‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 4)Chapitre 12 sur 36 · VII · texte numérisé non relu

VII

LES RETRACTATIONS.

MÀBS 1795 — dAcEHBRK 1796.

I. La persécution, en passant au crible le clergé constitutionnel, l'avait divisé, sous le rapport moral et religieux, en trois parts bien distinctes et désormais sans aucun lien commun. Les âmes perverties étaient descendues jusqu'au fond de Tabime d'une apostasie complète et sans retour prochain ; les âmes médiocres, molles, mal éclairées ou indécises, et les esprits orgueilleux ou opiniâtres, infatués de leur propre infaillibilité, formant ensemble la grande majorité, s'étaient arrêtés sur la pente de l'erreur au point où les avait conduits l'assemblée constituante; en6n les âmes les plus humbles, les plus droites, les plus pieusement attachées i Jésus-Christ, remontèrent courageusement le courantet vinrent demander à l'Eglise le pardon qu'elle ne refuse jamais. Sans doute, les bûchers aUmentés par les crucifix, parles re- Uques des saints et par les lettres de prêtrise, avaient jeté une clarté terrible sur le but final de la Révolution ; et à moins d'être aveuglé par l'esprit de secte ou par un manque complet d'intelligence, il n'était plus possible à personne de prendre au sérieux cette constitution civile du clergé que le gouvernement révolutionnaire avait faite et défaite en quelques mois. Mais, d'un autre côté, le retour à l'orthodoxie restait entouré de difficultés capables d'arrêter quiconque ne réunissait pas une humilité extrême à une extrême fermeté. L'administration diocésaine de Besançon, il est vrai, était tombée dans les mains douces et paternelles de Tévêque de Lausanne. M. de Lentzburg, prélat sans aucun faste, d'origine républicaine, et plein de condescendance par ca-

ractère, aurait peut-être été aussi disposé que M. dé Durfort à faire à la Révolution toutes les concessions possibles. Mais il avait été amené naturellement à laisser aux anciens vicaires généraux de Besançon devenus les siens , le gouvernement réel d'un diocèse qu'ils connaissaient mieux que lui. Ces personnages, infiniment respectables d'ailleurs, apportaient dans leur administration un mélange de hauteur et de raideur qui avait frappé l'abbé Lambert, et ils professaient à l'égard du nouveau régime politique une aversion si absolue, qu'elle empêcha les principaux d'entre eux d'accepter des places et même de grands honneurs dans le clergé reconstitué par le concordat. M. de Lenztburg étant sur le point de mourir, l'autorité des vicaires généraux devint plus complète que jamais, et ce fut vraiment à eux qu'échut l'honneur de réconcilier avec l'Eglise les constitutionnels repentants.

Les conditions de cette réconciliation avaient été fixées par le saint-siége avec une indulgence toute maternelle et qui peut même paraître excessive, devant une méconnaissance si complète des droits et de l'autorité de l'Eglise, devant la gravité toute spéciale d'une pareille faute de la part de ces ministres du sanctuaire, qui, chargés de conduire le peuple chrétien, l'avaient entraîné eux-mêmes dans l'erreur, et enfin devant la difficulté pour ces pasteurs infidèles de reprendre avec honneur pour eux, avec fruit pour leurs ouailles et avec sécurité pour la foi, le ministère qu'ils avaient trahi. Mais l'Eglise, fidèle à l'esprit de son divin fondateur, montra, en cette circonstance comme toujours, pour la fragilité humaine, cette compatissance qui étonne souvent le monde et que son orgueil pharisaïque refuse de partager. Pie VI, par son bref du 13 juin 1792, avait accordé aux évêques et à leurs délégués le pouvoir d'absoudre les prêtres jureurs et intrus, en les maintenant dans les droits et honneurs du sacerdoce, moyennant i" la rétractation préalable et écrite du serment civique et des erreurs contenues dans la constitution civile du clergé; 2^ la reconnaissance formelle du caractère sacrilège des ordinations faites par les intrus, et de la nulUté absolue de leurs actes de juridiction ; 3^ un nouveau serment de foi et d'obéissance au saint-siége et aux

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évoques légitimes^ et enfin la renonciation expresse aux emplois ecclésiastiques qu'ils occuperaient par intrusion. Ces rétractations et ces démissions devaient être publiques comme la faute l'avait été. Cependant, le 26 juillet i794, la persécution étant arrivée an dernier degré de violence, le souverain pontife avait décidé que, s*il y avait danger de peine de mort j les rétractations publiques pouvaient être différées aussi longtemps que les évèques le jugeraient nécessaire, et qu'elles seraient remplacées par des rétractations secrètes, en présence de témoins catholiques. Les curés institués avant le schisme pouvaient, après une rétractation de cette sorte, continuer légitimement la direction de leurs paroisses.

