‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 4)Chapitre 16 sur 36 · VII · texte numérisé non relu

VII

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lettre à la commission du mouvement des armées^ qui se borna également à écrire au général en chef de l'armée du Rhin, de procurer, autant qu'il dépendrait de lui, au département du Doubs, les forces dont cette administration pouvait avoir besoin. Le général se montra naturellement peu disposé à se priver d'une partie de ses troupes en face de Ten^ nemi.

Mais ce que les honnêtes administrateurs du Doubs désiraient, c'était bien moins des soldats que le moyen de s'en passer en donnant satisfaction au vœu populaire. N'ayant rien obtenu auprès de la Convention, ils s'adressèrent à ses comités de gouvernement et leur demandèrent encore une fois si les prêtres catholiques, presque tous déportés et rentrés, ne devaient pas, comme la population le demandait impérieusement, être admis à jouir de la nouvelle Uberté des. cultes, en ^e soumettant aux conditions imposées à tous. Le Comité de sûreté générale, composé surtout d'hommes d'action, aussi peu éclairés sur la situation particulière du déparlement du Doubs que sur les questions religieuses en général, répondit, le 3i juin, uque la loi du ii prairial> qui rendait les églises au culte, devait apaiser les mouvements occasionnés par le fanatisme, et que, puisque aux termes de cette loi , nul ne pouvait exercer les fonctions du culte s'il ne déclarait se soumettre aux lois de la république, il fallait arrêter les malveillants et les prédicateurs de la royauté. » Neuf jours après, il répéta au département, sans plus d'entente de la situation, « que la loi du ii prairial aurait dû imposer au fanatisme un éternel silence ; que c'était à l'ad* ministration d'empêcher qu'on abusât de cette loi et de sévir contre les perturbateurs ; qu'elle devait éclairer par des proclamations sages, fortes, énergiques^ les citoyens égarés ; se servir de la garde nationale, nouvellement réorganisée, pour imposer aux malveillants, et surtout ne jamais oublier que l'impunité enhardit le crime, et que l'audace des malveillants croit en raison de la mollesse des magistrats. »

Le Comité de législation, composé d'esprits plus fins et d'hommes de loi plus aptes à saisir les difficultés, en même temps que plus disposés à les résoudre par la douceur et la

justice, répondit au département par cette lettre bienveillante et libérale du 3 juillet, qui a été reproduite plus haut (voyez page 185), mais qui^ tout en s'expliquant de la manière la plus favorable sur les prêtres reclus ou rétractés, gardait le silence le plus complet sur les prêtres revenus de l'exil.

Le silence même du comité annonçait que l'indécision avait pénétré jusque dans les sphères gouvernementales , au sujet de cette grande question. Le département ne savait plus quoi répondre aux districts, qui lui demandaient, de tous côtés et à tout instant^ une direction et des secours pour faire face à des difficultés sans cesse renaissantes. Il prit le parti de leur transmettre simplement les réponses des comités. Le procureur général Gouchery ajouta à celle du Comité de sûreté générale ces sages observations: «Il est difficile de statuer définitivement sur les mesures à prendre contre les prêtres déportés, quand les législateurs eux-mêmes s'occupent des mesures qui doivent leur rendre leurs biens et peut-être ramener au milieu de nous ceux que l'intolérance avait bannis et qui ne se sont pas coalisés avec nos ennemis. 11 faut éclairer le peuple par des avis rédigés avec sagesse et simplicité. Il faut montrer à tous les habitants des campagnes leurs intérêts placés dans Texécution des lois et dans la stabilité du gouvernement.... Que votre sévérité s'exerce sur tous les discours qui tendent à rétablir au milieu de nous un régime que nous devrions déjà repousser pour l'intérêt de nos fortunes et de notre repos, si déjà il n'était contraire à nos opinions et à nos principes. Surtout quand vous verrez la loi compromise par rignorance ou l'égarement de vos administrés, n'employez jamais, dans le premier instant, des mesures offensives; elles doivent être la dernière ressource des magistrats du peuple et être prises d'une manière si imposante et si sûre, que la force reste à la loi. t

