VII
66 CHAPITRE LXY.
plus actifs du directoire, P.-Jos. Girard, tyran municipal de Montperreux. « Cet homme, disait-il, a été le complice et le soutien des voleurs ; il a tiré sur des enfants des coups de pistolets chargés à balle. Il a requis la garde nationale pour aller faire baptiser, de force, des nouveau-nés à Chaudron. Le jour de Pâques dernier, après avoir fait dire une messe, il a fait assembler le comité de la commune pour mettre en réclusion tous ceux qui n'y avaient pas assisté. Quinze jours après, ses opinions ayant changé, il fit assembler le même comité pour mettre en réclusion tous ceux qui allaient prier à l'église. 11 est resté cinq ans sans rendre ses comptes. Il menaçait à chaque instant les habitants du tribunal révolutionnaire et de la guillotine, et terrifiait tous les citoyens. »
Le district, qui se sentait coupable de pareils méfaits, voyait en même temps décliner l'ardeur de ses auxiliaires les plus sûrs. Il écrivait, le 8 mars, au capitaine qui commandait les divers détachements préposés à la garde des frontières : ce 11 nous arrive chaque jour des plaintes contre l'indolence et l'inactivité des volontaires. Loin de s'opposer à des passages en Suisse, ils y font eux-mêmes des voyages et facilitent la rentrée des mauvais sujets. »
Les populations commençaient aussi à discuter l'autorité despotique du district. Le 20 mars, un patriote qu'il venait de nommer maire des Combes, répondit que la municipalité persistait à ne pas reconnaître au directoire le droit de changer, même provisoirement, les autorités locales, et qu'il désirait lui-même être déchargé de sa commission, n Avant la Révolution, disait-il avec tristesse, je prêtais de l'argent, aujourd'hui j'en emprunte. » Un autre patriote, J.-Jos. Guy, de Chapelle-des-Bois, appelé aux fonctions d'officier nmnicipal, ayant également refusé, le district lui écrivit, le il avril, que s'il persistait dans son refus, il serait poursuivi suivant toute la rigueur des lois. L'agent national de Morteau mandait, de son côté, que depuis l'établissement de la taxe, toute espèce de marché avait cessé dans cette ville.
11 n'y avait dans le ressort qu'un seul établissement où l'affluence n'avait pas encore diminué, c'était la prison. Le district écrivait, le 18 avril, à la municipalité dePoutarlier :
aÉACTION CONTRE LES TERRORISTES. 67
« Nous devons vous rappeler à la stricte observation de la loi do 29 septembre 1791, qui confie aux municipalités la police des maisons d'arrêt, notamment dans ce temps-ci où la maison d'arrêt est encombrée de prisonniers, où un prêtre se trouve parmi eux, et où il pourrait même répandre sa doctrine dans toute la ville, car l'entrée dans cette maison parait facile, et des fanatiques peuvent profiter de cette occasion pour renforcer leur parti. Ces considérations nous déterniiuent à vous inviter à faire donner aux factionnaires la consigne de ne permettre d'entrer qu'à ceux qui y sont obligés pour des opérations indispensables. » Le 27 mai, cette administration, qui aimait singulièrement les prisons et continuait à en faire un grand usage, écrivit au département qu'il était urgent de les agrandir.
Le 14 avril , le déparlement transmit au district de Pontariier, comme à tous les autres, le décret du 21 germinal, qui ordonnait le désarmement des terroristes, et il y joignit cette note : « Comme il n'y a point de représentant da peuple dans le département, vous êtes chargés de l'exécution du décret. » Jamais commission n'était tombée entre des mains moins faites pour la remplir. Aussi le district ne se pressa-t-il pas. Interpellé par le département sur son inaction, il produisit une première excuse qui lui attira, le 2i avril, la réplique suivante de Voisard : <» Je vois avec le plus grand étonnement que vous dites n'avoir pas reçu la loi sur le désarmement, tandis qu'elle vous est bien certainement parvenue. Il y a donc dans vos bureaux une inattention singulière, ou bien quelqu'un se saisit des pièces à mesure qu'elles arrivent. »
Le district, en possession d'un nouvel exemplaire de la loi, ne se montra pas plus empressé de la mettre à exécution. Il écrivit même, le 22 avril, à Saladin, qu'il ne voyait absolument personne, dans tout son ressort , à qui on put appliquer cette loi. Saladin, moins convaincu, répondit, le 8 mai : « Vous me mandez que vous ne pensez pas avoir à donner d'exécution dans votre district au désarmement. Il serait bien à souhaiter que toutes les administrations pussent avec raison en dire autant. J'attendrai les éclaircissements
que vous m'annoncez, lorsque je me rendrai auprès de vous. » Le district décida, le lendemain, Tenvoi d'un de ses membres à Besançon pour conférer avec le proconsul contre les prêtres rentrés. Il désigna pour cette mission Parrod, le plus forcené de ses terroristes; et, comme il est facile de le présumer^ dans ces conférences, la question délicate du désarmement fut encore éludée. Le département, ne voyant toujours rien venir, écrivit de nouveau au district, le 3 juin, pour lui demander compte de ce qu'il avait fait pour l'exécution de la loi. — Le district répondit à cette troisième sommation par l'arrêté suivant : a Considérant que l'imputation de terrorisme, dans toutes les communes du district, s'applique assez arbitrairement à des citoyens que l'administration regarde comme des républicains zélés, tandis que le parti fanatique les proscrit sans pitié comme ennemis des principes de la liberté et de l'égalité, et que l'inscription de ces mêmes citoyens sur la liste des personnes à désarmer donnerait lieu à des comparaisons inadmissibles, mais propres à fomenter toutes les passions et les haines, le conseil général arrête que le procureur syndic sera envoyé au représentant Saladin, pour conférer avec lui à ce sujet. »
Le district écrivit en même temps au département une lettre impertinente pour lui demander ce qu'on devait entendre par terroristes, Gouchery, procureur général, lui répondit, le 9 juin : a Ce n'est pas au directoire du département à vous indiquer les individus sur qui doit frapper l'exécution de la loi. Une définition du mot terroriste serait aussi inutile pour votre opinion que déshonorante pour vos principes. Sans doute, vous avez déjà désigné comme agent du terrorisme, celui qui a été l'apôtre d'un système de terreur et de sang ; celui qui a égaré l'opinion des Sociétés populaires par des propositions incendiaires ; celui qui a aUmenté la férocité du tribunal assassin ; celui qui s'est fortement prononcé en faveur de la révolte du 31 mai, etc. »
A ces traits, tous les membres du district ne pouvaient manquer de se reconnaître eux-mêmes, car l'identité était frappante ; mais, d'un autre côté, le portrait était trop peu flatteur pour être revendiqué ; ils se tirèrent d'embarras en
gens d'esprit qu'ils étaient, et finirent même par trouver dans cette loi, d'abord si mal accueillie par eux, un excellent moyen de se venger de leurs anciens rivaux. Ils décidèrent doDC, le 18 juin, qu'il était urgent de mettre à exécution la loi contre les terroristes, et qu'en conséquence ils condamnaient à être désarmés Louis Perron, ex-président du comité révolutionnaire, Beuque, ex-avoué, Ghambard et Nicod, officiers municipaux, Colin- Violand fils et Cbevalet, négociants, et Faivre, orfèvre, comme étant tous partisans et complices de Lerebours.
Après avoir ainsi satisfait du même coup les exigences du département et leurs rancunes personnelles, les administrateurs du district s'empressèrent d'annoncer qu'ils venaient de procéder <f contre les hommes connus pour avoir été attachés au s;^tème de désorganisation et de terreur, et que le désarmement avait été opéré avec toute la tranquillité possible'.»
XX. Cette comédie ne pouvait durer longtemps. Le 3 juillet, Saladin, éclairé enfin sur la véritable situation de ce district, prit à Ârbois un arrêté sévère qui destituait et désarmait Parrod,.procureur syndic, Callier, Prat, Anat. Gros, membres du directoire, Simonin, Claudet, Cl.-Alexis Michaud, Tavemier, membres du conseil général, Joufl'roy, secrétaire, Bévalet, président, Violand, juge, Rousselot, greffier du tribunal, Tavemier et Gros, juges de paix, etMicbaud, directeur de la poste, comme ayant tous abusé de leurs places pour opprimer les citoyens. 11 leur était fait défense de sortir de la ville avant d'avoir remis les papiers de l'administration et rendu leurs comptes. — A la place de cette administration terroriste, Saladin, dépassant la mesure du moment, nomma les parents et les amis les plus notables du clergé déporté , les Demesmay , les Gloriod , les Parguez, les Brocard, les Gaudion, les Alix, en leur associant quelques honnêtes républicains constitutionnels, comme M. P.- Mathieu Tbiébaut, de Mouthe, dont le vieux curé Burnequez avait égaré le patriotisme et la bonne foi (^). Le département
(1) Voir, & la fia du volume, le document no 1 , Tableau des administntean.
