‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 4)Chapitre 9 sur 36 · VII · texte numérisé non relu

VII

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risés à venir prendre au dépôt des Grands-Carmes, sons la présidence d'un commissaire du district, les meubles de leur église ou d'autres pour y suppléer. On leur remit deux autels, vingt-trois tableaux, etc.

Au même moment, les religieuses populations du Bizot et du Bélieu poursuivaient avec un succès bien différent, auprès du district de Saint-Hippolyte, la restitution des dépouilles de leurs églises, ou an moins une légitime indemnité. Le district répondit, le 3 juillet, que les objets réclamés ayant été, suivant les lois du temps, soit vendus, soit employés aux usages indiqués par le pouvoir exécutif, il n'y avait pas lieu de délibérer sur cette demande.

Deux jours auparavant, le comité des finances de la Convention s'était enfin arrêté dans la carrière du vandalisme pbilosophique. Sur les observations de la commission des beaux-arts, il avait décidé que son arrêté du 6 mars précédent, qui ordonnait la vente des orgues, serait suspendu et qu'il ne délibérerait de nouveau sur ce sujet qu'après l'acceptation de la constitution nouvelle proposée au peuple. C'était une amorce politique tendue à la piété populaire.

La jouissance même de leurs églises ne fut pas rendue sans conteste aux populations, et dans plus d'une commune les autorités locales leur en refusèrent l'entrée. Une trentaine d'habitants de Fleurey, ayant àleur tête MM. P,-Jos. Fallot et P.-Cl. Renaud, présentèrent à leur municipalité une pétition tendante à ce que l'église paroissiale fût rouverte, et à ce qu'une heure leur fût désignée pour s'y livrer aux exercices de leur culte. La municipalité refusa de répondre à leur demande. Alors ils s'adressèrent au district, qui décida, le 6 juillet, que les dépositaires des clefs de l'église de Fleurey devaient tenir cet édifice ouvert tous les jours ; que si les habitants étaient divisés pour le culte, la municipalité devait assigner à chacun les heures les plus convenables ; que la constitution du clergé ayant été abolie, il n'y avait plus de distinction de constitutionnels et d'inconstitutionnels; que la soumission aux lois était seule exigée de tous ; et enfin que ceux qui contreviendraient à cet arrêté seraient punis comme perturbateurs du repos public.

Les catholiques fidèles de Besançon se montrèrent peu empressés de partager avec leurs frères égarés toutes les géoérosités administratives; ils préférèrent exercer leur culte à part, dans Forabre des maisons particulières. La municipalité, qui avait cru trop facilement aune réconciliation entre les deux partis , s'offusqua de cet isolement des orthodoxes; et, le 27 juin, tout en leur rappelant qu'ils n'avaient qu'à se présenter à l'hôtel de ville, et qu'on statuerait sur les jours ou les heures les plus convenables pour les faire jouir aussi des églises , elle déclara en mftme temps a que si l'exercice du culte privé était permis, il était du devoir de l'autorité d'éviter, par une sage prévoyance, les abus qu'il pourrait entraîner ; qu'en conséquence, tous les rassemblements privés qui avaient pour objet l'exercice d'un culte quelconque devaient être connus de la municipalité, et que pour parvenir à cette connaissance, tous les propriétaires ou locataires des maisons destinées à l'exercice d'un culte privé, seraient tenus de déclarer le nombre des personnes qui pouvaient s'y rassembler, les jours et les heures des exercices, et les noms des ministres qui y faisaient des fonctions, sous peine d'être punis en conformité des lois. »

Cet arrêté excédait déjà les termes des décrets, qui, eu feignant d'ignorer jusqu'à l'existence des réunions privées, les avaient par là môme dispensées de tout contrôle. On pouvait cependant n'y voir qu'une simple mesure d'ordre et de police renfermée dans les attributions municipales. Mais ces réunions particulières et mystérieuses ayant décidément les préférences des catholiques, et prenant un développement qui était à la fois humiliant pour le culte public, un peu délaissé, des constitutionnels, et inquiétant pour l'administration, la municipahté prit, le 16 juillet, un nouvel arrêté qui changeait tout à fait l'économie des lois du 3 ventôse et du 1 1 prairial. Elle déclara, de son autorité propre, « que les lois, en permettant le culte privé, n'avaient pas compris sous cette dénomination, des rassemblements nombreux présidés par des ministres qui seraient exempts de la déclaration de soumission, puisqu'elle accordait à tous les cultes indistinctement des édifices pubUcs; qu'on ne pouvait plus

