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i)$ GHAPIURB LXVIt.
Gomme les assemblées décadaires n'avaient jamais trouvé d'assistants bénévoles que parmi les jacobins des villes, on comprend que ceux-ci furent peu tentés de continuer à s'y rendre lorsqu'on n'y entendit plus que des discours de cette espèce; aussi ces assemblées ne tardèrent-elles pas à être aussi désertes dans les villes que dans les campagnes. Le district d'Ornans demanda même s'il y avait lieu de continuer à faire la lecture publique des lois, les jours de décade, en ajoutant que les campagnards ne les avaient jamais chômés et que personne ne les chômait plus. Le procureur général répondit, le 24 juillet, que l'habitude de chômer les fêtes du cuite romain n'était pas une raison suffisante pour empêcher la lecture publique des lois, aux jours fixés.
Y. Si les administrateurs eux-mêmes se permettaient de persifler, avec leur scepticisme grivois, l'irréligion érigée en système gouvernemental, on comprend à quelles manifesta* tiens de haine et de mépris devaient se trouver en butte les rares apôtres de ce système égarés dans des campagnes où tous les partis étaient restés fidèks à Jésus-Christ. Le capucin apostat Leclerc, honni, comme on Ta vu, par la population catholique et protestante de Blamont, dont il avait dévasté les temples, avait obtenu auprès du district de Saint- Hippolyte un accueil bienveillant qu'il ne trouvait plus nulle part. Encouragé par cet appui , il reprit bien vite Toffensive et écrivit, le 27 avril, au district : « Les hommes ignorants sont si sots, qu'ils croient que leur salut dépend de l'extérieur de la religion. Il n'est pas surprenant que la diversité des cultes ait fait le malheur de la France monarchique pendant les croisades, la guerre des Albigeois, le massacre delaSainl-Barthélemi, etc., et qu'elle en fera de même dans la France républicaine, si on ne prend pas de grandes précautions visà-vis des ministres du culte, s'il en existe encore. Il y a un an, en envoyant au Comité d'instruction publique un dialogue sur la religion naturelle, comme la plus conforme à l'état républicain, je lui ai écrit ces mêmes réflexions. Cette diversité a toujours produit des haines et la désunion. On en voit un échantillon à Blamont. Chacun est fanatique dans sa secte. De tout temps les catholiques ont damné les pro-
LES PHIL0S0PHB8 ET LES SCBISMATIQUES. 227
testants et les protestants les catholiques. Ceux-ci ne peuvent pas vivre sans la messe administrée par un prêtre qui est leur dieu sur terre, et les autres ne peuvent pas vivre sans le prècbe prononcé par leurs ministres. Des lois sages ne les corrigent pas; les prêtres et les ministres ne valent pas mieut Tun que l'autre. Ce sont des têtes dont les crânes sont aussi durs que ceux des nègres de la côte de Guinée, par conséquent très difficiles à casser. Des ministres qui se disent prudents, hommes d'esprit et en place, interprètent les lois à leur mode et les transgressent. Le citoyen Kilg, juge de paix, donne un mauvais exemple aux catholiques, qui sont jaloux du pouvoir qu'il se donne d'assembler son monde au prêche, les dimanches, dans le temple de Pierrefontainc. Par suite de cet exemple , les catholiques désirent un prêtre et disent qu'ils sont aussi bons que les protestants d'avoir un ministre qui leur fasse leurs cérémonies dans leur église. Je suis obligé, citoyens, de vous avertir des manœuvres qui se font à cette occasion, afin de parer aux inconvénients qui pourraient amener du trouble à Blamont et dans son canton. J'avais fait enlever des signes extérieurs , suivant ma mission, dans le temple de Pierrefontainc. Par ordre, probablement du citoyen Kilg, on les a remis. C'est cette raison qui a fait crier contre moi à Blamont, parce que les catholiques en voudraient faire autant, en remettant dans leur église ce qu'on y a enlevé. Vous voudrez bien , citoyens, appuyer la bonne volonté des administrateurs, qui voudraient me faire une indemnité pour les dépenses que j'ai faites dans le cours de ma commission d'adjudant , n'ayant pas été payé par le trésorier du parc de Germesheim, parce qu'il n'avait pas de fonds, a-t-il dit. Cela me met dans une détresse à ne savoir de quel côté recourir. Je n'ose pas emprunter ici, tous sont fanatiques, par conséquent tous mes ennemis, à la seule exception du citoyen Pommier, qui a lâ bonne volonté de me rendre service. »
La lettre de cet apôtre du philosophisme obligatoire montrait à la fois l'isolement humiliant et absolu auquel il était réduit, et le peu de soin que la république prenait de payer une partie de ses apôtres. Le district de Saint-Hippolyte crut
228 CHAPITRE UVIl.
7 voir autre chose , un triomphe pour rirréligioa, et il envoya cette pièce au département, en ajoutant : «A sa lecture vous vous convaincrez de la justice que cet ex-prètre rend à ses confrères, et combien il importerait qu'elle reçût la plus grande pubUcité. — Diény, Mercier, etc. » Michel répondit très sagement au nom de Fadministration départementale : 0 Le département a reçu votre lettre et l'adresse du capucin Leclerc sur le culte ; elle lui a paru insignifiante ; il estime que sa publicité ferait plus de mal que de bien. Au surplus, il parait que le but du capucin est bien moins de rétablir l'ordre, que de se plaindre de n'avoir pas été payé de sa commission d'adjudant. ludiquez-lui la marche qu'il doit suivre pour obtenir son paiement / et dites-lui en même temps de peu s'embarrasser du culte protestant, turc ou catholique. »
Telle fut la dernière manifestation de l'esprit anti-chrétien dans le Doubs , à cette époque. L'accueil qu'elle trouva auprès du département fut une leçon pour les administrateurs de SaintrHippolyte eux-mêmes, et dès lors ils ne songèrent plus à insulter aux sentiments si manifestes de tous leurs administrés.
La municipalité modérée de Besançon, en entrant en fonctions, trouva les mœurs publiques dans l'état déplorable qui avait été signalé si fortement, mais combattu avec tant d'insuffisance, par ses prédécesseurs. Le 3 juin, elle renouvela la défense expresse de rouvrir les bals publics, où une infâme spéculation continuait » à réunir , disait-elle, les femmes les plus dissolues, et qui donnaient lieu en outre à des rixes et des disputes. »
YI. La situation de l'église constitutionnelle du Doubs, àcette époque, était assurément la plus étrange et la plus pitoyable. Son chef, Tévêque Seguin, avait donné sa démission, qu'aucune instance ne devait le décider à reprendre. Sur ses neuf vicaires épiscopaux, deux, Jousserandot et Marlet, avaient renoncé pour toujours au caractère ecclésiastique. Le paisible abbé Millot, ennemi de tous les orages, s'était confiné aussi profondément qu'il avait pu au sein de la vie douce et confortable que lui assurait sa fortune. Grappin, nommé bibliothécaire de la ville de Besançon, vers la fin de la Terreur,
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s'en tenait également à l'administration des livres, objets de ses premiers soins et de ses plus chères amours. Les jeunes Bouvenot et Tournier étaient fort hésitants entre le monde et cette espèce d'église des catacombes que ne relevaient ni la sainteté ni la considération. Le riche et prudent Bullet était moins tenté que jamais de se brûler les doigts à l'encensoir, et le vieux moine Roussel , ombre d'un prédicateur jadis en renom^ avait achevé de s'effacer sous son bonnet rouge. Un seul de ces ex-conseillers épiscopaux avait conservé toute son énergie religieuse, c'était celui que l'évêque Seguin n'avait point choisi, l'oratorien Roy, qui trouva en lui-même assez de zèle , non-seulement pour reprendre la carrière si pleine d'humiliation et de tristesse que la Terreur avait interrompue, mais encore pour déterminer quatre de ses collègues indécis ou apathiques, à la reprendre avec lui.
Aussitôt que la loi du 3 ventôse eut rétabli la liberté des cultes, il réunit tout ce qu'il put trouver de prêtres constitutionnels autour de lui, au nombre de dix-huit. Quelques révolutionnaires laïques, modérés et notables, restés soumis à leur direction spirituelle, se joignirent à eux ; et, comme on Ta vu, leurs communs efforts, secondés par une administration bienveillante, leur procurèrent, à titre de location , la joaissance des églises de Saint-Jean et de Saint-François- Xavier, bien avant la loi qui rendit les églises au culte.
Au nombre de ces restaurateurs de la secte constitutionnelle se trouvait le citoyen Couchery père, l'un des adhérents les plus connus de cette petite église, et ce fut sans doute cette circonstance qui donna lieu à J.-B. Couchery son fils, procureur général du département, d'écrire la lettre suivante , adressée , vers le commencement d'avril, au journal Ia Neuf Thermidor y et qui peint trop fidèlement l'état des croyances de la plupart des administrateurs à cette époque : a J'apprends que Ton me fait les honneurs du rétablissement du catholicisme dans cette commune, d'un sermon pour en réchauffer le zèle, et de la location d'une salle pour y rassembler les vrais croyants. Je ne désavouerais pas cette action, si je l'avais faite, et je ne mè croirais pas déshonoré de la faire ; mais comme on pourrait répandre cette absur-
S30 CBAPITRB LXVII.
dite d'une manière dangereuse, je déclare que je désirerais trouver dans les préjugés religieux les plaisirs d'imagination qu'ils procurent aux tètes exaltées. »
Mais le P. Roy n'entendait pas se borner à rester le simple curé d'une ou deux paroisses fort pauvres et fort délaissées, au sein d'une ville on tout ce qui était compté avait généralement fait choix entre la foi catholique intégrale ou l'incrédulité absolue. Il avait participé à l'administration d'un diocèse, il voulut encore continuer ce grand rôle. Mais à quel titre? Là gisait la difficulté. Vicaire d'un évêque qui avait donné sa démission, il ne tenait plus de lui aucun pouvoir ; vicaire épiscopal en vertu d'une constitution civile du clergé entièrement abolie, il ne tenait plus d'elle aucun mandat. Le diocèse du Douhs et la métropole de l'Est qu'il avait administrés n'étaient même plus qu'un souvenir.
Vn. Comme un certain nombre d'évêques constitutionnels avaient apostasie ou avaient péri sur l'échafaud révolutionnaire, dans beaucoup de départements, les débris des administrations diocésaines constitutionnelles se trouvaient plongées dans le même embarras. Le démon du schisme suscita pourles en tirer un homme d'une singulière puissance d'esprit, qui fut vrsfiment le pape de l'Eglise constitutionnelle et qui contribua plus que personne à la faire vivre jusqu'au concordat. Cet homme était Grégoire, évêque intrus de Loiret-Cher et membre de la Convention, janséniste opiniâtre et républicain ardent, qui devait pourtant, comme beaucoup d'autres jacobins , devenir comte de l'empire et sénateur, Grégoire s'associa, à titre de conseillers ou assesseurs, deux évêques constitutionnels, Saurine et Royer, membres de la Convention comme lui, et deux autres membres du même épiscopat bâtard, Gratien et Desbois. En dépit de la législation civile qui avait anéanti entièrement l'église scbismatique après lui avoir donné naissance, il résolut hardiment de relever cette église au nom des seuls principes gallicans, enl'appuyant, comme la défunte constitution civile du clergé, sur les théologiens, les canonistes ou les historiens ecclésiastiques de contrebande, et en se fiant aux instincts antiromains encore vivaces dans plusieurs classes de cathoUques
pour la faire tenir debout. Le 15 mars^ les cinq évèqnes dé* darèrent donc à la France, qu'étant réunis à Paris etassem-' liés au nom de Jésus-Christ, après avoir invoqué le Saint- Esprit, consulté les monuments les plus authentiques et les plus respectables de la foi et de la discipline de TEgUse , et appelé auprès d'eux des prêtres et des fidèles recommanda-» bles par leur piété et leurs lumières, ils soumettaient aux évéques des autres diocèses , ainsi qu'aux églises veuves, les règles de discipUne provisoire qui leur avaient paru les plus propres au rétablissement du culte catholique. Au pre-* mier rang figuraient celles-ci :
<( Nous suivons l'esprit de l'Eglise , en adoptant la distri-* bution qui s'est faite des arrondissements ecclésiastiques , conformément aux distributions civiles. -— Dans la distri^ bution actuelle de la France , les diocèses resteront sous 1q régime des dix métropoles. — Nous conservons provisoire^ ment la distribution actuelle des paroisses. — La seule ma-^ nière canonique de pourvoir aux évèchés vacants estl'électioa. — Nous présenterons le plus tôt possible le mode d'électiou desévèques et des curés, conformément aux règles canoniques de la primitive Eglise. — Conformément à l'esprit du gou» vernement de l'Eglise, et à la pratique des temps les ploa reculés, l'évoque a deux conseils ; le premier, composé de tous les pasteurs du second ordre du diocèse ; le second^ composé des curés de la ville épiscopale et des prêtres que révêque emploie pour le gouvernement du diocèse. Dans le cas où leur nombre ne s'élèverait pas à douze, ce nombre sera complété par les curés les plus voisins. Ce conseil, dès les premiers temps de l'Eglise, était désigné sous le nom de presbytère; à lui appartenait le gouvernement du diocèse pendant la vacance du siège. — A cause du malheur de^ temps présents, et pour cette fois seulement, le presbytère pourra être composé d'un nombre beaucoup moindre. Nul ne pourra en être membre s'il n'a tenu pendant la persécu* tion une conduite notoirement irréprochable. »
VlII. Parmi les tristes mystères de l'esprit humain , on peut compter l'extrême faciUté avec laquelle les hommes les plus rebelles à Tautorité légitime se soumettent à l'autorité
232 CHAPITRE LXYIT.
usurpée la plus contestable. Le clergé assermenté, en refusant d'obéir au pape et aux évêques, avait accepté l'autorité diciplinaire d'une assemblée de voltairiens et de jansénistes ; il n'accepta pas avec moins d'empressement la dictature spontanée de Grégoire et de ses quatre adjoints ; quelle autorité n'aurait-il pas acceptée, pourvu qu'on ne lui demandât pas de reconnaître qu'il s'était trompé ?
