‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 4)Chapitre 14 sur 36 · MARS — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

MARS — SEPTEMBRE

I. Si la Convention avait été animée d'un respect et d'un amour sincères pour la liberté^ l'égalité et la souveraineté du peuple, lorsqu'elle fit la loi du 3 ventôse ou 21 février 1795, dans le but de rétablir le libre exercice des cultes, elle aurait compris que cette mesure restait une fiction dérisoire à l'égard des catholiques, c'est-à-dire de la majorité de la nation, tant que les ministres de leur culte^ par une inégalité révoltante, demeuraient bannis du territoire français. La fin d'une proscription prononcée en masse et sans aucun jugement devenait la conséquence nécessaire de la liberté rendue aux consciences, et le rappel général des déportés sans aucune condition ou moyennant une simple promesse de ne point troubler Tordre politique établi , pouvait seul donner aux catholiques la satisfaction qui leur était due.

Mais cette mesure réparatrice, également réclamée par la justice et par le vœu général , trouvait dans les passions révolutionnaires des répugnances invincibles. Elle avait d'abord contre elle les haines anti-religieuses qui comptaient toujours établir leur règne sur la ruine de tous les cultes. L'horreur universelle inspirée par le régime terroriste n'avait servi aux pi^étendus philosophes qu'à leur faire changer de tactique, et à substituer aux violences brutales l'action plus lente, mais moins révoltante, des influences administratives et de l'instruction publique. Le clergé catholique restait aux yeux de ces hommes égarés le seul obstacle vraiment sérieux à la déchristianisation de la France, et au prix même de

tous les principes libéraux inaugurés par la Révolution , il devait être maintenu en exil.

Les prêtres fidèles trouvaient une seconde classe d'ennemis presque aussi implacables dans les révolutionnaires purement politiques. Ceux-ci, croyant les prêtres indissolublement liés à la noblesse et à la royauté^ étaient convaincus que leur ouvrir les portes de la France, c'était la livrer en même temps aux émigrés et aux Bourbons , et renoncer à toutes les conquêtes démocratiques de 1789.

Ces craintes, mal fondées en général, se trouvaient pourtant justifiées dans une certaine mesure par les discours ou les écrits d'un trop grand nombre de déportés. Après les épouvantables épreuves de i793 et de i794, dont tout le monde avait eu tant à souffrir, ces exilés crurent trop légèrement que la lassitude universelle allait rejeter la France entière dans les bras de la royauté; ils parlaient de la restauration monarchique comme d'un fait imminent et inévitable et comme d'une planche de salut réclamée par toute la nation, n fallut encore près de cinq ans pour les tirer de cette illusion, comme il fallait cinq ans aux politiques de la Révolution pour les convaincre que la généralité du clergé, uniquement attachée à sa mission céleste, pouvait vivre au sein de la république sans conspirer contre elle.

Rien ne fut donc changé aux lois sauvages portées contre les prêtres fidèles. Le règne , au moins nominal , de ces lois se prolongea au miheu de toutes les réparations accordées aux autres victimes des iniquités révolutionnaires, et la pitié publique ne parvint qu'avec beaucoup de peine à y introduire les plus faibles adoucissements.

Parmi les victimes les plus intéressantes de la proscription se trouvaient de vieux prêtres invalides, pour qui l'exil avait été philanthropiquement commué en réclusion perpétuelle. Les proconsuls thermidoriens et le Comité de sûreté générale de la Convention, cédant à la pression de l'opinion publique, avaient usé de leurs pouvoirs discrétionnaires en faveur d'un grand nombre de ces vieillards, et, vers la fin de 4794, à leur sortie des prisons de Dijon, ils les avaient renvoyés en surveillance dans leurs familles. Le retour de ces

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vénérables confesseurs souleva de vifs mécontentements au sein du parti démagogique; les dénonciations s'élevèrent contre eux de divers côtés, et le U mars 1795, le Comité de sûreté générale adressa aux agents nationaux de tous les districts la circulaire suivante :

« Nous sommes informés que, dans plusieurs districts, des prêtres que leur âge ou leurs infirmités nous ont déterminés à rendre à la liberté, prétendent que, quelques-uns d'entre eux ayant en même temps obtenu la main-levée de leurs scellés, ils doivent rentrer dans la propriété et la jouissance de leurs biens, meubles et effets ; qu'ils vont même jusqu'à demander qu'on leur restitue le prix de ceux qui ont pu être vendus. Si, par principe d'humanité, nous avons cru devoir nettre un terme à la réclusion de ces prêtres, notre intention l'a jamais été de porter atteinte aux lois des 47 septembre ^93 et 29 vendémiaire suivant, en vertu desquelles il a pu être procédé au séquestre et à la vente même de leurs biens. Comme il importe à la tranquillité publique de prévenir les désordres que le fanatisme, la superstition et la malveillance viudraient faire renaître, tous les prêtres non assermentés renis en liberté doivent constamment rester sous la survéllancc des communes qu'ils habitent. 11 faut éclairer toites leurs actions et empêcher que, abusant de la crédulit4des esprits faibles, ils ne les induisent en erreur et n'altèrnt en eux le respect dû aux lois et l'attachement que la répblique a droit d'attendre de tout bon citoyen. Nous cott)tons à cet égard sur votre zèle et vos soins. C'est par les )reuves que vous nous en donnerez, que vous vous moDrerez vraiment dignes des fonctions qui vous sont confiées— Clauzel, Montmayou, Auguis, Guffroy, Pémartin, Legedre, Boudin, Lomont, Perrin. »

