes des officiers municipaux, et qu'en conséquence, le commandant du 44* bataillon des Vosges, cantonné à Baume, serait requis de fournir immédiatement une troupe de quatrevingts soldats , qui se rendraient pendant la nuit, avec le citoyen Mougey, administrateur, nommé commissaire , pour aller faire des perquisitions dans ces deux villages, et saisir non-seulement les prêtres, mais encore les habitants qui leur donnaient asile et même ceux qui auraient d'une maitière quelconque favorisé leur séjour. Les renseignements fournis au district par les jacobins de Lanthenans étaient exacts ; MM. Labenehe et Briot ne sortaient guère des deux communes dénoncées ; mais Texcellent esprit de l'universa- Uté des habitants les mettait à Tabri de toute atteinte. Les soldats arrivèrent à Tournedoz mourants de froid et de fahii. Les habitants s'empressèrent de les réchauffer, de leur donner à manger ; ce qui les disposa à ne pas mettre trop d'ardeur dans leurs perquisitions. Les maisons les plus suspectes fui-ent fouillées inutilement, de sorte que la troupe retourna à Baume les mains vides, mais bénissant les bonnes gens de Tournedoz et maudissant leurs dénonciateurs. M. Breuillot était l'apôtre de ces contrées, et quelquefois ii arrêtait par sa prudence les résolutions désespérées que le zèle 'inspirait aux catholiques. Ainsi, sur la fin de 4793> l'abbé Roch aîné avait persuadé à Nicolas Mourand et à son frère de vendre tous leurs biens et de quitter la France, eu ils ne pourraient conserver leur foi, pour se retirer en SoisBe. Déjà ces excellents chrétiens avaient vendu leur bétail et une partie de leurs terres, lorsque M. Breuillot arriva ' ez eux et les détourna de toutes ses forces du projet de expatrier, u Si tous les bons catholiques quittaient notre ys, leur dit-il, que deviendrait-il, et la France aussi? Raetez votre bétail et vos terres déjà vendues et reprenez vos ivaux ordinaires. C'est Tordre de la Providence, et l'inté- ^ de la religion elle-même l'exige. » Cette famille obéit aux
sages avis de M. Breuillot et n'eut pas lieu de s'en repentir.
Prudent pour les autres, M. Breuillot ne consultait plus que le zèle et le dévouement, lorsqu'il s'agissait de lui-même, et les plus grands dangers ne l'arrêtaient jamais. L'un des plus terribles était l'appel que l'on faisait fréquemment aux prêtres proscrits pour aller assister les malades dans les maisons mêmes des jacobins les plus forcenés. Cet appel , sans leur inspirer la moindre hésitation, les laissait toujours douter s'ils n'allaient pas se jeter dans un guet-apens. Un des deux ou trois patriotes de Tournedoz, appelé le grenadier^ avait sa femme dangereusement malade. Elle refusait absolument les secours de l'intrus de Lanthenans et demandait avec des sanglots déchirants un prêtre catholique. Son mari, vaincu par la douleur, alte trouver Nicolas Mourandet le supplia de lui procurer un bon prêtre. « J'y consens, répondit le fidèle catholique, mais peut-on croire que tu ne l'arrêteras pas ? — Je vous promets, s'écria le vieux grenadier, sur la foi du serment, qu'il ne lui sera fait aucun mal et que je veillerai moi-même à sa sûreté. » Pendant la nuit, un des frères Mourand alla chercher M. Breuillot, qui était à Vyt et qui accourut pour administrer à la mourante les derniers sacrements. La cérémonie terminée, le prêtre, se tournant vers le jacobin, lui dit : « Maintenant ma personne est entre vos mains, vous pouvez m'arrêter si vous le voulez. » Mais le grenadier, profondément ému par tant de dévouement, s'écria en fondant en larmes : a Oh non, Monsieur l'abbé, je ne veux point vous arrêter : bien loin de là, c^est moi qui vous ramènerai à Vyt, et sous ma garde, vous ne courrez aucun risque. D'ailleurs, vous pouvez me considérer désormais comme un des vôtres. » Le grenadier tint effectivement parole et devint l'un des plus fermes catholiques.
Les terroristes du district de Baume , malgré plus d'un triomphedouloureux pour la religion, n'étaient pas contents du succès de leur campagne contre les prêtres. Lejeune leurayant écrit, le 29 juin, pour les informer que les émigrés travaillaient par toute espèce de manœuvres à faire naître des mouvements dans le Doubsetdans le Jura, et qu'il fallait redou-
hier (le vigilance, l'agent national profita de cette occasion pour faire observer que la partie montagneuse du district, formée par les cantons de Sancey, Passavant et. Pierrefontaine, exigeait une surveillance particulière, soit à cause de l'esprit qui y régnait, soit à cause de la proximité de la Suisse; et que, d'après le bruit public, plusieurs prêtres déportés rentrés habitaient les forêts de ces cantons. Il proposa , en conséquence , de désigner un administrateur qui parcourrait de temps en temps ce pays avec une mission secrète et rendrait un compte exact des dispositions des habitants. Jean maire fut chargé de remplir cette commission et de s' entendre avec les chefs de la gendarmerie et de la garde nationale pour saisir les prêtres. Afin d'exciter le zèle de ses auxiliaires, l'agent national du district leur promettait une récompense qu'il n'était guère en son pouvoir de leur assurer. Il écrivait le 40 juillet au lieutenant de gendarmerie Amiot : « J'ai fait partir les gendarmes, prends bien tes mesures et ne manque pas ton coup. Si tu réussis, tu te couvriras de gloire. »
Les fêtes de Noël ne s'étaient point passées, dans le religieux dictrictdeSaint-Hippolyte, sans donner lieu, comme à Sancey, Landresse et Ghalèze, à des assemblées nocturnes présidées par des prêtres proscrits. Le 4 janvier, la Société populaire de Chaux-lez-Châtillon écrivit au district : « Nous avons été avertis aujourd'hui par une lettre de nos amis de la Société montargnarde de Charmoille, qu'il s'était fait un - rassemblement nombreux, la nuit de Noël, dans une métairie qu'ils ne nous ont point désignée au juste. La société de Charmoille nous marque, de plus, que ses membres présents ont arrêté de démolir cette maison, et ils nous demandent notre adhésion à leur arrêté. La matière mise en délibération, il a été décidé qu'on ne devait pas se servir de — >yens si violents pour le moment, mais qu'on devait se itenter de vous prévenir. C'est ce que nous faisons par ; présentes, en vous avertissant de faire informer sur les jx et d'employer tous les moyens nécessaires pour préve- ' de semblables abus, qui ne peuvent tendre qu'à la contre- 'ohition, — Les sans-culoltes de la Société montagnarde
480 CHAPITRE LYIII.
de Chaux. — J.-F. Boiteux, secrétaire. » En dépit de tontes les recherches, Tadministration ne put découvrir les coupables.
Dans la nuit du 5 au 6 mars, J.-B. Blesseinaille, membre du comité révolutionnaire du Barboux, fut éveillé par le capitaine des volontaires cantonnés dans ce village, qui le requit de l'accompagner, lui et sa troupe, dans une expédition secrète de la plus haute importance. Il s'agissait d'aUer au hameau des Cornay, investir et fouiller la maison de M"' veuve Guillemin, chez laquelle son frère, prêtre déporté, devait être caché en ce moment. Le détachement se mit en route, et Ton procéda à la perquisition la plus minutieuse éans la maison dénoncée^ sans y trouver autre chose qu'un oofPre caché sous la paille, et où étaieut réunis des burettes en étain, une clochette, des chandeHers et des chandelles. M"« Guillemin déclara que tous ces objets faisaient partie de son ménage, et qu'elle les avait cachés lors de l'insurrection de septembre pour les soustraire au pillage. Ce fut encore un coup manqué.
Le S7 mars, le général Mengaud écrivit de Besançon au district de Saint-Hippolyte : « On m'a assuré ici que des prêtres, ces ennemis de l'humanité, rentraient dans lears ci-devant villages; qu'ils avaient l'adresse de tromper la surveillance des postes, et que, favorisés par l'insouciance, la mauvaise volonté et l'indigne complaisance de différentes municipalités , ils venaient fanatiser les malheureux assez sots pour les écouter. C'est à vous, citoyens, c'est aux autorités constituées, à arrêter le fanatisme et à atterrer les méchants. »
Cet appel ralluma Tardeur des autorités terroristes de la contrée, sans amener aucune capture. La commune de Vauolnsotte était au nombre de celles qui étaient accusées de receler leurs pasteurs proscrits. F.-X. Morey, agent national de cette commune, écrivit le 19 avril au district que cette accusation ne reposait que sur de faux bruits ; qu'on avait fait des patrouilles pendant huit jours et même des perquisitions dans plusieurs maisons, sans rien découvrir, et que d'ailleurs il n'était pas vraisemblable que des prêtres dé-
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portés ou émigrés fussent venus se retirer dans cette commune, connue pour être depuis longtemps à la hauteur de la Révolution.
Le 7 juillet, le comité révolutionnaire de Yaucluse étant assemblé, le président déclara qu'il avait appris que le citoyen F. Guignard, de Cour-Saint-Maurice, pourrait donner des renseignements sur les prêtres réfractaires qui roulaient dans tout le canton. Guignard, mandé sur-le-champ, fit la déposition suivante : u Etant, avant-hier, au moulin de Yaucluse appelé le Moulinot, j'y rencontrai une femme nommée Agnès Perrin, qui me prit pour un des suspects reclus au prieuré. Je le lui laissai croire , et lui dis même que j'étais l'un de ceux de la commune de Feule. Ce à quoi elle répondit qu'elle avait bien pitié de leurs gens, d'être si éloignés pour leur apporter à manger. Elle ajouta que presque tous les jours elle montait sur un coteau pour entendre les reclus chanter la messe et les vêpres. Je lui demandai alors s'il y avait longtemps qu'elle n'avait point entendu de messes ; elle me répondit qu'il y avait déjà quelque temps, mais qu'elle avait été confessée , il y avait environ quatre mois, par un prêtre déporté; qu'il y avait encore trois de ces prêtres dans les environs, l'abbé Breuillot, de Droitfontaine, Tabbé Péseux, de Sancey, et un troisième qui lui était inconnu, mais qui était un beau jeune homme ; et que si elle venait à tomber malade, ces prêtres lui avaient dit de s'adresser dans certaines maisons dont elle ne m'a pas dit le nom. » A la suite de cette déposition, le comité décida qu'il était urgent de faire de nouvelles patrouilles et surtout de nouvelles perquisitions dans les maisons suspectes; mais que, pour plus de sûreté, toutes ces opérations seraient faites par les membres seuls du comité^ en ayant même soin de n'y admettre aucun des membres appartenant à la commune fnuillée : tant ces malheureux se défiaient les uns des autres,
i craignaient que le moindre sentiment humain vint se
lettre en travers de leur horrible tâche. Toutes ces pré-
autions restèrent heureusement inutiles.
Dans le district d'Omans on trouve, à cette date, peu de
races du séjour des prêtres proscrits , au moins dans les
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papiers publics ou administratifs. Tout se borne à cette note insérée dans la Vedette du 2i juin : a Avis aux $urveiUanif des frontières. Frères et amis, je vous préviens que cinq «émigrés^ trois de Guyans et deux de la Sommette, sont rentrés avec un prêtre déporté, et qu'après qu'il a eu fait faire les pâques aux bons chrétiens , ils sont repartis avec cinq volontaires qu'ils ont engagés à déserter. »
Si les terroristes du district de Pontarlier comptèrent plus d'un succès sanglant , ils eurent aussi i enregistrer plus d'une expédition infructueuse. Le 22 février, J.-B. Laithier, président du comité révolutionnaire des Maisons-du-Bois, écrivait au district : « La commune de Uèvremont nous fait beaucoup de peine; on débite chaque jour qu'il y vient des vieux prêtres^ et nous avons requis un des officiers municipaux de cette commune de se joindre à nous pour faire des perquisitions dans leurs maisons les plus suspectes^ ce qui a eu lieu le 2 ventAse , mais nous n'avons rien pu déoou* vrir. Nous les surveillons constamment, et peut*étre, dans la suite, pourrons-nous réussir. »
Le comité révolutionnaire de Morteau, plus acharné que tous les autres et sans cesse aux aguets, multipliait les démarches sans se laisser décourager par leur insuccès. Le 9 avril, Dornier, l'un de ses membres^ annonça que depuis plusieurs jours on voyait les fanatiques s'agiter beaucoup et aller sans cesse les uns chez les autres ; que la fille de CL* Joseph MoUard, fanatique outrée, avait été vue p^u-courant à plusieurs reprises le& maisons les plus gangrenées de fanatisme , et que tout faisait présumer qu'il y avait quelques prêtres cachés dans les environs. Le comité, partageant cette opinion^ décida que deux de ses membres veilleraient chaque nuit et parcourraient les rues en se cachant le plus possible; s'ils voyaient les fanatiques se diriger particulièrement vers une maison, le comité devait aller dès le lendemain matin l'investir et la fouiller. Ces tristes veilles demeurèrent her reusement stériles.
Le 19 mai^ le médecin Cl. Sudan, trahissant les devoi les plus sacrés de sa profession , vint déclarer au mènj comité qu'une fille était venue le consulter pour sa sant^
SOUFPRàNCRS des prêtres sous ROBESPIERRE. 483
et qoe Tentretien étant tombé sur la suppression annoncée da clergé constitutionnel, cette fille lui avait dit qu'elle était bien heureuse, parce qu'elle demeurait dans une maison où Ton disait la messe tous les jours ; qu'il lui avait alors demandé où elle demeurait , et qu'elle avait répondu qu'elle était servante chez X. Ghopard, de la Combe-du-PIâne, dans la commune du Lac-ou-Villers, et qu'o.n disait la messe dans bien d'autres maisons. Le comité arrêta aussitôt que deux de ses membres , Risse et Dernier , se rendraient dans la commune du Lac pour y faire une visite domiciliaire, et que main-forte serait demandée au chef de brigade Marcus. Cette démarche demeura encore sans succès.
Le 29 mai, à la demande de la Société populaire et montagnarde de Morteau, G.-F.-Désiré Faivre, l'un de ses membres, adressa au même comité cette curieuse lettre : « Les prêtres fanatiques et traîtres à la patrie ont fanatisé ma femme et lui ont toujours fait savoir où elle pouvait les trouver, tantôt à Cornabey, à la Grand'Combe et sur la frontière suisse. Je suis sur des porteuses de nouvelles dont les noms suivent. Le i*' mars dernier, la fille de Nicolas Roussel, des Marais, a fait savoir à ma femme que l'abbé Parent n'était pas loin ; que si elle désirait faire ses pàques , elle n'avait qu'à se trouver avec les autres, auprès de la roche de Bercail, au-dessus de la côte de Morteau, à la nuit close, pour attendre qu'on vint les avertir. Elles y étaient toutes rassemblées depuis un quart d'heure, lorsqu'on vint leur dire d'aller, que tout était tranquille ; et cela a eu lieu plusieurs jours, dans une des maisons de Mont-Joly . Etant entrées dans la maison, elles se confessèrent toutes; ce ne fut fini qu'après minuit. Alors le prêtre ouvrit une armoire et en tira ses outils sacerdotaux pour dire la messe, après quoi il leur fit un petit discours diablement fanatique. D'après quelques )ts que j'ai pu savoir, il leur donna permission de faire is pendant le carême les mêmes jours que les patriotes ; comme il s'en trouvait plusieurs qui n'avaient pu finir rs p&ques, il leur promit qu'il reviendrait, mais dans un tre endroit, de peur d'être reconnu. Je réponds, avec deux trois bons patriotes, de le saisir pour le faire raccourcir
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comme il le mérite. Depuis leur déportation , je n'ai encore pu savoir sa niche qu'après son départ ; car tous les fanatiques m'ont toujours pris pour un patriote enragé. Cependant je leur ai promis de ne rien dire, pour tâcher de l'accrocher, afin de mettre la paix et la tranquiUité dans plusieurs ménages. Je demande à n'être pas connu, afin de ne pas manquer d'arrêter l'abbé Parent. — Du Moulinot de Morteau. » Le comité y ému en apprenant que l'ecclésiastique dont il connaissait mieux que personne toute l'intrépidité, était aux portes de la ville , déclara qu'il était urgent de surveiller avec plus de vigilance que jamais les démarches des fanatiques; qu'en conséquence, « les membres du comité feraient, de jour et de nuit, une espèce de patrouille déguisée, pour ne pas être aperçus, et se porteraient de difTérents côtés, de manière à découvrir dans quelle maison les fanatiques entreraient, o Car, comme on vient de le voir, ceux-ci avaient la précaution de changer continuellement de lieu de réunion. Les infatigables chasseurs en furent une fois de plus pour leurs frais.
V. Les terroristes ne se contentaient pas de se mettre en garde à l'intérieur contre la rentrée des prêtres fidèles. Barthélémy^ ambassadeur français en Suisse, était chargé spécialement d'épier toutes les démarches des proscrits sur la terre de l'exil et tous les pas qu'ils pouvaient faire du côté de la patrie. Ce diplomate s'acquittait de cette triste tâche avec un zèle peu digne de lui; et le 36 juillet, veille du 9 thermidor, le proconsul Lejeune adressa aux agents nationaux des six districts du Doubs, et sans doute aussi à tous ceux du Jura, la circulaire suivante :
« Je viens d'être instruit, par l'ambassadeur de la république française en Suisse, qu'une colonie de quatre-vingts prêtres réfractaires était passée dans les départements da Doubs et du Jura, depuis le 26 prairal (14 juin, vieux style), jusqu'au 18 messidor (6 juillet); que ces scélérats, sous prétexte de reUgion, y faisaient des exhortations incendiaires et cherchaient à y rallumer les torches du fanatisme et les brandons de la discorde. On m'assure qu'ils caressent la créduhté des bons habitants des campagnes et qu'As
épuisent tous les moyens d'entretenir dans leur cœur les vieilles superstitions dont ils ont été si longtemps victimes. N'oublie aucun des moyens qui sont en ton pouvoir pour réveiller la surveillance des bons patriotes et des Sociétés populaires sur ces pestes publiques, sur ces hommes dignes de tous les supplices, et qui voudraient, au nom d'un Dieu clément et bon, ensanglanter ces contrées.... Fais fouiller les bois, les retraites dans les montagnes, ainsi que les maisons renommées pour leur fanatisme. Déploie l'énergie, le zèle et la sévérité qui , jusqu'à ce moment, ont déconcerté, dans l'intérieur, tous les conspirateurs^ en les faisant frapper du glaive de la justice et des lois. Le fanatisme est un genre de conspiration atroce et des plus dangereux : songe que s'il faisait les moindres progrès, on ne pourrait que t'accuser de négligence, et sous ce rapport, tu serais responsable de tous les maux que ce monstre pourrait produire.... »
Le district de Baume s'empressa de répondre à cette circulaire par une autre, adressée, le 30 juillet, aux officiers municipaux 9 aux comités révolutionnaires et aux Sociétés populaires de son ressort. « L'année dernière, y disait-il, les tyrans coalisés tentèrent de faire du département du Doubs one autre Vendée. Us envoyèrent depuis la Suisse des prêtres émigrés qui vinrent, au nom d'un Dieu de paix, prêcher le trouble, la discorde et toutes les horreurs du fanatisme. Il n'est résulté de tout cela, grâce aux efforts des patriotes, que la honte pour nos ennemis et l'échafaud pour leors complices. Ces lâches peuvent faire la même tentative cette année. Il faut donc redoubler de surveillance. Si donc il arrive quelque événement qui trouble la tranquillité de votre commune, si nous apprenons que votre territoire ait servi de retraite à des prêtres ou à des émigrés» ou qu'il y "^^ parmi vos habitants^ des hommes assez pervers pour les iéler, et que vous n'ayez pas fait toutes les démarches néisaires pour les faire arrêter, nous nous en prendrons à is, nous vous regarderons comme les partisans de tous monstres et nous attirerons sur vos têtes insouciantes perfides la vengeance des lois. — Grosrichard, prési-
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dent, Odon. Gaudy , Guilloz, BuUiard et Bruleport, agent national. »
Le même jour, Lejeune, déjà impatient de voir les fruits de sa proclamation, écrivit à Bruleport : « Ne manque pas de m'instruire des découvertes que tu pourras faire sur les prêtres réfractaires qui ont eu l'audace de rentrer pour entretenir les hommes faibles dans des erreurs sanguinaires et funestes. »
Parrod, agent national du district de Pontarlier, qui pouvait rendre à lui-même et à ses collègues le témoignage que rien de ce qui était possible contre les prêtres n'avait été négligé par ce district, répondit, avec une juste assurance, au proconsul : « Je ne pense pas qu'il soit venu sur notre territoire de ces réfractaires pour y prêcher de nouveaux désordres. Les patrouilles se font assez bien, puisqu'il se fait chaque jour des arrestations. Les communes frontières sont assez patriotes et haïssent trop ces scélérats pour leur faire grâce. Cependant, comme il n'y a point de troupes actuellement sur les frontières, il serait très facile d'y entrer sous des déguisements; mais ils ne pourraient trouver des gens assez complaisants que dans certaines communes plus dans l'intérieur. Je vais rappeler la surveillance de toutes les communes sur ces monstres ; je ferai, suivant que tu m'y invites, faire des perquisitions dans les maisons soupçonnées de les retirer. On vient de m'assurer que dans le Jura les habitants de l'extrême frontière allaient en Suisse par bandes de trente, quarante et cinquante, pour s'y confesser, et là, ils ont fait un serment solidaire d'un attachement inviolable pour les prêtres émigrés. Gela est si vrai, que les citoyens de la Cbapelie-des-Bois, informés qu'une bande de trente à quarante, d'une commune voisine, dans le district de Condat-Montagne (Saint-Claude) allait en Suisse, se transportèrent en même nombre sur le chemin que ces brigands tiendraient, pour les arrêter, ce qu'ils ne purent faire, parce que les autres prirent un autre chemin. »
Le district de Saint-Hippolyte, plus enflammé encore que ceux de Baume et Pontarlier, par la lecture de la circulaire de Lejeune^ prit aussitôt cet arrêté : « Le directoire, pénétré
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d'horreur et d'indignation à la lecture des manœuvres emj^oyées par ces scélérats et leur audace d'oser souiller le sol de la liberté par leur infâme présence ; considérant que le remède le plus efficace pour déjouer les menées infernales de ces hypocrites, comme aussi de les faire saisir^ est de répandre Tinstruction dans les campagnes, d'y propager les lumières de la liberté, de les éclairer sur les criminels qui Tondraient sacrifier le bonheur et la tranquillité de leur patrie à leur ambition, et de faire sentir à ces braves culti^ vateors les bienfaits de la Révolution et surtout les succès de nos armées, afin que leurs âmes, élevées sur les prospérités de la république, y reconnaissent la volonté de l'Etre su- I^me^ qui hait les crimes des despotes et des prêtres, et s'est servi de la main du peuple qu'ils opprimaient, pour les terrasser et les faire disparadtre du sol de la France hbre et victorieuse , arrête qu'il sera envoyé incessamment des commissaires dans les différents cantons du district , savoir : Vîoland et Boiston, pour ceux du Russey , de M^che et d'IndeviUers ; Magnin-Tochot et Bourgeon, pour ceux de Blamont, Mathay et Pont-de-Roide ; Delfils et Viatte , pour les autres. Ces commissaires se transporteront dans toutes les Sociétés populaires, y donneront lecture du présent arrêté, y porteront l'instruction, l'énergie et la haine due aux despotes et à leurs vils satellites. Us feront convoquer les municipaUtés pour s'assurer de l'énergie des citoyens qui les composent, et afin de les stimuler ou de les instruire. Ils pourront aussi déléguer des pouvoirs à des citoyens patriotes, pour assurer l'exécution des mesures à prendre contre les ennemis de la répubhque^ et, à cet eïïei, ils leur donneront le pouvoir de requérir la force armée, n
Le lendemain , Delfils et Bourgeon convoquèrent extraordinairement le conseil général de la commune de Saint-Hip- "^olyte, auprès duquel ils avaient été délégués; et« apiès 'oir donné lecture de la lettre de Lejeune, ainsi que de irrèté du district^ ils ajoutèrent «qu'il était urgent de pren- .*e les mesures les plus rigoureuses pour déjouer les masuvres des quatre-vingts prêtres rentrés; qu'à cet effet, il mvenait d'exercer la plus grande surveillance sur les habi-
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tants que leur moralité et leur conduite pouvaient faire soupçonner de favoriser les proscrits; qu'il fallait suivre toutes leurs démarches, faire de temps à autre, dans leurs maisons, des visites domiciliaires et même nocturnes, pour s'assurer s'ils ne recevaient pas quelques-uns de ces scélérats ; qu'il fallait ouvrir, aux bureaux de poste, toutes les lettres adressées à ces sortes de gens^ faire des perquisitions dans les auberges, les jours de foire et de marché , où Taffluence pouvait faire espérer à ces prêtres hypocrites ou lâches émigrés, d'échapper à l'active vigilance des sansculottes. Us ajoutèrent qu'il convenait de donner aux postes de la garde nationale la consigne d'arrêter, la nuit, tout individu non pourvu de papiers en règle, ou dont les papiers paraîtraient être le fruit de la complaisance de quelque municipalité fanatique, attendu que ces monstres contre-révolutionnaires ne pouvaient tenter de s'introduire sur le sol de la liberté qu'à la faveur d'un déguisement. » La municipalité applaudit à toutes les mesures proposées, et P.-Jos. Ador, greffier de la commune, fut aussitôt chargé, avec Toitot, membre du comité révolutionnaire, d'aller au bureau de la poste saisir toutes les lettres adressées à des gens suspects. Bourgeon se rendit de même à la Société populaire, y lut la lettre de Lejeune et fit ensuite un discours énergique a sur les malheurs qui résulteraient infailliblement des trames, des insinuations perfides de cette horde d'ennemis jurés de la Révolution, si Ton mettait le moindre délai à surveiller leurs complices et à préserver de leur contagion le sol de la Uberté. Il demanda à la Société de veiller à ce que tous les passants fussent scrupuleusement examinés, d'ouvrir avec les communes voisines une correspondance pour surveiller tout ce qui pourrait avoir trait à la rentrée des brigands^ et enfin de désigner pour exercer cette surveillance douze de ses membres, dont deux seraient chargés par l'administration d'une mission particulière qui leur serait indiquée ultérieurement et qui serait rétribuée. )>
Le club élut pour commissaires X. Briot, Cl.-Jos. Thalmann, Jos. Prélot, J.-B. Darceot, Receveur, P.-F. Courvoisier, (3. -Jos. Bonnot, P.- Cl. Perrey, Ursanne-
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Jos. Mauvais, F. Fassenoz, Cl.-Jos. Mercier et P.-Jos. Ador. Le 30 juillet, Violand et Prat, arrivés à Maîche , convoquèrent la municipalité , et après une exhortation furieuse contre le fanatisme et la superstition, ils lui prescrivirent une longue série de mesures dirigées, les unes contre la religion, et les autres contre les prêtres fidèles. A Tégard de ces derniers, la municipalité était requise « d'exercer une surveillance continuelle pour les empêcher de rentrer et les faire arrêter; d'indiquer les maisons des fanatiques où ces traîtres, ennemis du genre humain, pouvaient trouver asile, afin quo les commissaires pussent y faire les perquisitions nécessaires, sans préjudice de celles auxquelles la municipalité devait procéder en tout temps; de désigner également aux commissaires un patriote énergique et éclairé , bon et brave sans-culotte, qu'ils chargeraient secrètement de parcourir une fois au moins par décade toutes les communes du canton, et spécialement les granges et hameaux isolés , qui étaient sans doute le plus souvent le repaire de ces êtres dangereux; de faire observer strictement les lois sur les passeports; d'arrêter et faire conduire sous bonne garde au district tout individu qui n'en serait pas muni ou qui, tout en étant en règle à cet égard, aurait une figure équivoque : tout patriote bien prononcé ne pouvant se tromper sur les vraies figures qu'imprime sur des républicains le vrai civisme; de faire fouiller les bois, les rochers, les cavernes, et de commander des patrouilles qui seraient maintenues constamment en activité et se porteraient, dans tous les endroits soupçonnés de servir d'asile aux ennemis de la patrie. » II était intimé, en outre, à la municipalité de Maiche d'envoyer des copies de ces instructions aux municipalités, aux comités révolutionnaires et aux sociétés patriotiques du canton, qui étaient tous tenus de s'y conformer sous peine de respon- "'^bilité personnelle; chaque municipalité était tenue decorspondre au moins deux fois par décade sur ce sujet avec municipalité du chef-lieu et l'agent national du district, igent du chef-lieu de canton devait enfin certifier, dans le lai de trois jours, de l'envoi de ces instructions à toutes communes, et dans le délai de dix jours, des mesures
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qu'on aurait prises partout pour leur exécution. Afin que les municipalités ne pussent prétexter aucun défaut de pouvoirs, les commissaires leur déléguaient toute l'autorité administrative dont le district lui-même pouvait être revêtu, pour les prises d'armes, les perquisitions et les arrestations ; ils les invitaient même, en dernier lieu, à employer tous les moyens révolutionnaires que les circonstances pourraient exiger.