Quant au P. Roy, il avait trouvé la solution de toutes ses difficultés dans l'institution du presbytère. Que cette institution fût réellement empruntée aux temps apostoliques, ou qu'elle eût sa véritable source dans l'esprit ingénieux de Grégoire, elle avait pour elle un titre encore plus décisif, c'était la nécessité. Le Doubs eut donc son presbytère , et même un presbytère exactement composé de douze membres , selon la formule. Ce ne fut pas sans peine qu'on y arriva ; et à en juger par le personnel dont il fut composé, il fallut convoquer le ban et l'arrière -ban du parti. A la suite du P. Roy figuraient Bouvenot, BuUet, Tournier et Roussel, ex-vicaires épiscopaux, J.-C. Cusin, curé de Sens, dans le Jura, Cl.-F. Devillard, intrus trop connu de Pontarlier, J. -Simon Gurgey, ex-moine , intrus à Roche , Lhomme , curé assermenté du Grand-Vaire, Guyot, ancien curé de Mouthier, Marion, intrus à Bregille, et J.-B. Coignet, ex-dominicain, vicaire à Saint-Pierre.
Vers la fin d'avril, cette réunion de prêtres publia une sorte de lettre pastorale sous le titre de : Adresse du presbytère ou conseil permanent du diocèse du Doubs, le siège vacant, aux fidèles du culte catholique, apostolique et romain. Après avoir gémi sur les excès de tout genre qui venaient de souiller et de terrifier la France, l'organe des douze apôtres, Bouvenot, choisi comme le plus éloquent, faisait, delà décadence de la foi et des mœurs avant la Révolution, un tableau qui heureusement ne pouvait concerner que les classes opulentes des villes, et se trouvait glorieusement réfuté par les exemples de fidélité courageuse multipUés à l'infini dans nos campagnes. Puis l'auteur montrait Dieu punissant l'abandon dont il avait été l'objet, en abandonnant, à son tour, l'homme à ses propres inspirations et à son sens réprouvé. « Alors ,
disait-il, nous avons vu un esprit de fureur et de vertige s'emparer de tous les cœurs et souffler sur nous l'anarchie et tous les désordres.... Nous avons vu le plus affreux vandalisme ravager nos temples et prostituer les lieux saints.... Nous avons vu d'abominables ministres abjurer leurscroyances, rafSner en impiété, inventer des blasphèmes nouveaux, surpasser en scélératesse les suppôts de l'irréligion et épouvanter tous les peuples par leurs excès.... La nation ellemême ne s'est plus reconnue. Quel débordement de corruption I quelles mœurs I quel avilissement I quelles idoles I quelle tyrannie I quels forfaits!... Mais aussi quelle plus grande preuve du besoin de la foi I Quel raisonnement plus convaincant de l'influence de la reUgion sur le bonheur des peuples et la prospérité des empires ! »
Mais cette religion sainte, on reprochait aux constitutionnels eux-mêmes de l'avoir mutilée ; on continuait à les accuser de schisme et d'hérésie. « Alors, dit le rédacteur de l'adresse, pour prouver que, si nous avons différé par des opinions politiques, nous avons toujours resté sur la ligne invariable des dogmes de l'unité catholique , nous allons faire une confession franche de notre foi.
» Nous déclarons donc devant Dieu que nous professons de cœur et d'esprit la religion catholique, apostolique et romaine.... Nous croyons que, pour conserver à jamais l'unité de foi , Jésus-Christ a donné à son Eglise un chef visible ; que celui-ci est le pape, véritable et légitime successeur de saint Pierre, et le premier pasteur du peuple cathohque ; que sa primauté réelle et de droit divin est une primauté non-seulement d'honneur et de préséance, mais encore d'autorité et de juridiction canonique; qu'on ne peut, sans rompre l'unité de foi, refusera ce chef les droits qui lui sont accordés par l'Epoux de l'Eglise.
1) Profondément pénétrés de respect et de soumission pour le souverain pontife, nous croyons néanmoins qu'il ne peut, par un abus d'autorité, changer la répubUque chrétienne en une monarchie ; qu'il ne peut asservir l'Eglise dont il est le chef et dont tous les autres membres sont ses frères; qu'il ne peut, au gré de son caprice, frapper du glaive de l'excom-
134 CBAPITRB LlVir.
municatioD, ni séparer de sa communion telle ou telle partie de TEglise, sans un jugement en forme et un décret solen* nel de TËglise même ; qu'il n'a aucun droit sur le temporel des peuples, parce que, suivant la déclaration formelle de Jésus-Cbrist, son royaume n'est pas de ce monde. »
Après avoir ainsi fait ses réserves pour le cas où il viendrait à l'esprit du pape de s'emparer des finances, des ar* mées et des vaisseaux de la France, l'auteur partait de là pour attaquer aussi ces prêtres « fauteurs de rébellion , dont la conduite et les discours, disait-il, tendaient à changer la forme des gouvernements, et qui portaient l'intolérance au point d'en méconnaître les lois fondamentales, au lieu de rester, à l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, reUgieu* sèment soumis à la puissance temporelle. »
Cette double admonestation distribuée au pape et aux prêtres réfractaires, l'auteur revenait, par une inspiration meilleure, aux bienfaits de la religion, et il en présentait ua tableau aussi vrai que consolant. Il portait ensuite un regard attendri sur cette jeunesse qui, depuis plusieurs années^ ne recevait plus d'autre instruction, plus d'autre exemple, que ceux de la dépravation et du blasphème ; il cherchait à émou^ voir les parents sur le sort de ces jeunes âmes écloses au milieu de l'afireuse tourmente, et il promettait de les entourer de soins tout particuliers. Il abordait enfin la grande question qui, en ce moment, préoccupait tous les esprits et tous les cœurs : celle de la réconciliation avec ces autres prêtres qu'il venait de traiter de brouillons et d'ennemis de leur pays, et il s'écriait avec toutes les efibsions d'une tendresse ora-» toire : « Pour mettre le comble à notre joie et un terme à nos malheurs, il ne nous reste plus qu'un vœu à former, c'est une réunion prompte et sincère avec nos anciens coin laborateurs dans le saint ministère. Les peuples ont trop longtemps gémi de cette scission scandaleuse, opérée par une guerre d'opinions. Il est temps d'éteindre dans les déU«* ces d'un embrassement fraternel les animosités, les haines de tous les partis. 0 vous, ministres de la religion cathoUque, de cette religion de paix, d'union et de charité, quelles que soient les opinions qui vous éloignent de nous , ne rejetez
pas notre prière; ne repoussez pas les tendres empressements que nous vous exprimons dans toute la sincérité de nos coeurs : approchez et jugez-nous. Le serment exigé par la constitution de 1791 n'existe plus comme loi d'Etat; alors des circonstances impérieuses le rendirent nécessaire, et nous nous fîmes un devoir d'y souscrire. Aujourd'hui la liberté indéfinie des cultes et des opinions religieuses, prodamée par les représentants de la nation, n'impose plus aux ministres, quels qu'ils soient, qu'un acte de soumission à la république : voilà donc cepoint si longtemps discuté qui dispa-* rait entièrement. Quel obstacle peut s'opposer encore à la réu« nion que nous sollicitons? Nous vous déclarons que tous les sacrifices de l'amour-propre et de l'intérêt vous sont assurés; que nous désirons la paix à quelque prix et à quelque condition que vous la mettiez, sous la réserve seulement que vous n'exigerez rien que de conforme à la vérité, à la justice et à la loyauté. Nous savons que nous n'avons pas été honorés du sacerdoce pour nous, mais pour le bien de nos frères ; lorsque la chanté nous commandera de cesser toutes fonctions, noQS nous retirerons paisiblement. Attachés invariablement à la religion et à la patrie, fidèles au gouvernement républicain adopté par le peuple français, nous regarderons toujours la rétractation du serment de 91 comme une lâcheté et un crime; nous n'abandonnerons jamais les libertés de l'Ëglise gallicane, et surtout nous éloignerons des exercices de notre culte tout caractère de clandestinité qui pourrait le rendre suspect au gouvernement. Nous tâcherons d'allier les vertus civiques aux vertus chrétiennes, nous en donnerons l'exemple imposant aux peuples qui nous sont confiés; nous vous cédons sans peine toute autre prérogative, et le plus beau jour de notre vie sera celui qui éclairera notre rapprochement et notre réconciliation. »
Bien que l'évèque Grégoire retrouvât dans l'Adresse du presbytère du Doubs l'orgueilleuse opiniâtreté de sectaire qui le dominait lui-mèoie , il n'accorda à cette pièce , dans son journal officiel , qu'une mention mélangée d'éloge et de blâme, comme il convenait du reste à un bon jansé-< niste, qui, s'il refusait au pape le privilège de l'infaillibiUté,
236 CHAPITRE LXYII.
n'avait aucun doute qu'elle ne lui eût été départie à luimême par la Providence. « Quel spectacle consolant, disaitil dans ses Annales de la religion, le presbytère de Besançon offre dans ce moment à l'Eglise de France!.... 11 vient de prendre les rênes du diocèse, que son évëque, bien différent de la plus grande partie de ses collègues, a eu la lâcheté d'abandonner. Le titre de Lettre pastorale^ qui est connu dans le style de l'Eglise, aurait mieux convenu que celui à' Adresse. Cet ouvrage est très bien écrit. Nous regrettons que les auteurs n'aient fait aucun emploi des paroles de TEcriture sainte et des Pères ; que la profession de foi soit trop oratoire et ne contienne pas suffisamment de détails. L'auteur annonce un talent qui devient bien rare. »
IX. Les prêtres orthodoxes de Besançon réphquèrent vivement à X Adresse du P. Roy et de ses onze associés, par des Réflexions qui furent imprimées soi-disant à Paris, en vingt pages in-12. Ils commençaient naturellement par demander aux Ao\xz^ presbytériens de quelle autorité ils relevaient, et de quel droit ils adressaient une instruction pastorale aux fidèles du culte catholique, apostolique et romain. Ce ne pouvait être à titre de conseil épiscopal, puisque ces conseils avaient été supprimés par des lois pour lesquelles les auteurs de l'adresse professaient la soumission la plus respectueuse. D'ailleurs, leur prétendu presbytère était une création toute nouvelle, qui n'avait rien de commun avec l'ancien conseil épiscopal, que de compter, parmi ses douze membres , quatre ex-vicaires de M. Seguin. La constitution civile du clergé étant supprimée, ils ne pouvaient plus avoir qu'une organisation tout à fait arbitraire et uniquement dépendante de leurs volontés personnelles. Or , à qui pourraient-ils faire croire que l'administration de l'Eglise de Jésus-Christ pût dépendre du caprice et de la volonté de quelques individus sans titre et sans mission? Prétendraient-ils tirer leur organisation de la discipUne primitive de l'Eglise et ne faire que ressusciter les anciens canons ? Mais d'abord on leur avait déjà prouvé surabondamment que ces prétendues résurrections n'avaient rien de réel, et qu'elles servaient de prétexte à des nouveautés qui n'avaient jamais eu cours dans l'Eglise. Mais, à sup-
LBS PHILOSOPHES ET LIS SCHISHATIQUES. 237
poser même que ce retour à la discipline primitive fût réel et sincère, de quel droit deux ou trois simples prêtres pouvaient-ils se permettre de changer la législation actuelle de TEglise et de substituer aux lois régnantes des lois que TEglise avait jugé convenable d'abroger? La nécessité ne pouvait pas davantage légitimer l'autorité que s'attribuaient les signataires de V Adresse. Aptes , il est vrai, par leur caractère sacerdotal, à remplir le ministère sacré, ils n'avaient reçu de personne la juridiction indispensable pour être préposés à uoe portion quelconque du troupeau de Jésus-Christ. Les fonctions ecclésiastiques leur avaient été même interdites à tous, par deux brefs du pape qui avaient reçu l'acquiescement de tous les évèques de la catholicité, et avaient par conséquent force de loi, aux yeux même des gallicans les plus prononcés.
Les douze presbytériens avaient fait sans doute une profession très explicite de soumission envers le saint-siége; « mais, disait l'auteur des Réflexions^ la conduite de ces messieurs répond-elle à leurs discours? Si le souverain pontife est le chef de l'Eglise, le premier pasteur du peuple chrétien, il faut donc l'écouter quand il parle; qu'il soit infaillible ou non, sa voix mérite toujours l'attention, le respect, la soumission de tous ceux à qui il porte la parole. Quoique les prêtres du presbytère de Besançon ne se croient sûrement pas infaillibles, ils exigent néanmoins l'attention, le respect et la soumission des peuples qu'ils prétendent confiés à leurs soins, et ils regardent comme des rebelles ceux qui refusent de les écouter. Or, n'est -il pas constant que le souverain pontife a parlé aux prêtres qui composent le presbytère de Besançon, ainsi qu'à tous les intrus de France? Les brefs, qu'on a feint d'ignorer dans les commencements de leur promulgation, sont aujourd'hui connus et publiés partout. Le souverain pontife y déclare qu'il repousse et condamne le serment exigé par la constitution de I79i, et messieurs du presbytère déclarent qu'ils regarderont toujours la rétractation de ce serment comme une lâcheté et un crime , méprisant ainsi non-seulement la décision du souverain pontife, mais celle de l'EgUse entière qui la confirme.
