‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 4)Chapitre 7 sur 36 · VII. *Q · texte numérisé non relu

VII. *Q

découvrir. Vous êtes au point, depuis trop longtemps désiré, où vos ennemis vous attendaient pour vous en charger. En effet, pendant cinq années n'ont-ils pas tout employé pour vous diviser? Pouvez-vous dire en ce jour que vous ne Têtes pas? La loi a été pour vous l'objet de votre respect, et aujourd'hui pouvez-vous dire que vous ne la méconnaissez: pas? Elle vous défend Texercice d'un culte public, et aujourd'hui vous affichez celui que vous avez adopté. Les ci-devant églises sont des édifices publics ; ils sont le domaine de la république, et vous vous en emparez, comme si c'étaient vos propriétés. Vous vous faites illusion sur l'espèce de cette propriété, ou plutôt on vous trompe, en vous disant que ces mêmes églises vous appartiennent exclusivement, tandis qu'elles sont aussi la propriété de ceux qui n'adoptent pas votre culte et enfin celle de toutes les sectes possibles. Ceux qui vous trompent n'ignorent pas qu'elles sont domaines de l'Etat, ainsi que ce qu'elles renferment; qu'elles ne sont pas plus à une secte qu'à une autre ; que vous ne devez pas en faire le théâtre d'aucun acte religieux ; que ceux qui ne pensent pas comme vous sont disposés à s'opposer à toutes usurpations de votre part; et c'est ce qu'ils souhaitent, parce qu'alors la division ne peut qu'éclore parmi vous, et que par elle seule ils peuvent dominer.

» Soyez de bonne foi, citoyens, ces monstres ne vous disent-ils pas que ceux qui ne pensent pas comme vous et eux sont des fanatiques; que ceux qui vous recommandent l'obéissance aux lois sont des scélérats, des impies? Les uns ne vous disent-ils pas que les prêtres sont tout ; que la reUgion n'existe que par eux ; que ceux qui ont obéi à la loi ne sont rien, et que ceux qui ont refusé de se rendre à ses vœux sont seuls dignes de votre confiance? Si vous ne pouvez vous dispenser de convenir avec nous de la vérité de ce langage, pourquoi n'écouteriez-vous pas de notre part celui-ci : que les uns ne méritent pas plus votre confiance que les autres; les uns, parce qu'ils vous ont dit qu'ils étaient des charlatans qui vous avaient trompés, et qu'ils vous ont abandonnés ; les autres, parce qu'ils vous ont donné l'exemple du mépris des lois, et que dans le moment même qu'ils vous

criaient au nom de Dieu que vous étiez leurs ouailles chéries, qu'ils ne vous abandonneraient pas, ils vous ont lâchement quittés pour aller dans le lointain chercher des ennemis pour vous combattre.

» Citoyens, réfléchissez, parez aux coups de vos ennemis, il est temps encore. Songez que, le moindre avantage que vous leur donnerez sur vous, au heu de s'occuper de votre bonheur, ils ne s'occuperont, comme du passé, que du leur. Ils ne s'en prévaudront que pour vous dominer, pour vous rendre intolérants, cruels et féroces, et enfin pour porter la désolation dans vos familles et déchirer la patrie.

» Lecture faite de ce que dessus, nous avons arrêté et arrêtons que la présente sera adressée à tous les agents nationaux de ce district, pour qu'ils aient, sous leur responsabilité personnelle, à en faire la publication à l'instant de la réception, et encore de la faire transcrire sur les registres de leur municipalité, et d'en certifier dans trois jours sous peine de désobéissance et d'ôtre poursuivis suivant toute la rigueur des lois. »

Le 12 avril, nouvelle lamentation du district, dans une longue déhbération, sur les progrès toujours croissants de deux sectes superstitieuses et sur l'impuissance absolue de faire exécuter la loi. Le district ne voit plus d'autre ressource que d'en référer au gouvernement , et il écrit aux Comités de sûreté générale et de salut pubhc : a La loi du 3 ventôse est claire , mais les ennemis de la tranquillité publique l'interprètent dans ces contrées ; les prêtres constitutionnels se complaisent à l'expliquer en faveur de leur domination ; ils la regardent comme étant l'autorisation de la reprise pure et simple de leurs ci-devant fonctions fanatiques. Les ci-devant églises sont les lieux qu'ils choisissent pour la pratique de leurs momeries. Us se sont emparés des clefs, et ils persuadent aux peuples que vouloir^ de notre part, l'exécution de la loi, c'est tyranniser les opinions , c'est vouloir la division. Voilà comment les scélérats s'expriment pour rendre nos mesures , nos instructions illusoires. Il faut que vous ordonniez d'une manière formelle l'exécution de la loi; que vous déclariez d'une manière expresse

148 CHAPITRE LXYI.

que les ci-devant églises sont propriétés nationales, ainsi que ce qu'elles renferment, sans quoi nous aurons la douleur d'avoir voulu faire exécuter la loi et d'avoir été forcés, pour ne pas troubler la tranquillité publique , d'en abandonner le projet.... »

Le Comité de sûreté générale répondit, le 2i avril : « Sans aucun doute, les ci-devant églises et tout ce qu'elles renferment appartiennent à la république > et aucune commune n'a droit d'en disposer pour l'exercice d'aucun culte. Votre devoir et votre responsabilité exigent que vous preniez toutes les mesures convenables pour faire exécuter ponctuellement la loi ; que vous fassiez arrêter les principaux auteurs et instigateurs des rassemblements et que vous les traduisiez devant les tribunaux. — Montmayou, Gufiroy.»

Les deux conventionnels , en affirmant avec tant d'assurance que les églises et leur mobilier appartenaient à la république et ne devaient plus servir à l'exercice du culte, disaient-ils la vérité? L'immense majorité des Français refusait de le croire, et en voici les raisons. Si la spoliation complète du domaine religieux avait pu s'opérer sous l'Assemblée constituante, c'était uniquement en vertu de ce syllogisme sophistique : Tous les biens formant la dotation du culte public, de l'enseignement public et de la bienfaisance publique, n'ayant pour objet que de subvenir à autant de services publics , qui sont essentiellement du ressort de l'Etat et à sa charge , l'Etat a le droit de disposer des biens-fouds qui ont été légués pour ces divers services , à charge par lui d'y pourvoir régulièrement d'une autre manière , notamment par une allocation annuelle équivalente. C'était à l'aide de ce raisonnement fallacieux qu'on avait ruiné en peu de temps les collèges, les hôpitaux et les paroisses. Mais la Convention, en décidant que le culte public ne faisait plus partie des attributions de l'Etat, que larépubUque ne paierait absolument plus rien pour aucun culte , avait ôté à la spoliation de l'Eglise son dernier semblant d'équité. Le bon sens criait que les communes, dépossédées de tous leurs revenus religieux, devaient au moins retirer à titre d'épaves, dans cette banqueroute frauduleuse, leurs

RÉTABLISSBMBNT DE LÀ LIBERTÉ DBS CULTES. 149

temples et leurs presbytères restés debout. La Convention elle-même, en décrétant, le 45 novembre 1793, « que les produits des églises et presbytères, situés dans les communes qui auraient renoncé au culte public, seraient destinés au soulagement de l'humanité souffrante et à l'instruction publique, n n'avait porté aucune atteinte à la jouissance des autres communes , qui , comme la plupart de celles du district de Saint-Hippolyte, étaient restées plus fidèles à leur religion. D'ailleurs, la loi du 3 ventôse, en annonçant que la République ne se chargerait plus de fournir des temples à aucun culte, n'indiquait réellement pas d'une manière assez claire si les communes légalement restées jusqu'alors en jouissance de leurs églises s'en trouvaient dépossédées par ce nouveau décret, et étaient mises ainsi dans une situation pire que celle que les lois de la Terreur elle-même leur avaient faite. Toutes ces considérations , dictées par le sentiment instinctif du droit et de l'équité, et soutenues par tant d'autres sentiments qui se réunissaient en leur faveur, furent plus fortes que tous les oracles des Guffroy et des Montmayou. Le district de Saint-Hippolyte eut beau faire imprimer la réponse des deux conventionnels; toujours confiant dans le succès d'une espèce d'amorces qui lui avait pourtant peu réussi jusqu'alors, il eut beau envelopper cette réponse dans une nouvelle proclamation attendrie et pâteuse, d'une longueur démesurée , et l'expédier même aux districts voisins, les populations continuèrent à revendiquer leurs églises avec plus de force que jamais.