Le lendemain, Prat et Violand allèrent porter les mêmes réquisitions à la municipalité du Russey et choisirent pour agents secrets dans ce canton, Arnoux , A. Rochet et Renaud. Le 3 août, tous les commissaires du district étaient de retour à Saint-Hippolyte» se félicitant beaucoup du zèle qu'ils avaient déployé dans leur mission et un peu moins des résultats qu'ils en avaient obtenus.
VI. Dans son implacable chasse aux prêtres, il vint à l'administration terroriste du Doubs la pensée qu'en 1793, ses prédécesseurs avaient été beaucoup trop indulgents pour trois ou quatre vieillards réduits aux dernières Uinites de la caducité, en les laissant dans leur lit; et que, s'il n'était pas possible de les traîner jusqu'à Dijon> comme leurs vieux confrères, on pouvait du moins se donner le plaisir de les incarcérer à Besançon, ce qui était d'ailleurs exigé de nouveau, disait-elle, par le décret du ^ floréal ou il mai. Elle commença donc par décider, le 24 mai, que le couvent des capucins serait assigné comme heu de dépôt à ces vieux débris de la superstition, et que les médecins Charles et Morel seraient chargés de vérifier si réellement leur caducité empêchait de les exporter au delà des mers. Le 6 juin^ le prêtre Balland fut tiré de l'hôpital de la Montagne à Besançon, pour former le noyau du nouvel établissement, avec quatre vieux prêtres alsaciens, restés dans les prisons de Besançon parce qu'il avait été impossible de les expédier à Ghamplitte avec leurs confrères, au commencement de l'hiver, tant ils étaient décrépits. Tel était Tétat d'anéantissement de M. Regnaud, ancien curé de Pouilley-les- Vignes, retiré à Pontarlier, que trois médecins, chargés de le visiter, déclarèrent à Funani* mité qu'il était impossible de songer au moindre déplace-
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mept. Mais les médecins^ la municipalité, le comité révolutioQûaire même de Sarrageois eurent beau affirmer l'état de caducité du vénérable cordelier Gl.-L. Jouffroy ; le département, trouvant qu'il n'était pas assez cassé pour ne pas faire encore Tornement de sa prison des Capucins, envoya, le 10 juillet, au district cette réponse véritablement féroce : «Les certificats constatent bien qu'il est infirme et qu'il a peine à marcher, mais non pas qu'il est hors d'état d'être trans* porté ; dès lors il doit, aux termes de la loi du ^ floréal, se faire conduire à Besançon. » Dieu ne tarda pas à tirer bientôt le paisible vieillard des mains de ces barbares; il mourut le mois suivant.
VU. Du 1" janvier au 27 juillet 1794, c'est-à-dire jusqu'à la chute de Robespierre^ on compte une douzaine d'arrestations de prêtres fidèles ; mais toutes heureusement n'aboutirent pas à l'échafaud. Le 7 janvier, Boizot, procureur général de la Haute-Saône, écrivit au département du Doubs : tt Je suis instruit que les nommés Henrion, Laure, Prévôt et Clerc, ex-bénédictins, évadés de la renfermerie de cette commune, ont été arrêtés sur la frontière, émigrant, et qu'ils sont actuellement détenus dans la maison d'arrêt de Besan* çon. U m'importe d'être assuré de cette arrestation, pour que je puisse faire contre eux les poursuites que leurs crimes méritent et que les lois commandent. Ils sont assimilés en tout aux émigrés ; il faut donc les traiter en conséquence. Je n'épargnerai rien pour les faire punir. Vous me seconderez sans doute. L'ardent républicanisme qui vous anime m'est un sûr garant du zèle et de l'activité que vous mettrez àéclaircir cette œuvre de ténèbres. Si votre réponse confirme le bruit public^ je les réclamerai pour être jugés ici, afin d'en faire, en cet endroit, un exemple qui épouvante les coupables et répande la terreur dans tous les cœurs perfides, en même ^'^mps qu'il sera une véritable réjouissance pour les montalards et les sans-culottes. Tombons à corps perdu sur les dtres, sous quelque couleur qu'ils se cachent ; n'en éparlons aucun; il faut contre eux des lois de sang, puisqu'ils nient le nôtre. Que la Montagne les écrase, puisqu'ils ont ulu l'écraser. Le gouvernement révolutionnaire ne peut
marcher sans la plus inflexible rigueur. Il faut donc que tout plie, que tout s'agenouille devant la loi, et que toutes les tètes criminelles tombent sous la hache régénératrice. J'attends avec impatience votre réponse. Je me repose sur vous du soin de découvrir les coupables, et je me charge de les faire punir. »
Des quatre tètes que réclamait si éloquemment Boizot^ le département du Doubs n'en avait que deux à sa disposition. MM. Clerc et Henrion avaient été seuls arrêtés dans le district d'OrnanS'.at conduits dans les prisons de Besançon. M. Clerc y demeura jusqu'au 5 mai suivant, par suite du renvoi de l'affaire au district d'Ornans, et ce fut seulement alors que le département du Doubs s'occupa de l'expédier par la gendarmerie dans la prison de Vesoul, pour être jugé. Quant à M. Henrion, il n'en est plus fait mention. Heureusement les vénérables évadés avaient affaire aux tribunaux de la Haute-Saône, et le sang d'aucun d'eux ne retomba sur cette contrée privilégiée.
Le 18 avril, vers les deux heures du matin^ trois habitants de Remoray, P.-F. Petite, J.-P. Mesny Taîné et J.*L. Mesny le jeune , arrêtèrent sur le territoire de ce village un étranger qui voyageait sans passe-port, et le conduisirent d'abord au corps de garde, où il fut fouillé. On trouva sur lui 433 livres, tant en monnaie qu'en assignats, nne montre en or, une petite croix et un reliquaire en argent, un chapelet, nn encrier, des rasoirs ^ trois mouchoirs, une chemise, quelques menus morceaux de drap de la même couleur que son habit, deux tranches de pain, deux œufs et un petit morceau de papier contenant seulement ces trois mots ; Villers , Nozeroy, Mouthe. Du corps de garde on amena le prisonnier devant le maire Hugues-Ant. Boqnillon^ qui donna ordre de le conduire par-devant le juge de paix Battandier auné^ à sa résidence du Mont-Sainte-Marie. Après un assez long interrogatoire, Battandier décida que l'étranger serait traduit devant le district par ceux qui Tavaient saisi et qu'il leur paierait leur voyage. Amené dans la même journée à Pontarlier, le prévenu y fut fouillé pour la seconde fois et interrogé pour la troisième. Il répondit
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aux nombreuses questions qui lui furent adressées, qu'il se nommait F.-Jos. Schumacher, ancien chanoine de Téglise Saint-Etienne à Troyes, âgé de cinquante-trois ans ; qu'il avait prêté le serment de liberté et d'égaUté imposé par la loi à ses semblables ; qu'il n'avait été ni condamné à la déportation, ni même dénoncé, mais qu'il avait quitté la ville de Troyes depuis treize jours pour se soustraire à la fureur et aux persécutions de Gamier (de l'Aube), membre de la Convention, contre qui il avait soutenu un procès personnel, quatre ans auparavant, et qui avait juré de le faire enfermer et de le perdre ; que depuis ce temps-là, il avait erré de village en village, en passant par Dijon^ Auxonne, Dole et Salins, et que la veille, épuisé de fatigue, il s'était endormi dans un bois, dès quatre heures du soir, et s'était remis en route, vers deux heures du matin, sans savoir où il allait. Il ajouta qu'il n'avait point pris de passe-port, afin que le représentant Garnier ne sût pas de quel côté il s'était dirigé ; qu'il n'avait point de certificat de civisme, parce que la municipalité de Troyes en avait refusé à tous les prêtres ; qu'à la vérité, la note saisie sur lui était un itinéraire pour la Suisse, mais qu'il l'avait demandée par pure curiosité à une personne inconnue, et n'en avait nullement profité, comme il était facile de s'en convaincre ; et enfin, que son intention n'était nullement de s'expatrier, mais de rentrer à Troyes dès que Garnier, ayant terminé sa mission dans les dépakements de l'Aube et de l'Yonne, aurait regagné la Convention Battandier lui ayant demandé si, en rôdant ainsi de village en village, il n'avait pas l'intention de fanatiser les ignorants de la campagne, il répondit négativement. Cart, président du district, lui ayant demandé, de son côté, ce qu'il avait fait depuis la cessation de ses fonctions de chanoine, il répondit qu'il n'avait exercé aucun ministère et n'avait même eu au- '^nne occupation. Cart lui demanda alors si depuis la Révoition il avait donné des preuves de civisme, en quoi elles >nsistaient, et s'il ne s'était pas aperçu qu'il était à charge la République, en ne s'occupant à rien, cpmme il venait e l'avouer. Il répliqua qu'il avait donné des preuves de ciisme en payant exactement ses impositions et ses dons pa-
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triotiques^ en montant la garde ou en la faisant monter à ses frais, en donnant 18 livres pour les drapeaux de la garde nationale, 400 livres pour les incendiés, et des chemises pour les défenseurs de la patrie ; que quant à être à chaire à la République, il ne s'en était pas aperçu, n'ayant pas même touché sa pension échue depuis le mois d'octobre précédent.
Le district déclara que le manque de netteté de quelquesunes de ces réponses et la direction prise par le prévenu ne permettant pas de douter qu'il avait Tintention d'émigrer,oa qu'il était envoyé dans les campagnes pour les agiter, il serait écroué dans la maison d'arrêt, pendant que les procèsverbaux seraient transmis au tribunal criminel.
Cette arrestation ayant jeté Falarme parmi les jacobins da canton de l'Abergement^ et le bruit s'étant répandu que le prisonnier avait des compagnons, la municipaUté de FAbergement mit aussitôt sur pied toute sa garde nationale pour faire des battues dans les bois, mais ce fut sans succès.
Le 4 mai, l'accusateur public Rambour donna avis au district de PontarUer de faire transférer suivle-champ le chanoine dans la maison de justice de Besançon. Il s'y rendit lui-même, six jours après, pour l'interroger, et insista longuement sur les indices qui semblaient trahir de la part du prévenu l'intention de passer en Suisse. M. Schumacher répondit que, bien loin de songer à quitter sa patrie, il venait d'y placer en rente viagère dix mille livres, c'est-à-dire tout ce qu'il possédait ; et que s'il avait d'abord déclaré aux gens qui l'avaient assailli qu'il était citoyen de Fnbourg en Suisse, c'était dans le seul but d'échapper à leurs mauvais traitements en s' abritant sous la qualité d'étranger. Il protesta de nouveau qu'il avait toujours recommandé l'obéissance aux lois, qu'il en avait donné l'exemple lui-même, et enfin qu'il ne s'était éloigné de sa résidence qu'en attendant la fin de la mission de Gamier, son persécuteur.
Rambour répUqua avec dureté qu'il insultait la justice nationale en prétendant qu'il avait quitté son département poor éviter les persécutions du citoyen Garnier, attendu qu'il aurait pu réclamer devant les tribunaux si ses plaintes avaient été fondées. M. Schumacher répondit qu'il avait mieux aimé
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foir que de dénoncer un représentant du peuple. Il termina en déclarant qu'il se faisait fort de justifier de sa prestation de serment, ainsi que de sa résidence constante en France; qu'il n'avait, du reste, aucun parent parmi les émigrés ni aucune correspondance avec eux.
Conformément à sa demande, le tribunal lui accorda un délai de trois semaines pour faire venir de Troyes et de Tonnerre deux certificats de serment. Hermann , chef de l'administration de la justice, à qui Rambour avait fait part de cette afikire, lui répondit le 17 juin : « Nous applaudissons au zèle que tu mets dans la recherche des faits à la charge de cet ecclésiastique. Il est essentiel de purger la République de tous les monstres de cette espèce^ d'autant plus dangereux qu'ils abusent de la crédulité du peuple pour régarer et amener la contre-révolution par le fanatisme. »
Cependant les renseignements demandés par Rambour dans les deux départements de l'Aube et de l'Yonne, successivement habités par le chanoine Schumacher, avaient déjà fait voir ce prétendu monstre sous un jour bien difiérent. «Dès le commencement de la Révolution, écrivait-on à l'accusateur public, ce prêtre s'est retiré dans le district de Tonnerre, à Argenteuil, chez un parent et ami. Il était aimé et estimé par la municipalité de cette commune, dont il était le conseil dans beaucoup d'afikires, et qui a rendu le meilleur témoignage de lui au district de Tonnerre , en mai i793, au moment où il se trouva compris dans une arrestation générale de tous les prêtres non fonctionnaires publics. Il fut averti de l'arrêté de ce district assez t6t pour revenir à Troyes , où il était toujours inscrit comme citoyen actif. N'ayant plus de demeure personnelle , il vint se retirer chez moi à la Chapelle-Saint-Luc. Je ne pourrais te peindre dans quel état il y est arrivé. J'en fus ef- '-^yé, ainsi que tous mes domestiques. A l'entendre , toute gendarmerie de la République était à ses trousses. Au ut de quinze jours de repos, pour son corps et son esprit igués, il a fait sa déclaration de résidence ^ la municipa- §. Il allait toutes les semaines i Troyes pour se défaire son mobilier, payer ses dettes et placer le reste de ses
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fonds en rente viagère. Dès qu'il apprenait Tarrestation de quelques individus, il croyait que son tour allait arriver. Enfin, il est parti de Troyes au commencement d'octobre pour retourner dans le district de Tonnerre ou ailleurs. Q aurait désiré regagner Bouquenon, son pays natal, ou Sarreguemines ; mais le théâtre de la guerre était encore un pins grand motif de peur que les gendarmes. J'ignore les endroits où il s'est retiré pendant l'hiver. Je m'imagine qu^il aura erré d'un ami à l'autre^ cherchant de la tranquillité pour son esprit et n'en trouvant pas; mais je pourrais assurer quil n'a point émigré etqu*il ne peut rien y avoir sur son compte. Il serait à souhaiter qu'il fût resté à Troyes, où il aurait été très utile en quahté d'interprète; car il sait l'allemand, l'espagnol, l'italien et quelques autres baragouinages étrangers. Je te salue avec fraternité. — Queignard. »
Pendant ce temps-là, M. Schumacher avait reçu lui-même de Troyes et de Tonnerre les diverses pièces nécessaires à sa cause, et il adressa au tribunal la requête suivante, dont la fermeté ne rappelle en aucune manière ses terreurs si naturelles et décrites avec une légèreté si malicieuse par son ami.
((Je suis prêtre, mais jamais je ne fus fonctionnaire public; conséquemment la loi du serment sur la constitution civile du clergé n'a pu m'atteindre. Mais comme prêtre et comme citoyen, j'ai dû obéir à celle du 14 août 1792. Or, j'ai prêté deux fois le nouveau serment, à Troyes et à Argenteuil, comme le constatent les deux procès-verbaux ci-joints.
» Quel est donc mon crime pour être enfermé dans les prisons et réduit au pain et à l'eau depuis près de deux mois? D'avoir voyagé sans passe-port dans Tintérieur de la Répubhque? Mais qu'il me soit permis d'avouer que je ne connais aucune loi qui établisse des peines en pareil cas. C'est quand on est porteur de numéraire ou d'autres effets prohibés par la loi , dans les deux Ueues frontières , sans avoir fait sa déclaration au premier bureau des douanes, que l'on est répréhensible. Mais pour moi, qui ne me suis pas trouvé dans ce cas, je pense que l'on ne pouvait que me faire rétrograder et me renvoyer dans ma commune.
» Par ces considérations, je conclus qu'il soit décidé que je
serai élargi, à charge par moi de me rendre à Troyes dans la quinzaine et d'en justifier, et qu'il soit ordonné que tous les effets, papiers et argent saisis sur moi me seront rendus. » Les pièces de M. Schumacher étaient en effet parfaitement . en règle et corroborées en outre par tous les renseignements parvenus à l'accusateur public. Rambour eut donc, un peu tardivement, il est vrai, c'est-à-dire douze jours après la chute de Robespierre, l'équité de solliciter lui-même l'élargissement du chanoine lorrain. Le tribunal décida, le 8 août, que les portes de la prison lui seraient ouvertes et que la municipalité de Besançon lui délivrerait un passe-port pour se rendre à Troyes sans se détourner de sa route.
L'excellente paroisse de Gendrey ne supportait qu'avec peine la présence d'un intrus dans son sein et n'aspirait qu'à s'en débarrasser. Aussi, dès que la Convention eut déclaré que le peuple français ne reconnaissait plus d'autre culte que celui de la Raison, les habitants s'empressèrent-ils de signifier au district de Besançon qu'ils n'avaient plus besoin de curé , qu'ils n'en voulaient plus et qu'on fît déguerpir le leur. Le district fut enchanté de la conversion philosophique si inattendue et si complète d'une population réputée l'une des plus fanatiques de son ressort ; mais, comme il conservait quelque défiance à cet égard, il eut soin de remplacer aussitôt le curé constitutionnel par un prédicateur de morale^ dont la mission était de répandre les principes et les lumières de la philosophie à Gendrey. Son choix tomba sur le trop fameux David, magister méchant , ivrogne et ridicule, que l'indignation publique avait déjà fait chasser de plusieurs endroits. On comprend aisément quel accueil David et ses prédications trouvèrent à Gendrey. Des délégués des quatre communes qui composaient la paroisse vinrent courageusement à Besançon demander au district qu'on les débamssàt de ce misérable. Du reste, pendant que l'admiistration s'était occupée de leur procurer un ministre du ou veau culte, ils avaient eux-mêmes découvert un respecible religieux qui était beaucoup plus de leur goût, et qui, V un privilège bien rare, leur avait rendu, en pleine Terur, toutes les joies de leur vieille et chère reUgion. En ef-
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tét, i peine rintnis avait-il quitté la commane, qu'il avait été remplacé par le P. J.^.-Panl Dessiner^ capocin, dont la piété et l'orthodoxie irréprochables s'alliaient à un amour sincère de la Révolution. La prestation du serment de liberté et d'égalité l'avait mis en règle vis-à-vis des lois, et sa résidence au milieu d'une population rurale excellente l'avait mis à l'abri des dénonciations particulières qui avaient jeté presque tous ses collègues fidèles en exil ou en prison. An moment donc où les églises même des constitutionnels commençaient à se fermer, les habitants de Gendrey donnèrent le spectacle, unique dans le département, et peutêtre dans la plus grande partie de la France, d'un prêtre orthodoxe célébrant publiquement tous les offices en vertu de la liberté des cultes.
Mais si un pareil phénomène n'avait rien que de conforme à la constitution et aux lois répnbhcaines, il était en opposition flagrante avec l'impiété que certains révolutionnaires tenaient avant tout à faire régner sur la France, et ils ne pouvaient pardonner aux habitants de Gendrey ni au P. Des* sirier les déconvenues de leur apôtre de prétendue morale. Aussi, lorsque le P. Dessirier se présenta, le 10 juin, devant le district de Besançon pour faire viser son certificat de civisme, afin de pouvoir toucher sa pension d'ancien religieux, un accueil foudroyant l'y attendait. On le requit de déclarer s'il n'exerçait pas le culte pubUc à Gendrey depuis l'expulsion du curé constitutionnel, au mépris delà mission donnée par l'administration elle-même à un prédicateur de morale a pour éclairer les citoyens et les dégager du fanatisme dans lequel ils étaient ensevelis ; i> on le somma de dire de qui il triait ses pouvoirs ecclésiastiques. Ses ré* ponses^ comme on le présume bien, n'ayant pas été jugées satisfaisantes, l'agent national demanda qu'il fût mis en prison, et qu'un commissaire fût chargé de procéder à son interrogatoire, ce qui fut accordé sur4e-champ.
Après avoir été questionné en prison, le P. Dessiriei adressa au district un mémoire où il fit avec une généreuse franchise sa profession de foi pohtique et religieuse, en mon* trant qu'il avait toujours réuni dans son cœur et dans sa
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conduite la fidélité la plus scrupuleuse à son Dieu avec Tamour de la liberté et de la république. L'agent national et un officier municipal de Cendrey, mandés par le district, ne purent que confirmer son témoignage. Mais qu'importaient, au fond, la liberté et la république elle-même à ces hommes possédés surtout de la haine de la religion? Le district décida donc, le 21 juin, que le prêtre Dessirier « ayant manifesté dans son mémoire les principes et les vices d'un fanatisme dangereux, et ayant probablement décidé, par sa conduite et ses conseils, un certain nombre d'individus de Cendrey à demander au district le renvoi de l'instituteur de morale, » il serait traduit au tribunal criminel.
Le surlendemain, Rambour, à qui toutes les pièces avaient été transmises, répondit au district : « Il résulte de Texamen que j'ai fait^ que le tribunal est incompétent pour prononcer sur le délit imputé au prêtre Dessirier. £n effet, il est accusé de manœuvres fanatiques tendant à priver les habitants des campagnes des lumières de la raison, et sous ce rapport il doit être considéré comme ennemi de la Révolutkm. L'article 6 de l'arrêté du 22 prairial est positif et délègue au tribunal révolutionnaire la poursuite de ces sortes de délits. Par cet article, sont réputés ennemis du peuple ceux qui auront cherché à égarer l'opinion et à empêcher rinstruction du peuple, etc. ; d'où il suit que le prêtre Dessirier doit être rangé dans cette classe. Je vous invite à prendre un nouvel arrêté par lequel l'agent national sera chargé d'adresser les pièces à Fouquier-Tinville. »
Le conseil fut suivi, et le P. Dessirier, comme on Fa déjà
m, fut acheminé vers Paris, sur une charrette, avec un
convoi d'autres accusés. II avait en vain^ pour échapper à
ce terrible voyage, écrit, le !•' juillet, à Brunet, président du
comité révolutionnaire de Besançon, qu'il s'engageait à ne
nlus exercer ses fonctions sacerdotales publiquement m
nême en particulier, si, contrairement à son opinion, les lois
e défendaient. Hais, heureusement , il arriva à Paris assez
ird pour n'être appelé au tribunal qu'après la chute de Ro-
espierre. Ce fut le 18 novembre qu'il comparut devant ses
Qges, et il s'y déclara encore une fois catholique très fidèle
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en même temps que républicain dévoué. Ses nobles sentiments trouvèrent enfin une juste appréciation, et le tribunal, après l'avoir écouté avec une faveur marquée , ordonna son élargissement.
Le 15 juin, le district de Pontarlier écrivit au département : « Un ex-cordelier, nommé Jos. Frésard, de la Montagne-des-Bois, dans le Porrentruf, retiré en Suisse, étant rentré sans passe-port sur le territoire de la république , a été amené par-devant nous et a subi un premier interrogatoire. D'après son air et ses réponses, nous n'avons pu que le considérer comme un fou. Cependant, pour ne rien donner au hasard, nous avons décidé qu'il resterait détenu jusqu'à ce que vous en ayez décidé autrement. » Le département, inaccessible à toute émotion, même devant les infortunes les plus dignes de pitié, déclara, le 22 juin, sur le rapport de Gouvernet, « que si, par les réponses du prisonnier, on pouvait présumer qu'il avait l'esprit aliéné, il ne résultait pas moins des interrogatoires, qu'on avait lieu de le regarder comme un ex-prètre ou religieux en contravention aux lois contre les déportés, et qu'en conformité de ces lois, il devait être transféré dans la maison de justice à Besançon et traduit au tribunal criminel. » L'accusateur public écrivit donc, le 1" juillet, au district de Pontarlier de lui expédier le pauvre aliéné. Mais son procès parait s'être arrêté là, et la Révolution, dans sa clémence, voulut bien lui laisser la tête, après lui avoir ôté la raison.
Le 12 juillet, le comité révolutionnaire de Besançon arrêta, chez M"' veuve Fillette, née Chalon, un jeune étranger qui y avait reçu l'hospitalité depuis huit jours. Le comité prétexta que cet étranger n'était pas pourvu d'une carte de sûreté ;.mais, en réalité, il le soupçonnait d'être un prêtre réfractaireet d'en exercer secrètement les fonctions. La pieuse veuve et son hôte furent interrogés rigoureusement, la maison fut fouillée de fond en comble, mais tout ce que le comité put découvrir, fut que ce jeune homme se nommait J.-B. Lafiey et qu'il était originaire de Luxeuil. Le comité le fit conduire à la maison d'arrêt, et en même temps il écrivit à l'agent national du district de Luxeuil pour avoir des ren*
seignements précis sur son prisonnier. Ce fonctionnaire se hâta de répondre » que le jeune LaSej avait porté la soutane et qu'il passait pour aristocrate, parce qu'il n'allait pas à la messe (constitutionnelle) ; mais qu'il n'avait jamais été prêtre. » Ces renseignements inexacts sauvèrent M. Laffey , qui avait reçu clandestinement le sacerdoce.
Vin. Mais réohafaud n'en devait pas moins avoir sa moisson. Des trois départements qui comprenaient en majeure partie l'ancien diocèse de Besançon, deux, le Jura et la Haute- Saône, moins éprouvés que le Doubs, ne virent qu'une seule fois, chacun, tomber la tête d'un prêtre fidèle ; et ce fut le meurtre d'un jeune prêtre de Dole qui inaugura, en Franche- Comté, le martyrologe de la sanglante année 1794.
M. Cl. -F. Rénel, dont le vrai nom, au dire de l'abbé Guillon, était Coper-Schmil, naquit à Dole de parents hon^ nêtes et pieux et donna de très bonne heure des marques de vocation au sacerdoce. Peu de temps après son ordination, il fut nommé familier dans sa ville natale et y seconda le dergé paroissial avec un grand zèle et un tel désintéressement, qu'il refusa jusqu'à un modeste présent que lui adressait son curé. Les vicaires titulaires étaient MM. Colinet, dont le nom a été omis dans le premier volume de cette histoire et dont les opinions un peu jansénistes s'accommodèrent parfaitement de la constitution civile du clergé. L'un d'eux fut même élu curé constitutionnel de Dole. Bien que M. Rénel n'eût ni le titre ni le traitement de vicaire, par esprit de patriotisme il prêta un serment civique qu'il s'empressa de retirer aussitôt qu'il se vit trompé dans ses religieuses espérances. Quand arriva le décret de déportation, il put à juste titre se croire dispensé de quitter sa patrie. En tout cas, il n'hésita pas à y rester, pour se dévouer aux catholiques demeurés sans pasteurs. Retiré chez sa mère, il pouvait être utile au salut des fidèles, sans être à charge à aucun d'eux.
n y avait déjà plus d'un an qu'il travaillait dans sa retraite, orsqu'un locataire de la maison paternelle, pressé par un voisin de dénoncer la présence en France dé M. Rénel, sous leine d'être dénoncé lui-même, alla faire cette funeste dé-
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claration. Aussitôt M. Rénel fut saisi avec Yiolence, conduit dans la prison civile et peu après resserré dans un cachot. U s'y trouva en compagnie d'un parricide. Le scélérat qui avait 6té la vie à son père et le prêtre dévoué qui sacrifiait la sienne à ses frères, étaient destinés à la même peine et attendaient, dans le même cachot, le moment de la subir. Le fruit de cette étrange confusion fut la conversion du coupable. M. Rénel le confessa et le ramena à des sentiments de repentir tellement sincères, que ce malheureux, s'adressant aux juges, après la lecture de son jugement, leur dit: a Vous ne pouvez justifier l'arrêt que vous venez de prononcer ; il n'7 a aucune preuve acquise de mon crime ; eh bien 1 pour la tranquilUté de vos consciences, j'en fais volontairement l'aveu, ainsi que de bien d'autres encore qu'on ne m'impute pas; mais autant ma condamnation est juste, autant il y aurait d'iniquité dans celle du respectable prêtre qui est avec moi dans les fers, et à qui vous devez mon aveu, comme moi je lui dois mon salut. »
Quelque temps après son arrestation, M. Rénel subit son interrogatoire, et ses réponses furent toutes marquées au coin de la prudence et d'une sainte Uberté. Comme la justice révolutionnaire sentait bien qu'elle révoltait la conscience publique en faisant mourir les prêtres pour le seul crime de fidélité religieuse, elle imagina d'exploiter Tanimadversion du peuple contre les émigrés, réputés alors les auteurs de toutes les calamités dont on avait à souffrir, et elle représentait volontiers les ecclésiastiques poursuivis comme des émigrés rentrés. M. Rénel produisit plusieurs témoins pour affirmer sa non-émigration ; mais, au lieu de les entendre, on les maltraita, et on les incarcéra même avec leurs familles.
