‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 4)Chapitre 6 sur 36 · VII. B · texte numérisé non relu

VII. B

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dignes d'être conseryés. La seule décision de ce genre dont il soit resté des traces, concerne les débris des bibliothèques monastiques. Le 48 janvier, le district de Saint-Hippolyte ayant écrit à la commission savante, qu'il se proposait de livrer aux papeteries du voisinage, pour en faire du papier neuf, douze missels in-folio, douze Manuale sacerdoCumin-A^, vingt-quatre bréviaires , trente volumes in-folio d'antiphonaires et antres chants d'église, du prieuré de Yaucluse, et enfin douze volumes in-folio du Recueil des déclarations et édiis du roi, le fameux abbé Noël , alors adjoint à la Commission , et plus tard inspecteur général de l'Université , effrayé des dispositions destructives du district, lui répondit : « Quelques expressions de votre lettre me font craindre que quelques ouvrages n'aient été mis au rebut ; nous vous observons que tout doit être inventorié sans distinction. »

in. Mais ce fut surtout dans la revendication de ses églises que la population du Doubs déploya le plus de zèle et de fermeté. Dans le district de Besançon, les administrateurs philosophes firent si bonne garde autour de la loi du 3 ventôse, que si les limites en furent plus d'une fois enfreintes à la dérobée, personne, du moins, n'osa entreprendre de les contester publiquement. L'aventure du jeune abbé J.-Jac. Dormoy servit de leçon pour tous. Le 20 mars, la municipalité de Saint-Vit reçut la lettre suivante : « Dormoy, prêtre constitutionnel, ci-devant vicaire à Leugney , Epenouse, Vercel, etc., au maire et aux officiers municipaux. — Vous ignorez la main qui vous écrit, c'est celle d'un homme qui a déjà beaucoup souffert pour le bien public et qui cherche à se rendre utile au peuple. Voici un temps où la reUgion nous invite à nous réunir pour célébrer les grands mystères de la foi catholique. Je vous y invite aussi, et si mon secours peut vous être utile, je suis prêt à vous l'apporter ; je n'attends que l'agrément du conseil de la commune et une prompte réponse. Il faut avouer que le décret qui assure la liberté des cultes est chargé d'inconvénients ; mais ils cesseront avec le désordre qui suit les révolutions et les guerres. »

RtTABLISSEMENT DK LA LIBERTÉ DBS CULTBS. 115

Les municipaux de Saint-Vit étaient-ils restés fidèles à Torthodoxie? Etaient-ils tombés dans le scepticisme ondoyant de la Convention? OnTignore ; ce qu'on sait, c'est que le seul usage qu'ils firent des offres de services du jeune prêtre constitutionnel fut de les mettre entre les mains du district, qui donna aussitôt à la gendamerie Tordre d'amener le coupable à sa barre, pour être entendu sur les plaintes portées contre lui relativement à la tranquillité publique.

Ce jeune homme, que nous avons déjà vu traduit au tribunal révolutionnaire de Paris et acquitté le 20 juillet 1794, fut amené immédiatement devant le district et interrogé par Durney. Il déclara qu'il était âgé de vingt-cinq ans , pensionnaire de l'Etat, en qualité de ci-devant ministre da enlte, demeurant avec ses parents, place du Capitole, 152, et en ce moment sans autre profession que d'aider son père dans la confection des chaussures de femmes, dont il faisait le métier. Durney, lui ayant représenté la lettre qu'il avait adressée au maire de Saint-Vit, continua son interrogatoire en ces termes :

Q. Combien as-tu écrit de lettres semblables; à quelles communes les as-tu adressées , et quelle a été ton intention en écrivant cette lettre ?

R. Je n'ai écrit que celle-là, et je ne l'ai adressée aux officiers municipaux de Saint-Vit, que parce que je me suis rappelé que le citoyen Coignet, dernier curé du lieu, avait dit, en ma présence, qu'il ne voulait plus y retourner. Sur quoi, je me suis décidé à offrir mes services de prêtre a cette commune, dans la vue d'opérer le bien public, attendu qu'il existe beaucoup de divisions dans les campagnes, par le fait des prêtres réfractaires qui parcourent le département et y mettent le trouble.

Q. Connais-tu le dernier décret de la Convention relatif à la liberté des cultes, et n'as-tu pas vu que tu y contrevenais en écrivant ta lettre?

R. Je ne crois pas avoir contrevenu à cette loi.

Q. Cependant cette loi dit qu'aucune commune ou section de commune ne pourra se réunir en nom collectif, pour louer un local, ni pour l'exercice d'un culte ; ce qui te cons-

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titue en tort, puisque tu as engagé le maire et les officiers municipaux à contrevenir à cette loi, en t'adressant à eux comme représentants de la commune?

R. Lorsque je me suis adressé aux officiers municipaux de Saint-Vit, sous la dénomination des fonctions publiques qu'ils exercent, c'est que j'ignorais leurs noms individuels. Mon intention n'a jamais été de faire agréer mes services à cette commune en nom collectif, mais seulement de me mettre sous sa protection et sous la surveillance de la municipalité, dans le cas où quelques particuliers auraient voulu se servir de moi.

Q. Ne vois-tu pas clairement qu'en engageant même des particuliers de campagne à t* appeler chez eux pour l'exercice du culte, tu les exposes à des divisions intestines, ce qui est contre l'esprit du décret, qui, en tolérant indistinctement tous les cultes quelconques, n'entend en favoriser aucun, et surtout ne pas le laisser devenir le germe d'aucune division entre les particuliers?

R. J'avais cru pouvoir offrir mes services, attendu que je n'apportais que des intentions paisibles, et que la morale que j'avais à leur inspirer est plus propre à les réconcilier entre eux qu'à les diviser. Au surplus, si la lettre était à écrire, je ne l'écrirais point, crainte de voir mes intentions mal interprétées, ou de m'exposer à aucun soupçon d'avoir cherché à causer du trouble dans les campagnes.

Le district, touché de cette soumission sans bornes, décida (( qu'il ne serait donné aucune suite à cette affaire ; mais que le président ferait connaître au citoyen Dormoy la légèreté de ses démarches, et les suites qu'elles auraient pu entraîner au détriment de la tranquillité publique. »

En dépit des termes si cruellement précis de la loi et des dispositions si manifestement irréligieuses des autorités, les habitants de Saint-Ferjeux adressèrent, le 14 mai, au proconsul Saladin cette noble pétition, pour réclamer leur église :

« Victimes muettes, depuis une année révolue, du système d'impiété et d'immoralité qui devait arracher la république à la liberté, nous croyons enfin devoir rompre un silence qui ne serait plus qu'une injure aux sentiments de justice,

BSTABLISSEHENT de la LIBEBTfi DES CULTES. il7

de moralité et de zèle pour le bien public de la Convention, rendue le 9 thermidor à la liberté. Garder le silence plus longtemps, ce serait autoriser des doutes sur la sincérité, la vivacité et l'amertume des regrets que nous a laissés l'anéantissement violent et forcé d'un culte dont nous n'avons jamais autant respecté et chéri les droits, que depuis que nous en éprouvons le besoin, et que nous nous voyons privés de tous les secours, de tousles encouragements, de toutes les leçons que nous allions y puiser, pour nous éclairer, nous diriger et nous affermir dans la pratique des devoirs de l'homme et du citoyen. Cette privation devient tous les jours plus fatale à la régénération si nécessaire des bonnes mœurs.... A la vérité, un décret bienfaisant, que nous lisions depuis longtemps dans la Déclaration des droits, nous a assez récemment rétablis dans un droit qui, par le rang quMl occupe dans la constitution, paraissait à l'abri des vicissitudes des temps et des attentats. Mais ce décret même ne laisse que trop réellement hors de notre portée le signalé bienfait qu'il parait nous offrir, en en subordonnant la jouissance à des conditions préliminaires qui sont beaucoup au delà de nos moyens et de nos facultés.... Le grand nombre d'entre nous est étranger au sol qu'il habite. Beaucoup sont occupés, pour la durée d'un bail à terme, de quelques petites fermes. Les propriétaires résidants sont en trop petit nombre et d'une fortune trop bornée pour suffire et même pour contribuer dans une proportion quelconque à la dépense à laquelle nous nous trouverions condamnés. Les sentiments d'indignation que la Convention nationale a si hautement et si énergiquement manifestés contre les principes et les auteurs de l'odieuse persécution dont nous déplorons encore les effets, pourraient-ils ne pas s'étendre jusqu'aux œuvres qui en ont été le résultat, et ne pas se manifester par le rétablissement de ce qui n'aurait jamais dû être détruit? Ou bien, faudra-t-il qu'abandonnant un sol sur lequel il nous serait impossible d'honorer Dieu comme nous croyons le devoir, nous abandonnions aussi les cultures qui nous sont confiées, pour trouver ailleurs des autels où nous puissions déposer nos vœux pour l'affermissement et la paix de notre

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république. — Moley, Réthier,Convers, Guillet, commandant du 5' bataillon de la garde nationale, etc. »