VIII. Mais la clôture rigoureuse des églises n'était pas, en ce moment, le seul souci du district de Saint-Hippolyte. Quelques vieux prêtres insermentés, sortis de prison et rentrés au sein de leurs familles, profitaient aussi de la loi du 3 ventôse pour donner aux populations catholiques les secours religieux qui leur avaient si longtemps manqué. Le nouveau système adopté par le législateur était des plus favorables à la reprise de leurs fonctions. En effet, l'Etat, en renfermant strictement l'exercice de tous les cultes dans l'enceinte des maisons particulières , semblait leur avoir assuré en même temps rinviolabilité du domicile personnel. Les religions ou

150 CHAPITRE LXYI.

les superstitions n'étaient plus à ses yeux que des infirmités secrètes, dont il n'avait pas à s'occuper, tant qu'elles ne se manifestaient d'aucune manière en public. Les portes closes, chacun devenait libre , suivant son infirmité propre, de dire la messe, ou délire leTalmud, ou même de sacrifier un coq à Esculape. En conséquence de ce système, la loi ne demandait plus aucune garantie spéciale aux prêtres , par l'excellente raison qu'elle ne reconnaissait plus de prêtres. Leur ayant interdit tout moyen de laisser percer d'une manière quelconque au dehors leur caractère sacré, elle ne voulait pas même soupçonner leur existence ; et, comme le disait le rapporteur Boissy d'Anglas, il ne devrait plus subsister en France un seul prêtre avoué. Si ce système était trop complètement opposé aux traditions d'ingérence universelle de nos gouvernements , pour pouvoir durer , il permit au moins pendant plusieurs jours à quelques vieillards de répandre quelques bénédictions autour d'eux. Mais ce ne fut pas sans soulever de vives colères dans le camp jacobin. Le 31 mars, Roy, officier municipal, et J.-Ign. Roy, secrétaire de la commune de Charmoille, écrivirent au district: «Frères et amis, ce n'est point en vain que vous nous faites parvenir des circulaires concernant les prêtres déportés. Elles ont beaucoup plus d'influence sur nos frères égarés que nous ne pouvions nous en promettre. C'est avec plaisir que nous avons vu plusieurs d'entre eux ne faire aucune distinction des prêtres amis des lois. Ils ont été à Saint-Maurice avec des nôtres. D'autres semblent encore n'y point adhérer et préfèrent aller à Bretonvillers, près, dit-on, d'un Boillon , septuagénaire, qui a été rendu à ses foyers, sans que nous sachions s'il a aimé la loi. On dit qu'ils s'assemblent à la Grange- Pillot; il confesse à la maison commune, au milieu de l'endroit. Nous espérons que les Bretonvillers vous diront au vrai ce qu'il en est. » Le district n'attendit pas que les honnêtes habitants de Bretonvillers eussent parlé. En effet, les jacobins de Charmoille venaient de lui révéler un nouveau trésor pour la République ; l'existence même de ce vieux prêtre insermenté étant restée ignorée jusqu'alors de l'administration, on n'avait pas encore mis la main sur ses

RETABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ DES CULTES. iM

biens. Le dislrict chargea donc bien vite J.-F. Morey, l'un de ses membres, d'aller poser les scellés sur tous les meubles du vieillard et de mettre ses immeubles en séquestre. L'importance de cette capture ne répondit point à la sollicitude de l'administration. Morey écrivit, de Vauclusotte , le 15 avril : a Je n'ai trouvé aucun meuble à lui appartenant et il n'a aucun bien-fonds ; il reste avec un frère. Je crois qu'il fanatise bien le peuple des environs, car il vient du monde de tout côté à sa messe. x>

Perdrïsard , agent national du Luhier , écrivait presque en même temps au district : « Nous n'avons dans notre commune que deux ménages qui recherchent les prêtres déportés ou émigrés. Les gardes nationaux les surveillent de si près, que les prêtres déportés n'y peuvent pas entrer pour les embêter, sans être arrêtés. De plus, ces vils hypocrites redoutent presque autant la petite commune du Luhier que la guillotine. Ces deux ménages vont à la messe à Bretonvillers, de l'autre côté du Dessoubre; ils disent que c'est un vieux prêtre qui n'a point fait de serment. On dit qu'il s'y rassemble beaucoup de monde. »

Pendant ce temps-là, Baillaud, brigadier de gendarmerie à Pierrefontaine, non moins ému du concours qui se faisait autour du vieux prêtre, écrivait à Gosté> chef d'escadron^ commandant en chef de la gendarmerie à Besançon : « Je vous préviens qu'un nommé abbé Boillon , qui sort de la maison de réclusion de Dijon, est présentement dans la commune de Bretonvillers et fanatise toujours le monde. U tient chez lui des assemblées de fanatiques , prêche , confesse, célèbre la messe, et dit à tous ceux qui y vont de ne point fréquenter les prêtres constitutionnels ; ce qui fait un g;rand mouvement dans les patriotes, car ils craignent que le fanatisme ne reprenne son empire, comme on l'aperçoit présentement dans nos montagnes, qui se trouvent plus des trois quarts corrompues par le fanatisme et par les émigrés rentrés, dont on aura bien de la peine à faire de bons patriotes. Ou voit venir le monde de plus de deux lieues pour aUer à la messe de cet abbé Boillon. C'est ce qui fait murmurer le public et dire qu'il mériterait d'être enfermé. C'est

iS2 CHAPITRE LXVI.

pourquoi j'ai pris le parti de vous en prévenir, comme mon supérieur, et de vous prier d'en prévenir les administrateurs du département, pour réprimer, s'il était possible , de tels abus et des assemblées aussi pernicieuses. Car, si ce n'était le service continuel que nous faisons nuit et jour avec un détachement de douze chasseurs à cheval, que le district de Baume a envoyés à Pierrefontaine, pour nous aider à maintenir Tordre, je crois que le fanatisme et l'aristocratie auraient déjà tenté peut-être quelque insurrection, w

Costé transmit cette lettre au département, en ajoutant : « Elle vous déterminera, sans doute, à prendre des mesures assez promptes pour mettre un terme aux manœuvres du nommé Boillon. Il est, je crois, très instant d'agir contre ces hypocrites ; ils abusent si dangereusement de la liberté des cultes, qu'on ne peut trop promptement les mettre à même de ne convertir que des pierres de taille. Je vous apprends avec plaisir que l'on a enfin senti la nécessité de porter une force armée dans le Mont-Terrible. Deux compagnies de grenadiers et cent hommes de cavalerie viennent d'y arriver, n était temps, car les hommes de Dieu étaient parvenus, sans miracles, à faire couper l'arbre de la liberté dans nombre de communes et à Porrentruy même. Les moines de l'abbaye de Bellelay, qui s'étaient répandus dans ces malheureuses contrées pour y soulever les habitants, ont été reconduits dans leur repaire par la force armée, ensuite d'un arrêté du district qui leur promet le voyage de Paris s'ils reparaissent sur notre territoire. »

Le procureur général transmit au procureur du district de Saint-Hippolyte les rapports des deux gendarmes. Mais Baveux se borna à répondre, le 6 mai, « qu'il connaissait déjà les faits, et qu'il avait, de concert avec l'administration, pris tous les moyens possibles pour instruire le peuple de ses devoirs et pour le garantir des manœuvres des hypocrites et des malveillants. »

L'abbé BoîUon n'était pas le seul vieux prêtre qui donnât du souci aux administrateurs de ce district. Le 3 juin, ils écrivirent à Saladin et au département : « Il se trouve à Soulce, à une heue d'Hippolyte, deux prêtres insermentés

(les chanoines Monin et Carteron) qui, à raison de leur grand âge, avaient été mis en réclusion. Aujourd'hui ils font toutes les fonctions des ministres du culte, dans des lieux particuliers, ce qui n'empêche pas qu'il y ait , les jours de fêtes et dimanches, des assemblées très nombreuses. On s'y rend en foule de deux ou trois lieues. L'on nous rapporte vaguement qu'on y prêche le mépris des assignats, la damnation de ceux qui achètent des biens nationaux, la haine des curés constitutionnels. Nous nous faisons un devoir de vous en prévenir, pour que vous voyiez dans votre sagesse s'il est des mesures à prendre pour prévenir ces rassemblements et leurs suites, d Décidément, ces administrateurs philosophes, qni ne cessaient d'appeler les prêtres constitutionnels des fourbes, des charlatans, des scélérats, des monstres, se montraient en même temps les gardiens les plus vigilants de leur considération , et ne permettaient pas qu'il y fût porté la moindre atteinte par les catholiques.

Le département répondit que si quelques ministres d'un culte quelconque se permettaient de prêcher la désobéissance aux lois et le mépris des autorités, et que l'on pût fournir la preuve de ce délit, il ne fallait pas hésiter à en poursuivre la répression devant les tribunaux compétents.