Trois jours après, Gouchery, en transmettant aux districts la réponse du Comité de législation, ajoutait encore : « La décision qui concerne les prêtres déportés n'est pas claire et ne nous donne point les lumières dont nous aurions si besoin, pour marcher enfin d'un pas ferme et avec certitude de ne pas être désavoués par les décrets qu'on prépare ou parles arrê-

tés des comités de gouvernement. Vous sentirez sans doute que, dans un moment où les autorités n'ont pas de moyens pour faire exécuter les lois contre les prêtres déportés, où la force de l'opinion détermine la plupart des mesures prises relativement au culte, il faut se borner à punir sévèrement ceux qui prêchent contre la république, et à tolérer les abus peu conséquents qu'on ne peut détruire. »

V. Les administrateurs du Doubs. livrés aux mêmes oscillations d'idées que le gouvernement, résolurent, dans leur séance du ^juillet, d'écrire aux départements du Jura, de la Haute-Saône, delà Meurthe, des Vosges, delà Gôte-d'Or, du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, du Mont-Terfible et de l'Ain, pour leur proposer diverses questions relatives aux prêtres déportés , et les engager à adopter des mesures uniformes « « au moyen desquelles, disaient-ils, ces prêtres ne recevront nulle part l'asile qu'on est décidé à leur refuser dans notre département. » Ces questions étaient les suivantes : a Y at-il dans votre ressort beaucoup de prêtres déportés rentrés? Par quel point de la république sont-ils rentrés? Prêchentils le discrédit des assignats etleretourde la royauté? Quelles mesures répressives a-t-on prises contre eux? Ont-ils des partisans assez nombreux pour rendre la force armée insuffisante, et assez égarés pour se porter à des excès contre les autorités constituées? Ne traitez-vous pas comme émigrés les prêtres déportés arrêtés sur le sol de la république après le délai d'un mois, fixé par la loi du 12 floréal. »

Les réponses des départements voisins, quoique dictées par une hostilité ou une réserve qui ne permettent pas d'y avoir une entière confiance, jettent une lumière trop intéressante sur la situation de ces contrées, pour n'être pas rapportées ici. Le département du Mont-Terrible répondit, le premier : « Il n'y a aucun prêtre rentré dans notre ressort. Vers le temps de Pâques, quelques prêtres suisses employés sous le ci-devant prince-évêque, s'y étaient répandus et commençaient à y alhmier le feu de la discorde; mais un arrêté du Comité de salut public, du i7 germinal, portant ordre de les faire reconduire hors de la république, et exécuté par les soins du commandant de la cinquième division militaire, nous adéli-

"vrés du fléau de ces prêtres. Les prêtres déportés des départements de l'intérieur rentrent par la prévôté de Mouthier- Grandval et du côté d^Arlesheim, près de Bâle, mais ne séjournent pas dans notre ressort, du moins à notre connaissance. La rumeur publique nous apprend qu'ils prêchent le discrédit des assignats, le retour de la royauté et le rappel des -volontaires. Le représentant du peuple Richon, en mission dans notre département, a pris un arrêté qui nous enjoint de faire reconduire aux frontières ceux qui seront trouvés dans notre arrondissement. Nous pensons que les prêtres déportés ont, dans notre département, des partisans assez nombreux pour rendre insuffisante la force armée que Ton pourrait employer pour les arrêter, si elle n'était pas considérable. Les troubles arrivés vers le temps de Pâques le prouvent. Nous vous prions de nous faire part des mesures que vous prendrez, afin que nous puissions agir de concert. »

« Nous avons reçu comme vous, écrivait le département de la Haute-Saône, une circulaire du Comité de législation, qui nous instniit de la grande latitude à accorder à la liberté des cultes; nous l'avons fait imprimer, ce qui a paru avoir un bon effet et fait régner la paix. Lorsque nous sommes informés qu'il y a quelque prêtre déporté rentré dans notre ressort, nous en faisons faire la perquisition, mais jusqu'à présent nous n'en avons point trouvé. Nous ne savons pas qu'il en soit rentré, ni qu'on prêche le discrédit des assignats, le retour de la royauté ou le rappel des volontaires. »

« Aucun rapport officiel, écrivait le département du Bas- Rhin, ne nous a été transmis à l'égard des prêtres déportés rentrés contrairement à la loi. Des bruits vagues nous ont appris seulement qu'il en est revenu plusieurs, qui ont franchi la frontière, soit dans le Mont-Terrible, soit même sur le Rhin. D'autres, qui auraient dû être déportés, mais qui ont réussi à se soustraire jusqu'à présent, ont été accueillis et ont exercé leur culte. Les infirmes qui avaient été mis en détention, ont obtenu leur liberté par les représentants et remplissent paisiblement leur ministère de religion. Il est bien présumable qu'ils regrettent l'ancien régime, cependant nous n'avons pas été informés que l'insinuation de leurs

