VII
feu continuer et leurs balles tomber sur nous, nous leur avons crié et commandé, au nom de la loi, de cesser ce carnage, ce qui ne les a que plus auimés. Les rebelles armés ne cessant d'accourir de toutes parts pour se réunir aux premiers, Tattroupement nous a paru être au nombre d'environ trois mille hommes, tenant sur la rive gauche du Doubs un front d'une lieue d'étendue. Nous continuâmes notre marche, ^et ils ne cessèrent de tirer sur nous; de sorte que, voyant les gendarmes Yacheresse et Jeannin blessés, nous avons commandé à notre troupe de faire feu sur les rebelles, qui nous serraient de plus en plus près. C'est ce qui engagea un combat qui dura pendant une heure, et dans lequel un officier de gendarmerie et un volontaire de Barbézieux ont en- , core été blessés. Enfin, nous n'avons pu disperser les rebelles que lorsqu'une pièce de canon est venue du fort de Blamont à notre secours. Ce n'est que grâce à ce renfort qae nous avons pu continuer notre marche et déposer les quatre prêtres au fort de Blamont. Nous avons immédiatement rétrogradé du côté de Saint-Hippolyte, et sur la route nous avons été attaqués de nouveau par les rebelles retranchés dans les rochers.. Ils faisaient sur nous un feu continuel, qui . nous a obligés à répondre avec fermeté. »
Le récit des événements de cette journée se trouve complété par la lettre suivante, adressée à minuit au département par le district, et expédiée par une estafette : a Douze heures après le départ de la présente estafette, elle nous est revenue, à onze heures du soir, quoique nous eussions changé la ligne ordinaire de nos dépèches. Connaissant l'impossibilité de vous l'adresser par Dambelin, nous espérions que la correspondance pourrait parvenir par Damprichard, et rien ne nous a plus surpris que de voir revenir notre exprès. U nous a fait rapport que les révoltés l'avaient saisi, fouillé, arrêté comme espion, et conduit au miUeu d'un attroupement d'environ trois mille hommes et femmes, qui l'avaient entraîné de force jusqu'à Blamont, où sont détenus les quatre prêtres arrêtés par un officier en convalescence à Ecot. La troupe a combattu ; un feu suivi de part et d'autre a eu lieu pendant trois heures de chemin, et sans le secours d'une
pièce de 8, qui a été déchargée trois fois, force ne serait pas restée à la loi. Le résultat est de trois blessés du côté des républicains, d'un ou deux hommes tués et de quelques blessés, du côté des révoltés. Quatre pièces de campagne assorties deviennent absolument nécessaires. »
V. En eflfet, tout n'était pas terminé ; ce fut même sans aucun succès que les quatre prêtres, à peine remis entre les mains du commandant du fort et de Jos. Monnin, ex-sergent de ville de Blamont, nommé concierge de la prison pour ia circonstance, adressèrent cette exhortation pacifique aux catholiques armés dans le but de les délivrer :
« iO septembre^ au fort de Blamont.
» Nos très chers frères,
)> C'est avec la plus vive douleur que nous voyons des rassemblements et des voies de fait pour arracher les ministres du culte catholique romain d'entre les mains de la force publique. C'est pourquoi nous vous supplions et vous conjurons instamment de rester tranquilles, pour le repos et la paix générale, pour votre propre bonheur et le nôtre, et d'attendre avec patience les moments de la Providence, pour le rappel et le retour de vos pasteurs et la liberté entière de votre culte. Nous vous embrassons tous, en vous invitant de nouveau à l'union et à la paix et en nous recommandant à vos prières.
