VII
210 CHAPITRE LXYI.
contre l'arbre de la liberté ; qu'il importe de prendre des mesures rigoureuses pour en imposer à l'aristocratie et au fanatisme, et faire punir ceux qui se rendent coupables de pareils forfaits ; qu'en conséquence^ le juge de paix de Mor* teau informera contre les auteurs, fauteurs et complices de l'attentat ; que Gallier, membre du district, se rendra aux Combes en qualité de commissaire, avec trente ou quarante soldats, et qu'il informera également à la Grand'Gombe, où l'on prétend que l'arbre de la liberté a été outragé. »
Mais telle est l'indignation des administrateurs , que cet arrêté ne peut y donner un écoulement suffisant; le même jour ils écrivent à Saladin : « 11 est enfin décidé que les émigrés porteront leur audace jusqu'à attenter au signe représentatif de la liberté. Il n'est pas de crime que la contre-révolution n'emploie pour renverser l'édifice de la république et régner sur ses débris. Les divers événements dont ce district a été le théâtre, nous prouvent combien il est instant de prendre des mesures pour réprimer la scélératesse des auteurs de ces délits. Une nouvelle affaire donne lieu de reconnaître combien l'esprit public est perverti, et combien le peuplé a perdu de l'énergie qu'il a toujours montrée, même dans les crises les plus violentes de la révolution. Aux Combes, les ennemis de la chose publique ont porté leurs mains jusque sur l'arbre symbole de la liberté. Emportés par leur ardeur aristocratique, ils ont osé promener sur cette plante une scie au moyen de laquelle il a été renversé ! On assure, de même, que dans la commune de la Grand'Combe, l'arbre de la liberté a été mutilé. Nous te l'avons déjà dit, il n'est pas de moment où l'on n'annonce quelque nouvelle de ce genre. Ici, ce sont des prêtres qui vont publiquement ; là, ce sont des messes dites par des émigrés, des croix replantées, des rassemblements fanatiques et des églises ouvertes. S'il fallait sévir contre tous, il faudrait couvrir toutes les communes de bastilles, et reclure les trois quarts des personnes.... &
Le même jour, Callier, arrivé sur le théâtre de ces prétendus forfaits, écrit qu'il est faux que Tarbce de la liberté ait été scié à la Grand'Combe. Mais quant à la commune des Combes, son crime parait avéré, d'après le témoignage du
RÉTABLISSBMENT DB LA LIBERTÉ DES CULTES* 2i t
capitaine Artier : « M'étant transporté à la Combe, écrit-il au district de Saint-Hippolyte, nous avons fait prendre les armes à notre détachement, ainsi qu'à la garde nationale, pour planter un arbre de la liberté. L'on informe, et Ton a déjà conduit douze individus dans les prisons de Pontarlier. Il serait à propos que vous en fassiez de même au Bizot et à Mont-de-Laval. Il semble que cet arbre leur porte ombrage. »
Le 29 juillet, Gallet, procureur syndic, écrit au commandant de la gendarmerie que quatre arbres de la liberté viennent encore d'être coupés, dans la commune des Hôpitaux- Neufs, et qu'un membre de l'administration doit aller informer sur les lieux.