Les conditions fixées par le saint-siége ne parurent pas suffisantes au zèle religieux et poUtique des administrateurs du diocèse de Besançon. Pour donner plus d'éclat aux rétractations, ils voulurent, sans pitié pour les rétractants, qu'ils rédigeassent ou qu'ils acceptassent toutes rédigées, des déclarations très développées et très oratoires, contenant une sorte de confession générale pubUque, et destinées à recevoir, au moment opportun, la plus grande publicité, pour édifier et émouvoir le plus possible tous les habitants fidèles ou infidèles du diocèse. Il en fut de même ailleurs ; et en Savoie ce ne fut pas moins que le célèbre Joseph de Maistre lui-même qui tint la plume, à la place du pauvre et incapable Panisset, évêque intrus et rétracté de Chambéry.

Mais ce n'était pas tout. Plusieurs des prêtres assermentés n'avaient été entraînés dans le schisme que par amour pour la révolution politique. Ils pouvaient, tout en reconnaissant et en détestant les erreurs de la constitution du clergé, être restés attachés à la liberté et à l'égalité civiles, et ne pas regretter de leur avoir promis fidéUté. Le souverain pontife avait déclaré récemment encore, qu'il n'avait porté aucun jugement qui obUgeât à une rétractation ceux qui avaient prêté ce dernier serment. Mais d'après les administrateurs du diocèse, les constitutionnels repentants devaient encore abjurer tous leurs sentiments à cet égard et rétracter le second serment aussi bien que le premier. Quelques - uns avaient été contraints par des brigands, plus ou moins cou-

LES eêtràctations. 277

Terts d'écharpes municipales ou adminislratives, à remettre leurs lettres de prêtrise. Sans doute l'abandon spontané de ces titres précieux pouvait ressembler à une abdication de la dignité sacerdotale dont ils étaient la marque, surtout par suite de la publicité impie donnée par la Convention à ces remises de titres qu'elle supposait volontaires. Les évêques schismatiques eux-mêmes, dans leur encyclique, avaient déclaré indignes de leur état et de la confiance, les prêtres qui avaient ainsi livré leurs lettres de prêtrise, soit de leur propre mouvement, soit par crainte , et sans déclarer qu'ils restaient fidèles à leur caractère sacré. Mais la remise de ces lettres, notoirement forcée et accomplie au milieu de circonstances qui, la plupart du temps, ne laissaient pas l'ombre d'un doute sur la foi persistante du prêtre dépouillé, devaitelle être jugée comme une apostasie? Le saint-siége n'avait rendu aucune décision à cet égard. Mais les administrateurs du diocèse de Besançon avaient encore suppléé à son silence sur ce point. On lit dans les instructions données par eux aux prêtres qui rentraient en France pour y exercer l'apostolat :

« On avertira les fidèles que les prétendus brefs et lettres des évêques favorables au serment de l'égalité et de la liberté sont des actes supposés et absolument contraires à l'esprit de l'Eglise, qui recommande spécialement l'obéissance aux lois et aux autorités légitimes. Quoique le souverain pontife n'ait pas encore prononcé sur ce serment, c'est un crime de le faire dans le doute qu'il soit permis. Les personnes coupables de ce serment et qui se soumettront à la pénitence, pourront être absoutes de ce péché, sans qu'on les oblige à faire une rétractation qui les exposerait à quelque danger. Il suffira qu'ils fassent connaître leur repentir aux vrais fidèles. Mais s'ils ont une pension ou un traitement, il ne leur serait pas permis de produire un certificat de prestation de ce serment pour pouvoir les toucher. — On ne peut excuser, sous aucun prétexte, l'action de ceux qui, par faiblesse, ignorance ou surprise, ont remis aux autorités leurs lettres d'ordre. Cette remise était exigée comme une renonciation à son état, et par conséquent l'acte qui l'a opérée

doit être considéré comme une espèce d'apostasie. Us ont perdu leurs pouvoirs.