» J.-D. Morel, pr.; J.-J. Monnin, curé d'Anteuil; P.-C. Flottât, desservant deDampierre-sur-le-Doubs;Ferréol, prêtre catholique. »
Les masses énormes dépopulation soulevées par le funeste événement d'Ëcot étaient trop exaspérées parla prolongation indéfinie de leurs soufirances; elles avaient un trop juste sentiment de la bonté de leur cause et de la supériorité de leurs forces, pour se regarder comme définitivement vaincues et se laisser arrêter par les murailles de la forteresse de Blamont. Trois mille hommes mal armés et accourus à rimproviste n'avaient pu empêcher l'entrée des prêtres dans le vieux donjon; dix mille hommes, mieux pourvus d'armes et mieux dirigés, allaient se lever pour les en faire sortir. La journée du 10 septembre vit, en une infinité d'endroits,
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un spectacle analogue à celui que la gendarmerie de Dambelin peignait ainsi au district : a A une heure après midi, nous nous sommes aperçus d'un rassemblement qui se faisait de toutes parts ; d'autres allaient avertir dans les maisons, et quand ils ont vu qu'ils n'avançaient pas assez Vite, que ce procédé était trop long, un tas defemuies sont accourues au temple de la Raison et ont commencé à sonner la cloche. De suite nous nous y sommes transportés et leur avons demandé pour quelle raison elles sonnaient. Elles nous ont répondu qu'elles sonnaient le tocsin pour avertir les braves gens, dans le but d'aller reprendre des prôtres que des scélérats avaient arrêtés ; mais qu'ils ne les mèneraient pas loin ; que cette fois, ce ne serait pas l'affaire de Montandon; qu'il y avait longtemps qu'on attendait ce moment et qu'à la fin on tuerait. Nous avons fait cesser le tocsin et avons dispersé ces femmes. Ensuite nous avons été à la poursuite des rebelles ; on les voyait se diriger, de toutes parts, vers Montandon, où ils s'étaient donné rendez-vous pour deux heures après midi. Ayant appris que les prêtres étaient déjà rendus à Biamont, nous nous sommes retirés en faisant patrouille, et nous avons reconnu Marie-Anne Voulot, qui avait sonné le tocsin. Généreuse Faivre, armée d'une pique, les deux serviteurs de chez Rondoz, armés do haches, et les deux servantes, armées de tridents, Jos. Voulot, armé de même, J.-F. Jeaubrun, fondeur, Marg. Joseph, J.-B. Fallard, CL- Jos. Faivre, MelchiorLigier, Ant.-F. Monnot, horloger, Jos.- Pierre et P.-Ign. Girardin, tous armés de piques, de haches, de tridents. Ils allaient du côté de Montandon avec la foule qui y accourait de toutes parts. Nous sommes rentrés dans notre rébiilence, et nous avons appris que Gl.-Ursule Voulot parcourait toutes les maisons, en disant aux gens de ne rien craindre , que leur parti comptait au moins cinq mille hommes et qu'ils avaient juré de mettre tout en sang. — Bouchez, brigadier, Nicolet, Moutet. »
Le 1 1 septembre, à sept heures du matin, le district envoya une nouvelle estafette au département, avec la dépèche suivante : a Depuis trente-six heures, la fermentation est générale dans ce district, par suite de l'arrestation de quatre
prêtres déportés et émigrés saisis à Ecot. L'insurrection est à son comble; jusqu'à présent nous n'avons pu vous faire part (le nos alarmes, parce que nos dépêches ont toujours été interceptées par les révoltés, qui arrêtent tous nos courriers et les ont fouillés jusqu'au plus petit rétro/ Les bons citoyens nous arrivent, comme ils peuvent, en députation, pour nous peindre tous les malheurs qui menacent ces contrées. On nous assure que plus de quatre à cinq mille personnes, tant hommes que femmes, bien armées, se sont rassemblées et marchent sur le fort de Blamont; qu'ils ont bivouaqué et campé, cette nuit, près du fort; qu'ils se servent déjà d'un mot d'ordre et menacent d'égorger tous les patriotes et de faire enfin triompher leurs bons prêtres. Nous vous dépêchons un gendarme pour vous demander une force armée imposante. Nous venons également d'envoyer un gendarme à Porrentruy, pour réclamer la force armée, eu invitant le département du Mont-Terrible à envoyer un courrier à Belfort pour le même objet. »
En attendant l'arrivée de ces renforts, le district jugea avec raison qu'il serait plus si\p et plus honorable de recourir d'abord à la voie de la persuasion, et il décida que deux citoyens dont les sentiments favorables étaient bien connus des catholiques, le docteur Pourcelot, membre du conseil général du département, et M. Briot, de Belleherbe, juge au tribunal, seraient priés de vouloir bien se porter, en qualité de commissaires, sur les lieux où se tenaient les rassemblements, afin de les engager à se dissoudre, par les considérations du bien public, de la paix et de la conciliation. Les deux commissaires étaient invités à entretenir la correspondance la plus active avec le district.