Les catholiques de la ville, encore plus réservés dans leurs vœux, avaient espéré qu'il leur serait au moins permis, à défaut d'autres temples, d'aller entendre, dans la prison des vieux prêtres , les messes que ces vénérables captifs étaient autorisés à célébrer. Mais leur confiance fut bientôt déçue. Le 22 mars, à la suite d'an rapport de l'agent national sur les rassemblements qui avaient eu lieu aux Capucins depuis le décret relatif à la liberté religieuse , le district déclara a que si la loi tolérait les cultes, elle voulait aussi que leur célébration ne portât aucune atteinte à la tranquillité publique; que déjà la grande affluence de citoyens qui s'étaient portés à la maison de réclusion avait excité des murmures et servi de point de ralliement aux agitateurs ; que les rassemblements n'avaient pu se faire sans le consentement du concierge de la maison de réclusion ; qu'en y prêtant les mains, il s'était écarté de ses devoirs et avait compromis la responsabilité de l'administration ; qu'enfin il fallait au poste de concierge un citoyen actif, intelligent et d'une surveillance incorruptible ; qu'en conséquence, le citoyen Dupont, concierge, serait remplacé par le citoyen J.-Cl. Martin. »

IV. Dans le district de Baume, à la première nouvelle d'une loi en faveur de la liberté des cultes, plusieurs communes, telles que Pierrefontaine, impatientes de recouvrer la jouissance de tous leurs droits, refusèrent d'attendre la promulgation du décret et forcèrent leurs municipalités à rouvrir les églises ; des prêtres constitutionnels y firent les offices publics le dimanche i""^ mars. Le district, informé de ces contraventions, adressa, le 16 mars, la circulaire suivante à toutes les communes :. « La Convention nationale, en proclamant la liberté des cultes, a fixé les justes bornes de son exercice. Chaque citoyen a la faculté de se livrer à son gré aux pratiques religieuses qu'il aura choisies, mais l'Etat n'en supporte point les frais; les cultes n'ont entre eux aucune préférence ; ils ne peuvent obtenir aucune publicité, et aucun monument public ne peut en consacrer les actes.

BtTABUSSnuniT DB LA LIBERTÉ DBS CULTES 119

CepeodaDt, citoyens, nous sommes informés que, dans votre commune, sans doute par une fausse interprétation de la loi du 3 ventôse courant, on exerce le culte catholique dans les ci-devant églises, qui sont des propriétés nationales ; que Ton y sonne les cloches ; qu'enfin les cérémonies religieuses s'y font ainsi que du passé. Si vous permettez une pareille infraction à la loi ; si des ministres d'un culte qui la connaissent parfaitement s'y prêtent ou engagent à la violer, vous êtes bien coupables , et nous le deviendrions avec vous, si, dans cette circonstance, nous ne remplissions pas les devoirs attachés à nos fonctions. Ces devoirs consistent à vous rappeler à la stricte exécution de la loi, à vous ordonner de nous dénoncer tous ceux qui y apportent le moindre obstacle, afin que nous puissions les faire punir rigoureusement. Ne perdez pas de vue que la tranquillité et le bonheur des citoyens dépendent de l'exécution des lois ; que ceux qui s'en écartent sciemment sont nos plus dangereux ennemis, et que vous êtes personnellement responsables de l'observance de la loi. — Tanchard, prés., Marchand, v.-p., Perriguey, Bulliard, Compagny. »

Ces administrateurs, au lieu de se faire, auprès du gouvernement, les organes des justes revendications de leurs administrés, préférèrent assumer le rôle le plus odieux. S'apercevant que la loi nouvelle n'avait établi aucune peine spéciale contre ceux qui se serviraient des églises pour les exercices d'un culte, ils écrivirent, le 16 mars, au Comité de sûreté générale, pour réclamer qu'on ajoutât une sanction pénale à cette loi. Berlier répondit, au nom du Comité, qu'il fallait poursuivre tous les contrevenants comme perturbateurs de l'ordre et du repos public.

Dans le district d'Ornans, les schismatiques, peu nombreux, ténH)ignèrent un moindre empressement à reprendre l'exercice public de leur culte. C'est seulement le 27 mai qu'on voit le capucin J.-Cl. Ljgier, intrus si malheureux à Cléron, déclarer, le premier, devant la municipalité de Vuillafans , l'intention d'exercer son culte dans cette dernière commune.

Les catholiques fidèles se montrèrent moins jaloux de re-

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conquérir des temples où leurs prêtres n'auraient pu se montrer, que de venir chercher à Ornans, dans la demeure particulière de quelques vieillards récemment sortis de prison, les secours religieux après lesquels ils soupiraient depuis si longtemps. Ce pieux concours ne manqua pas d'éveiller la sollicitude de l'administration jacobine; et, le 4 avril, Boulet^ agent national du district, écrivit au Comité de sûreté générale : « Il y a dans la commune d'Ornans trois prêtres sexagénaires insermentés qui étaient détenus à Dijon et qui ont été mis en liberté par les représentants du peuple. Je vous prie de me marquer s*ils peuvent faire, en assemblée, des actes du culte, s'ils peuvent dire la messe, confesser et prêcher leurs sectaires, qui sont en grand nombre. J'ai re> gardé que ces individus étant sous la surveillance des autorités, ils devaient se comporter comme des reclus, qui n'ont obtenu qu'un adoucissement dans leur détention et ne pouvaient se permettre aucun rassemblement pour l'exercice du culte. Aussi, dès que la loi sur la liberté des cultes a été rendue, tremblant de voir renaître cette funeste division entre les partisans des prêtres de chaque couleur, j'ai écrit aux trois prêtres de s'abstenir de toutes fonctions dans aucune assemblée. Cette mesure a excité des murmures ; cependant je n'ai pas ouï dire qu'ils aient souffert des rassemblements. ))

Le Comité répondit, sept jours après : « Continuez à faire exécuter les lois qui concernent les prêtres insermentés ; et bientôt des mesures générales, que nous proposerons à la Convention, ne laisseront plus subsister aucun doute sur la marche à suivre à l'égard de ces individus, à qui l'esprit de corps inspire la plus forte aversion pour les principes républicains. — Montraayou, Auguis. »

Les mesures annoncées n'arrivant pas, les cathoUques s'enhardirent, et bientôt il y eut à Ornans de véritables assemblées religieuses. Leheutenant Barel, commandant de la gendarmerie, écrivit donc, le 8 mai, au département : (( Le prêtre belin, détenu à Besançon, puis à Dijon, ayant obtenu sa liberté , a commencé , d'après le décret sur la liberté des cultes, par dire la messe pour les gens de la

RÉTABLISSEMEirT DE LA L1BEBTÉ DES CULTES. 121

maisoD où il réside ; ensuite d'autres y sont allés ; il a fixé rheare de six à sept pour la dire, li s'y porte considérablement de monde, et surtout des campagnes. Cela n'est^il pas un culte dominant? Etant d'Ornans, peut-il y exercer son ministère ? Cela est trop dangereux pour les campagnes, qui malheureusement ne sont que trop fanatisées. » Ce culte, accusé de domination, uniquement parce qu'il réunit un nombre dominant ou supérieur d'adeptes, est un chefd'œuvre d'interprétation révolutionnaire et militaire. Le département, continuant à attendre les résolutions du gouvernement, s'abstint de répondre.

Cependant la petite église des vieux prêtres d'Ornans faisait chaque jour de nouveaux progrès. Le 24 mai, Boulet, impatienté, adressa cette nouvelle plainte au procureur général : « J'ai écrit, le 17 ventôse dernier (7 mars), aux prêtres insermentés Belin et Chavassieux, de s'abstenir, en assemblée, de toutes fonctions du culte. D'après leurs réponses écrites, j'avais lieu d'être en sécurité sur la tranquillité de cette commune, relativement au trouble occasionné par les actions des prêtres insermentés. Aujourd'hui le prêtre Belin fait des rassemblements considérables. C'est on ancien directeur de religieuses, dont les biens ont été vendus, un imbécile fanatique, aussi crédule que ceux dont il abuse la simplicité. Quoique dans un état d'infirmité, il s'est laissé gagner par quelques meneurs du parti des prêtres^ pour ne pas dire du royalisme. Car les prêtres déportés, comme les insermentés, veulent renverser le gouvernement et rétablir la royauté. Ceux qui s'attachent à eux sont aussi royalistes. Un fanatique actuellement parle autant de son roi que de sa religion. Il a en horreur tout ce qui ne pense pas comme lui. Le heurtement de l'opinion religieuse fait désirer le changement ou la destruction totale du gouvernement qui la gène. Qu'il est malheureux pour le peuple français, qu'on ait tant parlé des prêtres et qu'il faille encore le fiûrel Peut-être les motifs sages d'un arrêté du département, qui défendra au prêtre Belin de cérémonier, sous peine d'éloignement d'une ville d'où il est bien dans le cas d'être renvoyé, à cause de son ascendant en qualité d'ancien

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directeur de religieuses, suffiront pour engager le prêtre Belin à sacrifier son goût religieux à la tranquillité de sa commune. » Tous ces administrateurs prétendus philosophes aboutissaient à cette même et odieuse conclusion : que le gouvernement avait tout droit de heurter et de gêner les goûts religieux du peuple, et que le peuple seul avait tort, en refusant méchamment de sacrifier ses goûts aux expériences qu'on tentait sur lui, pour son bonheur.