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principes ait produit quelque opposition publique à l'exécution des lois. Aucuns troubles ne se sont élevés; mais nous craignons que le calme ne soit qu'apparent. Pour distinguer ces prêtres déportés, nous avons demandé aux districts des renseignements exacts sur tous ceux qui exercent le minis* tère d'un culte quelconque; mais cette démarche a produit peu d'effet, peut-être à cause de la défiance des communes. Les postes des frontières avaient enlevé quelques prêtres déportés qui venaient de passer le Rhin ; sous prétexte de maladies, ils ont obtenu, des représentants en mission, de se retirer dans leurs communes. Au surplus, il est instant que la Convention prenne des mesures contre ces prêtres. »

« Nous avons, disait le Haut-Rhin, donné connaissance de votre lettre aux districts de notre ressort. Nous avons aussi des prêtres déportés, rentrés par le Bas-Rhin, qui se cachent. Us propagent une doctrine contraire au système républicain. Leurs sectaires déprécient les assignats et favorisent la désertion des militaires. Nous en avons écrit aux comités de gouvernement. D'autres prêtres, sortis de réclusion, ont tenté d'abuser de la loi sur la liberté des cultes, mais nous en avons référé aux comités. Au surplus, le na^ turel doux des habitants et l'habitude de voir plusieurs cultes seront toujours chez eux des obstacles aux progrès du fanatisme. »

« Vous nous fiûtes, écrivait le département des Vosges, un tableau bien alarmant des maux et des ravages que causent les prêtres déportés qui sont rentrés. Nous n'avons aucune connaissance que des prêtres déportés séjournent dans notre ressort. Sept ou huit étaient rentrés ; la gendarmerie a eu ordre de les poursuivre, et on n'en a plus entendu parler, lis étaient venus par la Haute-Saône. Ils ont prêché le discrédit des assignats, le retour des volontaires et de la royauté. Les rapports nous prouvent que les prêtres réfractaires ont de nombreux partisans. Un déporté était rentré; le mois pour se retirer n'était pas écoulé ; malgré qu'il était malade, nous avons pris un arrêté pour le faire repartir. L'arrêté a été exécuté sans difficulté, et le Comité de sûreté générale, à qui il en a été rendu compte, l'a approuvé. Les prêtres

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sujets à la déportation, mais détenus comme infirmes ou sexagénaires, ont étér mis en liberté et sont dans leurs communes. Deux .d'entre eux ayant été des sujets de trouble, nous avons ordonné leur arrestation. Si actuellement on saisissait un de ces prêtres, aucune considération ne nous arrêterait ; nous remplirions les obligations que nous impose la loi du 12 floréal, nous le traduirions au tribunal criminel comme émigré. »

Le département de TAin répondit, de son côté, « qu'il avait pris, à l'égard des prêtres déportés, les mesures indiquées par les lois, et excité avec activité la vigilance des autorités constituées, des gardes nationales et de la gendarmerie, pour empêcher ces prêtres de pénétrer dans le département; qu'il avait saisi quatre de ces bannis et les avait fait reconduire bors du territoire de la république, conformément à la loi; qu'on en avait arrêté encore un, récemment, dans le district de Gex, et enfin qu'il avait chargé les municipalités d'exiger et de vérifier avec soin les passe-ports. «

(( Nous avons, écrivait le Jura, communiqué votre lettre au représentant Saladin, de qui nous attendions des moyens de répression; mais il s'est contenté d'en prendre copie pour en faire part aux comités de gouvernement. Nous partageons vos opinions sur cette classe d'hommes ; des plaintes sans nombre nous parviennent sur leur compte ; nous avons réclamé près des comités. ))

Il résulte de l'ensenïble de ces divers rapports que nulle part les prêtres déportés n'étaient rentrés en aussi grand nombre que dans le Doubs ; qu'ils étaient partout désirés et bien accueillis par la population, repoussés et poursuivis avec activité par les autorités, et accusés de travailler à la ruine d'un système politique que ses auteurs eux-mêmes déclaraient incompatible avecle retour de ces vénérables proscrits.