70 CHAPITBB LIT.
lui-même trouva toutes ces mesures excessives, et dès le lendemain, il arrêta que le jurisconsulte Proudhon se rendrait sur-le-cbamp auprès de Saladin pour lui représenter c( que les citoyens nouvellement nommés au district de Pontarlier n'ayant pas un patriotisme prononcé, et quelquesuns d'entre eux étant accusés de favoriser le fanatisme, il était dangereux pour la chose publique de maintenir leur nomination; que la justice du représentant avait été également trompée, soit sur les destitutions, soit sur lesdésatmeraents qu'il venait d'ordonner. »
L'appui tout exceptionnel que l'administration terroriste de Pontarlier trouvait dans le directoire du département , resterait un mystère, s'il ne devait pas s'expliquer par l'influence de M. Proudhon, qui, ayant été juge à Pontarlier, y avait vécu dans Tintimité des fonctionnaires jacobins, et après avoir été sauvé par leur bienveillance sous la Terreur, tint sans doute à se montrer reconnaissant et à leur épargner aussi leur tour de proscription.
Le7 juillet, Proudhon, de retour à Besançon, rendit compte de sa mission auprès de Saladin. Le représentant du peuple avait consenti à remplacer le notaire Gaudion, de Morteau , nommé procureur syndic et non acceptant, par le jeune Gallet, membre de l'administration précédente ; mais il persistait à maintenir toutes ses autres nominations. Les girondins du département, ne pouvant digérer une mesure aussi réactionnaire, revinrent à la charge auprès de Saladin, et le procureur général lui écrivit, le 40 juillet, en leur nom : « La force des circonstances, les divisions qui commencent à se manifester dans la commune de Pontarlier, la crainte de voir le parti d» s patriotes comprimé par des hommes que les liens du sang et peut-être les rapports de l'opinion attachent aux émigrés, nous engagent encore à vous faire de nouvelles observations. Soyez persuadé que si nous n'étions pas convaincus du danger qu'il y a de laisser, dans les autorités constituées d'un district agité par le fanatisme et livré aux incursions des émigrés, des hommes dont le patriotisme est douteux, et que si nous ne connaissions parfaitement la plupart des administrateurs destitués et ceux
RÉACTION CONTRE LUS TERRORISTES. 7i
qui les remplacent, nous ne mettrions pas dans nos réclamations autant d*importunité. Gloriod, membre du directoire, est père d'émigré, entièrement dévoué aux prêtres déportés. Il a été destitué de ses fonctions d'officier municipal, pour avoir refusé de paraître dans les délibérations de la municipalité qui avaient pour but des mesures de sûreté contre les prêtres déportés. Il est, au surplus, maître de poste. Minary est beau -frère d'émigré et mdtre de forges. Parguez est frère de deux émigrés. Brocard est oncle et neveu de prêtres déportés. Luc-Jos. Demesmay est lui-même père , frère et cousin d'émigrés. Nous venons de voir deux administrateurs du district de Pontarlier ; ils sont désespérés des préventions qu'on vous a inspirées contre eux et surtout de ce qu'ils sont atteints de la destitution et du désarmement. Nous vous jurons qu'ils sont traités avec trop de rigueur. Nous osons croire que vous prendrez à leur égard une mesure plus digne de votre justice et de la conduite qu'ils ont tenue dans les différentes époques de la Révolution. »
Cette seconde réclamation étant restée sans succès, Kilg alla, le 46 juillet, installer les nouvelles autorités de Pontar- Ber. L'administration du district écrivit, quelques jours après, que pour donner au désarmement de ses prédécesseurs le moins d'éclat possible, elle s'était contentée de les inviter à remettre leurs armes dans ses bureaux ; que plusieurs s'étaient déjà exécutés; que d'autres avaient réclamé un extrait de l'arrêté de désarmement, ce qui leur avait été octroyé sans difficulté ; enfin que, comme il importait de faire connaître i toutes les communes les changements opérés par le représentant du peuple, elle se proposait , sauf approbation du département, de faire imprimer et afficher dans toutes les communes l'arrêté de Saladin. Gouchery, procureur général, s'empressa de répondre qu'il n'était pas dans l'intention du département de donner de la publicité à cet arrêté, attendu que plusieurs de ses dispositions étaient déjà trop sévères par elles-mêmes, pour qu'on y ajoutât encore le désagrément de la publicité.
Si le département lui-même avait cru devoir prendre la défense des administrateurs terroristes de PontarUer, on
72 CHAPITBB LIT.
présume bien qu'ils trouvèrent, auprès de la députation régicide du Doubs, des sympathies encore plus vives et des protecteurs tout dévoués. Aussi, le 3 août , un arrêté du Comité de législation vint-il renverser Tœuvre entière de Saladin, réarmer tous les tyranneaux destitués par le proconsul, et nommer Gallier vice-président du district. Gros, Simonin, Prat et Gallet, membres du directoire, et Parrod^ procureur syndic. Le conseil général ne devant plus siéger, selon toute apparence, on avait jugé inutile de le renouveler.
Gomme ces mesures en avaient accompagné d'autres d'une nuance jacobine encore plus marquée^ et qui avaient atteint le département lui-même, celui-ci fit volte-face, et^ changeant de rôle, il réclama, à son tour, contre le triomphe trop complet qu'on venait de donner aux terroristes, en protestant, comme on l'a vu, qu'il lui était impossible de conserver les rênes de l'administration au milieu des fluctuations d'une politique aussi contradictoire. Le Comité de législation, touché de ces plaintes, suspendit, le 13 août, l'exécution de tous les arrêtés qu'il venait de prendre relativement aux fonctionnaires publics du Doubs , et décida que tous les administrateurs nommés par Saladin resteraient en place jusqu'à ce que le Comité , après avoir entendu les membres de la députation du Doubs, les commissaires du département et le représentant Saladin, eût statué de nouveau.
Mais pendant ce temps-là , les terroristes de Pontarlier avaient mis à profit les dispositions indécises du gouvernement pour se livrer sans crainte au désordre. C'était le jour même de la fête révolutionnaire du 10 août qu'ils avaient appris l'arrêté qui leur rendait leurs armes, et ils avaient célébré leur triomphe avec tout le bruit et l'éclat possibles» a Sur le soir, écrivait l'administration réactionnaire, on vit plusieurs des destitués s'attrouper avec nombre de femmes, parcourir les rues en chantant des chansons propres à inspirer la terreur, faire des cris insultants contre les administrateurs actuels, provoquer enfin au désordre. On y remarqua surtout le citoyen Robelot, lieutenant de gendarmerie , qui n'est pas à son poste. On l'a vu parcourir les rues , un sabre nu à la main, donner des ordres à des gendarmes affi-
REACTION CONTRB LES TBRR0RISTB8. 73
dés, et faire exécuter de son chef des arrestations improuvées d'abord par le peuple, puis par les autorités. Tout cela a occasionné un rassemblement considérable, dans lequel on distinguait deux partis échauffés, et Ton était au moment d'une Intte affligeante, lorsque la présence des administrateurs Minary et Gallet et l'arrestation provisoire de Robelot ont dispersé les attroupements et rétahU le calme. Le désordre avait été concerté et préparé dans les orgies du même jour, et annoncé au secrétariat du district par Tex-secrétaire JoufTrof , qui, parlant de ses armes, avait dit : J'en ai besoin four ce soir même. Nous avons tout à redouter de l'indisposition de nos prédécesseurs, chaque jour menaçant, échauffant, il semble que notre modération n'ait servi qu'à les aigrir. »
Gallet, resté fidèle, dans le fond du cœur, à ses anciens collègues et coreUgionnaires, écrivit, de son côté, pour atténuer leurs torts : « Robelot prétend qu'il n'a tiré les armes qne pour secourir un gendarme qu'on voulait traîner sur le rempart et qu'on accablait de coups. Les patriotes s'étaient réunis autour de l'arbre de la Uberté pour chanter des hymnes révolutionnaires. D'autres, d'un parti opposé, sont venus les insulter, en les appelant terroristes^ à quoi les autres ont répliqué par le titre de royalistes. Une mêlée s'ensuivit. »
Après avoir lu ces deux versions, le département répondit au district : « Nous vous engageons à éviter d'informer vousmêmes par commissaires sur les événements du 23 thermidor. Cette enquête administrative aboutirait à des mesures de sûreté générale qui présentent toujours un cachet d'arbitraire dont trop de bons citoyens ont été précédemment victimes. La voie judiciaire serait préférable. Mais si les torts ont été réciproques^ si Tunion et la paix paraissent rétablies, il serait encore préférable de sacrifier à la tranquillité publique toute poursuite qui pourrait la troubler. »
On accusait d*an/{-/>a/r2o^i5/?ie et d'intolérance les nouveaux administrateurs du district de Pontarlier ; ils trouvèrent un excellent moyen de prouver le contraire et même de réduire au silence, sur ce point, leurs turburlents prédécesseurs»
