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Ces ordres furent exécutés avec autant d'intelligence qae de célérité, et les gendarmes trouvèrent au domicile de la veuve Troutet, un autel « très bien garni, disaient-ils, de fleurs et autres colifichets, quatre jeunes gens qui paraissaient être des gardes, et enfin un prêtre, muni d'un faux passeport de marchand de vin, » qu'ils emmenèrent, sans perdre de temps, au fort de Joux.
Le prisonnier, interrogé le lendemain par Gallier, répondit : H Je me nomme Jac.-Ant. Grappe, prêtre, âgé de vingthuit ans, originaire d'Esserval-Tartre (Jura) et actuellement sans domicile fixe. Contraint de me déporter, non par me$ fonctions, mais par nn arrêté spécial du district d'Arbois, je suis rentré en France depuis deux ou trois mois, sur la foi d'une prochaine loi favorable à la rentrée des prêtres, et aussi parce que je souilhiis beaucoup de mon bannissement. J'ai exercé mes fonctions partout où on me l'a demandé, notamment à Boujailles, où j'ai fait les offices publics. Mais ce n'est pas moi qui ai officié à Dompierre, la veille de mon arrestation, c'est un de mes confrères. Partout je n'ai prêché (pie la morale évangélique, sans parler ni pour ni contre le gouvernement républicain. Je n'ai pas connu l'arrêté du représentant Saladin, qui défendait aux prêtres rentrés d'exercer leurs fonctions dans le cours du mois pendant lequel ils étaient autorisés par la loi à séjourner en France. »
Cependant, le coup de main si habilement accompli i Dompierre par les gendarmes de Pontarlier avait causé dans toute cette contrée une fermentation extraordinaire. Le brigadier Laurentsot, commandant de la gendarmerie à Levier, manda, le 29 juin, au district : « Sur l'ordonnance envoyée par le capitaine Thierry, nous nous sommes transportés sur la route de Dompierre. En arrivant sur cette route, un jeime homme nous avertit que les communes de BoUe et de Bannans le suivaient, armées de fourches, de haches et de faux. H ajouta que , pendant la nuit précédente, la gendarmerie de Pontarlier avait arrêté un prêtre i Dompierre. Dans le doute, j'envoyai le gendarme Moyse du côté de Dompierre, et quand il fut à deux portées de fusii, il aperçut un rassemblement d'environ cent hommes
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et femmes armés. N'étant point en force pour Tarrëter, il revint sur ses pas et nous fit signe que l'attroupement annoncé par le jeune homme avançait et courait à grands pas pour se joindre à l'attroupement de Dompierre. Craignant que la gendarmerie de Pontarlier ne fût encore dans cette commune, pour l'arrestation du prêtre, malgré les insolences récidivées du rassemblement de Dompierre, je suis arrivé dans cette commune et j*ai demandé au maire si l'arrestation du prêtre était opérée. Au même instant le rassemblement de diverses communes est arrivé 4sur nous à coups de pierres et de différentes armes, en disant : Venez-vous encore chercher un prêtre? Nous voyant entravés de toutes parts, nous avons cru que deux coups de pistolet, que nous avons tirés en l'air, auraient intimidé leur courage ; mais, au contraire, après plusieurs instances, nous avons été obli» gés de nous retirer. )>
Ces nouvelles inquiétèrent vivement le district, et il écrivit aussitôt au commandant du fort de Joux : « Des renseignements parvenus à l'administration font craindre que deft hommes égarés ne se portent en foule de diverses communes pour essayer de soustraire les détenus confiés à ta garde. Nous sommes sûrs qu'ils ne réussiront pas ; mais nous devons prendre des précautions telles, que ce projet insensé ne soit pas même essayé ; car alors les mesures répressives qu'il faudrait prendre donneraient lieu à des voies de fait et à des poursuites qui pourraient aigrir le mal au lieu de le calmer. C'est par la fermeté de l'attitude et l'appareil de quelques moyens de répression qu'on parviendra à prévenir une pareille entreprise. »
Le lendemain, F.-Jos. Lhomme et J.^F. Mainy, officiers municipaux, Jos. Crétin, agent national, et J.-F. Troutet, secrétaire de la commune de Dompierre, se présentèrent au district et firent le récit suivant : « Hier, vers sept heures du matin, une grande affiuence d'hommes et de femmes, des communes de Bulle, Bannans et Frasne, s'est portée à Dompierre, armée de piques, tridents, fourches, pieux, bâtons, sabres et couteaux de chasse; les femmes portant de la cen-> dre. Cet attroupement , formé d'au moins cinq cents per«