Le département du Doubs, n'ayant trouvé ni dans les réponses des comités de la Convention ni dans celles des départements voisins, la solution du problème le plus difficile imposé en ce moment à sa sollicitude, eut encore une fois recours au Comité de législation, qui semblait décidément le mieux partager les sentiments de conciliation dont le dépar-

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tement lui-même était animé. Le 3i juillet, ce comité, dans une première réponse, se borna à rappeler que la loi du 12 floréal ou i" mai précédent condamnait tous les prêtres déportés rentrés à sortir de la république dans le délai d'un mois, sous peine de mort. Mais le 9 août, par une seconde lettre, le même comité atténua ainsi le sens de la première : <( La peine que prononce la loi du 12 floréal ne peut être appliquée qu'aux ministres du culte catholique qui, ayant été déportés en vertu d'arrêtés ou de jugements mis à exécution, ou qui, s'étant déportés volontairement, sont rentrés sur le territoire de la république. Quant à ceux dont les jugements de déportation n'ont point été exécutés, si ces ministres du culte peuvent prouver leur résidence en France sans interruption depuis la loi du 9 mai i792, ils ne peuvent être inquiétés et jouissent de tous les droits de citoyen^ en obéissant aux lois et en ne faisant aucun acte propre à troubler l'ordre public. On ne peut également rechercher les ministres qui n'ont pas prêté le serment prescrit par les lois des 26 septembre 1790 et 17 avril 179J , ou qui, ayant prêté ce serment, l'ont rétracté, parce que, la Convention nationale ayant déclaré que la constitution civile du clergé n'était plua une loi de la république, il n'existe aucun motif de poursuivre qui que ce soit pour un serment qu'on n'est pas en droit d'exiger.... — Laplaigne, Delecloy, Delahaye, P.-L. Dumont, Soulignac, Bezard, Pons, de Verdun. »

Ces décisions, aussi justes et libérales que bienveillantes, font ressortir avec éclat l'injustice de la proscription si opiniâtrement maintenue par la Convention contre les prêtres déportés. Ainsi, de l'aveu même de l'organe le plus accrédité de cette assemblée, le refus de prêter le serment constitutionnel et la rétractation de ce serment étaient devenus deux actes parfaitement licites; ils avaient perdu tout caractère de criminalité sous le régime qui venait d'abolir la constitution civile du clergé ; et cependant l'exil perpétuel, avec la guillotine en cas de rupture de ban, devait continuer à peser sur des milliers de citoyens dont le seul crime était d'avoir rejeté, comme la Convention elle-même, cette malheureuse élucubration janséniste. Mais le Comité de législation allait

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encore plus loin; par une contradiction qui fait plus d'honneur à ses sentiments qu'à ses principes de droite il traitait les proscrits qui s'étaient soustraits à l'exécution des juge* ments de déportation prononcés contre eux, avec bien plus de faveur que ceux qui s'y étaient soumis en s'éloignant de leur patrie ; ces délinquants, doublement réfractaires, devaient trouver, dans la preuve même de leur désobéissance, le titre de leur complète réhabilitation. Saluons en passant les honnêtes efforts des jurisconsultes de ce comité pour restreindre dans les plus étroites limites l'absurbe et atroce législation contre les prêtres ; car bientôt nous allons voir la passion anti-religieuse remettre sur pied tout l'ancien arsenal des proscriptions constitutionnelles, et faire survivre au schisme lui-même toutes les pénalités imaginées pour le soutenir et le venger.

La population cathohque du Doubs refusa d'admettre les distinctions arbitraires qui, en absolvant une partie de ses ministres fidèles, continuaient à traiter les autres en ennemis de la patrie et çn scélérats. Ceux qui avaient le plus souffert étaient, au contraire, ceux qui lui étaient devenus les plus chers, et elle n'admettait pas plus pour eux la prison, à laquelle s'arrêtait le département, que l'échafaud, jusqu'où voulait les traîner la Convention. Elle se révolta donc de tous les côtés contre les gendarmes et les soldats envoyés pour saisir les proscrits ; et le département entier se transforma en un véritable champ de bataille. L'administration recourut encore une fois aux comités de gouvernement. Le Comité de sûreté générale, pour tout secours, lui envoya, le 4 septembre, un arrêté portant que « dans le département de la Sarthe, où les chouans avaient assassiné un grand nombre de citoyens, et dans les départements du Jura, du Doubs et de la Haute-Saône, limitrophes de la Suisse, tous les prêtres déportés qui se trouveraient sur le territoire de la république seraient mis en arrestation sur-le-champ, et que les procureurs généraux étaient chargés à la fois de l'exécution de cet arrêté et d'en rendre compte. » Couchery transmit cette pièce aux procureurs syndics des districts, a Cet arrêté, leur écrivait-il en même temps, sans ajouter