A Tappui de sa plainte. Boulet y joignit le procès-verbal suivant, dressé le même jour par Nicolas Thiboux, officier municipal, J.-Nic. Tissandier, procureur de la commune, et J.-Cl.-Ant. Colard, secrétaire, tous trois commissaires de la municipalité d'Ornans.

(( A 6 heures et demie, nous nous sommes transportés dans le domicile de la citoyenne Barbe Dupuis, où, suivant l'avis qui nous en avait été donné, il se faisait des rassemblements qui, en vertu de la loi du 3 ventôse, étaient soumis à la surveillance de la municipalité. Etant dans la cour de ladite maison, nous y avons vu une quantité considérable de personnes à genoux. Deux chambres du quartier haut, prenant jour sur la cour et le jardin, en étaient remplies, de même que les deux rampes de l'escalier qui y conduit, le bas du jardin et les trois quarts de la cour ; ce qui nous a fait penser que ce rassemblement des deux sexes était occasionné par la messe qu'un prêtre insermenté y disait. La messe finie, nous sommes entrés dans la chambre où Ton venait de la célébrer, et nous avons aperçu un individu qui se cachait derrière les rideaux d'un lit. Etant ensuite descendus à la cuisine, nous avons demandé à la citoyenne Barbe Dupuis, quel était le prêtre qui venait de célébrer la messe et s'il exerçait d'autres fonctions. Elle nous a réponda que c'était le citoyen J.-Gl. Belin, prêtre, et qu'il confessait et communiait chez elle. Nous lui avons observé que le citoyen Boulet, procureur syndic, lui avait écrit de s'abstenir, en assemblée, de toutes fonctions du culte, à raison qu'il était prêtre insermenté. Dans cet intervalle est survenu le citoyen Jos. Guyot-Vercia, ci-devant capitaine d'artillerie, qui nous a répliqué, sur cette observation, que s'il était

BÉTÀBLI8SBHBNT DB LA LIBBBTfi DES CULTES. 123

Fabbé Belin, il aurait, après la réception de la lettre de Boulet, fait destituer ce dernier. »

Cet essai d^ntimidation ne réussit nullement; car le lendemain, le procureur syndic écrivit encore au procureur général : cf Le rassemblement chez le prêtre Belin a recom-mencé aujourd'hui, même en plus grand nombre que hier. Hs'en est fait un semblable chez le prêtre Chavassieux ; il a anssi eu lieu hier. La messe de Belin se dit à six heures et demie et celle de Chavassieux à sept. Us confessent, etc. Ces Tasseniblements se forment sans gène et sans bruit. Je n'ai pas encore ouï parler de rixes ; néanmoins la continuité de ces rassemblements ne peut qu'y conduire, ainsi qu'au désordre. Les patriotes voient dans ces rassemblements une violation de la loi, murmurent et crient à la répression. Le mal que j'envisage, c'est que le parti des prêtres insermentés est le même que celui des déportés, que le gouvernement regarde comme ses plus dangereux ennemis; et que, en voyant aogmenter le nombre de leurs prosélytes, il s'ensuit la diminutioa de celui des amis de la république. Les mesures que je t'ai demandées par ma lettre d'hier contre Belin doivent être communes à Chavassieux. Je te prie de faire le plus tôt possible attention à ma demande. »

Ce dernier vœu n'ayant pas été exaucé, Boulet écrivit de nouveau, le 31 mai, pour signaler les progrès des prêtres et demander ce qu'il devait faire au sujet des deux vieillards contre lesquels il était si acharné. Michel, suppléant du procureur général, répondit, le lendemain : « Vous me demandez de vous tracer un plan de conduite à l'égard des prêtres Belin et Chavassieux, ce qui veut dire, si l'on doit ou non leor laisser dire la messe. Vous avez déjà consulté à cet égard le Comité de sûreté générale, et si sa décision du A germinal ne vous désigne pas d'une manière expresse un plan de conduite i leur égard, comment voudriezvous que je puisse prendre sur moi devons le tracer? Le département en a parlé au représentant du peuple, à son passage à Besançon. Le représentant a dit qu'il s'occuperait d'un arrêté pour les trois départements, où tout serait traité d'une manière satisfaisante. On attend cet arrêté, que Baladin a encore annoncé par lettre. »

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V. Les habitants du district de Pontarlier ne voulurent voir dans la loi du 3 ventôse qu'un retour sincère à la liberté religieuse, et ils flrent à la Convention Thonneur de ne pas prendre au sérieux les odieuses restrictions dont son décret était hérissé. L'administration, en dépit de toute son activité , ne pouvait suffire à gourmander tous les contrevenants. Le 21 mars , elle se plaint à la municipalité des Combes, de ce que Cl.-Ant. Faivre, agent national , s'est permis de convoquer, par affiches, une assemblée générale des citoyens pour délibérer sur plusieurs points relatifs au culte. « La loi du 3 ventôse, dit-elle, porte que les communes ne pourront, en nom collectif, acquérir ni louer de local pour l'exercice d'un culte ; il ne peut donc y avoir de rassemblement pour délibérer ce qu'on devra faire à cet égard. L'agent national est donc très coupable et pervers, d'avoir provoqué lui-même ce rassemblement, et il a oublié les rigueurs des lois contre les prévaricateurs. »

Le 25 mars, le gendarme Laurentsot constate par procèsverbal, que, passant ce jour-là à Septfontaine avec son escouade, il a entendu sonner un grand coup de cloche ; qu'ils se sont aussitôt rendus à la ci-devant église, et qu'ils l'ont trouvée remplie d'hommes et de femmes, qui chantaient les vêpres comme au temps de l'ancien régime ; et qu'il a demandé au maire s'il avait reçu l'ordre du district pour tenir un pareil rassemblement. Le maire lui répondit que, les jours de fêtes, le matin on disait le rosaire, qu'on chantait les vêpres après midi ; que les cultes étaient libres; que les gendarmes pouvaient être tranquilles et qu'il répondait de tout.

Le 29 mars, Labet, agent national des Grangettes et véritable tyran de ses concitoyens, écrit à Parrod : « En conformité de l'arrêté des représentants Besson et Pelletier, le temple de cette commune n'était ouvert que les jours de décade. Voici deux jours qu'il a été ouvert sans que l'on m'ait demandé les clefs. On a remonté les autels, les retables au même état que ci-devant. Le maire a toujours été à la tête pour y commander et faire travailler. On maudit après moi, de ce que j'ai fait livrer les fers, cuivres, linges et or-

RîhrABLISSEllENT DE LA LIBERTÉ DBS CULTES. i25

oements de notre église. Un individu a proclamé dans une assemblée , qu'il fallait m'écraser , de manière que de jour i autre, j'attends d'être h victime des fanatiques. Au mépris de l'article 8, on sonne Y Angélus le matin, à midi et le soir. Qoaiid on leur remontre paisiblement qu'ils s'écartent des arrêtés, l'un d'eux a répondu qu'ils se f..taient des représentants et du district. Ils sont persuadés que dans peu ils Tont avoir des prêtres émigrés pour leurs ministres de culte, ffientôt tu verras qu'il sera fait des pétitions à ce sujet. Au moment où je ferme cette lettre, j'entends sonner la cloche pour le premier rassemblement de l'exercice du culte.»

Le 4 avril, Parrod envoya au philosophe rural ces quelques mots de consolation : « Je vois avec peine la conduite des citoyens de la commune à l'égard de la religion, dont ils se rendent les exagérateurs. Rien de plus juste qu'un hbre exercice de la reUgion adoptée par chacun d'eux, mais dans ose maison particulière et sans aucun appel. On ne peut se dissimuler que le torrent de la superstition roule si rapidement, qu'il serait impolitique de s'opposer à son cours. C'est dans toutes les communes que les églises se rétablissent, et les Comités de législation et de sûreté générale, consultés à cet égard, n'ont encore rien répondu. » Labet ne put goûter cette invitation à la patience, le mal était trop grand, a La fierté et le triomphe des fanatiques, répondit-il, s'accroisseat de jour à autre. Dans la première assemblée qu'ils ont laite au temple de la Raison , ils ont arraché et enlevé les emblèmes de la République, où il était écrit : Unité indivifibk de la République, fraternité ou la mort. Ils y avaient été mis par moi depuis la fête de l'Etre suprême. Depuis quelques jours, plusieurs ont poussé l'audace jusqu'à chanter des chansons contre-révolutionnaires, surtout lorsqu'ils m'aperçoivent. La première fois que j'en ai entendu chanter, c'était par J.-Ant. Vuillaume, lieutenant de la garde nationale, suspecté d'avoir conduit des prêtres émigrés dans une maison de cette commune, pour y confesser; par Cl.-L. Barthelet, volontaire en réquisition, suspecté d'avoir été trouver à la Planée des prêtres émigrés, pour se confesser ; et par Euphrasie-Josephte-Rosalie Rousseau; tous trois ont

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chanté ensemble. Lear chanson se chante sur Tair des Marseillais et le refrain est ainsi conçu : Aux armes ^ vrais chré^ tiens^ catholiques romains, et dans un autre couplet : Point d^ obéissance à la loi que notre religion nous défend. Je crois en avoir assez entendu pour juger qu'elle est contre-révolutionnaire. Je ne puis rien faire que te dénoncer les ennemis de la République, étant isolé, seul, dans un troupeau de loups tout prêts à me dévorer atout moment. » Les plaintes de cet innocent agneau vont vraiment au cœur.