Le défenseur de l'accusé, devenu plus tard juge au tribunal de Dole, n'épargna aucune démarche pour sauver son jeune et intéressant client ; la loi n'était nullement claire à son égard ; mais il tardait à certains hommes de faire sur les prêtres l'essai de cette loi de sang.
M. Rénel ne voulut pas laisser passer le premier jour d l'année sans adresser ses vœux d'usage à sa mère, qu'il chérissait tendrement; il lui écrivit, de sa prison, cette lettre
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remplie des sentiments les plus éle^és^ et destinée à préparer cette feomie vénérable an plus douloureux sacrifice :
« Ma très chère maman^ nous commençons Tannée d'une manière bien amère, puissions-nous la terminer plus heureusement. Les circonstances ne sont pas propres à faire désirer de longues années. Bornons-nous à les désirer saintes et précieuses devant Dieu. Vous ne doutez pas de la sincérité de mes vœux pour vous et pour ma sœur, pour le temps et pour rétemité. Quelque dures que soient les circonstances présentes, j'espère qu'elles vous seront utiles et favorables, parce que c'est la volonté de Dieu, et jamais, peut-être, année n'aura été plus heureuse, plus abondante en grâces, en mérites et en sainteté, que celle-ci. Consolons-nous donc : ce n'est pas eu ce monde que doivent être nos espérances, c'est dans l'éternité. Pour le peu que nous possédions, nous y étions trop attachés. Dieu veut rompre ces liens, et c'est pour nous attacher à lui plus étroitement. Pouvons-nous nous plaindre d'un échange si glorieux, si avantageux?.... Pour moi, il me demanderait ma vie, je la lui dois et je suis prêt à la lui rendre. Vous n'avez pas moins de religion, ma chère maman, et les sentiments que j'en ai, j'en suis redevable à vous-même, après Dieu. Voici bien le moment delà ranimer et de la pratiquer par un détachement de tout, par un abandon total entre les mains de Dieu : il est notre père, notre sauveur ; pouvons-nous être mieux qu'entre ses mains? Vous aurez peu, mais moins on a, plus on est généreux ; vous aurez toujours assez pour vous et même pour les pan* vres, que je vous recommande ; c'était autrefois votre dévotion : elle ne saurait être mieux placée. C'est une marque de prédestination. Dieu vous fasse cette grâce à tous ! Ainsi 8oit-il.
P.S. Je charge ma sœur de vous embrasser pour elle et pour moi avec toute l'affection dont elle est capable et moi aussi.... n
M. Rénel comparut le 3 janvier devant ses juges, qui le condamnèrent à l'unanimité, un seul excepté, qui se retira pour ne pas participer à cet acte d'iniquité. Ce fut la sœur même de H. Rénel, bien digne de son héroïque frère, qui
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vint, en compagnie d'une ancienne religieuse de Saint- Charles, apprendre au prisonnier son arrêt de mort et son prochain supplice. H. Rénel accueillit cette commimication avec tout le calme et la tranquillité qu'on pouvait attendre de sa grande âme. Son premier mouvement fut d'engager sa sœur à remercier Dieu avec lui, des trois grâces qui venaient d'être accordées à la fois à ses longs désirs : celles de mourir A l'âge où mourut le Sauveur, de mourir le vendredi et de mourir martyr. « Mais surtout, ajouta-t-il, qu'on n'exerce jamais aucune récrimination contre les auteurs de ma mort et leurs parents, puisqu'ils ne sont que les instruments dont la Providence s'est servie pour m'assurer un bonheur dont je ne suis pas digne. » Il appuya beaucoup sur cette recommandation.
Le noble spectacle offert par ce jeune prêtre et par sa sœur^ en ce moment solennel, toucha tellement la femme du geôlier, que, pour s'associer à leur pensée, elle leur proposa de profiter de Tabsence de son mari pour introduire un prêtre fidèle près de M. Rénel. On alla donc chercher un vieax moine prémontré que sa caducité avait sans doute fait oublier. Celui-ci se prêta de bonne grâce â ce qu'on demandait de lui ; et, comme il se trouvait sans doute en règle avec la loi par la prestation du serment de liberté et d'égalité, il alla prévenir les juges du ministère qu'il se disposait à remplir, en leur faisant observer qu'on ne pouvait sans barbarie, refuser, contre la coutume de tous les temps, à un homme qui allait mourir, cette dernière consolation. Sa requête ayant été agréée, il se rendit à la prison; mais là un double souci sa présenta à l'esprit du vieillard. Il réfléchit qu'il n'avait point de pouvoirs, et que, depuis longtemps étranger à la pratique du ministère, il ne se rappelait pas même toutes les paroles essentielles de l'absolution. M. Rénel le rassura sur ces deux points, d'abord en lui communiquant, autant qu'il pouvait être nécessaire, l'autorité que le vieux moine tenait d'ailleurs de l'approche imminente de la mort, et ensuite en prononçant lui-mêmela formule d'absolution, que le religieux n'eut plus qu'à répéter après lui. Cet acte accompli, le condamné confessa à son tour son confesseur, sa sœur
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et la religieuse qui l'avait accompagnée; puis il consacra le reste du jour à écrire une lettre de consolation pour sa mère et à consigner dans un testament spirituel l'expression de ses sentiments au moment de la mort. Il recommandait de noaveau à cette mère de douleur d'éloigner d'elle tout ressentiment envers les auteurs de ses maux, de se fortifier par la pensée de Marie au pied de la croix, et de bénir encore Dieu de tout ce qu'il avait bien voulu lui laisser.
Le testament du jeune prêtre n'est qu'une longue et touchante efiusion de foi, d'espérance, d'amour, de repentir et de reconnaissance^ et une sorte de préparation à la communion étemelle dont il voyait le moment s'approcher pour lui. Q ne reportait les yeux sur la terre que pour remercier les personnes nombreuses qui lui avaient rendu service, et qu'il n'osait nommer par prudence ; il les conjurait de re* porter toute leur affection et tous leurs bons offices sur sa mère et sur sa sœur. Après avoir demandé pardon à tous ceux qu'il avait pu ofienser et protesté une dernière fois qu'il pardonnait de tout son cœur aux auteurs de sa mort , il finissait ainsi : a Je crois devoir et à la justice et à la vérité le témoignage sincère devant Dieu et devant les hommes, que je meurs tout à fait innocent du crime d'émigration que l'on m'a souvent imputé. Puissent mon sang et ma mort être de quelque utilité à la reUgion et à ma patrie I Priez pour moi. »
Q passa lui-même la soirée en prières^ et après avoir soupe comme de coutume, il reprit ses exercices de piété, qu'il prolongea pendant la nuit. Le lendemain , jour fixé pour son exécution, il reçut encore sa sœur et lui montra un air de sérénité propre à la rassurer ; il l'invita, ainsi que la religieuse dont elle était accompagnée, à partager son déjettner, lui faisant observer qu'il restait encore de quoi les traiter passablement. Il mangea lui-même, tout en laissant quelques 'i nents en réserve pour se reconforter au moment du dé- ] 1, afin, disait-il, d'avoir plus de force pour parler au pu<r ] } sur l'échafaud. Après ce dernier déjeuner, il se fit cou- ] * les cheveux, le col de sa chemise, etc. ; piïis, observant i ^ son habit et sa chaussure étaient fort bons, il les offiit
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au geôlier, dont il n'avait cependant pas eu i se louer, et les remplaça par de moins neufs.
11 avait demandé qu'en le conduisant au supplice, on ne le lit pas passer par la rue de Besançon^ où habitait sa mère, parce qu'il la croyait, d'après les précautions qu'il avait prises , dans l'ignorance de ce qui se passait , et qu'il craignait que le bruit de la foule qui l'accompagnerait de la piison à l'échafaud, ne la fit sortir de cette ignorance. Biais sa demande fut rejetée sans pitié. Du reste, cette délicate attention du mourant était devenue inutile. La veille, le malheu* reux qui l'avait dénoncé, ne pouvant plus supporter le poids du remords^ n'avait pas trouvé d'autre moyen de l'alléger que d'aller se jeter aux pieds de M""^ Rénel ; et cette mère admirable, devançant les miséricordieuses recommandations de son fils, avait déjà tout pardonné. Quand le cortège funèbre passa devant la demeure qui recelait tant de douleurs maternelles, on remarqua que M. Rénel fit une indination de respect à la maison, ce qu'on regarda comme un acte d'adoration à Jésus-Christ, qui n'avait pas cessé d'y reposer sous le voile eucharistique.
Arrivé au lieu du supplice, H. Rénel ne démentit ni la fermeté ni le calme qu'il avait montrés jusque-là. 11 monta sur l'échafaud d'un pas assuré, et, se tournant du côté des spectateurs, il leur dit qu'il mourait content et de bon cœur; qu'il souhaitait que sa mort fortifiât dans la foi ceux qui avaient le bonheur de la conserver, et qu'elle y ramenit ceux qui avaient eu le malheur de la perdre. 11 fit ensuite des vœux pour la prospérité de son pays, et mit sa tète sous le couteau fatal. 11 était dix heures du matin.
Des juges qui avaient concouru à la mort de M. Rénel^ les uns moururent peu de temps après, mais de cette mort sans consolations et sans espérances à laquelle la Révolution avait condamné ses amis, et qui était mille fois plus afireuse que celle de ses victimes; les autres expièrent par de longs et pubUcs regrets le malheur d'avoir trempé leurs mains dans ce sang innocent.
Quelques mois après, mourut dans la prison de Dole, déjà sanctifiée parla présence de M. Rénel> un vénérable reUgieux
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capucin, connu sous le nom d'Athanase de Colonne. Il était destiné aussi à Féchafaud, lorsqu'en succombant aux souffirances qu'il avait déjà éprouvées dans les cachots^ il trompa les espérances des bourreaux.
fX. Mais, parmi les prêtres franc-comtois destinés à monter snr réchafaud, il eu était un dont l'arrestation était l'objet de tous les vœux des jacobins du Doubs : c'était M. F.-Jos. Robert, de Mont-de-Yougnef , vicaire à Guyans-Vennes, dont on a vu déjà la famille si rudement éprouvée à la suite de l'insurrection des montagnes. Son activité bien connue^ son courage maintes fois éprouvé, l'influence souveraine qu'il exerçait sur tous les habitants de son ancienne pa* roisse, et enfin le rôle considérable qu'on lui attribuait, bien A tort, dans l'organisation de h petite Vendée^ avaient fait de lui une sorte d'épou vantail pour le parti révolutionnaire.
Ce qui expliquait jusqu'à un certain point cette idée, c'était l'intrépidité sans forfanterie , mais indomptable, de M. Robert. Personne n'était moins accessible que lui à la crainte de se compromettre et d'attirer sur sa tète toute la baine et les vengeances du parti opposé. «Lorsque le schisme fut consommé à Besançon par l'installation d'un évéque constitutionnel , dit M. de Chafiby, l'ordre fut donné de chanter un Te Deum, le dimanche après vêpres, dans toutes les paroisses. Le dimanche arrivé , H. Robert, qui suppléait son curé mourant, monta en chaire à la messe, et, après avoir représenté la nécessité de s'attacher plus fortement que jamais aux pasteurs légitimes , il annonça l'attentat qu'on venait de commettre par l'élection d'un évèque intrus; puis il ajouta qu*après les vêpres on chanterait le Miserere, pour faire à Dieu amende honorable de ce crime et le prier de ne pas abandonner son Eglise ; ce qui eut lieu comme il l'avait annoncé. »
Cette sorte de défi ameuta contre lui tout ce que le voisi* ] $e comptait de partisans tapageurs du schisme, et ils ] lolurent de s'emparer de sa personne. Comme le nombre I l'entente parfaite des habitants de Guyans faisaient presi Ltir une vigoureuse résistance , ils vinrent en force consi- 1 >^le. M. Robert rentrait en ce moment même au village
par un autre chemin. Ses amis accoururent à sa rencontre pour l'avertir du danger qui le menaçait; mais, loin de fuir, il hâta le pas vers Guyans, monta au clocher, sonna le tocsin, et, redescendant à la hâte, il entra dans la première maison, se déguisa sous les habits d'un batteur en grange, et alla rejoindre les jacobins qui le cherchaient. H leur représenta qu'ils n'avaient point réfléchi à ce qu'ils faisaient; que toute la paroisse allait se rassembler et leur faire un mauvais parti. Cet avis était trop juste pour n'être pas goûté; la foule se dispersa, et M. Robert rentra paisiblement au presbytère.
Mais la troupe , ainsi déçue, ne tarda pas à apprendre qu'elle avait été jouée , et que c'était Tabbé Robert lui-même qui avait empêché d'arrêter l'abbé Robert. Elle revint donc une seconde fois, bien résolue de n'être plus dupe et d'emmener l'intrépide vicaire. Ils prirent si bien leur moment, qu'ils le trouvèrent, en effet, au presbytère ; mais Dieu permit que son agilité le sauvât encore une fois des mains de ses ennemis.
Alors il vit que ce serait manquer tout à fait de prudence que de retournera son domicile. 11 ne voulait cependant pas quitter sa chère paroisse ; il ne voulait pas non plus compromettre aucun des paroissiens; dans cette conjoncture, il choisit courageusement pour sa demeure le clocher de l'égUse, et il y passa six semaines, sans que personne le sût, à l'exception de M. Busson, son ami, instituteur de la com* mune, qui pourvoyait à tous ses besoins et lui servait d'intermédiaire avec les catholiques de la paroisse ou du voisinage qui désiraient les sacrements.
M. Robert descendait tous les jours de sa retraite pour dire la messe : personne ne savait où il se retirait, mais personne ne manquait de secours spirituels. L'arrivée d'un intrus dans la paroisse força M. Robert à abandonner le lieu qu'il habitait ; mais il n'abandonna pas son troupeau et resta toujours à sa portée. Le décret de déportation ne lui fit point quitter la France, et il mit au service des catholiques un zèle que sa santé, sa force et son agihté secondaient merveilleusement. Plus d'une fois il lui arriva d'administrer
le même jour deux malades à quinze lieues de distance.
Quand il se voyait traqué de trop près, il passait en Suisse pour quelque temps. 11 demeura ainsi plusieurs jours au Cerneux-Gaudot, près du Noirmont, avec son ami M. Briot, curé de Clerval. Comme il se disposait à repasser le Doubs^ presque au lendemain des exécutions de Maiche, pour se rendre auprès d'un malade, M. Briot n'épargna rien pour l'en dissuader. Il lui représenta la tourmente révolutionnaire arrivée à son comble et les dangers tout particuliers qu'il courait en France, à raison de ce qu'il était extrêmement à l'œil des patriotes. M. Robert lui répondit : « Mon ami, avez-vous jamais bien converti un contrebandier? Ah I si vous saviez ce qu'il en est de la contrebande que nous faisons en France^ vous ne tenteriez pas de m'en détourner ; si vous connaissiez toutes les consolations que Dieu nous iait goûter ; si vous étiez témoin des miracles, oui des miracles que la grâce opère par notre ministère, car nous changeons la tristesse en joie ; là où nous trouvons le trouble, nous apportons la paix, nous changeons le désespoir en douces larmes de pénitence et d'amour ; le mourant s'endort tranquillement dans le Seigneur en le bénissant, et sa famille éplorée trouve dans sa reconnaissance envers Dieu un tempérament à l'amertume de ses regrets. Si vous aviez goûté vous-même ce genre de bonheur, vous ne pourriez plus vous en passer. »
Pendant l'un de ses derniers séjours en France, «son domicile habituel, dit M. Narbey, fut une caverne de Gigot, peu éloignée du confluent du Dessoubre et de la Reverotte , et située sur la rive droite de celle-ci. Un habitant du pays , nommé Verdant, lui apportait de la nourriture. La nuit, il se rendait dans les hameaux et les fermes écartées, où les paysans se réunissaient en foule pour assister aux saints mystères, entendre ses paroles d'encouragement et l'Inforn : des pièges tendus à son infatigable activité. Il passa p ieurs jours à Lautherot, dans la maison de J.-Fr. Burneq t, au-dessus des côtes de Rosureux. Au retour des e *ses les plus longues et les plus périlleuses, était-il 0 "té de prendre quelques heures de sommeil, il se mettait
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au lit, coiffé du bonnet rouge, de peur que des espions , venant à glisser un regard à travers les fenêtres de sa chambre, n'eussept des soupçons en le voyant. D'une agilité vraiment extraordinaire, il parcourait les montagnes à dix lieues à la ronde. On le voyait aux Bréseux, cbez Gl.-Ign. Delachaux^ du Pré-Paris ; à Ferrières, dans la famille de Célestine Cartier, de Romboz ; au Bélieu, chez Gl.-Et. Cuenot, qui tut luimême prisonnier de la Révolution. »
M. Robert revenait souvent, par une prédilection bien méritée, vers ses chers paroissiens de Guyans. Il dit un jour à l'un d'eux : « Je crois que c'est pour la dernière fois que je vous vois ; je me dispose à aller dans ma paroisse natale, et je m'attends à y être arrêté. » Il y fut effectivement saisi le 15 janvier 4794.
Dans la matinée de ce jour-là, l'officier municipal Ant. Risse, se rendant au hameau de Longs -Champs pour une assemblée du conseil de la commune , remarqua sur la neige, dans la direction de la demeure de Cl.-Jos. Noroy, certaines traces de pas qui lui firent soupçonner la présence de M. Robert , neveu de ce vieillard. Il annonça cette bonne nouvelle à l'assemblée^ qui mit aussitôt de côté son ordre du jour, pour ne plus s'occuper que des moyens de s'emparer du jeune prêtre, qui avait passé son enfance au milieu d'eux et dont ils étaient tous les voisins , les condisciples et quelques-uns même les parents Comme ils ne pouvaient compter sur le concours des habitants , restés généralement fidèles à la religion, ils s'adjoignirent quelques mauvais sujets de Friolais, s'armèrent de tout ce qui tomba sous leurs mains et vinrent cerner la maison du vieux Noroy, ayant à leur tête Ch.-Théodore Jeandemaiche, agent national de la commune, le plus enflammé de tous. M. Robert eut à peine le temps de se réfugier dans la grange et de s'y blottir derrière une cheminée. Jeandemaiche, en poursuivant jusque-là le cours de ses perquisitions, l'y découvrit ; mais comme il se trouvait seul, dans ce moment, en face d'un adversaire dont il redoutait la vigueur , il lui dit d'un ton patelin : « Demeure là, cache-toi, je ne dirai rien ; » et il alla aussitôt chercher sa bande, qui se jeta sur M. Robert et le renversa
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sar le dos , en le firappant à grands coups de poing sur le yisage. Un de ces gens ^ nommé Pequignot, défit la corde d'une scie, et on lui en lia les bras et les mains, avec une force si brutale que la corde était enfoncée dans les chairs. Gomme il souffirait horriblement, il demanda qu'on desserrât un peu cette corde, mais il ne put rien obtenir. On refusa également, malgré Textrëme rigueur du froid, de lui laisser remettre son habit qu'il arait ôté, et on le jeta seulement sur ses épaules, pour le conduire à Saint-Hippolyte. Heureusement on rencontra à Mancenans les gendarmes Berceot et Jeannin, entre les mains de qui on le laissa, chez un officier municipal de ce village. La servante de la maison, voyant combien M. Robert soufihit de ses liens, suppUa son maître d'intercéder pour qu'on les desserrât, et cet honnête patriote, non moins ému et indigné, protesta qu'on ne traitait pas ainsi des hommes. Les gendarmes, plus humains que les compatriotes de M. Robert, déUèrent donc le prisonnier, qui s'évanouit au moment où son sang reprit son cours. On lui mit cependant des chaînes, mais, du moins, elles n'étaient plus des instruments de torture. Déjà à Friolais , suivant la tradition locale, plusieurs femmes avaient bravé les imprécations et les menaces pour se présenter sur le passage du prisonnier et lui ofirir le pieux tribut de leurs larmes.
Conduit devant le district de Saint-Hippolyte , M. Robert fut interrogé fort longuement par le président F.-X. Paris, et répondit qu'il était âgé de trente-trois ans et résidait à Cressier en Suisse; qu'il avait quitté ce pays, la veille, à quatre heures du matin, avait traversé le Doubs sur la glace pràs de la Maison-Monsieur, avait passé par les territoires dnRussey et de Saint Julien et n'était accompagné de personne ; qu'il était rentré plusieurs fois en France depuis son expatriation , parce qu'il manquait complètement de ressources, et n'y était resté, chaque fois, que quelques j irs; qu'il avait reçu de plusieurs personnes charitables
< pain et des assignats, mais qu'il ne lui était pas permis
< divulguer leurs noms ; qu'il ne se trouvait pas en France 1 moment de l'insurrection des montagnes, n'y étant pas
itré depuis près de huit mois, et qu'il n'avait connu cette
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échaufifourée qu'à Gressier, par le récit de ses frères et de quelques autres fugitifs ; qu'il ne se trouvait pas davantage à Laviron, dans les assemblées nocturnes qui y avaient en lieu pour les dernières fêtes de Noël, et qu'il y avait plus d'un an qu'il n'avait mis les pieds dans cette commune. Il ajouta que^ dans ses différents séjours en France, il avait célébré la messe et administré les sacrements de baptême, de pénitence et d'eucharistie en divers lieux et à diverses personnes qu'il ne devait pas nommer ; mais qu'à sa connaissance, aucune des lois de la république ne défendait d'administrer les sacrements.
Sa participation à la petite Vendée ne faisant aucun doute pour les jacobins , le président lui demanda de nouveau pourquoi il s'était trouvé en plusieurs occasions à la tête des rassemblements, au mois de septembre 1793. M. Robert protesta qu'il n'avaitjamaispris part à aucun rassemblement, et qu'il lui serait très facile de le prouver de la manière la plus péremptoire. Le président lui représenta ensuite deux passe-ports et deux certificats de civisme saisis sur lui et délivrés, les uns à Marcellin Berceot, par la municipalité de Maiche, et les autres à Cl. -Jos. -Mathieu Gaume, par la municipalité du Bélieu. Il lui demanda comment ces pièces se trouvaient en sa possession. M. Robert répondit que les premières lui avaient été données en Suisse ; qu'il avait trouvé les autres sur une fenêtre^ et que son intention était de s'en servir pour voyager sans être inquiété. Paris lui représenta ensuite un paquet de Uvres et de papiers également saisi sur lui et contenant douze objets différents, entre autres une Imitation de Jésus-Christ^ un formulaire de prières en latin et une lettre adressée à la municipalité de Mont-de-Vougney pour la ramener à de meilleurs sentiments. Il lui demanda s'il reconnaissait tous ces objets comme lui appartenant, et pourquoi il s'était permis d'écrire à des Français des horreurs telles que celles qui étaient contenues dans sa lettre à la municipalité de Mont-de-Vougney. Il répondit que le seul motif qui lui avait dicté cette lettre était d'éclairer les consciences ; qu'il savait que la loi prononçait la peine de mort contre les prêtres rentrés, non
SODFFRÀHC£S DBS PBfiTRES SOUS ROBBSPIEIIBB. 513
pour avoir vu cette loi , mais pour avoir appris par le bruit public le supplice de trois prêtres arrêtés comme lui. Après avoir signé cet interrogatoire, M. Robert fut écroué à la maison d'arrêt.
Le district, persistant à croire qu'il tenait entre ses mains l'instigateur de tous les mouvements insurrectionnels des montagnes, ne se sentait pas de joie. Il s'empressa d'envoyer au département une estafette, munie de la lettre suivante, écrite par Châtelain : « Enfin, on vient de nous amener le fameux abbé Robert, des Monts-de-Vougney, ce fameux rebelle qui en a tant fait passer à la guillotine. Les papiers trouvés sur lui ne respirent que le fanatisme, le royalisme et la rébeUion la mieux prononcée. 11 serait peut-être utile que le tribunal révolutionnaire se transportât ici pour faire un exemple, d'autant plus remarquable que ce scélérat a été plus important. Cette arrestation est de la plus grande conséquence. Quarante émigrés pris n'exalteraient pas plus nos cœurs que la conquête de ce prêtre. Vive la République! » P. -S. Les gendarmes Berceot et Jeannin sont les ameneurs de ce gibier. — Les administrateurs composant le district : — Châtelain, Maillot. Vive la République I » P.-S. Réponse par le retour de l'ordonnance. » La joie presque délirante du district fut bien partagée par le département, qui répondit, courrier par courrier : fc Nous recevons avec bien de la satisfaction votre lettre d'hier, qui nous annonce la capture de Tabbé Robert. Enfin ce monstre subira la peine due à ses forfaits, et le peuple sera vengé d'un scélérat qui, à l'aide des impostures et du crime, a si longtemps trompé ces malheureuses victimes de nos montagnes. Le tribunal révolutionnaire part lundi pour Belvoir^ faites en sorte que Robert y soit conduit de suite, afin qu'il soit expédié le premier. Mais, surtout, prenez toutes Ias précautions nécessaires pour qu'il n'échappe pas, et l'enfin les gendarmes, ses conducteurs, le serrent de très •es. — Ph. Roland, président. »
Rambour, informé de la grande nouvelle par un message édal, s'empressa, de son côté, de féliciter le district en ces rmes : « Vive la République^ chers camarades I Enfin , la
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tftto du scélérat Robert va tomber sous le glaire de la loi I Je vous recommande les patriotes qui l'ont arrêté ; il fant les récompenser et encourager les bons citoyens i imiter leur exemple. Nous sommes convenus avec le département que vous seriez invités à envoyer à Belvoir, sous bonne et sAre garde, le monstre en soutane pour mercredi prochain. Le tribunal y sera mardi au soir, et nous commencerons nos opérations par exterminer le chef des contre-révolutionnairee. Je vous recommande, au nom de la patrie, de confier la conduite de ce prêtre à des patriotes connus, et qu'il soit bien garrotté.»
Toutes ces instructioas furent ponctuellement suivies, et le 20 janvier, une escorte nombreuse amena au château de Belvoir M. Robert enchaîné aux pieds et aux mains ; un ca* veau souterrain lui servit de cachot. Le surlendemain, 9^ jaiir vier, une vaste cave, voisine de son cachot, reçut, au nombre de cinquante-sept, les catholiques arrêtés pour avoir assisté aux messes nocturnes de Sancey et de Landresse, et amenés aussi, la plupart chargés de chaînes, pour être jugés révolutionnairement. Ils aperçurent, en passant, M. Robert, qui les regardait à travers les grilles de sa prison avec un visage resplendissant d'une joie surhumaine. Gomme son cachot et le leur formaient les deux côtés d'un angle, il était possible, a^c beaucoup de peine, de s'entrevoir de l'un à l'autre, à travers lea étroits soupiraux qui les éclairaient et qui étaient élevés à cinq pieds au-dessus du sol. CSiacundes pieux fidèles se bissa donc comme il put, à tour de r61e, pour aller saluer le jeune prêtre martyr. Ils se mirent ensuite à prier en» semble et à chanter des hymnes ou des cantiques , ce qui dura à peu près sans interruption tout le temps de leur dé* tention et de leur procès. Ces chants et oes prières se faisaient avec un ordre parfait, réglé dès le premier jour entre les détenus. Le tableau que présentât en ce moment la vittUe forteresse de Belvoir est trop beau et trop touchant pour que nous n'en reproduisions pas ici quelques trait empruntés au récit d'un des prisonniers.