Le district de Sainl-Hippolyte se trouvait aux prises avec les mêmes difficultés. Le 25 avril, il prend cet arrêté solennel : a Considérant que le plus grand des crimes a été commis au Bizot, et que le signe de la liberté y a été détruit, la municipalité sera tenue de replanter un nouvel arbre, et la garde nationale d'assister à cette plantation. »
Le 9 mai, J.-F.-X. Prêtre, maire du Bizot, C.-F. Ligier, agent national, et J. Prêtre, officier municipal, adressèrent au district ce compte-rendu lamentable de la cérémonie : « En vertu de votre arrêté, nous avons convoqué le bataillon de la garde nationale du Bizot, d'assister à la plantation d'un nouvel arbre de la liberté que nous avions traîné nous-mêmes ; et, étant sur place, nous avons invité tant les chefs que les sous-chefs dudit bataillon, à nous faire aider ^av les gardes nationaux à la plantation de cet arbre. Sur quoi^ il nous a été répondu que le bataillon n'était convoqué que pour assister à la cérémonie et non point pour y travailler ; que d'ailleurs leurs opinions religieuses ne le leur permettaient pas, parce que c'était un dimanche, et que la municipalité n'avait rien à commander à l'état-major. Après quoi, lesdits gardes nationaux s^étant retirés , en disant qu'ils allaient donner procès-verbal de leur comparution, nous n'avons pu faire la plantation de l'arbre. »
Le district, tout naturellement furieux, répond aussitôt : tt n aurait été sans doute plus prudent de ne pas fixer la
212 CHAPITRE LXYL
plantation au dimanche; mais, quoi qu'il en soit, il est surprenant que vous vous soyez abstenus de sévir contre ceux qui ont osé se soustraire à vos ordres. Si vous avez, un instant, manqué de force et de courage pour les punir, vous avez dû en avoir assez pour verbaliser contre eux. A vue de ce procès-verbal, que vous nous ferez parvenir sans retard, nous prendrons des mesures, et nous apprendrons aux rebelles à la loi qu'on ne la viole pas impunément. Les chefs seuls sont coupables, ceux-là doivent être connus et punis. — Sombarde, Tissot, Mercier. »
Saladin, non moins ému à la nouvelle du délit primitif, prend cet arrêté, le \0 mai : « Considérant la gravité de l'attentat commis, dans la commune du Bizot, contre l'arbre de la liberté, et la nécessité d'en assurer la prompte et éclatante punition ; considérant aussi que l'information qui serait faite sur les lieux pourrait manquer le but, le représentant arrête que les pièces seront envoyées à l'accusateur public près le tribunal criminel, qui est autorisé à désigner le lieu où se feront les instructions. »
En dépit de toutes ces dispositions comminatoires, les auteurs du premier délit, comme ceux du second, paraissent avoir joui d'une complète impunité.
A Mont-de-Laval les choses se passèrent à peu près de la même manière, et la complicité générale des habitants y rendit les poursuites également inutiles. Le 12 mai, le district arrêta « que la municipalité serait tenue de planter un nouvel arbre delà liberté, eu présence de toute la garde nationale assemblée, pour remplacer celui qui venait d'être écorcé nuitamment par la scélératesse. » Le 17 mai, J.-Cl. Vaufrey, maire de Mont-de-Laval, vint au district disculper la municipalité du reproche de négligence qui lui avait été adressé au sujet de l'arbre mutilé. « Elle n'a gardé le silence, dit le magistrat patriote, que pour mieux découvrir les auteurs de cet attentat. Elle a convoqué tous les habitants pour la nouvelle plantation; mais elle a vu avec douleur qu'un grand nombre de citoyens se sont abstenus d'assister à cette cérémonie et de prendre part à la solennité ; et parmi ceux qui n'y ont point assisté, elle a remarqué principalement
RâTÀBLISSBMBNT DE LA LIBERTÉ DBS CULTES. âd3
ceux qui réclament, pour ministres de leur culte, des prêtres déportés, notamment J.-Humbert Ârnoux, capitaine de la garde nationale. »
Mais le district n'était pas plus content de l'attitude du juge de paix que de celle de la municipalité, et il lui écrivit, le 2i mai : a L'arbre de la liberté a été écorcé à Mont-de- Laval parles ennemis de la patrie; cet attentat est notoire, et tu n'as fait aucune démarche pour en découvrir les auteurs et complices I Des intrigants ont cherché à se former un parti sous le prétexte du culte, ils ont fait signer des pétitions dans la vue d'obtenir, pour ministres de leur culte, des ennemis déclarés de la patrie ; leurs démarches ont été multipliées ; tu as été à portée d'en être informé, et tu n'as fait aucune tentative pour arrêter leurs progrès, pour les faire punir I Nous nous sommes vus dans la nécessité de commencer des informations, et de prendre des mesures provisoires ; c'est ce que tu remarqueras par les pièces que nous t'adressons pour te mettre dans le cas de découvrir les coupables et de les livrer aux tribunaux. » Les informations du district n'avaient pas été tout à fait sans résultat contre les arbricides de Mont-de-Laval; car, le 19 mai, il mit sous la surveillance spéciale de la municipalité le citoyen Cl. -Ânt. Poyard « comme suspect de complicité avec les scélérats qui avaient écorcé l'arbre de la liberté, et comme ayant refusé de désigner ces scélérats, qu'il connaissait. » Grâce au silence de M. Poyard, personne ne fut découvert.
