XIII. Le district de Baume, comme on l'a vu dans le pré
cèdent volume, fut l'un des premiers où les prêtres déportés pénétrèrent , à leur retour. En dépit de toutes les mesures prises par l'administration, ils continuèrent à s'y multiplier. Le 27 mars , le brigadier qui commandait la gendarmerie à Pierrefontaine, envoyant au district le procès-verbal d'une perquisition faite à Gourtetain par deux gendarmes et trois chasseurs , contre un prêtre déporté qui avait dit la messe chez la veuve J. Vuillemin, dans la nuit du 22 au 23 mars, ajoutait : « Us sont arrivés malheureusement trop tard. Il avait été averti. Il est impossible d'arrêter aucun de ces prêtres ; car les trois quarts des personnes de nos environs les cachent et se trouvent fanatisées par eux. Ils voudraient tous les ravoir. J'ai appris que l'on a dit la messe chez Fleurot, agent national de Villers- la -Combe (celui même qui avait été poursuivi par Rambour comme partisan de Robespierre). Ainsi , vous voyez, à qui pouvoir se fier à présent? Je suis en relation avec des gendarmes du district àe Doubs- Marat ; ils m'ont dit qu'ils avaient peut-être plus de prêtres que dans nos environs ; que tout le monde les cache, et que personne ne veut leur en indiquer. Tous les jours et toutes les nuits, nous sommes en patrouille, et j'espère que cela portera un peu de crainte dans nos environs. »
Le jour précédent avait été signalé par un événement non moins propre à montrer quel empire la religion orthodoxe avait déjà repris sur tous les cœurs. Quelques jacobins de Lanans et de Servin , ayant à leur tête Tagent national de cette dernière commune et le commandant de la garde nationale du canton de Passavant, adressèrent au district le procès- verbal suivant: « Etant à la recherche d'un rassemblement qui devait avoir lieu dans les environs , nous avons découvert qu'il existait au domicile de Ligier Nachinle vieux, de Montivernage , ex-membre du comité révolutionnaire du district. Nous y étant transportés , nous avons trouvé les avenues gardées par des hommes qui ont d'abord cherché à nous en détourner ; mais, continuant notre chemin, nous avons vu des individus de tout sexe qui sortaient en foule de la maison. Ayant voulu y entrer nous-mêmes, nous avons trouvé, à la porte de la Guisine, un homme armé d'un sabre,
qui a fait mine de vouloir nous frapper, en nous tenant, ainsi que plusieurs individus qui étaient dans la maison, les propos les plus durs. Cependant , étant entrés malgré la résistance qu'on nous opposait, nous avons trouvé Ligier Nachin, propriétaire de la maison, qui, armé d'une pique nationale, voulait s'en servir contre nous. En parcourant son domicile, nous avons encore trouvé un grand nombre d'individus de plusieurs communes circonvoisines, qui s'étaient cachés, les uns dans des coffres, les autres dans des armoires. Nous avons ensuite remarqué qu'il y avait, au poêle , tous les signes nécessaires pour la célébration d'une messe : autel , chandeliers , cierges allumés , qui ont été enlevés à notre entrée, excepté une serviette et des hosties que nous avons saisies. Ayant ensuite appelé le maire et un officier municipal, pour faire des perquisitions ultérieures, on a non-seulement méconnu leurs pouvoirs , mais on les a encore injuriés et menacés. Le prêtre qui devait dire la messe est l'ex-capucin Gassard, déporté, qui s'est évadé avant notre entrée. »
Ce récit émutvivement les administrateurs du district. Une messe clandestine célébrée chez un membre de comité révolutionnaire dont les fonctions venaient à peine d'expirer, c'était le comble du scandale : aussi le district déclara-t-il avec colère « que ces rassemblements étaient expressément défendus par les lois et alarmants pour la tranquillité publique, surtout quand ils étaient présidés par des prêtres déportés ou émigrés; parce qu'on n'y prêchait que des maximes destructives du gouvernement; que tous ceux qui les protégeaient ou les favorisaient, surtout en les permettant dans leur domicile, étaient coupables; qu'en conséquence, un détachement de cinq chasseurs à cheval serait envoyé à Lanans , et que Ligier Nachin serait sur-le-champ mis en état d'arrestation dans la maison d'arrêt du district. »
Le même jour, la municipalité de Lanans fut informée qu'une brigade de gendarmerie irait s'installer avec cinq chasseurs, pour dépister tous les prêtres cachés dans les environs. Le 30 mars, M. Nachin fut écroué dans la prison de Baume, et le district délégua Marchand et Perriguey pour
RENTRÉE GÉMÉRàLB DES PRÊTRES DÉPORTÉS. 389