« Le mercredi, à minuit^ dit-il, nous commençâmes à chai XevYAJkluia, le Vem^mncteSpiriin^ le Vtft», Creator^ le verse
SOUFFRANCES DBS PBtTRES SOUS ROBESPIERRE. 515
Tcffaison et les deux dernières strophes de la prose de la Fête-Dieu, Bone Pastor^ etc. Le restant de la nuit se passa à cfaanter des cantiques ; ceux qui ne pouvaient pas chanter, récitaient le chapelet ou d'autres prières particulières. Le lendemain matin, après la prière faite en commun, l'un de nous n'eut rien de plus pressé que de monter au soupirail pour voir M. Robert; et il se hasarda à lui parler, ce que nous n'avions pas osé faire la veille. Il lui demanda s'il n'avait pas eu froid pendant la nuit. «Pas beaucoup, répondit M. Robert; » on n'a pas froid en prison quand on y est pour soutenir ses » croyances, et l'on y est réchauffé par l'amour de Dieu. » Notre compagnon lui ayant encore demandé s'il trouvait le temps long, il répondit que le temps était court pour demander pardon de toutes les fautes de son existence, et qu'il n'avait d'ailleurs plus guère de temps à vivre. Un autre détenu lui demanda une règle générale de conduite pour toutes les épreuves qui nous attendaient; M.Robert rappela ce texte sacré : Esto fideUs, prudens et patiens^ et Deus erit merces tua. Soyez fidèle, prudent et patient, et Dieu sera votre récompense. Après quoi, il dit que les prisonniers l'avaient beaucoup édifié par la manière dont ils avaient passé la nuit. Un moment après, l'un de nos compagnons étant entré en conversation avec une des sentinelles, à travers les barreaux, le soldat témoigna le plus grand étonnement de la joie qui régnait constamment parmi nous tous. Le prisonnier lui déclara qu'il n'y avait point d'endroit plus gai que la prison, quand on souffrait pour Dieu et avec Dieu ; qu'elle était alors le chemin et comme le faubourg du ciel, et que la guillotine elle-même n'avait rien d'effrayant. Ces paroles réjouirent M. Robert, qui était derrière sa grille et qui s'écria, en s'adressant au prisonnier : « N'est-ce pas, mon ami, que » nous voulons aller à la guillotine, nous deux, en nous "dnnant la main. » M. Robert se retira ensuite dans Tinténr de son cachot avec un air riant , et se mit à chanter Kyrie sur le ton de troisième classe, et nous y répondîmes. > Quand M. Robert ne chantait pas, il exhortait les soldats, se réunissaient toujours en grand nombre pour l'entendre, 'en trouvait bien quelques-uns, dans le nombre, qui lui
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disaient des sottises ; mais la sagesse de ses réponses, jointe à la sainteté peinte sur tous ses traits, leur imposait bien vite silence ; les autres Técoutaient avec une grande attention, et quelques-uns même les larmes aux yeux. Vers les trois heures après midi, il eut à travers les fenêtres de sa cave une conférence avec l'abbé Vernier, curé constitutionnel de Sancey, après quoi il reprit le cours de ses saintes conversations avec tous ceux qui voulaient l'entendre. A quatre heures, il chanta le Veni, Creator, et un des prisonniers se mit à la fenêtre pour chanter avec lui. Il y avait une foule nombreuse rassemblée pour les entendre^ et il y régnait un grand silence. Lorsque M. Robert eut fini^ il but du vin pour se soutenir et reprit sa conversation sur sa mort prochaine avec plus de gaieté encore qu'auparavant, en bénissant Dieu avec effusion d'avoir bien voulu le tirer des misères de la vie.
» Le jeudi, les prisonniers recommencèrent leurs chants comme d'ordinaire, à minuit Quand ils eurent terminé, M. Robert entonna la prose Zau^fa, 5ton, et nous la chantâmes en entier avec lui. Le restant de la nuit fut rempli par des cantiques. Quand le jour parut, M. Robert reprit quelquesuns de nos couplets : Eveillez-vous, âme fidèle, et Venez^divin Messie; puis il dit à ceux d'entre nous qui se tenaient auprès du soupirail, que son heure approchait ; qu'il sortirait bientôt de ce monde, et qu'il se sentait dans l'âme une joie qu'il ne pouvait exprimer. Il s'interrompit pour chanter le Benedicamus Domino, sur le ton de première classe, et il y fut répondu par les prisonniers,
)) Après le déjeuner, M. Robert chanta le Miserere avec une voix plus admirable que jamais ; et comme à cette heurelà, on nous faisait tous sortir, un instant, de notre cachot, par mesure de salubrité, en mettant un soldat à côté de chacun de nous pour nous garder , à mesure que nous passâmes devant son cachot^ il nous salua tous, en nous bénissant avec ses mains enchaînées. Le Miserere fini, il chanta VAve, verum, avec des élans pleins de feu vers le ciel, puis YInviolata et la préface des morts , à laqueUe nous répondîmes en chœur par le Sanctus, Alors il reprit ses pieux en-
SOUFFRANCES BBS PRltTRES SOUS ROBESPIERRE. 517
tretiens avec un visage tout rayonnant de beauté et de joie, et offrit de nouveau à Dieu, avec effusion, le sacrifice de sa vie pour la France et pour son bonheur. Il récita ensuite les litanies des saints , auxquelles nous répondîmes, et il avait à peine achevé l'oraison qu'on vint le chercher pour le conduire au tribunal. »
il n'y parut pas seul. En effet, le district de Saint-Hippolyte avait ordonné, dès le 17 janvier, que M. Noroy, prévenu d'avoir donné asile à son neveu déporté, serait saisi par la gendarmerie et amené devant le district pour y être interrogé. M. Noroy était un vieillard de soixante-quinze ans, fort débile, et que l'arrestation de son neveu avait rendu très gravement malade. 11 n'en fut pas moins conduit, dès le lendemain, à Saint-Hippolyte et questionné par le président Paris. Il répondit que son neveu était venu chez lui à son insu et sans son assentiment; qu'il ne l'avait aperçu, luimême, qu'une heure ou deux avant son arrestation, et qu'il ne lui avait pas même donné à manger. Il était difficile de prouver le contraire ; mais il y avait malheureusement une circonstance qui ne permettait guère de croire que l'oncle fât resté aussi étranger ou hostile à la présence de son neveu qu'il cherchait à le faire entendre, c'est que M. Robert était rasé si fraîchement, qu'il avait dû nécessairement procéder à cette opération dans la matinée même. Le vieillard fut forcé d'avouer que M. Robert s'était rasé chez lui et qu'il lui avait prêté un rasoir, en lui disant de repartir bien vite, pour n'être pas pris.
Le district était assez disposé à laisser en paix ce vieillard
moribond et il ne songeait pas à l'envoyer à Belvoir. Mais
des considérations d'humanité ne pouvaient guère entrer
dans rame de Rambour,qui écrivit, le 21 janvier, au district :
<i Je m'empresse de vous annoncer l'arrivée du tribunal à
^Ivoir, ainsi que celle de Robert. J'ai pris les mesures né-
^ssaires pour la garde de ce fameux scélérat. Il est essen-
iel que vous preniez les mesures les plus promptes et les
dus commodes pour nous envoyer incessamment Noroy.
Malgré la rigueur de la saison, il faut tâcher de le conduire
ci vivant. Placez-le sur une voiture et faites-le voyager pour
Si8 CHAPITRE LVIII.
Belvoir. Sa présence y est indispensable. Il faut d'ailleurs guérir les fanatiques de leur complaisance à accorder un asile aux émigrés et aux déportés. Il est fâcheux que cet exemple porte sur un vieillard, mais les jeunes s'en souviendront. Ssdut et fraternité. »
M. Noroy fut donc transporté presque mourant à Belvoir et comparut avec son neveu devant les juges le 24 janvier. Comme le tribunal jugeait révolntionnairement, la procédure marcha avec une rapidité foudroyante. On reçut les dépositions de trois municipaux de Mont-de-Vougney, J.-B. Roussin, maire, Jeandemaiche et Risse, assignés comme témoins à charge ; on adressa quelques questions aux deux prisonniers ; on entendit le réquisitoire de l'accusateur public contre eux ; après quoi, le tribunal déclara « que, de son aveu même, Robert, prêtre déporté, était rentré en France au mépris de la loi des ^ et 30 vendémaire ; qu'il était d'ailleurs convaincu d'être l'auteur d'écrits tendants à provoquer la dissolution de la représentation nationale et au rétabUsment de la royauté ; qu'en conséquence, il était condamné à la peine de mort, et serait exécuté dans les vingt-quatre heures, sur la place publique de Belvoir; qu'à l'égard de Cl.- Jos. Noroy, comme il n'était pas prouvé qu'il eût donné asile et recelé sciemment le prêtre Robert, il serait mis surle-champ en liberté, sauf au comité révolutionnaire deMontde-Vougney à prendre contre lui telles mesures de sûreté générale qui seraient trouvées convenables ; et, enfin, que ce jugement serait imprimé et affiché dans tout le département. »
Vers midi et demi, M. Robert fut ramené dans son cachot. En passant devant le soupirail des prisonniers, il leur apprit qu'il allait être exécuté à trois heures et leur demanda de prier pour lui. Pendant que les soldats lui Ataient ses fers, il dit à l'un d'eux : « Vous êtes un malheureux de m'avoir )) accusé injustement ; mais je vous pardonne de grand cœur »> et j'espère que Dieu vous fera miséricorde. » Le soldat lui répliqua avec beaucoup d'imprécations et de blasphèmes, qu'il était un coquin, un scélérat, qu'il lui convenait bien de parler de la sorte, et que s'il ne se taisait pas, il lui met-
80UFFBANCBS DBS PBÉTBES SOCS ROBBSPtBBBB. S)9
trait un bâillon. Quand M. Robert fut seul dans son cachot, il se rapprocha de son étroite fenêtre pour avoir avec les pri- -sonniers un dernier entretien. Il le fit avec un calme et uùe douceur admirable, leur recommandant surtout la paik, l'union, la joie et le pardon complet des plus grandes injustices. 11 se retira ensuite et demanda du papier et uùe écritoire, ce qui lui fut accordé.
Lorsque trois heures approchèrent, il pria le capitaine des gardes de prévenir les officiers municipaux de Mont-de- Vougney venus pour déposer contre lui, qu'il désirait beaucoup les voir ; qu'il avait une communication à leur faire, et que s'ils ne voulaient pas se rendre jusque dans sa prisoïi, ils voulussent bien au moins l'attendre au pied del'échafaud. Mais son désir ne fut pas exaucé. Un moment après, le bourreau entra avec les gendarmes, lui ôta sa veste, son gilet, lui coupa les cheveux et lui mit la poitrine complète^ ment à nu. On lui lia ensuite les mains derrière le dos, et, après l'avoir placé au milieu d'un piquet de soldats, les tambours battirent la marche et on le conduisit au lieu du supplice. Quand il aperçut la guillotine, il redoubla le pas, et il marchait si vite que l'escorte avait peine à le suivre. Monté sur l'échafaud, il se tourna vers la foule et s'écria : <( Ah^ 0 mes frères ! qu'il fait bon avoir soutenu sa foi, quand où » se trouve à l'heure où je suis! » Puis il se retourna vers le bourreau et le pria de permettre qu'il plaçât sa tète sur le billot de manière à regarder le ciel. Sur le refus du bourreau, il incUna la tète en disant : « Voici mon Dieu I » et il reçut le coup mortel.
Les prisonniers étaient restés immobiles et absorbés dans la douleur depuis le moment où M. Robert leur avait annoncé l'heure de sa mort ; aucun d'eux n'avait osé proférer une seule parole. Quand la victime eut accompli son sacrifice, ilà le sentirent tous soulagés d'un grand poids et reprirent spontanément, avec un nouvel élan, le chant des cantiques. Pendant ce temps-là, le bourreau terminait sa tâche sanglante par une petite comédie dans le goût du jour. En vertu d'uû jugement du tribunal criminel , il brûla solennellement au ^ed de l'échafaud le drapeau tricolore et fleurdehsé décou-^
520 CHAPITIUB LYIII.
vert chez ravocat Marguet, à Sancey, et qui avait été arboré en 1791 par la garde nationale de cette commune, comme le symbole de toutes les libertés et de toutes les félicités possibles.
Il ne se trouva personne qui eût le courage ou la pitié de réunir dans un cercueil les restes du supplicié. On raconte même qu'on eut beaucoup de peine à trouver un chariot à fumier sur lequel on les jeta pour les conduire au cimetière de Sancey ; et comme personne ne voulut prêter un cheval, il fallut pousser cette voiture à bras. Quelques-uns des soldats qu'une curiosité sauvage avait poussés à suivre ces dépouilles^ et même des gardes nationaux de Belvoir et de Sancey, prirent la tête de M. Robert par les cheveux et rélevèrent pour la faire voir au peuple, en criant : Vii^ la nation/ et en se répandant en injures contre la victime. Mais la plus grande partie de l'escorte, dit M. de Ghaffoy, ne supporta qu'avec horreur et dégoût ces procédés de cannibales. Quand on fut arrivé à Sancey, quelques gardes s'opposèrent à ce qu'on portât à l'église les restes de M. Robert, et à ce qu'on les enterrât dans le cimetière commun. L'intrus de Sancey eut même une dispute avec eux à ce sujet ; mais son avis finit par l'emporter,, et une fosse fut creusée pendant qu'il récitait les prières des morts. Ces hommes, qui exécutaient vraisemblablement, sans le savoir, un dessein de Dieu, creusèrent cette fosse de manière qu'elle fût reconnaissable entre toutes, en ne la plaçant pas dans la direction des autres* Cette circoQstance a permis plus tard de recueiUir les re* Uques du prêtre martyr, et de les transporter dans un caveau de l'église paroissiale. Elles y attendent le monument funéraire que la piété des fidèles aidera sans doute l'autorité religieuse à leur élever prochainement, et sur lequel on aimera â relire cette belle épitaphe, déjà consacrée à la mémoire du martyr : Hic in Ckristo quiescit D* F.-J. Robert^ presbyier, ob fidem exul, ut fidelibus mbveniret occulté redux^ persecutorum furorem deludens, ferro eorum occubuit BellO' vaci xxrv januarii Mccxcrv, œtatis xxxiii.
Les jacobins se faisaient la plus fausse idée du genre de courage qui distinguait M. Robert. Ils s'étaient attendus à le
SOUFFRANCES DBS PRfiTRES SOUS ROBESPIERRE. 521
voir prendre dans le prétoire et sur Téchafaud les poses les plus dramatiques, et mourir avec l'éclat affecté d'un héros de théâtre. Ils ne comprirent absolument rien à son calme plein de simplicité et de résignation ; et les plus lettrés se retirèrent de la scène du supplice avec le mécontentement de spectateurs désappointés. Ràmbour écrivait, le lendemain, de divers côtés : « Citoyens , je vous annonce que l'infâme Robert a subi la peine due à tous ses crimes; ce qui a produit un bon effet dans ces cantons fanatisés. Sa mort a été celle d'un lâche , et il n'avait pas même l'effronterie des grands scélérats. Il n'a rien répondu aux reproches que je lui ai faits, et j'ai eu le plaisir de le démasquer tout à mon aise en présence du peuple. Après mon réquisitoire tendant à la peine de mort, il a demandé à ses juges de commuer sa peine en celle de la déportation. Vous voyez que ces prétendus martyrs ont beaucoup de difficulté à celer leur charlatanisme. Ce Robert a été mon camarade de classe en lo^ gique; il m'a reconnu, et en paraissant devant nous, il m'a dit : « Bonjour, mon ancien camarade. » Je n'ai point été touché de ce souvenir; au contraire, je l'ai battu à plates coutures; aussi a-t-il juré contre moi en sortant de l'audience. »
L'abbé Robert était tué, mais ce n'était encore que la moitié de la tâche révolutionnaire ; il restait â le déshonorer. Rambour essayait bien de faire cette dernière besogne, après s'être acquitté à souhait de la première; mais cette part revenait de droit à la Vedette; et, le 28 janvier, elle publia les observations suivantes après la lettre de Rambour : « Ceux qui ont connu cet abbé Robert ont été étonnés plus d'une fois du grand rôle qu'il a joué parmi les brigands des montagnes. Plat et ignorant écolier de théologie pendant quelques années, il prit la messe qu'on lui donna ou vendit, ^'^ur aller vicarier, en attendant mieux. Au moment de la ivolution, il ne savait guère que messer, confesser, jouer (courtiser) une fille du village de Guyans. Son fanatisme tré en fit un apôtre, dans un pays peuplé en partie de stules fanatiques ; et sa bêtise même l'a rendu remarquable rmi cette horde de contre-révolutionnaires. Sa conduite a
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montré qu'il était aussi ignorant, aussi méchant et aussi lAche qu'un prêtre; et sa pusillanimité au moment de la mort ne lui laisse pas même les honneurs du martyre. Etant à la tète des brigands de notre petite Vendée , on l'a yu plus d'une fois quitter la mêlée et abandonner les malheureux paysans à qui il avait mis les armes à la main, a Tenez ferme, •> leur disait-il; je vais vous chercher du renfort; » et le scélérat disparaissait , et allait cacher son exécrable existence clans une écurie, sous la litière des animaux. Il semble que la justice divine ne soit plus qu'un vain mot^ quand de pa*reils monstres survivent aux vengeances célestes. »
On voit que Briot avait fait des progrès rapides dans le mensonge, à l'école du prêtre voltairien Dormoy, et il les entassait de manière à prouver qu'ils ne lui coûtaient plus rien. En effet, pas un seul mot n'avait été articulé jusque-là contre les mœurs si sévères du vicaire de Guyans. Au milieu de tant de révélations vraies ou fausses arrachées à un grand nombre de personnes compromises dans le procès de la petite Vendée, le nom de M. Robert n'avait pas même été prononcé une seule fois. Enfin le seul écrit qui nous reste de cet ecclésiastique est une lettre très forte, très solide et très pressante, adressée à un de ses amis qui avait prêté le fatal serment, et elle nous montre M. Robert comme un esprit non-seulement distingué , mais encore dégagé de tout préjugé politique. « Groirez-vous encore maintenant^ disait-il à son ami, que c'est par intérêt et pour soutenir les seigneurs que les prêtres ont refusé le serment? Vous ne pouvez pas me regarder comme ayant ces sentiments : je n'avais point de bénéfice, tandis que j'aurais été placé. Quant à soutenir les seigneurs, quel avantage y trouverais-je, moi qui suis fils de paysan? etc. » Du reste , la calomnie sentit elle-même qu'elle ne pouvait mordre sur cette grande mémoire, et elle rentra presque aussitôt dans le silence.
On a vu que l'accusateur public , malgré tous ses vœux et ses efforts, n'avait pu obtenir qu'une seule tête au heu de deux qu'il demandait; mais les fatigues et les souffrances qu'il avait infligées au vieux Noroy, en le faisant trdner, à demi mort, jusqu'à Belvoir, donnèrent à Rambour la satis-
faction que le tribiioal lui avait refusée. Le vieillard mourut quelques jours après, des suites de ce voyage meurtrier.
La mort de M. Robert et celle de sou oncle ne suffit pas pour apaiser les patriotes; et un mois après, ils lui cherchaient encore des complices à faffeguiUotiner. Le 12 février. Châtelain exposa à ses collègues du district de Saint-Hippolyte qu'il était informé que Parent le borgne, de la Uzeme, avait recelé le prêtre Robert dans une chambre de sa maison, d'où le proscrit passait, par une fausse porte ressemblant à celle d'une armoire, dans une galerie souterraine qui aboutissait à une caverne située au milieu des rochers; et qu'on pouvait encore trouver des marques de son séjour dans cette cachette on dans d'autres parties de la maison , par les bardes ou autres objets qu'il y avait laissés. 11 requit^ en conséquence^ le district d'ordonner à l'agent national de Maiche de se rendre^ avec deux officiers municipaux et quatre volontaires, à la Lizeme, et de faire dans la maison de Parent toutes les perquisitions propres à faire découvrir si cet homme avait vraiment commis le crime de receler un prêtre réfractaire, au* quel cas ils devraient le mettre en état d'arrestation pour être livré au tribunal criminel. Cette expédition n'eut heureusement aucun résultat.
La tradition populaire a ajouté aux relations écrites du martyre de M. Robert, quelques détails recueillis par M. Narbey et qu'on Ura ici avec intérêt. « La présence de M. Robert, dit cet écrivain, avait éveillé bien des sympathies à Belvoir. Malgré la terreur qui planait encore sur toutes les familles^ on lui faisait parvenir des adoucissements à ses maux jusque dans sa prison. J.-Jac. Roy envoyait ses enfants lui pré-^ senter des pierres chaudes ou une cassolette de charbons devant sa fenêtre^ et il passait les mains entre les barreaux
pour se réchaufler. D'autres lui apportaient des aliments
lorsque le curé intrus de Sancey se rendit à son tour dans prison pour lui offrir les secours de son ministère, les pri- »nniers, indignés à sa vue, ne lui épargnèrent pas les plus mglants reproches. Ils allèrent jusqu'à lui dire qu'il n'était is digne d'approcher M. Robert. Celui-ci le reçut avec bon- , mais avec beaucoup de réserve, cherchant bien plus à ré«
veiller en lui le remords qu'à le laisser parler. L'entretien fut bref; il ne pouvait qu'être à charge au prêtre infidèle. Quand il sortit, on remarqua l'émotion qui se trahissait sur son visage.
» Lorsquala tête de M. Robert fut tombée sous le couteau, l'exécuteur la prit par les cheveux, la montra au peuple an miUeu d'un roulement de tambours, des cris de quelques forcenés et des larmes d'un grand nombre. Pendant quil la tenait encore palpitante, un homme s'avança et lui asséna un coup de bàton^ en vomissant des blasphèmes. Un autre vint la rouler par terre et lui crever les yeux, pendant que des enfants se glissaient auprès des dépouilles et trempaient des linges dans le sang pour les reporter à leurs mères. Au moment où le convoi funèbre descendait à Sancey, une femme, s'approchant du cadavre, le frappa de verges et, lui adressant la parole comme s'il eût été vivant, elle l'accabla de malédictions. L'année suivante, le même jour et à la même heure où l'abbé Robert avait expiré, le farouche patriote qui avait frappé sa tète à coups de bâton , étant monté sur un toit (c'était un couvreur), il tomba sur le pavé de Belvoir et se cassa les deux bras, ces bras qui s'étaient levés contre le martyr. C'était près de l'endroit où il avait applaudi à son supplice. Dans la suite on le vit dénué de tout, allant mendier de porte en porte et ne pouvant porter à sa bouche le morceau de pain qu'on lui donnait. Celui qui avait roulé la tête sanglante avec un bâton et lui avait crevé les yeux, fit une mort lamentable....
)) Mais le malheureux qui le livra dans la petite cabane de Mont-de-Vougney , devait porter entre tous les autres les marques de la vengeance divine. Parvenu à un âge très avancé, après avoir dissipé sa fortune et vendu son patrimoine, sans famille, sans amis pour soutenir sa triste vieillesse , il fut obligé d'implorer la pitié de ses compatriotes, et de recevoir de leurs mains une aumône qu'on ne lui donna mainte fois qu'en le faisant ressouvenir de l'abbé Robert. Enfin, ne pouvant plus marcher , il tomba à la charge des habitants de Mancenans-lez-Maiche, qui voulurent bien le nourrir, mais non le recevoir dans une chambre. Ce fut dans une écurie
SOUFFRANCES B£S PRÊTRES SOUS ROBESPIERRE. 5f5
qu'oa lui barricada ua misérable réduit, qui rappelait bien celui de l'écurie où il avait pris traîtreusement le jeune prêtre de Mont-de-Vougney. Il y passa plus de trois ans, dévoré par une afifreuse vermine, que toutes les inventions d'une femme charitable et courageuse, empressée à le servir et à mendier pour lui, ne pouvaient empêcher de pulluler sans cesse. Ceux qui étaient enfants au village de Mancenans, en 1840, se rappellent encore être allés se ranger autour du vieiUard, quand il venait bien lentement reprendre un peu de chaleur aux rayons du soleil, et d'avoir considéré avec stupeur cette fourmilière qui le dévorait. Il ne disait rien à ces enfants, ne se fâchait pas, ne les chassait pas avec son bâton ; il était triste et il soupirait. La place où il se trouvait toujours assis, était précisément devant les ruines de la maison dans laquelle les gendarmes firent entrer sa victime et lui délièrent les mains. S'il était affligé, l'on ne pouvait espérer que le regret de son crime l'eût ramené à Dieu, car toutes les fois qu'on lui avait reproché la mort du prêtre livré par sa perfidie, il répondait qu'il n'avait point fait de mal, qu'il obéissait aux lois. » Cependant, la veille de sa mort^ après une crise extrêmement douloureuse, son cœur s'amollit ; cédant enfin aux instances de sa vigilante gardienne , Colombe Pierre , et d'une autre pieuse chrétienne, Marie-Thérèse Parent, il se repentit, pria et se confessa. On ne douta pas que le prêtre martyr n'eût obtenu sa grâce. Ce malheureux mourut le ^ janvier 1841, âgé de quatre-vingt-six ans. »
X. Dans la soirée du 17 janvier 1794, quatre habitants de Bou-
jeons, Cl.-Ant. Vuez le jeune , Cl.-Alexis Chaillet, Cl.-Simon
Regnaud et Ch. Lonchamp, se présentèrent devant le citoyen
J.-Cl. Cart, juge de paix à Mouthe, amenant deux étrangers
qu'ils avaient arrêtés, et exposèrent ainsi les circonstances de
cette arrestation. Vers trois heures de l'après-midi, Vuez fut
accosté par les deux étrangers, qui le prièrent de leur indi-
ler le chemin de la Villedieu. Vuez, soupçonnant ces voya-
3urs de diriger leurs pas du côté de la Suisse, sans être en
igle pour cela, leur demanda leurs passe-ports. L'un d'eux
ifaiba un passe-port délivré à Dole pour voyager dans le
ira et la Côte-d'Or, et Tautre avoua qu'il n'en avait aucun.
S26 CHAPiTfti L?ni.
Alors Vuez fit appeler les patriotes Cbaillet^ Regnaud et Loncbainp^ pour l'aider à s'assurer des deux étrangers. Oq les fouilla et on trouva sur celui qui était sans passe-port» deux louis d'or, 59 livres en monnaie d'argent, SO livres en assignats, deux couteaux, un Ordo des offices pour les mois de mars et d'avril, une image allemande de la Vierge, une image italienne de saint Louis de Gonzague et un extrait de baptême. Ces indices accusateurs, joints aux réponses de celai qui les portait, déterminèrent les quatre jacobins de Boujeons à conduire sur-le*cbamp les deux étrangers devant le juge de paix du canton, pour qu'il statu&t à leur égard ce qui serait convenable.
Le citoyen Cart les interrogea longuement et d'une manière souvent bien pressante. Le premier répondit qu'il s'appelait Edmond-Ant. Delacour, de Vyt-lez-Belvoir, âgé de cinquante-six ans, capucin de profession, ayant appartenu au couvent de son ordre à Dole, où il était connu sous le nom de P. Zépbyrin; que depuis la suppression de cette maison, il n'avait point eu de domicile fixe ; qu'il avait d'abord demeuré quinze mois à Dole, dans la maison du citoyen Gahuet, bomme de loi; qu'ensuite, il avait séjourné un mois à Besançon, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, dont il lui était impossible d'indiquer la rue et le numéro; que de là, il était allé à Dambelin et à Vyt, où il était resté buit jours, et qu'il avait passé le reste du temps, tantôt ici^ tantôt là, sans pouvoir dire où ; qu'il n'avait point de pass^ port, parce qu'il n'avait pas pu en obtenir un, n'ayant point prêté le serment de liberté et d'égalité; et qu'enfin le snjet de son voyage était d'aller reprendre son ancien état dans un pays où il pourrait le faire, sans savoir lequel.