» Les missionnaires doivent bien se ressouvenir qu'ils n'ont point le pouvoir d'absoudre de la suspense ni de l'irrégularité aucun prêtre assermenté, et qu'ils ne peuvent réintégrer aucun jureur dans les fonctions de son ordre; ils pourront les admettre à communier comme les laïques. »

Mais si les rétractations étaient entourées de difficultés du côté de l'Eglise, elles en présentaient bien plus encore du côté de la Révolution. Les prêtres assez courageux pour désavouer l'œuvre schismatique de la Constituante, se trouvaient , de ce côté, entre deux sortes d'ennemis également acharnés et furieux : d'abord les hommes de 93, qui s'étaient bien donné à eux-mêmes tout droit de renier, d'abolir et d'anathématiser la constitution civile du clergé, et même d'en incarcérer ou guillotiner les auteurs, mais qui avaient constamment interdit aux prêtres, sous peine de mort, de secouer le joug schismatique et d'en faire la moindre critique. Les rétractants n'avaient pas de meilleures dispositions à attendre des révolutionnaires modérés, revenus au pouvoir après les terroristes; car l'institution schismatique de 1790 était leur œuvre, l'expression de toutes leurs petites passions anti-cléricales et avocassières, et ils avaient encore pour elle cette tendresse particulière qu'un père éprouve pour une fille infirme et fort maltraitée par tout le monde.

Les prêtres du Doubs disposés à se rétracter avaient donc à craindre à la fois, du côté des supérieurs ecclésiastiques, un accueil où l'indulgence et la tendresse auraient peu de part; du côté des prêtres proscrits, uii juste sentiment de supériorité mêlé d'un reste de défiance ; du côté des simples fidèles, une répugnance et une réserve que peuvent seuls comprendre ceux qui savent à quel point cette pieuse population, habituée à personnifier la religion dans ses ministres, est exigeante pour leur vertu ; du côté des prêtres restés schismatiques, une aversion proportionnée à la honte que faisait rejaillir sur leur endurcissement le retour de confrères plus courageux ; du côté de la population patriote, une haine aveugle et disposée à ne voir dans les prêtres

rétractés que des républicains renégats , des traîtres vendus aux Bourbons et achetés par Tor de Pitt et Gobourg. Enfin , du côté des autorités révolutionnaires, ils avaient à attendre des mesures extrêmes de rigueur, que n'arrête^ raient ni l'abolition de la constitution janséniste ni la nouvelle liberté rendue au culte. Ils tombaient même par le seul fait de leur rétractation sous le coup de la loi du 24 octobre 1793, encore en vigueur, et qui ne laissait de doute sur leur sort qu'entre la déportation à la Guyane et Téchafaud.

Ëh bien ! en face de tous ces inconvénients, de toutes ces amertumes, de tous ces dangers, il se trouva des hommes, et en grand nombre, qui, soutenus par une force plus qu'humaine, n'hésitèrent pas à tout sacrifier, leur repos, leur popularité, leur pension, leur fortune, leur liberté et leur vie, pour en faire hommage à la vérité et à leur conscience» Noble et sublime dévouement, qui pour arriver à la dernière heure, n'en était peut-être que plus complet et plus digne d'admiration I

II. Ce fut dès le commencement de mars 4795 et même dans les murs de Besançon que commença le mouvement salutaire qui ramena à la foi catholique ces nouveaux confesseurs. Le 2 avril, le district de Besançon déclara qu'il était informé que plusieurs prêtres constitutionnels, notamment les citoyens Petit et Démoulin, venaient d'envoyer leur pœnitet à l'évêque de Lausanne et faisaient des démarches pour être relevés de leur serment; que déjà ils s'étaient rendus dans les communes de Pirey et de Pouilley^ où ils exerçaient, l'année précédente, des fonctions ecclésiastiques qu'ils avaient abandonnées depuis, et qu'ils décla<raient publiquement que tout ce qu'ils avaient fait était nul; que les personnes qui avaient eu confiance en eux avaient commis autant de sacrilèges ; mais qu'ils s'empresseraient de réparer ces erreurs aussitôt qu'ils seraient absous «ux-mêmes et qu'ils auraient reçu les pouvoirs qu'ils attendaient. « Ces deux particuliers, ajoutait le district, ont répandu ainsi le trouble et l'alarme dans les familles ; le mari se divise d'opinion avec l'épouse, lé père avec le fils, et il parait se manifester entre les citoyens deux partis bien

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prononcés, dont les suites amèneraient l'anarchie et la gaerre civile, si l'on ne s'empressait d'en arrêter les principaux moteurs. En conséquence, le citoyen Denizot se rendra à Pirey et à Pouilley pour informer, tant sur la conduite des susdits que des autres prêtres qui s'y sont rendus. »