rinterroger. Les rigueurs exercées contre ce vieillard , qui avait servi la Révolution depuis 1789 et avait administré le district avant d'être appelé à faire partie du comité révolutionnaire, produisirent, même sur les jacobins, une impression pénible ; le district le constata lui-même dans Tarrêté suivant, qu'il prit trois jours après :
(( Instruit qu'il se fait très fréquemment des rassemblements nocturnes dans beaucoup de maisons particulières, en plusieurs communes du district ; que ces rassemblements ne sont occasionnés que par des prêtres déportés et émigrés rentrés sur le territoire de la république ; que des citoyens, séduits et trompés par eux, les cachent et leur donnent asile; que ces prêtres, rentrés en assez grand nombre, parcourent les campagnes, où ils répandent les maximes les plus destructives du gouvernement ; que, pour n'être point découverts, ils se déguiseut sous divers costumes; qu'ils se retirent principalement chez des vieillards des deux sexes^ avec le double motif de les gagner plus facilement et d'exciter envers eux la clémence des autorités constituées ; qu'ils y disent la messe, prêchent et confessent; enfin, qu'ils y pervertissent l'esprit public à un point qui fait craindre pour l'avenir; voulant prévenir les suites funestes de semblables rassemblements, et persuadé que le moyen le plus efficace est de chercher à atteindre les coupables, pour ensuite les faire sévèrement punir, le district arrête qu'il sera nommé deux commissaires pour informer, dans toute l'étendue du district, contre les auteurs, fauteurs, complices ou instigateurs de ces rassemblements. Les commissaires s'attacheront principalement à découvrir l'asile des prêtres déportés ou émigrés qui sont rentrés, et prendront toutes les mesures convenables pour les faire arrêter, ils parcourront principalement toute la partie des montagnes de notre district. L'administration leur indique Montivernage , Gourtetain , Orsans , Passavant,Villerschief, Lanthenans,Hyémondans, la grange de Corcelle près Blussans, Sourans, Anteuil, Saint- Georges, Ghazot; Tournedoz, Vaudrivillers, Surmont, Landresse, les granges de Bermont> celles de Pierrefontaine et celles de Sancey, Accolans, Bournois et autres communes circonvoi-
sines, comme étant des lieux où elle est informée que les prêtres se retirent. Les commissaires sont investis du pouvoir de mettre provisoirement en arrestation tous ceux contre lesquels ils acquerront des preuves suffisantes de conviction, et ils pourront requérir la force armée et la garde nationale. PelUcier et Morizot, membres du conseil général du district, sont nommés commissaires, u
Cet arrêté, que venait d'encourager la réception d'une lettre du Comité de sûreté générale enjoignant à toutes les administrations la plus exacte fermeté à l'égard des émigrés et des prêtres rentrés, souleva de vives répugnances au sein du district lui-même. Pellicier, l'un des deux commissaires nommés, refusa la tâche odieuse qui lui était dévolue ; Saunier, élu à sa place, le 11 avril, refusa de même; de sorte qu'il fallut recourir, en dernier ressort, au citoyen Jeanmaire, accoutumé depuis longtemps à ce genre d'opérations.
Les deux commissaires nous ont laissé le journal suivant de leur tournée : « 9 floréal (28 avril). — Nous avons commencé par informer sur les rassemblements causés par les prêtres réfractaires qui ont célébré à Vautrans, commune de Pierrefontaine, et nous avons interrogé les citoyens ciaprés, soupçonnés d'y avoir pris part : F.-X. Lapprand, 34 ans, déclare ne rien savoir. Cl.-Jos. Huot déclare que Jos. Huot, son voisin, l'a averti, un certain jour, d'aller à la messe. Cette invitation a eu lieu entre dix et onze heures du soir. Anne-Elisabeth Devillers, femme Huot, déclare que, dans le courant de janvier, elle a assisté à la messe qui s'est célébrée chez Jos. Lapprand pendant la nuit; qu'elle n'y a vu que des gens de Vautrans; qu'elle n'a pas connu le prêtre qui a dit la messe; qu'elle avait été prévenue par X. Lapprand, chez qui on disait cette messe et qui la servit lui-même. Jac.-F. Huot, mari de la précédente, dépose qu'un inconnu, qu'il a cru être un prêtre, l'a fait avertir par Jos. Huot, son voisin, de venir lui parler chez ce dernier; qu'il y est allé, et que cet inconnu lui a tenu beaucoup de propos inconstitutionnels dont il a fait mépris. Sa femme et ses enfants lui ont dit avoir assisté à la messe de ce même prêtre, chez Jos. Lapprand, le dimanche, environ une heure après
RENTRÉS GÉIIÉRALB DBS PRtTRBS DÉPORTÉS. 391
minuit. Jos. Huot et Jos. Lapprand répondent négativement.