EX. Mais les secours de trois vieillards caducs ne pouvaient suffire à la piété des populations si ferventes de ce district, ni représenter à ses yeux sa légitime part de liberté religieuse. On dressa donc, dans plusieurs communes, des pétitions pour obtenir le retour des prêtres déportés. Cette demande, entourée de toutes les formes les plus respectueuses, fut considérée comme un véritable attentat, qui ralluma dans Tâme des patriotes toute leur ancienne fureur. Le 5 avril, la municipalité de Mont-de-Laval envoya au district le procès-verbal suivant : « Dans l'assemblée des habitants tenue ce jour, J.-Cl. Normand a demandé si l'on ne voulait point demander de prêtre pour la desserte, et qu'on vivait comme des bêtes, sans culte, et qu'il n'était pas possible d'aller dans les villages voisins pour exercer son culte. Le maire lui a répondu qu'il y avait dans la commune un prêtre soumis à la loi. Normand a répondu que ce n'était

454 CHAPITRE LXVl.

pas celui-là qu'il voulait ; mais qu'il entendait parler des anciens, et que la vieille monnaie était la meilleure. Il a dit par- devant témoins que les babitants des métairies des Champs-Racordons étaient tous du même sentiment pour avoir des vieux prêtres. — J.-C. Vaufrey, maire; P.-J. Ber- $ot, offîc. munie; J.-Jac. Joliot, notable. »

Cette dénonciation n'arrêta point le zèle des catholiques de Mont-de-Laval, et ils se déterminèrent à adresser la pétition suivante à la Convention : « Dès le moment que vos opérations n'ont plus été entravées par l'odieuse et formidable tyrannie des jacobins, que vous avez réprimés, on a vu de votre part le plus vif empressement à rétablir Tordre, à faire revivre les lois de la justice et de l'équité, à protéger les opprimés, à rétablir les Français dans leurs droits indignement outragés par les cruels oppresseurs de la liberté. Le vœu du peuple étant votre boussole, et son bonbeur étant l'unique objet de votre sollicitude et de vos profondes recherches , cette condescendance paternelle pour la volonté du peuple vous a déjà déterminés à rendre un décret qui, en rétablissant le libre exercice des cultes , est le plus sûr moyen de faire respecter les autorités constituées, et d'attacher à la représentation nationale les cœurs qui , avant la révolution du 9 thermidor, n'étaient plus ouverts qu'à la crainte et au désespoir. Mais le décret sage qui rétablit la liberté du culte demeurerait sans effet, si on ne donnait pas la liberté à tous les citoyens de se pourvoir des ministres de leur culte respectif. Par ces considérations, les exposants sont fondés à vous présenter cette pétition tendante à ce qu'il vous plaise de leur permettre de se choisir pour ministre de leur culte un nommé Prêtre, qui est déporté, ou un autre déporté, nous soumettant à justifier, par les moyens qu'il vous plaira de déterminer, que c'est le vœu de plus des quatre cinquièmes des individus eu état de voter dans cette commune. Ils osent espérer de votre bienfaisance et de votre sage politique l'accueil favorable de leur pétition , fondée d'ailleurs sur les articles 7 et 16 de la Déclaration des droits de l'homme. >

Cette pétition avait déjà obtenu plus de quarante signa-

RÉTABLISSEMKIfT DE LÀ LIBERTÉ DBS CULTES. 155

lures , lorsque le maire parvint à s'en emparer et alla la porter au district, le 17 mai, en demandant vengeance de ce nouvel attentat. « Cette pétition, dit-il, est parvenue à la municipalité par l'agent national de la commune, à qui J.-Cl. Normand a eu Timpudence de la présenter pour la signer. C'est le même Normand qui court de maison en maison pour surprendre des signatures ; on les fait même placer sur une feuille séparée de la pétition, de manière que le grand nombre ne sait ce qu'il signe. 11 fait signer des femmes, des filles et des enfants de quinze, douze et dix ans. Enfin, J.-Humbert Arnoux, capitaine de la garde nationale, est un des signataires ; ce qui a tellement indigné la compagnie, qu'en ce jour elle ne dissimule pas qu'elle le regarde comme indigne de la commander. Je vous prie donc, poiur ma décharge et celle de la municipalité, de prendre des mesures pour maintenir la tranquillité, que la malveillance cherche à détruire , même en avilissant la municipalité , comme elle s'en est plainte et comme la preuve en est acquise, sans que le juge de paix ait voulu poursuivre les coupables, quoiqu'il en ait reçu l'ordre de l'administration. » Que ce jacobin de village , menacé de perdre son autorité tyrannique, et ignorant jusqu'aux premiers principes de la Uberté, ait pu regarder comme un crime une pétition aussi légale dans le fond que respectueuse dans la forme, qui ne tendait qu'à obtenir de l'assemblée souveraine qu'elle ajoutât à tant d'autres décrets réparateurs la cessation d'une grande injustice , et qu'elle rétablit l'égalité dans la liberté , cette erreur se comprend et peut jusqu'à un certain point s'excuser. Mais quand on voit les hommes de loi ou de plume de l'administration y tomber eux-mêmes , en dépit de leurs lumières, de leur libéralisme et de leur modération relative, il faut convenir que la passion anti-religieuse les aveuglait encore cruellement, et qu'il ne leur était guère permis de parler du bandeau de la superstition ou des torches du fanatisme, objets d'ailleurs singulièrement usés et qu'il était bien temps de déposer dans un cabinet d'antiquités, auprès de la momie de Voltaire.

Le district de Saint-Hippolyte , après avoir entendu le

maire de Mont-de-Laval, eut l'impudeur de prendre Tarrêté suivant : « Considérant que J.-Cl. Normand est dénoncé comme instigateur de divisions dans sa commune, puisqu'il cherche à se faire un parti pour obtenir, pour ministre de son culte, un prêtre que la loi a proscrit; considérant que J.-Humbert Arnoux, capitaine de la garde nationale, et, comme tel, devant donner l'exemple de la soumission aux lois, s'est néanmoins permis de participer aux projets de division et de trouble conçus par Normand , en signant la pétition dont il s'agit , le directoire arrête que Normand et Arnoux seront amenés incessamment devant lui, pour être interrogés sur les faits qui leur sont imputés. »

Les deux prévenus comparurent le surlendemain. M. Normand , interrogé le premier, après avoir déclaré qu'il était âgé de trente-six ans, cultivateur et originaire de Venues, ajouta : « Je sais que des particuliers de Mont-de-Laval ont manifesté leur vœu d'avoir des prêtres déportés pour l'exercice de leur culte et qu'ils ont signé une pétition à cet effet. J'ignore par qui elle a été rédigée; tout ce que je sais, c'est qu'elle a été copiée sur une autre que des habitants du Russey se sont proposé de présenter. Je reconnais la pétition qui m'est représentée comme étant celle que j'ai remise à l'agent national pour la signer, et elle a été écrite par Noël- Jos. Perrin, de Mont-de-Laval, à mon instigation. C'étaient les citoyens Pélot père et fils qui m'avaient chargé de faire transcrire cette copie pour que l'écriture fût plus lisible. C'est moi qui ai porté la pétition pour la faire signer, et j'ai signé le premier pour donner l'exemple. Personne ne m'a chargé de cette commission, et j'ai cru devoir la porter pour avoir plusieurs signatures de gens qui pensent comme moi. Tous les signataires ne sont pas des chefs de famille , car lorsque je me présentais dans une maison, tous les membres de la famille signaient, y compris les enfants de quatorze à quinze ans. » L'interrogatoire se poursuivit en ces terilies : '

Q. Avant de faire signer ces enfants, leur disais-tu le motif de la signature que tu leur demandais?

R. Certainement.

RÉTABLISSEllElfT DE LA LIBERTÉ DBS CULTES. 157

Q. Y a-t-il quelques personnes qui aient refusé de signer? Qui sont-elles?

R- Plusieurs ont effectivement refusé de signer. De ce nombre sont les quatre fils de J.-B. Filsjean^ les deux fils de J.-Et. Filsjean, l'agent national, les deux filles et la belle-fille de P.-Ant. Etevenard, P.-Jos. Joly et X. Tatu.

Q. Comment se fait-il que tu aies signé cette pétition et entrepris de la faire signer pour demander, comme ministres de ton culte, des prêtres que tu n'ignorais pas être réfractaires à la loi, et, comme tels, avoir été rejetés de la république , de peur qu'ils ne prêchassent la désobéissance aux k>is et ne missent le trouble dans les communes?

R. Je croyais avoir le droit de demander tel ministre que je désirais^ et j'avais entendu dire que toutes les autres communes en faisaient de même.

Q. Par qui as-tu entendu dire ce que tu avances ?

R. Je ne pourrais pas le dire.

Q. Pourquoi?

R. Parce qu'il ne me serait pas aisé de tout rapporter; mais, entre autres, une femme du Bélieu, nommée Marianne Gaume, m'a dit que tous ceux du Bélieu avaient signé, à rexception de deux personnes.

Q. Après avoir vu que l'agent national avait retenu la pétition, n'en as-tu pas fait faire une seconde copie, que tu as fait signer? Dépose-la.

R. J'ai effectivement fait écrire et signer une seconde pétition semblable à la première ; il y a presque deux pages de signatures, et je l'ai laissée chez moi.

Q. Parmi ces signataires n'y en a-t-il pas quelques-uns qui aient effacé leurs signatures ? Pour quel motif l'ont-ils

feit?