Le 5 ayril, Denizot rendit compte de sa mission. A Pirey, il avait fait rassembler la municipalité et lui avait demandé si elle n'avait pas reçu la rétractation des citoyens Petit et Démoulin, leurs anciens curés. Elle avait répondu que,' le jour même, entre huit et neuf heures du matin, cette pièce avait été lue en présence de plusieurs habitants, par Vermot, secrétaire de la commune ; Vermot avait déclaré qu'il l'a* vait rendue à Pillot, de qui il la tenait, et que ce dernier l'avait remise à un inconnu. Le commissaire ayant demandé à la municipalité si Petit elDémouUn n'avaient pas dit à quelques habitants que tout ce qu'ils avaient fait était nul et qu'ils s'en repentaient, la municipalité avait répondu qu'elle n'en avait rien entendu dire. A Pouilley-les- Vignes, les municipaux avaient déclaré qu'ils n'avaient pas reçu la rétractation de Petit, leur ancien curé, mais qu'ils en avaient vu plusieurs copies uniformes, et que du reste ils ne lui avaient rien entendu dire à ce sujet. Sur une question du commissaire, ils avaient avoué qu'un prêtre dont ils ignoraient le nom disait la messe chez les particuliers du village, mais sans rassemblement.

Denizot déposa avec son rapport un exemplaire manuscrit de la rétractation de l'abbé Petit, qu'il était parvenu à se procurer. Voici cette pièce, dont le jeune prêtre n'avaitvemprunté que quelques lignes au canevas préparé par les supérieurs ecclésiastiques.

« Besançon, le 25 mars 1795. — Maurice Petit, prêtre, ancien vicaire de Saint-Maurice, à Besançon, à M«' de Lentzburg, etc. — 11 n'est que trop vrai que je me suis égaré ; puisse le témoignage authentique de mon repentir m'obtenir le pardon et ramener à la vérité ceux que j'ai entraînés dans ma chute I Après avoir travaillé au salut des âmes pendant plus de dix années, fallait-il que je finisse par les pervertir I Mon premier pas dans la carrière de mes malheurs,

LBS RÉTRACTATIONS. 281

c'est d'avoir prêté un seraient fatal. Dès lors, j'ai rompu les liens sacrés qui m'unissaient au saint-siége, en reconnaissant pour mon légitime évëque un intrus, à l'installation duquel j'ai assisté et dont j'ai reçu une prétendue institution canonique, avec laquelle j'ai eu Taveuglement de me regarder comme curé de Pouilley-les-Vignes , tandis que H. Regnaud, alors vivant, en était le seul véritable pasteur. — J'ai accepté des mains de l'évêque intrus trois vicaires, un que j'ai placé dans l'annexe de la paroisse de Pouilley, et deux autres qui ont travaillé successivement avec moi. Aigri par les obstacles salutaires que je rencontrais dans cette voie malheureuse, j'ai démenti mon caractère, en manquant de douceur et de modération, tant à l'égard des prêtres catholiques *qui voulaient exercer les fonctions du saint ministère dans ma prétendue paroisse, qu'à l'égard des vrais fidèles de cette paroisse qui refusaient avec raison d'assister à mes offices. — 0 vous, qui que vous soyez, que j'ai eu le malheur d'inquiéter, je vous en conjure, montrez-vous généreux à me pardonner mes excès : par là vous ajouterez au mérite de votre patience l'héroïsme de la charité (1). — Fatigué du fardeau pénible d'une paroisse où les choses n'allaient pas à mon gré, je l'ai quittée et j'ai pris l'administration de celle de Pirey, où j'ai exercé mon ministère avec plus de tranquillité, parce que tous les habitants étaient conformistes. (Leur ancien curé avait prêté le serment.) J'annonce à quiconque est intéressé à le savoir, que jusqu'à l'époque de la déportation des légitimes pasteurs, toutes les bénédictions nuptiales données par moi, toutes les confessions que j'ai entendues, hors le cas du danger de mort, sont de nulle valeur; ces sacrements ayant été administrés sans mission et sans juridiction donnée par l'Eglise. — Pour achever le triste tableau de mes écarts, je dois encore me reprocher d'avoir contribué, en qualité d'électeur , à la nomination des faux pasteurs qui ont désolé l'Eglise de France, et enfin de m'être démis de la cure

(1) Au nombre de ses victimes fut M. Denizot, séminariste , qui fut forcé de s'expatrier et mourut au Landeron.