238 CHAPITRE LlVIf.
» Les membres du presbytère finissent leur adresse par former des vœux pour une réunion prompte et sincère avec les pasteurs insermentés. Mais si les vrais et légitimes pasteurs se réunissaient avec les presbytériens et leurs semblables, ils se sépareraient de la vraie Eglise. Que messieurs les presbytériens nous montrent un acte qui prouve qu'ils sont en communion, je ne dis pas avec tous, mais avec un seul évèque de l'Eglise catholique? Que ces messieurs aillent se présenter dans les différents diocèses des autres Etats de l'Europe, et qu'ils s'annoncent tels qu'ils sont, et ils verront si on les recevra comme on a reçu les évêques et les prêtres insermentés.
» Pour vous, pauvre peuple français, qu'on a séduit et trompé et qu'on cherche à retenir dans Terreur, dites-vous à vous-même : quoique nos nouveaux pasteurs prétendraient professer la même foi, célébrer la même messe, nous administrer les mêmes sacrements que les anciens, cependant ils ne sont reconnus ni du souverain pontife ni des autres évêqueâ catholiques : ils ne sont donc pas dans la vraie Eghse. Jusqu'ici vous n'avez pas vu de vos anciens pasteurs se rétracter pour se ranger du côté des intrus, au Heu que, grâce au Ciel, vous avez déjà vu bien des intrus et des jureurs, qui, dociles aux remords de leur conscience, se sont rétractés de leur serment et ont demandé à se réunir à vos anciens pasteurs et au souverain pontife. Qu'est-ce qui les a déterminés à cette démarche ? Ce n'est pas Tintérêt, puisqu'ils renonçaient à leurs places sans aucune espérance. Ouvrez donc enfin les yeux, vous tous qui suivez encore la voie de la perdition, et n'hésitez plus à renoncer à l'erreur pour rentrer dans le sein de l'Eglise. Vos pasteurs intrus ne cessent de vous parler de Tobéissance aux lois de l'Etat ou de la nation. Mais si vous aviez dû obéir à toutes les lois de la nation, où en seriez-vous pour la religion? N'a-t-on pas voulu vous jeter dans l'idolâtrie et vous faire perdre l'idée de Dieu? N'a-t-on pas voulu vous faire adorer la Raison, la Liberté, divinités chimériques, et même des personnes scandaleuses? Si vous aviez été assez pervertis, c'en était fait de la reUgion catholique en France, et l'on vous aurait ré-
LES PHILOSOPHES BT LIS SCHISHATIQUSS. 239
daits à n'avoir plus ni culte ni foi. Remerciez Dieu de vous avoir préservés d'un tel malheur, et rentrez incessamment SOUS la conduite de vos premiers pasteurs, puisque les pasteurs constitutionnels ne sont établis que par ceux qui ont voulu vous ôter la religion. De tels hommes ne peuvent pas vous donner de bons pasteurs. »
Evidemment il n'y avait rien à répondre à des arguments de cette force, et l'on regrette que l'animation de la polémique les ait affaiblis plutôt que corroborés par d'autres considérations qui n'avaient pas le même degré de justesse et de vérité. Ainsi dans le même écrit, les prêtres constitutionnels étaient accusés d'une manière trop générale et trop absolue d^avoir provoqué à la déportation et au massacre des prêtres fidèles. Sans doute, un grand nombre d'inlrusavaient scandaleusement pressé les autorités de les débarrasser de leurs prédécesseurs en les éloignant ; mais il y avait bien assez de méchanceté et de haine dans l'âme des philosophes de l'assemblée législative ou des administrations départementales , bien assez de férocité naturelle dans les septembriseurs de Paris, pour que tout l'odieux des proscriptions et des massacres reste à la charge deceuxqui les ont commis.
C'était également à tort que les auteurs de cet écrit refusaient à une partie du clergé constitutionnel l'honneur d'avoir gardé, en face de la Terreur, une attitude pleine de dignité et de courage. A Besançon même, n'avait-on pas vu en détention les évêques du Jura et de la Haute-Saône, et un grand nombre de prêtres assermentés du Doubs, du Jura et de l'Alsace, dont tout le crime était leur fidélité à la foi chrétienne? Deux autres prêtres du diocèse, MM. Courtot et Baudot, n'avaient-ils pas également versé leur sang sur l'échafaud de Paris, pour la même cause? La liste générale des victimes des tribunaux révolutionnaires ne piréseiite pas moins d'une centaine de noms de prêtres constitutionnels. Plusieurs furent sans doute victimes de la politique; mais un grand nombre ne furent condamnés que comme fanatiques, c'est-à-dire attachés à la religioB, et plusieurs, expressément, pour avoir tenu des registres de baptêmes , fait des processions et repris leur
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ministère après avoir abdiqué. Combien d'autres se trouvaient en même temps confondus, sur les pontons, avec les confesseurs d'une foi plus pure^ au témoignage même de ces derniers !
X. Lepresbytère^ péniblement formé en vue de la publication de son Adresse, ne tarda pas à se dissoudre, et l'actif P. Roy se vit forcé de recruter d'autres collaborateurs. L'abbé Bouvenot quitta bientôt la secte constitutionnelle et rentra dans le sein de l'orthodoxie, mais sans reprendre ses fonctions ecclésiastiques. L'abbé Tournier renonça également au ministère, pour entrer dans une administration civile, mais sans qu'on sache quel bagage doctrinal il y emporta. Le P. Roussel, qui n'était plus qu'une ruine, se retira à Belfort. Quant à l'abbé BuUet, il n'avait jamais pris qu'une faible part à l'administration diocésaine, et il avait encore moins de goût pour l'apostolat pauvre et humilié auquel les constitutionnels étaient réduits en ce moment ; il les abandonna donc bien vite à leur malheureux sort, pour se consacrer entièrement à la gestion de ses biens^ qui étaient considérables, et do ses procès , qui ne furent pas sans éclat. Il eut, notamment avec l'un de MM. Droz, une contestation pécuniaire qui lui valut l'honneur d'occuper et d'amuser un instant toute la ville. Son antagoniste, qui était homme de lettres et d'esprit, publia contre lui un pamphlet d'une cinquantaine de pages, où l'opulent abbé était malmené avec une verve fort comique ; et si tous les faits étaient exacts, il le méritait bien. BuUet avait plusieurs sœurs religieuses ; en 1792, elles furent chassées de leur couvent, sans aucune ressource. Gomme elles étaient restées plus fidèles que lui à l'orthodoxie, au Ueu de leur accorder une place dans son appartement, qui était des plus vastes, et à sa table, qui était servie à l'avenant, il amodia pour elles, dans la maison de M. Droz, un petit logement dont il s'engagea à payer le loyer. Quant à tous les autres besoins de ses sœurs, il leur donna généreusement , pour y pourvoir, le conseil de réunir quelques élèves et de vivre du produit de cette petite école. Ces pauvres filles étaient affligées d'une santé déplorable; elles prirent seulement deux élèves et se nourrirent
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comme elles purent avec les quelques mesures de blé qu'elles recevaient en paiement de leurs leçons. Quant au loyer, resté seul à la charge de leur frère, l'ex-conseiller épiscopal s'arrangea de manière à s'en acquitter à très bon marché. Le prix de ce loyer avait été fixé à 140 Kvres. Au moment du bail, cette somme en assignats représentait encore la va« leur de vingt-cinq à trente mesures de blé. Les assignats n'ayant pas cessé de baisser depuis cette époque, BuUet ne rougit pas de faire offrir à titre de paiement, à M. Droz, des assignats dont la valeur nominale était bien encore de 140 livres, mais qui n'avaient même plus la valeur réelle d'une demi-mesure de blé. M. Droz rendit aux sœurs BuUet les modestes assignats qu'elles lui présentaient de la part de leur frère, et leur dit d'en acheter* des pommes de terre, dont elles avaient grand besoin. Quant à lui, il se promit de faire payer cher au riche abbé ses procédés de financier républicain, en les mettant sous les yeux du public et en montrant comment il savait s'acquitter de ses devoirs sociaux, soit envers ses sœurs, soit envers ses créanciers. En lisant les pages mordantes dont il faisait les frais, l'abbé Bullet dut trouver certainement qu'il s'en serait tiré encore à meilleur compte en payant à M. Drozl'intégraUté de ce qui lui était dû. Un pareil homme n'était évidemment pas fait pour l'apostolat.
Un autre membre du presbytère, Goignet, quitta le ministère actif pour devenir bibliothécaire, à la place de Grappin, démissionnaire et retiré à Gy. Le facétieux capucin Devillard avait besoin d'un théâtre bien obscur pour y trouver encore quelque crédit ; il le sentit et alla en conséquence se confiner à Moncley. Les autres associés du P. Roy étaient des vieillards ou des moines inertes, qui ne pouvaient pas lui être de la moindre utilité pour la reconstitution de l'église constitutionnelle. Du reste, ils n'avaient figuré sur l'adresse du presbytère que pour former le nombre de douze membres fixé par Grégoire et ses quatre cardinaux.
XI. La masse du clergé constitutionnel du Doubs parait s'être mise peu en peine de cette nouvelle autorité , née spontanément, comme un champignon, au milieu des rui-
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nés. Elle se diTÎsa en qoatre parts bien distincftes. Une trentaine de ces prêtres , appartenant en majorité à Tordre monastique y et compris la plupart , au nombre des premiers abdicataires, avaient quitté tout à fait et pour tonjocirs le caractère sacerdotal. Us ne conservèrent d'ecclésiastique-qu'une pension, desservie, on ne sait ti^op pourquoi, à œs apostats jusqu'à leur mort. Ils gardèrent aussi certains traits de physionomie qui, sous les costumes les plus divers et dans <les compagnies les plus mêlées, les faisaient encore reconnaître pour des prêtres.
La seconde part de ce malheureux clergé, composée d'une centaine de moines qui n'avaient accepté des fonctions pastorales que sur les instances plus ou moins impératives dn département ou des districts, fut heureuse de rentrer dans le repos, qui était pour elle comme une seconde nature ; et d^nis cette époque elle se borna à vivre paisiblement de aes pensions monastiques, en ne faisant plus acte de piété que pour sa satisfaction personnelle.
La troisième part^ composée principalement des anciens aunes et vicaires qui avaient prêté serment, et pour le reste, de moines ou de jeunes prêtres ordonnés par les évêques intrus, reprit la direction des paroisses qu'elle desservait avant la Terreur. Cette portion du clergé constitutionnel fut la plus nombreuse et s'éleva à plus de cent curés ou vicaires.
Enfin, uae trentaine d'anciens c«rés ou vicaires assermentés, avec deux on trois moines et autant de jeunes prêtres de nouvelle (H^éatdon, se séparèrent du schisme pour rentrer au sein de la véritable Eglise.
Parmi les lettres de prêtrise déposées pendant la Terreur, il s'en trouvait encore, dans les bureaux du département ou des districts, un grand nombre qui n'avaient pas été brûlées, à titre d'encens^ sur l'autei de la Raison. Lorsque les prêtres Gonstilutionnels se disposèrent à reprendre l'exercice de leur ministère, ils prièrent radosumstration de leur rendre leurs papiers. La première réclamation de ce genre fut adressée, le 16 mai^ au département par un homme dont le concours devait médiocrement servir la nouvelle église constitution-
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neUe. Oudot-Guerrigsot protesta, dans sarecpiète, qu'il n'avait remis ses lettres de prêtrise que par crainte, après les plus fortes sollicitations, et avec l'intention de reprendre ses fonctions aussitôt que le gouvernement le permettrait Le département répondit qu'aucune loi n'avait ordonné la remise des lettres de prêtrise^ et que toutes les pièces de cette espèce étant au moins des papiers inutiles pour l'adminis* tration, elles seraient rendues i tous ceux qui les réclameraient. Un grand nombre ne furent point réclamées et subsistent encore dans les archives de la préfecture.
Xil. Dans le petit nombre de paroisses oà les curés assermeatés avaient conservé la confiance de tous les habitants, la reprise de leurs fonctions publiques fut fêtée avec une vive allégresse; la commune du Luhier surtout fit éclater de véritables transports. Maillot aîné écrivit, le 10 iuin, au district : n Je viens^ au nom de près de trois cents patriotes, vous témoigner la satisfaction et la joie qu'a occasionnées la réception de la loi du il prairial. » iMais cette satisfaction sans mélange resta le privilège d'un très petit nombre de communes. Partout ailleurs, les intrus se retrouvèrent en lutte avec les catholiques fidèles, et les conflits ne tardèrent pas à se multiplier.