MM. Briot et Pourcelot se firent un devoir d'accepter une mission si utile et partirent immédiatement pour Blamont. Pendant le trajet, ils envoyèrent ce billet au district : « Nous avons déjà trouvé plusieurs groupes de gens fort tranquilles. L'esprit est bon, cependant un peu heurté. Nous espérons que notre mission remplira les vœux des gens qui n'aiment point le sang. Nous allons à Blamont de ce pas. »
Mais là, par un heureux concours de circonstances, la
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tâche honorable qui convenait si bien à ces deax citoyens se trouvait déjà accomplie par un homme également digne de l'estime publique et de la reconnaissance de la postérité. Si, dans cette circonstance, il fut, comme les catholiques, dupe et bientôt après victime du gouvernement méprisable des conventionnels , en se portant fort de l'équité de ce gouvernement, ses propres épreuves le mettent à l'abri de tout soupçon d'avoir voulu désarmer les catholiques en les trompant.
M. Kilg, ancien ministre luthérien et administrateur du département, se trouvait en ce moment à Blamont, avec une mission politique. Il comprit ce que les circonstances exigeaient de son patriotisme, et il prit en mains la direction des affaires, quel'insuffisance de la municipalité de Blamont etTarrivée trop tardive des deux commissaires du district auraient sans doute laissée flottante ou abandonnée aux inspirations delà violence. Après avoir consacré la journée la plus laborieuse à cette œuvre de pacification, il trouva encore la force d'adresser, le soir même, ce rapport au département :
« Hier soir, une partie des habitants de la montagne descendirent le Lomont pour venir réclamer les prêtres. Ils passèrent la nuit aux environs de Pierrefontaine et de Villars , répandus en très grand nombre dans les campagnes et dans les bois, mais sans commettre aucun dégât ni aucune hostilité. Cette descente donna Téveil au canton. On tira le canon d'alarme; des lettres furent écrites à toutes les municipalités pour mettre le bataillon sur pied. Il arriva à minuit. On plaça un canon à la porte de la ville, et l'on s'attendait, ce matin, à une boucherie. Je me suis rendu à la municipalité ; j'y ai trouvé trois députés de la montagne, qui venaient redemander les prêtres. Je leur ai fait comprendre qu'il n'était pas au pouvoir de la municipalité de les leur rendre; qu'ils étaient au château par ordre du district, et qu'il n'y avait que le département qui pût décider de leur sort. Je leur ai fait entendre combien leur rassemblement était criminel, et que des voies de cette espèce , réprouvées par toutes les lois, rendaient la cause de ces prêtres plus mauvaise. Ils ont paru m'entendre avec intérêt. Les deux par-
lis étaient en présence. J'ai offert d'aller avec ces deux députés, seul et sans armes, parler à ces hommes égarés. Ils ont accepté ma proposition. Au moment où j'ai été à portée d'être entendu, tous ces gens, au nombre de trois à quatre mille, ont mis bas les armes et m'ont écouté. Je leur ai représenté leur tort. Tls ont protesté de leur civisme et des sacrifices qu'ils étaient prêts à faire de leurs personnes et de leurs biens pour la prospérité de l'Etat et pour la défense de la patrie, pourvu qu'on leur rendît leurs prêtres, et qu'on leur laissât le libre exercice de leur culte. Je leur ai dit que l'assemblée nationale avait promis de s'occuper de ces objets aussitôt après l'acceptation de la constitution, et qu'ils devaient, par leur tranquillité, leur patience et leur soumission aux lois, faire en sorte qu'elle s'en occupât d'une manière satisfaisante pour eux. Je les ai invités à se séparer, à s'en retourner paisiblement chez eux, dans la ferme résolution de ne plus se permettre de pareils excès, et de bien faire entendre à toute la montagne qu'il n'y avait que la paix et l'obéissance à la loi qui pussent engager les autorités constituées à plaider leur cause. Ils m'ont demandé s'ils pouvaient présenter une pétition au département sur cet objet; je leur ai répondu que le département la recevrait, pourvu qu'elle fût individuelle, comme la loi le prescrivait, et que je ne doutais pas que le département ne renouvelât les démarches qu'il avait déjà faites pour les satisfaire; que je leur promettais, s'ils retournaient sur-le-champ chez eux, et s'ils me promettaient d'y être paisibles, de m'intéresser vivement pour eux. Ils me l'ont solennellement promis et ils se sont exécutés sans plus de délai , en me recommandant leurs prêtres arrêtés. Je leur ai promis qu'on les traiterait avec humanité, au désir de la loi. Dès lors tout est rentré dans l'ordre. Ces pauvres gens sont égarés, hors d'eux-mêmes, et ils sont vraiment dignes de compassion.