de Pirey pour me soustraire aax coups de la persécution. — En vain , pour marcher avec quelque espèce de confiance dans le labyrinthe funeste où je m'étais engagé, ai-je cherché à m'étayer de quelque apparence de bonne foi ; jamais je ne suis parvenu à me rassurer pleinement sur cet article, et les incertitudes inquiétantes dont j'ai eu la conscience agitée, surtout à chaque faux pas que j'ai fait, me font assez connaître que je n'ai cherché qu'à m'aveugler.... Mon plus cher intérêt aujourd'hui est de me montrer aussi pénitent que j'ai pu paraître coupable.... Je rétracte donc de tout mon cœur le serment impie par lequel j'ai eu le malheur de me lier à la constitution civile du clergé. Je confesse que cette constitution schismatique et hérétique prive notre saint-père le pape de l'autorité qui lui* appartient de droit divin ; qu'elle avilit l'épiscopat ; qu'en plusieurs points elle altère et contredit le dogme catholique ; qu'elle bouleverse capricieusement la hiérarchie ecclésiastique et sa discipline; en un mot, qu'elle anéantit la puissance spirituelle que Dieu a donnée à son Eglise. Je gémis devant Dieu et devant les hommes des torts que j'ai causés à ceux qui ont été séduits par mon exemple ; qu'ils compatissent assez à ma douleur pour me consoler parleur prompt retour à la foi.... Je m'abandonne entièrement à la charité indulgente de mes super rieurs légitimes, auxquels je demande humblement pardon et qui, je l'espère, ne laisseront pas sans consolation la brebis égarée qui revient au bercail. »

Le 6 avril, le district de Besançon lança trois mandats d'amener contre les prêtres Petit, Démoulin et Deleschaux, tous trois prévenus de rétractation. M. Petit comparut seul le lendemain. Le président lui ayant demandé s'il reconnaissait l'écrit qu'on vient de lire, pour être son ouvrage, quel avait été son dessein en le rendant public, et pourquoi il l'avait fait circuter dans les villages qu'il avait desservis, il répondit qu'il reconnaissait cet écrit pour être le sien, qu'il l'avait rendu public pour réparer sa faute, parce qu'elle avait été publique, et qu'il l'avait répandu dans toutes les communes où il avait commis ses erreurs, afin d'instruire plus particulièrement ceux qu'il avait trompés. L'interro-

gatoire , présidé par Hérard , se poursuivit en ces termes :

Q. A quelles personnes as-tu envoyé cet écrit dans les campagnes ?

R. C'est le notaire Renaud qui en a fait lecture à la commune de Pouilley, à qui je l'avais envoyé.

Q. A quelles personnes en particulier Tas-tu remis?

R. Je ne veux pas le dire.

Q. Dans quel autre village as-tu fait circuler cet écrit?

R. Je n'en ai adressé des exemplaires qu'à Pirey et à Pouilley, où j'avais ofûcié constitutionnellement, et l'exemplaire destiné à la commune de Pirey avait été adressé au citoyen Pillot.

Q. Quel jour et en quel endroit as-tu fait ta rétractation?

R. Je ne me rappelle pas le jour, et je ne veux désigner ui l'endroit ni la personne qui Ta reçue, parce que je ne pourrais le faire sans nuire à autrui.

Q. N'as-tu pas engagé les abbés Deleschaux, Démoulin, Renaud^ Arthaud et plusieurs autres prêtres^ à se rétracter ?

R. Je n'ai pas parlé à l'abbé Arthaud, et je n'ai rien à me reprocher relativement aux autres.

Q. T'es-tu rétracté en même temps que les autres prêtres qui ont agi comme toi?

R. Je n'en sais rien.

Q. Quel est le nom du vicaire de l'évêque de Lausanne qui a reçu ta rétractation, et quelle est sa demeure?

R. Je ne suis point un dénonciateur.

Q. Où fais-tu ta résidence et depuis quelle époque?

R. Je reste depuis neuf mois dans la maison Bougnon , rue des Piques, avec ma sœur.

A la suite de cet interrogatoire , le district déclara « qu'il importait d'entendre le citoyen Renaud, de Pouilley, qui avait fait circuler la rétractation de Petit ; qu'il était également urgent de s'assurer de la personne des prêtres Deleschaux et Démoulin, fortement soupçonnés, d'après la déclaration de Petit, d'avoir §uivi la même marche que lui , pour égarer le peuple et le jeter dans les alarmes; qu'en conséquence, le citoyen Petit serait mis provisoirement en arrestation ; qu'il serait lancé un mandat d'amener contre le ci-

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toyen Renaud et deux mandais d'arrêt contre les prêlres Démoulin et Deleschaux, et que le citoyen Wey, membre du district, se rendrait sur-le-champ dans leur domicile pour apposer les scellés sur leurs papiers. M. Petit fut conduit immédiatement en prison par le gendarme Martin et écroué par Bidal.