A peine redevenus libres, les schismatiques de certains villages redevinrent aussitôt persécuteui*s, et le départemeat lui-même fut obUgé d'intervenir pour les faire rentrer dans le devoir. Le 13 juin, Couchery , procureur général, écrivit au district de Baume : u Vous devez combattre tous les genres d'intolérance et ne pas plus permettre les vexations qu'on exerce au nom de Dieu, que celles qui se commettent au nom de la liberté. Différents rapports m'ont appris que, dans la commune de Gondenans4es-Moulins, on a coupé les cheveux à des femmes qui refusaient d'aller à la messe des prêtres constitutionnels ; qu'on s'est porté chez un nommé Jeanney, et que sous le même prétexte, on a cassé ses meubles et eommis d'autres violences coupables* La municipaUté, décorée des attributs de la loi, était présente et a encouragé le désordre au lieu de l'arrêter. Vous connaissez là-dessus vos devoirs. Les magistrats doivent punir ceux qui cherchent à
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exciter des querelles politiques sous prétexte de la différence des cultes. Ils doivent obliger toutes ces sectes à la soumission aux lois, et quand elles obéissent, n'en distinguer et n'en favoriser aucune. Avec cette tolérance, on sauvera la république et l'on anéantira le fanatisme. » Le district de Baume, pour montrer qu'il était animé des mêmes sentiments de justice , s'empressa d'envoyer au département l'arrêté suivant, qu'il avait pris le iO juin : a Le directoire, instruit qu'au mépris des lois sur la liberté des cultes, des malveillants veulent encore asservir les opinions par des actes arbitraires et tyranniques, et qu'ils se portent même à des excès d'autant plus répréhensibles , qu'ils traînent des citoyens dans la boue, sous prétexte qu'ils ne pensent pas comme eux, leur coupent les cheveux et les signalent ainsi au public; qu'une semblable conduite entraine toujours des attroupements dangereux ; arrête qu'il est défendu à tout citoyen d'exercer aucun acte de force ou de violence contre d'autres citoyens, à l'occasion de leurs opinions religieuses. Les municipalités sont responsables de tous les mauvais traitements. » Le district ajouta qu'il allait prendre des informations sur la municipalité de Gondenans, et la faire punir, si elle était coupable.
Quelquefois, après avoir tracassé et outragé leurs adversaires, les constitutionnels trouvaient encore le moyen de se poser en victimes, comme firent les dix-neuf signataires de la plainte suivante, adressée, le 22 juin, au département : « Les bons patriotes et vrais républicains de îa paroisse de Leugney exposent qu'ils sont souvent outragés et molestés par les habitants d'Orsans, ainsi que par tous les autres mauvais citoyens de leur voisinage que les prêtres insermentés et rebelles ont séduits et embêtés par leurs prédications fanali- *ques. ils tiennent les propos les plus indécents contre la constitution, ainsi que contre les députés, qu'ils voudraient détruire. Us traitent d'apostats, de schismatiques et d'intrus les prêtres constitutionnels, ainsi que ceux qui assistent à leurs offices, et disent contre eux toutes sortes d'horreurs, et les maltraitent de la manière la plus indigne et la plus cruelle. Dimanche dernier, trois citoyens de Gourtetain étant
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à l'église d'Orsans pour y prier, entendirent au dehors des personnes qui tenaient de mauvais propos contre eux. Ils sortirent à Tinstant, dans la crainte d*être insultés. Au mo* ment qu'ils parurent, ils farent outragés par des femmes du lieu, qui excitèrent l'alarme dans la commune. Plus de deux cents personnes accourent au bruit, armées de pieux, de pierres et de perches. Deux de ces bons citoyens prirent la fuite ; l'un d'eux reçut un coup de pierre à la tète et en fut ensanglanté. Le troisième, plus courageux, ne voulut pas prendre la fuite. 11 dit qu'il était entré dans leur église pour y prier ; qu'il ne voulait pas être de leur sentiment , qu'il aimerait mieux mourir que de cesser d'être bon citoyen. Ces propos irritent la cohorte. Ils s'enflamment de colère ; hommes, femmes, enfants, se jettent sur lui , il en terrasse plusieurs en se défendant ; mais il fallut céder à la force. Accablé de coups^ il tomba par terre, où il resta quelques moments sans pouvoir se remuer. Quelques-uns de cette troupe furibonde^ moins inhumains, l'aidèrent à se relever, et le ci-devant chanoine Tripard, qui était dans rassemblée, lui porta la parole, en le traitant de gredin et en lui disant : « C'est ton intrus de curé de Leugney qui t'a » soûlé pour venir voir ce que nous faisons dans notre église ; » va-t-en lui dire comme nous t'avons reçu ; je veux moi- » même t'y conduire. » Le malheureux sortit d'Orsans et Tint comme il put à la cure de Leugney avec plusieurs citoyens qui l'accompagnèrent, attendris par son état, et lui pansèrent ses plaies. Une heure après, les officiers municipaux d'Orsans en corps, avec le chanoine Tripard, le nommé Petitcuenot, prêtre insermenté et déporté, se présentèrent à la cure de Leugney, et firent des plaintes au curé contre le pauvre malheureux, le traitant de mauvais sujet et de perturbateur. « Voici. notre curé, dirent-ils, qui s'est soumis à » la loi, il ne craint rien, il peut aller librement de jour et » de nuit. Recommandez à vos gens de ne plus venir à Or- » sans nous troubler. Vivons tous en paix et soyons amis.» Le curé de Leugney leur répondit qu'il avait toujours aimé la paix et conseillé à ses paroissiens de n'insulter personne; que Petitcuenot ferait dans sa paroisse ce qu'il voudrait, et
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<foe lui demeurerait dans la sienne. Ils se retirèrent assez mal contents de son accueil. — Personne n'ignore les rassemblements qni se sont faits à Orsans si souvent , de jour et de nuit, non plus que les fonctions qu'y ont faites les prè* très proscrits par les lois. On sait partout également le rassemblement qui s'est fait à Orsans il y a quinze jours, composé de plus de cinq mille âmes, gens de tout sexe et tous fanatiques des différentes paroisses du voisinage, qui y ont été conduits processionneliement par leurs prêtres déportés, et qui, en s'en retournant, accablèrent d'injures les citoyens de la paroisse de Leugney, qui revenaient de la messe , et dirent cent horreurs de leur curé constitutionnel. De semblables forfaits font craindre aux bons patriotes, qui sont en petit nombre, pour leurs personnes et leurs propriétés ; c'est ce qui les engage à vous porter leurs plaintes. »
Le district de Baume, à qui l'affaire fut envoyée, ne parait pas avoir été bien édifié sur l'innocence et la candeur de ces infortunés patriotes, non plus que sur la sincérité de leurs visites au saint sacrement ; il se borna à répondre que leur pétition devait être adressée au juge de paix, la vérification des faits signalés étant de sa compétence.
Xlf[. Da reste, il était impossible qu'on ne vit pas plus d'une fois, dans le cours d'une lutte si longue et si acharnée, les défenseurs du bon droit s'égarer eux-mêmes dans de regrettables représailles, et que chez ces hommes agrestes et pleins de sève, la nature ne reprit pas quelques instants te dessus. Ainsi le 18 avril, le capucin Gl.-Jos. Dufay, intrus à Branne, se plaignit au district que, dans la nuit du i5au 16, on avait tiré deux coups de fusil contre les volets d'une fenêtre de sa maison. Le district renvoya la plainte au juge de paix de Clerval, et l'auteur de cet acte d'intimidation et de désordre parait être resté inconnu. Ce délit peut n'avoir été inspire que par une vengeance personnelle ; mais il a pu aussi être une suite de la lutte religieuse.
On doit en dire autant des troubles qui éclatèrent à Echevanne, dans la nuit du 3 au 4 août, et qui furent ainsi dénoncés au département par le district d'Ornans, sans indication du parti auquel appartenaient les prévenus : « La nuit
dernière, il est arrivé du désordre et du trouble à Echevaiinev Des séditieux se sont attroupés, ont eu? ironné la maison du fermier de la citoyenne Perrière, d'Ornans, et en ont brisé les portes et les fenêtres. Nous ignorons ce qui a pu donner lieu à ce délit. Nous avons interrogé le fermier, qui est venu se plaindre. Nous lui avons demandé si les opinions religieuses n'entraient pour rien dans cet événement, et si la conduite qu'il avait tenue n'aurait pas aigri et offensé les esprits. 11 a répondu que non; mais nous ne le croyons pas» Nous avons invité le juge de paix à commencer ses infor'mations et ordonné à la gendarmerie de raccompagner, afin d'imposer davantage aux malveillants. Le plaignant déclare que le procureur de la commune est l'un des plus coupablesi. Si le fait se vérifie,, il méritera sans doute d'être poursuivi comme le plus répréhensible. »
Cette affaire n'eut point de suites; mais il n'en fut pas de même d'une écbauffourrée arrivée quelques jours aprèss dans le voisinage de la même commune, et où les torts des catholiques ne paraisseut malheureusement que trop cer* tains, quoique atténués par ceux de leurs adversaires. Le 16 août, quelques-uns de ces municipaux terroristes dont la réaction n'avait pas encore délivré les campagnes. Cl -F. Bonnefoy, maire de Lavans, Cl.-Jos. Burgillaud, procureur de cette commune, P.-Jos. Lallemand, maiire de Voires, J .-A* Bauquier, officier municipal, Cl.-Et. Cornu,, maire de Durnes^ et Cl.-Ligier Pillot, notable, dressèrent un procès-verbal qui peut se traduire ainsi en français : «En exécution de la loi du il prairial, nous et plusieurs citoyens de Lavans, Voires, Dûmes et Ecbevanne, avions à réitérées fois prié et supplié le citoyen Proudhon, prêtre constitutionnel à Chasnans, de venir célébrer les offices divins dans l'église paroissiale de Saint- Hippolyte- lez -Durnes. U s'est enfin déterminé à y iienir aujourd'hui. Le matin, il a ordonné au tamboumier d'annoncer au son de la caisse dans tontes les communes, comme cela s'est fait ailleurs, que l'on célébrerait les offices paroissiaux dans l'église, à huit heures du matin. Nous now sommes rendus à la maison curiale, chez Cl. Pernet, ci-devant recteur d'école, où sont déposées les clefs de l'église ;
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mais nous n'y avons trouvé que la femme de Pernet en compagnie de plusieurs fanatiques, et elle a refusé de nous donner les clefs de l'église, en disant que nous n'y avions aucun droit. Nous lui avons vainement réitéré nos réquisitions, en la prévenant que nous allions être forcés de casser la porte, pour que tous les bons citoyens pussent entrer. Sur son refus persistant, nous nous sommes rendus vers la petite porte de l'église et nous en avons brisé un panneau, de manière à y faire passer un enfant, pour qu'il allât ouvrir les grandes portes du bas. Ces portes ouvertes, nous sommes entrés pour célébrer la messe, et nous avons tinté la cloche pour faire venir ceux qui n'étaient pas encore arrivés. Les bons citoyens de nos communes se trouvaient presque tous réunis, lorsqu'une foule tumultueuse, qui loge, nourrit et écoute les ennemis de la constitution, et qui ne cherche qu'à la détruire, s'est précipitée jusque dans le sanctuaire avec des hurlements affreux et des jurements contre la constitution et les constitutionnels. Hommes, femmes, filles, tous se sont jetés sur le citoyen Proudhon et sur nous, à coups de poings et de poignées de cendres qu'ils nous jetaient aux yeux pour nous aveugler. Après avoir pris le chapeau du prêtre et l'avoir lancé au milieu del'éghse, ilsTont saisi lui-même par le corps, l'ont entraîné à la porte de l'église et l'ont reconduit jusqu'à la commune de Lavans , en l'insultant et en le maltraitant tellement , qu'en entrant chez le maire , il tomba en faiblesse et qu'il fallut recourir au vin pour le ranimer, pendant qu'on lavait ses yeux pleins de cendres et de graviers, ainsi que ses vêtements. C'est Jos. Voirin, de Durnes , qui a commandé au citoyen Proudhon de sortir de l'église et qui lui a donné un coup de poing dans l'œil , pendant que Marie-Anne Cuenin, sa femme, et Jeanne -Cl. Voirin, sa sœur, avec d'autres femmes, entouraient le citoyen Proudhon et lui jetaient des poignées de cendres pour l'aveugler. Cl.-Et. Cornu, maire de Durnes, a été battu en allant chercher du feu au presbytère pour allumer les cierges. F.-Ligier Pillot et J.-B. Pillot sont tombés sur lui à coups de poings et à coups de pierres, l'ont jeté par terre, et l'auraient tué, si l'on n'était pas venu à son secours. En même temps il était
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aveuglé par les poignées de cendres que lui jetaient une quantité de filles, entre autres Anne-Marie et Julie, filles de Denis Gagnemaille, Baptiste, fille de J.-B. Lallemand, Marie et Hélène , couturières , filles de Barthelet, cordonnier à Voires. P.-Jos. Lallemand , maire de Voires , a été aussi battu. X. Coste lui a donné un coup de poing à la tête, J.-F. Costelui a donné un coup de pied à la jambe ; tous deux lui ont jeté aux yeux des cendres et du gravier, à plusieurs reprises, et il en a été aveuglé pendant beaucoup de temps. Au même moment, la Cécile Jacquin, Anne-Françoise Jacquin, Thérèse Jacquin, P.-F. Jacquin et Et.-Hilaire Jacquin, de Voires, criaient de toutes leurs forces qu'il fallait en finir avec lui et le tuer. Anne-Josèphe Bonnefoy et Marg. Jacquin, de Voires, ont couru après le citoyen Cl. Burgillaud, procureur de la commune de Lavans; il a aussi été aveuglé par des poignées de cendres à l'église. Les frères Xavier et J. Coste^ de Voires, et Jos. Voirin, de Durnes, l'ont frappé à coups de poings tiré par les cheveux^ et sans le secours des bons patriotes, il aurait perdu la vie. Il a été poursuivi une seconde fois jusqu'aux deux tiers du chemin de Lavans, par les deux Coste, P.-F. et Et.-Hilaire Jacquin, et il a reçu plusieurs coups, il a perdu son chapeau dans la bataille. Les mêmes, réunis à Germain Baverey, J.-Cl.Gannard et Cl. -Jos. Baverey le vieux, armés de pierres, ont poursuivi J.-Jos. Borne, de Lavans, qui portait le graduel de la messe, et ont cherché à le lui voler. A la tête de ceux qui jetaient des cendres étaient Gannard, P.-F. Bonnefoy, Ligier Pillot, Jac. Margelin et son neveu, et les quatre enfants de Germain Rousset . Pendant la lutte, Jos.Voirin et sa femme, de Durnes, ont volé les vêtements sacerdotaux que la femme du maire de Voires apportait pour la messe, à savoir une chasuble et une nappe appartenant au maire de Voires, une aube au citoyen Proudhon, et deux serviettes au maire de Lavans. En même temps quatre cierges en cire ont été pris par Jeanne-Pierrette et J.-P. Rousset. Cl.-Jos. Baverey le vieux, n'ayant pas encore pu satisfaire toute sa rage, s'arma d'un couteau d'un pied de long , et il en frappa Cl. -F. Marion au côté gauche de l'estomac, F.-Jos. Marion, volontaire , à la
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cuisse, et J.-Ant. Bonaefoy, à la main gauche, avec effusion de sang. »
Le prêtre contre lequel venait de se déchaîner cet orage était le P. Cl.-Jos. Proudhon, de Ghasnans, capucin, curé intrus de Vésigneux, et proche parent du célèbre jurisconsulte. Ses sauvages agresseurs furent d'autant plus coupables, que c'était un homme doux et paisible, dont le nom n'avait jar mais figuré parmi ces schismatiques tracassiers dont la religion consistait surtout à vexer les catholiques.