» S' étant ensuite transportés à Laviron, les commissaires s'informèrent auprès du citoyen Thouret, maire, s'il y avait eu dans sa commune des rassemblements occasionnés par les prêtres, et s'il ne connaissait point les maisons qui servaient d'asile aux déportés ou aux émigrés; il répondit n'en avoir aucune connaissance. Cinq témoins interrogés répondirent de même. De là les commissaires se rendirent à Surmont, où le maire, C. Pépiot, et l'officier municipal, P. Pépiot, firent la même réponse.
» Le 1 1 floréal) les commissaires se rendirent au Grand- Sancey , où la municipalité leur déclara qu'elle avait entendu dire que pendant les pâques, il y avait eu des prêtres i Sancey et dans les environs ; qu'elle avait fait faire de nombreuses patrouilles, afin de découvrir le lieu de leur retraite, sans pouvoir y parvenir, quoique ses membres eussent fait eux-mêmes ces patrouilles. Un des municipaux déclara cependant que le citoyen Farey, du lieu, lui avait dit, en buvant avec lui, qu'il avait parlé à un prêtre. Farey, mandé en conséquence, déclara que le vendredi saint dernier il avait été appelé par l'ex-curé Pourcelot, chez la veuve Jeanne Yadans, vers les cinq heures du matin, et qu'il y avait trouvé J.-P. Puton, J.-B. Puton, Jos. Gauthier et J.-Gl. Mairot; et que l'ex-curé leur aurait dit : « Si vous avez besoin de moi, vous » saurez où je serai, » apparemment pour faire les pàques. Même déposition par J.-P. Puton, Jos. Gauthier et J.-Gl. Mairot. La veuve Yadans, appelée, déclare que lorsque le curé Pourcelot était chez elle, elle était absente. Jac.-B. Viotte, capitaine de la garde nationale, dépose que tous les jours on voit des prêtres à Sancey, notamment l'ex-curé Pourcelot, Peseux, Verdenet et l'abbé Bassenne; qu'il a ouï dire qu'on a célébré la messe, ces jours derniers, chez J.-Gl. Mairot; que les prêtres se retiraient ordinairement chez les Montravers, et qu'il s'est transporté, le grand vendredi dernier, chez Mairot, où il a vu l'ex-curé.
» Passant ensuite à Belvoir, les commissaires apprirent de P.-Jos. Simon, maire, que le samedi, veille de Pâques, environ deux heures après minuit, il soupçonna qu'il y avait
un rassemblement occasionné par des prêtres, au domicile des héritiers de J.-Cl. Monnerot; il s'y transporta, et, étant devant la fenêtre de la cuisine, il entendit la voix d'une personne tenant un discours, comme si elle eût prêché; ensuite il lui parut que l'on continua à dire la messe. N'étant pas en force, il fut obligé de se retirer. Il a entendu dire que le prêtre qui célébrait était l'abbé Verdenet,- de Vercel.
» A Ghazot, les municipaux déclarent ne rien savoir. Même réponse àOuvans, par J. -Etienne Vernier, maire; à Landresse, par Jac. -Adrien Ghapusot, maire.
» A Vellerot-lez- Vercel, P.-Fr. Paris déclare que, dans la nuit du samedi au dimanche dernier, il fut averti d'aller à la messe qui se célébra dans une plaine qui est dans un bois situé entre Villerschief et Domprel ; que dans ce rassemblement, il parut un prêtre qui prêcha et dit ensuite la messe, où il y avait beaucoup de monde. Il n'a connu ni ce prêtre ni les assistants. Richardot, maire de Villerschief, et la municipalité déclarèrent qu'ils ignoraient complètement ce rassemblement. Deux citoyens de Villers-la-Combe, interrogés sur le même fait, répondent de même.