Le 30 juin, le procureur de la commune de Thiébouhans annonça à la municipalité^ réunie extraordinairement, qu'on s'était permis d'abattre le bonnet de la liberté et de couper l'arbre qui en était décoré; il ajouta qu'il était urgent de connaître les auteurs de ce délit. Un membre répondit : « Le bruit est très répandu que la Convention vient de proscrire, par une loi , le bonnet rouge comme signe de la ci-devant tyrannie de Robespierre et des jacobins ; et il est vraisemblable que cela seul a occasionné le délit dénoncé, d'autant plus qu'il a été commis en plein jour, pendant que tous les citoyens étaient assemblés à la maison commune ; et il est notoire qu'il a eu pour auteurs tous les enfants du village
réunis, lis croyaient si peu commettre un délit, qu'après avoir abattu le bonnet et Tarbre , ils en ont fait un feu de joie, aux acclamations répétées de : Vive la république/ Vitte la liberté [ Ati diable Robespierre et les jacobins ! i) Le conseil général de la commune n'en arrêta pas moins que Marcellin Guyot, Jos. Bourquard et Marc-Fr. Miotte, prévenus de s'être trouvés à la tête de ces enfants et d'avoir porté la hache à l'arbre de la liberté, seraient mandés à rassemblée pour être entendus, afin de savoir si quelques malveillants ne les y avaient pas engagés. Ces jeunes gens, s'étant présentés, déclarèrent unanimement que c'étaient eux-mêmes qui, à l'aide de vingt ou vingt-cinq autres petits garçons de la commune, avaient commis le délit en question ; que personne ne les y avait engagés ; que leur intention n'était pas de détruire Tarbre de la liberté, mais qu'en le secouant fortement pour faire tomber le bonnet , ils avaient brisé la cime de l'arbre ; qu'alors, croyant l'arbre déshonoré et réduit à une perche sans couronnement , ils avaient pris le parti de le couper pour le remplacer par un autre, vert et vif; qu'ils avaient eu si peu l'intention d'insulter la nation dans le signe de sa liberté, qu'ils avaient témoigné par leurs cris de Vive la république! Vive la liberté! leur horreur pour la tyrannie de Robespierre, qu'ils avaient seule en vue. Mais la preuve du délit étant bien acquise , le conseil général de la commune arrêta que l'arbre de la liberté et le bonnet aux trois couleurs de la nation seraient rétablis, dans la journée, aux frais et dépens des prévenus ; que, par forme de police correctionnelle, ils seraient, ainsi que ceux qui seraient par la suite convaincus d'avoir participé à leur délit, condamnés à rester en prison pendant vingt-quatre heures ; et qu'il leur serait enjoint de s'y rendre, sous peine d'y être contraints par la force armée. Celte délibération fut prise par H.-Jean Brun, maire, C.-J.-Jean Brun, procureur, J.-C. Régnier, ofBc. munie, G.-J. Gentil, C.-L. Jeanbrun, notables.
Mais ce n'était pas seulement dans cette commune qu'on avait attenté à la nouvelle idole. Le procureur général du département écrivait, le 19 juillet, au district de Saint-IIippolyte : « J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez
RÉTABLISSBMBNT DE LA LIBERTÉ DBS CULTES. 215
que Varbre de la liberté a été coupé à Thiébouhans, à Charquemont et à Bonnétage. Cet acte contre-révolutionnaire, produit sans doute par la coalition du fanatisme et de Taristocratie, mérite la plus prompte comme la plus exemplaire punition. Point de pardon pour ceux qui proscrivent les signes de la liberté. »
Châtelain, substitut du procureur syndic du district, transmit aussitôt cette lettre à M. Pequignot, juge de paix à M^che , en ajoutant : « Vous y remarquerez combien sont profonds les sentiments d'horreur qu'impriment au caractère républicain les attentats commis contre Tarbre de la liberté. Nous avons malheureusement à gémir sur les forfaits de cette nature qui se sont commis dans trois communes de notre ressort. Vous avez sans doute recueilli tous les indices qui auraient pu vous mettre sur les traces des auteurs criminels de ce déUt, commis à réitérées fois dans la commune de Cbarquemont. Faites-moi parvenir au plus tôt le procèsverbal de la cérémonie qui a eu lieu pour le redressement de l'arbre de la liberté, afin de me mettre à même d'en instruire le procureur général. » Des lettres analogues furent adressées en même temps aux municipalités de Thiébouhans et de Bonnétage. Six jours après, Châtelain écrivit au procureur général qu'on n'avait pu découvrir aucun des individus formant l'attroupement séditieux qui avait renversé les arbres de la liberté, à Cbarquemont, dans la nuit du 4 au 5 juillet; que la municipaUté de Thiébouhans regardait comme une simple forfanterie de jeunes gens ce qui s'était passé dans sa commune^ et enfin que partout de nouveaux arbres avaient été replantés avec solennité.