R. J.-Cl. Lambert seul a effacé sa signature et en même temps celle de sa femme, pour qui il avait signé.

A la suite de cet interrogatoire, le district prit l'arrêté suivant : « Normand s'est déclaré chef de parti pour l'exercice d'un culte quelconque; il a tout employé pour se procurer des partisans, pour réclamer des prêtres réfractaires à la loi et proscrits par le gouvernement comme dangereux

158 CHAPITRE LXYI.

pour la tranquillité publique. Il serait d'une conséquence très grande de le laisser plus longtemps libre de fomenter des divisions, sous le prétexte de l'exercice du culte. Ses réponses ne permettent pas de douter qu'il a une commission secrète des ennemis de la république, soit intérieurs, soit extérieurs, pour porter le trouble dans la commune de Montde-Laval et cimenter la division, et il paraît avoir été mû par les nommés Pélot, qui se sont déjà permis de chercher à avilir la municipalité par les propos les plus incendiaires. Il s'est permis de faire faire la signature de personnes qui vraisemblablement ont refusé de la donner, et cela dans l'intention de laisser croire que ceux qui ne veulent pas l'exécution de la loi, ou qui réclament ceux qu'elle frappe comme dangereux, sont en grand nombre. Le directoire arrête, en conséquence, que provisoirement et jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, soit par le représentant du peuple, soit par le Comité de sûreté générale, Normand sera enfermé dans la maison d'arrêt du district. Lecture faite de ce qui précède, nous avons invité Normand à signer, pour la sincérité de ses réponses seulement , et il nous a observé que la dernière pétition qu'il a fait écrire par Perrin, n'a été dressée qu'à l'instigation de Pélot père, J.-Humbert Arnoux, Jos. Arnoux, F.-Jos. Arnoux, Et.-Jos. Marmet et de plusieurs femmes et filles. — Présents : Mercier, Sombarde, Perronne.» Le capitaine Arnoux fut interrogé ensuite ; il répondit qu'il était âgé de trente ans et cultivateur; qu'il avait signé les deux pétitions ; que Normand les lui ayant apportées chez lui, elles lui avaient paru bien dites, et qu'il avait cru pouvoir les signer; qu'il n'avait, du reste, été poussé à le faire , ni par des prêtres réfractaires ni par leurs parents. Le président lui demanda ensuite « comment il avait pu croire que l'introduction des prêtres déportés, si journellement défendue à cause de la connaissance qu'on avait de leurs mauvaises vues, pouvait avoir lieu, surtout puisqu'on sa qualité de capitaine de la garde nationale, il avait reçu l'ordre de les arrêter, s'il en rencontrait sur le sol de la liberté. )) Le malheureux capitaine, ne trouvant pas la réponse que la justice et la raison auraient pu lui dicter, s'humiha.

en disant qu'il avait signé sans réflexion, et qu'en ce moment il voyait bien que ces pétitions n'étaient pas dans le cas d'être accueillies.

Ce désaveu ne le sauva pas entièrement. Le district déclara (( qu'en signant ces pétitions, il avait excité les défiances de sa municipalité et perdu la confiance des gardes nationaux ; qu'il avait participé à des réclamations contraires an vœu de la loi et en faveur des ennemis delà patrie, au lieu de dénoncer Nortnand et de l'empêcher de donner suite à ses projets de division; enfin qu'il pouvait n'avoir pas connu complètement ses devoirs et avoir agi sans réflexion ; qu'en conséquence, et en considération du repentir qu'il venait de manifester, il serait seulement interdit provisoirement de sa qualité de capitaine, et qu'il demeurerait sous la surveillance spéciale de la municipalité jusqu'à ordre contraire dn représentant du peuple ou du Comité de sûreté générale, n

Le même jour, les mêmes procédés d'intimidation étaient mis en œuvre avec un très médiocre succès par la municipalité de Mont-de-Laval. Tous les signataires, menacés d'être également poursuivis, furent conviés à acheter l'indulgence de leurs tyranneaux au prix d'une rétractation. On n'obtint qu'un seul désaveu de ce genre, mais on n'épargna rien pour lui donner tout l'éclat et le retentissement possibles. La municipalité écrivit au district, avec une magnanimité triomphale : « Nous nous empressons de vous adresser la rétractation solennelle qui nous a été faite par un chef de famille, père de plusieurs enfants, tant en leur nom qu'au sien propre. D'après nos connaissances, nous devons vous observer que c'est l'ignorance, la bonne foi et la crédulité qui ont dicté les signatures. Citoyens, épargnez les innocents et punissez les coupables. »

A cette lettre était joint le procès-verbal suivant : « Le 30 floréal, à la séance de la municipalité de Mont-de-Laval, s*est présenté le citoyen- Alexis-Jos. Thiébaud, qui a dit que, le 24 courant, lui et sa famille, composée de six personnes, îipposèrent sans réflexion leurs signatures sur une pétition, tendante à demander un prêtre pour l'exercice du culte,

160 CHAPITRE LXTI.

croyant que c'était ce à quoi la loi les autorisait ; mais, informé que c'est la rentrée d'un prêtre qui ne s'est point soumis aux lois de la république qu'on demandait , je me rétracte, en me faisant fort des membres de ma famille, de toute la part prise à la pétition, et déclare publiquement que je n'ai point entendu me rendre désobéissant aux lois en la signant. )> Les deux fils aines ajoutèrent leurs signatures à celle de leur père ; et dans une requête ultérieure, adressée en leur nom au district, ils suppliaient même le directoire « d'inscrire sur ses registres la rétractation solennelle qu'ils faisaient, et leur promesse de continuer à donner des preuves de leur civisme connu. » Le district s'empressa d'annoRcer non moins solennellement, à Saladin, ce nouveau triomphe sur le fanatisme , en demandant ce qu'il devait faire de Normand, son prisonnier.

A la différence des philosophes terroristes, ce n'était pas dans des flots de sang que les philosophes thermidoriens voulaient étouffer la religion, mais sous un réseau démesures habilement hypocrites, dans les mailles duquel les eSusious de tendresse, les menaces, les actes de clémence et les prisons étaient combinés avec une agréable variété. Le district ne tenant pas à garder indéfiniment sous les verrous le promoteur des pétitions de Mont-de-Laval, un expéditionnaire exercé, peut-être même un commis du district, dressa une supplique rédigée de telle manière que Normand put la signer sans trop de difficulté, a En réclamant un prêtre déporté, y était-il dit, on se croyait d'autant plus fondé à faire cette demande qu'il paraissait que la loi du 3 ventôse n'y était pas contraire. Il est visible que c'était l'ignorance, plutôt que la mauvaise intention, qui faisait agir le pétition* naire. il s'aperçut fort bien, après les explications que vous lui fîtes, lors de son interrogatoire, qu'il n'était pas entièrement pénétré des vrais principes que fait fleurir notre Uberté. Mais un repentir sincère l'agite et l'oblige en ce jour à solliciter près de vous le pardon d'une faute qui ne peut absolument être regardée comme criminelle , parce qu'elle a été commise sous l'ombre du fanatisme et de la bonne foi. C'est pourquoi il recourt à ce qu'il vous plaise de prononcer son

RÉTABLISSBMENT DE LA LIBERTÉ DES COLTES- 161

élargissement, ou du moins de l'envoyer sous la surveillance de sa municipalité, afin de donner les secours nécessaires à sa famille et ses soins pour la culture des champs, avec la promesse qu'il fait d'être à l'avenir soumis aux lois qui ont régénéré le peuple français. » Le détenu ayant signé cette triste amende honorable , plus humiliante encore pour ceux qui l'avaient provoquée par la violation de tous les principes du droit de pétition, que pour le pauvre cultivateur, réduit à fie racheter de la prison à ce prix , le district demanda de nouveau au département ce qu'il fallait faire de Normand. Tout fait présumer que le prisonnier fut bientôt rendu à une liberté qu'il avait payée si cher.

X. Si l'on s'étonne de voir, sous un régime qui prétendait être redevenu régulier, un citoyenneté ainsi dans les cachots pour avoir usé du droit de pétition dans les limites légales, il ne faut pas oublier que ce citoyen était catholique ou fanatique, et qu'en dépit des lois, le fanatisme continuait à être traité comme un déUt caractérisé , soumis à des peines plus ou moins graves , suivant le plus ou moins de phihsophie des administrateurs. Fanatiques et terroristes étaient, aux yeux des dominateurs du moment, des perturbateurs également dangereux, à l'égard desquels l'emprisonnement était une mesure légitime de s&reté publique.