Le juge de paix, l'interrompant alors, lui dit : «Mais, puisque les capucins sont supprimés dans toute l'étendue de la république, ton intention était donc d'en sortir ; car ce n* qu'à l'étranger que tu pouvais espérer de trouver une maiso de ton ordre? N'es-tu pas déjà sorti de la république depai la dispersion des capucins? » Le P. Delacour se tut ; i après un moment de trouble et d'bésitation, il avoua qu' avait fait un pèlerinage à Notre-Dame des Ermites, au mr
SOUFFRANCBS DBS PHÊTRBS 800S ROBESPIERRE. 527
de septembre 4792, et qu'il Tavaitfait sans passe-port. « Mais, reprit le juge de paix, tu aurais obtenu très facilement à cette époque un passe-port de déportation, comme on en donnait à tous les prêtres qui en demandaient. » Le P. Delacour répondit que son intention n'était pas de se déporter, mais de rentrer en France, dans le cas où il n'aurait point tijbuvé de place pour se fixer en Suisse.
Le second étranger, interrogé à son tour, déclara qu'il s'appelait J.-B. Bailly, vigneron au faubourg de la Bedugue, à Dole, et qu'il avait été envoyé par son beau-frère, marchand en cette viûe , et malade dans ce moment , pour lui acheter des fromages à Ëquevillon et dans les villages voisins. Le juge de paix lui fit observer qu'avec les dix livres que contenait sa bourse, il ne pouvait guère faire de pareils achats ; qu'il s'était d'ailleurs éloigné singuhèrement d'Ëqaevillon, et avait même dépassé les limites du département du Jura, pour lequel son passe-port était seulement valable; qu'il n'était guère vraisemblable qu'il fdt venu jusqu'à Boujeons pour acheter des fromages, et surtout qu'il se rendit à la Villedieu dans le même but, ayant déclaré lui-même, lorsqu'on l'avait saisi, qu'il allait pour acheter des chevaux. Bailly répondit qu'il voyageait pour assurer des fromages , et non pour les payer comptant ; que, n'en ayant point trouvé à Ëquevillon, il avait poussé jusqu'à Hournans, où il avait fait la rencontre de son compagnon de route qui lui était inconnu ; qu'ils étaient venus ensemble jusqu'à Miéges ; et que là, cédant aux instances de son compagnon et à l'appât d'une rémunération qu'il lui avait ofiierte, il avait consenti à l'accompagner jusqu'à la Villedieu, où il allait, disait-il, acheter des chevaux. Le juge de paix lui ayant demandé s'il savait qui était son compagnon de route, il répondit qu'il savait seulement qu'il avait habité Dole, mais qu'il n'avait pas eu la curiosité de lui demander quelle profession il y exwçait ni quelle maison il habitait.
Le juge de paix, peu convaincu d'une indifférence ou d'une discrétion si extraordinaire, ordonna que Delacour, prévenu d'émigration et d'exportation de numéraire, et Bailly, soupçonné d'être son complice, seraient conduits à la maison
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d'arrêt de Pontarlier et mis à la disposition du district. Celuici les livra, dès le lendemain, au jury d'accusation. Le P. Delacour fut interrogé par Ant.-Alexis Robelot, magistrat de l'ancien régime, devenu directeur de ce jury. 11 réitéra ses réponses de la veille, en ajoutant que son excursion àEinsiedeln avait duré trois semaines ; qu'il était rentré par le canton de Morteau, Flangebouche, Valdahon, etc., et qu'il était alors muni d'un passe-port de la municipalité de Besançon pour l'intérieur ; qu'il avait cessé depuis longtemps de toucher sa pension, et qu'il vivait en partie des économies qu'il avait faites sur les premiers termes de cette pension, lorsqu'il habitait chez l'avocat Cahuet, qui n'avait exigé de lui qu'une très faible indemnité pécuniaire, et en partie sur les aumônes qu'on lui avait faites généreusement dans les pays où il avait passé. Le 19 janvier, Barbaud, commissaire national au tribunal de Pontarlier, requit le renvoi des deux prévenus au tribunal criminel et révolutionnaire du Doubs, ce qui fut décidé le lendemain par les juges.
Les deux prisonniers, transférés par la gendarmerie à Besançon, furent écroués dans la maison de justice, le 27 janvier. Rambour, après l'examen du dossier, reconnut que la première mesure à prendre était de faire déclarer par le département, le P. Delacour émigré. En même temps, il écrivit à Dole pour avoir des renseignements sur l'accusé Bailly. Ces renseignements furent des plus favorables. La municipalité de Dole certifia que Bailly était dans l'habitude d'aller acheter des fromages pour son beau-frère^ et qu'il était d'ailleurs un excellent citoyen, ce qui détermina le tribunal criminel à lui rendre sur-le-champ sa liberté, en le mettant hors de cause.
L'affaire prit malheureusement une tournure beaucoup moins favorable pour son compagnon. Le département déclara, le 21 février, « qu'il était constant que Delacour avait, de son propre aveu, quitté le territoire de la République» au mois de septembre 1792, sans avoir rempli les formalités prescrites ; qu'étant rentré depuis cette époque, il avait habité diverses communes bien connues pour le fanatisme de leurs habitants, et qu'après avoir erré sans domicile fixe, 0
tentait, au moment de son arrestation, de repassera l'étranger pour y reprendre son ancien état de capucin ; qu'en conséquence, il serait considéré comme émigré, inscrit sur la liste générale, et livré au tribunal criminel pour être puni i titre d'émigré rentré au mépris des lois. »
Le reste de la procédure devenait extrêmement simple. Rambour écrivit à l'accusateur public de Dole de lui expédier deux patriotes de cette ville, connaissant personnellement le P. Delacour, pour constater son identité. Le 9 mars, le bon religieux comparut devant ses juges. Après le réquisitoire de Rambour, Nodier adressa quelques questions à l'accusé, pour la forme. Cl. Thiélu et Cl. Canet, marchands à Dole, témoins assignés, déclarèrent qu'ils reconnaissaient parfaitement cet accusé pour être le P. Delacour, ex-capucin ; et les juges ayant opiné à haute voix, en commençant par Violand, le plus jeune, le P. Delacour fut condamné à être guillotiné dans les vingt-quatre heures sur la place Saint- Pierre. M. Laviron rapporte que les jacobins présents à l'audience insultaient la victime et se livraient à de grands éclats de rire.
Le P. Delacour, né le 17 novembre 1738, avait fait profession chez les capucins le 4 avril 1758. Il avait exercé pendant quinze ans les fonctions de maître des novices et de vicaire du couvent de Dole, ce qui témoignait à la fois de son instruction, de sa piété, de sa sagesse et de la confiance inspirée par ses vertus. « Son caractère doux, calme et sociable, dit le P. Berrignot, de Montmirey,lui avait mérité l'affection respectueuse de tous ses confrères. »
£n sortant du tribunal, il fut reconduit en prison et consacra le peu d'instants qui le séparaient de l'échafaud à prier et à écrire à ses parents. Malheureusement, il confia sa lettre à des mains infidèles qui la détruisirent. Le jour même de son jugement et de sa mort, il confessa y dans la (rison, une personne qui conserva jusqu'à la fin de sa vie d souvenir le plus émouvant de ses exhortations et de ses vis. Il fut mis à mort à trois heures après midi.
XI. Le temps des pâques approchait. Privés, déjà depuis 'jx-huit mois, de toute consolation reUgieuse, et rudement
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éprouvés depuis le commencement de l'hiver par les épidé* mies, la famine, la guerre et la prison, les catholiques des montagnes guettaient avec une avidité toute particulière le mystérieux passage du petit nombre de prêtres fidèles restés au milieu d'eux. Mais la haine ne déployait pas moins de vigilance; elle savait que les missionnaires multipliaient i cette époque leurs courses apostoliques ; et les autorités des campagnes avaient reçu Tordre de redoubler de soins et de précautions pour les saisir.
La commune de Chaffois, quoique généralement sage et modérée, avait le malheur de renfermer dans son sein l'un des comités révolutionnaires les plus violents de toute cette contrée, parce qu'au lieu d'en choisir eux-mêmes les membres, comme c'était leur droite leur intérêt et leur devoir, les bons habitants de cette commune avaient eu le tort d'abandonner ce soin à une vingtaine d'énergumènes entièrement égarés par la fièvre révolutionnaire. Ce comité ne s'était même pas constitué sans peine; faute de sujets, il avait fallu, pour le compléter, violer les lois qui défendaient aux proches parents d'y siéger ensemble ; et ce n'est pas sans surprise qu'on remarque au nombre de ses douze membres , Jos. Javaux , qui non-seulement avait un frère prêtre déporté, trois sœurs et deux autres frères incarcérés au mois d'octobre, comme fanatiques et suspects, mais, ce qui est encore plus fort^ avait été lui-même condamné par le précédent comité révolutionnaire à la même peine pour le même délit.
Ce comité, quelque mal composé qu'il f&t, serait peut-être resté, comme beaucoup d'autres, dans une heureuse inaction, si la commune de GhaSbis, par un second malheur, n'avait été la résidence de deux personnages d'une importance vaniteuse, Didier Vuillemin, président du comité, et surtout J.-Gl. Vuillemin, commandant en chef du haUàUon du Drugeon, déjà mentionné plus haut.
Le 43 avril, vers quatre heures et demie du soir, Didier Vuillemin, ayant remarqué que les gens se portaient beaucoup plus qu'à l'ordinaire du côté du moulin des Javaux, maison suspecte, fit part de cette observation à ses collègues
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J.-B. Blanc et J.-F. Roux, ainsi qu*à J.-Cl. Vuillemin; et après avoir conféré ensemble, les quatre jacobins, munis de leurs armes, se rendirent auprès du moulin pour faire le guet. Il était alors six heures du soir. « Quand nous arri- Y&mes, dit le commandant Vuillemin, nous ne vîmes d'abord rien d'extraordinaire. Mais un instant après , Barthélemi, Tun des frères Javaux, étant sorti, me demanda ce que je faisais là ; sur ma réponse que j*y étais par ordre d'un corps constitué, il rentra précipitamment dans la maison. Au même moment, j'aperçus de l'autre côté de la rivière six personnes qui se disposaient à la traverser. Je fis signe aux deux membres du comité de se rapprocher de la maison, de manière à en surveiller toutes les issues , et je renvoyai le président au village pour requérir la garde nationale de venir avec le corps municipal nous donner main-forte. Etant à mon poste d'observation, je vis Barthélemi Javaux qui sortait furtivement par la porte de l'écurie et courait de tontes ses forces vers la barque du moulin ; je le suivis pour savoir ce qu'il allait faire ; mais il était déjà entré dans la barque avant que je pusse lui parler. Quand il fut au milieu delà rivière, je lui demandai où il allait ; il me répondit qu'il allait faire passer les six personnes qui étaient sur l'antre rive ; mais après qu'il eut parlé à ces personnes, elles se dispersèrent, et Javaux revint seul du côté du moulin. 1) Je retournai alors à mon poste d'observation, et en y arrivant, je trouvai Marie-Josephte Vuitteney qui sortait du moulin; interrogée sur te motif qui l'y avait amenée, elle ne sut quoi me répondre. Un moment après, je vis encore sortir Ant.-Jos. Vuitteney et Marie Agathe Faivre, sa femme ; je leur fis la même demande, et pour toute réponse , ils me dirent qu'ils venaient de faire des gruaux d'orge et qu'ils n'avaient pas pu les emporter. Au moment où je les quit- " is, j'aperçus une femme qui venait à moi ; c'était J"»laudine Vorbe, femme de Jac. Pourny; je l'abordai et lui 3mandai pourquoi elle venait là, à huit heures du soir. Ile me répondit qu'elle allait voir sa fille qui était malade 1 moulin. Un quart d'heure après. Roux et moi, nous lerçùmes deux personnes qui arrivaient en droite ligne
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sans suivre aucun chemin tracé. Nous nous retirâmes derrière le rucher pour les surprendre, et lorsqu'ils furent i deux pas de nous, nous leur fîmes sommation, au nom de la loi, de s'arrêter et de nous dire le sujet de ce voyage nocturne en dehors de tout chemin. Ils déclarèrent qu'ils étaient Ant.-Jos. Grand voynet et Vertel, officier de santé à Sombacourt ; qu'ils se rendaient à Sainte-Colombe pour voir la sœur de Grandvoynet, qui était malade, et venaient passer la rivière sur la barque du moulin, ce que nous les empêchâmes de faire.
» Presque au même moment, nous entendîmes un homme qui accourait du village, à toutes jambes, en criant: Sauvons-nous/ Sauvons-nous/ Nous sommes perdus! Nous nous mîmes en embuscade au bord du chemin, et quand il arriva près de nous, nous lui ordonnâmes, au nom de la loi, de s'arrêter ; il obéit, et nous reconnûmes Cl.-Jos. Javaux, membre du comité révolutionnaire. Il était suivi de près par la garde nationale, accompagnée de Cl.-F. Jeannin , officier municipal, et de J.-B. Létondal, agent de la commune. Je donnai ordre à la garde de tenir en arrestation Grandvoynet, Vertel et Cl.-Jos. Javaux; mais celui-ci parvint à s'évader. Je fis ensuite investir toute la maison et j'y entrai avec la municipalité pour en enlever toutes les armes. Nous trouvâmes au poêle un fusil à sa place ordinaire, et dans la chambre contiguë à la cuisine, un sabre dont nous nous emparâmes. Nous passâmes ensuite à l'écune, pour nous assurer qu'il n'y avait rien de suspect, et nous y trouvâmes Jeanne-Catherine Nicolier, de Bulle, et Marguerite Nicolier, femme de P.-Ant, Philibert, de Rochejean. Nous montâmes la garde pendant toute la nuit autour de la maison et nous vîmes nombre de personnes, qui venaient, soit du côté des granges, soit du côté de Sainte-Colombe, et se dirigeaient vers le moulin, se retirer en le voyant cerné par la garde nationale; mais nous n'en pûmes reconnaître qu'une seule a son de sa voix, J.-F. Claudet »
De son côté, J.-B. Blanc avait vu sortir du mouhn, vei huit heures du soir, J°"«-Claudine Perrin, femme d'An Vuitteney, avec deux autres personnes qu'il n'avait pu n
connaître ; et au moment où Didier Vuillemin allait chercher la garde nationale, il avait aperçu Gl.-Fr. Baud et Anne- Françoise Liard, sa femme, rôdant autour du moulin. Une couturière de Ghafibis, J"*-Ant. Lacroix, fut encore trouvée le lendemain dans la maison. Enfin il fut constaté que huit autres personnes plus ou moins suspectes s'étaient rendues chez les Javaux dans la même soirée (i).
Aussitôt que le jour parut, l'agent Létondal et les officiers municipaux Cl. Jeannin, J"-Denis Renaud, J.-Nic. Perrin et Gi.-Et. Vuitteney, revêtus de leurs écharpes et accompagnés d'une foule nombreuse, se rendirent au moulin pour le fouiller de fond en comble. Ils s'étaient livrés en vain aux perquisitions les plus minutieuses dans toute la maison et ses dépendances, et ils allaient même se retirer, lorsqu'un jeune homme d'une quinzaine d'années^ nommé Cl. Blanc, placé auprès de la maison, apercevant un petit dérangement sur le toit , quelques bardeaux qui avaient été remués , et un bout de drap qui passait, s'écria : Le voilà, le voilà^ le calotinf On rentra aussitôt au moulin et on trouva à l'endroit indiqué, un homme habillé en garde national, qui était parvenu avec des peines inouïes à se blottir entre les poutres et la couverture du toit. Il fut tiré de sa cachette et conduit à la maison commune pour y être interrogé, ('.et homme était dom Lessus, l'une des victimes les plus touchantes et peut-être la plus sainte de la Révolution dans nos montagnes.
J.-lgn. Lessus naquit le i A avril 1 766 à Bonnétage. Soir père était l'instituteur de la paroisse, et avec ses cent vingt livres d'appointements il avait beaucoup de peine à élever ses nombreux enfants. 11 les éleva du reste très chrétiennement ; sa fille Marie-Mélitine fut, comme on Ta déjà vu, incarcérée sur la Seigne de Morteau, pour sa fidélité religieuse, et son fils Joseph était devenu tellement odieux aux Jacobins, qu'ils
(1) Ces personnes étaient: Jac.-Ant. NicoUer aîné, J. -Denis Vuittey, Marie-Anne Grandvoynet, Marie-Josephe Grandvo^net, Ch.-Marieisepbe Baud, femme Bourgeois, Marie-Glaire Grandvoynet, Ji^n*-Glaune Jeannin et Jmm.Fm Nicolier.
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retendirent un jour sur le sol de sa grange et, après avoir posé sa tête sur un billot, ils placèrent sur son cou le fer d'une hache, en menaçant de l'égorger. M. Bolard, seigneur de Bonnevaux et curé de Bonnétage, riche et bienfaisant, ayant remarqué les heureuses dispositions de l'ainé de ces enfants, sa mémoire remarquable et la pénétration de son esprit, se chargea de son éducation, et après lui avoir enseigné lui-même les premiers éléments du latin, il l'envoya, à ses frais, achever ses études à Besançon. Le jeune Lessus, sans se donner beaucoup de peine, y obtint les plus grands succès.
Un de ses compatriotes, qui fut aussi son condisciple et resta son plus intime ami, M. Vauthier, mort curé de Valonne en 1830, nous a laissé sur cette existence si belle et si couile les détails les plus intéressants. « Il était extrêmement vif, dit-il, et très porté aux divertissements; mais il savait se modérer et se faisait même parfois beaucoup de violence. Dans le temps qu'il suivait les cours de philosophie et de théologie à l'université, il lisait des livres de toute espèce, bons et mauvais, et un Ubraire chez qui il était abonné, lui procurait tous ceux qu'il désirait. Il fréquentait aussi une société d'étudiants en théologie qu'on appelait la bande joyeuse^ parce qu'elle se livrait beaucoup plus aux amusements de la table et du jeu qu'aux exercices de la piété et à l'élude. Quoique plus réservé que ses camarades, on peut dire cependant qu'il se trouva alors exposé à de grands dangers. Entré au séminaire, il y passa une année dans la retraite, le silence et la prière, et y devint un autre homme, aussi grave et aussi réfléchi qu'il avait pu être léger et mondain. Il prit même la résolution de se retirer entièrement du monde et de se faire chartreux ou trappiste. Son année d'internat au séminaire achevée , il se retrouva dans des occasions encore bien critiques et bien dangereuses, mais comme il ne les avait point cherchées, il ~ triompha.
» Au mois de septembre 1788 (il avait alors vingt-dei ans et demi), il se présenta à la retraite préparatoire au soo diaconat. Son intention n'était pas de recevoir cet ordi
SOUFFRÂlfClS DBS PRtTlBS SOUS B0BB8PIBRRE. !^
mais de se fortifier dans raccomplissement de son dessein d'entrer dans la vie religieuse la plus austère. Il n'avait confié ce dessein qu'à moi, et je me rendis tout exprès à Besançon pour recevoir ses adieux. En partant, il adressa à son bienfaiteur une lettre extrêmement touchante, pour le remercier de tous ses services, et en même temps lui faire part de la résolution qu'il avait cru devoir lui cacher jusque-là. Le bon curé aimait à relire cette lettre à toutes les personnes qui rapprochaient, et il ne le faisait jamais qu'en pleurant. Ce fut à la Chartreuse de Montmerle, en Bresse, que Lessus se rendit pour commencer son noviciat.
» Dans le courant de Tété de Tannée suivante, M. Bolard voulut, malgré son grand âge, aller voir son cher novice, il se rendit à Montmerle^ dans son carrosse, en compagnie de son parent, M. Droz, conseiller au parlement. Il aurait bien voulu ramener Lessus avec lui, il lui fit même les plus belles propositions, mais sans succès. Après une année de noviciat, Lessus fit sa profession solennelle et reçut le nom de dom Pacôme. Il prit tous les ordres sacrés chez les chartreux et y passa en tout quatre années dans une grande ferveur, très aimé et très estimé de tous ses frères et supérieurs et en particulier de dom Armely, prieur du monastère, homme de beaucoup d'esprit et ancien avocat à Bordeaux , qui le prit pour son secrétaire.
n Lors de la dispersion forcée de tous les religieux, au mois de septembre 1792, Lessus s'en revint à Bonnétage. Il se retira chez mon père, au Piot, où il passa secrètement l'hiver, appliqué principalement à l'étude de la théologie morale et de la direction des âmes, se préparant pour le tribunal de la pénitence, qu'il redoutait singulièrement. Je restai et étudiai avec lui jusqu'au mois de janvier, étant prêtre moi-même depuis la Toussaint. Il m'édifia beaucoup pendant le peu de temps que je passai avec lui. Il était très fer^ ^ent, très austère, et portait habituellement un cilice qu'il l'ôtait que dans les longues courses et les ^andes fatigues. )> Quand il commença ses courses apostoliques, il y déploya un zèle et un courage admirables, tout en se montrant irès prudent et très adroit, soit pour se cacher, soit pour
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échapper aux poursuites. En voici un trait dont j'ai été témoin. C'était au moment où les persécuteurs du Luhier, de Bonnétage et des environs poursuivaient le plus vivement les prêtres catholiques. Une personne tomba dangereusement malade à Cerneux-Monnot, chez M. Châtelain, qui n'avait pas encore émigré àcette époque. Un prêtre avait tenté, la nuit précédente, d'aller porter les derniers secours à ce malade, mais il avait été poursuivi et presque pris. On annonçait en même temps d'une manière positive que le malade était dans le plus grand danger, et que la maison était gardée à vue par les prétendus patriotes. Lessus n'hésite pas; il se couvre d'un sarrau de mendiant, jette une besace sur son épaule et part au moment même où l'on sortait de la messe paroissiale de l'intrus. Il passe sans être découvert devant plus de cinquante personnes de sa connaissance ;les patriotes qui faisaient le guet le laissent passer sans le moindre soupçon. Il s'arrête sur le seuil de la maison Châtelain où^ suivant l'habitude, seize pauvres dînaient en ce moment ; l'aînée des demoiselles Châtelain lui porte une aumône à la porte, mais sans jeter les yeux sur lui, et se retire si promptement qu'il ne peut lui parler. Cependant la timidité de ce mendiant qui n'osait ni entrer ni prendre place à table comme les autres, frappa cette demoiselle; elle retourne vers lui. Alors il lui fait un signe qui est bientôt compris et lui dit tout bas d'aller ouvrir une porte de derrière ; il entre, administre les sacrements au malade, dîne et s'en revient tranquillement chez nous, sans être reconnu même par son père, qui y était venu pour le voir.
» Dans beaucoup d'autres circonstances, il a échappé aux plus grands dangers. Il travaillait très activement dans les environs d'Ornans, de Montbenoît, de Pontarlier et encore plus loin. 11 fit même un voyage dans la Haute-Saône^ vers Luxeuil, et ce fut lui qui m'engagea à y aller travailler. Les personnes qui y avaient été en rapport avec lui m'en parlaient comme d'«n saint. Pourquoi nedirais-je pas que, peu de temps avant son suppUce, il a tiré de prison un de ses confrères en s' exposant aux plus grands périls, et que ce confrère c'est moi-même. Il était à PontarUer lorsqu'il apprit
qu'un prêtre venait d'être arrêté et conduit en prison à Ornans. Je ne sais pourquoi il conjecture que c'est son ami ; aussitôt il accourt à Ornans, se fait ouvrir les portes de la prison, et nous concertons ensemble les moyens de me sauver. Cette opération, quoique difficile, n'était pas impossible, car ma qualité de prêtre était à peine soupçonnée de quelques personnes^ et j'étais généralement connu comme étudiant de médecine. Il se rend d'abord à Besançon, en affrontant la mort à chaque pas, me fait faire des certificats par mes professeurs de la faculté, et repart aussitôt pour nos montagnes afind'y réunir d'autres pièces en ma faveur. » En passant au Valdahon, dit M. Tabbé Bouchey, il rencontra sur la route le sieur Dodane, de Bonnétage, son compatrioteet son ami. Celui-ci apportait justement une attestation delà famille Rochet, de Saint-Julien (l'une des plus notables parmi les patriotes), constatant que M. Vauthier avait souvent exercé la médecine avec succès dans cette contrée. Dom Lessus y joignit les certificats qu'il avait entre les mains et invita son ami à gagner Ornans sans perdre de temps. Les autorités révolutionnaires de cette ville, jugeant, à l'examen des papiers qui leur étaient présentés, qu'elles détenaient injustement en prison un médecin, au lieu d'un prêtre, ordonnèrent de mettre aussitôt M. Vauthier en liberté. Deux heures après, elles apprenaient de bonne source que le prisonnier qu'elles venaient de délivrer était véritablement prêtre, et prêtre insermenté. Mais il était trop tard.
La sollicitude du jeune chartreux ne s'étendait pas seulement aux besoins des fidèles persécutés. Il voulut aussi venir en aide aux prêtres déportés en Suisse^ et il fit passer à l'un d'eux, M. Marion , curé de Saint-Julien , son ami, retiré au Landeron, tout ce qu'il avait économisé sur sa pension depuis la suppression des chartreux, c'est-à dire toute sa fortirne, en lui recommandant d'en disposer pour lui-même et
'ur ses confrères les plus malheureux.
Ce fut dans le district et même dans la ville de Pontarlier
ledom Lessus exerça le plus habituellement son charitable périlleux ministère, surtout dans les derniers mois de sa
e. Si l'administration révolutionnaire y était plus ardente
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et plus implacable qu'ailleurs, la majorité de la population y était restée très fidèle à la foi orthodoxe, et les femmes mêmes des plus fougueux jacobins se faisaient gloire d'être fanatiques. Dom Lessus était reçu dans plusieurs familles de la ville, notamment chez MM. Gresset, Gloriodet Grillet. Mais il faisait son séjour habituel dans la famille Guy. Gomme les jacobins commençaient à soupçonner sa présence, on fit des perquisitions rigoureuses pour le découvrir et Tarrêter. Une fois entre autres, pour s'y dérober, il dut passer plusieurs jours dans le grenier d'une maison habitée par une famille cathoUque , il est vrai , mais extrêmement efBrayée des peines encourues parles receleurs de prêtres. Le gendre de la famille, instruit de la présence de dom Lessus^ pourvoyait à ce qu'il ne mourût pas de faim; mais Dieu seul pourvoyait à ce qu'il ne mourût pas de froid dans un pareil réduit, au cœur de l'hiver,' et dans un pays où cette saison est si rigoureuse.
Parmi les fidèles dont les souffrances touchaient plus particulièrement le cœur de dom Lessus, il faut compter les nombreux détenus que leur fidélité reUgiéuse avait fait entasser dans les prisons de Pontarlier. L'intrépide religieux n'hésita pas à aller leur porter des consolations et des encouragements jusqu'au fond de leurs cachots. Revêtu d'an habit de gendarme , le sabre au côté, et les lèvres ornées de moustaches, il se faisait ouvrir avec autorité les portes des prisons, en vertu d'un prétendu mandat qu'il ne tenait en réalité que de Dieu et de son courageux dévouement.
Souvent aussi il allait à l'hôpital de Pontarlier^ et il y logea même nombre de fois. Là, non-seulement il administrait les sacrements aux ci-devant religieuses, soutenait leur zèle et leur inspirait le courage le plus héroïque, mais eucore il donnait tous les secours de la religion aux pauvres malades, et ramenait à Dieu ceux mêmes qui paraissaient les plus hostiles à la religion. Quelques jours avant son arrestation, il courut dans cet établissement le plus grand danger. Il montait à l'autel pour célébrer en secret le saint sacrifice de la messe, lorsque tout à coup des gardes nationaux envahissent la coor de l'hôpital et demandent qu'on leur livre le prêtre réfractaira
caché dans la maison. Une religieuse coart aussitôt avertir dom Lessus de ce qui se passe, lui commande de la suivre, le conduit dans une chambre voisine, soulève le matelas d'un Ut qui s'y trouvait, le fait coucher dessous, et se couche ellemême sur le lit. Quand les soldats, dans le cours de leurs perquisitions, arrivent jusqu'à cette chambre, ils ne voient qu'une sœur alitée, faisant de grands efforts pour vomir, en compagnie d'une autre sœur qui lui soutenait la tète sur une cuvette, et ils se retirent. Mais dom Lessus s'exposait au danger avec un trop généreux mépris, pour n'en pas devenir victime un jour ou l'autre.