L'enquête judiciaire provoquée par la plainte des maires de Voires, de Dûmes et de Lavans> fut dirigée avec beaa* coup d'impartialité par le citoyen Pasteur, juge de paix i Vuillafans. Elle ne fit malheureusement que confirmer les griefs reprochés aux catholiques, mais en les atténuant et ea les expliquant par l'animation d'une lutte où le^ sohismar tiques ne s'étaient pas tenus aussi rigoureusement sur la défensive que leur procès-verbal le faisait supposer. Ainsi, le P. Proudhon, connaissant combien l'esprit général de la population était opposé au schisme, ne s'était rendu à leurs instances que sur la garantie formelle qu'il n'arriverait aucun trouble. Se voyant même déjà entouré et insulté avant d'entrer à l'église, il avait encore invité les munieipaux pa^ triâtes à abandonner leur dessein et à se retirer dans leurs communes; mais ils avaient opiniâtrement refusé d'acquiescer à son désir. Ce fut cette persistance des tyranneaux des trois communes à résister au vœu bien marqué des habitants qui donna à la lutte une fureur dont le bon P. Prondhoa devint victime. On s'était d'abord borné à l'appeler Aae, «ttru8, à lui crier au loup / à le huer et à lui tirer la langue , an en vint ensuite aux menaces, puis aux coups, quand on vit le prêtre s'associer, quoique à contre-cœur, à la résistance des municipaux. Mais alors il eut beau répéter : Laissez-moi sortir; ne me faites point de mal; je ne dirai pas la messe; il fut pris au collet, traîné dehors, frappé aux tempes de deux coups de poing qui firent jaillir le sang, et enfin tellement aveuglé par les cendres, qu'il fallut le conduire par le bras jusqu'à Lavans. Les prévenus les plus chargés par la plainte trouvèrent tous des excuses à présenter. Baverey, accusé
d'avoir donné des coups de couteau aux deux Marion et à J.-Ant. Bonnefoy, protesta que c'étaient ces derniers qw avaient été les agresseurs; qu'ils étaient tombés sur lui, l'avaient maltraité et tellement foulé aux pieds, qu'il lui en était resté une hernie, et qu'il ne s'était servi de son couteau que pour se défendre. Jos. Voirin avoua qu'il était allé reprocher à Burgillaud d'avoir brisé la porte de l'église et qu'il avait commandé au prêtre Proudhon de sortir, parce qu'il n'7 avait point d'autre curé constitutionnel de droit à Durnes que le P. Saunier; qu'il avait réellement pris à une femme un paquet de vêtements sacerdotaux qu'elle emportait de réglise, mais uniquement pour les rendre à la sacristie dont on les croyait indûment enlevés. Ceux qui avaient voulu prendre à BurgiUaud le graduel qu'il emportait, déclarèrent également qu'ils croyaient ce livre propriété de leur église. Enfin, les autres prévenus affectèrent de considérer la réunion des patriotes, comme un attroupement suspect et illégal, qui avait commencé par battre la caisse et sonner la cloche, au mépris des décrets, qui avait ensuite fracassé une porte de l'église pour y entrer de force, et qui avait ainsi donné lieu de craindre que son but ne fût de commettre de nouveaux délits et de dévaliser le temple.
A la suite de cette enquête, le juge de paix renvoya devant le jury d'accusation Voirin et Baverey, et devant le tribunal de police correctionnelle P.-P. Bonnefoy, J.-Cl. GannardylesdeuxCoste, les deux sœurs Barthelet,J'^*-GI. Voirin et Agathe Cornu. En même temps il décida que les maires de Voires, de Durnes et de Lavans, Burgillaud, procureur de la commune de Lavans, Gl.-Ligier Pillot et J.Gl. Lallemand, notables de Dûmes, et P.-Ant. Glerget, d'Echevanne, auteurs de la plainte, ayant, de leur propre aveu, contrevenu à la loi du 3 ventôse, en faisant battre la caisse dans les trois communes pour annoncer une messe, et ayant commis un second délit en brisant le panneau d'une porte de l'église, ils seraient tous traduits aussi devant le tribunal de police correctionnelle, pour y être punis suivant les dispositions de la loi.
Le jury d'accusation d'Ornans déclara, conformément à
l'avis du juge de paix, qu'il y avait lieu de traduire Voirin et Baverey au tribunal criminel, sous la double prévention d'avoir été les provocateurs et les auteurs d'un rassemblement tumultueux et d'avoir commis des sévices et mauvais traitements. Mais le 20 octobre i795, le tribunal décida que ni l'un ni l'autre des délits spécifiés dans l'acte d'accusation n'étaient classés au nombre de ceux qui emportaient peine afQictive ou infamante; que le premier ne pouvait être considéré que comme un trouble apporté à l'exercice du culte ; qu'à l'égard du second, aucune attestation légale n'avait constaté la gravité des blessures ; qu'en conséquence, l'acte d'accusation était annulé^ ainsi que l'ordonnance de prise de corps rendue contre les deux accusés, et que ceux-ci seraient mis en liberté, sauf au procureur de la commune de Lavans à les poursuivre, s'il y avait lieu, en police correctionnelle. Quant à la sentence rendue contre tous les autres prévenus par le tribunal du canton, il ne nous a pas été possible d'en retrouver les traces.
Le district de Pontarlier était le théâtre des mêmes conflits. Les administrateurs écrivaient, le 45 août, à la muni^ cipalité de Chaffois : « Nous sommes informés que le culte professé par un prêtre constitutionnel est troublé par quelques citoyens de votre commune. Cette intolérance pourrait avoir les suites les plus fâcheuses, si vous ne vous empressiez d'y mettre un frein. Le citoyen Nicolier, que vous avez appelé devant vous, est bien coupable de se permettre des propos contre le prêtre constitutionnel, qui, à ce qu'on nous assure, tient une conduite régulière. Nous vous invitons à punir ceux qui tenteraient de troubler la tranquillité publique. »
A Gbaffois on s'en tenait encore aux injures; mais à Dommartin on alla plus loin, et le 9 septembre, cinq patriotes de cette commune écrivirent au district : « Jeanne-Antoine Grand vuillemin et Marguerite Bourdin sont prévenues d'avoir voulu assassiner le citoyen Guinchard, prêtre, qui s'était rendu à l'église pour y baptiser, en s'armant d'un trident et en se répandant en injures contre ledit Guinchard, et cela avec fureur, ce qui a nécessité leur sortie forcée de l'église,
contre la porte de laquelle elles n'ont pas cessé de frapper à grands coups tant que le prêtre y est resté. Il conste en outre que Guinchard étant entré chez J.-Jac. Saillard, il a fallu requérir une force armée pour s'épargner des horreurs. » Gallet, procureur syndic, fit observer au district que les deux prévenues ayant contrevenu aux lois, il était urgent, pour l'exemple, de les renvoyer devant le juge de paix pour être punies. L'administration réactionnaire et catholique qui siégeait alorS; et qui demandait à d'autres procédés le triomphe de ses principes, fit droit aux justes réquisitions du procureur syndic.
XIV. Mais nulle part la lutte entre les deux confessions rivales n'eut autant de retentissement et d'éclat qu'à Morteau. Cette ville, étant restée attachée en très grande partie à la foi orthodoxe, avait vu le nombre des fidèles s'accroître encore récemment par la déprètrisation définitive de son curé constitutionnel Ravier. Elle s'empressa donc, aussitôt après la loi du 11 prairial, de rétablir le culte public orthodoxe dans son église et d'appeler à cette fin l'abbé F. -Joseph Tournier, de Noël-Cerneux, que son extrême jeunesse semblait avoir mis complètement à l'abri des lois contre les déportés et les émigrés. Les difficultés soulevées par le district de Pontarlier ayant fait échouer cette première combinaison, les habitants de Morteau demandèrent à la même commune de Noël-Cerneux, un autre jeûne prêtre dont la situation ambiguë n'était pas sans analogie avec celle de l'abbé Tournier, et le 7 juillet, la municipalité dressa le procès-verbal suivant : « A la maison commune de Morteau a comparu Jos. Receveur, citoyen français, faisant profession de la religion catholique, apostolique et romaine, et n'ayant jamais adhéré, en aucune manière, à la ci-devant constitution civile du clergé, lequel a déclaré qu'il se proposait, d'après l'invitation de plusieurs citoyens, d'exercer le culte de ladite religion, et qu'il se soumettait aux lois de la république française, de laquelle déclaration il a demandé acte. Sur ^uoi, nous, maire et officiers municipaux, après nous être assurés par le certificat de résidence délivré à Noël-Cerneux et l'attestation de la municipalité à la suite, vus au directoire
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de Saini-Hippolyte le 12 messidor, et vérifiés aa directoire da département le 14 dudit mois , constatant que le citoyen Receveur n'est ni déporté, ni émigré, nous lui en avons^ donné acte. — J.-Ant. Emonin, maire, P.-Jos. Roi, Gl.-Et. Faivre, officiers municipaux ; P.-Nic. Roussel, procureur de la commune. »
Bien que les constitutionnels fussent eux-mêmes déjà en possession du libre exercice de leur culte, ils ne purent pardonner aux catholiques fidèles de partager avec eux ce privilège ; et le 1'' août, ils expédièrent à Besançon deux d'entre eux, Chopard et Vuillecard, avec la pétition suivante adressée au département :
« Il y a environ un mois, un nommé Receveur, prèire de Noêl-Gerneux, a été admis, sous la protection spéciale de la majorité des membres de la municipalité, à célébrer dans l'église de notre ville les fonctions du culte catholique non constitutionnel, en déclarant qu'il n'avait jamais adhéré à la constitution civile du clergé. Cette déclaration, ainsi motivée, a suffi pour réunir à lui tous les partisans des prêtres déportés et émigrés, non-seulement de cette commune, mais de quatre lieues à la ronde, ce qui forme, tous les dimanches et fêtes, des rassemblements considérables et dangereux. Ses partisans se sont emparés de tous les autels, décorations et ornements appartenant à la ci-devant paroisse. Les exposants, patriotes purs, qui depuis 4789 ont été constamment les amis zélés de la révolution, voidaient jouir de la loi bienfaisante du 11 prairial, mais ils ne pouvaient se résoudre à se servir du ministère d'un homme qu'ils savent professer des principes contraires aux leurs, que le bruit public accuse d'émigration, et à qui une commune entachée d'aristocratie et d'incivisme, gangrenée par le fanatisme le plus outré, a dé- Uvré un certificat de résidence en surprenant votre religion. Il est rentré clandestinement depuis quelques mois avec d'autres prêtres émigrés ou déportés, et il n'a cessé de provoquer des rassemblements nocturnes dans les communes environnantes, notamment dans celle des Combes, où il fanatisait le peuple, l'incitait à la haine contre les patriotes et les prêtres insermentés^ prêchait l'avilissement des assignats,
LES PHILOSOPHES IT LES 6GHISMAT1QUBS. 2S5
le royalisme et pour mieux dire le rétablissement de ranciea ovdre de eboses. L'instruction de la procédure a été envoyée par le tribunal du district au Comité de sûreté générale. Les exposants résolurent, il y a quinze jours, de rappeler parmi enx leur ancien pasteur patriote, le citoyen Ravier, d'Arc, lequel ne pouvant, pour des affaires de famille, se rendre pour le moment à leurs voeux, leur désigna le citoyen Martin, de Flangebouche, qui, étant arrivé, satisfit à la loi. Mais qiel fut rétonnement des bons citoyens, lorsqu'ils s'aperçurent que la grande majorité de la municipalité n'accordait pas la même protection à celui-ci et aux patriotes qu'audit Receveur. En conséquence, les partisans de ce dernier, fiers de cette faveur, n'épargnent ni menaces ni insultes contre le citoyen Martin et les patriotes ; ils se raidissent à ne pas vouloir les laisser fonctionner au même autel, et à ne vouloir restituer des autels et ornements que ce que bon leur semble, à vouloir marquer l'heure aux exposants et à leur fûre toutes les avanies imaginables. Des rassemblements fréquents et considérables de tous les fanatiques et aristocrates de quatre lieues à la ronde font craindre aux exposants pour leur tranquillité et même pour leur vie. Les exposants demandent donc au déparlement de prendre des mesures, d'intimer à la municipalité l'ordre de punir les auteurs des insultes, et de faire restituer aux patriotes tous les autels et ornements d'autel de la ci-devant paroisse, de leur accorder nieure qui leur était ordinaire, sans qu'ils puissent être inquiétés, pressés et bornés dans l'exercice de leur culte, de faire défense à la municipalité de permettre de si> grands rassemblements et de recevoir aucun autre que les habitants de la ci-devant paroisse, qui ont seuls droit à l'église;' enfin d'examiner la conduite de Receveur et si les lois peuvent ftittoriser les fonctions publiques d'un ennemi de la république. »