sonnes, s'est assemblé à l'occasion d'un prêtre émigré ou déporté arrêté dans la nuit précédente. Cette masse de personnes était venue dans l'intention de soustraire à la gendarmerie les prêtres qu'elle recherchait. Arrivés à Dorapierre, dès qu'ils ont appris qu'un détachement de gendarmes s'était déjà emparé d'un prêtre, au domicile delà veuve de J.-Nic. Troutet, ils se sont portés contre la maison des citoyens J.-F. et J.-L. Troutet frères, et se sont répandus en invectives et menaces contre le greffier, au point de demander sa tête, sur le motif qu'il était l'une des principales causes de l'arrestation de leur bon prêtre. Sur la réponse qui leur fut faite, que le greffier était à Pontarlier, ils se saisirent de son frère, le tramèrent à demi vêtu dans la rue et lui coupèrent les cheveux, après l'avoir frappé de coups de bâton et menacé de le mutiler. Ils l'ont tellement maltraité, qu'il est présentement au lit par suite des blessures qu'il a reçues. Ensuite cette troupe de forcenés est allée chez J.-F. Mainy, officier municipal, en criant : Chrétiens, c'est encore un des auteurs de l'arrestation du bon prêtre; c'est lui qui a averti les gendarmes. Entrés dans la maison, ils ont cassé la vaisselle et les meubles et exercé des violences de tout genre contre la femme et un des enfants, au point de traîner la première par les cheveux, en l'accablant de coups, et en arrachant du lit son fils malade et en menaçant de le tondre, après avoir jeté la couverte et les draps dans le fumier. Dans la matinée d'hier, Claudine-Ant. Troutet ayant rencontré la fille de Mainy conduisant son cheval, elle a tiré son couteau pour saigner, disait-elle, le cheval qu'avait monté Mainy pour avertir la gendarmerie. J"«-Claude Boquillard, femme de P.-Ant. Troutet, et J""*-Ant. Lacroix, femme de P. -Cl. Beuque, faisant partie de l'attroupement, ont dit à la femme de Mainy, que ce n'était pas tant aux gendarmes qu'il fallait s'en prendre qu'à son mari, et que c'était lui qu'on devait couper par morceaux. Cette troupe Ta par trois fois cherché dans sa maison. Après ces excès, le rassemblement s'est porté chez Jos. Crétin, agent national, où ils ont brisé une croisée, cassé des meubles, enfoncé des portes, en demandant ledit Crétin, et disant qu'il fallait sa
RENTRÉE GÊNfiRÀl^ DES PRÊTRES DÉPORTÉS. 501
tête. Ils voulaient aussi tondre sa servante, et ils ont emporté des assignats. Enfin, ils sont allés dans la maison de Lhomme, maire de la commune^ en demandant sa tête et en disant que c'était un tyran comme Robespierre, et que, s'il ne soutenait le parti des bons prêtres, il ne mourrait que de leurs mains ; que sa femme 'ne devait elle-même la vie qu'à l'enfant qu'elle tenait entre ses bras, et que, puisque le maire était absent, il fallait mettre le feu à sa maison. La frayeur nous ayant empêcbés de nous réunir hier pour dresser procès-verbal de ces faits et nous ayant forcés de nous tenir cachés, nous nous sommes déterminés à venir au directoire pour y faire notre déclaration. Depuis notre arrivée à Pontarlier, il nous a été envoyé un exprès pour nous annoncer qu'il se fait présentement des rassemblements de personnes de Bulle, Bannans, Dompierre et Frasne, pour nous couper le chemin et nous attaquer. Dans les mouvements qui ont eu lieu hier et ceux qui se préparent encore, des habitants de Dompierre ont averti ceux des communes voisines. »
Les municipaux de Dompierre terminèrent leur plainte en désignant trois personnes de Bannans, quatre de Bulle, quatorze de Dompierre et trois de Frasne, comme étant les principaux instigateurs du rassemblement de la veille, qui avait duré, disaient-ils, jusqu'à dix heures du matin W.
Le district déclara qu'il était urgent de réprimer ces attentats^ et que la vie des municipaux de Dompierre étant en danger, il était nécessaire d'envoyer une force suffisante pour dissiper tous les attroupements ; qu'en conséquence, le
(1) Ces inculpés étaient : J"n*-Claudlne Morre , Marie-Pierre Morre et JnM-CIaudioe Pallet, de Bannans ; Marie Rifflot, Nie. RiiBot et ses deux frères, de Bulle; Claudine -Ant. Troutet , Ji^^f. Marie Crétin, fille de Pierre, Charlotte et Jeanne -Marie Crétin sœurs, Marie- Elisabeth Masgain, leur mère, et Aimable Crétin, son fils, Marianne Bourdin, veuve Maire. Cath. Vuillemin, femme de F.-X. Faivre, jDne.^arie Guye, femme de Jos. Guye, Marie-Agathe Kousset, fille de J.-Denis, J.-Denis Lonchamp, J°>^*-Thér. Lonchamp, sa sœur, P. -Cl. Beuque, J.-Jos. Chaillet, tous de Dompierre; Jnn*.Marie Besancenet, Marie Alix, fille de Cl. -Et., et le fils de la veuve Gurtiet, de Frasne.