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aux lois qui coQcenient les prêtres déportés, nous rappelle des devoirs iudispensables. Déjà, plusieurs fois, nous avons demandé aux comités de gouvernement, des forces pour arrêter les prêtres déportés et en imposer à leurs partisans, qui les ont souvent arrachés à la gendarmerie. Nous n'avons pas reçu les forces.nécessaires, et nos devoirs nous restent, et la contagion de l'exemple et la force des habitudes ont déjà fait les plus grands ravages. Je ne puis que vous inviter à répandre cet arrêté, à faire savoir aux prêtres déportés qu'il est à craindre que des lois plus rigoureuses ne remplacent celle de leur bannissement, et aux hommes qu'ils égarent, que le mépris des lois entraine les plus grands malheurs, et peut ramener l'intolérance, qui a renversé leurs autels et dispersé leurs ministres. »

Mais c'était sur ce dernier point même que le peuple da Doubs ne pouvait s'accorder avec ses administrateurs. A ses yeux, comme aux yeux de la raison, l'intolérance n'avait pas cessé de régner, tant que les prêtres fidèles demeuraient proscrits pour leur fidélité même; et la restitution de ses autels déserts ne faisait que lui rendre plus sensible la privation des ministres chargés de les desservir. Tous ou presque tous ses pasteurs avaient été frappés par la loi de déportation ; les nouvelles lois en faveur de la liberté des cultes restaient donc pour lui un leurre, et il n'avait plus à attendre que de sa courageuse résistance une justice que la Convention persistait à lui refuser. Les soulèvements continuèrent donc avec une nouvelle énergie , et le département, réduit aux abois, prit, le 24 septembre , l'arrêté suivant, pour Texécution du décret du 6 du même mois contre les prêtres :

« Un grand nombre d'habitants et même de municipalités du ressort, donnant une fausse interprétation aux lois qui ordonnent le libre exercice des cultes, et à un arrêté du Gomité de législation qui déclare nulles et non avenues toutes celles qui concernent la constitution civile du clergé, se sont crus autorisés à accueillir les prêtres déportés. Dès ce moment ils ont juré de les défendre , et l'égarement est tel que déjà, dans plusieurs communes, on s'est porté aux der-

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niers excès pour les conserver ; dans presque toutes, on annonce la volonté d'employer pour cela même la force des ! armes. Au milieu de ces circonstances affligeantes, les lois ! tombent dans le mépris, et l'esprit public se corrompt par Tba- ' bitude de l'insubordination. II faut enfin que les sectateurs des prêtres déportés écoutent la voix de la patrie, à qui tout citoyen doit le sacrifice des opinions qu'elle proscrit, et sentent qu'ils vont être en proie à tous les déchirements de la guerre civile, s'ils luttent plus longtemps contre les lois , s'ils écoutent les déclamations qu^on se permet contre elles, et s'ils favorisent les intrigues qu'on emploie pour les méconnaître. Malgré la répugnance avec laquelle les membres du directoire emploieraient des mesures rigoureuses, pour les faire rentrer dans le devoir, le salut de la patrie, le maintien de la liberté, leur propre responsabilité, devenue plus imposante par les dernières lois et par la gravité des circonstances, les obligent à déployer, pour le bannissement des prêtres déportés, tous les moyens qui sont au pouvoir de l'administration et même d'en solliciter de plus grands, dans le cas où les révoltes qu'on prépare ou qu'on fait craindre, les rendraient nécessaires. Il ne faut pas douter que les prêtres déportés , prévoyant toutes les persécutions et tous les châtiments qu'un égarement coupable prépare aux hommes qui les protègent, ne se hâtent d'obéir à la loi et d'engager leurs partisans au calme et à la soumission. D'un autre côté, ces derniers, voyant les déportés menacés par une loi positive, qui les traite comme émigrés, s'ils ne sont pas sortis du territoire de la république dans le délai prescrit par la loi précitée . doivent s'empresser eux-mêmes de les soustraire à une peine capitale.