Aussitôt qu'il fut tombé entre les mains des jacobins de Chaffois, on le fouilla rigoureusement et on trouva sur lui une centaine de livres en monnaie, une montre en argent garnie d'une chatoe en acier, deux rasoirs, un couteau, une plume, un canif, une fausse queue en cheveux, et une boite de montre en cuivre où il renfermait habituellement les hosties consacrées ; comme elle était vide en ce moment, il avoua qu'il avait caché les hosties dans le ht de la chambre du poêle ; mais les jacobins les y cherchèrent vainement ; une main pieuse les avait sans doute déjà soustraites à leurs profanations. Il se reconnut, en outre, propriétaire de deux petites boites en étain renfermant les saintes huiles et d'une pyxide aussi en étain, trouvées dans un buffet, derrière du Ùnge. Du reste, il n'avait sur sa personne aucun papier. Interrogé par la municipalité, il déclara, après avoir décliné son nom, le lieu et la date de sa naissance, qu'il était prêtre et que depuis plus d'un an il parcourait la république, incognito, en cette qualité, pour administrer les sacrementsaux fidèles persécutés ; qu'il avait été conduit la veille au soir dans la maison où il avait été arrêté, par un guide qui lui était inconnu et qui était reparti aussitôt ; que, se voyant mal accueilli, il s'était décidé à chercher un asile sur le toit de cette
laison et qu'il y avait passé la nuit. Barthélemi Javaux , interrogé ensuite, répondit qu'il igno-
ait le moment où cet étranger était entré au moulin ; qu'il
te l'avait aperçu que vers sept heures du soir et que, ne vouit pas le laisser chez lui, il avait voulu le faire sortir par
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la porte du jardin, mais qu'il en avait été empêché , parce qu'il avait trouvé un gardien à cette porte. Cette déclaration fut confirmée par Lessus lui-même. Marie-F** Javaux et sa sœur p'^'-F" répondirent, de leur côté, qu'elles ignoraient la présence de l'étranger dans la niaison, et qu'elles n'en avaient été instruites que par le bruit et les mouvements faits pour le découvrir. La couturière J"""-Ant. Lacroix, questionnée la dernière, déclara qu'elle était venue chez les Javaux pour raccommoder leurs habits et qu'elle ne savait absolument rien.
A la suite de cet interrogatoire, la municipalité décida que Barthélemi Javaux et ses deux sœurs seraient conduits à Pontarlier avec le prêtre, pour être livrés aux tribunaux, et que le moulin resterait à la garde de leur frère P.-Alexis, qui avait toujours reconnu les prêtres constitutionnels depuis le commencement delà Révolution. Parmi les curieux du voisinage accourus pour assister aux péripéties de ce drame, on remarque avec peine le desservant schismatique de Sombacourt, J. -Isidore Baratte.
Les quatre prisonniers furent amenés au district par le commandant Vuillemin, accompagné de quatre membres du comité révolutionnaire et de huit gardes nationaux. Dom Lessus fut interrogé le premier et très longuement. Aux dé* tails déjà connus il ajouta qu'il se trouvait poursuivi lorsqu'il était aller se réfugier au moulin de Chaffois, et qu'il en avait été prévenu par son guide, sur lequel il refusa absolument de donner le moindre renseignement, en assurant toutefois qu'il n'appartenait pas à la famille Javaux. Il déclara ensuite qu'il n'avait confessé personne àChaflPois et qu'il s'était rendu dans cette commune sans autre mission que la mission générale qu'il avait reçue de ses supérieurs légitimes, pour exercer le saint ministère dans tout le diocèse; qu'il ne pouvait pas représenter^ comme on le lui demandait, les titres de cette mission, parce qu'il les avait détruits, ne voulant pas s'embarrasser de papiers compromettants ; qu'il n'était sorti de la république que pour aller dans les environs de Fribourg, au mois de mars 4793, et qu'il n'y était resté que cinq ou six jours. 11 insista, dans l'intérêt de ses coaccusés, à déclarer
SOUFFRANCES DBS PRÊTRES SOUS ROBESPIERRE. S4i
qu'il était monté seul sur le toit où il avait été découvert; qu'il y avait fait lui-même un trou, et qu'il avait replacé les bardeaux sur son corps sans le secours de personne.
Comme il refusait obstinément de nommer les endroits où il avait séjourné et administré les sacrements, « il a été requis, dit le secrétaire du district, de s'expliquer nettement et catégoriquement sur le lieu de sa résidence depuis sa sortie des chartreux jusqu'à ce jour, en lui observant que le silence qu'il affectait de garder à ce sujet nécessitait sa condamnation comme émigré, comme ayant mission pour troubler la république, ou enfin comme suspect de venir de la Vendée ou de la commune rebelle de Lyon. 11 a répondu qu'il persistait dans ses réponses ; qu'il n'a aucune mission pour exciter le trouble ; qu'il n'a trempé en aucune manière dans les révoltes de la Vendée et de Lyon ; qu'il les a toujours désapprouvées lorsqu'il a eu occasion d'en parler, et que ceux qui se sont adressés à lui n'ont reçu que des leçons de paix, de soumission aux lois et aux autorités constituées. Sommé de dire pourquoi, prêchant le respect et la soumission au& lois, il s'en est lui-même écarté, il a répondu qu'il s'est toujours conformé aux lois civiles, et que pour le surplus de sa conduite, le salut des âmes l'avait seul animé. »
Après cet interrogatoire, auquel dom Lessus apposa bénévolement sa signature, le district déclara u que les réponses ambiguës dans lesquelles le prévenu s'était renfermé, montraient en lui un homme suspect, ennemi de la vérité et de la république, envoyé pour mettre le trouble dans les communes du district , et qu'il serait à l'instant écroué dans la maison d'arrêt pour être envoyé au tribunal criminel. »
M"" Javaux^ interrogées ensuite, répétèrent qu'elles ne savaient absolument rien, et qu'elles ignoraient même pourquoi on les avait conduites à Pontarlier. Leur frère Barthélemi, interrogé le dernier, exposa qu'il était sorti du moulin delis les sept heures du matin, le 43 avril, et qu'il n'y était dntré qu'à six heures et demie du soir, au moment où la 'aison était déjà cernée par les gardes nationaux; qu'un oment après, ayant aperçu l'étranger dans là chambre du lêie et ayant reçu de lui l'aveu qu'il était prêtre, il lui avait
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dit : u C'est donc toi qu'on poursuit ; retire-toi, sors de chez moi. » A ce moment, Javaux fut interrompu par le président, qui lui fit observer qu'au lieu de se boraer à cette injonction, il aurait dû arrêter lui-même le fugitif. Javaux répondit que là-dessus il n'avait rien à dire.
Les réponses de Javaux laissaient planer trop de doutes sur ses véritables sentiments pour que le district s'y méprit ; aussi déclara-t-il que Javaux demeurait très suspect d'avoir donné volontairement asile à un prêtre, et qu'il était au moins très coupable de ne l'avoir ni arrêté ni fait arrêter ; qu'en conséquence, il serait conduit à la maison d'arrêt, et que son interrogatoire serait envoyé à l'accusateur public, qui agirait suivant l'exigence du cas. Quant aux deux sœurs, le district déclara que, comme il n'était pas prouvé qu'elles eussent eu connaissance de la présence du prêtre au moulin, elles seraient renvoyées provisoirement dans leur commune sous la surveillance du comité révolutionnaire, chargé de vérifier leurs assertions et d'en envoyer un prompt rapport au district.
Parrod, agent national du district, s'empressa d'annoncer en ces termes à Rambour une capture si importante : « Le comité de surveillance a fait arrêter au mouhn de Chafibis un prêtre réfractaire qui se proposait de faire faire les pâques à nos imbéciles; il a été trouvé entre deux toits. On a saisi deux femmes cachées dans l'écurie. Il y venait déjà une foule de monde pour remettre leurs peccadilles à ce bon prêtre. Il avait tous ses ustensiles pour les sanctifier. Mais ils ont vu de loin les mesures que l'on prenait pour entourer la maison et saisir le saint homme, et ils s'en sont retournés. Il se nomme J.-Ign Lessus, etc.; il n'a jamais voulu déclarer les différentes résidences qu'il a faites, crainte, at-ildit, de compromettre les personnes qui lui avaient donné asile. On disait qu'il ne voulait rien répondre ; il a cependant avoué qu*il avait confessé dans les bois, dans les rc chers, mais sans indiquer où. Sans votre lettre, j'étais dé cidé à le faire transférer à Besançon ; mais, puisque le tribu nal vient dans ce district, nous avons pensé qu'il pourra 1^ juger ici, où l'exécution doit se faire pour l'exemple. On n
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peut donner trop d'éloges aux membres du comité et aux gardes nationaux de Chafibis, qui sont restés pendant deux jours sans prendre presque de nourriture, pour ne pas manquer leur coup. Aussi l'ont- ils amené avec une satisfaction vraiment républicaine. Cela prouve que l'esprit public commence à éclairer les campagnes. Vive la république f Salut et fraternité. — P.-S, Je joins ici une expédition de l'interrogatoire que ce scélérat a subi. »
Le 16 avril, Parrod écrivit au comité de Chaffois : « Citoyens, je ne puis que louer votre zèle et le patriotisme que vous mettez dans la recherche des circonstances qui ont accompagné la marche de ce brigand de prêtre- Le juge de paix ne peut paraître dans cette affaire; c'est à vous de tout diriger. Vous décernerez des mandats d'amener contre les gens suspects, vous les interrogerez, et s'ils ne se justifient pas, décernez des mandats d'arrêt et faites-les conduire dans la prison de cette ville. Ensuite vous nous ferez parvenir toutes les pièces de la procédure. Continuez toujours votre plus active surveillance. C'est le moment de déjouer les trames de ces vils ennemis et de concourir efficacement à la défense de la république et à l'affermissement de la Révolotion. »
En conséquence de ces instructions , le comité fit comparaître, le même jour, devant lui P.-Alexis Javaux, son petit domestique, J.-F. Javaux, âgé de treize ans, et les vingt personnes suspectes trouvées au moulin ou surprises au moment où elles s'y rendaient. Toutes ces personnes expliquèrent leur présence au moulin, soit par des affaires de mennerie, soit par le passage de la rivière, soit par des relations d'amitié ; aucune n'avoua avoir vu le prêtre arrêté. Les patriotes qui avaient concouru à l'arrestation de ce dernier, interrogés également, ne firent que reproduire les détails déià connus.
tambour répondit, le même jour, à Parrod : «Je t'invite à en faire garder le prêtre arrêté par les bons sans-culottes I Chaffois. Aussitôt que le tribunal sera à Pontarlier, il occupera à purger le sol de la Uberté de ce tartufe. » Le lendemain M avril, le comité révolutionnaire de
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Ghaffois décida que Cl.-Jos. Javaux, quoique membre du comité, serait gardé à vue dans son domicile, comme complice du prêtre, pour avoir crié : Sauvons-nous/ Nous somma perdus! et pour être resté ensuite vingt-quatre heures sans rentrer chez lui. Le même jour, Parrod écrivit au comité de sûreté générale de la Convention : « On a arrêté un prêtre qui s*était caché dans le moulin de Ghaffois pour donner des absolutions à nos hébétés. On a saisi également le propriétaire du moulin, et le comité s'occupe actuellement de découvrir tous ceux qui ont en part dans cette scélératesse. On UQ peut s'empêcher de faire l'éloge de ce comité et des gardes nationaux, pour les mesures actives et énergiques qu'ils ont prises et pour la joie vraiment républicaine qu'ils ont fait éclater en conduisant ce brigand au district. » Parrod terminait en s'extasiant de nouveau sur cette preuve des progrès que faisait l'esprit public.
Le 20 avril, ce comité modèle décida que J^'^'-Ant. Lacroix^ convaincue d'avoir passé au moulin la nuit du i 3 au 14 avril, serait conduite et incarcérée à Pontarlier, comme complice du prêtre ; qu'un second sans-culotte serait adjoint au premier pour mieux garder à vue tous les membres de la famille Javaux ; et que tous les suspects de la commune, étant devenus plus suspects par un ensemble de démarches de nuit et de jour qui semblent se relier à la présence du prêtre arrêté, seraient surveillés avec un redoublement d'exactitude républicaine.
L'accusateur public, arrivé sur ces entrefaites à Pontarlier, avec le tribunal criminel, qui y était envoyé par Lejeune pour juger ré volutionnairement les auteurs de l'émeute de Gourvières et de Boujailles, apprit que le pieux enfant de saint Bruno mettait à profit tous les instants de sa captivité pour faire passer dans l'âme de ses compagnons la foi, la résignation et la charité ardente dont il était embrasé : la philosophie de Rambour s'en offusqua, et il envoya aussitôt ce billet au district : « L'accusateur public, instruit que le prêtre Lessus, détenu dans la maison d'arrêt, communique librement avec les prisonniers et débite impunément ses maximes séditieuses et fanatiques, invite les citoyens adminis-
trateurs à faire reclure cet homme dans une chambre particulière, OÙ il ne puisse avoir de communication avec personne. — Rambour. »
Ce fut le 25 avril , à neuf heures du matin, que les trois accusés furent conduits devant leurs juges. Rambour demanda que le principal coupable fût seul jugé ce jour-là, parce qu'il importait de faire arrêter encore les deux frères Claude-Joseph et Pierre-Alexis Javaux et'leur sœur Jeanne- Françoise, qui lui paraissaient avoir été compUces de Thospitalité accordée au prêtre Lessus. Le tribunal , faisant droit à cette demande, écouta le réquisitoire de Rambour ; ensuite le président Nodier adressa à l'accusé quelques questions dont la réponse était connue d'avance ; après quoi, chacun des juges ayant opiné à haute voix, le tribunal déclara J.- Ign. Lessus convaincu d'avoir été prêtre sujet à la déportation et d'avoir enfreint la loi de bannissement, et, en conséquence, le condamna à avoir la tête tranchée dans les vingtquatre heures, sur la place publique de Pontarlier. Lorsque le condamné entendit le président ajouter que ses biens étaient confisqués au profit de la répubUqUe, il dit avec un sourire paisible : « La république ne s'enrichira guère, puisque je ne suis qu'un pauvre religieux élevé par la charité de son curé. »
De retour en prison, dom Lessus ne s'occupa plus que de fortifier ses compagnons de captivité. Il ne laissa point ignorer à Barthélemi Javaux que, le lendemain^ il aurait le même sort que lui, et il le prépara par la confession à recevoir la couronne du martyre. Ce jeune paysan , alors à l'apogée de la vie, et dans toute la vigueur de ses trente-trois ans, éprouvait une horreur mortelle de la guillotine. Dom Lessus mit tout en œuvre pour relever son courage abattu : a Je dois mourir avant vous, lui dit-il, et si j'ai quelque crédit auprès '^e Dieu, j'obtiendrai de lui que vous ne voyiez pas le moment ^e votre supplice. »
11 écrivit ensuite ces lignes touchantes aux fidèles qui gélissaient dans les cachots voisins du sien et dont une poliique ombrageuse l'avait séparé : o Adieu, mes chers amis, d quitte cette terre d'exil pour aller dans notre véritable pa-
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trie, où nous nous réunirons un jour. Travaillez sans cesse^ à mériter ce bonheur. Souvenez- vous que les choses du monde ne sont rien, et que les maux que Ton peut nous faire souffrir ici'bas, quelque grands, quelque longs qu'ils puissent être, sont doux et agréables, lorsqu'on les souffre pour Dieu. Soyez fermes dans la foi : celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. Souvenez- vous quelquefois de moi ; je ne vous oubUerai jamais. »
Dom Lessus se recueillit ensuite et récita les dernières prières de l'agonie. Tout avait été préparé pour que son exécution eût lieu à trois heures après midi, le jour même de son jugement. Lorsque ce moment fut arrivé, il sortit de prison , les yeux fixés vers le ciel , et ne les reporta plus ni sur la terre ni sur la foule qui l'entourait. L'intrus et son vicaire l'attendaient à la porte pour l'accompagner ; il n'y fit pas la moindre attention. Un autre prêtre^ qui avait déjà renié jusqu'au christianisme, se trouvant sur son passage, s'écria : « Bravo ! C'est ainsi qu'il faut traiter tous ces réfractaires ! » Ces paroles, applaudies par un autre renégat, excitèrent Tindi^ation des jacobins eux-mêmes. Quant au condamné, sans s'émouvoir de ce dernier outrage, il poursuivit son chemin avec le même calme et la même sérénité jusqu'à l'échafaud, y monta d'un pas ferme et consomma son sacrifice en vrai martyr de la foi. Il avait à peine vingthuit ans.
Le lendemain eut lieu le jugement des trois frères Javaux, de leur sœur et de M''* Lacroix. Après avoir questionné les cinq accusés, reçu les dépositions de Didier et J.-Gl. Vuillemin, de J.-Fr. Roux, de J.-B. Blanc et du prêtre Baratte, témoins assignés par l'accusateur public, et entendu le réquisitoire de ce dernier, le tribunal déclara que Barthélemi Javaux était convaincu d'avoir donné sciemment asile à Lessus, prêtre sujet à la déportation, et que ce fait était prouvé jusqu'à l'évidence, V par le concours extraordinaire de fanatiques qui avait attiré sur sa maison l'attention du comité de Chaffois; 2** parce que, de son propre aveu, au lieu de faire arrêter le prêtre Lessus par la garde nationale qui avait déjà investi le moulin , il avait cherché à favoriser son éva-
SOUFFRANCES DES PRÊffiES SOQS ROBESPIERRE. 547
sien ; 3' parce qu'on avait trouvé cbez lui, dans un buffet de la chambre à côté de la cuisine, une pyxide et des boites à onctions, cachées derrière du liuge ; A° parce que dans la soirée du i3 avril, il avait passé la rivière en portant un paquet sous ses habits, et qu'au Heu de retourner, comme il en était requis par le commandant de la garde nationale, il n'était revenu qu'après avoir remis ce paquet aux personnes qui Tattendaient de l'autre côté du Drugeon; 5° enfin, parce que le prêtre Lessus avait été découvert le lendemain matin, sur le toit de sa maison, tout recouvert de bardeaux, ce que ce prêtre n'aurait pu faire par lui-même, sans Taide de Javaux ou de quelqu'un envoyé de sa part. En conséquence, le tribunal, pour se conformer à la loi des 29 et 30 vendémiaire, qui punissait les receleurs de prêtres des mêmes peines que les prêtres eux-mêmes, décida que Barthélemi Javaux aurait la tête tranchée dans les vingt-quatre heures, sur la place publique de PontarUer, et que ses biens seraient confisqués au profit de la république.
A l'égard de Cl.-Jos. Javaux, membre du comité révolutionnaire, le tribunal décida que ses cris : Sauvons nous f nous sommes perdus! annonçaient bien qu'il connaissait la présence d'un prêtre dans son domicile, et le faisaient violemment soupçonner d'être le complice du crime de son frère Barthélemi ; mais que le fait n'étant pas suffisamment prouvé, il demeurerait en prison comme suspect jusqu'à 1^ paix, en conformité de la loi du 17 septembre 1793. Quant aux trois autres accusés, le tribunal se borna à les renvoyeir devant le comité révolutionnaire de Chaffbis, pour qu'il prît contre eux toutes les mesures de sûreté générale qu'il tcou* vexait convenables. Le tribunal ordonna, en finissant, que ce jugement et celui de la veille seraient imprimés et affichés dans toutes les communes des districts d'Ornans, de Pouta]?T li^r et de Saint-Hippolyte, afin d'y servir de leçon. . {
« Barthélemi Javaux, dit M. de Cbaffoy, ressentit «n ce ornent l'effet de la prière que dom Lessus lui avait promi^ adresser à Dieu pour lui ; il soutint avec fermeté le poid^ i sa condamnation. Son courage ne l'abandonna plus; il inta avec assurance les degrés de l'échafaud^el, arrivé; au
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dernier, il tomba mort, mais tellement mort, que le bourreau jugeait inutile de faire jouer la machine sur ce cadavre; cependant il reçut ordre de le placer sous le couteau et de faire tomber sa tète. )> Cette circonstance , comme on le pense bien, ne se trouve pas mentionnée dans le procès- verbal de l'exécution. Il se borne, comme celui de la veille , à cette formule, qui visait à l'éloquence et n'atteignait qu'à la sottise : * <( Barthélemi Javaux a été décapité sur la place de la Loi à Pontarlier, le 7 floréal, à trois heures après midi, par le vengeur du peuple. »
Le lendemain, le conseil général du district s'empressa d'annoncer à la Convention elle-même les résultats d'une expédition si glorieuse pour lui. Après le récit de l'arrestation et du supplice des deux prétendus contre-révolutionnaires, il ajoutait : « Les cris longuement répétés de Vive la république/ vive la nation! se sont fait entendre lorsque le glaive de la loi les a frappés. Ces exemples intimideront les fanatiques, les ramèneront à la raison, et ne pourront produire que le meilleur efiet dans nos campagnes. Vive la montagne/ Salut et fraternité. »
Le tribunal crut aussi devoir faire part de son nouvel exploit au misérable Hermann, qui, sous le titre de commissaire général, exerçait les fonctions de ministre de la justice. « Citoyen, lui écrivait-il le 2 mai, pendant notre séjour à PontarUer, nous avons rendu deux jugements qui ont déconcerté les fanatiques de cette contrée. » Les juges entraient ensuite dans les détails déjà connus du procès et terminaient ainsi : « Pour empêcher les progrès du fanatisme dans ces cantons , et effrayer ceux qui pourraient encore être tentés de recevoir ou donner asile à des monstres de l'espèce du prêtre Lessus , nous avons ordonné que les deux jugements seraient imprimés et affichés dans toutes les communes des districts frontières. Nous avons rendu compte de nos travaux au citoyen Lejeune, représentant du peuple, avant notre départ de Pontarlier, où il s'est transporté, et immédiatement après l'exécution de nos jugements, nous avons pris congé de lui. »
Pendant ce temps-là, le comité révolutionnaire de Chaf-
fois, dont on avait exalté à l'envi le patriotisme et la viguear républicaine, se mettait en mesure de mériter de nouveaux lauriers. Le % avril, il régla le sort des accusés renvoyés devant lui par le tribunal criminel, en décidant que P.- Alexis Javaux et sa sœur Jeanne-Françoise seraient gardés i vue et à leurs frais chez eux, et que M"* Lacroix, sexagénaire, resterait consignée dans la commune pendant trois mois. Par une délibération aussi bizarre que méchante , le même comité décida, le 3 mai, comme on Ta vu plus haut, que seize autres personnes trouvées au moulin ou dans ses abords, pendant la soirée du i 3 avril, et laissées hors de cause par le tribunal , avaient eu vraisemblablement l'intention de former une assemblée fanatique nocturne ; qu'en conséquence, elles seraient d'abord gardées à vue à leurs frais dans leurs domiciles, par des patriotes, et qu'après huit jours de ce régime, elles seraient conduites à Pontarlier et incarcérées dans cette ville pour un temps indéfini. Le médecin Vertel, de Sombacourt, se trouvait lui-même englobé dans cette condamnation. Mais , comme on était alors au moment des plus grands travaux agricoles, il fut impossible de réunir parmi les sans-culottes de Ghaffois un aussi grand nombre de gardiens; le comité décida donc, le surlendemain, que les seize fanatiques seraient conduits sur-le-champ dans les prisons de Pontarlier. L'un de ces malheureux, Cl.-F. Baud, était aveugle; et une autre victime, Ch.-Marie- Josephe Baud, femme du salpétrier Bourgeois, était mère de sept enfants, dont deux servaient dans les armées de la république (1).
Ces mesures odieuses furent vivement critiquées par J.-F. Vuitteney, maire de la commune, et il s'éleva avec force, au sein de la municipalité, contre le patriote P.-Jo^. Bourdin,
(1)Les treize autres étaient : Jnn«.ciaadine Perrin, femme d*Ant.-F. âtteney, Jn»*-Calh. Nicolier, Marg. Nicolier, Jnne-F«» Nicoiier, F«* ird, femme de Gl.-F. Baud, Ant.-Jos. Grandvoynet, Marie-Anne Grandmet , Marie-Josephe Grandvoynet, Marie-Glaire Grandvoynet , Marie-
ephe Vuitteney, Ant.-Jot. Vuitteney, Marie-Agathe Faivre, sa femme, *
fDn«.Glaudine Vorbe, femme de Jac. Pourny.
qai s'en était fait le champion. Il dit hautement que les prisonniers n'étaient allés au moulin que dans l'intention de s'y confesser; que c'était un acte de fanatisme, mais que ce n'était pas un crime; que Bourdin ne devait pas oublier qu'on l'avait- tiré lui-même d'embarras autrefois, lorsqu'il était détenu pour une autre cause, et qu'il fallait user en ce moment des mêmes procédés fraternels en faveur d'autres concitoyens malheureux. Bourdin s'empressa de dénoncer ces propos au comité révolutionnaire, qui en fut très irrité, mais n'osa pas donner suite à cette dénonciation. Le maire et le secrétaire de la commune ne s'en tinrent pas à ces généreuses paroles; ils portèrent l'affaire jusque devant le proconsul, qui se trouvait encore à Pontarlier, et, par arrêté du 21 mai , Lejeune décida que les seize détenus de Chaffois seraient élargis sous caution et renvoyés dans leur commune sous la surveillance des autorités. Ils avaient passé une quinzaine de jours en prison.
Blondeau aîné , président du département , envoya quelques jours après à Parrod les affiches des deux jugements du tribunal criminel, en lui recommandant de leur donner la plus grande publicité, « pour effrayer les scélérats qui se permettraient de cacher des prêtres menteurs et ennemis de la chose publique. » Parrod répondit dans le même style, « qu'il allait envoyer sur-lechamp les affiches dans tx}utes les communes, et prescrire aux municipalités toutes les mesures nécessaires pour tirer de la mort des deux scélérats tout le fruit possible. »
Le comité de Chaffois se montra jusqu'au bout fidèle à ses mauvais instincts. Lorsque la loi de messidor ordonna de mettre en hberté tous les cultivateurs et artisans détenus comme suspects, les membres du comité révolutionnaire de Pontarlier écrivirent à leurs confrères de Chaffois pour leur demander s'ils ne jugeraient pas à propos de faire élargir Cl.-Jos Javaux, resté prisonnier dans leur ville. Le comité de Chaffois répondit, le 47 juillet, qu'à la vérité le détenu était un excellent ouvrier, soit comme meunier, soit comme maréchal, soit comme laboureur, mais qu'il n'y avait pas lieu de mettre fin, même provisoirement, à sa détention.
SOUFPRANXES DES PRÊTRES SOUS ROBESPIERRE. SKi
La dépouille mortelle dedom Lessus avait été courageusement recueillie après son supplice par deux femmes pieuses, M"* Catherine Moroux et M"' Tournier, sa sœur. Elle fut déposée dans le cimetière de Saint-Bénigne, au pied du mur de l'église, du côté du nord. On y réunit, le lendemain, le corps de Barthéleml Javaux. La piété du clergé et des fidèles a élevé depuis longtemps sur le coin de terre sanctifié par ces précieux restes, un monument simple et sans faste, dont le plus bel ornement est l'inscription suivante :
JOANNES ÏGNATIUS LESSUS, ORDINIS CARTHUSIANI, BaRTHOLO-
ICEUS Javaux, hospes ejus, pro pmE ogcubuerdnt xxv et xxvi
APBILIS ICDCCXCIV. QUORUM IMITAMINI FIDEM. {Hœbr,^ Xttl.)