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commandant du fort de Joux fournirait sur-le-champ un détachement de trente-cinq hommes, et la gendarmerie une brigade, qui se rendraient à Dompierre sous les ordres du citoyen Gallet; que Loiseau, juge de paix à Frasne, dont le zèle patriotique était au-dessus de tout éloge, informerait judiciairement et lancerait* des mandats d'arrêt contre les provocateurs des émeutes ; et enfin que le département serait invité à envoyer une force imposante, qui serait distribuée dans les différents points du district où elle serait nécessaire pour réprimer la malveillance.
Le district expédia, le jour même, les pièces de cette affaire au département, en ajoutant : « Le fanatisme a fait, depuis plusieurs mois, des progrès rapides, et son parti se grossit de jour en jour. Les prêtres ont monté les têtes ; on parle même d'attaquer le fort de Joux pour délivrer les prêtres détenus. Ce projet nous a été dénoncé de toutes parts. D'ailleurs, d'après l'effervescence générale qui règne dans tous les cantons de ce district, à part celui de Mouthe, où les prêtres constitutionnels ont encore la confiance, il est hors de doute que le peuple, poussé et dirigé par les déportés et les émigrés, fera tout ce qu'ils lui persuaderont. Nous sommes sans forces, livrés, pour ainsi dire, à nous-mêmes. On a persuadé au peuple que nous étions les seuls qui prissions des mesures contre les prêtres déportés ; qu'ils étaient soufferts dans les autres parties du département du Doubs et dans le Jura. Nous nous verrions avec plaisir déchargés d'un fardeau que nous ne pouvons supporter sans les plus grands dangers. Nous poursuivrons les prêtres déportés, conformément aux lois et à l'arrêté de Saladin, dussions-nous nous attirer l'animadversion générale. II serait à désirer qu'on décidât du sort des six prêtres enfermés au fort de Joux, et, s'ils doivent être jugés, qu'on transportât ici le tribunal criminel, car il serait à craindre que le peuple ne cherchât à les enlever si on les conduisait à Besançon. — Callier, Parrod, Prat. »
Parrod adressa, le même jour, au Comité de sûreté générale, un récit très coloré des événements de Dompierre, où il représentait les catholiques comme des êtres féroces et altérés de sang. Et cependant, lui qui réclamait chaque jour
RBNTRÉB GÉNÉRÂLB DBS PRÊTRBS DÉPORTÉS. IH)3
qu'on égorgeât juridiquement les prêtres incarcérés au fbri de Joux, savait mieux que personne que les catholiques n'avaient fait, en cette circonstance, que défendre ce qu'ils avaient de plus cher au monde, et que si l'exaspération les avait emportés au delà des limites de la justice contre leurs cruels délateurs, du moins ils n'avaient fait couler le sai^ de personne.
Gallet, arrivé à Dompierre, écrivit, le i*' juillet, au dis* trict: (( Tout jusqu'ici s'est passé fort tranquillement. La troupe a été logée chez les habitants les plus aisés, sans aa-^ cun murmure de leur part. Il y aura pendant la nuit des patrouilles qui veilleront à ce qu'il ne se fasse aucun rassemr blement. Le juge de paix commence son opération sans aucun trouble. Je vous envoie un individu que j'ai trouvé déposé au corps de garde. »
Gallet rentra le lendemain à Pontarlier et communiqua i ses collègues les résultats de l'information judiciaire. « Plu«' sieurs personnes ont été arrêtées, écrivit le district au dé* partement, et le juge de paix a renvoyé l'information au di^ recteur du jury. Les troupes sont de retour, parce que le fort de Joux a besoin de leur présence. Aucun fonctionnaire ne peut assurer l'exécution de la loi sans courir le risqu$ de compromettre son autorité ou son existence, tant est grande la fermentation, l'aigreur des esprits, particulière ment pour tout ce qui concerne la liberté illimitée des prêtres déportés. »
L'enquête n'avait pas langui entre les mains du juge de paix deFrasne, et il avait recueilli scrupuleusement les moindres griefs des patriotes des deux sexes. L'agent national Crétin exposa ainsi la seule part active qu'il prétendait avoir eue dans cette affaire : a J'étais couché dans mon lit, pendant la nuit du JO au 11 messidor, lorsque, vers minuit et quarts il est arrivé chez moi neuf ou dix gendarmes, qui m'ont requis , au nom de la loi, de les accompagner chez la veuve de J.-Nic. Troutet. Ayant fait perquisition dans toutes les chambres et trouvé quelques personnes couchées, ilg ont emmené un inconnu avec le domestique des Barthod , de Frasne. »