FÉVBIER — OCTOBRE 1796.
I. On a pu déjà se demander ce qu'était devenue, au milieu de la réaction politique et religieuse, cette prétendue philosophie du dix-huitième siècle, qui n'était qu'une négation haineuse du christianisme, et ce qui restait de la tentative faite pour l'inoculer au peuple sous forme de liturgie mêlée de politique et de divertissements. D'abord cette philosophie continuait à régner sans partage au sein de la Convention, comme on a pu s'en convaincre par le rapport injurieux de Boissy d'Anglas contre toutes les religions, et par les applaudissements à peu près unanimes dont il fut couronné. L'assemblée voltairienne ne renonçait nullement à l'espoir d'imposer son incrédulité à la France; seulement, comme les conventionnels avaient presque tous éprouvé , à quelque titre, les rigueurs et en même temps l'inefficacité des proscriptions violentes, ils cherchèrent surtout dans le développement d'une instruction publique adaptée à leurs doctrines délétères, le prétendu triomphe de la raison. Leur comité d'instruction publique était composé à souhait pour conduire activement cette entreprise anti-religieuse. Nommer Lalande, Dulaure, Rabaud, Deleyre, collaborateur de J.-Jac. Rousseau, les apostats Daunou et Lakanal, c'est dire tout ce qu'on pouvait attendre du talent uni à la haine, pour combiner habilement les moyens d'étouffer le christianisme, sous forme de progrès scientifique.
La tâche de la Convention, à cet égard, se divisait en deux parties; elle avait d'abord à compléter l'organisation de l'enseignement due à la Terreur , et ensuite à lui donner une
LES PHILOSOPHES ET LBS 8CHI8MÀTIQDBS. 217
activité qui lui avait complètement manqué jusqu'à ce jour. Pour remplir le premier but, l'assemblée décréta, le 25 février, qu'il serait établi des écoles centrales, à raison d'une par trois cent mille habitants; que chaque école serait composée de quatorze professeurs, dont un de logique et analyse des sensations et des idées, un d'économie politique, un d'histoire philosophique des peuples, un d'agriculture et de commerce, un d'hygiène, un d'arts et métiers, un de grammaire générale, etc. Les professeurs devaient être élus par un jury central d'instruction, composé de trois membres nommés par le comité d'instruction publique de la Convention. Tous les collèges demeuraient supprimés. Bien que la morale républicaine ne fût pas encore fixée, le Comité d'instruction publique n'en décida pas moins, le ii avril, qu'elle ferait l'objet d'un cours spécial dans chaque école centrale. n arrêta, le surlendemaiu, que le seul jour chômé, dans les écoles primaires, serait le décadi.
Le hiii philosophique de la Convention et de son comité était trop peu déguisé pour ne pas frapper tous les yeux ; mais il fut mis en lumière et exalté avec un enthousiasme trop naïf par le district de Saint-Hippolyte, pour que nous ne reproduisions pas ici son curieux dithyrambe, adressé, le 19 mars, à toutes les municipaUtés de son ressort : « Nous sommes libres, et c'est déjà un grand pas vers le bonheur; mais sans mœurs nous retomberions bientôt sous le joug. Or, la mère des mœurs est l'instruction ; mais une instruction claire, simple, dégagée de toutes ces pompeuses rêveries qui n'ont rien pour le cœur et n'offrent à la vertu qu'un appui chimérique, une instruction qui ne donne que des notions justes et ne vise qu'à l'utile. Voici le moment de pouvoir procurer à vos enfants un bien si précieux. La Convention va y mettre le dernier coup de main. Dans peu seront dissipés tous les nuages sous lesquels on avait étouffé votre raison ; dans peu la vérité, triomphant des préjugés sots et même barbares , va rendre à l'homme sa grandeur primitive. Toutes ses chaînes vont se briser, tous ses doutes vont s'éclairer, et son cœur, rendu à lui-même, va devenir pur, comme sortant des mains de son sage auteur. L'ordre va re-