Les catholiques de Dûmes nous ont donné plus haut le qpectacle d'une fureur aveugle; les patriotes de Morteau nous offrent à leur tour celui d'une haine froidement implacable et d'une méchanceté calculée. Leur arrogante pétition n'était appuyée que de soixante-deux signatures ; en-
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core avait-il fallu convoquer le ban et Farrière-ban des patriotes de Morteau, de Montlebon et des Fias, pour réunir ce nombre. Mais on y comptait les adversaires les plus notables et les plus acharnés des catholiques, les Boiston, Gourpasson, Vaufrey, Pierre, Roussel-Galle père, etc. Ge dernier même ne se contenta pas de signer la pétition, il la corrobora encore par une longue lettre particulière et de nouvelles accusations. « La division des esprits, disait-il, provient de la permission que la municipalité a accordée aux deux partis de se rassembler successivement dans la même église à des heures marquées. Les patriotes entrent les premiers; ils font leurs offices dans la partie de l'église où est placé l'autel de la paroisse, du côté du clocher; ceux du parti contraire viennentaprès et se font desservir par des prêtres réfractaires, à l'autre bout du même vaisseau qui servait de chœur aux ci-devant bénédictins, de façon que dans la même église on a élevé autel contre autel. Au moment où les patriotes sortent , les inconstitutionnels s'empressent d'entrer en foule, ce qui occasionne des disputes qui amènent des voies de fait^ malgré la garde des gendarmes préposés pour mainte* nir Tordre; l'un d'eux fut renversé par terre dimanche dernier par les sectateurs des réfractaires. Les prêtres émigrés, rentrés de toutes parts, parcourent nuit et jour les campagnes, prêchent l'intolérance^ damnent à tous les diables tous ceux qui refusent d'adhérer à leurs opinions.. . , inspirent un grand mépris pour les prêtres assermentés, qui sont journellement insultés en pleine rue et même jusque dans TégUse, par des gens aposlés. De là les esprits s'aigrissent, la division s'accroît; enfin il est à craindre que les scènes de la petite Vendéfe ne se renouvellent, si l'on ne prend les mesures les plus efficaces pour réprimer raristocratie. Les prêtres déportés et émigrés ont obtenu avec la plus grande faciUté, de leurs communes , des certificats de résidence sans avoir résidé, des certificats de civisme sans être citoyens, et avec ces certificats ils ont surpris et cherchent à surprendre la religion des administrateurs de district et de département, pour faire rayer leurs noms des listes d'émigration ou de déportation si bien méritées et faites dans le temps, en con-
naissance de cause, par les autorités constituées. Ds viennent ensuite, au mépris des anciennes administrations, et au grand scandale des vrais républicains, des patriotes de i 789^ se placer astucieusement dans les sièges des églises paroissiales^ où ils cherchent de tout leur pouvoir à rétablir l'ancien régime sacerdotal, qui ramènerait ensuite le féodal. Les premiers de leurs sectateurs étaient les plus zélés partisans de l'insurrection de i793 ; la plupart d'entre eux furent alors désarmés et emprisonnés, ils sont par conséquent tachés d'incivisme et de suspicion. Ceux qu'ils ont gagnés depuis parleurs discours intolérants, sont des âmes faibles qui tournent à tous les vents, et dont l'enthousiasme fanatique ne serait pas moins dangereux dans la prospérité.... Le citoyen Alexis Ghopard, vieillard respectable, porteur de la présente, vous donnera des détails particuliers que cette feuille ne pourrait pas contenir.... »
Le département, après avoir pris lecture de ces deux pièces et entendu en outre les deux délégués jacobins , décida que leur pétition serait renvoyée au district de PontarUer, qui serait chargé d'informer. En même temps il écrivit à la municipalité de Morteau d'employer tous les moyens pour maintenir l'union et la paix entre les citoyens, et de fixer des heures différentes pour l'exercice des cultes^ en laissant nn intervalle suffisant pour que les deux partis n'eussent plus lieu de se rencontrer.
La lettre du département ayant sans doute reproduit quelques accusations supplémentaires formulées par les deux porteurs de la pétition, la municipaUté répliqua immédiatement : « Il est faux que le prêtre Receveur se soit permis aucune invective contre le prêtre Martin, et que quelqu'un de cette commune ait déclamé contre les principes du gouvernement. Nous n'avons assisté avec nos écharpes qu'à la première messe du prêtre Tournier, qui a précédé le prêtre Receveur, parce qu'on avait remarqué quelque mécontentement, occasionné par les termes dans lesquels ce prêtre avait conçu sa soumission. Il y a eu un charivari pendant une nuit; quelques-uns ont prétendu qu'il s'adressait au prêtre Martin et qu'il avait même été nommé ; mais cette
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circonstance n'a pas été vérifiée, malgré les recherches faites à cet égard. Le dérangement des bancs de l'église provient de ce qn'il y a deux autels directement opposés, chacun tour^ nant les bancs du côté où célébrait le prêtre de son culte. On vient de prendre des précautions pour parer à cet inconvénient. Le prêtre Martin dira sa messe à huit heures, et le prêtre Receveur à neuf heures et demie. »
Mais pendant ce temps-là, les constitutionnels, encouragés par l'accueil bienveillant qu'ils avaient reçu à Besançon , étaient devenus encore plus agressifs. Le 10 août, qui se trouvait précisément un jour de fêle et d'orgies pour les jacobins, le» filles de Morteau s'étant rendues à la maison commune pour demander qu'on leur partageât les grands cierges décorés de sculptures en bois doré, qui font l'ornement spécial de nos processions et de nos églises comtoises, M. Salomon, sur l'invitation de F.-Jos. Toutte, membre de la municipalité, se présenta avec ces filles, comme fondé de pouvoir des catholiques. Ses clientes prétendirent qu'étant en plus grand nombre, elles devaient avoir le plus de cierges. Les filles constitutionnelles, se voyant réduites à deux ou trois, et ne sachant trop comment se défendre, prirent le parti d'aller inviter le citoyen Arthaud, officier de l'état civil et membre de la môme secte , à venir prendre la parole pour elles, ce qu'il fit volontiers. Comme le parti de la majorité insistait toujours pour avoir un peu plus de cierges que les autres, Arthaud dit que le plus grand nombre ne devait pas faire la loi. « Cependant, répliqua M. Salomon, vous autres, Messieurs les terroristes, dans le temps que vous étiez les plus forts, vous les faisiez bien, les lois. » A ces mots, il s'éleva dans la salle des cris contre M. Salomon. La foule des patriotes , qui les entendit du dehors , se précipita dans la maison commune; on eut beau fermer à clef la porte de la salle; la serrure fut brisée, la salle envahie et la municipalité insultée. Un misérable, nommé F.-X. Maillot^ ancien messager, cria plusieurs fois au maire , qu'il accusait de soutenir les aristocrates, les injures les plus ordurières. Les gardes nationaux et les gendarmes s'étant mis en mesure de faire sortir ce furieux , il s'empara du sabre de Tun d'eux et il
en menaça tous ceux qui voulaient rapprocher. Le maire et les officiers municipaux se retirèrent dans une autre salle, mais Maillot les y poursuivit. Le maire lui dit paisiblement, en l'engageant à se retirer : u S'il y avait eu six hommes comme toi, il serait arrivé de grands malheurs. — Je n'en voudrais que quatre comme moi, répondit le terroriste, et tu verrais si les patriotes seraient molestés. » Le maire lui dit encore que, n'étant pas de la commune, il ne devait pas se mêler de ce qui s'y passait ; il répliqua qu'il était du canton et qu'il avait droit de parler. Enfin il se retira après bien des prières du maire et des officiers municipaux. Les gardes nationaux et les gendarmes, requis de rétabhr l'ordre, finirent par dissiper ce rassemblement anarchique.
Le lendemain, le juge de paix, Ch.-F.Gupillard, procéda à une sorte d'enquête sur les événements de la veille. Un des témoins, Gl.-Jos. Dumont, déclara qu'il avait ouï dire qiie le teinturier Barberet avait mis en joue M Salomon; que ce dernier avait été traité d'aristocrate, de b..gre^ de fanatique et de mâtin, et que Bidal, commandant de la garde nationale, avait dit que quatre hommes étaient venus chez lui, réclamant Salomon et voulant qu'on le punit et qu'on le mit en prison. Le commandant Bidal dans sa déposition confirma cette circonstance. Le juge Gupillard, partisan de la jansprudence de Pilate, décida u que le trouble qui avait eu lieu la veille à la maison commune étant un délit contre la tranquillité publique, et que Salomon, étant prévenu d'en être l'auteur, par suite des propos qu'il avait tenus, il était renvoyé devant la municipalité pour être puni des peines de simple poUce. » La municipalité, indignée de cette enquête incomplète et aboutissant à une conclusion encore plus étrange, déclara qu'elle en référerait au district, et demanda l'envoi d'un commissaire pour mettre fin aux troubles qui n'étaient pas encore apaisés. Elle fit en même temps une proclamation aux habitants pour les ramener à l'ordre et à la paix. Le département lui écrivit, le 20 août, qu'il applaudissait aux principes professés dans cette proclamation.
La municipalité avait judicieusement demandé l'envoi d'un commissaire ; le district fit mieux encore, il en envoya
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deux, Minary et Gallet, et il les choisit d'opinions notoirement opposées, afin qae la lumière fût complète et la décision au-dessus de tout soupçon de partialité. Nommés le ^ août, les deux commissaires se rendirent dès le lendemain à Morteau, avec un secrétaire; et, après avoir conféré avec la municipalité, ils firent convoquer à l'église , pour le jour même, à cinq heures du soir, une assemblée générale des habitants des trois communes qui formaient la paroisse. Cette réunion, présidée par les deux commissaires, assistés de tous les municipaux revêtus de leurs insignes, fut aussi animée que nombreuse ; mais la séance tout entière se passa à entendre les récriminations àes patriotes, et il fallut renvoyer au lendemain tout essai d'accommodement. Boichard commença par dénoncer la plupart des habitants de Montlebon comme ne portant pas la cocarde nationale. Tous les yeux se tournèrent du cdté où se tenaient les gens de cette commune, et on remarqua efibctivement que plusieurs n'avaient point de cocardes. Boiston dit que la plupart des crises éprouvées par la république étaient dues aux sourdes menées des prêtres, notamment dans la Vendée ; il fut interrompu comme s'écartant de la question. Le citoyen Cupillard demanda que l'on se réunit autour d'un prêtre qui méritât la confiance de tous. «Déjà, dit-il, on s'était mis d'accord à ce sujet, et on y a dérogé en appelant les prêtres Receveur et Martin. » Singier répliqua qu'on ne pouvait pas, mettre ces deux prêtres en parallèle, et que Martin n'était pas, comme Receveur, inscrit sur la hste des émigrés. Cupillard reprit qu'il n'en fallait pas moins éloigner les deux prêtres rivaux, dans l'intérêt de la paix. Le commissaire Gallet, prenant la parole à l'appui de cette proposition, demanda si ceux qui avaient fait à la patrie le sacrifice de leurs propres enfants, ne pouvaient pas sacrifier deux hommes auxquels ils n'étaient attachés que par les liens de l'opinion reUgieuse. Boichard fit observer que, le 10 août, Martin avait chanté un Te Deum en l'honneur de la victoire de Quiberon , tandis que Receveur ne l'avait pas fait. Il ajouta que les sectateurs de ce dernier pouvaient prendre un autre prêtre, mais que, pour les patriotes, ils garderaient Martin. Vaufrey ayant dit
LES PHILOSOPHES ET LES SCHISHàTIQUES. 26i
que le commissaire Gallet paraissait préveau , la majorité Tinterrompit en criant que c^était faux, et Gallet se borna à répondre que ce n'était pas à rassemblée à juger ses opérations. Gourpasson représenta que les uns craignaient pour la république et les autres pour leur conscience ; que les amis de la patrie élèveraient toujours des doutes sur la conduite des prêtres qui ne s'étaient pas montrés publiquement pour le bien de la patrie, et que l'accommodement proposé aurait pour résultat de sacrifier le prêtre Martin, qui s'était toujours bien conduit. Gallet termina la séance en disant qu'il fallait se hâter de revenir à des sentiments humains, étouffés depuis trop longtemps, à la honte de l'humanité ; il invita encore une fois tous les citoyens à se rapprocher et à cimenter une union toute fraternelle, au moment où ils allaient voter sur la seconde constitution élaborée par la Gonvention.