)) En conséquence: i'* 11 est enjoint aux municipaUtés , sous leur responsabilité personnelle, de faire la recherche des prêtres déportés rentrés qui pourraient être dans leur étendue respective, et de les eu faire sortir, en délivrant à ceux qui seront encore dans le délai de quinzaine prescrit par la loi, des passe-ports pour se rendre en pays étranger, lesquels porteront la route qu'ils doivent suivre. — 2° Passé le délai prescrit par la loi, les municipalités feront arrêter et

transporter dans les prisons de Besançon tous ceux desdits prêtres qui se trouveraient encore sur le territoire de la république ; et à cet effet les commandants, officiers et soldats de garde ou gendarmerie nationale sont requis^ également sous leur responsabilité, de prêter main-forte chaque fois qu'ils y seront invités. — 3"* Les municipalités seront tenues, dans le délai de quinzaine à dater de la publication du présent arrêté, de constater à leurs districts respectifs, parleurs procès -verbaux de perquisitions, des diligences qu'elles auront faites pour l'exécution de la loi ci-dessus. — 4* Celles des municipalités qui éprouveraient de la résistance dans Texécution de la loi, en dresseront procès-verbal et se retireront devant les corps administratifs pour avoir main-forte. — 5" Il est enjoint aux directoires des districts de faire, dte leur côté, dans leur ressort, des informations exactes sur les communes ou les particuliers qui recèleraient à l'avenir aucun prêtre déporté rentré. — 6® Les particuliers qui leur auraient donné asile seront traduits devant les tribunaux, pour y être condamnés aux peines portées par les lois; et les maires et officiers municipaux qui sciemment auraient souffert, dans l'étendue de leurs communes, aucun recèlement de prêtres rentrés, sans les dénoncer, ou aucun ras* semblement sous prétexte de culte par eux exercé , seront arrêtés sur-le champ et traduits dans les prisons. — A l'égard de tous autres ministres du culte qui n'auraient pas été sujets à la déportation et qui auraient refusé, rétracté ou fait avec restriction leur soumission aux lois de la république, si, après le délai fixé par la loi, ils continuaient à Tavenir à faire aucun exercice de culte, ils seront également arrêtés sur-le-champ et traduits dans les prisons de Besançon , d'où ils seront transférés dans les maisons de détention du département de la Haute-Saône, en conformité delà loi. »

Cet arrêté comminatoire causa peu d'effroi. Ses auteurs avaient eu beau enfler la voix et prendre des airs terribles; on les savait bons, on les savait désarmés et sans force militaire; personne ne reprit encore le chemin de l'exil. Le 8 septembre, le représentant Perrin, des Vosges, envoyé par la Convention à la place de Saladin, disgracié , s'étant pré-

sente au département, déclara qu'il était yenu, non pour compriuier les esprits , mais pour apporter des paroles de paix et pour s'informer des mesures prises pour l'exécution des lois concernantla déportation des prêtres « qu'on disait troubler l'ordre dans les montagnes, principalement dans le district d'Hippolyte. »

Le procureur général répondit « qu'efiTectivement il était rentré beaucoup de prêtres par les frontières de la Suisse; qu'ils s'étaient répandus dans presque toutes les communes du ressort ; que souvent il y avait eu des troubles causés par leur présence et dans les assemblées religieuses qu'ils convoquaient autour d'eux ; que souvent le département avait envoyé des commissaires pour pacifier et avait presque toujours réussi par cette voie à rétablir Tordre ; qu'il avait souvent aussi fait montre de la force armée pour imposer aux plus turbulents ; que plusieurs fois la gendarmerie en avait saisi, et que presque toujours les habitants des campagnes s'étaient levés en armes et les avaient fait relâcher ; que, par ces circonstances, le directoire avait été dans l'impossibilité de donner la chasse à ces prêtres , parce qu'il n'avait pas une force armée suffisante à Besançon ; que, malgré ses demandes réitérées aux comités de gouvernement, on ne lui en avait point envoyé; et qu'enfin, comme il est toujours dangereux de compromettre la force publique lorsqu'elle ne peut être victorieuse, le directoire avait cru devoir dissimuler, en pacifiant, plutôt que d'exciter une nouvelle Vendée dans le département. »

Un membre ayant fait observer o qu'à la vérité , le grand nombre des prêtres déportés , placés entre la famine et l'échafaud , prêchaient des maximes contraires au gouvernement, mais que beaucoup d'autres aussi, plus sages, les blâmaient et exhortaient les citoyens à la soumission aux lois et à la paix, et que l'administration en avait été instruite à diverses fois, » le représentant du peuple déclara « que le gouvernement, dans les principes de tolérance qu'il avait adoptés, envisageait moins la présence de l'individu, que les troubles qu'il pouvait causer ; que la république n'en serait pas plus pauvre pour avoir