» Ces curés sont au château. Le juge de paix les interroge. Je voudrais qu'on pût les transférer à Besançon. Ces environs-ci seraient plus tranquilles. Mais je voudrais aussi qu'on maniât leur affaire de manière à la traîner en longueur, et à attendre les mesures que prendra la nouvelle assemblée
par rapport à la déportation. Gardons-nous de brusquer la montagne. Ce sont de bons citoyens, dont on peut tirer U meilleur parti pour la défense de la patrie, si Ton sait Ifô satisfaire sur Tarticle de leur religion. J*ai éprouvé aujourd'hui combien ils sont dociles à la voix de la raison, quand on sait ou qu'on veut prendre la peine de la leur faire entendre.
» Un gendarme arrive dans ce moment avec une lettre de Pont-do-Roide qui fait craindre une nouvelle descente. Je vais voir ce que c'est. Je me rendrai au plus fort. J'espère encore tout apaiser.... C'était une terreur panique que celle de Pont-de-Roide. Personne n'y a paru. Mais j'ai eu avis que nombre d'habitants du val de Dambelin^deClerval et même de Baume, s'étaient rendus à Chamesol par Droitfontaine. Je m'y suis transporté malgré la chaleur. Je n'y ai plus trouvé personne; mais j'ai su qu'ils étaient au nombre de dix mille, qui seraient descendus àBlamont si l'on avait mal reçu ceux que j'ai eu l'avantage de renvoyer amicalement le matin. Chacun s'en est retourné chez soi ; heureux si la fureur de ravoir leurs prêtres ne l'emporte pas sur la prudence et si nous n'avons pas, sous quelques jours, une visite nouvelle. Tout ce train est dû à une mauvaise tête. C'est Féart, receveur de l'enregistrement à Pont de Roide, qui a fait arrêter CCS prêtres. 11 ne les aime pas, parce qu'il redoute leur surveillance. Cet homme est détesté dans les environs. Il serait très expédient que Boucher ou le receveur en chef le fissent promptement passer de ce bureau-ci dans un autre très éloigné. Il ne faut pas de tête comme la sienne parmi nos gens, dans des circonstances comme celles-ci. Le juge de paix a interrogé ces prêtres. Deux d'entre eux, à ce qu'il dit, sont munis de certificats de résidence en forme. Si cela est , je l'engagerai à les relâcher , en vertu de la dernière \j lettre du Comité de législation. Ce sera déjà une satisfaction pour leurs adhérents, et elle suffira peut-être pour les apaiser. J'avais envie d'aller vous rejoindre lundi prochain ; mais si les troubles continuent, je resterai encore et j'attendrai de vos nouvelles. Vous m'avez donné une commission relative à l'acceptation de la constitution. Si vous croyez que je puisse
remplir vos vues pour le rétablissement de Tordre, donnezm'en une autre en conséquence. »
Les deux commissaires du district, fidèles à leur engagement, continuèrent à adresser à Saint-Hippolyte des bulletins de leurs opérations. A quatre heures après midi , M. Pourcelot écrivit de Pierrefontaine-lez-Blamont : « Nous sommes arrivés à Blamont à onze heures. Les armes de la persuasion nous y ont précédas , les rassemblements sont dissipés , les quatre prisonniers sont en sûreté et tout est très tranquille. Je suis arrivé ici, parce qu'un habitant da lieu, nommé Daniel Benoît, nous a avertis qu'il y avait encore un groupe de ces personnes, et je m'y rends pour les instruire et les tranquilliser. D'ici je retourne à Pont-de- Roide, où est Kilg. »
« Pont'de-jRoide, à neuf heures et demie du soir. Arrivé ici depuis les six. heures, j'y ai trouvé tout tranquille. On y a saisi un individu sur lequel on a trouvé des balles et de la poudre; il est en arrestation; marquez-nous vos intentions à son égard. Nous établissons toutes les correspondances nécessaires pour nous assurer de tous les points de réunion qui pourraient se former, afin de les combattre d'abord par la persuasion et de donner force à la loi. Le gendarme d'ordonnance vous donnera les détails de son arrestation à la Combe-d'Hians ; nous observons ce point-là. — Pourcelot.»
Le district s'empressa d'envoyer au département les bonnes nouvelles qu'il venait de recevoir de ses commissaires et de lui annoncer que tout semblait terminé.
VI. MM. Briot et Pourcelot, pendant leur séjour à Blamont, avaient ordonné au commandant du fort d'avoir pour les prêtres détenus tous les ménagements prescrits par l'humanité, et de les laisser communiquer librement avec leurs parents et les hommes de loi qu'ils pourraient se choisir comme défenseurs.