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avoir de doutes sur rintention des législateurs relativement à l'acte de soumission à exiger des ministres du culte, en quelque lieu qu'ils exerçassent leurs fonctions, puisque, par un décret récent, la Convention venait d'assujettir à cette formalité même les simples religieuses pensionnées ; que si on devait respecter l'opinion d'un individu qui désirait exercer isolément son culte dans l'intérieur de sa maison, la municipalité devait également empêcher cet individu de s'entourer d'un rassemblement dangereux; qu'en conséquence, les ministres de tout culte, exerçant des fonctions religieuses avec rassemblement, seraient tenus de se présenter à la municipalité pour y demander acte de leur soumission aux lois. )) Cette mesure était une atteinte illégale à la liberté religieuse .à peine proclamée ; mais elle était en même temps trop conforme à toutes les traditions d'une police excessive et aux dispositions inquiètes du moment, pour n'être pas adoptée ailleurs et approuvée par le gouvernement. Le 29 juillet, le district de Baume écrivit au maire et aux officiers municipaux de cette ville : « Il nous est parvenu que dans des maisons particulières de cette commune, il se fait des rassemblements ayant pour objet un culte religieux. Ces rassemblements ne peuvent se faire que sous la surveillance des autorités constituées et d'après les déclarations et soumissions prescrites par les lois. Nous vous invitons à prendre des informations. » Un mois après, ce qui n'était encore qu'une exigence illégale devenait la loi ellemême.

XVIH. En effet, les conventionnels, tout en rendant aux catholiques la Uberté de leur culte, avaient conservé une extrême défiance à l'égard du clergé fidèle. Sans parler de la haine inguérissable dont l'honoraient les impies, les hommes de loi redoutaient toujours sa grande influence, et les répubUcains croyaient cette influence acquise à la royauté. Cette dernière opinion, il faut l'avouer, n'était que trop bien établie par les écrits, les discours ou les sentiments notoires d'un certain nombre de prêtres déportés rentrés. Dans les assemblées religieuses, l'œuvre entière de la Révolution était journellement condamnée et le gouvernement des Bourbons

proclamé le seul légitime. Les restrictions apportées par beaucoup d'autres prêtres à une soumission que la Convention croyait avoir réduite au minimum des exigences en usage dans tous les Etats^ achevèrent d'indisposer l'assemblée, et le 30 fructidor ou 6 septembre , elle rendit le décret suivant : «Troisjours après la publication du présent décret^ tous les ministres des cultes, qui, ayant refusé l'acte de soumission ou ayant ajouté des restrictions à cet acte, ou l'ayant rétracté, excerceront encore un culte quelconque dans les édifices publics, ou dans les maisons particulières ou partout ailleurs, seront sur-lecbamp arrêtés et traduits dans la maison de détention d'un des départements les plus voisins de celui de leur domicile. — Les propriétaires ou locataires des maisons dans lesquelles le culte serait exercé en contravention à l'article précédent, seront condamnés à une amende de mille livres, et, en cas de récidive, à une détention de six mois, sans appel. — Les juges de paix informeront contre ceux des ministres du culte qui se permettraient des discours, des écrits ou des actions contraires aux lois de la république, ou provoquant au rétablissement de la royauté; ils seront punis conformément aux lois pénales, o

Ces mesures marquaient un pas regrettable en arrière dans la voie de la liberté religieuse. La déclaration de soumission, imposée par la loi du 1 1 prairial seulement aux mi- .nistres du culte qui officiaient dans les églises ou autres bâtiments nationaux, se trouvait exigée maintenant pour l'exercice même du culte privé, pratiqué jusqu'alors dans les maisons particulières, sans condition aucune , sous l'inviolabilité du domicile personnel. Tout commentaire de la déclaration^ même celui que le département avait autorisé^ devenait délictueux. Cette loi de colère n'était , il faut bien en convenir, de la part de la Convention , qu'un moyen naturel de défense ; et le sage abbé Emery n'hésite pas à en rejeter la responsabilité sur les prêtres qui avaient aggravé la position des catholiques en voulant trop mêler la politique à la religion.