218 CHAPITBC LXYII.
nûtre dans les sociétés, les vertus vont régner, le crime va être proscrit pour jamais. Oui, humanité, si longtemps le jouet de Terreur, tu vas enfin être consolée! Mais, citoyens, pour que Tinstruction vous amène à ce but , il faut des instituteurs éclairés, laborieux, des hommes amis des mœurs , de Tordre et des lois. Publiez donc de nouveau la loi ; invitez les citoyens de vos communes qui réunissent ces qualités, à se dévouer pour une si importante fonction; faites-nous-en part dans une décade, afin que le jury d'instruction puisse convoquer les candidats. — Diény, etc. »
II. 11 restait à donner au nouveau système d'enseignement officiel ainsi complété, une vie que la Terreur n'était pas parvenue à lui procurer. La Convention décida donc, le 7 avril, que cinq représentants du peuple, choisis par elle-même , seraient envoyés dans les départements pour assurer la prompte exécution de toutes les lois relatives à Torganîsation de Tinstruclion publique. Le choix des commissaires fut parfaitement adapté au but de cette institution. Les départements de l'Est, parmi lesquels se trouvait compris celui du Doubs, formèrent la troisième circonscription, et furent dévolus au trop fameux Dapuis, auteur du livre intitulé: De toriginedes cultes y production infecte, dont Timpiété et la sottise se disputent les pages, et qui a longtemps conservé sa place au catalogue des mauvais livres. Le 29 avril , Dupuis se trouvait déjà en tournée à Chaumont; il y prit un arrêté portant que tous les districts du Doubs, et leurs jurys d'instruction , étaient tenus de rendre compte au département, dans le délai de dix jours, de Texécution des lois relatives aux écoles primaires , des obstacles qui avaient pu en retarder Tétabhssement, et des moyens qu'ils croyaient les plus propres à les faire cesser.
Arrivé à Besançon quelques jours après , Dupuis y trouva Tenseignement public dans un désarroi complet. Il n'y existait même plus de jury d'instruction, et le premier ouvrage du conventionnel fut d'en former iin parmi les hommes modérés qui dominaient en ce moment. Il le composa de Martenne, ex-juge de paix , Guillemet, accusateur public, et Monnot, maire de Besançon. Ces choix n'étaient pas trop
mauvais, et ils faisaient surtout honneur à l'opinion publique qui les avait dictés. Il n'était pas facile de tirer de ses ruines renseignement supérieur ; Dupuis y échoua à Besançon, et ce ne fut qu'an milieu de l'hiver suivant que l'école centrale put être installée.
Le commissaire de la Convention se borna à décréter, le i2 mai, « que les bâtiments du ci-devant collège seraient aflTectés à l'école centrale ; que le département déciderait si l'on pouvait, sans nuire à la splendeur de cette école, y annexer nne école élémentaire, et enfin, que des écoles primaires seraient ouvertes dans le ci-devant presbytère de Pierre, dans celui de Marcellin, dans celui de Maurice, dans celui de Paul, dans un bâtiment des bénédictins, et dans un bâtiment contre l'église dite la Madeleine, sauf à en ajouter dans la suite. » On a sans doute compris que dans ce patois philosophique, les presbytères de Pierre, de Marcellin , de Maurice et de Paul^ signifient les presbytères des paroisses de Saint-Pierre, de Saint-Marcellin, de Saint-Maurice et de Saint-Paul. Les familles continuèrent à manifester peu d'empressement pour l'instruction officielle ; et il est à présumer que la liberté dont on jouissait en ce moment, grâce à la réaction, laissa beaucoup de loisirs aux nouveaux instituteurs, et beaucoup de places vides dans les écoles de Pierre j de Paul, etc., si tant est qu'elles aient pu être organisées.
III. Le jury d'instruction du district de Baume, pour répondre à l'appel de Dupuis, envoya, le 46 mai, au département , ce compte rendu sommaire et peu satisfaisant de l'état des écoles publiques dans son ressort : « Nous avons nommé un instituteur à l'Isle-sur-le-Doubs, un à Glerval, un instituteur et une institutrice à Rougemont. Nous avions nommé aussi un instituteur à Fontaine, mais il a quitté. La plupart des presbytères n'ont pas été évacués par les curés, ou ceux-ci, après les avoir évacués, en ont repris possession, à l'invitation des habitants. Vous n'ignorez pas que partout, pour ainsi dire, les prêtres ont repris leurs exercices, disent la messe et les vêpres dans les églises , lesquels offices sont annoncés, dans nombre d'endroits, à grands coups de cloche, comme avant les lois relatives au culte. Tout cela, joint à
220 CHAPITRE LXTII.
ce que ces prêtres indisposent le peuple contre les instituteurs^ fait que les individus qui se sont présentés crai* gnent d'accepter. » Point d'écoles , point d'instituteurs , point d'élèves: ainsi se résumait, d'après lejury d'instruction désespéré, un état de choses qui devait peser encore longtemps sur cette contrée , où chaque paroisse, avant la Révolution, était pourvue d'une ou même de deux écoles florissantes.