Le même jour, les quatre prêtres subirent leur second interrogatoire, par-devant Georges-Fréd, Diény, juge de paix de Blamont, ex-ministre protestant et ex-président du district. M. Morel déclara qu'il était domicilié à Remondans depuis trois ans et trois mois ; qu'il y avait résidé sans inter-
ruption, en se cachant pendant tout le temps de la Terreur; qu'il ne s'était montré publiquement que depuis deux mois, et qu'il avait envoyé son certificat de résidence au département, à l'efiet d'être rayé de la liste des émigrés. Il ajouta que depuis qu'il avait repris les fonctions de son ministère^ il ne l'avait exercé que deux fois, à la demande des citoyens de Mathay et de Dampierre, et que ses instructions étaient restées complètement étrangères à la politique. L'interrogatoire se poursuivit en ces termes :
Q. N'as-tu pas parlé contre les lois de la république et le gouvernement?
R. Non; au contraire, j'ai toujours recommandé la soumission la plus stricte aux lois de la république et l'amour de la paix et du bon ordre. Toutefois, les citoyens m'ayant demandé mon opinion concernant les prêtres connus sous le nom de prêtres constitutionnels, je leur ai dit avec franchise, comme je le sens dans ma conscience, que ces prêtres n'étaient point des pasteurs légitimes.
Q. N'as-lu pas cherché à exciter des soulèvements au sujet de ces prêtres et à armer le peuple contre eux?
R. Non, ainsi que je l'ai déjà dit.
Q. N'as-tu pas connaissance de différents rassemblements qui ont eu heu à Mathay et ne t'y es-tu pas trouvé toimême ?
R. Plusieurs citoyens se sont rencontrés à Mathay pour y vaquer à Texercice du culte par l'organe des prêtres qui ont leur confiance; ces rassemblements n'ont jamais eu d'autre but; il n'y a jamais été question de la pohtique ni du gouvernement; je m'y suis trouvé moi-même, et je n'y ai jamais vu le moindre trouble.
Q. Avant d'exercer les fonctions du culte, avais-tu fait ta soumission conformément à la loi?
R. Les communes qui m'ont fait appeler ne l'ont point exigée de moi ; au reste, je suis toujours prêt à faire aux lois de la république telle soumission qu'on exigera, en réservant seulement mon opinion religieuse. Elle ne peut être soumise aux lois civiles qu'en tant qu'elle pourrait troubler l'ordre social, ce qui n'arrivera jamais de ma part; car je
suis plus que jamais persuadé que la religion doit être un élément de paix et de concorde et nullement un sujet de guerre.
Q. N*as-tu pas prêché pour le retour de Tancien gouvernement et contre la légitimité des acquisitions de biens nationaux, tant de première origine qu'autres?
•R. Non. Dès le moment que je fus appelé, je m'interdis toute explication à ce sujet, ainsi que l'ont fait mes confrères.
Q. Au moment de ton arrestation, n'as-tu pas excité le peuple à des voies de fait, pour te mettre en liberté, ainsi que tes confrères ?
R. Non. Mais comme nous avions alors extrêmement chaud, et que l'un de mes collègues demandait à achever de boire un verre de vin, avant de suivre les gardes nationaux qui nous avaient arrêtés, ceux-ci n'ayant pas voulu y consentir, il leur dit de prendre garde d'user de violence envers nous, de peur qu'il ne s'ensuivît quelque trouble. Ce propos, proféré dans l'intérêt même de la paix, a été mal interprété.