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des citoyens de plus, pourvu qu'ils fussent paisibles et soumis aux lois ; qu'il ne fallait distinguer qu'entre les perturbateurs et les amis de Tordre ; et, qu'en fermant les yeux sur ceux dont la conduite aurait pour base ces principes de sagesse, il fallait sévir à toute outrance contre ceux qui prêcheraient le désordre, le rétablissement de la royauté ou toute autre maxime contraire au gouvernement républicain, et laisser les autres tranquilles, par égard pour les peuples qui les désiraient. »

Perrin était l'un de ces régicides adoucis qui travaillaient à prolonger, par une modération relative, l'autorité que leur avait donnée la violence. Les administrateurs du Doubs le virent avec plaisir ratifier leur conduite indulgente, surtout dans un moment où la Convention à l'agonie semblait raviver toutes ses vieilles fureurs, pour mourir comme elle avait trop habituellement vécu.

Cet accès de colère m extremis, non plus que les disposi« tions haineuses du gouvernement suivant, n'arrêta pas le mouvement de retour des prêtres déportés, et dans le cours des années 1795 et 1796, plus de la moitié des prêtres du diocèse de Besançon vinrent reprendre clandestinement le cours de leur pieux et consolant ministère, en dépit de la prison, de la déportation à la Guyane et des exécutions sanglantes qui devaient encore les décimer si cruellement. M. de Villefrancon, l'un des vicaires généraux chargés de l'administration diocésaine à cette époque, nous a laissé un tableau précieux de ces prêtres vaillants, des paroisses qu'ils évangélisaient et des faux noms dont un grand nombre étaient obligés de se couvrir, pour échapper aux recherches de la police. On trouvera ce document à la fin du présent volume (t),

YIl. Le district de Besançon, l'un des plus éloignés de la frontière, fut naturellement l'un des derniers envahis par les prêtres déportés. D'ailleurs l'administration y veillait avec une active sollicitude. Le 25 avril, a le directoire du district, informé qu'il s*est répandu, depuis quelques jours, dans

(1) Voir, à la fin du volume, le document n« IV.

RENTRÉE GfiNÉRALB DBS PRÊTRES DÉPORTÉS. 351

le canton de Nancray, des prêtres déportés^ qui ont l'impudeur de prêcher la contre-révolution, en cherchant à avilir les opérations de la Convention, en faisant circuler de fanz bruits sur ses intentions et ses travaux, en défendant aux cultivateurs de recevoir des assignats et d'acheter les biens nationaux, et enfin en tourmentant les consciences sur les opinions religieuses; considérant que de semblables monstres doivent attirer sur eux toute l'indignation des bons citoyens et que le bonheur du peuple commande impérieusement qu'ils soient punis avec toute la rigueur de la loi, arrête qu'il sera donné ordre sur-le-champ à la gendarmerie de faire, dans toute l'étendue du district, la recherche la plus exacte des prêtres déportés qui pourraient y être rentrés. Ces prêtres seront conduits dans la maison d'arrêt de Besançon pour être livrés aux tribunaux. La gendarmerie est requise en particulier de faire la perquisition du prêtre Bazard, déporté rentré, qui séjourne alternativement à Mamirolle, Naisey, les Granges de Gratteris, Nancray, Bouclans, Osse et Glamondans. )>

Le 13 juin, le procureur général Couchery écritàSaladin : H Je vais faire partir des émissaires pour difierentes communes du district de Besançon, où l'on prépare des rassemblements pour le culte. Leurs rapports déterminei'ontce que je dois faire. On a trouvé sur le prêtre Blussaud un projet de pétition qui devait être signée par un grand nombre de communes pour demander des prêtres déportés. Je crois que le rassemblement qui m'est annoncé sera formé pour cet objet. »

Le H août, « le procureur syndic du district, après avoir rendu compte des troubles que répandent dans les campagnes les prêtres déportés rentrés, a demandé qu'il fût fait une proclamation vigoureuse, dans laquelle on rappellerait les lois. Un autre membre propose de se borner à envoyer la lettre du Comité de législation, par laquelle il trace la conduite des autorités à cet égard. Ces deux propositions ayant été mises aux voix, le directoire arrête qu'on pubUera une proclamation. »