Nous n'avons pas le compte rendu du district d'Omans en réponse à la circulaire de Dupuis ; mais, le 9 août suivant, ce district exposait ainsi à la Commission executive de l'instruction publique, une situation qui n'était pas plus brillante que celle de Baume : « La loi relative aux écoles primaires a reçu une partie de son exécution dans notre district. Des instituteurs ont été nommés dans différentes communes, mais la plupart des communes où sont Gxées les écoles, manquent d'instituteurs, faute de sujets. Parmi les instituteurs choisis, quelques uns remplissent leurs fonctions, d'autres se sont présentés au lieu de leur destination^ mais ils n'y ont point d'élèves ; enfin d'autres ne se sont pas rendus à leurs fonctions. »
Le district de Pontarlier répondit, le i8 mai, à la circulaire de Dupuis, par ce tableau, aussi saisissant qu'instructif, et qui ne perd rien à être tracé par de pareilles mains. «Avant la Révolution, les communes avaient toutes des recteurs d'école, et les enfants puisaient dans ces écoles les premiers éléments. Cet ordre a été suivi jusqu'à peu près au moment où l'on a exigé des prêtres un serment qui a été refusé par la plus grande partie. Ils étaient les valets d'église, et entraînés par la prépondérance qu'avaient les curés et leurs vicaires, ils ont préféré quittfer l'enseignement, pour se livrer à d'autres travaux. Il y avait, avec ces écoles, deux collèges, à PontarUer et à Mon^benoit , et plusieurs autres pensionnats, comme à Rochejean, Remonot, etc. Tous étaient régis et administrés par des prêtres, qui enseignaient la langue latine , la rhétorique «t la philosophie. Chacun de ces établissements était assez fréquenté. L'érudition se propageait ainsi, le pauvre n'étant pas obligé de s'é-
loigner trop du sein de sa famille. L'easeignement était ainsi organisé, lorsque les prêtres professeurs l'ont abandonné pour se retirer à l'étranger. A Pontarlier, le collège a encore subsisté quelque temps après cette époque ; mais les professeurs, devenus le jouet de leurs élèves, n'ont pu continuer ; et la latinité, la philosophie, la rhétorique, etc., ont succombé sous le poids de la proscription, qui leur était légère. Les jeunes gens ont vagué dans l'ignorance ; et la patrie, au lieu d'avoir en eux quelque ressource du côté des sciences, n'a trouvé que des personnes dont l'indolence était devenue le partage. La dépravation des mœurs el l'esprit de corrup* tion ont trouvé naissance dans ce relâchement, et Ton ne peut parer trop t6t à leur propagation. La loi du 29 frimaire an II n'a servi que d'acheminement à des moyens plus salutaires. Après cette loi, plusieurs communes, les Grangettes, Boujeons, etc., avaient nommé des instituteurs. A Pontarlier, une citoyenne avait établi une école particulière, qui a subsisté jusqu'à sa nomination à la place d'institutrice de la conunune. 11 semblait qu'on ne pouvait pénétrer plus avant dans la carrière de l'enseignement, et que quelque génie malfaisant arrêtait, d'un bras ferme, les progrès des sciences^ ou semait partout la répugnance dont le levain était dans les cœurs. Le fanatisme luttant avec le libéralisme, tantôt l'instituteur refusait ses talents à l'élève, tantôt l'élève refusait son attention à l'instituteur. Cet esprit de contradiction n'a encore que trop d'empire sur les âmes timorées des élèves, et sur celles perverties des instituteurs. La lui du 27 brumaire dernier a paré à des abus ; mais elle est insuffisante, notamment à raison de la difficulté de réunir les petites communes des montagnes pour l'enseignement.... — Parrod, procureur syndic, A. Gros, Callier, Prat. » Jamais peut-être une justice plus complète n'avait été rendue au clergé du Doubs, sur Tétat admirable où il avait élevé l'iustruction publique à tous les degrés, et cette justice lui était rendue par ses plus mortels ennemis.