M. Humbert, interrogé ensuite, répondit qu'il avait passé les années de sa déportation en Suisse, dans l'abbaye de Fischengen, et qu'à l'époque oii le décret sur les cultes avait paru rouvrir les portes de la France aux déportés, il s'était rendu à l'appel du peuple, notamment de celui de Lucelans; qu'il ne refusait nullement de faire sa soumission aux lois, moyennant la réserve de son opinion religieuse; qu'il n'avait jamais cherché à inculquer au peuple d'autres sentiments que ceux de la vertu, de la charité, de la concorde et de la paix, et qu'il n'avait jamais prêché contre le gouvernemenl actuel, les assignats, les biens nationaux, les défenseurs de la patrie ou tout autre objet relatif à la république, s'étant constamment interdit tonte explication à ce sujet. « J'ai, il est vrai, ajouta-t-il, parlé au peuple des prêtres constitutionnels, et j'ai dit franchement que ces prêtres étaient séparés de l'Eglise, en recommandant de prier pour eux. Nous avons même souvent, mes confrères et moi, pour le bonheur de l'Etat, invité ces prêtres à une réconciliation fraternelle, et toutes nos démarches n'ont tendu qu'à l'opérer. Je me suis
trouvé au rassemblement de Mathay ; mais il n'a donné lieu à aucun trouble. Je ne m'étais arrêté à Ecot que pour me rafraîchir en retournant à Lucelans. Mes collègues et moi nous avions demandé un verre d'eau chez un citoyen nommé Couvet, et au lieu de verres d'eau, on nous a présenté des verres de vin. Loin de chercher à soulever le peuple lors de notre arrestation, nous avons invité ceux qui nous ont arrêtés à ne point user de violence, de peur d'exciter du tumulte, et nous avons suivi la garde sans résistance. »
M. Monnin, interrogé ensuite, répondit qu'il avait résidé aussi à l'abbaye de Fischengen ; qu'il était revenu à Anteuil sur l'appel de ses anciens paroissiens, lors du rétablissement de la liberté des cultes ; qu'il n'avait point fait do soumission aux lois, parce qu'on ne l'en avait point requis, mais qu'il était prêt à remplir cette formalité, en réservant son opinion religieuse; que dans ses prédications il n'avait jamais traité aucun sujet politique et y avait toujours recommandé la paix, l'union et la soumission aux lois; qu'il s'était trouvé à la mission de Mathay, sur l'invitation de la municipalité elle-même, et que tout s'y était passé sans trouble.
M Flottât, interrogé le dernier, répondit qu'il était originaire de Bourogne, dans le district de Belfort ; qu'il résidait habituellement à Etouvans, dans le district de Montbéliard, et il remit au juge de paix un certificat de résidence continue, délivré parla municipalité d'Etouvans, le 15 thermidor an III, et signé par dix-huit habitants, le maire, le procureur, deux officiers municipaux et les six membres du conseil. Le visa du district de Montbéliard portait la signature de M, Pourcelot. Le prisonnier ajouta qu'il était venu remplir ses fonctions à Dampierre, sur l'invitation de toute la paroisse; qu'il avait également assisté à la mission de Mathay; que ses instructions avaient toujours été étrangères à la politique et portées à la paix et à la soumission, et enfin qu'au moment où il avait été arrêté, il allait reconduire ses confrères.
VII. Par suite de l'arrestation des courriers, ce fut seulement le soir du 11 septembre que les lettres du district, expédiées les deux jours précédents, parvinrent au département.
Le procureur général Couchery répondit sur-le-champ : « J'ai reçu aujourd'hui, à huit heures du soir, la dépêche qui annonce les troubles survenus dans votre district àToccasiou de quatre prêtres déportés. L'administration, que j'ai fait convoquer aussitôt, a été aussi indignée qu'affligée des excès auxquels se sont portés leurs partisans, et elle a concerté avec le général de la sixième division militaire, les moyens de les réprimer. Demain on fera partir cent hommes d'infanterie et deux pièces de canon. Nous espérons qu'avec ce renfort, et sachant employer le dévouement des gardes nationaux qui sont restés fidèles aux lois, vous pourrez punir les auteurs des rassemblements séditieux et en prévenir de nouveaux. Je n'ai pas besoin de vous inviter à mettre la plus grande prudence dans les mesures que vous prendrez pour punir les coupables. Vous devez sentir que la force des armes ne s'emploie qu'au défaut de celle de l'opinion , qu'il faut ménager l'erreur et ne frapper que ceux qui la causent et l'entretiennent, et qu'une rigueur inflexible, en . irritant toutes les passions religieuses, ne ferait qu'augmenter la contagion. L'administration applaudit à la vigueur et à la décision du directoire du district dans cette circonstance périlleuse. Il est important, pour prévenir une terreur trop grande et des émigrations semblables à celles qui ont eu lieu en 1793, de ne pas répandre le bruit de l'arrivée des troupes, ou, si l'on en est instruit, de ne point annoncer d'intentions hostiles. »
Le déparlement ne se borna pas à cet envoi de troupes; il décida en même temps « que, pour éclairer les bons habitants dont on avait abusé la crédulité et comprimer les malveillants, les citoyens Kilg et Voisard, nommés commissaires, se transporteraient sur-le-champ dans le district d'Hippolyte,pour y prendre, soit conjointement, soit séparément, les mesures que les circonstances leur suggéreraient, à l'efl'et de dissiper tout rassemblement, rétablir le calme et ramener les citoyens au respect et à l'obéissance aux lois ; que l'infanterie et l'artillerie, expédiées le même jour, iraient se poster à Dambelin, à la disposition des deux commissaires, et enfin qu'une adresse serait faite aux habitants du district
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d'HippoIf te, au sujet des rassemblements qui y avaient ea lieu, et que Gouchery serait chargé de la rédiger. »
Le jeuae tribun montra en cette circonstance un espiit bien différent de celui qui animait les Rilg, les Pourcelot et les Emonin. 11 n'offrit à ce peuple exaspéré et soulevé, d'autre conciliation qu'un abandon absolu de ses droits, d'autre justice qiie la justice révolutionnaire, d'autre perspective que des menaces, d'autre consolation que des imputations calomnieuses contre les prêtres pour l'amour desquels ces gens se faisaient tuer. Incapable, dans son scepticisme voltairien, de comprendre le pieux dévouement de cette population, il croyait qu'il suffisait d'agiter devant ses yeux le spectre et les souvenirs de la terreur passée, pour lui faire bénir un état de choses où on ne la privait qm de son culte, de ses prêtres et de toutes les consolations religieuses, sans l'égorger par surcroit.