La femme du secrétaire municipal déposa que Charlotte Crétin et Agathe Vuillemin lui avaient fait les menaces les plus graves , la traitant, elle et sa famille, de canailles, qui méritaient tous qu'on les écrasât, et que Charlotte Crétin lui avait jeté une pierre qui lui avait meurtri le genou. La femme Lhomme avait vu Jeanne-Marie Guye courir, armée, après les gendarmes, et la mère Crétin frapper avec un trident le filsdu citoyen Mainy, officier municipal. Jeanne-Claudine Boquillard, femme de P.-Ant. Troutet, avait dit : « Ce n'est pas aux gendarmes qu'il faut s'en prendre, mais bien à ceux qui les ont avertis; » et elle désignait la maison de Mainy, en disant qu'il fallait les égorger. On citait le jeune Chambelland, volontaire de Bulle, armé d'une fourche de fer, comme paraissant un des principaux de la bande, mais on ne lui attribuait aucun délit. Enfin, disait-on, l'attroupement ne s'était dissipé que pour aller entendre la messe d'un prêtre réfractaire. En définitive, à part la soustraction de Técharpe officielle de l'agent national , les dépositions des témoins ne mirent au jour aucun fait nouveau à la charge des catholiques, et ne firent que spécifier les injures, les voies de fait, les pots cassés, les meubles renversés, et la part qui revenait à chacun des chefs de l'attroupement dans ces méfaits. Il fut constaté que ces chefs n'étaient ni bien importants ni bien redoutables ; c'étaient cinq femmes, cinq pauvres journalières ou servantes, devant lesquelles avaient fui les municipaux , les patriotes et les gendarmes.
Des mains de Loiseau la procédure passa à celles de Violand, juge à Pontarlier et directeur du jury d'accusation, dont le sanglant passé promettait toute l'activité et l'âpreté désirables. Le 14 juillet, il exposa dans son acte d'accusation, qu'en vertu de mandats d'arrêt du juge de paix on avait incarcéré Jeanne-MarieBesancenet, journalière àFrasne, âgée de trente ans, Marie-F*' Jacquet, de Courvières, servante à Frasne , âgée- de trente ans, Marie-F" -Victoire Riffiod, cultivatrice à Bulle, âgée de vingt-deux ans, Jeanne-Claudine Morre, servante à Bannans, âgée de vingt-sept ans, et Jeanne-Claudine Pallet, journalière à Bannans, âgée de cinquante ans, comme prévenues d'avoir fait partie et d'être les auteurs d'attroupé-
ments séditieux. Le magistrat terroriste reproduisait ensuite à peu près textuellement le procès-verbal dressé par les municipaux d'après les dires de leurs femmes, et déjà transcrit plus haut. Enfin, arrivant aux griefs propres à chacune des cinq accusées , il disait : « Les nommées Besancenet et Jacquet sont prévenues d'avoir été à la tète de l'attroupement qui a eu lieu à Frasne et s'est porté à Dompierre, d'en avoir été les chefs, armées de bâtons, d'avoir indiqué la maison de l'agent national de Dompierre, et d'avoir assailli à coups de pierre divers particuliers. La nommée Riffîod est prévenue de s'être mise à la tête du rassemblement qui alla de Bulle à Dompierre ; elle y était armée d'un trident. En s'en revenant, avec les séditieux, du domicile de J.-L. Troutet, elle s'est vantée d'avoir tondu ce dernier et a affecté de montrer ses cheveux qu'elle tenait à la main, menaçant la femme de l'officier municipal Mainy d'en faire autant à son mari ; elle a brisé différents meubles chez ce dernier. Les nommées Morre et Pallet sont prévenues d'avoir été les chefs et auteurs de l'attroupement qui s'est porté de Bannans à Dompierre , d'y avoir été armées de bâtons et d'avoir engagé à tout briser dans la maison de l'agent national de Dompierre.» Le jury d'accusation déclara que tous ces faits constituant une émeute contre-révolutionnaire , passible de peines afflictives et infamantes, les cinq prévenues seraient traduites au tribunal criminel. Ce fut le 2 septembre que les accusés comparurent devant la justice. Les jurés réactionnaires rendirent ce verdict, semblable à tant d'autres de la même époque, où Ton voit la loi et la vérité sacrifiées à un sentiment d'équité plus impérieux : a II est constant qu'il y a eu un rassemblement; mais il n'est pas constant qu'il y ait eu, dans ce rassemblement, provocation au pillage, à des actes de violence contre les personnes, ou à la révolte contre les autorités constituées. » Le tribunal, quoique composé d*hommes assez modérés, sous la présidence de M. Rougnon, ne crut pas devoir pousser aussi loin que le jury l'indulgence et l'oubli des faits. Obligé, par la décision du jury, de proclamer les prévenues acquittées de l'accusation portée contre elles , il les retint correctionnellement en cause , et « considérant
qu'il résultait des débats qu'on avait exercé des mauvais traitements contre le nommé Troutet (dont on avait coupé la chevelure), il condamna les cinq héroïnes à six mois de prison, en comptant depuis le 9 juillet, date de leur arrestation, et à une amende solidaire de 100 livres envers la république.