Ce nouveau décret ranima le zèle des ennemis de l'Eglise, et ils se mirent en mesure de poursuivre tous les prêtres en

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fonctions dont la position n'était pas parfaitement régulière. De ce nombre se trouvait M. l'abbé Grandjean, qui n'avait pas cessé de desservir Bufifard, sans autre titre que sa soumission restrictive. Le district de Quingey, appelé à sévir contre lui, se trouvait heureusement présidé en ce moment par M. Saullier, ancien maire deLiesle, qui avait lui-même installé récemment un prêtre catholique dans sa commune. Sous l'inspiration de cet homme de bien, le district, au lieu de sévir, écrivit, le2i septembre, au département : « La gendarmerie demande si le prêtre Grandjean est dans le cas de l'arrestation. Nous sommes informés par la municipalité de Buffard que depuis qu'il exerce ses fonctions de ministre, il n'y a eu à Buffard aucun trouble ni désordre, et qu'il cherche lui-même à maintenir les citoyens dans la plus parfaite union et obéissance aux lois civiles de la république. Loi'sque nous lui avons observé qu'il était inutile de mettre dans sa déclaration aucune restriction, il nous a répondu qu'il n'avait pas entendu dire autre chose, sinon que de ne pas s'obliger personnellement à faire ce qui serait contraire à sa croyance, mais de toujours respecter les lois de la république relativement à la liberté qu'elles donnent aux opinions religieuses, et de chercher à faire régner la paix entre tous les citoyens. Le prêtre Grandjean peut-il continuer ses fonctions à Buffard, ainsi que la municipalité et les citoyens de la commune le désirent, ayant fait sa soumission antérieurement à la loi qui a défendu d'y insérer aucune restriction? Il s'abstiendra de les continuer si vous l'estimez ainsi; mais nous ne vous dissimulons pas que les citoyens de Buffard en auront un vrai regret, parce qu'ils seront sans aucun culte. — Saullier. v.-p., Gaudignon, proc. synd. »

Le département répondit, avec la même bienveillance, que les restrictions de M. l'abbé Grandjean étaient sans objet, et qu'il n'y avait plus d'incompatibilité entre la religion et les lois de la république. « Mais, ajouta-t-il en finissant, nous vous exhortons à engager le citoyen Grandjean à faire une nouvelle soumission pure et simple, faute de quoi nous pensons qu'il ne peut exercer les fonctions de ministre du culte sans s'exposer aux peines prononcées par la loi. »

Cette loi malheureusement n'était que le prélude du retour aux mesures persécutrices et sanguinaires des plus mauvais jours.

XLX. L'état d'humiliation et de gène dans lequel le philo* sophisme thermidorien ou réactionnaire continuait à retenir le culte catholique, aussi bien que tous les autres, avait de grandes analogies avec la situation faite aux dissidents dans les pays d'ancien régime pourvus d'une religion d'Etat. On les tolérait, mais à condition qu'ils se tinssent soigneusement cachés, et que rien au dehors ne trahit leur symbole. On comprend que, le gouvernement de la France étant tombé par surprise dans des mains athées ou sceptiques , tout ce qui appartenait au domaine public , comme les rues y les places, les édifices nationaux, portât l'empreinte de la domination de ces sophistes et rappelât ^ par l'absence de tout indice religieux, le vide misérable de leurs âmes. Mais que, sous prétexte de sauvegarder l'égalité, qui n'était nullement en cause, on défendît à un particulier de graver sur le seuil de sa maison ou de dresser sur son champ le signe béni et consolant de ses croyances ; que la croix continuât à être proscrite, même dans le domaine privé des citoyens, voilà ce qui continuait à révolter très justement les catholiques des campagnes du Doubs, et ce qui était une violation flagrante de cette liberté toujours si maltraitée par ses prétendus tuteurs.

Ce fut surtout dans le district de Pontarlier que la lutte se poursuivit avec le plus d'éclat à ce sujet. Le conventionnel Pelletier avait cru anéantir à jamais toutes les croix, et à peine avait-il quitté le sol du département, qu'elles s'étaient relevées partout, jusque dans la ville de Pontarlier, où elles recommençaient à couvrir de leur ombre protectrice la cendre des morts. Mais la liberté de la tombe ne devait pas être plus sacrée que les autres pour les terroristes demeurés au pouvoir. Le V^ mai, à la séance du district, un membre représenta avec amertume a que, depuis peu, on voyait, au mépris des lois, s'élever de toutes parts les signes d'un culte qui, jusqu'à la Révolution, avait été le seul toléré; mais que la philosophie et la sagesse des lois répubUcaiues ne pou-

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Talent lui accorder de prééminence sur les autres, parce que, si chaque citoyen exposait en public les emblèmes de son culte, ce serait une source de discorde, et qu'enfin il était urgent de rappeler les municipalités à Texécution de la loi du 3 ventôse. »