En effet, cinq jours après, paraît la circulaire suivante,

adressée aux municipalités : « Depuis longtemps vous étiez dans l'incertitude sur la conduite que vous aviez à tenir envers les ministres du cuite ; mais le Comité de législation vient de lever tous les doutes.... Aucun prêtre qui a été déporté, ne peut être admis à faire la déclaration prescrite pour l'exercice des cultes ; il doit au contraire être livré aux tribunaux et traité comme émigré.... En conséquence, vous êtes obligés, dès ce moment, de faire arrêter tous les prêtres déportés qui peuvent être sur votre territoire et de les amener àTaccusateurpublicprèsle tribunal criminel. ...Nousespérons, citoyens, que vous vous empresserez d'agir d'après ces instructions^ et que vous préviendrez par les sages mesures que nous vous indiquons, tous les malheurs qu'aurait infailliblement attirés sur vous et sur nous une plus longue tolérance envers ces ennemis irréconciliables de la république , qui ne se sont glissés dans son sein que pour la déchirer et servir les puissances coalisées, en nous livrant aux horreurs de la guerre civile. — Salut et fraternité. — Bonard, viceprésident; Euvrard, Guillaume, administrateurs; Mourgeon, procureur syndic ; Magnin, secrétaire. »

La dénonciation anonyme qui suit avait, selon toute apparence, donné lieu au premier arrêté pris le 25 avril par le district : (( Dans la grange Arbilleur, dite la grange de Sagette, près Mamirolle, il y a continuellement un prêtre qui est petit et rouge de cheveux. Ce petit monstre parcourt les villages de Mamirolle, Gonsans et les environs. A Mamirolle on a dit la messe pour les fêtes de Pâques, chez le juge de paix^ à dix heures du matin , dans sa grange et à l'égUse. A la grange du Cerf, on en fait de même. Les ornements pour dire la messe sont chez Bichet - Francillon , gendre de Désiré, fermier du chirurgien Morel. Le nommé Bazard, ci-devant curé de la Vèze, est un de ces prêtres réfractaires qui prêchent la contre-révolution et le désordre. Ils parcourent tous les villages pour confesser et souffler le feu de la guerre civile, prêchant que, dans la quinzaine, ils rentreront à leurs places. A Osse et à Bouclans on en fait autant. Ce sont tous des prêtres déportés qu'il est facile d'arrêter, parce qu'ils ne se gênent plus. Ils ne se contentent pas de dire la

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messe, ils prêchent et chantent publiquement des vêpres. » Malgré les facilités promises par le dénonciateur, on ne put saisir aucun des prêtres proscrits. Quelque temps après, Michel, membre du département^ qui connaissait particulièrement le canton de Nancray, pour y avoir été juge de paix, fit à ses collègues le rapport suivant sur la situation politique et religieuse de cette contrée.

« 1" messidor. — J'ai parcouru la majeure partie des communes du canton de Nancray , en blâmant les rassemblements qui ont eu lieu dans la forêt de Foucherans, les iO, 18 et 23 prairial, et en montrant au peuple le piège qui lui était tendu par des hommes qui , il y a six ans, défendaient ces sortes de pèlerinages. En général, le peuple a été séduit par les prêtres rentrés. Us se sont dits les envoyés de Dieu; ils ont montré les brigandages commis dans les temples, l'an dernier, comme Taccomplissement du dessein de détruire toute espèce de religion. Us ont même, dans le principe, cherché à ôter la confiance en la représentation nationale. Us se bornent aujourd'hui à prêcher la morale et à faire des sermons sur la méditation, la grâce, etc. Le peuple les soutiendra tant qu'il croira qu'ils sont malheureux. L'union règne en général dans toutes les communes où il n'y a qu'une seule secte; il y a de la division lorsqu'il y en a deux, et elle n'est fondée que sur ce que les uns ont des ministres qui exercent publiquement, et que les autres sont forcés de célébrer leurs mystères dans des lieux secrets; c'est affaire de jalousie. Le peuple sent assez qu'il faut obéir aux lois, et il a été indigné lorsque les réfractaires ont prêché le contraire; il déteste les seigneurs, et si on pouvait lui persuader que les uns sont les précurseurs des autres, il est présumable qu'il s'en déferait de lui-même ; mais la chose est presque impossible dans ce moment. Des dix-sept communes qui composent le canton de Nancray, onze sont à peu près entièrement dévouées aux prêtres rentrés; ce sont les communes de Saône, Mamirolle, la Ghevillotte, Gratteris, Gonsans, Glamondans, Dammartin, Champlive, Vaucbamp, Bouclans et Osse. Celles de Morre et de Genues sont gangrenées pour une moitié; la majorité des femmes et quelques hommes le sont à Nancray. A Naisey et

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