Le district de Saint-Hippolyte répondit, de son côté : a Pour nous conformer à l'arrêté du représentant Dupuis, nous vous informons : V que nous avons nommé membres du jury
222 CBAPITRB LXTII.
d'instruction les citoyens Richard, greffier de la municipalité de Maîche, Messagier, notaire , et Mercier , président du tribunal d'Hippolyte ; ^ que nous avons écrit à toutes les municipalités de nous indiquer pour instituteurs et institutrices ceux qu'elles croiraient les plus dignes de remplir ces fonctions, et aussi d'ouvrir un registre sur lequel pourraient s'inscrire tous ceux qui se croiraient dans le cas de remplir ces places ; 3^ que la seule commune de Montécheroux a indiqué le nom d'un instituteur; 4** que nous avons convoqué l'assemblée du jury d'instruction pour le 19 floréal , jour pour lequel nous avions écrit aux communes de ce district d'y faire rencontrer tous ceux qui se croiraient dans le cas de remplir les fonctions d'instituteur ou institutrice ; 5® qu'au jour susdit, sept ou huit particuliers se sont présentés devant le jury, qui en a reçu six. Ils n'ont pas encore reçu l'approbation de l'administration, qui les a invités à se présenter devant elle, avec certificat de civisme et attestation des communes dans lesquelles ils doivent exercer leurs fonctions. Ce qui nous a déterminés à prendre cette précaution, c'est qu'on nous a rapporté que ces instituteurs seraient sans fonctions, attendu qu'aucun particulier n'était disposé à leur confier ses enfants. Aucune demande ne nous a été faite, soit sur le placement des écoles primaires, soit sur le logement des instituteurs et institutrices. Nous pensons que si les communes ont témoigné peu d'empressement à l'établissement des instituteurs , c'est parce que les ci-devant maisons presbytérales doivent servir à loger ceux-ci, et qu'elles espèrent y loger leurs ci- devant curés, y en ayant déjà quelques-uns qui les habitent. Un second motif est que les ci-devant curés croient entrevoir, par cet établissement, la cessation de leur domination sur les maîtres d'école. Ils ont tout employé pour persuader que ces instituteurs instruiraient la jeunesse dans des principes opposés aux leurs, c'est-à-dire opposés aux préjugés du fanatisme. »
Si le district de Saint-Hippolyte n'avait pas pu vaincre les répulsions des communes et des familles, il avait le droit d'ajouter que ce n'était point par sa faiite , et qu'il n'y avait pas épargné ces exhortations onctueuses dont il avait
LES PHILOSOPHBS ET LBS SCHISMATIQCJB8. 223
la spécialité. Le i" mai, il avait écrit à toutes les municipalités : «Vous avez été invités, il y a quelque temps, à nous faire passer les noms des citoyens qui désiraient se vouer à rinstruction publique. Nous n'avons reçu de la plupart d'entre vous aucune réponse. Cependant le jury d'instruction doit commencer ses opérations le 19 courant ; il l'aurait fait même plus tôt sans votre silence. Il s*agit ici, frères, de vos intérêts les plus chers; il s'agit de former une génération digne des sacrifices que vous avez faits pour lui conquérir la liberté. Si vous vous êtes fait illusion au sujet de ce grand établissement, de manière à l'envisager comme recueil de la religion, vous vous êtes bien trompés. L'instruction qu'on va donner à vos enfants reposera sur les principes de réternelle vérité ; elle formera vos enfants à toutes les vertus sociales ; elle n'aura pour but que de les rendre justes, sages, bienfaisants, amis de l'ordre et des lois. Usant de prudence à l'égard de vos opinions religieuses, elle n'en arrachera que ce qu'elles peuvent avoir de contraire à l'ordre social. En un mot, elle doit faire de tous les Français des amis et des frères. Ce serait bien ici le plus beau triomphe qu'aucune religion ait jamais obtenu, si ce grand but était rempli. Ne luttez donc* point, frères , contre votre propre bonheur et celui de vos enfants. »
Il faut sans doute admirer le bon sens et le courage de ces populations, que ni les menaces, ni les caresses, ne pouvaient détourner du bon chemin ; mais une autre circonstance, qui témoigne aussi de l'élévation des caractères à cette époque, mérite peut-être encore plus d'être remarquée de notre temps : c'est le désintéressement général, devant l'appât de cette immense quantité de places aussi lucratives que peu fatigantes à rempHr, et qui ne trouvaient pas même de candidats.