Le 1" avril, Brenier, agent national de TAbergemenl, écrit au district : « L'esprit pubhc est assez tranquille, surtout depuis qu'ils ont repris leur exercice du culte catholique. Ils ont rétabli l'église comme elle était avant l'arrêté du représentant Pelletier , sans m'en dire mot ni à la municipalité. Ils ont pour raison qu'on en a fait de même dans toutes les communes voisines qui ont des prêtres. Au reste, tout s'y passe assez tranquillement. H n'y parait pas grand parti opposé. »

Le même jour, le district écrit à Gallet, en ce moment à Paris : « Une affaire n'est pas finie, qu'une autre se présente. A Montlebon, des fanatiques inconstitutionnels forment une pétition à la Convention nationale pour avoir un de leurs bons prêtres déportés. Elle est en notre possession et revêtue de plus de deux pages de signatures sur grand papier. Elle est fondée sur la liberté du culte rétablie par décret du 3 ventôse. Ils prétendent que ce décret serait illusoire si on ne laissait à tous le choix de leurs ministres^ et qu'étant catholiques romains, ils demandent à avoir un ministre déporté, à charge de justifier qu'eux, signataires, sont plus des trois quarts des individus en état de voter, dans leur commune. Cette pétition prouve jusqu'à quel point l'opinion publique est abattue, et combien le ressort révolutionnaire est affaibU par son extension et parle poids de l'aristocratie. Nous avons adressé cette pièce au Comité de sûreté générale, pour qu'il avise aux moyens de remédier à cette calamité publique. »

Le 8 avril, trente-huit habitants de Villeneuve-d' Amont adressèrent, au nom de leur commune, la lettre suivante

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au citoyen F.X. Petite, leur curé, retiré à sa grange d'Omères, près de Rocbejean : « Nous vous attendons de jour en jour pour venir faire vos fonctions de prêtre. Nous perdons patience de ce que vous n'êtes pas venu au temps que vous aviez marqué par votre lettre. Nous avons été à Pontarlier racheter nos ornements et nous les avons tous. On tkbera de se pourvoir petit à petit, parce que nous avons tons bonne volonté de nous maintenir dans les cérémonies de notre culte. Si vous pouvez venir, venez le plus tôt pos* sible; si vous ne pouvez pas, vous nous marquerez vos intentions par le présent porteur. Nous sommes, en vous atten* dant, vos paroissiens, etc. »

Les administrateurs du district, dont la philosophie n'avait, en ce moment, d'autre consolation que de transformer relise de Notre-Dame en magasin à fourrages, étaient aux abois et fatiguaient de leurs plaintes toutes les autorités supérieures. Dès le S9 mars, il écrivaient au Comité de sftreté générale : u La liberté des cultes, rendue par des oiotifs d'une grande politique, ne laisse pas de causer qoelque difficulté. Il semble que chaque jour le fanatisme ^t des partisans, qui s'arrogent des droits qui ne leur sont point accordés par la loi. Aidés ou soutenus par des conseillers perfides, ils marchent d'un pas ferme vers leur but, OQTrent les églises et y replacent leurs dieux tutélaires, pour les encenser de leurs vœux .C'est un préjugé difBcile à arracher dans les âmes de ces agriculteurs , et vouloir leur faire quitter la routine dans laquelle ils ont été élevés, c'est entreprendre, comme les géants de lafable, le siège de l'Olympe.» Le surlendemain, le district adressait ces nouvelles doléances an même Comité : « Nous vous avons déjà fait part des peines que nous cause la chute presque générale de l'esprit républicain , et nous avons d'aussi tristes choses à vous annoncer. Nous ne pouvons retracer sous des couleurs plus ^ves l'état de notre pays , que de le présenter presque partout divisé par les opinions reUgieuses auxquelles ses habitants sont en proie.... La pétition de la commune de Montleb on, dont nous vous envoyons la copie, prouve assez que la liberté des cultes, rétablie par la Convention, doit dégénérer

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en licence. Selon le système de ces hommes, devenu, par malheur, trop général, les émigrés doivent rentrer pour exercer les fonctions de leur ci-devant ministère. Dans les lieux où le fanatisme des prêtres constitutionnels prévaut, ils se sont mis dans la possession des églises, et y font, sous régide de leur audace, les cérémonies de leur culte. Nous voyons dans la conduite des uns et des autres l'inexécution des lois. Nous ne pouvons que gémir sur ce malheur. Les esprits sont trop échauffés de l'idée de cette trop grande liberté des cultes qui s'érige en licence, pour qu'on puisse les ramener par aucune voie à l'obéissance. Autant on montrait d'empressement à célébrer les fêtes décadaires avant le décret du 3 ventôse, autant actuellement on les voue au mépris. On n'y voit plus que les autorités constituées et les fonctionnaires publics. Il semble que la cause de la Raison est désertée, pour s'attacher à des mystères que les plus grands docteurs n'ont pu expliquer. Nous le disons avec peine, nos moyens sont insuffisants pour réprimer la mal' veillance, si le Comité ne s'empresse de prendre des mesures pour remédier aux abus qui naissent journellement de la trop grande extension de la loi du 3 ventôse. Ceux qui ont résisté à la tyrannie et aux tyrans , aux fanatiques et au fanatisme, succomberont sous le nombre et ne cesseront d'être poursuivis par l'opinion de ceux auxquels ils ont été contraires. Ces circonstances exigent impérieusement que le Comité se prononce d'une manière claire sur ces questions : 1* Les commîmes ont-elles le droit de se mettre en possession des églises? Ces bâtiments sont-ils regardés comme pubUcs, et peut-on s'y permettre l'exercice du culte? En attendant votre réponse, nous poursuivrons la malveillance, et quelque part que nous Tatteignions, nous lui porterons les coups les plus rudes. — Gros, Prat, Parrod. » Ces terroristes édentés, répondant le même jour aux plaintes analogues de l'agent national de Morteau, lui annonçaient qu'ils venaient de solUciter instamment une décision, a En attendant , ajoutaient-ils, ne négligeons rien, l'un et l'autre, pour assurer la plus stricte exécution de la loi. »

Gallet, encore à Paris, fut chargé, pour plus de sûreté et

RÉTABLISSBMBNT DE LA LIBEBTÉ DES CULTES. 129

de célérité, de remettre lui-même au Comité de législation les questions du district. Il écrivit, le 18 avril, que s'il devait présumer des réponses par celles de quelques membres du Comité qu'il avait vus, les presbytères et les églises étaient des propriétés nationales, dont les communes ne pouvaient aucunement disposer. Mais la décision officielle qui devait ratifier cet avis ne vint pas ; et pendant ce temps-là le fanatisme ne faisait que redoubler d'audace. Le 5 mai, le district prévint encore le département que, dans la journée de la veille, les fanatiques de Frasne avaient sonné les cloches à trois reprises différentes. Le représentant Saladin écrivit, le 8 mai, qu'il allait prendre un arrêté général contre toutes les contraventions de cette espèce.

Dans le district de Quingey , comme partout, le peuple se îuit en devoir de relever les croix et de rouvrir les églises. Les administrateurs^ jugeant que la loi n'était pas une digue suffisante pour arrêter ce torrent, y ajoutèrent, le 7 avril, cet arrêté supplémentaire : « La loi du 3 ventôse n'a pas été saisie dans son vrai sens par plusieurs communes. Quelques hommes méchants ou égarés lui donnent de fausses interprétations, pour faire naître des dissensions qu'il est du devoir des autorités d'arrêter. En décrétant la liberté des cultes, la Convention n'a donné la préférence à aucun, et par-là même la nation n'est tenue à aucune dépense. Les édifices publics appartiennent à la nation ; nulle commune n'a le droit d'en posséder un^ parce que ce serait faire larcin à «eux d'un culte différent, qui auraient droit de réclamer contre cette préférence. Nul n'a le droit de troubler l'ordre et le repos public, en appelant les citoyens, par le son des cloches ou autrement, à la pratique de son culte ; tous les signes extérieurs, inscriptions, processions et cérémonies^ sont défendus. Enfin les officiers municipaux et agents nationaux se rendraient coupables si, au heu de faire exécuter la loi, il la violaient eux-mêmes, soit par d'injustes vexa* tions dans les maisons particuUères, soit^ au contraire, en souffrant, par une tolérance condamnable, qu'on s'emparât des anciennes égUses, qu'on sonnât les cloches et qu'on établit des signes extérieurs. En conséquence, il est enjoint

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aox maires, offiders manicipaux et agents des commanes, de veiller à la stricte exécotion de la loi, sons peine d'être personnellement responsables.... Le directoire attend da patriotisme et du zèle de fous les citofens, qu'ils seconderont de tout leur pouvoir les efforts des autorités constituées, afin d'anéantir les projets des malveillants qui veulent faire perdre les fruits de tant de travaux prêts à être recueillis, et replonger les citoyens dans l'esclavage le plus cruel et le plus avilissant » Cette sotte proclamation parait avoir eu auprès de la paisible et patiente population du district plus de succès qu'elle n'en méritait.