Le lendemain eut heu une nouvelle assemblée présidée par Gallet, et les commissaires eurent la satisfaction d'y voir tous leurs plans de pacification adoptés à l'unanimité De retour à Pontarlier, ils adressèrent au département le compte rendu suivant de leurs opérations. « Les commissaires soussignés étaient chargés par l'arrêté du district 1" d'informer des faits contenus dans une pétition de quelques habitants de Morteau, etc. ; ^"^ d'informer sur la conduite de quelques personnes qui depuis quelque temps auraient donné lieu à des troubles dont il importait de connaître et de faire punir les auteurs. Ils ont vérifié, à leur arrivée à Morteau, et après avoir conféré avec la municipalité, que les plaintes formées contre elle étaient dénuées de fondement, puisque les prêtres Receveur et Martin étaient également protégés dans l'exercice de leur culte; que chaque parti de sectaires avait les clefs du temple, chaque parti également un autel à sa dévotion, et que les ornements étant Fournis par l'un et par l'autre, les faits énoncés dans la pétition n'avaient pas été fidèlement exposés. Les renseignements qu'ils ont pris sur les dispositions des esprits, leur ont prouvé qu'il existait une division bien prononcée à l'égard du culte, et en voici la cause. Le prêtre Martin, ministre assermenté, réunissant
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autour de lui environ cinquante citoyens, chefs de famille, était prêtre d'un parti qui s'intitulait />a/riote. Le prêtre Receveur, muni de certificats de résidence vus et vérifiés au département, réunissait aussi autour de lui environ quatre cents chefs de famille, professant la rehgion catholique, dite non constitutionnelle. Les sectaires de ce dernier et ceu3t.du premier se distinguaient par des dénominations contraires au maintien du bon ordre et de la tranquillité publique. Les esprits étaient échauffés et aigris par les propos injurieux et les violences réciproques, à l'entrée et^à la sortie du temple. Les commissaires, jaloux de les concilier et d'éteindre toutes ces divisions, après s'être convaincus que Receveur, porté sur la liste des émigrés du département, n'avait point encore obtenu sa radiation, ont pensé qu'aux termes de la loi du 1*' fructidor, celui-ci devait se retirer au dernier domicile qu'il avait occupé avant son inscription. Ayant ensuite rassemblé les partisans des deux prêtres, après avoir reconnu que l'éloignement de Receveur laisserait la très grande majorité des habitants de la ci-devant paroisse de Morteau exposés à des besoins religieux qu'il était prudent de satisfaire, ils ont proposé, par forme de conciliation, un moyen qui pourrait être agréable aux uns et aux autres. Le parti de Martin voulait un ministre catholique approuvé par la loi ; le parti de Receveur en désirait un catholique qui n'eût pas adhéré à la ci-devant constitution civile du clergé, et qui fût aussi approuvé par la loi. Dans ces circonstances, les commissaires ont proposé le choix d'un prêtre catholique insermenté, non réfractaire à des lois auxquelles il n'avait pas été tenu de se conformer, non suspect d'émigration, comme aussi non sujet à la déportation, un ministre, en un mot, ' qui justifierait de sa soumission pure et simple aux lois de la république avaut d'entrer en exercice. Après bien des discussions de part et d'autre, tous les citoyens réunis en assemblée pour la troisième fois se sont unanimement décidés pour ce parti. Les sectaires de Martin et ceux de Receveur ont nommé chacun deux commissaires pour procéder à ce choix, au nom des uns et des autres, à Tefffet de ne plus avoir qu'un minisire, comme ils n'auraient qu'un même
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culte. Ce pacte d'amitié et de bonne union a été souscrit en forme de délibération^ et tous se sont empressés de la signer de la manière la plus satisfaisante.
» Il n'a pas été difficile pour les commissaires de se convaincre que les obstacles qui avaient d'abord été apportés à cet accord fraternel , étaient suggérés par quelques esprits inquiets et remuants, qui, cachés derrière le rideau, soufflaient le feu de la division. Tous les discours^ toutes les démarches des commissaires, ont eu pour objet de déjouer ces menées, et ils sont partis après avoir donné à entendre que, si la tranquillité était désormais troublée , ceux-là en deviendraient personnellement responsables, qui, prétendant guérir le fanatisme par un fanatisme égal, provoqueraient, soit directement, soit indirectement, la nullité de la délibération. Pour assurer davantage son entière exécution, les commissaires ont aussi déclaré qu'ils surseoiraient provisoirement à des informations sur les mouvements qui ont eu lieu le 10 août. Ils ont cru que, si l'affaire restait assoupie provisoirement, ils intéresseraient au maintien de la paix ceux qui auraient eu des torts, par la crainte de recherches ultérieures plus sévères... — Minary, Gallet, procureur syndic, Fontain, secrétaire. »
Les deux commissaires ajoutèrent à ce rapport les détails suivants. Lorsqu'on vota sur la transaction proposée par Gallet, qui fut pendant toute la mission l'orateur du gouvernement, les partisans des deux prêtres , afin qu'on pût compter plus aisément les suffrages, se groupèrent autour de leurs autels respectifs. Ce fut une grande humiliation pour les prétendus patriotes , de voir leur infime minorité ainsi constatée au grand jour; aussi les principaux meneurs ne signèrent-ils pas le pacte d'union. Les nom.s de tous les catholiques notables, au contraire, figurent au nombre des trois cent trente signatures apposées au bas de cet acte. Du reste, les cathohques, d'après le témoignage peu suspect de Gallet, donnèrent, dans tout le cours de cette affaire, l'exemple de la condescendance portée aux dernières limites. Bien qu'ils fussent huit fois aussi nombreux que leurs adversairesyils consentirent à n'avoir pas plus de représentants
qu'eux au seia de la commission chargée de choisir le pasteur commun. Gallet les ayant encore invités à donner aux patriotes un témoignage de la sincérité de leurs engagements, en payant les frais qu'occasionneraient les démarches des délégués pour trouver un prêtre réunissant les conditions exigées, ce qui était particulièrement difficile dans le département du Doubs, ils applaudirent à cette proposition et dirent qu'ils paieraient avec joie toute la dépense. Le prêtre Martin avait offert, la veiUe , de s'abstenir immédiatement de toute fonction ; quoique privés eux-mêmes de leur ministre, les catholiques consentirent encore à ce que le prêtre constitutionnel continuât ses offices publics, jusqu'à l'arrivée du pasteur qui devait réunir toutes les ouailles dans le même bercail. L'abbé Receveur, invité par les commissaires du district à se retirer à Noèl-Gerneux, céda également du meilleur gré à leurs désirs. Les deux délégués choisis par les catholiques furent Cl. -F. Gros et J.-B. Cupillard, marchand ; ceux des constitutionnels furent J.-F. Singier et Et.-Augustin Vaufrey. Avant de repartir pour Pontarlier, Gallet et Minary les réunirent tous les quatre ; ils les invitèrent à faire un bon choix et à user de toute leur influence pour maintenir l'union.
Tous lès ménagements dont les commissaires du district avaient usé envers les agitateurs soi-disant patriotes ou catholiquesconstitutionuelsdeMorteau, n'obtinrent absolument aucun résultat. A peine les deux administrateurs étaient-ils rentrés à leur poste, que les meneurs se mirent en devoir de faire crouler le laborieux édifice de leur pacification religieuse. Le 4 septembre, Singier et Vaufrey écrivirent à Gallet : « C'est avec surprise qu'au moment où nous étions occupés d'exécuter la commission qui nous fut déléguée, et que nous n'acceptâmes que pour rétablir la paix et rallier deux partis que nous ne croyons désunis que parce qu'ils difièrent entre eux sur des énigmes théologiques, mais que nous aimons à croire, les uns et les autres, disposés à la tranquillité de leur pays, sauf les réfractaires, qui en trompent une partie ; c'est avec surprise, disons-nous, que , de retour d'une première démarche, on nous a signifié une déclaration ou protestation,
SOUS forme d'adresse au département, suivie d'un grand nombre de signatures, et tendant à nous retirer les pouvoirs qui nous étaient délégués. Un double de cette pièce a dâ TOUS être remis. En attendant votre décision, nous croyons devoir suspendre notre mission, et nous n'épargnerons ni la persuasion ni la confiance qu'on parait nous retirer, pour ramener les citoyens à la raison et à la paix. »
Le district, appelé, le même jour, par le département à donner son avis sur cette protestation, le formula en ces termes sévères: « Déjà les réclamants avaient présenté au département une pétition dont le contenu a été reconnu pour n'être point sincère ; leur nouvelle réclamation, présentée sous des couleurs aussi astucieuses, est bien faite pour prévenir contre raccommodement terminé ; mais il sn£Bt de se le mettre sous les yeux pour être convaincu que les réclamants ne sont pas de bonne foi lorsqu'ils prétendent qu'il en doit résulter l'expulsion du prêtre Martin et son remplacement par un homme réfractaire, royaliste et contre-révolutionnaire , ou tout au moins dissimulé et perfide. Cette supposition, évidemment fausse, se trouve prévue, puisque, à l'arrivée du prêtre à choisir, il doit faire sa soumission aux lois d'une manière pure et simple ; il ne doit point y avoir contrevenu ni être flétri de la tache de l'émigration ; enfin , sa conduite morale et politique doit rallier autour de lui les meilleurs citoyens. Telle a été l'intention de tous, et, si quelques personnes ont tenté de la noircir, on doit ne point accueillir leur libelle, mais bien s'en tenir à ce qui a été fait, et qu'une portion des signataires n'a pas le droit d'annuler. Il n'a pas été dans l'intention des commissaires d'écarter le prêtre Martin, mais au contraire de lui assurer toute la protection nécessaire comme citoyen. Lui-même est resté d'accord que si sa présence devenait à Morteau un objet de discorde, il se retirerait et sacrifierait par là ses intérêts à la tranquillité. Le district estime, en conséquence, que la protestation doit être repoussée, avec d'autant plus de raison que, pour grossir le nombre des signataires, on a fait signer des femmes et des filles, et que plusieurs hommes, notamment Goulon et Droz- Grey, ont eu l'impudence de signer deux ou trois fois. C'est
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d'ailleurs la plus petite partie qui réclame contre une transaction unanime, dont le principal objet a été le maintien de l'ordre. Le département doit donc déclarer que, sans avoir égard à la protestation, le pacte du 14 thermidor demeure approuvé et que les mandataires des deux partis restent chargés de se concerter pour son exécution. )>
Miuary et Gallet adressèrent au département les mêmes observations à la suite de leur rapport, en ajoutant que donner gain de cause à la protestation, ce serait compromettre de nouveau la tranquillité publique, et qu'il était même nécessaire « de prendre des mesures répressives contre des agitateurs qui, en parlant toujours au nom du bien public, se faisaient une étude et un jeu d'alimenter les divisions pour perpétuer le désordre et l'anarchie. »
Le déparlement parut d'abord favorable à l'œuvre accomplie à Morteau, et le 3 septembre il écrivit au district^ au sujet du tumulte qui avait eu lieu le iO août : « Nous sommes instruits que le canton de Morteau est menacé d'éprouver encore les discordes de l'opinion et d'être livré aux désordres de l'anarchie par la turbulence de quelques hommes, qui voudraient encore renouveler le système tyrannique auquel nous avons échappé. Nous vous engageons à nous faire passer les procès-verbaux dressés par vos commissaires à l'occasion des troubles excités par le terrorisme, et à enlever à ces agents de la Terreur une liberté dont ils abusent. » Mais, lorsqu'il fallut prononcer sur la transaction des habitants de Morteau, le département ne vit pas cet acte du même œil que le district; il prétendit qu'un pareil acte n'avait pas pu engager la liberté des patriotes, et il refusa en ces termes d'y donner son approbation : « L'exercice d'un culte quelconque et le choix des ministres de ce culte sont^ suivant les lois du 3 ventôse et du 11 prairial, des actes individuels, et la liberté particulière sur ces objets ne peut être gênée par aucune délibération de commune ; la majorité, quelque grande qu'on la suppose, ne peut lier en cette partie la minorité. Les droits de tous sont clairement exprimés et suffisamment assurés par les lois précitées. Sans doute les intentions des commissaires du district ont été de ramener à Morteau la
paix, l'union et la concorde ; mais ces biens, si désirables, ne peuvent s'obtenir qu'en s'attachant aux principes qui assurent à tous, en matière de culte, une liberté telle, qu'elle ne puisse être gênée ni restreinte par le vœu même de la majorité. Le département déclare donc qu'il est inutile de statuer à ce sujet, et recommande à la municipalité de Morteau de proléger*lous les cultes exercés conformément aux lois, en prenant des mesures de police pour que, sous prétexte de l'exercice des cultes différents ou prétendus tels, il'ne soit apporté aucun trouble à l'ordre et à la tranquillité publics. »
Evidemment cette décision passait tout à fait à côté de la question véritable, et il ne s'agissait en cette circonstance ni de la valeur d'une délibération communale en matière de culte, ni du droit pour une majorité quelconque d'imposer on prêtre ou un symbole à la minorité, mais simplement de savoir si un engagement synallagmatiquc pris par un nombre quelconque de citoyens , en vue de terminer un diffiérend, pouvait être brisé le lendemain par le caprice de quelques malintentionnés. Du reste, il était bien à craindre que, même en cas d'approbation par le département, la transaction signée à Morteau ne demeurât stérile, à raison de la difficulté extrême de trouver un prêtre fidèle qui fût en même temps à l'abri des lois d'émigration et de déportation, décidé à faire acte de soumission pure et simple, et assez notoirement disposé en faveur de la révolution politique, pour ne pas soulever du côté àespabnotes une répugnance invincible.