74 CHAP1TBB LIT.
Les démagogues de la faction Lerebours, désarmés par ces derniers, ayant sollicité la restitution de leurs armes, le nouveau district s'empressa d'appuyer leurs requêtes et de leur procurer satisfaction II s'éleva à ce sujet une polémique extrêmement amère entre L. Perron, ex-président du Comité révolutionnaire, et les membres de l'ancien district. Perron, dans un mémoire justificatif adressé au représentant Saladin, aussitôt après son désarmement, disait : « Je suis désarmé par ceux-là mêmes qui devraient bien redouter un pareil traitement, par ceux qui , depuis peu, m'ont nommé membre du jury et capitaine de la garde nationale.... Moi, qui ai partagé avec tous les honnêtes gens la terreur qui a été mise à l'ordre du jour à Pontarlier par ces administrateurs, qui ont exercé les vexations les plus inouïes, terreur entretenue par eux et poussée jusqu'après l'heureuse révolution du 9 thermidor.... Ah ! si je suis terroriste, que je sois au moins accusé par des opprimés et non par des oppresseurs! Que mes délateurs, contre qui il y a tant de plaintes, ne soient pas les seuls administrateurs de district, dans ce déparlement et peut-être dans la république, qui puissent se flatter de l'impunité!... » Perron n'épargnait rien pour se disculper d'avoir envoyé les trois Montperreux au tribunal révolutionnaire de Paris. « La crainte , disait-il, avait forcé le comité dont il était le président, à suivre les lois à leur égard, en les faisant arrêter ; mais c'était le district qui était chargé de les traduire au tribunal compétent; et si le comité avait mal qualifié leur délit, c'était encore au district de redresser cette erreur. Quant aux membres du comité, ils avaient tous été aussi stupéfaits que désolés de la malheureuse issue de cette affaire. »
Parrod et ses amis Prat, Gallier, Gros et Jouff'roy, étaient encore au pouvoir au moment où ce mémoire fut remis à Saladin, qui le leur envoya pour avis. Les accusations de Perron étaient trop graves pour que les administrateurs terroristes ne sentissent pas la nécessité de se justifier avant tout ; aussi répondirent-ils an proconsul, la veille même de leur destitution : « Si notre administration a quelquefois employé dans ses actes des expressions fortes et énergiques.
c'est qu'elle était persuadée qu'il était de sa sagesse de faire , dans certains cas, uq peu de bruit pour ne faire aucun mal; tandis que le comité présidé par Perron faisait plus de mal que de bruit, à la faveur de ses opérations plus secrètes. » Le district rappelait ensuite l'infortuné Boissard, condamné pour des crimes dont il n'avait jamais été coupable , Sorabarde, poursuivi par les mêmes ennemis et ne devant son salut qu'à l'énergie de ses amis. « Perron, ajoutait-il, ne se purge nullement d'avoir contribué à alimenter la férocité du tribunal assassin, dans la malheureuse affaire des Vannod , puisqu'il se contente d'en imputer les effets à l'administration, qui n'a pu et n'a dii, aux termes de la loi, que faire passer au Comité de sûreté générale toutes les pièces de l'instruction dressée par le comité, dont Perron et Beuque étaient les directeurs. C'est au caractère qu'ils ont donné aux délits, tout au plus civils, des Vannod, qu'il faut attribuer l'issue fuueste qu'elle a eue et que Beuque avait prévue à l'avance, comme il l'a manifesté par des propos atroces, qui ont servi de principaux motifs à son désarmement. » Le district terminait en protestant « qu'il ne pouvait pas être Éaii droit à la demande de Perron , avant que le terrorisme n'eût perdu tout espoir de relever sa massue sanguinaire. ))
Les administrateurs réactionnaires, installés le lendemain, ne furent pas de cet avis. En effet. Perron leur adressa aussitôt un second mémoire, où il rejeta avec une nouvelle insistance, sur l'ancien district, tout l'odieux du meurtre des Montperreux : « Ce fut le district, disait-il, qui choisit seul le tribunal auquel ils devaient être traduits; ce fut lui qui envoya leurs pièces à Fouquier-Tinville, avec qui il était seul en correspondance suivie et à qui il envoya bien des victimes, tandis que le comité ne traduisit jamais personne au tribunal des assassins.... Misérables! est-ce par-devant les amis de la justice et de l'humanité que vous oserez toujours prétendre à votre patriotisme exclusif et à la propriété de vos places administratives! Trop de victimes et d'opprimés de toutes les opinions seront toujours là pour indiquer vos places dans le calendrier des crimes I » Les démarches de Perron
76 CHAPITBI LXY.
furent conronnées de succès et, à la demande du nouveau district, ses armes lui furent rendues.
Ce fut un affront extrêmement sensible pour Parrod et ses amis ; ils crurent devoir, à leur tour, adresser au département une nouvelle apologie, dans laquelle ils se défendirent mal de leur participation, trop réelle et trop évidente^ au meurtre des Montperreux. « 11 est certain , disaient-ils , que l'affaire des Yannod paraissait être de la compétence du tribunal révolutionnaire. Mais, en écrivant à l'accusateur public, nous lui avons témoigné notre incertitude de savoir si cela était de sa compétence. Il nous a mandé de faire traduire les prévenus à Paris, ce que nous avons fait : la loi nous le prescrivait, que peut-on nous reprocher?.... On cherche également à nous présenter comme les auteurs de quelque agitation qu'il y a eu le jour du 10 août, où des patriotes, dansant autour de l'arbre de la liberté, furent insultés par les cris de terroristes, fédéralistes, etc. Nous ne pouvons avoir aucune part dans les querelles qui ont pu s'élever, puisque aucun de nous ne s'y est trouvé. Ceux qui en sont les provocateurs sont ceux-là mêmes qui, depuis notre destitution, n'ont cessé de nous insulter, le jour et la nuit, en nous criant : terroristes, scélérats, coquins, et en demandant nos tètes ; et tout cela, sans que la municipalité ait pris aucune mesure pour faire cesser ces excès. 11 a fallu une lettre du procureur syndic (Gallet) pour la réveiller de sa léthargie, et on ne peut vous dissimuler que c'étaient les enfants des administrateurs Gloriod et Demesuiay qui se livraient à ces excès. Nous avons supporté toutes ces atrocités avec la plus grande patience^ et aujourd'hui on voudrait nous faire un crime de notre silence. »
Mais ce n'était pas assez d'avoir expulsé de l'administration centrale du district l'élément terroriste ; il dominait encore dans les communes rurales, et M. Laresche aine écrivait, le 16 août, à M. Proudhon : « Nous sommes perdus sans ressources dans ce district; le 9 thermidor n'a pas diminué nos maux, et nous y sommes plongés plus que jamais. Plus de quatre-vingts communes tremblent sans oser se plaindre. » L'un des premiers soins du nouveau district fut
BfiACTION CONTRE LES TERRORISTES. 77
naturellement de faire cesser le dur esclavage de ces communes, en remplaçant leurs grossiers tyrans par de véritables magistrats municipaux. Le travail de l'administration à cet égard était déjà entièrement préparé, et le procureur syndic Gallet l'avait même déjà signalé à la méfiance du département, comme contenant beaucoup trop de présentations en faveur des parents des prêtres déportés, lorsqu'une nouvelle péripétie vint anéantir tout ce travail. Le 1 4 septembre, un arrêté inattendu du Comité de législation rappela à la tète du district de Pontarlier toute l'ancienne administration terroriste. La députation montagnarde avait eu décidément le dessus sur Saladin, qui, tombé en disgrâce pour s'être opposé à ce que la Convention prolongeât son règne, allait être décrété d'arrestation par l'assemblée, comme partisan de la royauté.
XXL Le district de Quingey s'étant beureusement préservé des excès sanguinaires de la Terreur, la réaction s'y trouvait sans aucun objet. Mais, comme il fallait, sans doute pour l'uniformité, qu'il y eût, là aussi, un triomphe du parti modéré, Saladin trouva bon de renouveler, au moins en partie, la pacifique administration de cette contrée. On vit donc , le 2 juillet , quelques noms nouveaux succéder à d'autres noms, qui n'étaient ni moins obscurs ni plus effrayants (i). Afin que la symétrie fût bien complète, le désarmement atteignit aussi à Quingey deux patrtotesy le maire Néiaton et le notaire Masson, ex-président du tribunal, dont les méfaits avaient été si peu marquants qu'il n'en est resté aucune trace. Peut-être avaient-ils été choisis comme victimes expiatoires, à cause de leurs relations avec J.-B.- Ant. Renaud, le seul terroriste véritablement dangereux de ce pays ; quoi qu'il en soit, ils n'eurent aucune peine à obtenir des comités du gouvernement une prompte et complète réhabilitation.
Quelques habitants de Uzine se chargèrent eux-mêmes de {aire expier à un officier de santé, nommé Dumont^ les maux qu'il leur avait causés. Ce jacobin se plaignit au dé-
(1) Yoir, à la fin du volume, le document o9 I.
78 CHAPITBB LXY.
parlement que des insultes graves lui étaient prodiguées ; qu'un nommé Simon, prêtre déporté rentré, en était le promoteur, et qu'il ne devait ces insultes qu'à l'habit national dont il était revêtu et à l'acquisition qu'il avait faite de domaines nationaux. Ces deux titres précieux intéressèrent le procureur général en sa faveur, et il écrivit au district de Quingey de faire cesser la persécution dont Dumont était l'objet. Le district arrêta, \eiA septembre, que la municipalité de Lizine serait rappelée à ses devoirs et requise de faire punir les auteurs des délits signalés, de faire arrêter le prêtre Simon, et enfin de rendre compte dans trois jours du résultat de ses démarches, sous peine d'être dénoncée elle-même et d'exposer la commune à l'envoi de la force armée.