Le 30 mai, les gendarmes Monnier, Valois et Blusseaux,

chefs des brigades de Blancheroche, du Pissoux et du Russey,

s'étant réunis dans cette dernière commune pour conférer

ensemble sur les mesures à prendre contre les gens suspects,

toute leur soUicitude se porta sur un voyageur qu'on voyait

revenir de temps en temps au Russey, qui venait même d'y

arriver en ce moment , et qui était signalé par la rumeur

pubUque comme ayant fait voir une lettre écrite par un

prêtre déporté. Les gendarmes se rendirent aussitôt chez

Alexis Doré , où se trouvait cet étranger, et commencèrent

par lui soutirer sa lettre, en promettant hypocritement de la

brûler pour qu'il n'en fût plus question. Mais aussitôt qu'elle

fut entre leurs mains, ils se saisirent du voyageur et le

conduisirent devant le juge de pisdx Dard^ comme prévenu

d'être porteur d'un écrit fanatique et contre-révolutionnaire.

fii, 11

462 CHAPITRB LXYI.

L'inculpé, interrogé, déclara qu'il s'appelait J.-B. Jeannot, âgé de trente-six ans, domicilié à Saint-Georges, dans le district de Baume, et marchand de seilles qu'il venait acheter dans la montagne ; que la lettre dont il était porteur était l'œuvre du prêtre Monnin , curé déporté d'Anteuil ; qu'il en avait reçu cette copie du citoyen Huot, de Saint-Georges, pour la remettre à un particulier d'Anteuil, connu sous le nom de Grenadier, et enfin qu'il ne l'avait gardée que pour en voir le contenu.

Le juge de paix, un peu embarrassé par le silence de la loi sur le prétendu délit du marchand de seilles, finit par décider qu'il serait traduit, au choix des gendarmes, soit devant le district, soit devant les tribunaux compétents, a comme porteur d'un écrit fanatique, propre à mettre la division dans la république, o Les gendarmes, comprenant bien que les tribunaux n'avaient plus rien à voir dans cette afiaire, depuis qu'ils ne jugeaient plus révolutionnairement, optèrent pour le district et vinrent remettre tout à la fois entre ses mains l'écrit incendiaire et son coupable possesseur.

Cette lettre, venue de l'abbaye de Fischegen, enThurgovie, et datée du J9 décembre 4 794, était une exhortation touchante et pleine d'élévation, adressée par M. le curé Monnin àses paroissiens. Elle peint trop bien l'état général des âmes et les sentiments divers qui les agitaient au sortir de la Terreur, pour ne pasentrerutilement dans le tableau historique decetteépoque. (( Du fond de mon exil, disait ce vénérable prêtre , combien de fois j'ai soupiré après le moment favorable de vous donner de mes nouvelles. Pour cela, cent fois j'ai pris la plume, et cent fois elle m'est tombée des mains. A qui écrirai-je , me disais-je souvent à moi-même? A des brebis prévenues, séduites, irritées contre leur vrai pasteur. Que leur dirai-je pour les ramener au bercail? Des vérités, hélas I qu'elles traiteront peut-être de fanatisme.... Comment enfin pourraije leur faire entendre ma voix à travers les collines et les montagnes qui me séparent d'elles ? Une lettre de ma part pourrait-elle jamais franchir les barrières insurmontables que l'enfer a élevées entre nous? Et cette lettre, si elle venait à tomber entre les mains des infidèles , quelle persécution

BfiTABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ DES CULTES. 463

ne rallunierait-elle pas contre la faiblesse d'une foi déjà si vivement mise à l'épreuve ? Voilà ce qui m'a condamné jusqu'ici au silence.

» Mais au moment où j'apprends que l'opinion change , que l'humanité renait, que la religion ressuscite presque partout; au moment où Ton m'annonce que vous êtes enfin revenus à Dieu et à vous-mêmes, où l'on m'assure que vous désirez un mot de salut, une parole de ma part, et que je puis vous la donner sans vous compromettre ni vous exposer à de nouvelles persécutions, je ne puis plus retenir ma plume; je ne puis plus m'empècher de satisfaire à vos désirs en me communiquant entièrement à vous. Je vais donc vous parler en pasteur, en père, en sincère ami. Ecoutez-moi avec confiance et sans prévention.

» Je ne vous dirai rien ici des diflérentes erreurs où l'on vous a précipités comme par degrés et par terreur. Vous pouvez vous rappeler là-dessus les instructions que je vous ai autrefois données. D'ailleurs, ayant passé successivement du schisme à l'hérésie, de l'hérésie à l'idolâtrie, de l'idolâtrie à l'athéisme, de l'athéisme au philosophisme, c'est-à-dire à l'incrédulité, à l'exclusion de tout culte, de toute religion, vous pouvez, maintenant que le Ciel vous a ouvert les yeux, mesurer facilement par vous-mêmes toute la profondeur de l'abime où l'on a voulu vous faire descendre. Je ne vous dis rien non plus pour vous garantir des atteintes du pasteur faux et mercenaire que vous conservez encore au milieu de vous. Maintenant que sa chaire de pestilence, comme celle de tous ses collègues, est renversée, je m'imagine qu'il n'aura plus, ni à la vie ni à la mort, la confiance de personne. Tout ce que je vous recommande à son égard, c'est de le regarder comme un instrument dont Dieu s'est servi pour vous punir. Vous devez cependant bannir de vos cœurs tout sentiment de rancune, de haine, de vengeance, que vous auriez pu concevoir contre lui, et former sans cesse des vœux au Ciel pour son retour au sein de l'Eglise.

» Pour en Tenir aux avis que vous me demandez, je comïûence par distinguer parmi vous trois sortes de personnes. Les uns sont demeurés constamment fermes et inébran-

164 CHAPITRE LXyi>

labiés dans la foi, et j'ai appris avec douleur que c'était le petit nombre ; les autres, après avoir eu le malheur de faire naufrage au milieu de la persécution, sont enfin revenus de leurs égarements, avant la destruction même du ministère des intrus, et j'ai la consolation de savoir que c'est la multitude. Les troisièmes sont ceux qui, étant tombés dans l'infidélité , y persistent encore d'une manière aussi opiniâtre qu'insensée. Heureusement que le nombre de ces derniers est très petit. »

Aux premiers, le confesseur de la foi recommande la reconnaissance, la confiance et la résignation. Il leur défend de s'enorgueillir de leur fidélité et de concevoir, comme le pharisien de l'Evangile, des sentiments de mésestime contre leurs frères égarés. Pour montrer qu'il connaît toutes leurs peines et qu'il y compatit, il retrace ainsi le tableau qu'ils lui en ont fait eux-mêmes : « Ah I que notre état est triste , dites-vous sans cesse ; on nous prend tout, on ne nous laisse rien. Après nous avoir ravi notre culte, nos ministres, nos temples, nos autels, nos sacrifices, on nous enlève encore nos biens, nos enfants, notre pain et nos vêtements, notre propre subsistance; et, comme si ce n'était pas encore assez, il semble que le Ciel veuille même en aggraver le joug, en faisant périr par les ravages d'une funeste épidémie presque tout ce qui a échappé au brigandage de nos tyrans. » Mais le pasteur veut que ses fidèles brebis acceptent toutes ces épreuves comme également envoyées du Ciel. « C'est Dieu, dit-il, qui se sert d'une partie de son peuple, comme d'instrument à Texécution de ses vengeances contre l'autre partie. Gardez-vous bien de vous raidir contre ces instruments aveugles de sa justice irritée. Gardez-vous bien de concevoir contre eux des sentiments d'aigreur, ou de rancune , ou de haine, ou de vengeance, ceci est très important. Mais ayez confiance, ayez aussi patience; le Dieu qui s'en sert maintetenant les brisera bientôt. »

Quant aux seconds, il leur montre le triste état où ils étaient plongés, pour leur faire mieux sentir le bonheur d'en être sortis et les exhorter à la persévérance. « Qu'étiez-vous, il y a quelque temps ? leur dit-il ; n'étiez- vous pas les plus mal-

RtTÀBLISSEMEIfT DE LÀ LIBEBTÉ DES CULTES. 165

beureux des hommes? Abandonnés aux écarts d'une raison aveugle et obstinée, sans lumières de la part d'une foi dont vous aviez éteint le flambeau , sans repos du côté d'une conscience qui ne cessait de vous tourmenter ; sans le moindre espoir d'un bien-être pour la vie présente et sans espérance d'un avenir plus heureux. » 11 les exhorte, en conséquence, à conserver leur bonheur recouvré. Il les convie encore à faire une pénitence sérieuse de leur faute , qui est grave, puisqu'ils ont renoncé à Dieu lui-même, et de réparer le mal qu'ils ont fait par le scandale de leur chute. A cet égard, il conjure surtout les époux , les pères et les mères de famille, les msutres et les maîtresses, de détromper les femmes, les enfants et les serviteurs que leurs exemples ou leurs discours ont pu séduire; il les excite à devenir, comme saint Paul, les apôtres de la foi, après avoir été ses persécuteurs.

Aux derniers il dit de la part de Dieu : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? Il les supplie de ne pas répondre plus longtemps par une si noire ingratitude à des bienfaits sans nombre. Il leur assure que c'est au sein de l'Eglise qu'ils peuvent trouver la seule vraie liberté, la paix et le bonheur. Comme il attend peu d'eflTet de ses paroles sur eux, il annonce qu'il aura recours à la prière pour les ramener à Dieu. Il a déjà fait un voyage à la sainte chapelle d'Einsiedeln ; il se propose d'en faire un second le plus tôt possible pour leur conversion.