Cette prétendue atteinte portée par la vue des emblèmes religieux à l'égalité et à la paix publique, ne mérite pas d'être discutée. Le bon sens, la bonne foi et l'expérience en ont fait justice depuis longtemps. Les générations qui se sont succédé en France depuis près de soixante-dix ans, ont vu, sans agitation et sans plainte, briller simultanément au sommet des édifices religieux la croix latine et la croix grecque, la bible protestante et les tables de la loi judaïque ; et aujourd'hui, comme alors, la vue de nos croix ne blesse et n'irrite que ces hommes sans aucun culte, qui, malheureux et inquiets dans leur incroyance, se tourmentent de mille manières pour l'imposer aux autres.

Mais, à défaut de là justice, la loi donnait raison aux ennemis de la croix, et le district de PontarUer n'en fut que l'organe en prononçant cet arrêté : « Les signes extérieurs du culte seront enlevés dans les vingt-quatre heures : passé ce délai, des détachements de la force armée seront envoyés pour les faire disparaître. Les municipalités seront tenues d'assister à c^t enlèvement, décorées de leurs écharpes, et de prendre toutes les mesures pour prévenir les rassemblements et les désordres. En cas de non-exécution du présent arrêté, les maires, officiers municipaux et agents nationaux seront passibles personnellement des frais qui en résulteront, et la municipalité indiquera à la force armée tous les signes qui existent, en certifiant qu'il n'en existe point d'autres. »

C'était, comme on vient de le dire, jusque sous les yeux du district qu'on relevait les saintes images dont la vue exaspérait l'impiété : Parrod écrivit , le 30 avril , à Saladin : « il vient d'être, la nuit dernière, planté une croix ornée de tous les signes de la Passion , sur la grande route, près de Pontarlier. Le peuple s'y rend en foule comme à une nouveauté. Le père y conduit ses enfants , la mère ses

BÉTABLISSBHENT DE LA LIBERTÉ DBS COLTBS. 201

noarrissons ; tous se montrent plus avides de ce signe qne jamais. Il est sur leurs églises et sur leurs ornements. Cet esprit plane partout; et, Ton ne peut s'y méprendre, c'est l'ouvrage des émigrés et des réfractaires rentrés. Nous t'attendons avec impatience pour régler, de concert, la conduite que nous devons tenir à cet égard. » Le fougueux Parrod et ses collaborateurs n'eurent pas la patience d'attendre l'arrivée du proconsul.

En conséquence de leur arrêté du 1*' mai, Larescbe, agent national de la commune de Pontarlier, dénonça , le même jour, à la municipalité l'érection d'une croix dans un des faubourgs de la viUe, et requit l'adiiiinistration « de faire dispardtre au plus tôt ce signe proscrit par les lois. » La municipalité, faisant droit à cette réquisition, chargea aussitôt quatre de ses membres, Parandier, Nicod, Besancenetet Pochard,de présider à l'enlèvement, non-seulement de la croix dénoncée^ mais encore de toutes celles qui pouvaient avoir été relevées sur le territoire. Deux patriotes solides, Cl.-Nic. Clerc et J.-B. Bailly, furent chargés d'opérer sous leur direction. Pochard trouva un prétexte pour refuser cette commission odieuse et n'y gagna pas l'approbation, sinon l'estime de ses collègues. La municipalité, craignant un soulèvement populaire^ mit sous les armes une force considérable : quinze hommes par compagnie de garde nationale , tonte la gendarmerie à cheval et tous les chasseurs de la garnison. Par le billet suivant, elle informa le district de toutes ses mesures stratégiques : « L'enlèvement demandant des précautions, d'après les rapports qui nous ont été faits, nous avons requis les commandants de la force armée de tenir sur pied une force imposante. La garde nationale sera assemblée au devant de la maison commune. Un détachement accompagnera les quatre commissaires, et la gendarmerie à cheval suivra le détachement. Trois piquets de chasseurs, placés, l'un devant la maison commune, un autre sur la place de la Liberté, et un troisième au faubourg Etienne, protégeront et assureront l'exécution, o — Le district répondit : « Nous approuvons les mesures que vous avez prises pour l'enlèvement des signes du fanatisme que quelques hommes de parti ont osé

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replacer. Ils ne font que suivre un exemple qui étend ses ramifications dstns presque toutes nos campagnes, et Ton ne peut prendre trop de mesures pour en arrêter les progrès. Il est bon de faire à cet effet des patrouilles nocturnes. Nous aimons à croire que rien ne s'opposera à Tenlèvement. » En effet, grâce à l'appareil militaire déployé par la municipalité, Texécution se fît sans trouble et sans bruit. Les commissaires, de retour à l'hôtel de ville, rendirent compte de leur campagne. Ils avaient enlevé trois croix , une au faubourg Saint-Etienne, une sur le cimetière de l'église paroissiale, et une sur le cimetière de l'hôpital. La municipalité chargea Parandier et Nicod de remercier les troupes pour leur concours.