« J -Ign. Lessus, de Tordre des chartreux, et Barthélemi Javaux, son hôte, moururent pour la foi le 25 et le 26 avril 1794. Imitez leur foi. »
Ce tombeau, devenu l'objet d'un véritable pèlerinage, est constamment orné de fleurs nouvelles. Divers objets qui avaient appartenu au prêtre martyr, ont été recueillis précieusement aussi par les habitants de Pontarlier. La pyxide et les deux boites d'étain trouvées au moulin sont conservées au presbytère; l'habit de garde national sous lequel dom Lessus avait été découvert, fut acheté par M"* Duplessis et partagé entre les plus pieuses familles de la ville; enfin l'hôpital garde religieusement des linges trempés dans le sang de la victime.
La Révolution n'était pas encore terminée, que déjà un chant populaire, composé à Pontarlier, répandait au loin, dans un rhy thme facile et une versification qui n'est pas sans mérite, le souvenir des bienfaits et des vertus du martyr dont cette ville se glorifie de posséder le tombeau. Enfin un assez grand nombre de faits miraculeux, attribués par la reconnaissance à l'intercession de dom Lessus et appuyés sur les témoignages dignes de foi, ont entouré sa mémoire d'un véritable culte, qui, loin de s'affaiblir avec les années, n'a lait que grandir et se propager. On trouve dans le pieux écrit lue M. Bouchey, curé de Bonnétage, a récemment consacré i dom Lessus, les renseignements les plus intéressants et Bsplas complets à cet égard.
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XII. Une dernière victime, pourchassée depuis longtemps^ devait couronner le règne de Robespierre. Comme dom Lessus, M. Louis-Joseph-Théodore Roch, Vhabile et ardent organisateur des réunions rehgieuses de Landresse et de Sancey , prodiguait sa vie avec un trop généreux abandon , pour ne pas être appelé aussi à recevoir, dans une mort prématurée et glorieuse, la récompense de ses travaux.
Né à Provenchère, dans le voisinage de Maiche, M. Roch était vicaire à Jonvelle, dans la Haute-Saône, au moment de la Révolution, et il s'y distingua par des merveilles de charité. Outre les aumônes les plus abondantes en aident, il faisait un grand nombre de prêts gratuits, payait les mois d'école des enfants pauvres et leur achetait des habits. Un seul tisserand a déclaré lui avoir fourni près de cinquante mètres de droguet pour ses Ubéralités en ce genre. Pendant la disette de 1788, il fit pendant un mois des distributions quotidiennes de soupe, de riz cuit et de viande, à tous les indigents qui se présentaient. Il versa ainsi dans le sein des pauvres le produit tout entier d'une succession qui venait de lui échoir. N'ayant plus que trois chemises , il voulait encore en donner une, et il répondit aux remontrances qu'on lui fit à ce sujet : <( Deux ne me suffisent-elles pas : une au blanchissage et l'autre sur moi?»
Pour tant de bienfaits semés autour de lui , M. Roch ne pouvait manquer de récolter de l'ingratitude. A l'époque de la prestation du serment constitutionnel, la municipalité l'envoya chercher, dit-on, un dimanche par quatre hommes armés, et le fit amener sur la place publique au milieu d'une foule bruyante. Là on le somma de faire le serment exigé par la loi. M. Roch ayant refusé catégoriquement et voulant expUquer les motifs de son refus, on lui ferma la bouche» et on ne lui permit de se retirer qu'en Taccablant d'injures et de menaces. Le dernier dimanche qu'il passa à Jonvelle, il monta trois fois en chaire ; et, après avoir fait ses adieux à ses paroissiens , il leur prédit que l'église où ils étaient réunis serait bientôt fermée, et qu'on leur ferait un crimie d'y venir répandre leur cœur devant Dieu, a Mais , mes frères, ajouta-t-il , faites de vos maisons des égUses et des
oratoires ; et si vous Tenez à apprendre que je sais arrêté et traduit devant les tribunaux, réjouissez-vous, car c'est alors que je vous serai plus utile qu'ici. »
La veille de son départ forcée M. Roch passa toute la soirée à l'église, occupé à entendre des confessions. Un schismatique forcené, ne pouvant supporter la pensée d'un pareil abus, vint l'insulter jusque dans son confessionnal, en vomissant les plus horribles injures contre une vingtaine de personnes encore réunies pour recevoir une dernière fois les sacrements; il menaça de les faire saisir et de les conduire devant les juges, et finit par les enfermer tous dans l'église. M. Roch ne s'en montra nullement ému, et ne répondit à tous les outrages que par des paroles de paix et de charité. Le lendemain, ii novembre i79i, lorsqu'il sortit de la paroisse, nombre d'enfants de quatorze à seize ans le poursuivirent hors du bourg en le huant et en lui jetant des boules de neige. 11 ne se retournait que pour leur dire avec bonté : a Adieu, mes enfants.» Ces odieuses démonstrations ne l'empêchèrent pas de retourner secrètement à Jonvelle Tannée suivante, pour porter encore une fois les secours de la religion aux familles restées fidèles. Mais la folie des démagogues n'avait fait que dégénérer en fureur, et cette fois sa vie fut sérieusement en danger. Comme il était caché dans un buisson, en pleine campagne, il en fut débusqué par deux mauvais sujets armés de fusils, auxquels il n'échappa qu'avec beaucoup de peine. L'un de ces forcenés périt misérablement quelque temps après dans un pressoir.
Au moment de la déportation, M. Roch, retiré au sein de sa famille, prit un passe-port pour la Suisse ; mais, charitable à l'excès jusqu'à la fin, il ne quitta la France qu'après avoir renvoyé à tous ses débiteurs leurs billets complètement acquittés sans paiement. A peine arrivé en Suisse, ^ Roch se rendit à Rome avec M. l'abbé Receveur, des mtenelles; ils visitèrent avec la plus vive émotion la pri- >n des premiers apôtres, et reçurent aussi ensemble la inédiction du successeur si éprouvé de saint . Pierre , le >ux et infortuné Pie YI. Il semble que dans le cours de ce yage, le rude apôtre des Fontenelles, l'amant le plus pas-
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sionné de la pénitence et l'ennemi le plas implacable da monde ^ à cette époque , ait fait passer dans l'àme de son compagnon de route tout le feu dont il était dévoré. Ils demeurèrent en correspondance, et on retrouve dans le fond et la forme de leurs pensées une sorte de sainte violence qui leur est toute particulière.
De retour en Suisse vers le printemps de 1793, M. Roch se proposait de repasser immédiatement en France , où il brûlait de se dévouer au salut de ses concitoyens; mais Dieu voulut qu'il se disposât à cet apostolat si périlleux par un grand acte de patience et de charité.
« Il était logé, dit M. de Chaffoy, avec un respectable curé déjà avancé en âge et déporté comme lui. Les incommodités et les souffrances de l'exil avaient singulièrement altéré la santé de cet estimable vieillard ; des douleurs aiguës annonçaient un dépôt dans les chairs : plusieurs opérations douloureuses n'avaient pas atteint la source du mal ; les douleurs persistantes indiquaient la nécessité d'une incision plus profonde et plus périlleuse. Le chirurgien sentait cette nécessité ; mais, émigré lui-même, il n'avait pas avec lui les instruments nécessaires pour assurer le succès de cette opération. Il fait part de son embarras à M. Roch et à un autre ecclésiastique qui donnait aussi ses soins à ce malade. La difficulté fut bientôt levée ; la charité sait vaincre tous les obstacles. Les deux prêtres s'ouvrirent à tenir la main pendant trois jours, sans aucune interruption, sur la partie supérieure de la plaie qui allait être faite, pour empêcher par une pression continuelle la production d'une hémorragie. Alors l'opération fut résolue et exécutée ; les deux mains charitables ne se lassèrent point, et un succès complet récompensa leurs soins généreux. » Du moment où il crut que son malade pouvait se passer de son concours, M. Roch résolut définitivement de retourner dans sa patrie; et, après avoir pris l'avis de toutes les personnes qui pouvaient être auprès de lui les organes de Dieu, il partit pour la France le 25 juillet 1793. Il avait alors près de trente-deux ans.
Le premier soin du courageux missionnaire, en rentrant dans son pays après dix mois d'absence , fut d'étudier l'é-
tendue des ravages qu'y avaient déjà faits les erreurs et les passions du moment, et de reconnaître Tétat général des esprits. Il trouva que la foi était encore très vive, même parmi ceux qui étaient égarés , et que beaucoup de gens, extérieurement schismatiques, par crainte des mauvais traitements, étaient restés très orthodoxes par conviction. Cette remarque, jointe à la violence toujours croissante de la persécution, le détermina à donner aux plus timides le conseil de fuir une terre maudite qui, comme il le disait, ne faisait plus que dévorer ses habitants, et aux plus énergiques, celui d'affirmer hautement leur foi et de la faire respecter par Tascendant même de leur énergie. « Il jugea encore, dit M. de Cbaffoy, qu'il serait d'un grand avantage pour les fidèles de se connaître et de s'édifier réciproquement par leur nombre et parleurs exemples. En effet, les chrétiens timides étaient très empressés de voir un prêtre catholique; mais ils étaient encore plus soigneux de le faire secrètement et de se soustraire aux yeux de leurs voisins. M. Roch, feignantde condescendre à tous leurs motifs de circonspection, indiqua à tous ceux qui désiraient le voir et lui parler, une maison abandonnée et éloignée de toute autre habitation; il leur donna secrètement le même rendez-vous et à la même heure. Chacun y vint en particulier et croyait s'y trouver seul; et chacun fut également surpris de se rencontrer dans une assemblée extrêmement nombreuse.
» M. Roch tint notamment trois grandes réunions de ce genre. La première eut lieu dans la maison de la pâture de la Combe-Oudot, située sur le territoire du Grand-Sancey, lieu entouré de forêts et à une grande distance de toute demeure. Ce fut là qu'au dire dés assistants, la figure du saint missionnaire parut rayonnante. Sa coutume était de faire deux instructions, Tune avant, et l'autre après la messe. L'une des deux était toujours une forte et pressante exhortation à la méditation, au recueillement et à la vie de la foi. La seconde assemblée générale se tint dans un lieu écarté et sauvage de la forêt de Landresse, où se trouve une caverne jui avait autrefois servi d'asile aux habitants de ce village, pendant la guerre des Suédois. Au-dessus de cette grotte
était un rocher saillant, sur lequel était une croix, posée, disait-on^ après le départ des Suédois , par les habitants de Landresse, comme un monument de leur reconnaissance envers Dieu. Aussi cette croix était en grande vénération dans le pays et honorée par de fréquents pèlerinages. On conçoit tout ce que ce Ueu avait d'imposant, de frappant, par le rapprochement des souvenirs qu'il rappelait avec la situation présente.... La troisième et dernière grande assemblée fut celle du Châtelard, paroisse de Sancey; elle fut encore plus nombreuse que les précédentes, et M. Roch n'y parla pas moins de cinq heures. Un incident y fit éclater l'héroïque dévouement dont il était rempli y et lui fournit l'occasion de pratiquer lui-même , sous les yeux de tous les chrétiens réunis, cette généreuse fidélité à Dieu qu'il leur prêchait. U avait à peine commencé son instruction, que l'on crut apercevoir une patrouille de garde nationale qui se dirigeait vers le lieu de l'assemblée. Le bruit de son approche se répandit bientôt dans la foule; une frayeur soudaine s'empara de tous les esprits; chacun avait les yeux fixés sur M. Roch et semblait appeler et attendre de lui le signal de fuir; on n'imaginait même pas qu'il y eût à balancer. Le zélé missionnaire, apercevant cette inquiète agitation dans ses auditeurs , demanda et en apprit la cause. (( Qu'on ouvre les portes , s'écria-t-il alors, qu'ils entrent, ceux qui persécutent Jésus- Christ et son Eglise ; qu'ils soient témoins de ce qui se passe parmi nous; et, s'ils refusent d'apprendre comment doivent vivre des chrétiens, qu'ils apprennent du moins comment ils savent souffrir et mourir. » Ce peu de paroles, le ton ferme et calme avec lequel elles furent prononcées, dissipa toute frayeur et rétablit la tranquillité et l'attention dans l'assemblée. Ces prétendus gardes nationaux arrivèrent enfin : c'étaient quelques hommes qui, ou avertis plus tard, ou plus circonspects, se rendaient tardivement à l'assemblée, o
Lorsqu'une partie des pieux assistants de la Combe-Oudot et du Châielard furent mis en prison à Baume, M. Roch ne les y laissa pas sans encouragement ni sans consolation. Il leur adressa une lettre à la manière des premiers apôtres, les félicitant sur l'honneur qu'ils avaient de soufirir pour
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Jésus-Christ, et leur recommandant d'éviter de ternir par la moindre souillure leur titre de confesseurs de la foi. Ces exhortations firent passer dans Tàme des prisonniers la fermeté qui le caractérisait lui-même; et Tun d'eux, l'homme reconnu pour le plus timide, interrogé sur ce qu'il ferait dans le cas où on lui rendrait la Uberté et où il se ferait de nouvelles assemblées fanatiques, et s'il y retournerait, répondit avec vivacité : « Si j'y retournerais ! mais j'irais sur ma tète, s'il le fallait. »
Aux peines et aux fatigues qu'entraînait nécessairement le saint ministère dans des temps si difficiles, M. Roch joignait encore toutes les austérités volontaires et toutes les saintes rigueurs des pénitents les plus impitoyables pour eux-mêmes. Un cilice de fer couvrait sa chair, comme on l'a su par la personne à qui il s'était adressé confidemment pour se procurer cet instrument de pénitence. Les jeûnes, les veilles, les courses forcées et rapides dans un pays montagneux et difficile, où les rigueurs de l'hiver sont extrêmes, étaient pour lui un exercice journaUer. Un peu de pain noir et de laitage était la seule nourriture qu'il prenait aux heures où il plaisait à la Providence de la lui offrir. C'était chez les pauvres qu'il allait de préférence demander Thospitalité; et par son esprit, sa gaité, il savait mettre parfaitement à leur aise ses hôtes, sur l'extrême frugalité des repas qu'ils avaient à lui offrir. Il trouvait toujours qu'on faisait trop pour lui. Une pauvre femme chez qui il était réfugié, lui disait avec inquiétude qu'elle n'avait qu'un œuf à lui donner: « C'est assez, reprit-il, battez-le bien, un œuf bien battu en vaut deux. »
a Je l'ai vu une seule fois pendant la persécution, écrivait en 1819 M. Vauthier, curé de Valonne ; c'était à Rosureux. Il m'édifia singulièrement, me donna d'excellents avis pour la direction et m'encouragea beaucoup. Plusieurs personnes qui lui ont donné asile m'ont dit qu'il ne parlait presque jamais que pour élever les âmes vers Dieu, les encourager et les consoler; qu'il se retirait le plus tôt qu'il pouvait à part dans une chambre et qu'il y passait des temps considérables en méditation ou en prière. Quand on allait dans sa chambre, on le trouvait toujours à genoux. »
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Dans le cours de son voyage à Rome, M. Roch avait prorais à M. Receveur qu'eu rentrant en France, il s'informerait de la situation de sa mère, personne très âgée, et qu'il ne l'abandonnerait pas à sa dernière heure. Fidèle à sa promesse, il apprend, au milieu de ses courses apostoliques, que M"*" Receveur est très dangereusement malade. Il se rend aussitôt à Bonnétage, s'approche de la maison pendant la nuit, s'insinue dans la grange et s'y tient patiemment caché pendant plusieurs heures, jusqu'à ce qu'enfin il se trouve à la portée d'un domestique que son service conduisait dans ce lieu ; il l'interroge sur l'état de la malade : « Ah I c'est vous, Monsieur RochI Que faites-vous ici? s'écrie le domestique stupéfié; sauvez-vous bien vite , vous êtes perdu. Madame est fort mal, Monsieur son fils, ^e président, ne la quitte pas, il n'est pas sorti de sa chambre; il est là avec cinq ou six clubistes, de ses amis, qu'il a amenés, je le crains, pour surprendre et saisir le prêtre qui oserait se présenter. — Peut-être ne seront-ils pas toujours là, répondit M. Roch; s'ils s'éloignent, ne manquez pas de m'avertir, je ne sortirai pas d'ici. » Trois heures après, le domestique revient. «Que fait M"* Receveur, dit M. Roch? — Ah I Monsieur, elle baisse beaucoup, elle ne passera pas la nuit : ces messieurs ne la quittent point; ainsi, croyez-moi, éloignez-vous d'ici promptement. — Elle se meurt, répond M. Roch; j'ai promis à son fils de l'assister à son dernier moment; je suis près d'elle et je m'en irais*! Oh non I Je remets mon sort entre les mains de la Providence. Il n'y a point de temps à perdre; coaduisezmoi dans la chambre de la malade. » Le domestique obéit à regret et s'avance tout tremblant. M. Roch ouvre résolument la porte, se présente au trop fameux président du tribunal de Saint-Hippolyte et lui dit : « Vous me connaissez, Monsieur, je suis prêtre catholique et je viens offrir à madame votre mère le secours de mon ministère; je suis en votre pouvoir ; mais diflërez quelques moments de me faire saisir et ne refusez pas à votre vertueuse mère une consolation si précieuse au moment où elle est. » L'homme de loi jacobin, étonné et vaincu par ce trait de générosité, embrasse cordialement M. Roch, et se retire aussitôt pour le laisser seul
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avec sa mère, qui, après avoir reçu les sacrements, ne tarda pas à rendre le dernier soupir.
Un intérêt tout particulier portait M. Roch vers les nombreux fidèles incarcérés comme suspects dans les prisons de la Seigne, de Vaucluse et de Vaufrey, d'abord parce qu'ils composaient Télite des catholiques , et ensuite parce qu'ils étaient très exposés au danger de perdre courage dans les longues et énervantes épreuves de la prison. Il adressa aux détenus de la Seigne une longue lettre de félicitations, pour leur faire mieux apprécier tout Thonneur et le bonheur de leur position. Il y peignait la prison comme devenue le seul endroit de la France où il fût honorable de demeurer, le reste étaut livré à tous les vices et à tous les blasphèmes de l'enfer. « Ne redoutez, leur disait-il, ni la pauvreté, ni les cachots, ni les souffrances, ni la mort. Quand on possède le royaume de Dieu, on est assez riche. Âhl surtout, n'inytez pas la conduite de quelques-uns de vos compagnons, qui, préférant la prison de l'enfer à celle de la Seigne, se sont engagés, pour sortir de cette dernière, à aller à la m'esse des schismatiques , scandale digne de larmes. Qu'aucun d'entre vous n'ajoute à notre douleur, je vous en prie. Tenez-vous en garde contre les dégoûts ; encouragez- vous mutuellement. Les souffrances ne sont pas à craindre, car craindre de souffrir, ce serait craindre de se sauver. La mort est encore bien moins à redouter, surtout la mort violente qu'on nous promet, car elle nous ouvrira les portes du ciel Pensez à nos glorieux martyrs des montagnes; ils vous appellent; vous marchez à leur suite. Courage jusqu'au terme. Aimez aussi les auteurs de vos épreuves , ils sont les artisans de votre gloire. Oh! les bons ouvriers pour vous! bénissez-les, priez pour eux et pour moi. »
L'amour pour les ennemis et le pardon des injures n'étaient pas pour M. Roch de simples formules oratoires. Il in recommandait la pratique avec la plus grande sévérité. i J'ai senti une joie inexprimable, écrivait-il au chef d'une aniille chrétienne, eu apprenant que vous étiez l'objet d'une lénonciation et menacé d'être dépouillé , emprisonné et eut-ètre martyrisé. Bénissez ceux qui vous maudissent»
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rendez le bien pour le mal, c'est par là qae vous prêcherez le plus efficacement vos frères égarés. N'oobliez pas qu'un sentiment de haine envers un seul schismatique est capable de vous damner, et que, sans une charité qui embrasse tous les hommes , vous ne pouvez être sauvés. On vous accuse d'être mauvais citoyens, redoublez d'amour pour la patrie, cette patrie déchirée par les guerres civiles et livrée à de taux pasteurs. Vous êtes sans prêtres, mais souvenez-vous que le premier de tous les prêtres, Jésus-Christ, est au milieu de vous. »
Mais c'était surtout avec les prisonniers de Vaucluse, plus rapprochés du séjour habituel de M. Roch, que sa correspondance apostolique était le plus active. U ne leur adressa pas moins de sept lettres générales. Dans l'une des premières, il traça le règlement qu'ils lui avaient demandé pour leur vie commune en prison. Ce règlement, qui fut suivi ponctuellement pendant toute la durée de leur détentioQ, nous inontre à quel degré de piété et d'élévation morale étaient arrivés ces simples cultivateurs. Â cinq heures et demie , tous les prisonniers se réunissaient pour faire ensemble la prière du matin , suivie d'autres prières pour les besoins spirituels et temporels de la France, et ensuite la lecture et la méditation. A neuf heures et demie on chantait les prières de la messe, les sept psaumes de la pénitence et les litanies des saints. A trois heures , les vêpres suivies du rosaire médité. A six heures et demie , la visite au saint Sacrement, puis le chapelet et la prière du soir. Le reste du temps était employé au travail. Le dimanche, on y suppléait en ajoutant aux exercices ordinaires de piété, celui de la congrégation pour les hommes, et celui de la conférence pour les femmes.
Plusieurs ajoutaient encore d'autres prières et se relevaient la nuit pour y vaquer. On jeûnait le vendredi , et quelques-uns jeûnaient tous les jours. Les pieux cénobites qui avaient fondé le prieuré de Vaucluse avaient enfin retrouvé, pour un instant, des successeurs dignes d'eux.
Cette sainte société de chrétiens était bien plus recommandable encore par les sentiments de charité, d'union, d'amitié
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fraternelle qui en liaient tous les membres entre eux^ que par la fidèle observance de tous les actes extérieurs de la piété; tous s'aimaient, s'entr'aidaient , se consolaient et n'avaient qu'un cœur et qu'une àme. On ne distinguait parmi eux ni ricbes ni pauvres. La Révolution avait fait ainsi renaître , bien plus sérieusement qu'elle ne comptait, toutes les merveilles de la primitive Eglise.
La troisième épitre de M. Roch aux prisonniers de Yaucluse était semblable pour le fond à celle qu'il avait adressée aux prisonniers de la Seigne de Morteau. Dans la quatrième, il déplorait la défection de quelques détenus, que le découragement venait d'entraîner à solliciter leur liberté au prix d'une soumission sans bornes, et qui avaient ainsi perdu , par le défaut de persévérance , tout le fruit de leurs longs efforts. Il excitait leurs compagnons plus courageux à se serrer encore plus près les uns des autres pour mieux se soutenir. Dans sa cinquième lettre il engageait les prisonniers à tenir ferme contre l'attendrissement que la vue du désespoir ou de la misère de leurs parents causait à quelques-uns d'entre eux, et il offrait des secours pécuniaires à tous ceux qui pouvaient en avoir besoin. Dans la sixième, il leur recommandait d'éviter les familiarités et les sentiments dangereux auxquels le mélange des deux sexes dans la prison pouvait donner occasion. « Ce serait, leur disait-il, profaner la maison sainte que vous habitez. » Il leur recommandait aussi de se montrer moins sensibles aux titres de fanatiques, d'hébétés, d'idiots, de mauvais citoyens, qui leur étaient prodigués, en pensant que Jésus-Christ lui-même n'avait pas été traité autrement. ILlie craignait pas de leur faire ce compUment bien mérité, sur le beau spectacle qu'ils donnaient en ce moment au monde : u Je vous dirai que nous sommes heureux et consolés d'apprendre que tous ceux qui vous visitent s'en retournent édifiés, et que vous )venez ainsi de vrais apôtres par votre conduite, votre lion et votre résignation. » La septième et dernière lettre ? M. Roch était datée de son cachot» « Je suis en prison, kriait-il; Dieu merci I me voilà déjà quitte d'un enfer 1 » i. recommandation suprême à ses chers prisonniers fut de
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réfléchir et de méditer souvent. C'était, selon lui, le défaut de réflexion qui avait perdu la France. Retournant, avec l'autorité du bon sens , le triste paradoxe de Rousseau , il disait éloquemment que Tbomme qui ne pense pas ne tarde pas à devenir un animal dépravé, et qu'il n'était pas possible de réfléchir sérieusement, sans être dominé tout entier par la pensée de Dieu, du néant de la vie, et de la nécessité de mériter par la vertu l'immortalité bienheureuse.
Une lettre adressée par M. Roch à M. Tabbé Vernier, missionnaire exilé au Landeron, une quinzaine de jours avant son arrestation, nous le montre profondément découragé par les rapides et irrésistibles progrès de l'impiété révolutionnaire. Il voit les populations disposées par la peur à passer encore plus facilement du schisme à l'idolâtrie que de la foi au schisme, et tous les décrets devenir des occasions de chute pour les faibles catholiques : enrôlement des pères dans une garde nationale chargée souvent des opérations les plus odieuses; enrôlement des fils dans des armées qui ne semblent levées que pour tout détruire ; enrôlement des enfants dans des écoles où Tirréhgion est enseignée sans partage; réquisitions de travail pour les dimanches; réquisitions de transport d'objets volés; réquisitions de grains et de
denrées pour sustenter une guerre impie La coalition
même de l'Europe entière ne lui donne aucun espoir. « Sans doute, dit-il, la Révolution, après avoir triomphé de l'Europe, tombera sous les ruines des églises qu'elle aura renversées; mais les canons, les sabres et les fusils étrangers ne ramèneront jamais en France ce que le repentir seul peut y ramener. » Il répond au reproche que lui ont fait plusieurs confrères de porter les fidèles à émigrer, en faisant observer que ces ecclésiastiques ne connaissent plus l'état de leur pays ; et que , s'ils pouvaient revenir seulement pour un jour dans leurs paroisses, ils changeraient bien vite de sentiment. Quant à lui , il invite plus que jamais les fidèles à fuir cet enfer, où l'on voit des abominations et des monstres inconnus au paganisme même; et il engage vivement son ami à se charger de conduire une colonie de ces bons paysans en Russie, où tout ne sera plus une embûche pour leur foi.
SOUFFBANCES DES PBÊTRBS SOUS R0BB8PIEBBE. 563
« Mon collaborateur, ajoute-t-il, se déconcerte au moins autant que moi. Le désespoir me saisit, je recule d'épouvante à la vue de tout ce qui m'entoure ; les eflTets de mon ministère, beaucoup plus nuisibles qu'utiles , me font peur. Jusqu'ici j'ai désiré d'être arrêté ; mais aujourd'hui que j'ouvre les yeux sur mon administration , je ne comprends pas comment j'ai pu me laisser aller à l'orgueilleuse témérité de désirer le martyre. La prison elle-même m'effraie, depuis que j'en vois les efffets dans nos meilleurs catholiques, qu'elle a considérablement affaiblis » .
Fidèle à suivre tous les pas de son divin maître, M. Roch était arrivé en ce moment avec lui au jardin des Oliviers, et l'analyse rapide qui précède ne donne qu'une faible idée de l'indicible tristesse qu'il répandait en flots de la plus amère éloquence dans le sein de son ami, sous le poids de tant de crimes et de maux irréparables. Mais l'approche du Calvaire allait bientôt lui rendre toute sa force et sa sérénité. Sept ou huit jours avant son arrestation, M. Roch convoqua encore une assemblée de fidèles dans un bois, au milieu des rochers où il avait coutume de les réunir. Il s'y trouva environ deux cents personnes. Pendant qu'il parlait, un clubiste, plus égaré que méchant, s'approcha assez près pour entendre, mais pas assez pour être reconnu des assistants. Quand M. Roch l'aperçut, il lui cria d'une voix forte : a S'il y a près d'ici des surveillants ou des gendarmes, qu'ils avancent. Nous sommes tous disposés à aller à la guillotine. Que ferions-nous en ce monde maudit, qui ressemble à l'enfer, où l'on ne voit que crime et désolation , et où il n'est plus permis de goûter aucune consolation religieuse? » Le jacobin ne bougea pas, mais il continua d'écouter jusqu'au bout, et se retira tout ému. Peu de temps après, il se convertit.