Enfin il invite tous ses paroissiens à la prière : « Vous voyez peut-être encore fumer sous vos yeux, dit- il, le sang des martyrs de la persécution présente. Ces généreux athlètes , qui furent la plupart mes amis les plus intimes, l'Eglise ne défend pas, surtout à leurs concitoyens, à leurs amis, de les invoquer avec confiance. A une prière fervente et continuelle joignez surtout une vie pure et sans tache. C'est la dépravation des mœurs qui a produit en France la perte de la religion. Imitez les premiers fidèles de l'Eglise naissante, et si vous avez le malheur de tomber dans quelque faute mortelle, recourez au bain de la pénitence. Allez vous jeter c^ux pieds de l'ange de la réconciliation , dussiez-vous pour

466 CHAPITRE LXYI.

cela faire de longs et pénibles trajets, courir même quelques dangers. Et ces mêmes anges de paix, si le Seigneur vous fait la grâce d'en envoyer quelques-uns au milien de vous, recevez-les avec joie, avec respect ; n'épargnez rien pour qu'ils soient en sûreté parmi vous ; consultez-les dans les circonstances critiques. S'il arrivait que la force publique ou la violence vous contraignit à quelque chose qui fût contre la loi divine, souvenez-vous que vous devez tout sacrifier pour obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, et ne jamais rien faire contre le cri de votre propre conscience. »

La lecture de cette lettre irrita le district au dernier point. Il déclara qu'un pareil écrit était aussi dangereux qu'abominable; et que, celui qui en avait été trouvé porteur paraissant être UQ émissaire des prêtres déportés, chargé de répandre leur doctrine et de semer le trouble et la division, il serait conduit sur-le-champ dans la maison d'arrêt et 7 demeurerait jusqu'à ordre contraire du représentant en mission ou du département.

Le malheureux marchand était depuis plus de quinze jours dans les cachots , attendant à chaque instant une décision qui n'arrivait jamais. Dans une pétition touchante, il représenta au district qu'il avait agi sans mauvaise intention, qu'il était pauvre, père de famille et sans autre ressource que son travail pour subsister. Le district se laissa toucher. Il décida, le 45 juin, « que le département, n'ayant pas encore fait de réponse, avait sans doute jugé l'affaire peu grave ; que, dans ce moment, il pouvait être impolitique de détenir un citoyen à raison de ses opinions religieuses ; que le prisonnier était signalé par sa municipalité comme un honnête homme, respectant les autorités et se conformant aux lois ; que, d'ailleurs, la culture réclamait des bras, et la famille du pétitionnaire des secours ; qu'enfin un élargissement provisoire aurait le double avantage de rendre ce malheureux à sa famille, et de lui avoir donné une leron qui le contraindrait à plus de circonspection ; qu'en conséquence, Jcannot serait élargi provisoirement, et que l'approbation du département serait demandée ensuite. »

Le prisonnier éprouva, en cette circonstance, tout l'incon-

Ténient de la lenteur des relations entre les subdivisions administratives et leur centre. Quatre jours avant son élargissement; un arrêté du département avait déclaré « qu'il n'existait aucune preuve qu'il eût répandu des copies de la lettre incriminée ou même qu'il en eût laissé prendre lecture; que l'arrestation qu'il avait subie était déjà une peine, et que s'il était suspect de fanatisme , il suffisait qu'il fût renvoyé dans sa commune sous la surveillance municipale. »

Mais c'était surtout l'abord des frontières qui continuait à être interdit avec la dernière rigueur aux catholiques. Le 3 mai, des gendarmes amenèrent devant le district de Saint- Hippolyte un adolescent d'une quinzaine d'années, arrêté la veille, voyageant sans passe-port près de la Suisse. Il déclara être originaire de Droitfontaine et s'appeler P.-Jos. Bailly; mais on ne put obtenir de lui aucune indication de plus. Le district décida qu'étant soupçonné d'être chargé de commissions pour les prêtres déportés , il serait écroué dans la maison d'arrêt, et que la municipalité de sa commune natale serait chargée de faire une information sur les causes de l'excursion de ce jeune homme, ainsi que sur sa conduite et ses relations depuis le commencement de la Révolution. Le district ayant cru devoir informer Saladin de cette importante capture, le proconsul répondit que, comme aucune lettre ou autre preuve de délit n'avait été saisie sur le prisonnier, il semblait bien dur de le garder en état d'arrestation sur un simple soupçon, et qu'à moins de découverte plus grave, il suffisait de le renvoyer en surveillance dans sa commune.

Une nouvelle découverte avait bien eu lieu pendant cet échange de lettres, mais elle n'était pas de nature à transformer cette affaire en tragédie. Le district en fit part à Saladin, en ces termes, le i3 mai : « Le jeune homme dont nous vous parUons dans notre lettre du 14 floréal courant, s*est trouvé être une jeune fille déguisée et qui est un peu faible d'esprit, suivant que l'ont attesté le maire de sa commune et un de ses parents, qui. sont venus la réclamer. D'après leurs déclarations, nous avons cru devoir la mettre en liberté provisoirement, en la mettant néanmoins sous la

168 CHAPITRB LXYI.

surveillance de sa municipalité, parce que nous avons soupçonné que, lors de son arrestation, elle était disposée à émigrer, dans le but d'aller trouver les anciens prêtres. »

D'autres arrestations avaient lieu presque au même moment et pour la même cause, dans les deux districts fron» tières. Le 17 avril, les gendarmes en résidence aux Galliots, sur le territoire de Charquemont, arrêtèrent un particulier, nommé Jac. Guyot, se dirigeant du côté de la Suisse. Trois^ jours après , les gendarmes placés au Nid-du-Fol , sur le territoire des Gras, arrêtèrent également une fenmie déjà àgée^ soupçonnée d'être une ex-religieuse, et qui se disposait à passer en Suisse ; ils la conduisirent à Pontarlier. Tout fait présumer que cette femme n'était autre que la courageuse Agnès Tournier, des Fins, qu'on voit mise en liberté par le district dans le courant du mois de mai.

La paix, conclue à cette époque entre la république française et la Prusse, ayant fait penser aux habitants des communes limitrophes qu'ils pouvaient reprendre leurs anciennes relations avec le comté de Neuchatel, comme avant la guerre, le district de Pontarlier s'empressa de leur enlever cette illusion , et de recommander aux chefs de la gendarmerie la vigilance la plus sévère sur les passe -ports. Quelques habitants des Fourgs avaient été déjà mis en prison pour l'exemple ; et comme les gendarmes postés dans cette commune murmuraient de ce que le procès de ces campagnards n'avait pas eu la même issue sanglante qu'aux beaux temps de la Terreur, le district leur écrivit, le 7 juin^ pour les consoler : « Il ne faut pas inférer de la décision intervenue au sujet des particuliers des Fourgs arrêtés sur nos frontières, que votre surveillance à cet égard ait été sans effet. Ils ont subi une détention qui a été jugée suffisante pour la peine de leur délit Vous devez, au contraire, redoubler d'activité pour empêcher ces courtes émigrations, dont le but est souvent de porter des correspondances et des secours aux émigrés. » Les mauvais instincts de ces gendarmes ne doivent pas surprendre, car ils avaient été choisis exprès pour faire la guerre aux bons catholiques de cette commune. Le district de Pontarlier avait écrit, le 23 avrils

BtTABLISSBHENT DB LA LIBBBTÉ DBS CULTBS, i69

àCosté, commandant en chef delà gendarmerie à Besançon: « Nous t'invitons à ne perdre aucun moment pour placer une brigade aux Fourgs, et à y envoyer les hommes les moins faciles à corrompre; car les gens des Fourgs tâchent de s'attirer la confiance de leurs observateurs, pour mieux couvrir leurs démarches frauduleuses. »

XI. Rien ne saurait donner une idée plus nette de la situation religieuse du département du Doubs à cette époque, que les réponses adressées par tous les districts , sauf celui de Besançon, à la circulaire suivante du procureur général : « 4 floréal an m (23 avril 1795). — La loi du 28 germinal, article 9, charge les départements de rendre compte au Gomité de sûreté générale^ des diligences qu'ils auront faites pour l'exécution des lois, et notamment de celles relatives aux émigrés, aux prêtres réfractaires et au libre exercice des cultes. Cette disposition exige de vous à moi la correspondance la plus activ^ afin que le département puisse prendre des mesures convenables pour arrêter les progrès du mal que causent les prêtres réfractaires et les émigrés qui courent furtivement les campagnes, et pour empêcher un schisme d'un nouveau genre, qu'une autre espèce de prêtres, restés parmi nous, cherche à fomenter, en décriant ceux qui ont prêté le serment de 4790, et en liant le peuple à leurs passions haineuses. Nous réfléchirons que le peuple s'est fortement prononcé pour le libre exercice du culte, et que la loi du 3 ventôse le lui assure. Il faudra donc s'attacher à déjouer les machinations des réfractaires, les arrêter et les livrer aux tribunaux, à punir les autres prêtres s'ils sont factieux, mais à respecter les opinions du peuple, et protéger les prêtres non déportés qui se comporteront bien. L'article 4 de la loi du 3 ventôse interdit les cérémonies de tout culte hors de l'enceinte choisie pour leur exercice ; c'est donc une espèce de publicité que la loi exige, et il est certain que ce n'est que dans les tavernes que choisissent les réfractaires pour exercer leur culte, qu'ils osent avancer des propositions qu'ils rougiraient d'émettre dans une grande assemblée tenue publiquement , qu'ils trompent le peuple et lui insinuent toutes les passions qui les agitent eux-mêmes. Il est nécessaire que le

département sache quelles mesures vous avez prises jusqu'à présent pour remédier au mal , afin de les suivre ou d'y ajouter. Vous aurez donc pour agréable de m'en informer et de me répondre sur les questions suivantes. Je vous prie, citoyens, de me répondre sans délai, et de me donner vos vues sur les meilleurs moyens d'atteindre les causes de la désunion du peuple, en respectant ses opinions et peut-être même ses erreurs. — Michel, procureur général provisoire. »

Première question. Y a-t-il dans votre ressort, des prêtres déportés rentrés, et y sont-ils en grand nombre?