XXXVin. La place un instant laissée vacante au fort de Joux par rélargissement de M. l'abbé Langue, se trouva bientôt remplie. Le 15 juillet, le district de Pontarlier l'annonça ainsi au département : « Hier, la brigade de gendarmerie de Rochejean a arrêté le nommé F.-Jos. Brocard, de Vaux, ci-devant curé de Thoisscy (Ain), déporté. Les papiers et manuscrits dont il était porteur, ne prouvent que trop que cet apôtre fanatique se proposait de faire dans la France une union contre-révolutionnaire. Nous l'avons fait conduire au fort de Joux, où il a subi un interrogatoire et où il restera jusqu'à nouvel ordre. Il n'est que trop certain que si l'on n'apporte pas la surveillance la plus active, bientôt ces prétendus apôtres d'un Dieu de paix bouleverseront ce département, jusqu'à présent tranquille et exempt des divisions qui ont désolé une partie de la république. »
Le sort des six prêtres enfermés au fort de Joux, sous la menace de la peine de mort, causait de trop vives angoisses à tous les catholiques de la contrée , pour qu'on les abandonnât, sans aucun effort , entre les mains du bourreau. Ne pouvant les délivrer par forcé , on eut recours à la ruse , et le lendemain même de l'arrestation de M. Brocard, Barroudel, lieutenant d'artillerie au fort de Joux^ apporta au district un procès- verbal constatant que quatre des prêtres détenus dans ce fort s'étaient évadés pendant la nuit précédente. La première nouvelle de cet événement fut donnée par un volontaire qui, en se promenant sur la route, fut tout surpris de voir plusieurs draps de lit attachés ensemble et suspendus à l'une des embrasures du fort. II revint aussitôt en prévenir le capitaine d'artillerie Lambert, commandant du fort par intérim, qui se transporta aussitôt dans les casemates voûtées du donjon, où étaient renfermés MM. Fourchet, Gouget, Grappe et Brocard, et les trouva complètement vides. En
effet , les quatre détenus s'étaient évadés pendant la nnu, au moyen de six draps attachés les nns au bout des autres, serrés par des ficelles, et fixés dans le haut à un bois de Ut placé en travers de l'embrasure. Les fugitifs avaient emporté avec eux tous leurs effets.
Le district déclara que, cette évasion paraissant avoir été favorisée, il convenait de prendre des renseignements sur les circonstances qui l'avaient accompagnée et d'entendre les personnes qui communiquaient journellement avec les fugitifs ; qu'en conséquence, un de ses membres se rendrait an fort de Joux pour y faire une enquête. Le rapport du commissaire constata que les cinq chambres où étaient les prêtres communiquaient ensemble ; qu'on y avait posé une sentinelle à l'intérieur ; mais que les prêtres s'étant plaints qu'elle les empêchait de dormir, on l'avait placée dehors, dans une guérite, parce qu'on avait toujours cru impossible que les détenus s'évadassent, à raison de la hauteur énorme des rochers qui bordent la partie du fort tournée du côté du Francbourg. En effet, depuis l'embrasure jusqu'à l'esplanade du premier rocher, il pouvait y avoir une hauteur de soixante à soixante-dix pieds. Le commissaire constata encore que l'embrasure par laquelle les prêtres s'étaient échappés avaient deux pieds de haut sur deux de large; que les six draps des détenus étaient attachés les uns aux autres par des nœuds triples ; que chaque drap était serré de distance en distance par des ficelles pour l'empêcher de s'élargir, et qu'au bout de ces draps était attachée une corde de huit pieds de long. Les dépositions des témoins ne firent connaître aucun complice. Le rapporteur conclut que la surveillance avait été insuffisante.