Le département aux habitants du district d'Hippoiyte.
« Nous avons vu avec la plus vive douleur les excès auxquels l'égarement du fanatisme et le mépris des lois viennent , de porter un grand nombre d'habitants du district d'Hippolyte, et nous ne présageons pas sans efitoi les affreuses conséquences qu'ils peuvent avoir pour eux. Depuis quand '■ l'insurrection est-elle la ressource d'hommes qui doivent attendre des bienfaits de la nouvelle constitution? Depuis : quand espère-t-on obtenir par des rassemblements séditieui ï et par la force des armes, ce que l'intérêt de la république J réprouve dans ces moments orageux, mais qu'il pourrait permettre dans des jours plus paisibles? Eh quoi! vous voœ obstinez à conserver parmi vous des prêtres que les lois bannissent; vous vous armez pour les soustraire à leur autorité I Savez vous tous les maux que peuvent attirer sur vons ces mouvements imprudents et ces résistances coupables? Croyez-vous qu'on permettra daifs une partie de la France ce qu'on refuse, ce qu'on proscrit dans toutes les autres? Croyez-vous que la république ne soit pas assez puissante pour dissiper ce foyer de révolte et de trouble qu'on alhime, qu'on fomente dans vos contrées ? Ah 1 sans doute, quand
INSURRECTION DANS LE DISTRICT DE SAINT-HiPPOLTTB« 607
VOUS vous êtes armés contre les hommes chargés d'exécuter la loi et de vous enlever des prêtres qu'elle vous défend de conserver, vous n'avez pas vu tous les prétextes que vous donniez à la malveillance pour dénaturer encore vos intentions, et toutes les forces que vous lui prêtiez pour tourmenter vos consciences. Vous ne vous rappelez donc plus comment, dans un temps d'orages et de proscriptions, l'on punit dans votre malheureux pays un mouvement bien moins coupable, bien moins dangereux que celui auquel vous venez de vous abandonner? Vous ne vous rappelez plus ces affreux tableaux de désordre et de mort qui furent si longtemps sous vos yeux, ces vengeances qui vous poursuivirent avec tant de fureur et d'acharnement ? Vous ne voyez donc plus le sang qui rejaillit sur yos chaumières simples et paisibles, qui arrosa les débris de vos autels? Vous ne vous souvenez plus que> pour échapper à cette rage, si ingénieuse à trouver des coupables, la plupart d'entre vous quittèrent leurs foyers et restèrent pendant longtemps errants et délaissés dans une terre étrangère? Pourquoi tant de malheurs et de persécutions ne sont-ils plus présents à votre souvenir? Pourquoi ceux qui vous prêchent un Dieu de paix et une religion consolante, ne font-ils pas à votre tranquillité le sacrifice que leur impose la loi? Pourquoi arment-ils vos bras pour les protéger? Pourquoi suscitent-ils des révoltes qui tourneront nécessairement contre eux et contre vous ? Nous vous annonçons que nous sommes disposés à faire exécuter les lois, et que désormais on ne s'insurgera pas impunément contre elles. C'est de votre respect pour ce qu'elles vous prescrivent, que dépendra votre tranquillité. Il n'y aura que malheur et anarchie partout où elles seront violées. — Chevillet, prés., Louvot, Janson, Gavail, Michel, Proudhon, Bourqueney, J.-B. Couchery, proc. gén., Hannier, secret, gén. )>
Cette adresse fut imprimée à un très grand nombre d'exemplaires, et expédiée au district, le 15 septembre, avec invitation de la répandre à profusion dans les campagnes. Couchery en adressa aussi un certain nombre d*exemplaires à tous les autres districts.