M. Cl.-Jos. Renaud, notaire et ancien juge de paix à Pouilley, comparut le même jour. Il déclara qu'il connaissait le prêtre Petit, mais qu'il n'avait jamais eu aucune relation avec lui; qu'il avait lu dans sa maison, devant plusieurs citoyens, la rétractation dont il s'agissait et qui avait été déposée chez lui en son absence par une main inconnue. Interrogé sur ce qu'il avait fait de cette pièce, il répondit que ses enfants s'en étaient emparés pour en faire des copies.

Le même jour encore, le district écrivit à l'agent national de la commune de Besançon : « A raison du trouble qu'ont répandu dans les campagnes les ex-curés Démoulin et Deleschaux par leur rétractation, nous avons décidé qu'ils seraient mis en arrestation. Mais leur absence nous a déterminés à te prier de vouloir bien les faire surveiller par les agents de la police que tu croiras propres à cette opération, et les faire conduire dans la maison d'arrêt, s'ils découvrent leur retraite. Tu voudras bien aussi nous prévenir de suite de leur arrestation , afin que nous les interrogions et rendions bonne et prompte justice. — P.-S, On nous informe à l'instant que Démoulin demeure rue d'Arènes , chez la citoyenne Conscience, veuve Martin. » Les vœux si ardents du district et les démarches de la police furent couronnés d'un succès immédiat, sinon complet. Le jour même, l'abbé Deleschaux fut écroué dans la maison d'arrêt, en vertu d'un mandat signé par le juge de paix Duchon.

Le nouveau prisonnier fut interrogé le lendemain à la geôle, par Gl.-F. Mourgeon, membre du district, et répondit en ces termes :

Q. N'as-tu pas rétracté ton serment à la constitution civile du clergé? Depuis quel temps? Quelles sont les personnes qui t'y ont engagé?

R. J'ai rétracté mon serment, il y a environ dix jours ;

personne ne m'a engagé à le faire, je ne m'y suis déterminé qu'après y avoir mûrement réfléchi, et j'ai adressé cette rétractation à révoque de Lausanne.

Q. N'as-tu pas un double de cette rétractation ?

R. Oui, le voilà.

Q. Ne t'avait-on pas donné un modèle de cette rétractation?

R. Je l'ai rédigée moi-même, sauf la fin que j'ai copiée sur un bref tombé entre mes mains.

Q. De qui tenais-tu ce prétendu bref? Où a-t-il été imprimé?

R. Un jour, en rentrant chez moi, j'en ai trouvé deux exemplaires sur ma commode. Je ne me rappelle plus le nom de l'imprimeur.

Q. Où sont ces deux exemplaires ? Représente-les.

R, Je ne les ai pas.

Q. Quels sont les prêtres qui ont assisté à ta rétractation et qui se sont rétractés comme toi ?

R. Je ne veux être le dénonciateur de personne.

Q. Il est inutile de déguiser la vérité , puisqu'on t'a vu plusieurs fois avec les prêtres Petit, Démoulin, Renaud , Henry , Arthaud , Bourgeois et autres, et qu'il est hors de doute que tu t'es concerté avec ces individus pour faire leur rétractation.

R. Je suis allé quelquefois avec Petit, mais très rarement, et encore plus rarement avec Démoulin. Quant aux autres, je n'ai eu aucune relation avec eux. Au surplus, ils n'ont pas influé sur ma rétractation, que j'ai faite de mon propre mouvement.

Q. N'as-tu pas chargé un vicaire de l'évêque de Lausanne^ qui était à Besançon pour recevoir les rétractations, de porter la tienne à cet évêque ?

R. Je ne connais point de vicaire de l'évêque de Lausanne, ni de prêtre envoyé de sa part ; et j'ai adressé ma rétractation directement à l'évêque de Fribourg.

Q. N'as-tu pas rendu cette rétractation publique, surtout dans les endroits où tu as exercé les fonctions de vicaire ou de curé ?