XXII. Le district de Saint-Hippolyte était l'un de ceux qui avaient le plus souffert des excès de la Terreur. Nodier lui-même et ses sanguinaires assesseurs le débarrassèrent, dès le 12 décembre 1794-, d'un jeune malfaiteur qui avait été pendant longtemps l'effroi de tout le canton du Russey. F.-X. Boillon, né à Guyans- Venues et âgé de vingt-un ans, s'était trouvé frappé par le recrutement militaire, et pour se dispenser d'aller rejoindre les drapeaux, il était parvenu à se hiire mettre en réquisition dans un atelier d'armes ; il travaillait donc au Luhier, en qualité d'armurier, et, devenu l'un des plus forcenés ciubistes de ce village, il s'était signalé, dans le cours de l'année 1793, par des attentats de tout genre. Associé à quelques jeunes vauriens de son espèce, qui se donnaient le titre de patriotes, il faisait sa récréation ordinaire d'aller forcer et saccager les maisons qui n'avaient d'autres défenseurs que des vieillards ou des femmes. Ainsi, le 9 mai 1793, jour de l'Ascension, s'étant rendu avec un de ses compagnons, aux Maisonnettes, chez M- J.-Ferd. Boicbard, cultivateur âgé de soixante-quinze ans, après s'être fait servir à manger et à boire à discrétion, il renversa et frappa jusqu'au sang les sœurs de ce vieillard, les contraignit à ouvrir toutes leurs armoires et força luimême un buffet. Au mois de juillet suivant, le jour où l'on avait voté pour la constitution, ce même Boillon et deux de ses complices se présentèrent, à onze heures du soir, à
Mont-de-Laval, au domicile de M. Cl.-Ant. Poyard, cultivateur âgé de quatre-vingt-quatre ans ; et , comme ils trouvaient qu'on n'ouvrait pas assez vite, ils brisèrent les clôtures, entrèrent par une fenêtre, et ayant forcé le vieillard à se lever, ils le traînèrent jusqu'au Luhier. Là, ils se livrèrent à une orgie, dans le cabaret du patriote Ondot, et après avoir bu et mangé pour la somme de quinze livres, ils en firent payer les frais à leur victime. Quelques jours après, ces jeunes brigands revinrent au nombre de quatre chez le même vieillard, et voulurent bien se contenter, ce jour-là, de faire ripaille chez lui, avec tout ce qui se trouva à leur convenance. Le 7 août, lorsque la garde nationale du Luhier vint désarmer les suspects du Bélieu, une partie de ces patriotes^ ayant Boillon à leur tète, envahirent la maison de Cl.-Et. Fraichot, cultivateur, et tuèrent ses poules. La femme de Fraichot ayant demandé qui les lui paierait, Boillon répondit qu'il les lui paierait à coups de sabre, et au même instant il lui asséna, en effet, plusieurs coups de plat de sabre, dont elle resta incommodée pendant quelque temps. Le même jour encore, Boillon brisa une grande partie de la vaisselle de Taubergisle J.-B. Paratte ; et, loin de céder aux représentations du propriétaire, il déclara que s'il n'était pas content, on lui couperait la tête. Après les désastres de la petite Vendée^ ces héros de grands chemins, comme on le présume bien, ne firent que multiplier leurs déprédations et leurs violences contre les- catholiques, avec une impunité encore plus assurée.
Le soir du 16 mars 479i, quatre habitants de Guyans- Vennes, F.-Aimé Vernier, P.-Ign. Mougin , Hubert Tatu et Cl.-Ant. Boissenin, revenant de Bonnétage, où ils étaient allés conduire de l'avoine mise en réquisition, s'arrêtèrent au Luhier, chez l'aubergiste Oudot, pour souper. Il était huit heures et demie du soir, et l'on venait de sortir du club. Les plus violents jacobins, Et.-Jos. Berceot, de Bonnétage, chef de bataillon de la garde nationale, Vaufrey, maire de Mont-de-Laval, P.-Jos. Arnoux, Jos. Cour, F.-X. Boillon et quelques antres, étaient allés se reposer do leurs travaux politiques en buvant, en comité particulier, dans une chambre
80 CHAPITRE ULY.
haute de Tauberge. Lorsque les quatre Toituriers de Guyans se disposèrent à sortir pour continuer leur route, Boillon quitta le cercle démagogique avec deux autres jeunes gens et descendit en criant : Voilà ces b, ,gres de la Vendée , U faut que je les tue/ En même temps, il saisit aux cheveux M. Ign. Mougin et le trsdna dehors. Une horrible bataille eut lieu, à quelques pas de Tauberge , d'où Ton entendait par^ faitement les coups. Boillon et l'un de ses compagnons de désordres, armés chacun d'un sabre affilé, fondirent sur les quatre étrangers et les couvrirent de blessures. Ils avaient soin de les frapper de préférence à la tète ; et, sans compter de nombreuses contusions, M. Mougin n'eut pas moins de trois plaies sur le sommet de la tète; M. Vernier, une plaie sur l'œil gauche et une sur la mâchoire; M. Tatu, une sur le crâne et une sur la bouche. Quant à M. Boissemn, indépendamment d'une plaie sur l'os pariétal et d'une autre à la cuisse, il eut une partie de la mâchoire enlevée et le crâne enfoncé, et il ne tarda pas à mourir de ses blessures. Quand Boillon et ses complices eurent accompU ce mauvais coup, ils allèrent tranquillement s'attabler au cabaret de J.-B. Maillot, à dix heures du soir.
Cependant cet attentat était trop grave pour rester impuni comme les précédents. Une information fut aussitôt commencée par leguge de paix Dard , du Russey, qui lança, le 2i mars, un mandat d'arrêt contre Boillon, reconnu par toutes les victimes comme le principal agresseur. Quanta ses complices, qu'il eût été facile de retrouver, la justice révolutionnaire ne paraît pas avoir tenu beaucoup à les découvrir. L'information suivait son cours, lorsque Boillon, incarcéré au Russey, brisa la porte de sa prison et s'évada, dans la nuit du 9 au 40 avril. Il demeura plus ou moins caché jusqu'au 27 octobre suivant. Etant venu ce jour-là chercher un asile à Mont-de-Laval, dans la maison deCl.-Jos. Filsjean, il fut signalé à la garde nationale , qui vint le saisir et le conduisit à Saint-Hippolyte. Crétin, qui était encore en ce moment directeur du jury d'accusation^ procéda à son interrogatoire. Boillon soutint qu'il était complètement étranger au meurtre pour lequel il avait été incarcéré ; qu'il s'était
BÉACTIOIT CONTRE LES TERROEISTES. 81
évadé, parce qu'il était las de rester dans la maison d'arrêt, et que, depuis son évasion, il avait roulé dajis le voisinage du Russey et de Vercel. Transféré à Besançon, dans la prison du tnbunal criminel, et interrogé de nouveau, le 4 novembre 1794, par le président Nodier, il persista à soutenir son innocence, et prétendit qu'il ne s'était évadé que parce qu'il avait appris qu'on se disposait à faire déposer contre lui plusieurs particuliers qui avaient participé à la petite Vendée, et qui devaient être animés contre lui ^ à raison de ce qu'il avait concouru à leur désarmement et à leur arrestation. Il rappela à Nodier qu'il l'avait déjà vu à Maîche, où il avait été l'auxiliaire du tribunal révolutionnaire en faisant l'office de témoin contre les accusés. Malgré ces souvenirs de collaboration, le jury ayant déclaré Boillon coupable de meurtre sans préméditation, le tribunal le condamna^ le 12 décembre, i vingt ans de fers et à six heures d'exposition sur la place de (f Doubs-Marat. »
XXIIf . Le comité révolutionnaire central de Saint-Hippolyte se fit aussi le vengeur de la population opprimée, en dénonçant lui-même à la Convention, le 26 décembre 1794, les vexations multipliées qu'exerçaient les gendarmes sur les campagnards du district.
On a vu également le proconsul Pelletier remplacer, le 7 décembre, l'administration foncièrement méchante de ce district, par une administration incolore^ disposée à suivre servilement les inspirations, bonnes ou mauvaises, de la Convention. Lorsque cette administration reçut la loi qui prescrivait le désarmement des terroristes, elle se contenta de déclarer qu'elle ne connaissait pas elle-même les individus atteints par la loi, et que les municipalités procéderaient au désarmement comme elles l'entendraient. Les municipalités terroristes, laissées partout en place, demeurèrent naturellement dans l'inaction la plus complète à cet égard ; de sorte que le représentant Saladin, ne recevant aucune nouvelle, écrivit au district, le 10 mai 1795, pour savoir où en était l'exécution de la loi. Le district répondit « que, n'ayant été chargé de l'administration que depuis l'époque mémorable du 9 thermidor, et plusieurs de ses membres étant même
$2 CHAPITRE ULY.