VI. Placée au milieu d'une population à la fois plus ardente dans sa foi et plus audacieuse, l'administration du district de Saint-Hippolyte avait besoin d'une tout autre activité pour contenir les catholiques et les constitutionnels, également jaloux de reconquérir immédiatement la liberté entière de leur culte, et elle était condamnée à être toujours sur la brèche. Le 27 mars, Luchon et Arnoux, gendarmes à Dambelin, déclarèrent an district, qu'ayant appris qu'il se faisait très souvent des rassemblements à Goux et qu'on y célébrait la messe, ils s'y étaient transportés et avaient demandé au maire J.-P. Bougelu et à l'officier municipal J.-B. Métoz, de quel droit les habitants s'attroupaient ainsi dans le temple de la Raison pour y entendre la messe. Le maire lui avait répondu que la messe n'avait encore été dite que deux fois depuis la loi du 21 février, notamment le 25 mars, et qu'elle avait été dite par le citoyen Guill. Paget, curé constitutionnel, mis en liberté par les représentants en mission.

Le district déclara que le maire et son adjoint n'ayant ni empêché, ni dénoncé, ni poursuivi les auteurs de ces rassemblements illégaux, Bougelu et Métoz seraient amenés devant lui pour répondre sur les faits qui leur étaient imputés ; après quoi, il serait statué tant contre eux que contre les auteurs et complices des attroupements. Les deux municipaux, amenés par la gendarmerie, comparurent le 3 avril. Le président leur ayant demandé quelles mesures ils avaient prises pour faire cesser les assemblées et punir les délinquants , ils

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représentèrent les réunions qui avaient eu lieii à l'église comme étant tout à fait inoffensives, et réduites d'ailleurs à une douzaine de personnes, y compris les enfants ; mais ils en signalèrent d'autres bien plus propres à éveiller la sollicitude de l'administration. Des rassemblements clandestins et nocturnes, présidés par des prêtres déportés, avaient eu hea, disaient-ils, dans plusieurs maisons, notamment chez P. Petit et chez les héritiers de P.-Jos. Pomez. Ces prêtres étaient allés, en outre, confesser dans la maison des héritiers de Nie. Petit. Le maire lui-même avait été invité par P.-Jos. Clément, ci-devant agent national, à assister à l'une de ces assemblées chez Petit, et il avait refusé, en disant qu'il contreviendrait à la loi. Il s'était même mis en devoir d'empêcher ces réunions et d'arrêter ces prêtres réfractaires, mais sans autre résultat que de se rendre suspect aux yeux de plusieurs particuliers, qui, pour mieux déjouer sa surveillance, le faisaient garder à vue, jour et nuit, comme il s'en était aperçu toutes les fois qu'il avait voulu sortir de chez lui. Les deux municipaux déclarèrent, en finissant, «qu'ils ne se dissimulaient pas qu'ils étaient vus de mauvais œil par les habitants de leur commune, à raison de leur surveillance, qui contrariait les projets des méchants. »

Devant ces révélations inattendues, les pauvres cérémonies solitaires du curé assermenté de Goux furent bien oubliées, et le district chargea aussitôt le notaire Messagier, de Mathay, d'aller à Goux pour informer contre les délits beaucoup plus graves qui venaient d'être signalés. Messagier ouvrit cette enquête le 21 avril. J.-F. Gallecier, tisserand, déposa que dans le courant de février, il avait été mis en réquisition par CI. -F. Petit, capitaine de la garde nationale, pour faire la patrouille pendant la nuit, parce qu'on disait qu'il devait y avoir un rassemblement cette nuit-là ; qu'il était allé avec cet officier et Nie. Gallecier autour du village et dans ^intérieur; et qu'ils avaient rencontré, entre deux et trois heures du matin, beaucoup de personnes qui allaient et venaient ; mais que, ne se sentant pas en assez grand nombre, ils n'avaient pas osé demander à ces individus ce qu'ils faisaient dans les rues à une pareille heure; qu'en ayant

VU plusieurs entrer dans la maison de P. Petit, ils y étaient entrés aussi, et s'étaient trouvés dans la chambre du poêle avec un grand nombre d'hommes et de femmes ; qu'un instant après, était survenu un étranger, revêtu des ornements sacerdotaux, qui avait dit la messe; après quoi, ayant déposé sa chasuble entre les mains de Jos. Clément, il avait fait une prédication, où il avait dit qu'il fallait s'aimer les uns les autres , que dans le cas de nécessité , les prêtres constitutionnels pouvaient conférer validement le baptême, et enfin avait terminé par ces mots : Courage , mes frères , nous sommes des bons.

Nie. Gallecier, maréchal, entendu ensuite, ajouta que, dans la grande quantité des assistants, il avait reconnu Nie. Gallecier, fils de feu J.-B*'; Cl. -F. Gallecier et son fils aîné; Jos. Petit, J.-Cl. Labourey, d'Esnans, le fils de Georges Bouget le jeune, avec le fils Métoz, qui servait la messe ; que le prêtre avait dit à l'assemblée : « Soutenez-nous; nous sommes assez forts, il faut fuir les prêtres constitutionnels, mais prier Dieu pour eux. »

Quand le district fut en possession de tous ces renseignements, il se trouva dans l'impuissance absolue d'y donner la moindre suite.

Le 3 avril, P.-F. Marcou, maire de Pont-de-Roide, écrivit au district que la loi du 3 ventôse avait été lue et relue dans le conseil général de sa commune, et que le peuple voulait que la messe lût dite à l'église. « Gardez-vous, lui répondit aussitôt Bavoux, déporter atteinte à la loi.. Elle paraîtra sévère à ceux qui regrettent ou qui feignent de regretter d'en être l'objet ; mais elle n'est que juste aux yeux du véritable républicain. » Les habitants de Pont-de-Roide ne furent pas de cet avis, et trois jours après, Marcou se présenta devant le district avec l'officier municipal F.-Jos. Jeannin, et ils firent la déclaration suivante : u En ce moment la tranquillité publique n'est plus telle que nous nous étions efforcés de l'établir dans notre commune; nous voyons avec peine les esprits s'agiter sous prétexte de religion ; nous vous avouons avecdouleur quenous ne sommes presque plus libres de remplir nos fonctions avec le zèle que nous désirerions appor-

RÉTABLISSEMENT DE LA LlBBRTfi DES CULTES. 433

ter. Il y a environ quinze jours, le nommé Faivre, d'Hippolyte, ci-devant curé à Chaniesol, vint offrir ses services de prêtre à quelques particuliers, qui les acceptèrent et lui firent célébrer une messe dans la maison de P. Menegay. Cette célébration de messe réveilla les esprits et les échauffa, de manière qu'on alla chercher le prêtre Baud, ci- devant curé de Pont-de-Roide. Le nommé Clément, greffier du juge de paix, vint demander au maire les clefs de l'éghse pour Torner; et le 16 courant, sans que la municipalité ait été prévenue, messe et vêpres y ont été célébrées, et même un Te Deum chanté ; les offices ont été également célébrés hier, et l'on dit que ces assemblées étaient très nombreuses, et qu'on accusait d'aristocratie ceux qui n'y assistaient pas. La prétention générale des habitants de Pont-de-Roide est que la cidevant église n'est point une propriété nationale, non plus que le jardin et les champs destinés au ci-devant curé ; à tel point que les habitants ont réamodié les jardin, champs et verger, sans égard pour un bail antérieur, et ont forcé les officiers municipaux à signer ce nouveau bail, pour ne pas troubler la tranquillité publique. » Le district invita les plaignants à rester fermes à leur poste et nomma Sombarde pour informer à ce sujet, en Tautorisant à prendre toutes les mesures de sûreté générale qu'il trouverait convenir. — Le silence fut encore jugé le parti le plus sage.