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R. Non, je ne l'ai envoyée nulle part, afin de ne pas troubler les citoyens.

Q. Les prêtres qui se sont rétractés, tels que Petit, Démoulin et autres, ont envoyé les leurs dans les lieux où ils avaient été curés ou vicaires, et les y ont fait publier. Il est bien étonnant que tu n'aies pas agi de la même manière, puisque ta rétractation est faite dans le même temps, dans les mêmes termes , et sûrement est faite dans les mêmes motifs.

R. Je n'ai pas cru devoir l'envoyer, et d'ailleurs elle n'est pas écrite dans les mêmes termes.

Q. Puisque tu parles ainsi de la rétractation de ces autres prêtres, il faut bien que tu en aies eu connaissance et que tu te sois concerté avec eux pour cet acte illégal ?

R. Je ne me suis point concerté avec eux ; mais nous nous sommes montré nos rétractations.

Q. Quel a été ton dessein en te rétractant? N'as-tu pas reçu d'argent pour le faire?

R. C'a été pour tranquilliser ma conscience, et je n'ai reçu d'argent de personne.

La rétractation remise par M. Deleschaux au commissaire du district était conçue en ces termes : « Monseigneur^ j'ai péché, et c'est bien tard que je reconnais, que j'avoue, que je déteste mes erreurs et que j'entreprends d'en réparer le scandale. Fasse le Ciel que le témoignage authentique que je vais donner de mon repentir profond, m'obtienne de l'Eghse de Dieu un pardon dont je me suis rendu mille fois indigne, et serve à ramener à la lumière de la vérité ceux de ses enfants que j'ai entraînés avec moi dans ma chute I Né à Besançon, j'ai commencé à exercer les fonctions de vicaire dans la paroisse de Villers-sous-Montrond au commencement de 1784, et en d'autres paroisses du diocèse jusqu'en 4790, où j'ai été appelé par mes supérieurs dans la paroisse de Saint-Paul et Saint-Donat de Besançon. Le premier pas que j'ai fait dans la carrière de mes malheurs, c'est d'avoir prêté le fatal serment qui m'a lié à la constitution civile du clergé, et m'a fait reconnaître pour mon évêque légitime, da vivant même du saint prélat auquel le Ciel m'avait soumis,

un prêtre qui n'avait d'autres titres à son installation sur le siège archiépiscopal de Besançon , que celui de s'être fait imposer les mains pour Tépiscopat par d'autres évêques notoirement parjures et intrus , avec une mission tout humaine. J'ai continué de remplir mes fonctions dans la paroisse de Saint-Donat jusqu'au mois de juin 1791, temps où je fus demandé par les habitants de la paroisse de Villerssous-Montrond pour y remplacer mon ancien et respectable curé, M. Joliclerc... Je reconnais que toutes les fonctions que j'y ai remplies sont nulles. C'est aussi injustement que j*ai concouru par mon suffrage^ en qualité d'électeur, à la nomination de plusieurs autres prêtres intrus en différentes paroisses. Quant à la doctrine, je ne me rappelle pas avoir enseigné l'erreur dans mes instructions publiques, mais je dois me reprocher d'avoir tenu en particulier des propos peu exacts sur les droits de notre saint-père le pape, et pubUé les mandements et les instructions pastorales où l'évêque intrus enseignait l'erreur. — Après ces excès, intimidé par les menaces d'être traduit au tribunal révolutionnaire de Paris, j'ai eu la faiblesse de remettre mes lettres de prêtrise et de promettre de ne plus exercer mes fonctions à Villerssous-Montrond. En vain, pour calmer ma conscience, j'ai cherché à douter de l'authenticité des brefs du souverain pontife ; j'aurais dû chercher la lumière en lisant les brefs qui me condamnaient. Je ne serai plus assez audacieux, ni assez pervers pour profiter de laUberté des cultes, sans avoir abjuré mes erreurs et réparé mes scandales^ pour obtenir du saint- siège mon pardon.... »

Le rétractant finissait en témoignant encore une fois de son amer repentir et de sa profonde humihation, dans des termes vraiment émouvants^ mais dont plusieurs rappellent trop les dernières lignes de M. Petit.