étraogers au pays, il connaissait très peu les individus i désarmer, mais qu'il s'occupait de prendre des renseignements. »
Cependant la population supportait avec moins de calme et d'indifférence la prolongation du règne de ses tyrans de village, et presque partout ces derniers devenaient en butte à des avanies qu'il ne leur était plus possible de réprimer. Dans les premiers jours d'avril, on voit le district provoquer des poursuites contre MM. J.-Jos. Briot et Gl.-F. Boillon, de Belleherbe, prévenus d'insultes et autres propos contre le misérable agent national de leur commune. Le 2 mai, Cl.-F. Socier, de Solemont, écrit au district que lui et plusieurs particuliers sont journellement insultés, maltraités, et leurs propriétés dégradées par des habitants fanatiques ; il de* mande qu'on envoie sur les lieux un commissaire chargé de constater les faits, et que ses propriétés soient spécialement confiées à la vigilance de la garde nationale. Le district fit droit à sa double demande. F.-X. Humbert, de Narbief, écrit, de son côté, le 15 mai, qu'on a menacé de brûler sa maison et qu'on dit autour de lui qu'il ne faut plus de patriotes. On lui envoie six soldats, aux &ais de sa commune, pour le garder. En attendant, il se réfugie, avec sa femme, chez le capitaine Artier. L'ex-capucin Leclerc, apostat, devenu adjudant en disponibilité, après avoir présidé à la dévastation des églises, se plaint également des injures et des menaces dont il est l'objet à Blamont, et le district écrit, le 22 avril, à la municipalité, de se préoccuper un peu plus d'assurer la tranquillité du plaignant. Enfin le district luimême peignait ainsi, le i8 mai, la situation critique de son arrondissement : « Les municipalités sont complètement désorganisées; celles qui existent encore sont avilies à ce point qu'il ne leur est plus possible de remplir leurs fonctions ; la classe des citoyens ci-devant prétendus fanatiques aristocrates et royalistes, est menaçante, et elle comprime toute rénergie des fonctionnaires publics, en les accusant d'être terroristes et robespierristes. Les municipalités sont dans un découragement qui donne tout à craindre pour la sécurité publique. Des rassemblements nocturnes miûtipliés
BÉACTION GOMTBB LES TBBBORISTBS. 83
9e font en ce moment, sous prétexte du culte ; mais on ne peut se dissimuler qu'ils ont tout autre motif. Enfin, il n'y a qu'une autorité supérieure qui soit dans le cas de détourner tes malheurs qui nous menacent et de prévenir les suites des machinations des ennemis de la république. En conséquence, Bavoux, agent national, se rendra à Vesoul, auprès du représentant Saladin, pour lui faire part des faits et le prier d'aviser. » Déjà le ministre luthérien Diény avait abandonné les fonctions de président du district, le 4 mai, et les avait laissées entre les mains de Jos.-Marie Tissot, jeune homme dont les forces n'étaient pas au niveau d'une si lourde tâche.
Le district de Saint-Hippolyte, en députant un commissaire auprès de Saladin, sentit la nécessité de s'occuper un peu plus sérieusement du désarmement des terroristes, recommandé d'une manière si instante par le proconsul ; il éorivit donc de nouveau à la municipalité du chef-lieu de lui désigner les individus à désarmer. La municipalité terroriste répondit, le 22 mai, qu'elle ne voyait aucun citoyen qui pât tomber sous le coup de la loi, mais que cependant die y réfléchirait encore. Le lendemain, elle déclara qu'elle reconnaissait J.-B. Crétin, ex-procureur de la commune et ex-juge, pour un homme violent, dangereux et brouillon ; et que, si la dévastation de l'égUse était un fait de terrorisme, il était le chef des dévastateurs. Le 'district décida sur-lechamp que Crétin serait désarmé ; que la municipalité serait invitée à dévoiler les comphces qu'il ne pouvait manquer d'avoir ; et enfin que, les registres des comités révolutionnaires et des dubs pouvant fournir des renseignements propres à dévoiler les hommes pervers, Mercier serait chargé d'en faire le dépouillement.
Le 30 mai, le district déclara encore « qu'il avait tout employé jusque-là pour engager les municipalités à exécuter strictement la loi sur le désarmement des terroristes, et qu'il avait la douleur de voir cette loi sans exécution ; qu'une partie des municipaUtés avaient répondu que personne , dans leurs communes, n'était dans le cas d'être désarmé, et que les autres n'avaient rien répondu ; que cependant,
84 CHAPITRE LXY.
d'après le bruit public, le terrorisme avait fait les plus grands ravages dans ce district, ce qui ne pouvait pas avoir eu lieu sans qu'il y existât des terroristes et sans que ces monstres 88 fussent signalés par quelque acte tyrannique, notamment dans la ville d'Hippolyte^ dénoncée comme le foyer d*où partaient les vexations les plus inouïes ; qu'on murmurait généralement que la loi n'était pas exécutée, parce que l'administration fermait les yeux, tandis que cette administration , composée , pour la plus grande partie, de citoyens étrangers à la ville, n'avait pas entre les mains les preuves des délits ; qu'en conséquence, toutes les municipalités seraient tenues de faire parvenir au district, dans le délai de trois jours, les noms de ceux qui étaient dans le cas d'être désarmés, avec les motifs détaillés du désarmement ; que tous les bons citoyens qui avaient des faits de terrorisme à indiquer étaient invités à les déclarer dans le même délai, soit aux municipalités, soit au district; et enfin que Crétin, d'Hippolyte, serait désarmé sur-le-champ, par P.-Ign. Mercier, avec le concours de la gendarmerie. »
Mercier s'étant présenté, dans la journée, au domicile de Crétin pour exécuter son mandat, le terroriste répondit avec arrogance « qu'ayant été nommé notaire à Vercel (le U janvier), parle représentant Calés, il n'était plus domicilié dans le district ; que le reproche qu'on lui faisait d'avoir ôté les saints de bois, démontrait assez que le fanatisme seul avait présidé à la dénonciation qui le représentait comme un homme dangereux ; qu'il avait été effectivement dangereux, mais pour les fanatiques et les royalistes, et qu'il s'en faisait gloire ; qu'il requérait le commissaire de lui donner copie des motifs de son désarmement, et que cette copie fiït envoyée au Comité de sûreté générale et aux représentants du peuple, avec toutes les attestations favorables qu'il avait obtenues antérieurement, afin qu'il lui fût rendu justice. » Il déclara enfin qu'il n'avait qu'un fusil à Vercel, des pistolets à Besançon, et aucune arme à « Hippolyte. »
Crétin écrivit, le même jour, au district pour protester contre son désarmement, en représentant que dix habitants de la ville, ayant à leur tête Magnin-Tochot, président du
district, et Roy, membre du directoire, avaient procédé, comme lui, à Tenlèvement des saints de bois de l'église, sans se voir inquiétés à ce sujet.
La contenance audacieuse de Crétin faillit déconcerter le district ; et, pour se mettre à l'abri de tout reproche auprès des autorités supérieures, dont il se voyait déjà menacé par le terroriste, il s'empressa d'adresser à la fois au département, à Saladin et an Comité de sûreté générale de la Convention , cette pradente déclaration de principes : « La municipalité d'Hippolyte considère comme motif dé désarmement de Crétin le dépouillement des églisesf ce que nous ne pouvons envisager de même, puisqu'il n'a été fait que d'après la loi, et qu'il eût été dangereux dans le temps de ne pas le faire. »
Mais Crétin avait commis trop de méfaits de toute sorte pour que cette hésitation, voisine de la complicité, pût être ratifiée par la conscience publique. Le district prétendait manquer de chefs d'accusation contre Crétin; chacun lui en apporta de nouveaux. La municipalité de Saint-Hippolyte commença par déclarer que c'était uuiquement à l'épouvante que Crétin devait le certificat de civisme dont il se targuait et qui lui avait permis d'obtenir récemment une place de notaire. En même temps, elle désigna Ador, Pascal Bouvier et Henri Chalaise, comme ayant été les complices de ses dévastations. M. Léon Ligier, ex-juge de paix, vint rappeler les onze mois de détention qu'il avait soufferts pour un acte de justice; l'arrestation d'une douzaine de personnes âgées et paisibles, traînées en prison par Crétin, uniquement parce qu'elles n'allaient pas à la messe ; leur premier élargissement parle comité révolutionnaire, leur réincarcération par ordre de Crétin, et leur second élargissement par le comité, suivi d'une dénonciation très violente contre ce comité par l'implacable terroriste. U montra Crétin et ses émules, les Vallat, les Mercier, les Receveur, se livrant avec leurs femmes et quelques autres initiés , à des orgies pour fêter la présence de Lejeune, et couronnant ces fêtes par la demande des têtes de leurs adversaires, qui furent effectivement envoyés au tribunal révolutionnaire de Paris.