La municipalité de Dompierre ne mit pas si facilement à exécution les ordres du district. Le 4 mai, les municipaux ayant abattu une croix élevée sur le mur du jardin des frères Marchand, cultivateurs, ils se virent insultés et assaillis à coups de pierres, et la croix fut relevée, dit le district, avec une affectation insultante. Le district arrêta, en conséquence, que Simonin, l'un de ses membres, se rendrait à Dompierre avec vingt-quatre chasseurs, six gardes nationaux et douze volontaires, et que des mandats d'amener seraient lancés contre les trois frères Marchand, prévenus d'avoir été à la tète de la rébellion. L'un des trois inculpés, F.-X. Marchand, comparut le 6 mai devant le distiict, et répondit négativement à toutes les questions. A l'issue de son interrogatoire, le district décida qu'il serait incarcéré et dénoncé au tribunal criminel. Trois jours après, comparurent les deux autres frères, J.-Cl, âgé de trente-deux ans, et J.-F., âgé de vingt ans. Ce dernier fut questionné avec une insistance toute particulière. Gomme il était d'un esprit faible, on n'épargna aucun effort pour le faire déposer contre ses frères ; mais on eut beau lui demander s'il ne se trouvait pas là, au moment du conflit, avec ses sœurs, la servante de Ghaillet, le fils de Guillaume Troutet et autres; s'il n'avait pas entendu son frère J.-Cl. dire au maire et à l'agent : De quoi vous mêlezvous? Je veux que cette croix subsiste, et je la replanterai. Vous n'avez qu*à y revenir, je m* y trouverai, et cela ne se passera

pas comme la première fois ; enfin, s'il ne savait pas qu'on avait poursuivi à coups de pierres le maire et l'agent, et qu'on s'était caché dans l'allée de J.-Denis Marchand. Le pauvre garçon ne répondit, comme ses deux frères, que par des négations obstinées. Néanmoins le district, prenant en pitié sa faiblesse d'esprit , décida qu'il resterait provisoirement en liberté. Quant à l'autre accusé, il fut condamné à aller rejoindre son frère aîné en prison et à partager son procès. Le 10 mai, les deux prisonniers ayant adressé au district nne pétition pour obtenir leur liberté, en faisant observer qu'ils avaient deux frères qui dans ce moment même exposaient leur vie pour la république dans les armées, le district décida qu'il en serait référé au département. Celui-ci arrêta que les deux délinquants devaient être seulement traduits en police correctionnelle.

L'exécution des nouveaux ordres du district pour la destruction des croix, fournit aux tyranneaux de Malbuisson l'occasion de tourmenter une fois de plus les catholiques les plus paisibles de cette commune. Dans la matinée du 14 mai, la municipalité apprit que, pour répondre aux menaces de l'administration, on avait planté plusieurs croix sur le territoire pendant la nuit précédente. Aussitôt le maire et l'agent s'entendirent avec l'agitateur C.-J. Pône, chef de bataillon de la garde nationale, pour mettre sur pied tous les hommes armés de la commune. Le rappel fut battu à l'instant, mais il n'amena presque personne. Le commandant, furieux de son isolement, n'imagina rien de mieux, pour s'en venger, que de mettre en réquisition les premières personnes qui se présentèrent à sa vue, P.-Jos. Laresche et P.-Ânt. Martin, membres du conseil municipal, et J. -Denis Laresche, garde national, et il leur intima l'ordre de venir sous sa direction abattre les croix dénoncées. Ces trois citoyens s'y refusèrent tranchément. Le commandant, encore plus furieux, se mit en marche avec sa faible escorte, et, après avoir sillonné dans tous les sens le territoire du village, il ne trouva en définitive qu'une seule croix nouvellement plantée près du Moulin-Dessous, au bord du lac. Mais là encore eut lieu une nouvelle rébellion. P.-Jos. Moureaux,

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l'on des gardes nationaux sons les armes, sommé de mettre Ini-mème la main i Toenvre poar abattre la croix, s'y refasa absolument. An retour de son expédition, Pône n'ent rien de plus pressé que de dresser des procès-verbanx, d'abord contre les trois premiers récalcitrants, pnis contre Moareanx, et de les envoyer i Pontarlier. Le district, à la réception da premier, décida qn'nn tel refus, de la part de fonctionnaires publics, pouvant beaucoup influer sur l'esprit du peuple, qui n'était que trop porté à s'autoriser de pareils exemples, trois mandats d'amener seraient lancés contre les prévenus Laresche et Martin.