Mais ce n'étaient pas seulement les instituteurs et lesélèves qui manquaient à la Convention; les livres continuaient également à lui faire défaut. Le concours qu'elle avait bruyamment ouvert pour doter la France d'une collection d'ouvrages classiques , notamment du traité de cette fameuse morale républicaine qui restait à formuler, n'avait produit aucun résultat. L'assemblée décréta donc , le 24 août ,
224 CHAPITRE ULYII.
qu'un nouveau concours était ouvert aux mêmes conditions que le premier, et qu'il durerait jusqu'au V vendémaire an V, ou 22 septembre 1796.
lY. Si les écoles marchaient si mal, on a déjà dû deviner que le culte décadaire, cette autre forme d'enseignement philosophique encore plus odieuse, ne marchait plus du tout. Le journal le Neuf Thermidor^ patronné et rédigé par les administrateurs du département, en fit même l'oraison funèbre, dans cet article plus que léger, le 7 juillet: «Eh bien, Messieurs les révolutionnaires, voilà vos décades enterrées. Nous redevenons catholiques en dépit de vous. Tant que vous avez été les maîtres, vous avez pu substituer vos maigres divinités à nos saints vigoureux et à nos aimables saintes ; mais des êtres métaphysiques n'étaient pas faits pour lutter contre le brillant saint Michel, contre la perle des pécheresses, sainte Madeleine, et tant d'autres qui ne leur sont pas inférieurs. Allez, allez dénicher ces figures hideuses que vous nous avez données pour la Liberté et l'Egalité. Nous concevons fort bien la liberté et l'égalité en politique ; mais en religion , je préférerais le moutardier et les visions de Diego à ces enfants de votre imagination, devant lesquels vous avez voulu faire agenouiller de braves chrétiens, peu faits pour vos sublimes conceptions. Vos dieux ne sont bons que pour ceux qui n'en reconnaissent point. La multitude, dont vous aviez oublié de frapper les sens, s'est bien vite déclarée, dès qu'elle l'a pu, pour ses anciens patrons. Ce n'est pas que dans le commencement vous n'ayez eu des idées très heureuses, quand les plus jolies filles de la république prêtaient à votre culte le prestige de leurs charmes. Quand on vit la Raison sous les traits d'une de nos plus aimables citoyennes, chacun lui rendit les armes; elle eût fait tomber à ses pieds tous les partis. En vain vous aviez placé près d'elle trois prêtres apostats ; leur souffle ne flétrit point l'éclat dont brillait la jeune déesse ; et si, toutes les décades, ce spectacle attrayant se fût renouvelé, vous ne compteriez parmi nous que des fidèles. Oui, nous serions encore, comme vous le vouliez, de vrais païens, si l'on eût rehaussé de temps en temps notre ferveur par la vue d'une beauté chérie ; mais vous nous
en avez trop tôt privés. Vous avez remplacé cela par des discours décadaires, confiés souvent à des hommes qui ne parlaient pas français. Si cependant, en faveur des principes, vous vouliez essayer de faire encore quelquefois monter la Raison sur son char triomphal, je connais bien des mondains qui se rangeraient autour d'elle ; mais profitez de l'expérience, n'allez pas mettre à la place des frais et vivants appas de la déesse , ces effigies hideuses de Marat et de Ghsdier, auxquelles vous immohez des victimes humaines. Teutatès ne peut plus être le dieu des Français. Adieu ; quand vous aurez suivi mes avis, je préférerai la décade au dimanche. »
Le culte décadaire n'était pas aussi mort que voulait bien le dire le sceptique et licencieux écrivain , et il devait même revivre un jour avec tout son attirail de chars et de déesses. Mais en attendant, il était maintenu dans toute la mesure possible par la Convention. Les décades continuaient à être les seuls jours de fériation et de repos pour les administrations et les tribunaux ; la lecture des décrets et des bulletins de la Convention continuait d'avoir heu dans les temples tous les décadis, et on persista même à y joindre des discours. Mais ces discours avaient bien changé de ton, à en juger par celui que prononça le citoyen Guillemet à l'assemblée du 10 prairial. « C'est aux jacobins, dit-il, que nous devons tous les maux de la France. A la tyrannie d'un seul ils ont substitué une tyrannie cent fois pire encore, la tyrannie individuelle de chacun d'eux. Sous une constitution qui proscrivait toute espèce de corporation, ils ont formé la corporation la plus vaste, la plus redoutable dont l'histoire ait jamais fait mention. Leurs ramifications s'étendaient d'un bout de la république à l'autre, ils s'étaient emparés de tous les fils du gouvernement. Tout en parlant sans cesse de la souveraineté du peuple, ils l'ont usurpée. Dans toute la France, les sociétés dites populaires furent le réceptacle de tous les hommes flétris, de tous les ambitieux, de tous les scélérats. Partout elles furent l'égide de cet amas de citoyens indifiérents ou lâches, et malheureusement si noinbreux, qui croyaient se soustraire au meurtre et au pillage en se réfugiant au milieu des assassins et des voleurs.»