Baume. La rumeur publique et diverses informations apprennent qu'il y a beaucoup de prêtres déportés rentrés et qu'ils causent les plus grands maux.

Ornans. Il y a presque autant de prêtres déportés qu'avant la déportation, et beaucoup d'étrangers se sont joints à ceux du pays.

PoNTARLiER. L'arrcstatiou de quelques prêtres et le pervertissement presque général de l'esprit public prouvent qu'il en est beaucoup rentré et que plusieurs ont parcouru les campagnes, mais on ne peut en déterminer le nombre. Il n'y en a qu'un domicilié à Chafibis, chez ses parents, et exempté de la déportation à raison de son grand âge.

QuiNGET. n n'y a point de preuves qu'il y ait des prêtres déportés rentrés.

Saint-Hippolyte. On prétend qu'il y a des prêtres réfractaires ; mais on ignore leur nombre et le lieu de leur retraite.

Deuxième question. Quelles sont les communes où ces prêtres paraissent faire plus communément et plus sûrement leur demeure ?

Baume. Ils se fixent dans la partie du district du côté des montagnes et dans la plus grande partie des cantons d'Onans et de Tlsle-sur-le-Doubs.

Ornans. Ils vont partout, réunis au nombre de trois ou quatre, séjournent davantage dans les communes qui leur ont été vouées dès le principe et cherchent dans les autres à gagner les municipalités. L'attachement de leurs sectaires est au-dessus de tout ce qu'on peut exprimer.

Pontarlier. On ne peut affirmer où les prêtres déportés

KfiTABLlSSEllENT DB LA LIBERTÉ DBS CULTES. 171

et émigrés ont un asile assuré. Ils circulent partout où il y a des gens de leur secte, et c'est dans toutes les communes.

Satnt-Hippolyte. On dit qu'ils se fixent à Solemont, Valonne, Dambelin, Remondans, Frambouhans, Bonnétage, Rosureux, Vaucluse, Belleherbe, etc.

Troisième qoestion. Quelles sont les communes qui ont conservé ou rappelé des prêtres constitutionnels?

Baume. Verne, Huanne, Gùse, Accolans, Cuisance, Servin, Montenois, Arfcey, Roche, Soye, Voillans, Viéthorey, Tournans, Abbenans, Gubry, Romain, Avilley, Anteuil, Rang, Montussaint et le Petit-Crosey.

Ornans. Ornans, Lods, l'Hôpital-du-Grosbois et Reugney.

PoNTARLiER. Mouthe , Ghaux-Neuve , Ghapelle-des-Bois, Villedieu, Gellin, Pontets, les Longevilles, Rougebief (Saint- Antoine) , Port-du-Lac (Saint Point) , TAbergement, Arcsous- Cicon, les Gorabes, les Gras, la Ghaux, Gilley et Arcsous-Monlenot. Parmi ces communes, les unes les ont rappelés^ les autres sont leurs lieux de naissance ou de résidence.

QuiNGEY. Aucune commune n'a conservé ni rappelé des prêtres constitutionnels. H y en a un àQuingey, un à Ghay, un à Byans, et quelques-uns des districts d'Arbois et de Dole qui viennent dire la messe dans quelques communes. Tout se passe sans bruit.

Salnt-Hippolytb. Pont-de-Roide a rappelé son curé. Trévillers, Indevillers, les Plains, le Luhier, Ghaux, Dampjoux, le Russey, Villars-sous-Ecot, etc., ont conservé les leurs.

Quatrième question. Dans quels lieux s'exerce le culte des prêtres constitutionnels? Est-ce dans des temples ou dans des maisons privées ?

Baume. G'est dans des maisons privées, dans des granges écartées, dans les bois et pendant la nuit.

Ornans. G'est dans des lieux privés.

PoNTARLiER. G'cst daus les églises , et quelques-uns , comme à Pontarlier, dans des maisons privées.

QuiNGET. G'est dans des chambres particulières.

Saint-Hippoltte. Dans plusieurs communes, c'est dans les temples, et ailleurs dans des maisons privées.

172 CHAPITRE LXTI.

Cinquième question. Y a-t-il de la désunion dans les communes ou le culte est exercé publiquement et librement par les constitutionnels ?

Baume. Il n'y a de division que dans les communes où une partie du peuple a été égarée par les prêtres déportés.

Ornans. La division de sentiments existera toujours; mais elle n'éclaterait qu'au cas où les constitutionnels reprendraient leur crédit, qu'ils ont perdu.

PoNTARLiER. Il y a division avec les partisans des rétractaires, qui, dit-on, menacent en secret ceux qui s'opposent à la propagation de leurs maximes.

QuiNGEY. Aucun culte ne s'exerce publiquement.

Saint-Hippolyte. Dans plusieurs communes^ il y a grand nombre de citoyens qui ne veulent pas plus des curés constitutionnels que des déportés. Ces citoyens sont mal vus et traités d'aristocrates et de fanatiques.

Sixième question. Y a-t-il de la désunion dans les communes où il ne se trouve que des déportés ?

Baume. Rien de sûr.

Ornans. Il n'y a de division dans une commune que quand il y a des individus des deux partis. Quand ils sont de celui des réfractaires, ils portent leur esprit sur les communes voisines.

Pontarlier. On ne connaît pas les communes où il n'y a que des prêtres réfractaires.

QuiNGEY. Aucune commune n'est dans ce cas.

Saint-Hippolyte. On ne connaît point de commune où il n'y ait que des prêtres réfractaires; mais on prétend qu'il y a des communes où le plus grand nombre les désire.

Septième question. Les luthériens exercent-ils leur culte ^ et y a-til du trouble dans les communes ou cette secte domine?

Baume. Il n'y a de luthériens que dans une seule commune; elle est assez tranquille. Us ont rappelé leur ministre depuis quelque temps.

Ornans. Pontarlier. Quingey. Point de luthériens.

Saint-Hippolyte. Les luthériens exercent publiquement leur culte, et il n'est pas à notre connaissance qu'il y ait des troubles où cette secte domine.

RÉTàBLISSEHBNT de Là liberté DBS CULTES. 173

HuiTiÈKE QUESTION. Datis les lieux où une partie du peuple suit les constitutionnels et Vautre partie court dans les métairies après les réfractaires, n'y a-t-il pas division, même pour matières politiques?

Baume II y a nécessairement de la division entre les partisans des constitutionnels et ceux des réfractaires, ces prêtres étant trop opposés les uns aux autres, et les uns professant les maximes du gouvernement républicain, et les déportés prêchant la destruction de ce même gouvernement.

Ornans. 11 y a de la division dans les communes de divers partis. Le réfractaire ne soupire qu'après un changement de gouvernement.

PoNTARUER. Lcs deux partis luttent continuellement, sans néanmoins qu'il en soit résulté des querelles- Celui des réfractaires est très nombreux ; mais on doit penser qu'il ne deviendra jamais assez puissant pour courber l'autre sons le joug.

QuiNGET. Le cas ne s'est pas présenté ; mais il est impossible que des réfractaires n'énoncent pas des opinions contraires aux lois.

Saint-Hippolytb. Il y a division dans certaines communes, pour raison des prêtres anciens et des constitutionnels; mais nous pensons que la division qui règne n'a pas pour unique objet le culte ni les prêtres, et que les uns et les autres en sont le prétexte.

Neuvième question. Quels sont les principes que prêchent les réfractaires ? Ne cherchent-ils point à avilir la représentation nationale, à décrier les assignats, à mettre au nombre des cas de conscience tachât des biens nationaux, ou autres perfidies ?

Baume. Oui, et pour s'en convaincre, voir l'ouvrage saisi sur le prêtre Bertin-Guyot, arrêté à Clerval.