Les trois inculpés comparurent le 29 mai. Interrogé le premier, M. P.-Jos. Laresche déclara qu'il était âgé de soixante-cinq ans, cultivateur et notable ; qu'il avait réellement refusé de participer à l'enlèvement des croix, en disant qu'à son âge, il n'était plus assez fort pour emporter une croix, et qu'il y avait d'ailleurs assez de personnes pour le faire sans lui. 11 ajouta que le citoyen P6ue, l'agent national, et trois ou quatre gardes nationaux, l'avaient pris par le collet et l'avaient conduit sur la place publique avec beaucoup de mauvais traitements. M. J. -Denis Laresche, interrogé ensuite, déclara qu'il était âgé de trente-deux ans et fils du premier prévenu; qu'ilavait refusé d'assister à l'enlèvement des croix,^ parce qu'il savait qu'on voulait lui en faire porter une ; qu'il avait demandé à voir la loi en vertu de laquelle on voulait le contraindre, et que la municipalité s'y était refusée; qu'enfin le commandant Pône et l'agent national l'avaient pris par le collet et voulaient le traîner de force jusqu'à l'endroit où était la croix; qu'il leur avait demandé en vain d'aller au moins reconduire à la maison son petit enfant qu'il tenait parla main, en promettant de revenir; qu'ils avaient répondu : Nous ne le voulons pas; que ton petit crève là! et qu'ils l'avaient menacé avec leurs armes. M. Martin, cultivateur, âgé de soixante-deux ans, questionné le dernier, répondit qu'il avait refusé d'assister à l'enlèvement de la croix, parce qu'il n'avait pas la force de l'emporter.

Les dépositions de ces deux vieillards et de ce jeune père de famille avaient un accent d'honnêteté et de respect qui

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aurait touché des administrateurs un peu équitables ; elles révélaient des sévices et des violences qui devaient détourner sur les accusateurs eux-mêmes toutes les sévérités de la loi. Mais ce n'étaient point des magistrats^ c'étaient des malfaiteurs qui étaient encore à la tête de cette malheureuse contrée, et ils prirent l'arrêté suivant^ qui n'était qu'un méfait de plus ajouté à bien d'autres : a 11 résulte des aveux des prévenus qu'ils ont refusé de déférer à la réquisition de la municipalité et d'assister à l'enlèvement des croix ; Laresche père et Martin sont d'autant plus coupables^ qu'ils £ont notables et par conséquent fonctionnaires publics. Cette résistance est du plus mauvais exemple, et les abus de cette nature se multipUent dans toutes les campagnes de manière à compromettre la tranquillité publique. Comme il est urgent de réprimer les entreprises audacieuses du fanatisme, les trois préveuus seront détenus dans la maison d'arrêt jusqu'à ce que le département ait statué à leur égard. »

Le â juin, le département déclara que quelques jours de détention avaient suffisamment expié leur faute, et qu'ils seraient mis en liberté, à charge de payer les frais de leur arrestation. Après avoir ainsi rempli leur tâche d'agents révolutionnaires modérés, les administrateurs du Doubs voulurent aussi remplir^ à leur manière, leur devoir d'honnêtes gens. £n transmettant leur arrêté au district de Pontarlier, le procureur général y ajouta les observations suivantes : tt Lorsque le citoyen Pône , commandant du bataillon du Mont-d'Or, s'est avisé de requérir lui-même deux notables pour l'accompagner, cet officier a manqué doublement à son devoir; V en requérant des notables, tandis qu'il n'a droit de requérir que ses soldats ; 2* en ce qu'il a requis deux notables pour une opération qui ne les concernait pas. » Ce petit hommage tardif et discret rendu à l'équité et au bon droit, fut malheureusement toute la part qui leur futaccordée en cette affaire.

Du reste, la prison, pas plus que les menaces, ne guérissait les habitants des campagnes de ce district de leur culte pour les croix ; et, dans les derniers jours de mai, l'administration se vit forcée de mettre toute la gendarmerie en cam-

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pagne pour aller dans les villages abattre ces emblèmes si odieux à l'impiété et qui étaient aussitôt relevés que détruits. Les gendarmes consignèrent dans les rapports suivants, le résultat de leur tournée.