Il y avait à Peseux une famille Thiébaud , fort zélée pour 'e schisme et la Révolution. Outre le père, J.-Jos.-Ligier rhiébaud, vieillard déjà un peu caduc , et plusieurs filles, elle comptait trois fils, Claude-François et Claude-Antide, soldats de la république, alors en congé de convalescence, et un autre, Claude-François, ex-frère des écoles chrétiennes, rentré dans la maison paternelle depuis la dissolution de son
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institut. Ce dernier avait suivi le même parti religieux que le reste de sa famille , mais à contre-cœur et plutôt par crainte que par conviction. Au printemps de il9A, il tomba dangereusement malade, et ses parents s'empressèrent de faire venir l'intrus de Vaucluse pour le confesser. Mais le malade, après avoir obstinément refusé de dire un seul mot à ce moine apostat^ et de recevoir les sacrements de sa main, exprima avec beaucoup d'instances et de larmes le désir d'être assisté par un prêtre insermenté. Personne dans la maison n'était disposé à satisfaire le vœu suprême du mourant; mais quelques pieux babitants du village, instruits de ses sentiments, en firent part à M. Roch, qui, malgré l'imminence du danger, n'hésita pas à accourir à Peseux, au milieu de la nuit du 15 au 16 avril, vers le commencement de la semaine sainte. Il se rendit d'abord chez un bon catholique nommé Ponçot; tous les membres de la famille s' étant levés aussitôt pour le recevoir, il leur dit : « Nous allons passer le reste de la nuit en prières, » et on lui obéit. Il consacra la journée suivante, jusqu'à trois heures après midi, à confesser toutes les personnes de la maison, ainsi que le petit nombre de catholiques fidèles du village, et leur donna la communion. A la nuit tombante, il était déjà prêt à partir pour sa périlleuse mission , lorsqu'une femme schismatique et patriote , mais d'un cœur plein de générosité , accourut hors d'haleine dans la maison Ponçot et dit avec efiroi : <( S'il y a des prêtres chez vous ou chez Jean-Noèl (c'est ainsi qu'on nommait la famille Thiébaud), faites-les évader bien vite, car ils s'assemblent pour faire des perquisitions et ils sont comme des furieux. » M"** Séraphine et Dorothée Ponçot coururent prévenir M. Roch de ce qui se passait, et le supplièrent avec les plus vives instances de prendre la fuite. M. Ponçot, bon et vénérable vieillard, vint joindre ses suppUcations à celles de ses filles, et, tenant M. Roch dans ses bras, en le couvrant de larmes , il le conjurait de fuir et lui défendait même, avec l'autorité que semblait lui donner son âge, d'aller dans cette maison maudite : a Mais, Monsieur l'abbé, répétait-il, vous ne les connaissez pas ; si vous y allez, vous êtes perdu. — Ahl mon cher, lui répondit
M. Roch, ne craignez donc pas tant de me voir pris. Vous craignez mon bonheur. » Il ne voulut rien entendre. Alors une des demoiselles Ponçot le conduisit jusque près de la maison Thiébaud, et lui indiqua une porte de derrière qui donnait accès dans la chambre du malade sans passer par la cuisine ni par le poêle. Il n'était pas encore nuit close.
M. Roch ne trouva pas le malade seul, et pendant qu'il lui prodiguait, au péril de sa vie, les consolations si ardemment désirées par ce malheureux, les deux frères de ce dernier sortaient pour se rendre chez J.-Cl.-Melchior Boiteux, agent national de la commune, et lui exposaient que le prêtre Roch, de Provenchère, venait d'entrer dans la maison de leur père ; que celui-ci n'étant pas en état d'en venir faire la déclaration, ils venaient la faire eux-mêmes pour se conformer à la loi. L'agent national transmit aussitôt à J.-B^^- Modeste Vadant, capitaine de la garde nationale, l'ordre de rassembler toute sa compagnie sous les armes pour s'emparer du prêtre dénoncé. Vadant, ne se croyant pas encore en force suffisante, envoya demander secours aux gardes nationaux patriotes de Courcelles, de Vernois et de Rosières, qui furent bientôt sur pied. £n les attendant, les gardes de Peseux cernèrent la maison Thiébaud, et plusieurs d'entre eux virent à travers les fenêtres M. Roch se livrant paisiblement à ses saintes fonctions. Un dernier reste de pudeur parait avoir retenu les deux délateurs hors de la maison qu'ils venaient de déshonorer.
A minuit, M. Roch consomma les saintes hosties, purifia la pyxide, et quand il eut terminé toutes ses opérations, il demanda s'il n'y avait pas dans cette maison quelque cachette. On lui en indiqua une, et il s'y plaça : c'était un double plancher formé par un ciel de lit. Vers trois heures du matin, la troupe, se voyant au complet, se décida à envahir la maison. Elle fouilla partout pendant plusieurs heures sans pouvoir ien découvrir. Thift)aud père et ses filles gardèrent courai^eusement le secret le plus absolu Les gardes se retiraient lésappointés et furieux, en menaçant de mettre le feu à la .naison, lorsqu'un des fils Thiébaud, à force de chercher, init par trouver l'asile de M. Roch. Il rappela aussitôt ses
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amis, en s'écriant : « Venez, venez, je l'ai trouvé, il est sur le ciel de lit de telle chambre. » Les jacobins rentrèrent à la bâte, ivres de joie, coururent à la chambre indiquée, et, frappant violemment à coups de crosses de fusil sur l'endroit désigné, ils crièrent : a Es- tu là ? — Oui, répondit M. Roch. — Eh bien, nous te sommons de sortir. » A ce mot, M. Roch leva un lambris et descendit.
Quand il fut au pouvoir de ses agresseurs, son premier mot fut de demander lequel d'entre eux avait mis, le premier, la main sur lui, pour le saisir. Un jeune homme de Vernois, nommé Antoine et surnommé le Monsieur^ qui était connu particulièrement de M. Roch, répondit avec effronterie : (( C'est moi I » Alors M. Roch, se dépouillant du seul objet de valeur qu'il eût gardé, le lui tendit en disant : « Tenez, voilà ma montre, elle est à vous ; depuis longtemps j'ai promis de la donner au premier qui m'arrêterait. » Ce jeune homme prit la montre et l'installa sur-le-champ dans son gousset, ce qui excita une grande jalousie entre les frères et amis^ plusieurs disant hautement qu'ils l'avaient aussi bien méritée que lui, et €[u'il aurait été plus juste de la vendre pour en partager le prix entre tous. Quelques années après , l'ex-jacobin racontait lui-même toutes ces circonstances à M. Vauthjer, curé de Yalonne ; et comme rien, ni dans sa voix, ni dans sa physionomie, ne trahissait la moindre émotion, M. Vauthier ne put s'empêcher de lui demander s'il avait eu la conscience bien tranquille après cette expédition. « Oh I certes non I répondit-il vivement, mais on était jeune alors, on était fou... Du reste, cette montre ne m'a pas profité, car elle a été écrasée sous une voiture. »
M. Roch avait apporté auprès du malade tout ce qui lui était nécessaire pour dire la messe : une ardoise consacrée, un calice en étain et un vêtement sacerdotal complet. Il avait renfermé soigneusement tous ces objets dans un paquet recouvert de toile cirée qu'il prit à la main lorsqu'on se mit en marche pour se rendre chez l'agent national de la commune. L'escorte ne comptait pas moins de quatre officiers: Vadant, J.-P. Prudant, J.-C. Feuvrier, capitaines, et P. Thiébaud, lieutenant. Après avoir adressé à M. Roch quelques
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questions et prononcé la saisie de tous les effets dont il était porteur, l'agent ordonna qu'il fût garrotté et conduit au district de Saint-Hippolyte. Il chargea nommément de cet office dix gardes nationaux de Peseux, quatre de Courcelles, quatre de Vernois et un de Rosières , connus pour être les jacobins les plus sûrs.
Gomme ces gardes nationaux n'avaient rien mangé depuis longtemps, ils se retirèrent avec leur prisonnier dans une auberge et s'y firent servir à déjeuner avant de partir pour I Saint-Hippolyte. Pendant ce repas, M. Roch obtint la permission d'écrire quelques mots à ses parents pour leur apprendre son arrestation, et il leur adressa le billet suivant : « Très cher père, frère et parents, grâce à Dieu, me voici au comble de mes vœux, je suis arrêté et je vous en donne avis afin que vous preniez part à ma joie. Je vous déclare que jamais je n'ai assisté à un festin aussi délicieux qu'à ce moment où je me trouve à table à côté de mes bienfaiteurs. Vous sentez bien qu'il ne me reste pas beaucoup de temps à vivre, et pendant ce court espace, j'ai bien besoin du secours de vos prières. Je m'y recommande, et comptez que si le Seigneur me fait miséricorde, comme je l'espère, malgré la multitude de mes péchés, je ne vous oublierai pas à mon tour. Des prières I des prières I Je recommande à mon frère de pratiquer exactement. »
Le repas fini, M. Roch appela la maîtresse de Tauberge : a Je voudrais bien, lui dit-il , vous payer la dépense que nous venons de faire ; mais je n'ai ni or ni argent ; ce que j'ai, je vous le donne de bon cœur. Que la paix du Seigneur soit avec vous : conservez la foi, et vous aurez tous les trésors avec elle. Priez Dieu pour moi. » Cette femme s'approcha de lui, baisa le pan de son habit, le mouilla de ses larmes et ne put articuler une parole. Le moment de partir étant venu, M. Roch demanda lui-même à être lié, et comme ses gardiens, déjà un peu adoucis par l'ascendant de sa bonté, montraient quelque hésitation à le faire, il insista en leur faisant observer que le procès-verbal d'arrestation relatait cette circonstance et qu'ils s'exposeraient à être réprimandés à Saint-Hippolyte, si on l'y voyait arriver les mains libres.
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M. Roch avait essayé une première fois, chez l'agent national de la commune^ de faire entendre à ces honunes égarés quelques paroles de foi et de raison. Mais on lui avait aussitôt fermé la bouche en lui disant : « Tais-toi, fanatique, » et ne crois pas nous embêter comme les autres. » Dans le trajet de Saint-Hippolyte, M. Roch, trouvant l'occasion plus favorable et les esprits déjà mieux disposés, revint à la charge, et parla avec tant d'onction à ceux qui l'entouraient, que plusieurs se sentirent tout changés. Quand on fut arrivé au pont de Saint-Hippolyte, l'escorte s'étant arrêtée un instant, M. Roch dit à ses gardes : « C'est un grand bonheur pour moi de mourir pour la foi. Cependant vous avez commis un crime en m'arrêtant , et vous êtes coupables de ma mort. Je vous la pardonne bien volontiers et je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous fasse miséricorde. » Il s'avança ensuite vers chacun d'eux pour les embrasser. 11 les serra avec effusion dans ses bras ; plusieurs fondaient en larmes, mais quelques-uns le repoussèrent avec dureté.
Conduit devant les administrateurs du district, M. Roch fut interrogé par le président Paris. Il répondit qu'il était prêtre catholique romain ; qu'il était rentré en France pour prêcher l'Evangile et soutenir la religion, et qu'il s'était vraiment déclaré, comme on l'en accusait, contre le gouvernement de la république, parce que celui-ci ne s'appliquait qu'à détruire le christianisme. Il refusa absolument d'indiquer les lieux qu'il avait habités depuis son retour en France. Comme on lui demandait à quoi il s'était occupé, il répondit : « A prêcher, à confesser et à distribuer les autres sacrements. » Il refusa également de désigner la personne qui l'avait mandé à Peseux. Après son interrogatoire, M. Roch se fouilla lui-même et déposa sur le bureau du district tout ce qui se trouvait dans ses poches : une paire de- boutons en argent , un briquet en acier, un bréviaire, une Imitation de Jésus-Christ et un petit livre intitulé : Pratique de r amour de Dieu, De là il fut conduit en prison. Ce n'était pas pour longtemps, car le jour même, le district écrivit à l'accusateur public Rambour : « Un prêtre séducteur vient encore d'être arrêté à Peseux. C'est le collaborateur du fameux Ro-
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bert. Les effets saisis sur ce prêtre ont été remis au receveur du séquestre pour être vendus au profit de la république. Nous pensons que le jugement à mort de ce contre-révolutionnaire ne souffrira aucune difficulté. Il faut donner des exemples frappants. Tu vois combien on emploie de moyens pour perdre l'esprit public. Tu voudras bien demander au tribunal d'ordonner que l'exécution de ce scélérat soit faite dans ce district. Cette dépêche est accompagnée de l'abbé Roch lui-même. — Maillot, Boillon. » Le vieux père du prisonnier , M. Ant.-F. Roch, accouru à Saint-Hippolyte pour lui faire ses derniers adieux, n'eut que le temps de l'entrevoir à la porte de la maison d'arrêt, à travers l'escorte qui le conduisait déjà à Besançon avec d'autres accusés, et des torrents de larmes le dérobèrent à sa vue.
Le 20 avril, Rambour répondit au district : « J'ai reçu les pièces relatives au prêtre Roch. Ce scélérat est entré hier soir dans la maison de justice. Son jugement sera un peu différé, parce que le tribunal part demain pour Pontarlier ensuite d'une réquisition du représentant Lejeune. » Au même moment, M. Roch écrivait à son père : « Vous m'avez presque affligé, très cher père, oa vous montrant à moi, les yeux en pleurs, lorsque je sortais de la prison de Saint-Hippolyte. Si le temps et les gendarmes me l'eussent permis, je vous aurais dit qu'il est indigne d'un père chrétien de pleurer un fils chargé de fers pour Jésus-Christ, le jour du vendredi saint, et marchant à la mort pour une si belle cause. Essuyez donc vos larmes et commencez à vous réjouir avec moi si vous m'aimez. Eh I pourrais-je en douter après toutes les preuves de tendresse que j'ai reçues de vous pendant toute ma vie. On me reproche d'en avoir trop fait ; et moi, éclairé par le flambeau de la mort, je me reproche de n'en avoir pas fait assez. Plus j'approche de ma fin, plus je tremble pour vous et pour tous ceux qui me survivront, en sorte que je ne crois pas pouvoir vous faire un meilleur souhait pour le temps présent , que de vous désirer un sort semblable au mien. Je ne changerais pas mon cachot ténébreux avec les plus beaux palais du monde. Il y fait si bon, il a pour moi tant de charmes, ainsi que la compagnie des
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voleurs et des assassins avec qui Je me trouve, que plus j'y peuse, moins je comprends la grâce privilégiée que Dieu a daigné m'accorder.... Je regarde encore comme un bienfait les dix ou douze jours d'intervalle et de retraite qui me sont accordés pour me préparera la mort. Mais une circonstance qui m'a surpris et que j'ai regardée comme une punition de mes péchés, c'est que dans tout le trajet de Saint-Hippolyte à Besançon, je n'ai reçu presque aucune insulte ni raillerie. Par surcroît d'humiliation pour moi, mes camarades de prison me servent à Tenvi. Tous s'empressent de m'empêcher de faire pénitence pendant les dix jours qui me restent. D'un autre côté, ils me consolent beaucoup par leur attention i écouter les petits mots de salut que je leur adresse et leur docilité à assister aux prières communes que je leur fais. On m'a dit que vous m'envoyez des assignats ; je vous en remercie bien , car j'en ai besoin , non pour moi , car je suis résolu de vivre en prisonnier (au pain et à l'eau) et aux frais de la nation, qui se charge de mon traitement, mais j'en disposerai en faveur de mes camarades, dont plusieurs, qui vont partir pour les galères, n'ont pas le sou. En me recommandant aux prières de toutes les âmes à qui j'ai donné mes soins, je les exhorte de nouveau à mettre en pratique les avis reçus, surtout les derniers. Méditez et fuyez sont mes deux derniers mots. Remercions Dieu tous ensemble, je ne vous oublierai jamais. » Cette lettre ne fut pas la seule que M. Roch écrivit du fond de son cachot; il en adressa beaucoup d'autres aux divers groupes de catholiques qu'il avait évangélisés , leur recommandant avec instance de persévérer dans le recueillement, la prière et la pratique de toutes les bonnes œuvres.
A peine revenu de Pontarlier, tout couvert du sang de dom Lessus, le tribunal criminel se mit en devoir de verser celui de M. Roch. Ce dernier parut devant ses juges le 4 mai, à dix heures du matin. Son crime était le même que celui de dom Lessus, sa sentence fut également la même. «Le dimanche A mai, dit M. Laviron, on a condamné et exécuté M. F.-Jos. Roch. Comme il faisait, dans ses réponses aux juges, l'éloge de la religion de Jésus-Christ, M. Nodier
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lui demanda si sa religion lui commandait de désobéir aux lois de TEtat; il se leva et répondit que non, mais qu'il devait préférer la loi de Dieu à celle des hommes. Gomme il voulait continuer, le juge, avec les gestes du plus grand mépris, lui a dit que son Evangile n'était que du papier écrit par les hommes et lui a imposé silence. J'ai eu le bonheur de le voir et de l'entendre. » L'exécution de M. Roch eut lieu, selon l'usage, sur la place de la Zoi (place Saint-Pierre) , à trois heures après midi.
La mort de ce généreux martyr ne demeura point stérile, et ce fut sur le théâtre même de son arrestation qu'elle porta ses premiers fruits, a A dater de ce moment^ dit M. Vauthier, la plupart des patriotes de Peseux revinrent à la foi véritable, et ce village parut tout transformé. »
TâBLKAU DBS SUSPECTS DE PONTARLIBR INCARCÉRÉS^ RECLUS ▲ DOMI- CILE OU AJOURNÉS PAR ORDRE DES AUTORITÉS RÉUNIES^ LE 10 SEPTEMBRE 1793.
Incarcérés au fort de Joux. Alexis Golin^ chirurgien ; Charnaux^ apothicaire ; Athanase Battandier ; Gasp. Petite ex-garde du corps; Hinary^ maître de forges; Quetaud^ dit le Prussien; Amould Mondet; Gloriod^ msdtre de poste; Gh. Gloriod fils; iunet^ ex-officier de cavalerie ; Mauprel^ ex-notaire ; J.-B. Golin^ dit l'Anglais; Gl.-Jos.-Alex. Demesmay, ex-notaire; X. Haire^ homme de loi.
Incarcérés dans la maison d* arrêt. La femme de J.-B. Javaux et F»« Guyon^ sœur de la précédente.
Reclus dans leurs domiciles. Hommes. Ant.-F. Delamarche Ferd. Golin; Damien Golin ; X. Colin ; Gl.-F.-Bathilde Maire Alexis Mermot ; Regnaud, homme de loi; Cl. Guyon^ ex-avoué J.-Cl. Bévalet; F.-Jos. Faivre-Fidé; X. Pargucz ; Bernard Simon Guy-Et.-Phil. Demesmay^ ex-notaire ; J.-Cl. Courtois ; L.-Cassien Petit ; Phil. Brenet.
Femmes. La veuve Gloriod et sa fille aînée ; Marie-Josette Dornier; la veuve Colin-Galle; la femme de Cl. -F. Hautier; la femme Marinier et sa belle-sœur; la femme Charnaux et ses filles; Victoire Bévalet ; Charlotte Bailly ; Euphrasie Boissard; la femme d* Athanase Battandier ; la femme Rambaud ; la veuve de Faivre> armurier; la femme de Minary^ maître de forges^ et ses trois filles aînées ; la veuve Galle ; les sœurs Gloriod ; la veuve Charbonnel ; la veuve Denizet ; la mère Frelet et ses trois filles aînées ; J""*-Cath. Guidevaux ; la femme de Nie. Pion et sa fille ainée ; la veuve Duplessis-Violand ; la fille Frère ; la veuve Michaud ; la veuve Droz^ sa servante et la fille de cette dernière ; les
filles d'Ant. Pernet, épicier ; la femme de Cl. Guyon, avoué; la femme d'Amould Mondet ; la veuve Jouflfroy et sa fille ; la veuve Gresset ; la femme Vannod et sa fille ; la fille Gabriel Bonjour ; les sœurs Mouraux ; la femme de Maillot, ci-devant commissaire du gouvernement près le tribunal, et ses deux filles aînées ; la femme Gloriod, aubergiste, et sa fille ; les sœurs Junet et GrUlet; Anne-B*« Brocard ; la femme de Jac. Barbaud; la veuve Maillard et sa belle-sœur; la veuve Junet; Alexise Roubaud et sa sœur ; la femme de Micbel Roussel ; la femme d'Ant.-F. Delamarche ; la sœur et la fille aînée de X. Parguez ; la femme de Jac.-Ign. Floret; la Babet Colin, la Célestine Colin et la B'« Colin ; Angélique Colin- Vitte et sa sœur Véronique ; la Baptiton Demesmay ; la femme et les filles de Maire , ci-devant juge; les filles de Luc-Jos. Demesmay ; la fille d'Alexis Gresset ; les ex-annonciades !■■•- Ant. Battandier; J»»«-Claudine Perrot; J»»«-B*«-Victoire Besucbet ; Alexise Coste ; Claudine-F" Pemot ; Denise-Elisabeth Lancrenon; Marie-Françoise Maugain; Marie-Ant. Beuque; J"*Mgii. Saget; Marie-Etiennette Beuque; J»»«-B'«Vuillemin ; Anne Frontin ; J»"'-Claudine Vuillaume ; Anne-Claudine Faivre; les ei-ursulines Marie- Anne Duplessis; Anne-Désirée Grand; Marie-F** Billet; Ursule Demesmay; J^'^^-F** Alix ; Marie-Nicole Marguier ; Jeanne-F** Marguier ; Marie-Madeleine Paupe ; Anne-Zoé Boissard; Jeanne-Véronique Alix; Marie-Ursule Nicod; Claudine- Pierrine Rousselot; Marie -Madeleine Létoublon; Marie-Anne Mancel ; Aune-Anatole Floret ; Ânne-Bemardine Racine ; Anne- F*' Genevois; Anne-Marie Barrion; Anne-F" Tbiébaud; les ex-bernardines F" Maire , Gab.-F»* Charton , Marie-Tbér. Guillemin, Claudine-F" Détey, Anne -Henriette Courtois , Pacifique Michel , Marie-Bernardine Cart , Marie-Ant. Combette , Thér. Tréant.
Recluses les jours de dimanches et fêtes. La femme de Cl.- Math. Guyon ; la femme Momaix et sa tille ; la femme de P.- Eloi Marpaud; la femme de J.-B. Caire; la veuve Dornier; la femme et les filles de Ch. Claudet; la fille de Cl.-F. Hautier ; la femme de J.-E. Guye (ou Guy); Ignace Hautier; la femme de P.-F. Guy et ses filles; la femme de Cl.-F. Faivre, perruquier; la femme de Guill.-Jos. Bévalet ; les filles Laresche et Tournier; la femme de Jac.-F. Balanche; la femme de Clément Vermot, tanneur; Reine Pochard ; Marie Mercier ; la veuve Monnier; la femme d'Augustin Gagelin et ses filles ; la femme de Denis Leschine ; la femme de J.-Et. Jodon ; F"« Leblanc; F** Claudet, sœur deCl.-Jos.; la femme de P. -Cl. Clerc; la femme d* Alexis Brun;
la Yeuve Ponc et ses filles ; la femme de Phil. Poimbœuf ; la femme de P. -F. Dernier j Marg. Sire; Vict. Aryez; la fille de feu J.-B. Faivre, armurier; les filles Minary, maître de forges; la servante des citoyens Laresche ; la fille de la veuve Charbonnel ; les filles Visprey; la Fanchon Frelet; la fille Dernière; F** Pion, fille de Nie. ; la domestique de la veuve Duplessis ; Madeleine Duplessis ; la femme de Faivre, tailleur; la veuve Paget et ses filles; la femme de J.-L. Vieille; la femme et les filles de J.-F. Brenet; la femme de Symphorien Simon; Anne Velly; la femme de J.-Cl. Georget; Marie-Josephte Coste; la veuve Parriaux et ses filles ; les filles d'Alexis Grenot ; la femme et les filles d'Alexis Mermot; la femme de Cl.-Ant. Saget ; la femme de X. Bourdin; la veuve Martin et sa fille; la veuve Arypz et sa belle-fille, Marie- Josephte Bichet; Anat. Velly; la femme Lonchampt et sa fille; la femme et les filles d'Et. Gagclin; la femme d'Ant. Mauprel; les filles Quatrepoint ; la femme de Jos. Joux ; la femme et les tilles de Jos. Prost; la veuve Violand ; la veuve Rcgnaud et sa fille; la femme de X. Colin et sa fille; la femme et la fille de J.-B Colin; la veuve Renaulde ; la femme de X. Paillard; la femme de l'avoué Toumier; la femme de Petite, élève de l'école vétérinaire; la femme de Jos. Beuquc ; la femme de Jos. Bocard ; les filles de Jac.-Ign- Floret; la veuve Bonnet et ses filles; la tille de Bernard Simon; les sœurs Biondeau; la veuve Fornage-Vuillet; la femme et les filles de J.-Cl. Courtois ; la Beuque, servante de la citoyenne Cart.
FiLLCS ET FEMMES AJOURNÉES. La femme d'Antide Beuque ; la
femme de Benoit Beuque; la femme d'Ant. Dëcourvières ; la fille
de J.-B. Guignard; la femme de Cl.-Et. Marguet; la femme
d'Ant. Nicod; la femme de J. Carrey; la sœur de Cl. Balanche;
la femme de Cl.-Ant. Gagelin; la femme d'Alexis Marguet; la
femme de J.-Aut. Tavernier, ex-avoué ; la veuve Car millet ;
Reine Gaudion ; les sœurs Molle ; J'»"''-Denise Mornay ; J^i^'-F"
Vaugne ; Huguenette Lenne ; les gouvernantes du citoyen Re-
gnaud, président du bureau de conciliation; la femme de Nie.
Prost; la Dumont, nièce de Damien Colin; la servante de J.-Cl.
Vuillemiu; Anne-Marie Toumier; la fille Nicolier; Jn»«-B'* Caire;
servante du prêtre Grandjacquet ; la femme de Marc Sancey ;
» veuve Becquin ; les sœurs Caire; J"*-Ant. Gloriod; la veuve
averel et sa servante; les sœurs Dornier; la femme de Pbil.-
arie Sebille ; la femme de Saget-Ysambert ; la femme de J.
' uyon; la femme de Barth. Vieille; la veuve Magnin; la veuve
. )ly ; la Bourdin, femme Marguet ; la femme de Cl.-Et. Moriaux;
la femme de Jac. Delaire; la femme de P.*Jos. Bouihiaud; J*^*- Glaudine Duplessis; Praxède Dornièr; la femme de Ch. Mondet; la femme de CL-Ant. Lonchampt; la veuve Carmillet ; la femme de Ch.-F. Dornier ; la femme de Richard Lenne ; Harie-F^ Granger ; la femme d'HjacinUie-Jos. Bévalet; Etiennette Colin; la femme de Maurice Leschine ; la femme d*Apollouîe Millet; la femme de Cl. -Henri Grenot; la femme de Bernard Guje ; la femme et les iilles de Jos. Lépine; Claudine Bonnet, femme de J.-B. Guye; Bernardine ancienne gouvernante du ci-devant abbé Gujon; la femme de J.-B. Pone; la Parrod, servante de Michel Roussel ; Claudinette Bressand, tailleuse; la Liardej, servante de Phil. Blondeau.
Hommes AJOURNÉS. Antide Pernet; Cl.-Ant. Saget; Nie. Maillot; F.-Jos. Marmier ; Cl.-F. Hautier; P.-F. Guy; Clément Vermot; Ign. Guy y ci-devant huissier; Toumier, ex-avoué; Hyacinthe Bévalet et son fils; P.-F. Dornier; J.-Cl. Vuillemin; Barthod aine, horloger; les trois fils Paget; P.-Cl. Saget; J.-F. Brenet; Ant.-Symphorien Simon; X. Bourdin; les frères Décourvières; P.-F. Bouthiaud; Joseph Beuque; L. Delamarche; ApoUonie-F. Millet; les frères Balanche; J.-B. Depierre; P. Dornier; J.-B. Dornier; Jac. -F. Balanche, négociant; J.-Ant. Tavemier, exavoué.
Etaient présents les membres du district, Cart, président, Nicod, Tavernier, A. Gros, Falconnet, J.-F. Courpasson; les menû)res de la municipalité, Michaud père, maire, Claudet , Simon, Salomon, J.-B. Pion, Aryez, Tavernier, docteur médecin, Tavernier, Sancey.
No II.