Les catholiques de Morteau se virent donc forcés de chercher à eux seuls un prêtre qui réunit au moins les deux premières conditions énoncées plus haut, pour pouvoir présidera leur culte particulier. La municipalité, qui leur était favorable, voulut bien se contenter de la déclaration par laquelle Tabbé J.-Jac. Roussel, se qualifiant « prêtre français, attaché à la religion catholique romaine et n'ayant jamais adhéré en aucune manière à la constitution civile du clergé, » se soumettait aux lois civiles de la république et annonçait l'intention «d'exercer sa religion en y restant fidèle sur tous les points. » Mais cet acte de soumission, entouré de restrictions et de commentaires condamnés par un nouveau décret, laissa le culte ca-
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tholique dans une situation extrêmement précaire. 11 suffisait d'un seul coup d'œil malveillant sur cet état de choses illégal, pour faire tomber encore cette quatrième tentative de restauration religieuse.
Les constitutionnels, au contraire, avaient trouvé dans la décision du département une victoire complète, et ils étaient devenus, malgré leur petit nombre, plus arrogants que jamais. Quelques jours après, leur triomphe fut encore rehaussé par la présence de l'évèque schismatique du Jura,, le savant et démocrate Moyse, des Gras, dont l'orgueil cam-* pagnard trouvait une double jouissance à promener à la fois, autour de son village natal, sa croix d'or et ses souliers ferrés. Les Annaks de la religion, journal officiel de la secte à Paris, célébrèrent cet événement avec enthousiasme : « Dernièrement, disaient-elles, le citoyen Moyse, évèque du Jura, fit à Morteau une conférence de trois heures et demie sur les circonstances où se trouve la religion. Les prêtres dissidents, quoique invités, refusèrent le cartel; mais bon nombre de leurs partisans s'y rencontrèrent, et ils furent satisfaits des réponses de l'évèque à toutes les objections qu'ils proposaient eux-mêmes. )>
La satisfaction des catholiques de Morteau ne parait pas avoir été aussi certaine ni aussi complète que celle du journaliste constitutionnel. Car, à la suite du passage de Moyse à Morteau, le conseil général de la commune se vit obligé de prendre une nouvelle délibération portant « que l'exercice simultané des deux cultes dans l'église n'avait pas cessé de ^ causer des troubles, et que l'autorité municipale avait été méconnue; que notamment, le 42 vendémiaire (4 octobre), il y avait eu, entre les deux partis^ des menaces et môme des voies de fait, à raison de ce que l'évèque du Jura y avait célébré la messe, ce qui avait attiré un concours plus considérable de citoyens ; que les troubles avaient eu lieu parce que le ministre du culte constitutionnel, ainsi que ses sectateurs, avaient affecté de ne sortir de l'église qu'après les heures fixées pour l'exercice de leur culte, ce qui était déjà arrivé l'avant-veille, quoiqu'ils eussent été prévenus, un jour à l'avance, de ne pas dépasser les heures fixées par la mu-
nicîpalité; qu'en eonséqueDce, le conseil ne voyait plas d'autre moyen de maintenir la tranquillité publique, que oelui de fermer complètement l'église, conformément au vœu des citoyens des deux partis. »
Les patfiotes protestèrent contre cette délibération auprès du district^ en s'inscrivant en faux contre les faits sur lesquels elle était basée, et ils demandèrent à être maintenus, sans égard pour la décision municipale, dans l'exercice du cnlte qu'ils avaient toujours professé et qu'ils professaient encore dans l'église de Morteau, sauf au procureur de la commune à dénoncer à qui de droit les auteurs des troubles dont se plaignait la municipalité.
Le district, retombé en ce moment entre les mains des terroristes, donna gain de cause à ses coreligionnaires politiques, soit contre la municipalité, soit contre les catholiques, par l'arrêté suivant, du 9 octobre : « Considérant, d'une part, que l'exercice d'aucun culte ne peut être empêché, s'il se conforme à la loi, et que dans le cas où il s'exerce, comme à Morteau, différents cultes dans le même local, la municipalité a dû fixer, ainsi qu'elle parait l'avoir fait, pour chaque culte, les jours et heures les plus convenables^ auxquels on a dû se conformer ; considérant , d'autre part, que la déclaration de soumission faite par le prêtre Roussel n'est pas réduite à la simplicité exigée par la loi, et doit être regardée comme nulle et non avenue, le directoire arrête que la municipalité, le juge de paix, les ministres des différents cultes, se conformeront en tout point aux lois. — Gros, Parrod, Gallet. »
XV. Dans le district de Saint-Uippolyte, la première plainte qui s'éleva contre les constitutionnels , fut occasionnée par la lettre prétendue encyclique de l'évêque de Loir^t-Cher et de ses quatre associés , pour la reconstitution de l'église schismatique. Il y était dit que les prêtres préposés aux paroisses devaient exhorter les fidèles qui s'étaient mariés sans bénédictiou nuptiale, pendant l'interruption du culte, à se présenter à l'église pour faire bénir leur union, et ceux qui avaient des enfants non baptisés ou baptisés sans les conditions requises, à les présenter sans délai au baptême.
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Le ton d'antorité avec lequel parlait le petit conciliabule parisien, dont les trois principaux membres réunissaient sur leur tète l'autorité civile, comme membres de la Convention, et l'autorité religieuse , comme évèques, fit redouter à quelques campagnards une résurrection du despotisme janséniste de 1791 . Le prêtre F.-Jos. Faivre, intrus de Fessevil- 1ers, ayant fait lecture de cette instruction en chaire, se vit dénoncé au district de Saint-Hippoljrte, comme ayant publié un écrit perturbateur, et même comme ayant parlé en faveur de la royauté, sans doute en souvenir du serment constitutionnel par lequel il lui avait engagé sa fidélité. Couley, lieutenant de gendarmerie, fut, en conséquence, envoyé sur les lieux; J.-F. Briquel, greffier de la municipalité, seule* autorité qu'il rencontra, lui dit que ce qui avait peiné quelques individus, c'était qu'en faisant cette lecture, le prêtre Faivre avait annoncé que ceux qui s'étaient mariés et ceux qui avaient fait baptiser leurs enfants depuis que les ministres du culte avaient cessé leurs fonctions, devaient reparaître devant lui, et qu'il tiendrait des registres à cet effet. Le prêtre inculpé écrivit, le 11 juin, au district: « Instruit que des malveillants se sont transportés devant vous pour me calomnier et chercher à me nuire, je désirerais grandement savoir les auteurs de cette dénonciation contre-révolutionnaire, car il est de l'intérêt général de les connaître pour les punir. Vous pouviez vous dispenser de mettre en mouvement la gendarmerie ; vous deviez m'écrire, et je me serais fait un devoir de vous envoyer la copie de cette lettre encyclique des évêques, qui nous est parvenue de Paris, et dont la lecture a été faite dans toute la république. Si j'eusse été chez moi à l'arrivée des gendarmes, je la leur aurais communiquée. Soyez persuadé que si les évêques de la Convention même n'eussent pas été désignés dessus, nous aurions eu sujet de craindre une tromperie de la part des fanatiques, qui cherchent tous les moyens possibles de nous détruire. Pensez-vous que j'aurais l'âme assez noire pour annoncer publiquement des choses que je saurais avoir été émises contre le gré de nos sages législateurs? Ayez soin de ne communiquer à aucun suspect cette lettre encycUque que je
TOUS envoie, car ils sont en état de raltérer, pour me plonger dans des embarras. Défiez-vous d'un grand nombre de prétendus patriotes qui vont devant vous sous ce voile-là, et qui sont de vrais fanatiques. Marquez-moi le dénonciateur qui vous a reporté qu'on réclamait Tinfâme royauté dans cette lettre, car nous saurons veiller sur leur conduite. »
Cette lettre donne une bien pauvre idée des motifs de foi, de confiance et de soumission sur lesquels reposait Tadhé* sion des prêtres constitutionnels à Tcncyclique imaginée par Grégoire; ils se bornaient à cette seule garantie théologique, que trois des signataires étaient membres de la Convention.
A Trévillers, la guerre se perpétuait entre les catholiques et les constitutionnels. Le district écrivit, le 21 juin, au département : (( Des divisions se sont élevées à Trévillers, le culte en est le motif. Une partie des habitants veut des prêtres assermentés, et l'autre partie en désire d'autres. Les premiers ont inquiété les seconds, et ceux-ci, dont le nombre est grossi aujourd'hui, se prononcent d'une manière menaçante. On nous rapporte qu'on en est déjà venu aux voies de fait. Enfin vous verrez, par les dénonciations respectives ci-jointes, combien il y a d'aigreur des deux côtés. Nous n'avons pas cru pouvoir nous déterminer en faveur des uns plutôt que des autres, et nous avons pensé qu'il était plus prudent de vous soumettre le tout. »
A Mathay la lutte n'était pas moins vive entre les deux partis, et l'accent plaintif des patriotes prouve qu'ils avaient singulièrement baissé. A la fin de juin ou au commencement de juillet, on les voit demander avec instance au district c qu'il soit incessamment procédé par-devant commissaire du district, à une information sur les difi^érentes rixes survenues dans la commune au sujet des prêtres réfractaires qui infectent le canton, et qu'il soit mis ordre à toutes les vexations qu'ils éprouvent. » Le 23 juillet, à la suite d'une nouvelle plainte portée par Hochet, ex-curé constitutionnel, contre les officiers municipaux, parce qu'ils refusaient de recevoir sa déclaration de soumission pour l'exercice du culte , le district écrivit à la municipalité de Mathay, et la rappela à l'exécution des lois qui l'obligeaient à recevoir
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cette décIaratioD. L'autorité commonale fondait probable^ ment son refus sur les infractions i la loi commises précédemment par le pétitiohnaire.
Le 23 août, trente-quatre patriotes de Mathay, ayant à leur tète J.-C. Girard, C.-F. Devaux, F. Messagier, P. Grandjoux, J. Cerf, J.-S. Qnittet, etc., se plaignent encore au district qu'ils viennent d'être outragés et interrompus dans l'exercice de leur culte ; qu'à trois heures après midi, au moment où ils étaient réunis dans l'église, au nombre d'environ deux cent cinquante, avec leur ministre, et occupés à chanter les vêpres, deux jeunes gens, Charies-Louis, fils aîné de Ch.-Adrien Messagier, et J.-Cl. Montagnon le cadet, se sont saisis de la corde de la cloche et l'ont mise en branle pour convoquer certains individus qui déclarent ne point vouloir de prêtres constitutionnels, et se réunissent en grand nombre chez F.-Louis Gauflroy, officier municipal; que cette convocation a excité le plus grand trouble parmi les citoyens réunis à l'église, qui se sont vus forcés de quitter leur office, ayant parmi euxquantitéde vieillards et d'enfants saisis de peur et jetant de hauts cris ; que la veille, plusieurs citoyens s'étant présentés chez le procureur de la commune pour lui demander les clefs de la chapelle de Saint-Symphorien, où leurs ancêtres étaient dans l'habitude de faire dire la messe, il avait refusé de les donner ; enfin que, d'après le bruit public, ceux qui ne voulaient point de prêtres constitutionnels avaient déclaré qu'il y aurait du sang répandu, et que tous ces faits inquiétaient vivement les bons citoyens de Mathay. Le district se borna à répondre qu'à deux reprises différentes la gendarmerie ayant été forcée de se retirer de Mathay sans avoir pu y exécuter la loi, il allait recourir au département pour en obtenir la force et l'appui qu'exigeaient les circonstances.
La diversité des opinions religieuses amena aussi des conflits à Mont-de-Vougney et à Friolais, et là ce fut entre les officiers municipaux eux-mêmes que la lutte s'éleva. Le 26 septembre, le district fit comparaître Roussin, maire de Mont-de- Vougney, Ch.-Théodore Jeandemaiche, procureur de cette commune, et P.-Victor Jacquot, procureur de Friolais. Ils
LES PHILOSOPHBS ET LES SGHISKATIQUES. 273
avouèrent que les habitants de leurs communes demandaient que des heures fussent assignées pour la célébration du culte non conformiste dans les églises, et que les municipalités n'avaient encore pris aucune détermination à cet égard, ce qui avait causé quelques mécontentements ; mais qu'en ce moment les municipalités étaient dispoifées à accéder au vœu des habitants et à régler cette afiaire avec l'administration, n fut décidé, en conséquence, séance tenante, que chacune des deux sectes aurait une clef de l'église et des ornements; a que les catholiques soi-disant non conformistes » auraient la jouissance exclusive de l'église le matin jusqu'à neuf heures et de midi à deux heures, et les constitutionnels, de neuf heures à midi et de deux à quatre.
Résumant la situation du district de Saint-Hippoly te sous le rapport religieux, Emonin, administrateur de ce district, écrivait, le 30 juillet : a Les prêtres sont accusés de travailler cette contrée en tout sens. Une partie de ceux qui reparaissent à la faveur de la loi sur la liberté des cultes, chicanent sur la formalité de la soumission aux lois. D'un autre côté, les prêtres dits constitutionnels échaufiTent les esprits contre ces premiers, parce qu'ils redoutent leur concurrence. Dans plusieurs communes les officiers municipaux refusent les clefs de l'église quand le prêtre qui se présente n'est pas de leur parti. On en a vu un refuser l'acte de soumission d'un constitutionnel , sous prétexte qu'il avait transgressé la loi en continuant l'exercice du culte. Ailleurs on a dressé des procès-verbaux constatant des rassemblements de trois à dnq mille personnes pour exercer leur culte sous la direction d'un prêtre inconstitutionnel. Cependant, malgré la division des opinions religieuses, le peuple semble las du désordre et désirer une réconcihation. »