A Trévillers, c'était à qui, des cathohques ou des constitutionnels, donnerait le plus de besogne au district. Dès le 20 mars, la municipalité patriote prit une délibération pour demander Taulorisation de rendre l'église au culte. Une pareille demande ^ faite par des jacobins jusqu'alors si exemplaires, affligea profondément le district; et le président Diény répondit avec sa plume la plus onctueuse ; « Nous ne pouvons vous dissimuler que c'est avec une extrême douleur que nous avons observé que vous vous disposiez à outrepasser les bornes de la loi. Nous venons vous y rappeler, frères! C'est un besoin pour nous, pour le salut public, que l'union. C'est dans ce but que le législateur n'accorde que la portion de liberté qui peut se concilier avec le salut de la république. Si vous aimez la patrie, comme nous aimons à le croire,

cette portion vous suffira, parce qu'elle vous est un sur garant du parfait bonheur auquel on voudrait vous faire atteindre. Marchez le pas de la loi , et ce bonheur arrivera sans commotion, sans troubles, sans nouvelle effusion de sang. Ah ! voilà une trop belle perspective pour que vous n'en soyez pas enchantés I Frères , la loi et la paix! et nous arriverons sûrement au port. Salut et fraternité. »

Cette touchante exhortation n'eut absolument aucun succès. Le 24 mai, Ant. Boucher, brigadier de gendarmerie à Damprichard, adressa au district le procès-verbal suivant : « Etant à Trévillers, pour faire rejoindre les volontaires, j'ai aperçu qu'il y avait une assemblée considérable autour de la ci-devant église. J'ai demandé au maire et à l'agent national s'ils disaient toujours la messe dans l'église. Us m'ont répondu qu'ils n'en savaient rien. Je leur répliquai que je savais parfaitement qu'ils la disaient, mais que cela était défendu par la lettre du Comité de sûreté générale, et je leur ai fait voir l'article qui dit qu'aucun n'a droit d'en disposer pour l'exercice d'aucun culte. Dans le moment où je faisais voir la lettre, ils se sont assemblés autour de moi, en me disant que leur église leur appartenait et qu'ils étaient libres d y aller. Je leur ai répondu : « Lisez la lettre du Co- » mité, et vous verrez que vos églises ne vous appartiennent pas î) A ce moment, deux femmes prirent la parole, et dirent que cet écrit était fait par des aristocrates et porté par un autre aristocrate, et que nous ne valions pas mieux les uns que les autres. C'est la citoyenne Jeanne-Marie-Elisabeth , du moulin de Trévillers, et Anne-Cl. Maillot, femme de Thirode-Roubelin, qui tenaient ces propos. Je les ai requises de les cesser, ou que je les arrêterais. Le maire les fit retirer, mais sur Ja demande que je lui fis de leurs noms, il répondit qu'il ne les connaissait pas. Je ne les ai pas arrêtées, vu que la multitude du monde était trop grande. »

Le district était à bout d'éloquence et de moyens; il se borna à transmettre ce procès-verbal au département, en ajoutant : « Nous n'avons pris aucune mesure pour faire punir les auteurs du rassemblement, parce que nous avons pensé qu'en cette partie, il serait dangereux de heurter les

EÉTÀBLISSBHBNT DE UL LIBERTÉ DBS CULTES. 435

esprits et de les échauffer. Si vous pensez différemment , nous serons très aises que vous nous fassiez part de vos intentions. Nous pensons qu'il est aussi dangereux de poursuivre les coupables que de les laisser impunis. »

De leur côté, les catholiques, quoiqu'en butte à la double police des schismatiques et des impies, ne négligeaient rien pour se procurer les secours religieux si chers à leur cœur. Le gendarme Georges Jacquemin écrivit , le 9 avril , au district : « M'étant rendu à Trévillers par ordre du district, pour faire perquisition et arrestation de tous individus qui se trouveraient dans ce cas, j'ai appris que dans le courant du mois de ventôse dernier, la femme de J.-F. Faivre s'étant trouvée malade à l'extrémité, elle a demandé d'être administrée par un prêtre, ce qui lui a été accordé, peu d'instants après, par quelques-uns de ses voisins, fanatisés à l'excès, qui n'ont sûrement pas manqué de lui procurer un déporté. Le nommé J.-B. Pierre, de Romboz, territoire de M ilche, a accompagné ce prêtre, et il est soupçonné violemment d'en procurer de cette espèce à tous ceux qui en réclament. Les enfants de cette femme, vraiment républicains ainsi que leur père, ont été trompés par les fanatiques, au moyen d'une invitation à eux faite d'aller à la veillée, pendant qu'on administrait leur mère. Rentrés chez eux, ils y ont trouvé un prêtre inconnu avec le susdit Pierre , qui ne cesse pour ainsi dire d'accompagner ces scélérats, et à qui on s'adresse au moment où l'on veut se servir de ces infâmes calotins. Après des dires aussi frappants, je me suis transporté au domicile de ce Pierre, accompagné de deux gendarmes et de deux officiers municipaux de Maiche, J.-B. Bouhélier et Nappey, requis à cet effet. Nous y avons fait les recherches les plus exactes, sans trouver autre chose de contraire aux lois qae ledit Pierre , que nous avons saisi et conduit à la maison d'arrêt d'Hippolyte. »

Le district fit immédiatement amener devant lui le prison* nier pour l'inten^oger; celui-ci répondit qu'il était cultivateur, âgé de trente ans , ayant femme et enfants ; qu'étant un pauvre homme, il ne pouvait pas perdre son temps à pro* mener des prêtres, et qu'il n'était jamais entré chez les Fai-

i^6 CHAPITRE LXYI.

Tre. Le président lui ayant demandé s'il aimait mieux les prêtres constitutionnels que les déportés, il répondit : u Si la loi le permettait, je préférerais les prêtres déportés aux constitutionnels ; mais la loi ne le permettant pas, je ne leur donne aucune préférence. » Le district, touché d'un si grand respect pour la loi, déclara que le procès-verbal des gendarmes ne présentait que des soupçons, sur lesquels on ne pouvait priver de sa liberté un père de famille ; qu'en conséquence, le prévenu serait renvoyé provisoirement sous la surveillance de sa municipalité, qui rendrait un compte précis de sa moralité et de son civisme. Le prêtre qu'il avait accompagné était M. Brun.

Les constitutionnels de Trévillers, plus assurés de Timpunité, ne se bornèrent pas à jouir d'une liberté absolue pour leur culte; ils retombèrent aussitôt dans leur ancienne intolérance et se remirent à pereécuter leurs concitoyens plus fidèles. Le 28 avril, le district reçut de Trévillers deux documents contradictoires, d'abord un procès-verbal des municipaux patriotes, portant qu'étant occupés à exercer la surveillance prescrite par les lois, au sujet des attroupements qui pourraient compromettre la sûreté publique, ils avaient été insultés par la veuve Faivre ; et que, s'étant transportés au domicile de cette femme, ils y avaient trouvé une dizaine d'individus étrangers à la famille et les avaient sommés, au nom de la loi, de se séparer sur-le-champ, ce qui n^avait pu être exécuté qu'après beaucoup de propos de la part de ces individus, surtout de la part de P. -Cl. Arnoux ; ensuite de quoi, ils avaient mis quelques uns de ces gens en détention, par forme de police. D'un autre côté, quatre des accusés, Melchior-Jos. Party, P.-Cl. Arnoux, la veuve Faivre et la femme de J.-Jac. Party, se plaignaient amèrement de ces arrestations arbitraires. « La municipalité, disaient-ils, prétend que nous avons apporté du trouble dans l'exercice du culte célébré à l'église, tandis que, dans le fait, il n'y a pas eu d'autre trouble que les chants innocents de quelques enfants, tous en bas âge, et partant d^une maison assez éloignée de l'église. » Les pétitionnaires ajoutaient avec une pointe d'ironie, « qu'ils s'étaient bornés à se divertir, un

joar de dimanche ; qu'ils étaient religionnaires à la façon de Lequinio ( conventionnel athée , dont Tadministration du district venait de faire distribuer un écrit philosophique), et qu'à l'exemple de ce représentant, ils ne connaissaient d'autre culte que celui de la raison et de la vertu. » Le district n'eut point de peine à distinguer de quel côté étaient les torts. Il décida que la municipalité serait invitée à élargir sur-le-champ toutes les personnes arrêtées, sauf à elle à les poursuivre légalement devant le juge de paix, ou à se pourvoir, au sujet du prétendu rassemblement dangereux, pardevant le département, chargé du maintien de la tranquillité publique. Eu même temps il adressa aux fougueux ;?a^wtes de Trévillers, un appel à la concorde. Diény n'y épargna aucune fleur de son éloquence ci-devant évangélique. « Au nom de la patrie, leur disait-il, au nom de nos lois bienfaisantes, qui nous rappellent plus que jamais à des principes d'amour fraternel, maintenez la paix dans votre commune. La religion n'a été que trop longtemps une source de querelles et de haines. Finissons d'aussi funestes dissensions. Livrons-nous au doux charme d'aimer et de faire du bien... Ah I appliquons-lions à guérir nos maux, à refermer nos cicatrices, à étancher toutes les larmes, à consoler tous les cœurs. C'est le cri de toutes les âmes sensibles ; ce sera sans

doute aussi le vôtre Salut^ constance et amitié. »

En même temps, le district écrivait au département, dans un tout autre ton : « Deux ci-devant curés se sont disputé le droit d'embêter les habitants de Trévillers. L'un d'eux a obtenu la supériorité, et il prétend jouir des avantages du triomphe, en étendant sa domination sur ceux qui ont osé penser qu'ils n'avaient pas besoin de lui. La municipalité s'est rangée de son parti, et elle paraît s'être chargée de ses vengeances, sous un prétexte apparent. Voilà ce que vous remarquerez à vue des pièces ci-jointes. Il nous paraît très important de prendre des mesures pour prévenir les suites de la division qui existe dans cette commune. Avisez, dans votre sagesse , à ce que vous trouverez de plus convenable pour que le fanatisme ne renouvelle pas les horreurs qui l'ont signalé dans tous les temps. — P.-S. A ce moment, nous

apprenons que le jnge de paix est chargé d'informer sur la plainte de la municipalité, et que les particuliers qui ont été détenus se sont pourvus en dommages-intérêts contre la municipalité, pour cause de détention arbitraire. »