M. Philippe Pourcelot, l'une des victimes échappées à ce
86 CHAPITRE ULY.
tribunal de sang, vint à son tour rappeler tous les mauvais traitements endurés par les citoyens Jobard, Godot, Tissot, les citoyennes Taloche, Darceot et Farey, « tous impotents et gens tranquilles, d'une conduite irréprochable, et mis en arrestation par Crétin sous prétexte qu'ils n'allaient pas à la messe, n 11 rappela que Crétin ayant résolu de faire mourir comme émigré M. Lamboley, qui s'était absenté pour affaires pendant quelques jours, ce méchant homme menaçait de la prison tous les citoyens qui venaient certifier la résidence de sa victime , et que les juges Receveur et Mercier ayant agi de même, dix témoins épouvantés étaient repartis sans oser signer leur déclaration, a Lorsque je fus traduit moimême, ajouta le témoin, au tribunal révolutionnaire séant à Maîche, sous le prétexte d'avoir chez moi des amas de munitions de guerre, Crétin, qui faisait une perquisition dans mon domicile, apercevant ma femme, alors enceinte, et sa sœur, qui pleuraient, leur dit avec un ricanement féroce : Pourquoi pleurez-vous ? Pourcelot ne languira pas ; il n'a pas vingtquatre heures à vivre et va être guillotiné, » M. Pourcelot termina en rappelant que Crétin n'avait rien épargné pour le faire condamner, ainsi que son frère, comme ayant pris part au soulèvement de la petite Vendée, tandis qu'ils avaient pris les armes pour la combattre , et que son frère, qui avait marché à la tête de sa compagnie, ayant invoqué le témoignage du commandant Bonnot et de l'adjudant Pyonnet, ces deux hommes, quoique témoins de toute sa conduite, avaient refusé pendant plusieurs jours de lui en donner certificat. M. Tissot, homme de loi à Saint-Hippolyte, et M'*" Darceot, vinrent confirmer, en ce qui les concernait, tout ce qui avait été dit des exactions et des violences de Crétin.
Cette fois, ce n'était plus d'un simple désarmement qu'il pouvait être question, et, le 12 juin, le département arrêta que J.-B. Crétin, « scélérat sanguinaire, juge prévaricateur et le terroriste le plus formidable de son district, » serait enfermé dans la maison d'arrêt de Besançon. Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. Crétin ayant fait mettre sous les yeux du département toutes les attestations favorables qu'il s'était fait déUvrer par force au temps de sa tyrannie, le procureur
général lai répondit, le 14 juin : a Les papiers que vous avez adressés au département ne pouvant détruire son opinion ni les motifs de votre arrestation, je vous les renvoie. »
Si Crétin, comme ses rivaux en terrorisme, aimait démesurément la prison pour autrui, comme eux aussi il la redoutait singulièrement pour lui-même, et à leur exemple, il ne put y passer quelques jours, sans répandre à flots les plaintes et les lamentations. Repoussé une première fois par le département, il ne se découragea pas, et lui écrivit de nouveau que, dès qu'il connaîtrait les motifs de son arrestation, il s'empresserait de prouver son innocence; mais qu'en ce moment, il se bornait à instruire l'administration qu'il était attaqué d'une maladie grave, qui exigeait un traitement suivi et impraticable dans une prison ; que le mauvais état de sa santé était constaté par les certificats de deux médecins ; et enfin qu'il demandait à être transféré sous caution au domicile momentané qu'il s'était choisi. Les certificats des docteurs Rougnon et Morel s'accordaient à reconnaître qu'il avait la langue et le palais ulcérés par un usage immodéré des remèdes mercurielS; et le dernier médecin ajoutait qu'il ressentait une fièvre continue depuis deux jours. Le docteur Rougnon, chargé par le département de vérifier de nouveau l'état du terroriste abattu, reconnut sans doute que la fièvre dont il était atteint n*était que cette fièvre d'impatience qui afiectait tous les démagogues, à leur entrée en prison ; car il déclara que le prisonnier n'avait besoin d'aucun traitement particulier, et que rien, dans l'état de sa santéj ne pouvait motiver un élargissement. Le département décida, en conséquence, le 24 juin, qu'il n'y avait pas lieu de délibérer sur cette seconde requête de Crétin.
Une troisième requête ne tarda pas à arriver. Cette fois Crétin réclamait d'être au moins traduit devant un tribunal. Le département déclara encore, le 10 juillet, qu'il n'y avait pas lieu de déUbérer.
XXIY. L'invitation adressée à tous les citoyens du district de Saint-Hippolyte de venir dénoncer aux autorités les méfaits des autres terroristes, rencontra généralement peu d'échos ; et l'on doit en faire honneur à la générosité des catho-
88 CHAPITRE ULY.
liques, non moins habitués à pardonner qu'à souffrir. Le 3 juin, M. Briot, garde-magasin à Saint-Hippolyte, dénonça Violand et Marchand, ex-administrateurs du district, pour avoir ordonné abusivement de verser dans la cave de leur ami Guedot^ juge au tribunal, au prix dérisoire du maximum^ du vin confisqué et qui, d'après la loi, devait être versé à l'hôpital. Le district se borna à signaler au département cette petite peccadille, trop ordinaire, et bien excusable de la part de ces gourmets distingués.
Le môme jour, Julien-Alexis-Antide Rochet, curé intrus de Mathay, fut dénoncé par J. -Cl. Marie, greffier de cette commune, comme auteur et provocateur du désarmement des habitants. Mais les autorités réactionnaires se montrèrent plus indulgentes envers cet agitateur que les gens de son propre parti, qui lui avaient fait subir quatre mois et quatre jours de détention, sous prétexte de coalition au sujet de la vente des biens nationaux. Il n'était sorti de prison que le 20 janvier 1795; il ne fut l'objet d'aucune rigueur nouvelle.
Le 4 juin, le conseil général et la plupart des habitants du Barboux s'étant assemblés pour l'exécution de la loi contre les terroristes , il s'éleva des plaintes de toutes paris contre trois anciens municipaux. Jac.-F. Caille fut accusé d'avoir tiré un coup de fusil, le 6 septembre 1793, contre Théophile Bernard, âgé de onze ans, et d'avoir mis en joue une autre enfant, Marianne Monnin, paisiblement occupée à garder les moutons. Gaspard Saulnier fut signalé pour avoir menacé le maire Mozer, pour avoir fait commettre des violences par les volontaires, notamment chez X. Cheval, et enfin pour avoir contraint, par force et avec l'aide des mêmes volontaires, plusieurs personnes à aller à la messe. J.-F. Joly fut dénoncé comme ayant conduit les soldats du régiment ci-devant Ber* wick, dans différentes maisons, pour mettre les propriétaires à contribution forcée de vin et d'autres denrées dont il profitait avec eux. Le procès-verbal de cette séance ayant été envoyé par le maire Belin au district, celui-ci condamna, le 15 juin, les trois terroristes du Barboux à être désarmés par la gendarmerie.
EXACTION COlfTBB LIS TBRBORÎSTBS. 8^
Le 7 juin, Fallard, maire de Dampricbard, et Loicbot, officier manicipal, dénoncèrent au district P.-F. Farine, adjudant général^ et Ign. Racine, capitaine delà garde nationale, comme s'étant permis, au mois de septembre 4793, de s'introduire, à la tète de la force armée, dans presque toutes les maisons de Dampricbard, sous le prétexte d'y faire une quête ; d'avoir taxé les babitants pour des sommes considérables, qu'ils portaient jusqu'à trois ou quatre mille livres; de s'être même emparés des bœufs et des cbevaux des particuliers qui refusaient de se soumettre à ces taxes onéreuses, et enfin d'avoir arracbé de leurs cbaumières nombre de citoyens paisibles, et de les avoir promenés par dérision, à la queue d'un âne, dans toute la commune, uniquement parce qu'ils étaient d'une autre opinion pour le culte. F.-Jos. Barbier, l'un des complices de ces actes tyranniques, avait en outre, à la même époque, fait enfermer arbitrairement une huitaine de bons citoyens, contre le vœu formel de la municipalité, et avait frappé avec brutalité des vieillards. Le district décida que les trois inculpés seraient désarmés, et les deux premiers^ destitués de leurs grades. Mais les trois terroristes ayant réclamé contre cet arrêt , le district déclara, dix jours après « que leur conduite avait été plutôt on égarement et une exagération dictée par les circonstances, que les procédés d'un caractère atroce et sanguinaire ; qu'ils étaient des citoyens probes^ amateurs et exécuteurs ziélésdes lois; qu'en conséquence, il y avait lieu de leur rendre leurs armes et même qu'ils pouvaient être employés utilement pour la république. » Le département, non moins indulgent, décida, peu de jours après, que leurs armes leur seraient rendues.