» Etant passés de là à Courtetain, J.-Gl. André, maire, leur déclara que, le 2 mai dernier. Tenant d'Orsans, environ minuit, il s'aperçut qu'il y avait un rassemblement dans la maison de la veuve de J. Vuillemin, où Ton célébrait la messe. Celle-ci, âgée de 76 ans, interrogée, déclara ne rien savoir; les officiers municipaux et d'autres témoins de même.
» A Orsans, l'agent Ch.-Ant. Tripard et la municipahté déclarèrent ne rien savoir. A Passavant, même déclaration de l'agent national Griffon. A Vaudrivillers , même déclaration de l'agent G.-F. Anguenot. Même réponse de la municipalité de Montivernage.
» Le 43 floréal, même réponse de la municipalité de Tournedoz, d'Hyémondans et de Sourans. A Lanthenans, P.-Fr. Billot, maire, déclare que, dans le courant de l'hiver dernier, il y eut un rassemblement, environ deux heures après minuit, dans la maison appartenant à Gl. Lorraine, Sauvageot et autres ; qu'on y débita des maximes contre-
révolutionnaires ; qu^il y assistait plus de deux cents personnes; que la rentrée de ces prêtres est favorisée par L. Ghatelot, qui leur donne asile. L'un d'eux y est resté une fois environ trois jours, et même il avait encore mangé chez J.-B. Ogey, du lieu. Il a entendu dire qu'il venait assez souvent des prêtres déportés et émigrés dans cette commune et les voisines; que ceux qui ont été mis en prison pour avoir assisté au rassemblement sus-mentionné ont fait de grandes menaces contre la municipalité » et que bientôt ils reprendraient leurs places ; il ajoute que ladite municipalité n'est pas en force suffisante, ni même en sûreté.
» A Anteuil, Richard, officier municipal, déclare qu'un bruit public annonce que l'ex-curé Monnin est depuis quelque temps à Anteuil ; qu'il s'immisce dans différentes mai* sons, au point, dit-on, de prétendre dire publiquement la messe dimanche prochain, 3 mai ; qu'il règne deux partis dans cette commune, l'un pour les anciens prêtres et l'autre contre; que ce dernier est te plus faible, au moins en nombre ; que ces prêtres se retirent principalement chez P.-F. Piquet ; que l'ex-curé est allé chez Girard-Perrey, Etienne Beudey et Henri Vaucheret, qui cependant sont d'excellents patriotes, dans l'intention de les pervertir. P.-J. Dodivers dit que ce curé a tenu, chez les susdits patriotes, différents propos contre les prêtres assermentés. Girard-Perrey déclare qu'effectivement l'ex-curé Monnin est venu chez lui avec sa nièce, Thérèse Bernard ; qu'il lui a dit qu'il était parti malgré lui, mais qu'il espérait rentrer avec pleine sûreté. Il a entendu dire que le môme ex-curé avait célébré la messe, la même nuit, chez Simonnot. Jos. Ghoulet déclare qu'il a trouvé l'ex-curé chez Beudey et que ledit curé Ta embrassé. La municipalité de Saint-Georges déclare ne rien savoir, s
Les deux commissaires , dans leur rapport, déposé le 4 mai sur le bureau du district, résumèrent ces divers renseignements, et dénoncèrent, en outre, les ex-capucins Cassard,du hameau de Bêche, comme parcourant les communes voisines, surtout Landresse et Courtetain, pour y pervertir Tesprit public, et comme ayant officié pendant la nuit dans
cette dernière commune, notamment chez la veuve Jean Vuillemin. « En somme, disaient-ils, nous avons reconnu effectivement qu'un grand nombre de prêtres rentrés avaient parcouru et parcourent encore les communes et les maisons isolées, jouent toutes sortes de rôles pour s'insinuer adroitement dans les maisons des fanatiques et des*meneurs, où ils font appeler et rencontrer, par leurs intrigues, quantité de personnes, même les plus patriotes, pour les pervertir par des discours séditieux et contre-révolutionnaires ; discréditant les assignats ; donnant à entendre que le gouvernement républicain touche à sa fin ; que les ventes des biens des émigrés et déportés n'auront pas lieu ; que ceux qui les ont achetés sont damnés^ s'ils ne restituent, ainsi que tous ceux qui assistent aux cérémonies religieuses exercées parles prêtres constitutionnels, qu'ils appellent schismatiques; de façon qu'un grand nombre de personnes, séduites et perverties parleurs discours, leur donnent asile, les favorisent, les gardent et ne veulent rien révéler ; ce qui fait qu'il est très difficile de les atteindre et arrêter, ne pouvant compter que sur très peu de personnes pour cet e^et, pas même sur quelques patriotes demeurés intacts, parla raison qu'ils craignent pour eux, et ne se croiraient pas en sûreté s'ils avaient révélé quelque chose. En un mot, il nous a paru que grand nombre désiraient la rentrée de ces prêtres, la liberté d'exercer pubUquement et paisiblement, dans leurs temples^ leurs cérémonies religieuses^ donnant à entendre que, si on leur laissait le libre exercice de leur culte, ils seraient bons citoyens. »