Le district, en faisant part de cet événement au Comité de sûreté générale, le 19 août, ajouta : « On ignore encore de quel côté les fugitifs ont dirigé leurs pas ; mais il est à pré^ sumer qu'ils sont en Suisse. Les nommés Henriet et Maugain, arrêtés dans le délai accordé par la loi du 42 floréal (et par conséquent non sujets à la peine capitale), n'ont pas suivi Texemple que leur donnaient leurs collègues. L'administration a fait informer, et personne ne se trouve compro-
Ais. Nous étions parvenus à faire arrêter ces six prêtres, lorsque le représentant Saladin nous a destitués et a uiis au nombre des nouveaux administrateurs, Brocard, frère de l'un de ces prêtres, arrêté avec les brochures les plus contrerévolutionnaires, écrites de sa main. Le Comité de législation a redressé Terreur de Saladin et vient de réintégrer dans ses fonctions tout le directoire. »
La périlleuse descente opérée par les quatre prisouniers ne s'accomplit pas sans accident pour tous, et M. Tabbé Lambert, que des liens tout particuliers attachaient à M. Brocard, membre comme lui de la société de Saint- Joseph, nous a laissé le récit émouvant des cruelles épreuves par lesquelles réminent curé et principal du collège de Thoissey fut forcé de passer.
« Mon ami Barrière, dit-il, m'apprit le malheur arrivé à M. Brocard, un de nos confrères. Enfermé au château de Joux, il était parvenu, avec plusieurs autres prêtres, à s'échapper par une fenêtre. Le premier, comme le moins dispos, il commençait à descendre la montagne sur laquelle le fort est assis, quand une pierre énorme se détacha sous ses pieds et Tentradua, en roulant , jusqu'en bas , de rocher en rocher. Ses compagnons, parvenus heureusement jusqu'au fond du précipice, le retrouvèrent, à leur grande surprise, encore vivant et déjà revenu à lui, mais tout meurtri, fracassé et décidé à s'abandonner à son mauvais sort. Us l'enlevèrent malgré lui et le transportèrent, le plus doucement qu'ils purent, jusqu'à une maison située à un quart de lieue du château. La nuit était trop avancée pour essayer de gagner la Suisse. Pendant le jour, la Providence couvrit d'un voile impénétrable la maison qui lui avait donné asile, quoique tout fût en mouvement dans le pays, et que le sang répandu en route n'indiquât que trop sa trace. La nuit suivante, soixante montagnards vinrent le prendre. Us le placèrent dans une grande huche ou pétrin du pays, formé d'un demicorps d'arbre scié de long et creusé comme les canots de sauvages; et, le chargeant ainsi sur les épaules, se relayèrent pour le transporter dans le canton de Neuchatel, évitant les postes français et se frayant un passage à travers les forêts
et les montagnes. Le malheureux avait les jambes et les bras cassés, comme s'il eût souflfertle supplice delà roue. Il était blessé profondément dans plusieurs parties du corps et meurtri partout. Deux frères chirurgiens se chargèrent de son traitement. Us parvinrent à lui rendre l'usage de ses membres. J'ai reçu depuis de ses lettres. »
Tous les dangers que M. Pourchet venait de courir avec ses compagnons de captivité ne découragèrent point son zèle, et il ne profita de sa liberté que pour reprendre aussitôt la carrière de l'apostolat ; il se borna à changer de département. Il ne tarda pas à devenir encore une fois victime de son courage. Le 28 septembre, le département du Jura écrivait à celui du Doubs : « La gendarmerie vient de déposer dans la maison d'arrêt deLons-le-Saunier deux prêtres qui parcouraient les campagnes du district de Poligny, et y exerçaient leur métier clandestinement. Ils se nomment J.-Jos. Loye, de Ghantegrue, et F. -Alexis Pourchet, des Etraches, ci-devant vicaire aux Fourgs. Ils ont répondu tous deux avoir pris des passe-ports de déportation , en septembre 1792 , l'un aux Fourgs et l'autre à Vaux. Pourchet a déclaré qu'il n'avait point quitté le territoire ; Loye a déclaré avoir habité la Suisse. Ils ne justifient ni Tun ni l'autre de ces certificats de déportation. Nous voyons, au contraire, qu'ils sont inscrits sur la liste des émigrés. Avant de les bannir du territoire de la république, aux termes de laloi du 20 fructidor, nous vous invitons à nous transmettre au plus tôt des renseignements sur ce sujet. — Germain, Eve, Béchet, DumouUn. »
XXXIX. La destitution de l'administration terroriste de Pontarlier, pour trop peu de temps malheureusement, laissa quelque répit aux prêtres rentrés; on continua bien à en arrêter quelques-uns, mais on les laissa s'évader sans trop crier, ou on les garda paisiblement en prison jusqu'à leur réexportation en Suisse.