Mfe tous les vieux prêtres reclus n'avaient point eu part aux D[} sures particulières de clémence qui avaient rendu la libert à leurs compagnons d'infortune. Le 46 mai, le citoyen J.-Clartin, concierge de la maison de réclusion des Capucins, ^ui était demandée la liste des vieux prêtres encore incarcéra en ce moment, répondit que, le 28 mars, en entrant en foïiions, il avait écroué les prêtres Baud, Landriot ,

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Huguenotte, Cprnuel, Rozet, Jeanbrun» Clémeat, Cl.-Ign. Roussel, SaTOQnet, Pyot, Pillot, Bergier, Humbert, Morel, curé de VeloUe , et J.-Jos. Paulhier, chapelain à Flangebouche ; que ravant-dernier avait été élargi , le 6 mai^ par ordre de l'agent national, et que le dernier était mort dans la nuit du 4 au 5 mai.

La situation de ces vieillards était vraiment déplorable ; ils manquaient même de pain. Le procureur syndic du dis* trict s'en étant plaint à la municipalité , Tofflcier municipal France répondit, le 6 mai, au nom de la commune: a En conformité de votre lettre de cejour, j'ai chargé un agent de police de porter , chaque jour , le pain aux prêtres reclus. Vous me trouverez toujours disposé à seconder vos efiorts de tout mon pouvoir. »

Ce faible soulagement ne fut malheureusement que momentané. Le 26 juin, le directoire du département étant en séance, un membre dit « qu'il réclamait l'attentioi de ses collègues sur le sort des prêtres reclus aux Capucins ; que ces infortunés y gémissaient dans la misère, n'ayant pour vivre que quarante sous par jour , tandis qœ le pain de six livres se payait à raison de cinquante francs qu'éloignés de leurs parents et de leurs amis, ils ne pouvaieit en recevoir ni consolations ni secours , et que l'humante commandait impérieusement qu'on leur donnât des pensims proportionnées à leurs besoins et à l'excessive cherté des sibsistances, ou qu'on les renvoyât dans leur familles, poir y recevoir enfin les soins qu'exigeait leur vieillesse. » Ledirectoire , s'associant à cette généreuse inspiration , déiara (( que les circonstances actuelles étaient absolument afférentes de celles qui avaient commandé l'arrestation d ces prêtres ; que la constitution civile du clergé, contre laaelle ils s'étaient raidis, n'existait plus; que plusieurs d'entseux étaient victimes de dénonciations vagues; que leur phjique et leur moral, également afiaibhs par une longue réclsion , ne pouvaient plus influer sur la société à laquelle ils sraient rendus, et qu'il était de l'humanité de concourir, autat que possible, au soulagement de leur misère ; qu'en conséaeuce, le représentant Saladin serait prié de prononcer ue les

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prêtres reclus aux Capucins seraient provisoirement renvoyés dans leurs familles, sous la surveillance des municipalités. ))

Le proconsul ne se montra pas moins bienveillant que Tadministration départementale, dont la proposition fut ratifiée le 9 juillet. Le directoire en apprit la nouvelle trois jours après et décida que les vétérans du sacerdoce seraient mis en liberté le lendemain. Ils étaient encore au nombre de dix-neuf en prison. Oji leur demanda dans quelles communes ils désiraient se retirer : H. Huguenotte opta pour Chazot, son ancienne paroisse; M. Cl.-F. Bergier, pour Salins; M. Baud,pour Recologne; dom Clément, pour Soulce; M. Para, pour Dole; M. PiUot, pour Authoison; M. Landriot, pour ViUers-sous-Montrond; M. Rozet, pour Buflfard; le P, Savonnet, pour Mouthier;MM.Cornuel^Jeanbrun,Humbert| Gumaud, Gay, Bouchu, Meline, F.-Jos.-Phil. Maire, May et Pyot, pour Besançon.

Le département écrivit aux municipalités de ces communes que les prêtres libérés étaient placés sous leur surveillance, mais sans que cette surveillance pût autoriser à les retenir, s'ils voulaient changer de domicile ou faire quelque voyage^ et qu'en tout cas il ne pourrait être pris contre eux aucune mesure sans l'approbation du département.

Au nombre des plus vénérables victimes de la loi de proscription, se trouvait M. Labet, ancien supérieur du séminaire de Besançon, alors âgé de quatre-vingt-trois ans, et tellement infirme qu'il n'avait pas été possible de le réunir aux autres reclus. L'âme douce et reconnaissante de M. Seguin s'émut à la pensée des soufiîrances de son vieux msdtre, et, le 20 juillet, il obtint de ses collègues du Comité de sûreté générale un arrêté qui, non-seulement mettait M. Labet en pleine liberté^ mais encore lui rendait la jouissance absolue de ses biens.