Michel, faisant fonctions de procureur général, répondit : (( Il parait, citoyens, qu'il y a, dans cette commune, intolérance respective. Le parti qui suit les prêtres constitutionnels et dont il parait que sont les officiers municipaux, voudrait que tous les citoyens pensassent de même. Ce serait sûrement un grand bien, puisqu'il est convenu que les constitutionnels sont nécessairement les plus chauds partisans du gouvernement et que leur sort tient à la stabilité de la république. Mais l'intolérance n'en est pas moins contraire à la loi. L'autre parti, qui se dit philosophe, ne l'est, à mon avis, pas du tout, parce que la philosophie ne peut faire, en aussi peu de temps, tant de progrès chez des gens aussi peu instruits et aussi remplis de préjugés que le sont en général les habitants des campagnes. 11 n'est pas difficile d'apercevoir que ce parti ne se compose que des citoyens qui ont une foi entière aux prêtres rentrés, et qui, ne pouvant faire leurs cérémonies dans les temples consacrés à Dieu, mais au contraire étant obligés de les faire dans des Heux secrets, pour cacher leurs ministres et les soustraire aux peines portées contre les déportés, jalousent les citoyens qui exercent pubhquement leur culte. Outre ce motif, ils craignent encore que des gens de leur parti ne s'en détachent pour se joindre aux autres, étant attirés par la liberté du culte, la décence, etc. Au surplus, cette affaire étant devant le juge de paix, le département attendra de nouveaux renseignements. Salut et vive la répubhque 1 »

Les constitutionnels de Trévillers n'ayant pas trouvé dans cette attaque toute la satisfaction qu'ils en attendaient, cherchèrent de nouvelles chicanes aux catholiques. Le 4 juin, F.-J. Gentil, maire, F.-X. Crolot, procureur, et G. Epenoy, officier municipal, dressèrent les deux procès-verbaux suivants: « Instruits que dans la maison de J.-Jos. Paumier, il se formait un rassemblement considérable de femmes, nous nous y sommes transportés pour surveiller cet attroupement.

Mais, averti probablement, il s'est empressé de se dissoudre. Nous y avons reconnu vingt personnes, outre celles qui ont échappé à notre vue (i).

» Instruits également, par deux femmes de la conférence, qu'Angélique Buessard, en qualité de préfectrice de celte conférence, était dépositaire de la clef d'un coffre appartenant à cette confrérie, et renfermant des objets servant à orner les autels ou reposoirs que les filles avaient coutume de faire jadis, lequel coffre est déposé au domicile de J.-Jac. Party; et que Marie-Agnès Bouchet, veuve Faivre, était aussi dépositaire de robes qui servaient autrefois à orner les gros chandeliers de l'église; considérant qu'il est de notre devoir de veiller à ce qu'aucune dilapidation ne se fasse des biens qui peuvent appartenir à la nation, nous nous sommes transportés au domicile de ladite Buessard , revêtus de la décoration municipale. La Buessard ayant répondu qu'elle n'avait pas la clef, nous nous sommes rendus chez ledit Party, qui a répondu que le coffre avait été enlevé, sans qu'il sût par qui. Sur quoi, nous avons requis les susdits Buessard et Party de retrouver incontinent les objets dont il s'agit et de les remettre à qui de droit, faute de quoi, ils seraient dénoncés comme dilapidateurs du bien public. » — Interrogée trois jours après, Marie-Anne Bouchet, veuve Faivre, répondit de môme qu'elle n'avait plus les objets qu'on lui réclamait, ce qui donna lieu ;i un troisième procès- verbal.

Le lendemain, les trois municipaux tracassiers adressèrent ces dénonciations au district, en réclamant instamment des mesures contre les prétendues voleuses et contre ces rassemblements de femmes qui, disaient-ils, avaient déjà eu lieu plusieurs fois, sans qu'on ait pu en découvrir les auteurs. Le district, de plus en plus éclairé sur la confiance que mé-

(1) < Ce sont : Marie-Josèphe et Angélique Party, Anne-F*« Triboutel, JnB*-B^ Hérard, Geneviève Buessard, Marie-Thér. Faivre, Angélique et Adéhûde Buessard, ûlles de ladite Faivre, Marie-Ant. Robert, Marie- Agnès Bouchet, Jiui«.Bt* et Sylvie Faivre, filles de ladite Bouchet, Marie Oodot, Marie-Thér. Maillot, Anne-F*« Arnoûx, veuve Hierle, et ses deux filles, Marie-Anne Cbarmot, Séraphine Arnoux et Marie-Thér. Garessus. »

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ritaient ces vieux débris de la Terreur, se contenta de transmettre leurs procès-verbaux au département, en déclarant qu'il ne lui paraissait pas très urgent de prendre des mesures contre les personnes dénoncées.

A Mathay, il arriva, par le jeu des circonstances politiques, que les catholiques, maîtres du terrain, se firent eux-mêmes, contre les constitutionnels, les gardiens vigilants des mesures restrictives de la loi du 3 ventôse. Le 12 avril, la municipalité exposa en ces termes les agitations dont cette commune était le théâtre : « Nous fftmes bien surpris lorsqu'on vint nous avertir qu'il s'était fait un grand rassemblement d'hommes et de femmes devant l'église , sous l'arbre de la liberté, et qu'ils y avaient pris une délibération au nom du conseil général de la commune, pour forcer le procureur à leur livrer les clefs de l'église, ainsi que les vases et ornements, et pour avoir Julien-Alexis-Antide Rochet pour curé, ce qui est contraire au vœu du conseil général et de plus des deux tiers des habitants, sans cependant que ceux-ci renoncent au culte catholique. Bien au contraire, ils prétendent vivre et mourir dans cette religion. Mais seulement comme ledit Rochet, depuis son installation à la cure de Mathay, n'a cessé de diviser les habitants et même les familles, en se faisant un parti de gens mal intentionnés, dans cette commune, qui a toujours été Tune des plus unies du district avant son arrivée, les habitants refusent de l'accepter pour leur curé, et ils demandent qu'il lui soit ordonné de quitter cette commune, afin que la paix et la tranquillité s'y rétablissent, ce qui est impossible tant qu'il y habitera,. à cause des rassemblements qu'il fait faire nuitamment, et où il a fait prêter serment de ne jamais dire ce qui s'y passait. Tel a été le rassemblement convoqué par J.-F. Quittet et P. Grandjon , assistés des conseils de F.-X. Clément, greffier du juge de paix de Pont-de-Roide, qui, de sa propre main, a écrit la délibération susdite au nom du conseil général. Cette délibération fut signée par une vingtaine d'individus. Après avoir parcouru la commune pendant plusieurs jours, on a trouvé dix autres signataires, dont plusieurs se sont déjà rétractés, en disant qu'on les avait trompés et qu'ils croyaient que

BÉTABLISSEMENT DE LA L1BEBTÉ DES CULTES. 141

h délîbératioa était réellement du conseil général de la commune. — . J.-C. Quittet, maire, Messagier, procureur, J.-G. Gauffroy, J.-C. Bretillot, J.-C. Monlagnon, offic. munie, J.-F. Grossot, J.-B. Grossot, notables. »

Le 25 mai, nouveau procès-verbal par J.-Cl. Messagier, procureur de la commune, portant que, vers les cinq heures du soir, averti que les portes de l'église avaient été forcées, il s'y était rendu avec une partie de la municipalité, et y avait trouvé treize femmes ou filles du parti de Rochet, qui, pendant qu'ils étaient à l'église, avaient emporté les serrures et répondu qu'on n'était pas près de les revoir.

Le district, mis en demeure d'agir par cette nouvelle communication, déclara que l'impunité des faits signalés pourrait entraîner les plus grands inconvénients ; que F.-X. Clément, naguère l'un des plus prononcés contre tous les prêtres, s'était retourné ouvertement en faveur des prêtres constitutionnels ; que depuis deux mois on le voyait chercher à se former un parti dans les cantons de Pont-de-Roide et de Mathay, pour avoir des ministres d'un culte public, en soutenant que les ci-devant églises n'étaient point des propriétés nationales, et que les exercices du culte devaient y être faits ; qu'il s'était même emparé des clefs de la ci-devant église do Pont-de-Roide et avait dit d'un ton menaçant à un Gomjnissaire de l'administration, que cela serait, ou sinon... ; qu'en conséquence, Rochet et Clément seraient amenés pardevant le district pour y être entendus sur les faits qui leur étaient imputés.