« M prairial (30 mai). Nous avons trouvé à Doubs trois^ croix de pierre redressées dans le cimetière ou sur les murs. Le maire a dit que c'étaient les petits bergers qui les avaient relevées, et il a promis de les faire enlever. A Vuillecin , nous avons trouvé une croix plantée parCl.-Jos. Carmillet, notable, sur son terrain. Nous sommes allés , assistés du maire et de l'agent national, le sommer de l'enlever sur-lechamp. Il nous a répondu très impertinemment qu'il ne l'enlèverait pas. Mais ses sœurs et sa femme, moins turbulentes, Font enlevée en notre présence. »

« 15 prairial. En faisant notre tournée à Goux, nous avons vu qu'on avait replanté six croix tout récemment. En l'absence du maire, nous sommes allés chez l'agent national et lui avons demandé pourquoi il souffrait ces signes de culte défendus par la loi. 11 nous a répondu très impertinemment que ces croix ne lui nuisaient pas, et que si elles nuisaient à quelqu'un, il pouvait les ôter; qu'elles n'étaient prohibées que par un arrêté du représentant Pelletier, et que cet arrêté ne valait rien, m

« 16 prairial. Pendant la nuit du 1 4 au 15, il s'est trouvé trois croix plantées à Levier, sans qu'il fût possible d'en connaître les auteurs. Le brigadier Laurentsot s'est rendu auprès du maire, et ensemble ils sont allés ôter les croisillons, croyant qu'on ne les remettrait pas; mais, par la plus grande surprise, elles se sont retrouvées plantées le lendemain matin avec d'autres , notamment au - dessus du clocher, »

« i8 prairial. Envoyés à Oye (au nombre de dix avec un détachement de chasseurs), en vertu d'une réquisition du district, pour taire la recherche des prêtres et les arrêter, nous n'avons rien trouvé ; mais nous avons aperçu , tant dans l'intérieur de la commune que dans les environs, quantité de signes du culte récemment plantés , que nous avons fait enlever.»

Les pieux habitants du district de Saint-Hippolyte ne pou- ?aieut manquer de signaler aussi leur zèle pour la croix. Le 18 germinal, F. -X. Chalon , officier municipal de la fiosse, écrivait au district : « Dans la nuit du 13 au 14 (du 2 au 3 avril) on a planté des croix tout le long du village, malgré renlèvement qu'on en avait fait en vertu de l'arrêté du représentant Pelletier, et malgré la publication de la loi du 3 ventôse. L'agent national en a même donné une copie à Cl. -F. Ligier, et nonobstant, ledit Ligier a posé une croix sur sa maison pendant la même nuit. » — Cinq jours après, la municipalité de Mont-de-Laval écrivait, à son tour: «Nous nous sommes aperçus qu'on avait planté une croix aux Champs- Raccordon , métairie de cette commune, depuis environ une décade, et que c'était Guill.-F. Etevenard qui l'avait plantée, malgré la défense que nous en avions faite. » Dans beaucoup d'autres communes, tous les partis professant un égal respect et un égal amour pour le signe de la Rédemption, les croix se relevèrent et se maintinrent sans dénonciation.

Le son des cloches continuait également à faire gémir la philosophie Le 22 août, le district de liaume écrivit à toutes les municipalités de son ressort pour leur rappeler que le son de la cloche étant une convocation publique , se trouvait en contradiction complète avec la loi. Commecesinstruments présentaient, en cas d'incendie, d'alerte, on de convocation quelconque des habitants, une incontestable utilité civile; malgré l'antipathie toute particulière qu'ils inspiraient et qu'ils continuent à inspirer aux ennemis de la religion , la Convention n'avait jgimais osé en décréter la destruction complète. Elle s'était bornée, d'abord, le 23 février 1793, à autoriser les communes à faire convertir en canons une partie de leurs cloches, puis elle avait mis la main sur celles des églises où le culte avait cessé; mais, quoique la plupart des communes fussent parvenues à sauver ces objets qui leur étaient si chers, un grand nombre de cloches avaient été descendues pendant les proconsulats de Lejeune et de Pelletier, et envoyées par les municipalités au dépôt central désigné par le gouvernement. Le poids de ces cloches s'élevait, pour le district de Besançon, à 18,472 kilogrammes; pour Baume, à 20,900;

pour Ornans, à 8,500 ; pour Pontarlier, à 26,428 , et pour Saint-Hippolyte, à 20,277; enfin pour le département entier, à 94,577 kilog. Ces cloches furent expédiées , avec les objets en cuivre arrachés des temples, à lafonderie dePont-de-Vaux, qui, dans le cours de Tannée 1794 et les six premiers mois de l'année suivante, ne reçut pas moins de 379,474 kilog. de cuivre ou de bronze, provenant des dépouilles des églises du Doubs, du Jura, de la Haute-Saône, d'une partie de l'Ain, et des districts de Porrentruy, Louhans et Saint - Jean - de- Losne.