XIV. En attendant que l'expédition de ces deux commissaires parvint à s'organiser, le district de Baume n'était pas resté inactif. M. Nachin avait subi en prison son interrogatoire, et sur le rapport de Perriguey, le district avait décidé, le 4 avril, que le vieux patriote serait traduit devant le jury d'accusation. Le 12 avril, le district adressa au directeur de ce jury une liste supplémentaire de témoins à entendre contre te prévenu. La décision du jury ne nous est point parvenue ; mais, dans tous les cas, elle dut se borner à un acquittement ou à un simple renvoi en poUce correctionnelle;
car les minutes très complètes du tribunal criminel ne font aucune mention de cette affaire.
Le district, voyant le peu de succès de son arrêté du 5K avril contre les prêtres rentrés, en prit un nouveau, le il, et n'épargna rien pour lui donner les allures les plus menaçantes. Après avoir rappelé toutes les lois draconiennes encore en vigueur contre les émigrés et les prêtres ou leurs complices ; après avoir invoqué l'arrêté du représentant Pelletier, qui avait, le 28 décembre 1794, rétabli Tune des plus odieuses pratiques de la Terreur, le district ajoutait : u Toutes les municipalités du ressort feront des visites domiciliaires chez toutes les personnes résidant sur le territoire, qui seront soupçonnées de retirer des émigrés ou déportés, ou de leur avoir donné des secours, de quelque manière que ce soit. Les juges de paix informeront également contre les mêmes prévenus. Tous les bons citoyens sont invités, au nom de la patrie, à dénoncer les personnes qui en auraient retiré ou en pourraient retirer à l'avenir, à chercher à découvrir les lieux de leur retraite, à les saisir et à les arrêter, ou à les indiquer à l'administration, qui les arrêtera ellemême. L^administration rappelle aux citoyens que la loi du 25 brumaire leur accorde, en ce cas, une somme de cent livres pour chaque émigré ou déporté qu'ils auront arrêté; cette somme leur sera payée aussitôt après le jugement. Us sont également invités à nous dénoncer tous ceux qui auraient porté de faux témoignages pour faciliter la rentrée des émigrés non cultivateurs. La garde nationale, la gendarmerie et les chasseurs feront de fréquentes patrouilles, et il leur est expressément recommandé de réunir tous leurs efforts à ceux des bons citoyens, pour faire saisir tous les émigrés rentrés. »
Le district ayant envoyé un exemplaire de cet arrêté au Comité de sûreté générale, le comité en approuva hautement toutes les dispositions et demanda « qu'on continuât à lui faire part de toutes les mesures prises contre ces ennemis irréconciliables du gouvernement républicain. » Les Marchand, les Compagny, les Perriguey et les Bruleport, auteurs de l'arrêté de Baume, heureux de voir leurs haines antireligieuses encore partagées par les chefs de l'Etat, en dépit
396 CHAPITRE ULIX.
de toutes les tendances réactionnaires, se firent un trophée de cette approbation, par la décision suivante : « Le directoire, considérant que rien n'est plus propre à détruire les insinuations perfides des ennemis de la Révolution , qui se plaisent à calomnier notre gouvernement, en publiant le retour prochain des émigrés et des prêtres déportés, arrête que la lettre du Comité de sûreté générale sera imprimée en placards, au nombre de trois cents exemplaires, qui seront en* voyés à toutes les autorités du ressort. »
Du reste , le district de Baume n'avait pas attendu les félicitations du comité conventionnel pour se féliciter lui-même. Le 6 mai , en annonçant au département l'arrestation de M.Tabbé Bourgoin à Onans, il avait fait honneur decette capture à son arrêté du il avril, et à l'exécution rigoureuse qui lui avait été donnée par une municipalité patriote.