Ornans. Les réfractaires prêchent la contre-révolution dans son entier. Ils déclament contre le serment de la liberté et de l'égalité, contre la guerre , les assignats, les achats de biens d'église ; ils disent que les volontaires, s'ils sont forcés d'aller à l'armée, doivent ne pas tirer contre ceux qui combattent pour rendre à la France sa religion et

174 CHAPITRB LXYI.

son roi, et qu'ils doivent émigrer s'ils en trouvent Toccasion.

PoNTARLiER. Ou dit, mais rien n'est certain, que les réfractaires défendent d'acheter des biens nationaux, prêchent l'insubordination à la représentation nationale, désirent la contre-révolution, provoquent et font valoir la pénurie et la cherté des denrées.

QuiNGEY. Ce ne pourrait être que sous le secret. Le district ignore si cela s'est fait.

Saxnt-Hippolyte. On rapporte que les prêtres décrient le gouverneraent et les assignats, qu'ils prêchent que les ventes des biens nationaux et des biens d'émigrés sont des vols commis par la nation ; qu'en conséquence, les acquéreurs ne peuvent les conserver.

Dixième question. Quel est en général l'esprit du peuple en matière de religion?

Baume. Le peuple est entièrement prononcé pour la liberté des cultes et leur libre exercice dans les temples.

Ornans. Les habitants du district soupirent après un culte, des cérémonies et des prêtres. Il y a peu d'individus philosophes.

Pontarlïer. Deux classes en matière de religion, celle des constitutionnels, assez considérable, et celle des réfractaires, qui s'accroît chaque jour. Très peu font la décade. 11 ne paraît pas de division extérieure entre eux. Il ne paraît même pas que les réfractaires désirent la royauté.

Quingey. Le peuple en général est très attaché à sa reUgion, regrette ses prêtres, ses églises, et regarderait leur rétabhssement comme une de ses plus grandes jouissances.

Saïnt-Hippolyte. La majeure partie du peuple veut un culte et un culte public dans les temples.

Onzième question. Quelle est la cause des progrès qu'ont faits en peu de temps les prêtres rentrés ? Ne doit-on pas les attribuer aux persécutions de l'an dernier ou à Pimmoralité de quelques constitutionnels ?

Baume. Les causes du progrès des réfractaires sont, d'une part, leur rentrée en France et leur audace à se présenter, et, de l'autre, l'abdication d'une partie des constitutionnels,

RfiTABLISSEHENT DE LÀ LIBERTÉ DES CULTES. 175

dont ils profitent pour persuader qu'on veut détruire la religion.

Ornans. Les causes du progrès des réfractaires sont : 1* l'immoralité de la plupart des constitutionnels ; 2** les poursuites exercées contre les prêtres réfractaires et leurs sectateurs ; 3« l'abolition de tout culte, le renversement des autels et la démission des constitutionnels; 4** le défaut d'instruction.

PoNTARLiER. Lcs réfpactairos ont tiré parti de la mauvaise conduite de quelques-uns de leurs successeurs, mais plus encore de la pénurie des subsistances, du ravage des réquisitions et de la dévastation des églises, ordonnée par arrêté du représentant Pelletier, du 30 brumaire.

QuiNGEY. Le parti des sermentés avait toujours eu le dessus; mais beaucoup se sont fait mépriser, pour n'avoir pas observé les règles de la décence et de l'honnêteté. Les persécutions de Tan dernier et l'abandon qu'ils ont fait de leurs fonctions, ont persuadé aux habitants des campagnes qu'ils ne devaient avoir confiance que dans leurs anciens prêtres^ Il serait difficile de les faire revenir de cette opinion, et si le culte était actuellement public, ils suivraient de préférence les messes des insermentés.

Saint-Hdppoltte. On prétend que la loi du 3 ventôse, interprétée arbitrairement, en est la cause, ainsi que l'expulsion des émigrés de la Suisse et leur rentrée en France : la loi du 3 ventôse, parce que les prêtres réfractaires ont cru que s'ils ne se présentaient pas, les prêtres constitutionnels auraient toute la confiance et que le peuple les oublierait ; leur expulsion de la Suisse, parce qu'ils ont reconnu qu'il était de leur intérêt de rentrer, et qu'ils l'ont fait. Ils ont prêché en conséquence au temps de Pâques , et ils ont échauffé les esprits; comme, de leur côté, les constitutionnels, craignant d'être supplantés, ne s'y sont pas épargnés. Nous ne pensons pas que les persécutions de Tannée dernière aient concouru au progrès de l'esprit du peuple en matière religieuse, et nous croyons que l'immoralité de quelques constitutionnels a seulement fortifié l'amour de ceux qui désirent les prêtres réfractaires.

176 CHAPITEE LXTI.

Douzième question. Est-il prudent, dans les circonstances, dt amodier les églises^ qxion les considère soit comme biens nationaux, soit comme biens communaux? Le doute provient: 1" de ce que le peuple pourrait considérer encore cela comme une suite des mesures trop révolutionnaires employées l'an dernier; 2** de ce que ces sortes d'édifices ne pouvant servir, par suite d'un bail, qu'à ce à quoi ils étaient destinés, il n'y aura d'enchérisseuj's qu'autant qu'il se trouvera, dans la même commune, des classes d'hœnmes de différentes opinions à regard des prêtres. Est-il d^une bonne administration de favoriser ou plutôt de régulariser ainsi un schisme qui peut devenir dangereux?

Bauiie. Le peuple est entièretnent prononcé pour le libre exercice du culte dans les temples.

Ornans. On ne pourrait amodier les églises qu'aux constitutionnels, les prêtres réfractaires étant proscrits. Mais protéger les premiers, c'est causer un schisme dangereux. D'un autre côté, si les prêtres réfractaires sont les plus forts, ils bouleverseront tout. Le district a pris un arrêté pour ordonner la recherche des prêtres émigrés et de ceux qui leur donnent asile ; mais ses moyens sont nuls. Les juges de paix, la gendarmerie, courent les plus grands dangers, et nous attendons des mesures générales pour nous délivrer de ces prêtres corrupteurs.

PoNTARLiER. Le district a demandé au Comité des finances si les églises peuvent être amodiées comme biens nationaux et si on peut y tolérer l'exercice d'un culte. Il lui a observé qu'il ne paraît pas prudent de les amodier, parce que ce serait s'opposer indirectement au Ubre exercice d'un culte. Le comité n'a pas répondu.

QuiNGEY. Le district part de ce principe que les églises appartiennent à la nation. Il estime que l'amodiation serait dangereuse et peu profitable, qu'il vaut mieux les vendre et que le peuple même en verrait avec plaisir la vente.

Saint-Hippolytb. Il serait impolitique et imprudent d'amodier les églises, et le temps n'est pas venu de les vendre. Au surplus, il ne faut point favoriser le schisme. Il est à souhaiter que la loi du 3 ventôse soit exécutée strictement, et

qu*il y ait une répression contre ceux qui veulent que leur culte domine.

On voit qu'en général les autorités administratives du Doubs étaient peu favorables à l'exercice public du culte dans les temples. Les luttes qu'elles avaient à soutenir à ce sujet contre la population, les décidèrent, ainsi que les deux autres départements franc-comtois, à réclamer de Saladin un nouvel arrêté pour corroborer les rigueurs de la loi. Le proconsul, retenu en ce moment du côté de Fougerolles par des troubles religieux d'une certaine gravité , prit en effet , le i6 mai, à Luxeuil, un arrêté qui développait le sens restrictif du décret du 3 ventôse, ordonnait la fermeture gêné* raie et absolue des églises, et défendait d'employer, à aucun titre, pour le culte, tout bâtiment quelconque appartenant à l'Etat. Cet arrêté , imprimé à Vesoul avec beaucoup de lenteur et transmis parles autorités de la Haute-Saône, n'arriva à Besançon que le 6 juin , c'est-à-dire trop tard pour être mis à exécution.

XU. £n effet, l'esprit public ne s'était pas arrêté à Paris pendant ce temps-là; les vœux manifestés par le peuple de toutes les provinces pour recouvrer la. jouissance de ses églises, y avait trouvé un écho favorable, même au sein de la Convention, et l'assemblée dictatoriale avait fait un nouveau pas dans la voie de l'équité et du respect du vœu public. Le il prairial ou 30 mai, le député Lanjuinais, organe des trois comités réunis de législation^ de salut public et de sûreté générale, monta à la tribune et dit : « Des départements entiers jouissent paisiblement de leurs églises , réduites au nombre fixé par les décrets , et dans ces départements l'ordre et la paix régnent dans les villes et dans les campagnes ; la république seule a des partisans : tel est le département du Finistère. La révolte a éclaté là où l'athéisme a exercé le plus de ravages. Vos décrets ont restitué provisoirement les temples à nos frères égarés et quelque temps rebelles des départements de l'Ouest. L'égalité , la justice , peuvent-elles permettre de traiter avec plus de rigueur les départements, les communes toujours fidèles ? L'impossibilité de surveiller les rassemblements en chambre ; l'extrême

Page 1