XX. Tout, dans la conduite de la Révolution, n'aurait été qu'inconséquence, si son prétendu libéralisme eût été autre chose qu'un despotisme retourné du haut en bas, et sa philosophie, autre chose qu'une haine très peu philosophique de la religion. Lorsque les assemblées législatives proscrivaient tout indice du culte, tout insigne particulier pour les prêtres, et qu'on s'en plaignait comme d'une persécution, elles répondaient hypocritement, en prenant un faux air de métaphysique transcendentale, que l'essence de la religion ne consistant nullement dans ces objets matériels, les cultes et leur liberté n'avaient en réalité subi aucune atteinte. Mais s'agissait-il de rehausser aux yeux du peuple ses propres magistrats, alors la Révolution mettait de côté son idéalisme d'emprunt, et elle chamarrait de rubans, de médailles et de panaches, ses administrateurs et ses juges. Si elle interdisait au culte chrétien tout signe extérieur et toute convocation au son des cloches, elle n'entendait nullement condamner au même régime le culte philosophique de son invention. Laresche, agent national de la commune de Pontarher, ayant, par scrupule de légiste, écrit, le 15 mars, au département , pour savoir si l'on devait laisser subsister les inscriptions relatives à l'Etre Suprême et à l'immortalité de Tâme , placées sur la façade et à l'entrée du temple de la ville, et si l'on devait continuer à annoncer au son de la cloche les assemblées décadaires, Michel répondit au nom de ses collègues : « Il n'y a aucune loi qui ordonne l'enlèvement de l'inscription mise sur la porte des temples ; et la Convention désirant le rassemblement des citoyens pour la lecture des lois , il faut

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bien les convoquer de quelque manière. L'usage à Besançon est de les convoquer au son de la cloche; »

Gomme il n'apparaissait pas très clairement que la France fftt en possession de la liberté, la Révolution décréta que certains arbres en seraient le signe visible et le symbole adoré. Aussitôt ces arbres devinrent une chose sacrée , l'objet d'un véritable culte ; et il ne fut plus permis d*y toucher sans un horrible sacrilège. Quelques catholiques, à leur tour, prétendirent que tous ces arbres symboliques, pompeusement transplantés au centre de leurs communes, n'étaient rien que des chênes plus ou moins maladifs, et les emblèmes dérisoires d'un régime qui ne leur avait apporté qu'un plus dur esclavage. On détruisait leurs croix , sous prétexte d'épurer leur retigion ; ils détruisirent les arbres de la liberté, pour rappeler aux législateurs que la liberté n'avait aucun rapport avec l'arboriculture , qu'elle ne perchait pas sur les branches d'un baliveau, et qu'ils devaient bien plutôt s'occuper de la faire entrer dans leurs lois et les pratiques de leur administration.

Le 20 avril, le district d'Omans reçut de la municipalité de Mouthier un procès-verbal constatant que daus la nuit précédente on avait scié l'arbre de la liberté planté sur la place publique de cette commune, et qu'à sa place on avait érigé une croix de bois neuve. Le district proclama « qu'un pareil attentat n'avait pu être commis que par des ennemis bien prononcés de la révolution et de la liberté, par des se^ctaires des tyrans, du fanatisme et de la superstition ; que les auteurs de ces délits ayant provoqué sur eux la sévérité des lois, il serait informé sur-le-champ par la municipalité et le juge de paix, qui décerneraient des mandats d'arrêt contre les coupables. » Ces coupables ne paraissent pas avoir été découverts.

Le ^ mai, Louis Gaulard, maire des Combes, écrivit qu'on avait scié l'arbre de la liberté, dans sa commune, pendant la nuit du 17 au iS. Le district de Pontarlier déclare aussitôt « que les prêtres déportés et émigrés ne cessent, par leurs discours et leurs écrits, répandus à profusion, d'organiser la guerre civile et de porter le peuple à des attentats

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