Le 10 juin, les citoyens J.-Jac. Party , J.-CI. Arnoux et P.-F. Buessard, de Trévillers, firent au district la déclaration suivante : a Les principales causes de désolation dans notre commune proviennent des cruautés pratiquées par le comité central de Maicbe, dont Modeste Rochet, de Saint- Julien, était président, Cl.-Jos. Faivre le jeune , de Trévillers, secrétaire, et qui dans une matinée a signé cinquantequatre mandats d'arrêt, pour faire reclure à Vaufrey autant
90 CHAPITRE LXY.
de cultivateurs ou cultivatrices qui n'avaient rien à se reprocher sur l'observation des lois. La conduite de la municipalité et du comité de Trévillers n'a pas été moins répréhensible. Ils ont mis en arrestation quatre citoyens qui étaient sous les armes pour aller à la défense de la patrie, et le , seul motif qu'on allégua, en les incarcérant, fut qu'ils n'allaient pas à la messe. On souffrit qu'ils fussent assaillis de coups de pierres par les passants, à travers les fenêtres de leur prison. Le même jour, on entassa avec ces quatre premiers prisonniers une multitude de femmes et de filles, de quarante à cinquante, toujours pour le même motif qu'elles n'allaient pas à la messe. Le retour des pères et des maris de plusieurs des prisonnières, qui avaient pris les armes contre les fanatiques des montagnes, procura leur élargissement, mais sous les conditions , imposées quelques jours après, de demander pardon à la municipalité et de promettre au curé qu'on assisterait à sa messe.... Il y a environ six semaines^ un particulier avait chez lui deux voisins et voisines, et un autre en avait quatre, à l'heure des vêpres. Le maire et les officiers municipaux, ayant appris que ces sept ou huit particuliers se récréaient pendant les vêpres, se transportèrent dans les deux maisons, maltraitèrent à coups de pieds un enfant de trois ans, frappèrent d'autres personnes, et firent emprisonner deux femmes et deux jeunes gens qui n'obtinrent leur élargissement qu'après quarantehuit heures de détention. La lecture des lois ne se fait que pour ceux qui assistent aux offices constitutionnels, et depuis deux ans on n*a affiché aucun décret. »
Parmi les inculpés de Trévillers se trouvait Cl. -Jos. Faivre, membre du conseil général du district, personnage lettré, qui répondit à cette dénonciation par un mémoire apologétique signé des quatorze autres jacobins de la municipalité et du comité révolutionnaire, mis en cause avec lui. Cette défense n'était pas forte, elle n'inficiait pas les faits allégués et les atténuait mal. Elle roulait principalement sur lïndignité des dénonciateurs : « Party, disaient les terroristes , n'a cessé de prêcher le fanatisme et le royalisme. A la mort de Capet, il s'apitoyait beaucoup sur son sort. En décembre 1792, il
BÉACTIOR CONTRB LES TEBR0RISTB8. 91
a beaucoup cabale et distribué des listes pour composer la fflunicipalité des fanatiques les plus prononcés. L'an dernier, pendant que sa femme et ses enfants allaient à la messe do prêtre constitutionnel, il les maltraitait et les menaçait de ne plus vivre avec eux, tandis qu'il courait et court encore poor avoir des prêtres émigrés ou déportés. Arnoux est ua komme à toutes mains, et Buessard est un décidé partisan des prêtres réfractaires^ mais qui ne se fait pas bien connaître.... Lors de la révolte des fanatiques en 1793, les bons citoyens étant prêts à marcher contre les rebelles, c'était one mesure de sûreté générale indispensable, que de s'assnrer de quelques particuliers, tels que Party...» Les membres du district ne jugèrent pas à propos de sévir contre un de leurs collègues, et les jacobins de Trévillers restèrent les maîtres de leur commune. Un autre membre du district, Boissenin, ayant été aussi l'objet de quelques plaintes, ses collègues lui écrivirent, le 19 juin, à la Bosse : g Tu es dénoncé comme terroriste, coupable de vexations et de procédés arbitraires ; l'administration désire t'entendre avant de prendre un parti. Ainsi, au reçu de la présente, rends-toi dans son sein.» Le représentant Saladin se chargea de régler lui-même cette affaire.
XXY. En effet, le i5 juin, il avait écrit de Montbéliard au district qu'il serait le lendemain à Saint-Hippolyte. Le prin- ^pal but de son voyage était de réorganiser une administration composée d'éléments disparates et toute disloquée. Le directoire lui-même peignait ainsi au département sa triste situation : « Cette administration est à la veille d'une dissolution entière. Les commis , ne pouvant plus vivre, nous abandonnent. Il est de toute impossibilité d'avoir sans argent la moindre chose nécessaire à la vie. On ne veut plus absolument d'assignats ici ; on ne les refuse pas ouvertement, mais demandez quoi que ce soit sans numéraire, on ifous répond qu'on n'en a pas. Depuis plus de deux mois, nous nous trouvons dans un dénûment entier. Chaque jour nous attendons notre remplacement annoncé, n'ayant plus la force de travailler, et chaque jour nous nous voyous déchus de nos espérances. S'il faut périr à notre poste, faute
92 CHAPITRB LXV.
de subsistance, nous y sommes résignés ; mais du moins, si les travaux se ralentissent faute de collaborateurs, qu'on ne nous en fasse pas un crime. — Tissot, Sombarde, Bavoux. »
Le proconsul étant enfin arrivé, les administrateurs rédigèrent la note suivante, pour lui être remise comme l'expression de leurs vœux particuliers : «Diény, président, ayant été nommé juge de paix à Illamont^ nous croyons que Tissot est en état de le remplacer. Perronne est nommé notaire à Blamont; il a peu de goût pour l'administration ; il pourrait être remplacé par Hyacinthe Renaud, du Russey. Le citoyen Sombarde est d\me santé très faible ; il a éprouvé, en raison des divers déplacements qui lui ont été ordonnés , des dépenses qui ont absorbé la grande partie de son petit avoir ; il pourrait être remplacé par Parent, médecin au Russey, et il désirerait être nommé juge de paix dans un des cantons du dis(|:'ict de Baume, s'il y avait possibilité sans déplacer qui que ce fût. Mercier n'a aucun motif pour quitter son poste. Le citoyen Bavoux demande aussi une place de juge de paix, et on propose, pour le remplacer, Pourcelot ou Mairot. Chaudot demande à reprendre sa place de commissaire près le tribunal, dont il a été destitué »
Saladin, après avoir recueilli les vœux des administrateurs thermidoriens et ceux des chefs du parti modéré, déclara, le 35 juin , « que, parmi ceux qui occupaient en ce moment des fonctions publiques dans ce district, les uns serviraient plus utilement leur patrie dans des postes plus conformes à leurs connaissances ; que d'autres avaient besoin de repos ou manquaient de courage et de force d'âme pour rempUr dignement leurs devoirs ; que d'autres, enfin , tenaient encore à la faction sanguinaire qui avait ravagé la France ; qu'en conséquence il nommait J.-F. Emonin, de Belleherbe, président du district, Delfils, de Vaufrey, Châtelain fils puîné, des Verrières-de-Blancheroche, Mercier et Hyacinthe Renaud, du Russey, membres du directoire; Parent, médecin au Russey, procureur syndic, Augustin Emonin, secrétaire; *" Ch. Messagier, de Mathay,J. -P. Peugeot, P. Méquillet fils, de Montécheroux , Buessard , juge de paix, Pequignot, de
BiAcrroN contbb les tbbboristes. 93
Dampiichard^ ex-administrateur, Félix Monnot, de Pont-de- Roide, et F.-Jos. Petit, de Charquemont, membres du conseil général. »
Saladin réforma également toute l'administration judi* daire. L'avocat Belin, du Barboux, fut nommé président du tribunal, LéonLigier, Nic.-Jos. Briot, de Belleherbe, P.-Matb. Yerney, de Thiébouhans, et Boillon, juges, Chaudot, commissaire national, et Monnot, notaire à Mdche, greffier. Diény fut maintenu juge de paix à Blamont, et Buessard à Indenllers. Cordier fut appelé au même poste à Saint-Hippolyte, Pequignot à Maiche, Bavoux à Pont-de-Roide, Vict. Emonin au Russey, Huot, ex-administrateur, à Vaudase, et le notaire Clerc, d'Ecot, à Mathay.
La plupart de ces choix étaient de nature à tranquilliser les catholiques, et à leur faire espérer, sinon une justice complète, au moins un adoucissement notable de leurs maux. La nouvelle administration du district, trois jours après sa nomination, s'exprimait ainsi elle-même sur la nécessité d'un changement complet de système : « Le peuple est soumis aux lois, il est juste et humain, mais il se trouve fatigué du gouvernement actuel par la misère qu'il éprouve. U en résulte des divisions et des murmures auxquels les autorités ne peuvent plus parer, étant désorganisées, et tout le monde redoutant d'être appelé aux fonctions publiques, n serait à désirer que les esprits se remissent, que les haines particulières cessassent. Pour y parvenir, il faudrait adoucir le sort du peuple en lui rendant ses droits. D renti^erait alors dans ses devoirs, pour n'en sortir jamais. »
Fuyant les ennuis d'une position vraiment difficile, plusieurs des fonctionnaires nommés par Saladin refusèrent les postes qui leur étaient oflferts. De ce nombre furent le médecin Parent, nommé procureur syndic, Delfils et Hyacinthe Renaud, membres du directoire. Comme la nouvelle administration, manquant d'une partie de ses rouages les plus essentiels, ne pouvait marcher, le département s'irrita des ^Qs opiniâtres et très faiblement motivés qui en étaient <^nse; et, le i9 juillet, il déclara qu'aux termes de la loi du 9 juin précédent, les citoyens appelés aux fonctions ad*
ministratives ou judiciaires étant rais en réquisition, il refusait les démissions de Parent, de Delfîls et de Renaud; que Phil. Emonin, membre du département et son commissaire, irait requérir ces trois fonctionnaires de se rendra à leurs postes et, en cas de refus, les poursuivrait devant le& tribunaux. Il devait rester en permanence à Saint-Hippolyte jusqu'à Torganisation complète du district. Toutes ces mesures restèrent impuissantes devant l'obstination des trois fonctionnaires récalcitrants. Le département se vit donc forcé de décider, le 4 août, que Parent serait remplacé dans les fonctions de procureur syndic par Modeste-Armogaste Rochet, de Saint-Julien, et que les places de Delfils et de Renaud, au directoire, seraient remplies par F.-Jos. Petite membre du conseil, et J.-B. Vuillin, des Fontenelles, ex-administrateur. Les excuses de Delfils avant été reconnues valables, les poursuites furent continuées seulement contre Parent et Renaud.