VllI. La journée du 42 septembre se passa sans incidents notables. Pendant que Tadministration du district était réunie sous la présidence d'Emonin aîné, on annonça que le commandant d'un détachement delà septième demi-brigade, en garnison à Porrentruy, venait d'arriver avec soixantedeux hommes et un caisson de vivres, envoyés par le département du Mont-Terrible au secours de l'autorité. Le district déclara « que les insurgés paraissant revenir de leurs erreurs, et que les seuls attroupements, s'il en restait, étant du côté de Bief, Pont-de-Roide et Dambelin, le détachement de Porrentruy se transporterait immédiatement à Noirefontaine et au Poset, et y stationnerait pendant la journée du lendemain. Si, comme l'administration l'espérait, il voyait alors les rassemblements dissipés, il retournerait à son poste, en prévenant l'administration de son départ. »
Le même jour, le district de Saint-Hippolyte reçut de celui de Baume une lettre qui mettait à sa disposition la troupe envoyée à Clerval et un message du lieutenant Amiot, chef de cette troupe, annonçant qu'il attendait ses ordres. On décida qu'il serait adressé des remerciements aux administrateurs de Baume, et qu'il serait donné ordre à Amiot de se rendre de suite, avec ses vingt-huit cavaliers, à Dambelin, pour protéger la correspondance avecle département, à raison de l'impuissance de la gendarmerie de ce poste, et des rassemblements dont le val de Dambelin paraissait être le centre.
Le district, informé par un de ses membres que le citoyen Jos. Dupré, chef d'atelier d'armes à la Roche, commune de Soulce, était dépositaire de deux petites pièces de canon en bronze et d'une autre en fer, déclara qu'il était urgent de les mettre à couvert des entreprises des révoltés, et qu'en conséquence, cinquante-deux soldats amèneraient ces canons au district.
Les mêmes administrateurs décidèrent encore qu'à raison des circonstances critiques où la contrée se trouvait, il serait écrit à tous les membres du conseil général du district de se rendre sans délai à leur poste. Dans la soirée, l'administration écrivit au département pour le remercier du prompt
envoi de troupes dont elle venait de recevoir Tavis, et pour le mettre au courant des derniers incidents.
La journée du 13 septembre ne fut pas moins calme que la précédente. Toutefois, comme on entendait à tout instant (des détonations de coups de fusil, le district décida que, ce bruit pouvant donner l'alarme dans le voisinage , « il était fait défense de tirer des coups de fusil sur le territoire d'Hippolyte, sous peine d'arrestation. » Un moment après, une estafette apporta une lettre annonçant qu'il était arrivé à Blamont un détachement composé de gardes nationaux et de troupes de ligne, venant de Belfort; et qu'à raidon de la tranquillité qui régnait, ces troupes désiraient s'en retourner. Le district déclara a qu'effectivement, les ouvrages pressants de la campagne nécessitant la présence des gardes nationaux dans leurs familles, la garde nationale venue de Belfort s'en retournerait dans ses foyers; mais que les carabiniers, les chasseurs à pied et Tartillerie resteraient à Blamont jusqu'à nouvel ordre. »
Le district reçut, dans la journée, une lettre de la municipahté de Pont-de-Roide annonçant que le nommé Décloux, arrêté dans cette commune par mesure de sûreté générale , avait été interrogé par le juge de paix et venait d'être renvoyé devant elle pour qu'elle statuât sur son sort ; elle demandait ce qu'elle devait en faire.
Le même jour, M. Briot, de Belleherbe, écrivit de Dambelin au district : « Je vous préviens que les communes, informées de l'arrivée des trente chasseurs (de Baume) en ce lieu, ont pensé que c'était pour enlever les prêtres de Kamont et les conduire à Besançon, et qu'elles faisaient déjà, du moins quelques-unes, des dispositions pour s'opposer au passage. J'ai fait partir^ hier soir à sept heures, trois émissaires dans les communes voisines, en les chargeant d'en faire partir d'autres des communes où ils arriveraient, pour toutes les communes principales, et de leur dire que les chasseurs n'ont aucun ordre pour enlever les prêtres à Blamont, et qu'il ne peut résulter pour ces prêtres aucun autre danger que le bannissement, suivant un décret consigné dans la gazette qui arrivera aujourd'hui (décret du