Trois autres victimes, MU. Pagnot, Lomot et BoucoUj condamnés à d|x années Jde détention, obtinrent aussi de Saladin un adoucissement à leurs maux. Le 25 juin, ils représentèrent au proconsul qu'enfermés depuis plus de deux ans dans la prison de Bellevaux avec des voleurs et des

femmes de mauvaise vie, ils y avaient souffert toutes les vexations et les cruautés que lafureur des terroristes avait pu imaginer; que le défaut d*air et d'exercice dans leur étroit cachot, leur avait tellement ruiné la santé, qu'ils ne pourraient survivre aux mauvais traitements exercés à leur égard, sans le secours d'un peu d'air, d'exercice et de tranquillité. Ils demandaient, en conséquence^ leur translation dans la maison de réclusion des Capucins. Saladin fit droit à leur requête et décida qu'ils continueraient, dans cet asile plus sain et plus décent, le temps de leur détention.

On a vu quelle extension odieuse la loi de déportation avait reçue au moyen des dénonciations particulières provoquées par les clubs contre de simples étudiants ou des prêtres qui avaient prêté le serment de liberté et d'égalité. L'iniquité était flagrante, et cependant jusqu'à la fin du règne de la Convention , on ne vit que trois de ces injustes sentences cassées par les autorités réactionnaires. Le 43 janvier 4795, le représentant Sevestre arrêta que Richard- Marie Foillenot (M. du Magny), serait rayé de la Uste des déportés, comme ayant été injustement proscrit, sous la Terreur, en qualité de prêtre fanatique, quoiqu'il fût laïque. Le 7 juillet, sur l'attestation du représentant Pelletier, en date du 4 février précédent, portant que Jos.-Gabriel Parent, de la Lizerne, avait toujours joui de la meilleure réputation de patriotisme et de probité, le Comité de législation décida que ce jeune homme était autorisé à rester définitivement sur le territoire de .la république. Enfin, le 20 octobre, le département déclara relevé de déportation, M. Jac.-F. Juliard, prêtre de Baume.

IL Si la législation continuait de proscrire les prêtres fidèles, l'opinion publique les avait pris hautement sous sa protection, et un très grand nombre des bannis avaient pu rentrer dans leurs anciennes résidences, en défiant un échafaud qui semblait avoir été brisé pour jamais avec la Terreur. La Convention , témoin de l'empire qu'ils avaient pris sur le peuple, de l'attitude très indécise des administrations locales à leur égard, et des tendances contre-révolutionnaires qui se manifestaient autour d'eux, s'en effraya pour l'exis-

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tence de la république. Le i" mai, le poète voltairien Marie- Jos. de Chénier monta à la tribune et dit, au nom des Comités réunis de salut public, de sûreté générale et de législation : (f De toutes les frontières^ des hommes déportés pour n'avoir pas voulu se soumettre aux décrets rendus par l'Assemblée constituante, pour avoir refusé de faire partie du corps social, rentrent aujourd'hui sur le sol français. Us se répandent dans les villes, mais surtout dans les campagnes, où la faiblesse crédule est sans défense contre la séduction. Ils abusent de leur influence sur les âmes faibles, ils jettent la terreur dans les consciences, et par un moyen d'autant plus puissant qu'il est secret, ils soulèvent contre la Convention nationale tous les préjugés, toutes les passions, tous les mécontentements qu'ils prennent soin d'irriter. Ce ne sont plus des hommes ordinaires, ce sont des apôtres p^sécutés, ce sont des martyrs de la religion de nos pères. Cependant eux-mêmes persécutent ceux d'entre les prêtres catholiques qui ont lié leur sort aux destinées de la Révolution, et en même temps ils prêchent la révolte, ils foulent aux pieds la loi du 3 ventôse, ils provoquent ouvertement la royauté. Vous avez décrété la liberté des cultes, et l'on cherche atout renverser, pour rétabUr au milieu de vous une religion dominante ; le fanatisme veut armer contre la république son poignard usé par les siècles. Jamais, sans doute, la Convention nationale ne voudra étendre son joug sur les consciences, et j'en atteste les deux traités de paix qui viennent d'être signés, au nom de la république, avec les chefs de la Vendée et les chefs des chouans; mais les ministres de la religion cathoUque habitant ces contrées ont du moins offert un modèle que tous les autres devaient imiter. Depuis les premières propositions de paix, ils ont respecté les lois de la république ; ils n'ont pas prêché l'insurrection contre la re< présentation nationale ; ils n'ont pas signalé comme des impies les acquéreurs des biens nationaux ; ils n'ont pas fait scier l'arbre de la liberté ; ils le cultivent, au contraire, il étend déjà ses branches fécondes dans ces régions longtemps stériles; tandis qu'au centre, dans quelques départements de l'Est et sur les frontières qui bordent la Suisse, ses rameaux,

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