Cependant cet arrêté n'eut pas tout le succès attendu ; car^ le il juin, le district écrivait au département : «Tous les rapports nous apprennent que les prêtres déportés et émigrés abondent maintenant dans nos contrées. Le rappel de nos armées , la rentrée des émigrés , leroyahsme, leur réinstallation, la restitution des domaines nationaux, la proscription des patriotes, etc., etc. , voilà leurs abominables maximes. Ce n'est plus à la faveur de la nuit, dans des lieux secrets et en présence de quelques individus qu'ils les débitent ; c'est pendant le jour, en tête de rassemblements nombreux, dans des églises ou en pleine campagne. Ils font même très souvent des processions , ce que les décrets défendent aux prêtres constitutionnels. Ils méprisent le peu d'autorités fidèles à leur devoir. Le plus grand nombre les soutient et les défend. Tous les jours ils se font de nouveaux partisans. Enfin le désordre est à son comble. Nos efforts sont vains. Nous ne voyons plus de remède que dans une force imposante. »
Le département répondit : « Nous avons vu par votre lettre les dangers que font courir à la chose publique les prédications séditieuses des prêtres émigrés et déportés rentrés. Malheureusement nous n'avons pas à notre disposition des forces suffisantes pour les disséminer dans chaque district. Nous sommes obligés de conserver un noyau assez considé-
Table pour se porter dans les points du département où se manifesteraient des rassemblements alarmants. »
Le district fut donc forcé de dévorer en silence rhumiliation de voir l'empire des prêtres déportés rentrés s'étendre et s'affermir dans tout son ressort. Cependant la loi du I" mai, en édictant de nouveau la peine de mort contre les proscrits qui n'auraient pas regagné la terre de l'exil un mois après sa promulgation, parut au district offrir un nouvel élément de succès. Le ii août, il déclara « que le délai légal accordé aux prêtres pour quitter le sol français étant expiré le i 2 juin, tous ceux qui pouvaient être restés se trouvaient sous le coup de la loi ; qu'il était urgent de purger enfin le territoire de ces hommes que leur patrie avait vomis de son sein, et qui n'y étaient rentrés que pour fomenter les haines, les passions et la discorde ; que tant qu'ils resteraient dans le pays, ils y seraient des tisons de guerre civile, voués au rétablissement de la royauté, si justement exécrée de tous les vrais Français; » qu'en conséquence, l'arrêté du district, du 10 avril, ordonnant des visites domiciUaires et autres mesures pour s'assurer de leurs personnes, serait remis en vigueur, imprimé et distribué de nouveau ; et qu'il serait ordonné itérativement aux municipalités^ à la garde nationale et à la gendarmerie, de le faire exécuter rigoureusement.
Le lendemain, un membre fit judicieusement observer que ces mesures resteraient aussi illusoires que toutes les précédentes^ si elles n'étaient pas appuyées par une force nombreuse ; et qu'une exécution tentée avec des moyens aussi faibles que ceux dont le district disposait^ ne ferait qu'augmenter le maUU demanda, en conséquence, qu'avant de donner aucune publicité à l'arrêté de la veille, deux membres fussent délégués auprès du département, « pour lui faire part de la situation critique du district à l'égard des prêtres rentrés, qui étaient en nombre et prêchaient publiquement leurs principes et leur morale subversive ; pour lui représenter que les lois relatives à ces prêtres étaient audacieusement méprisées et foulées aux pieds ; qu'il était urgent de faire cesser cet état de choses, précurseur de l'anarchie ; et enfin pour lui communiquer l'arrêté du district et solliciter de lui des moyens
398 CHAPITBE LXIX.
d'exécution assez poissants pour prévenir les troubles. «> Faivre et Compagny, chargés de cette.mission, se présentérent, le surlendemain, au département, qui applaudit à Tarrèté des administrateurs de Baume et décida que, pour en assurer l'exécution et tenir en respect les fanatique$ et les malveillants qui seraient tentés de s'y opposer, le général commandant la division serait requis d'envoyer cinquante hommes de cavalerie à la disposition du district.