La religieuse commune de Levier ne pouvait manquer d'appeler l'attention toute spéciale du district et de sa police. En efiet, Laurentsot, brigadier de gendarmerie, en résidence dans cette commune, écrivait, le 4 juin, au district : « Aujourd'hui il a été dit messe et vêpres à Levier, chez Briet,
SiO châpiteb lxix.
par Tabbé Melin^ déporté, qui a lu une lettre de prêtre ré* tracté, et a remontré au peuple qu'il ferait des péchés en assistant aux offices des intrus. On rapporte qu'un autre prêtre disait la messe à Septfontaine et qu'il y a trois prêtres à fioujailles. »
Le 7 juin, nouvelle plainte du même : « J.-B. Gallier et J.-B. Prévalet, maire et officier municipal de Levier, sont venus chez moi hier, vers les sept heures du soir, me dire qu'ils ne savaient plus quelle marche tenir; que définitivement tout le peuple de la commune demandait un prêtre pour leur dire la messe et les vêpres ; que, d'après le bruit public, le peuple disait qu'il ne resterait pas tranquille, si on voulait leur empêcher de dire la messe le lendemain dans leur ci-devant église; et enfin qu'ils se voyaient bien exposés^ dans une commune si fanatisée. A de pareilles nouvelles, j'ai répondu que , malgré que mes forces étaient inférieures à celles de tout un peuple, si je pouvais arrêter le prêtre, cela me ferait plaisir de le conduire à Pontarlier, et que bien sûrement j'allais m'occuper à tâcher de l'avoir, lui ou sa tête. Mais pour me tromper, il s'est fait un rassemblement à Téglise, à la suite d'un coup de cloche, et le peuple y a chanté la messe, pendant que le prêtre Melin, déporté, faisait ses cérémonies chez P.-Ant. Lhomme, dit Briet. Il y a chanté messe et vêpres, et a dit au peuple, à la fin de ses offices : (( Je ne vois pas beaucoup de danger , il faut vous bien sou- » tenir et tâcher de garder le calme. » A ces mots, le citoyen Guyot, officier de chasseurs à cheval, venu de l'année il y a huit à dix mois, et retraité chez lui, a répondu : Vous avez raùorij Monsieur^ mais la plupart des gens de Levier ne se soutenaient pas et ils n'ont point de tête. Le prêtre a répondu qu'il fallait aller avec prudence, et que dimanche prochain, l'on dirait la messe à l'église, comme on le faisait dans toutes les autres communes. En sortant du rassemblement, l'officier Guyot disait au citoyen Alex. Melin, frère du prêtre : Si/avais encore un camarade comme moi^ /arrangerais assez la brigade de gendarmerie. — Laurentsot, ayant dans ce moment trois gendarmes malades, et n'étant plus que deux pour combattre les fanatiques. »
RENTRÉE GÉNÉRALE DBS PRÊTRES DÉPORTÉS. 81 i
Le 17 juillet, troisième avertissement de rinfortuné brigadier : « Je viens d'être informé que le maire de Levier a été chez les citoyens Melin, pour les inviter à aller chercher leur frère, le prêtre déporté, et à lui dire qu'il vienne faire sa soumission à la municipalité, qu'il serait bien reçu et ne serait plus gêné; qu'il dirait, dimanche prochain, la messe et les vêpres et serait comme le prêtre qui réside à Boujailles, après avoir fait la soumission à la municipalité. Je suis persuadé qu*il y aura, dimanche prochain, grande cérémonie à Levier. En conséquence, je vous prie de me donner quelques avis à cet égard. Malgré sa soumission, on peut l'arrêter? c'est ce que je veux savoir. »
Le 12 juillet, le brigadier Laurentsot, étant en tournée avec ses gendarmes, avait constaté, àBoujaiIles,que M. Bousson, curé déporté de cette paroisse, était venu s'y réinstaller, et qu'après avoir fait acte de soumission aux lois, il avait repris l'exercice public et intégral de ses fonctions. Le brigadier en avait envoyé procès-verbal au district, avec une copie de la soumission du respectable curé. L'administration réactionnaire, qui se trouvait en ce moment à la tête du district, répondit à la double dénonciation de Laurentsot par les instructions les plus pacifiques, comme le prouve cette réponse du brigadier (15 août) : a L'abbé MeKn, de Levier, et le curé Bousson, de Boujailles, ont continué à dire messe et vêpres dans les ci-devant églises. J'ai obéi de tout point à votre lettre, concernant la surveillance qu'elle me prescrit contre eux. Mais jusqu'à ce jour il ne m'a pas paru qu'ils aient dit dans leurs prédications quelque chose contre le gouvernement. Quant à la confession, c'est ce que je ne sais point. Vous savez qu'il y a quelque temps je vous fis passer leur soumission aux lois. Votre réponse me recommandait de me borner à les surveiller jusqu'à ce que vous eussiez reçu des ordres du Comité de législation. »