Les deux prévenus comparurent le 2 juin. Rochet, après avoir rappelé son arrivée à Mathay en 1790, son emprisonnement et son élargissement récent, ajouta qu'il s'était retiré d'abord à Saint-Julien, puis à Mathay, d'où il desservait la commune d'Ecot m divinisa par suite d'une délibération prise par cette commune ; qu'il avait continué de résider à Mathay parce qu'il y avait son ménage, et qup cette résidence lui plaisait mieux ; que, du reste, la majorité des habitants l'y réclamait comme son légitime curé et s'était montrée mécontente de son inaction depuis sa sortie de prison ; qu'elle avait montré son vœu pour le culte, en fréquentant

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les exercices qui se faisaient dans les communes voisines ; qu'il était resté complètement étranger au rassemblement qui avait eu lieu à Mathay, ainsi qu'à l'ouverture des portes de l'église, et que s'il y avait des divisions dans cette commune, elles tenaient uniquement à ce que les uns voulaient des prêtres constitutionnels, et les autres des réfractaires.

Clément déclara que, le jour de Pâques^ cinq ou six particuliers de Mathay étaient venus le trouver pour le prier de leur dresser un modèle de délibération dans le sens de celle qui avait été déjà prise parla commune de Pont-de-Roide, et qu'il leur avait fait ce modèle ; que, par hasard, il s'était trouvé à Mathay le jour du rassemblement ; qu'on lui avait demandé comment les gens de Pont-de-Roide s'y étaient pris pour avoir les clefs de leur église, et qu'il avait répondu : <( On les a demandées au procureur de la commune, et il me les a remises ; » qu'alors une partie des habitants de Mathay étaient allés aussi demander les clefs de leur église au procureur de leur commune, qui les avait refusées; que ces gens étaient au nombre de plus de soixante, tant hommes que femmes et enfants, et qu'il y avait même parmi eux un officier municipal et deux notables. Clément avoua ensuite qu'il était allé à Villars sous-Ecot pour le même objet. Enfin, le président lui ayant demandé en vertu de quel ordre il s'était permis, environ deux mois auparavant; d'intimer aux habitants de plusieurs communes la défense de sortir de chez eux, lorsqu'un particulier avait été arrêté à Goux et que la garde nationale de Pont-de-Roide y avait été appelée inconsidérément, il répondit que c'était le commandant de la garde nationale qui avait donné l'ordre et l'avait donné dans de bonnes intentions.

Après^e double interrogatoire, le district déclara, à l'égard de Rochet, qu'il ne s'opiniâlrait à rester à Mathay que dans la vue d'y porter le trouble et d'y entretenir les divisions qu^il avait fait naître, et que sa présence y était contraire au vœu général ; à l'égard de Clément, que d'après ses propres aveux, il avait enfreint la loi du 3 ventôse à Pont-de-Roide, à Mathay et à Villars; qu'il n'avait pas même osé inficier les propos menaçants tenus par lui au

oommissHÎre de radministration ; qu'il importait de prendre des mesures capables de les contenir l'un et l'autre, et qu'en conséquence, il en serait référé soit à Saladin, soit au département^ à qui les pièces seraient envoyées.

Au Luhier, les constitutionnels, réunissant la très grande majorité des habitants, pouvaient agir à peu près sans contr&le. Mais, guidés par leur curé Vernerey, qui venait d'apprendre à ses dépens le danger de sortir de la légalité, ils ne négligèrent aucune précaution pour se mettre en règle avec la loi. J.-B. Maillot aîné, du Luhier, ex-administrateur du district, et Alex. Boillon, de Montbéliardot, exposèrent an département, que, désirant jouir de l'église du Luhier et des objets qu'elle renfermait, pour l'exercice de leur culte, sans néanmoins se rendre coupables d'injustice envers le très petit nombre de ceux qui ne partageaient pas leur opinion religieuse, ils avaient, le 7 avril, obtenu de la municipalité, à titre de bail provisoire, la jouissance de cette église et de son mobilier; mais que dans la crainte de trangresser la loi, ils sollicitaient une décision. Le département transmit cette demande à Saladin, qui la renvoya, le 8 mai, au district « pour être pris par lui le parti autorisé par la loi. » Le district déclara que la municipalité avait commis un acte arbitraire en se permettant d'affermer les objets nationaux confiés à sa garde, et que les pétitionnaires ne pouvaient en aucune manière se prévaloir de cet acte illégal.

Les constitutionnels du Luhier furent d'autant plus cruellement mortifiés de ce refus, qu'ils étaient occupés, en ce moment, à recevoir avec toute la pompe possible un grand personnage de leur église. Le 25 mai, les gendarmes Blusseaux et Frémont écrivaient : « Ayant entendu dire qu'il se ferait une cérémonie au Luhier, nous nous y sommes transportés à huit heures du matin, et nous avons vu quantité de monde qui venait assister à la cérémonie du cidevant Monseigneur Moy se (évèque constitutionnel du Jura). Il s'est présenté avec toute sa décoration , accompagné des curés Vernerey, Jeanmonnot, Goulot» avec deux autres dont nous ne savons pas le nom. On a célébré la messe avec grande décoration, à dix heures. Après la messe, ils ont

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confirmé quantité d'enfants.... Nous croyons qu'il est de notre devoir de vous en informer et d'en dresser procèsverbal. ))

Le district transmit cette pièce au département, en ajoutant : a Suivant nous, le ci-devant évêque Moyse aurait pu se dispenser de venir dans ces montagnes pour y faire des fonctions dont le renouvellement imprime les plus grandes inquiétudes du passé sur l'esprit du peuple. Nous n'avons pas aperçu qu'il fût prudent de faire aucune démarche dans cette circonstance. Si vous pensez difiéremment, veuillez nous tracer la conduite à tenir. » Le département répondit qu'il pensait, comme le district, qu'il n'y avait aucune mesure à prendre.

Cette décision était d'autant plus juste, que, selon toute apparence, le prélat constitutionnel s'était maintenu dans la plus stricte légalité, et s'était soumis à pontifier dans une maison particulière. Encore tout ému de cet afiront, Maillot aîné, l'un des locataires de l'église, écrivit, trois jours après, au district : o II est bien affligeant pour des patriotes de se voir obligés de se reléguer dans une grange pour l'exercice de leur culte, tandis que de toutes parts il s'exerce dans les églises. Serait-ce pour nous, comme pour les réfractaires, que la jouissance et l'entrée de l'édifice que nous avons construit et réparé à grands frais, seraient refusées ; surtout étant plus des trois quarts et demi du peuple dévoués au patriotisme? Lorsque par une pétition on a demandé la jouissance provisoire de cet édifice, on ne l'a fait que parce que l'on était instruit que plusieurs communes avaient obtenu l'efiet de leurs demandes, que même des représentants en mission avaient autorisé les administrateurs à faire droit à des pétitions de ce genre adressées individuellement. C'est ce qui a été fait ; l'on a fait également la soumission de payer le loyer à qui de droit. Depuis trois décades l'église du Luhier est fermée. La nation n'en retire aucun profit. Au contraire, elle a besoin de réparations pressantes et très coûteuses. »

Le district répondit avec un mélange d'ironie et d'aigreur : (( Nous sommes bien surpris de lire dans votre lettre que plusieurs communes ont obtenu de nous ce que nous vous

RtTABLISSEMBNT DE LA LIBERTÉ DES CULTES. 145

avons refusé d'après le prescrit de la loi. II n'en est rien, citoyens ; on vous a trompés ; vous nous donnez un tort que nous n'avons pas. Voire église, dites-vous, ou plutôt celle de la république, qui est dans votre commune , a besoin de réparations. Il est louable à vous d'avoir à cœur les intérêts de la république. Nous sommes reconnaissants de ce que vous voulez bien nous en instruire. En réponse, nous vous prévenons que des experts sont nommés pour reconnaître

les réparations à faire aux édifices nationaux Engagez

vos concitoyens à suivre toujours les lois, et certainement il y en aura qui préviendront vos vœux, lorsqu'ils seront conformes à l'intérêt et à la sûreté publique. »

VII. Si les dispositions restrictives contenues dans la loi du 3 ventôse avaient pu se maintenir à l'aide des proclamations et des circulaires, c'est surtout dans le district de Saint-Hippolyts qu'elles auraient dû triompher, car aucune administration ne se montra plus prodigue d'écrits et de rhétorique. Ce fut un véritable déluge de prose chauffée et boursouflée. Sans parler des honnêtes campagnards, sur qui tombait naturellement la majeure partie de ces cataractes, le Comité de sûreté générale, le département et les districts voisins en étaient eux-mêmes inondés. Dès le 3 avril, le district, se voyant complètement isolé autour de Tautel de la Raison, entre deux fanaiismes qui se partageaient la population entière, criait avec désespoir à ce peuple aveuglé : « Les maux affreux de la Vendée vous sont connus. Vous n'en ignorez pas les causes ; vous avez eu la sagesse de vous en garantir pendant cinq années d'une révolution glorieuse, et vous êtes à la veille de les tous ressentir 1 Encore un jour, et, perdant le fruit de tous les sacrifices que vous avez faits pour une patrie qui ne peut cesser de vous être chère, vous devenez méconnaissables. Vous n'êtes plus à vous ; les ennemis de votre bonheur sont vos maîtres, et il ne vous reste plus qu'à recevoir les chaînes qu'ils vous ont destinées dans tous les temps. Ces chaînes, citoyens, vous ne les apercevez pas encore ; c'est la ruse, c'est la fourberie, c'est le fanatisme, qui vous les préparent ; et c'est votre bonne foi, vos préjugés, qui vous empêchent de les

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