La situation des administrateurs du district était, en ce moment, des plus critiques. Ils écrivaient qu'ils étaient réduits au nombre de deux pour tenir tète à une population dont l'efibrvescence générale exigeait les mesures les plus actives ; que le nouveau secrétaire n'avait pas encore paru, et que le petit nombre de commis qui étaient restés, se disposaient à déserter les bureaux, à la fin du mois, ne pouvant plus trouver de vivres en échange des assignats. Pour comble de disgrâce. Petit et Vuillin, nommés au directoire, en rem«placement des deux membres démissionnaires , refusèrent y avec la même obstination que ces derniers, de se rendre à leurs postes, et le 5 septembre, le district était réduit à faire dresser procès- verbal de leurs refus, afin de les poursuivre à leur tour.
XXVI. On a vu avec quel peu d'empressement les catholiques avaient répondu à l'appel du district contre les terroristes qui les avaient pourtant persécutés avec tant de fureur. Outre les trois ou quatre plaintes enregistrées plus haut, on n'en retrouve point d'autres que celles de deux catholiques du Bizot et de Valonne, déjà mentionnées (t. IV, p. 401, et t. V, p. 126), et qui ne donnèrent lieu à aucune nouvelle me-
BÉÀCTION CONTRE LES TBBBORISTBS. 95
sure de rigueur. Mais plusieurs catholiques, au lieu de réclamer qu'on enlevât les armes de leurs adversaires , préférèrent demander qu'on leur rendit à eux-mêmes les leurs. Les pre^ niières réclamations de ce genre obtinrent peu de succès. Le iO juin, le district de Baume écrivit au département « qu'à son avis il n'était pas prudent de rendre les armes des individus justement désarmés en vertu de la loi du 26 mars i793, même lorsque les municipalités appuieraient leurs demandes, parce que les fanatiques partisans des prêtres déportés levaient la tète. » Vers la même époque, une quinzaine d'habitants de Belleberbe (i) représentèrent au dis* trict de Saiat-Hippolyte qu'ils avaient été désarmés dès le 25 octobre 179^, par la seule raison qu'ils n'allaient pas i la messe. Ils signalaient comme ayant procédé à ce désarmement illégal le maire de Vaucluse, le gendarme Visteaux, Morey et Cl.-Ant. Flajoulot, de Chamesey, J.-B. Charmoillaux, P.-Jos. Viotte, J.-F. Vernier, de Charmoille, F.- Clavey, de Cour, le vétérinaire Ghevroulet et Jac.-Prosper Gavez, de Saint-Maurice. Enfin ils présentaient à l'appui de leur requête une attestation de la municipalité de Belle* herbe, portant qu'il s'étaient toujours comportés en vrais républicains et en bons patriotes, et qu'il était juste de leur restituer leurs armes. Le district se borna à consulter ceux mêmes qui avaient opéré les désarmements^ ainsi que le juge de paix et l'agent national terroristes^ ce qui ne laissa aucun espoir aux réclamants.
Mais dix habitants de Valoreille, qui présentèrent leur demande peu de temps après, furent plus heureux (2). Le district, appelé à donner son avis sur leur requête, déclara^ le i" juillet, <c que le plus grand nombre des citoyens désar*
(1) MM. Gl.-F. BoiUon, i.-P. Jeannin, F.-X. Jourdain , P.-Jos.-Math. Bt^on, J.-B. Perron, Cl.-F. Perron, P.-F. Perrot, P.-F.-Timothée Perrol, Cl.-F. Meunier, i.-B. Monniot, J.-Jos. Pépion , Cl.-Ant. Meunier, les fils de Jac.-F. Meunier et ceux de J.-Jos. Cheval.
(3) C'cUient MM. Ant. Socier, André Poëte, P.-L. Monnot, J.-Ligier Monnot, H. Boucon, J.-P.-Alexis Boiteux, i.-F. Rouliier, Ligier-Jos. Bottbier et i.-B. Caf^on.
96 GHAPITBB LXV.
mes dans ce district ne Tavaient été que parce qu'ils n'allaient pas à la messe des prêtres constitutionnels ; que ce prétexte avait servi à un grand nombre de'vexations ; qu'en ce moment encore, les municipalités n'étaient pas organisées de manière à se diriger constamment par les principes de la justice, et que plusieurs pouvaient renfermer des membres peu disposés en faveur de ce qui était ci-devant qualifié de fanatique; qu'en général, les armes réclamées paraissaient devoir être rendues ; que cependant il poqrrait être dangereux de les remettre sans que les municipalités se fussent expliquées clairement à l'égard des pétitionnaires; qu'en conséquence, il devait être sursis à toute restitution d'armes jusqu'après la réorganisation des municipalités, promise comme très prochaine par le représentant Saladin. » Cet avis était signé par Sombarde, Tissot et Bavoux. Le département , moins circonspect, ordonna la restitution des armes des gens de Solemont. Il rendit la même justice au citoyen Rondot, de Damprichard, en déclarant, le 20 août, conformément à l'avis du nouveau district u que les lois de la république ne reconnaissant aucun culte dominant ou exclusif, la différence d'opinions religieuses ne pouvait être ni un motif de suspicion, ni une cause de désarmement, et que les citoyens qui avaient subi cette peine sous un pareil prétexte étaient fondés à redemander leurs armes. »
XX Vil. Après avoir retracé dans toutes ses péripéties et ses détails cette réaction thermidorienne qui devait donner lieu, dans la suite, à tant de plaintes et de récriminations, de la part de Briot et des autres démagogues du Doubs, il nous semble opportun de terminer ce tableau par deux observations qu'il suggère. Ce qui frappe tout d'abord, c'est la modération incontestable que gardèrent les victimes de la Terreur, en passant presque immédiatement de lu prison au pouvoir, et le peu de représailles qu'elles exercèrent envers leurs persécuteurs. En effet, tout se borna à la destitution d'une partie des fonctionnaires qui n'avaient dû leur élévation qu'à Tillégalité ou à la violence, et contre lesquels le vœu général n'avait pas cessé de protester; à l'incarcération temporaire d'une trentaine des principaux agitateurs, qui, au lieu de
rentrer dans l'ombre, où le mépris public les eût laissés, travaillaient encore, avec leur redoutable activité, à perpétuer le désordre et à ressaisir le sceptre de leur sanglante tyrannie; et enfin au désarmement anodin d'une soixantaine d'anarchistes, qui sans doute, au fond de Tâme, s'estimaient très heureux d'en être quittes à si bon marché, et de trouver dans leurs vainqueurs une indulgence qu'ils leur avaient impitoyablement refusée eux-mêmes.
Voilà, en définitive, à quoi s'étaient bornées la répression et la réparation de tant de crimes accumulés dans ce département, qui, malgré la médiocrité de son étendue et de sa population, avait vu plusieurs milliers de ses paisibles habitants livrés à toutes les horreurs de l'exil, de la ruine, de la prison et de réchafaud. Telle avait été en effet l'aveugle fureur des terroristes du Doubs contre leurs propres concitoyens, qae tous les proconsuls régicides envoyés par la Convention, même ceux dont le souvenir est resté entouré de la renommée la plus sinistre, comme BassaU Prost, Pioche-Fer Bernard et Lejeune, révoltés eux-mêmes des excès de cruauté de nos tyrans domestiques, s'étaient fait un devoir et un honneur de tirer des prisons un grand nombre de leurs innocentes victimes. Enfin le trop célèbre tribunal révolutionnaire de Paris, celui des Dumas et des Fouquier-Tinville, auquel l'opinion publique et l'histoire ont attaché à jamais l'idée de la férocité poussée aux dernières limites, ce tribunal, dont un grand nombre de membres expièrent leurs crimes sur réchafaud, ce tribunal lui-même s'était trouvé bien au-dessous de la fureur des terroristes du Doubs; et, sur les cinquante-deux victimes qu'ils lui avaient envoyées à égorger, assez tôt pour qu'il prononçât sur leur sort, il ne leur en avait pas renvoyé moins de vingt-trois complètement acquittées.
En voyant, dans la suite, Briot, le plus puissant et le plus coupable des malfaiteurs politiques du Doubs, réclamer avec arrogance et même avec succès, contre cette réaction 'si indulgente en somme et si pacifique, on ne peut que constater, en la déplorant, l'étrange puissance de l'audace. Elle n'a pas cessé, depuis le poète latin, d'avoir toutes les faveurs