Mais ni le concours de cette troupe, ni la nouvelle loi promulguée le 6 septembre contre les prêtres, ne purent rassurer le district de Baume. Le 12 septembre, à la réception de cette nouvelle loi, un membre fit observer « que certainement le délai de quinze jours encore accordé aux prêtres pour sortir de la république, pouvait attirer les plus grands maux, les malheurs les plus incalculables sur les peuples, si, loin de profiter de ce délai pour contraindre les prêtres à évacuer le sol français, on les laissait profiter eux-mêmes de ce temps pour consommer leurs projets perfides ; que les rassemblements de plus de six mille hommes, qui venaient d'avoir lieu dans le district de Saint-Hippolyte et qui n'avaient pu être dissipés qu'en faisant beaucoup de victimes, prouvaient jusqu'à l'évidence à quel point l'esprit public avait été perverti; qu'il était très urgent d'apporter au mal les remèdes les plus prompts et les plus efficaces ; qu'il proposait donc de demander au département de réunir toutes les forces dout il disposait et qui se trouvaient éparses dans les districts , afin d'en former une armée imposante, sous le commandement d'un seul chef habile, pour faire la chasse , dans toutes les communes du département, aux prêtres déportés et émigrés rentrés, se saisir de leurs personnes et les faire punir suivant les lois ; et enfin qu'il y avait lieu d'inviter le département à faire une proclamation à tous les habitants des campagnes, pour les éclairer sur les malheurs que le fanatisme iJbuvait leur attirer. » Cette motion ayant été adoptée, Laurent Faivre, vice-président du district, fut chargé de se rendre à Besançon pour la faire agréer. Le département répondit au délégué de Baume qu'il avait déjà pris des mesures analogues à celles qui étaient proposées, et qu'en outre, il avait
écrit au Comité de sûreté générale, pour lui représenter la nécessité d'envoyer dans le département une force capable d'assurer l'exécution des lois contre les prêtres proscrits.
Faivre, de retour à Baume, ayant fait part de cette réponse au district, un membre représenta que les mesures prises par le département ne dispensaient pas le district d'employer encore tous les autres moyens qui restaient en son pouvoir. Sur sa proposition, le district déclara que la loi contre les prêtres ne pourrait recevoir d'exécution complète dans le ressort, qu'en faisant des perquisitions exactes dans toutes les communes ; que ces perquisitions ne pouvaient se faire, sans les plus grands dangers, qu'appuyées d'une force imposante; qu'en conséquence, cette force serait demandée au Comité de sûreté générale comme indispensable, et qu'une nouvelle circulaire rappellerait les municipalités à leur devoir et à la stricte exécution des lois concernant les prêtres et les cultes. Le Comité de sûreté générale applaudit encore à toutes ces dispositions et invita le district à ne rien négliger pour assurer le triomphe de la loi.
XV. Les cantons qui donnèrent le plus de tracas au district, dans cette campagne contre les prêtres, furent les cantons de Sancey et de Pierrefontaine. Le 22 avril, le gendarme Bourgogne écrivait : u Ensuite des ordres de mon chef, je me suis rendu à Sancey-le-Grand, Surmont, Rahon et autres lieux, pour faire des recherches contre les prêtres déportés et émigrés rentrés à Long-Sancey. J.-Fr. Thouret nous a dit qu'on avait célébré la messe chez Prothade Myon, meunier ; qu'il le savait par sa mère, qui y avait assisté ; que de plus on entendait dire que les abbés Verdenet, Peseux et l'ancien curé étaient presque toujours par les Sancey; que la majeure partie des particuliers les soutenait et les cachait ; et que si par hasard on parji^nait à pouvoir en prendre, il serait fort difficile de pouvoir les emmener, par rapport au peuple, dont une partie pourrait se révolter. Il y a fort peu de patriotes dans les environs. »
Baillaud, brigadier à Pierrefontaine, en envoyant ce procèsverbal au district, ajoutait : « Je vous préviens, de plus, que Ton m'a dit que l'émigré Roussel, du Grand-Sancey, pouvait