Le troisième prêtre dénoncé à la police de Besançon ne tarda pas à tomber dans les filets, et le 43 avril, interrogé, dans la prison, par J.-P. Thouvet, membre du district, il déclara qu'il s'appelait Et.-Ign. Démoulin ; qu'il était âgé de cinquante-un ans ; qu'étant curé à Pirey, avant la RévolutioD, il y avait prêté serment à la constitution civile du clergé

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et y était resté jusqu'au printemps de 1794; qu'alors, craignant quelques dénonciations de la part des terroristes, il avait quitté Pirey et était allé desservir Miserey jusqu'au moment où la Terreur avait proscrit tout exercice du ministère. Le dialogue se poursuivit ainsi entre le commissaire et le prisonnier.

Q. N'as-tu pas rétracté ton serment? Depuis quand l'as-tu fait? Quelles sont les personnes qui peuvent t' avoir engagé à cette rétractation? Quels motifs avais-tu?

R. J'ai effectivement rétracté mon serment depuis le 25 mars. Personne ne m'y avait engagé, et je n'y ai été poussé que par les mouvements de ma propre conscience. Mes motifs sont contenus dans l'acte de rétractation que j'ai envoyé à l'évèque de Lausanne; j'en ai envoyé une copie à Gl.-F. Pillot, de Pirey, en le chargeant de la faire connaître à six particuliers de la commune et^ au besoin, d'en faire lecture à tous ceux qui le demanderaient, afin de les faire rentrer dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, dont je m'étais séparé en prêtant le serment constitutionnel.

Q. Ne t'avait-on pas donné un modèle de cette rétractation? Quelle est la personne qui a pu t'en remettre un?

R. Effectivement , il m'est tombé un modèle entre les mains ; mais, ne voulant pas jouer le rôle d'un infâme dénonciateur, je ne veux pas dire qui me Tavait remis. Ayant eu connaissance de la bulle du saint-père, dont une copie manuscrite était tombée sous mes yeux, je me suis décidé à faire ma rétractation pour rentrer dans le bercail de l'EgUse, aux conditions prescrites par cette bulle, conditions que j'ai extraites moi-même de cette bulle et que je ne veux 'pas remettre.

Q. Quel est le particuUer qui t'avait donné connaissance de cette bulle prétendue?

R. Cette bulle n'est point prétendue, mais bien réelle ; je ne veux pas dure qui me l'a communiquée; d'ailleurs, elle est si commune, que beaucoup de personnes l'ont entre les mains. Si je l'eusse connue plus tôt, j'aurais fait ma rétractation plus tôt, pour me soumettre à la décision de l'EgUse.

Q. As-tu communiqué à quelques autres prêtres ton intention de rétracter ton serment, ou ta rétractation ellemême?

R. J'ai dit à tous ceux qui m'ont interrogé sur ce sujet, soit ayant, soit après ma rétractation, qu'après avoir reconnu mes erreurs, je voulais les rétracter et que je l'avais fait.

Q. N'as-tu pas fréquenté souvent les prêtres Petit, Renaud, Henry, Ârthaud, Bourgeois et autres, et n'as-tu pas concerté avec eux ta rétractation?

R. Effectivement, je les ai vus comme amis, mais je n'ai pas concerté avec eux ma rétractation, et il n'y a eu aucune coalition à cet effet.

Q. N'as-tu pas chargé un vicaire de Tévèque de Lausanne, qui était venu à Besançon pour engager à faire les rétractations et pour les recevoir, de porter la tienne à cet évêque ?

R. Je ne connais point de vicaire de l'évèque de Lausanne, et j'ai envoyé moi-même ma rétractation par la poste.

Q. N'as-tu pas fait connaître ta rétractation ailleurs qu'à Pirey?

R. Ayant desservi Miserey, j'ai cru devoir en conscience l'y envoyer aussi, et elle y a été lue seulement en présence de trois personnes. Elle a été lue enfin à Ecole, annexe de la paroisse de Pirey, par le citoyen Viénot, ex-trésorier du bureau des finances, à qui je l'avais adressée pour qu'il en lit part à ses deux frères.

Q. Quel était ton dessein en faisant ta rétractation? L'intérêt ne t'a-t-il pas dirigé dans cette démarche ?N*a-t-on pas donné de l'argent pour t'y engager?

R. Je n'ai été guidé que par les mouvements de ma propre conscience. Aucun autre intérêt ne m'a guidé, et jamais je n'ai reçu d'argent de personne.

m. Le 43 avril, au moment même où il chargeait Thouvet d'aller interroger M. Démoulin en prison, le district prit l'arrêté suivant : « Instruit que le citoyen Vally, ancien curé d'A vanne, s'est rendu, ces jours derniers, dans cette commune et dans celle d'Aveney ; qu'il a fait publiquement la

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