Malheureusement les ordres du gouvernement ne tardèrent pas à arriver , et ils ne furent nullement favorables aux déportés. La gendarmerie se remit donc en chasse contre ces proscrits. Le 29 août, le brigadier Laurentsot se rendit à Boujailles avec ses gens. « J'allai, dit-il, d'abord chez le ci-
toyea Bonjour, officier municipal, qui refusa de ni'accompagner, puis chez le maire, qui refusa également. Ne pouvant faire de perquisitions sans Tassislance d'un officier municipal, je m'adressai à l'officier municipal Martin , qui m'accompagna chez la veuve Boisson , où j'arrêtai le prêtre Bousson, malgré la garde de femmes qui bivouaquait dans le jardin. Je trouvai ce prêtre caché derrière un lit et je l'emmenai dans la maison d'arrêt de PontarUer. »
Interrogé, le lendemain, par M. Demesmay, M. Bousson répondit qu'il était âgé de cinquante-un ans ; qu'il avait prêté le serment en i79l, mais en y ajoutant les restrictions que lui imposait sa conscience ; qu'il avait quitté Boujailles au mois d'août i79l , époque àlaquelle il avait été remplacé; que de là il s'était rendu à Salins, dans sa famille ; qu'il y avait pris un passé-port de déportation, le 9 septembre i792 ; mais qu'étant venu jusqu'à Doubs pour passer en Suisse, il y avait changé de détermination et était resté en France, séjournant tantôt dans le département du Jura, tantôt dans celui du Doubs, ainsi qu'il l'étabUrait par des certificats ; enfin qu'il s'était fixé à Boujailles depuis le 12 juillet dernier, après avoir fait à la municipalité la déclaration de se soumettre aux lois, autant que le permettait la religion.
L'arrestation de l'abbé Melin, de Levier, ne s'accomplit pas avec autant de facihté ; à la place du proscrit, le brigadier Laurentsot ne put présenter au district qu'un procès-verbal constatant que, le 3 septembre, ce prêtre s'était évadé de ses mains, et désignant les personnes qui avaient contribué à cette évasion. Gallet, devenu procureur syndic, demanda que M. Melin, quoique fugitif, fût dénoncé au tribunal criminel , et qu'on informât contre les complices de sa fuite. Mais le district réactionnaire qui siégeait en ce moment, se borna à déclarer qu'il n'était pas dans ses attri!)utions de prendre les informations demandées; que c'était i'afiaire du juge de paix de Levier, et que c'était à lui que les pièces devaient être transmises.
XL. La commune des Fourgs, quoique pourvue, comme celle de Levier, d'une brigade de gendarmerie, se disposait aussi à faire sa manifestation. Simonin , maréchal des logis.
commandant la brigade, craignant l'infériorité de ses forces, écrivit, le 25 juillet, au district, que le lendemain un prêtre devait célébrer la messe. Le district ordonna aussitôt au capitaine de gendarmerie de Pontarlier d'expédier aux Fourgs un nombre convenable d'hommes à la disposition de la municipalité. En même temps, il prévint cette municipalité que si un prêtre réfractaire s'ingérait dans l'exercice d'une fonction quelconque du culte , en public ou en particulier, le maire et l'agent national seraient pesponsables de tous les abus qu'ils n'auraient pas empêchés.
Deux jours après, le district écrivit à la municipalité de la Chaux : « Il nous est parvenu que dans la journée d'hier, un prêtre déporté ou émigré aurait exercé les fonctions de son culte dans votre commune, où il se serait présenté sous les auspices d'un grand nombre de personnes des campagnes voisines, portant des armes^ baïonnettes , stylets, etc. ; que le maire, le procureur et le secrétaire de votre municipalité auraient si ouvertement favorisé cette infraction aux lois et l'émeute à laquelle elle a donné lieu, qu'ils y auraient été remarqués , décorés de leurs écharpes. Disposés, comme nous le sommes, à faire respecter les lois et à sévir surtout contre les fonctionnaires publics qui se compromettraient au point de les avilir, en prenant part aux excès dont une multitude égarée se serait rendue coupable , nous mandons, par la présente, les citoyens Chaboz et Chevènement, procureur de la commune, pour prendre, après les avoir entendus, tel parti qu'il conviendra pour le maintien du bon ordre. » Le surlendemain, le district, après avoir entendu les deux municipaux, écrivit à la commune de la Chaux qu'elle avait eu tort de laisser célébrer la messe par le prêtre déporté Nicod ; qu'elle était devenue responsable de ce délit ; et que, si on pouvait l'excuser jusqu'à un certain point par la fausse interprétation donnée à la lettre du Comité de législation , elle devait à l'avenir faire valoir son autorité pour rappeler à l'ordre les délinquants, sous peine de subir elle-même les châtiments réservés aux fonctionnaires prévaricateurs.
Le 5 août, J.-F. Gabry , procureur de la commune de Saint-Gorgon, écrit au district que le prêtre déporté Hème,