86 retirer présentement du côté de Dambelin ou de Clerval, parce qu'il a su que j'avais été à sa poursuite à Domprcl. Je n'ai pu l'atteindre, parce qu'il a des espions qui l'avertissent. Nous sommes, nuit et jour, avec les chasseurs, en patrouille dans les communes environnantes, après ces brigands de prêtres et d'émigrés, ce qui nous occasionne beaucoup de frais. »
Ce fut ensuite de ces diverses informations que le district se décida à envoyer sur les lieux Morizot et Jeanmaire. Le rapport de ces deux commissaires lui inspira, le 20 mai, l'arrêté suivant : « Cinq prêtres, déportés ou émigrés rentrés (Pourcelot, Peseux, Roussel, Verdenet et Bassenne) , habitent actuellement dans le canton de Sancey. Us parcourent les communes sans crainte et se montrent audacieusement en public. Ils disent la messe, prêchent et confessent en plein jour. Leurs maximes sont maintenant reçues par le plus grand nombre de ceux-là même qui les ont toujours repoussées. Us cherchent à empêcher le retour des volontaires sur la frontière; enfin ils pervertissent l'esprit public au point qu'on assure qu'ils ont déjà la majorité pour eus, et que la minorité, tous les jours menacée et insultée, a dans ce moment à craindre pour sa propre tranquillité. Noas sommes instruits , d'ailleurs, que le plan de ces ennemis implacables du gouvernement actuel est de provoquer un mouvement populaire dans nos contrées, pour y égorger tous les fidèles amis de la liberté; mais qu'ils ne veulent le faire que lorsqu'ils seront assurés qu'ils auront partout cette même majorité, et que, pour en acquérir la certitude, ils forment, dans leurs courses, des listes de leurs prosélytes et exigent d'eux le serment de fidélité. Ce plan paraît d'autant plus évident, qu'on voit le même esprit dans tous les lieux qu'ils habitent C'est principalement de la confession qu'ils se servent pour sonder les esprits et les gagner plus facilement à leur parti ; et ce qui prouve qu'ils n'en ont déjà gagné qu'un trop grand nombre, c'est que ceux-ci lèvent effrontément la tête et menacent tous ceux qui ne pensent pas comme eux. En conséquence, il en sera référé sur-lechamp au département, avec invitation de prendre des me-
sures efficaces pour assurer le maintieu de la tranquillité publique. »
Le département répondit à cette diatribe, où la haine de Perrigueyet de son collègue s'était portée jusqu'aux calomnies les plus ridicules, a que l'arrêté du district ne contenant qu'une dénonciation vague, il devait prendre des renseignements très positifs, par des gens sûrs et intelligents^ sur les habitudes de ces prêtres^ sur les lieux qu'ils fréquentaient et sur les moyens de les arrêter ; que néanmoins il serait écrit au conunandant en chef de la gendarmerie du Doubs, de faire suivre les traces de ces prêtres et de procurer leur arrestation, en lui recommandant de faire en sorte de les extraire de leurs repaires sans provoquer la résistance des citoyens qu'ils avaient égarés. » Gouchery écrivit, en effet, au capitaine Arbey^ le même jour, et l'assura que le département ferait face aux frais de cette expédition.
Ce fut encore un coup d'épée dans l'eau. Quinze jours après, Pellicier, envoyé par le district dans le canton de Sancey, avec la double mission de prendre des tenseignements sur les terroristes dénoncés par les communes et sur les prêtres rentrés, écrivait : « Vivement pénétré de cette dernière commission, je n'ai rien négligé pour l'exécuter^ et j'aurais voulu que mon zèle eût pu suppléer au défaut de temps et à la résidence habituelle que semble exiger la découverte des lieux cachés fréquentés par ces prêtres. Il est hors de doute que beaucoup de prêtres déportés, poussés par la faim ou par un faux zèle, ne soient rentrés dans la république. Mais les renseignements ne portent que sur des ouïdire, car il n'est personne, parmi ceux qui m'ont parlé de leur rentrée, qui ait pu me dire : o Je les ai vus. » C'est à des patriotes sûrs que je me suis adressé, et sans doute, ils n'ont connaissance des habitudes de ces prêtres que par l'indiscrétion de quelques-uns de leurs prosélytes; ce qui indique que des commissaires pris sur les lieux doivent obtenir des renseignements bien plus lumineux que des commissaires étrangers, qui ne réunissent pas à la connaissance des individus, la confiance que fait naître l'intimité^ seul moyen d'arracher un secret qui intéresse vivement la grande majo-