DANS LE DÉPARTEMENT DU DOUBS
TROUBLES DANS LE DÉPARTEMENT JUSQU'A l'iNSTALLATION
DU nouteau conseil général.
1er OCTOBRE— 15 NOVEMBRE 1791.
I. L'Assemblée constituante venait de mettre fin ellemême à son règne orageux, laissant à la France une constitution politique qui était proclamée le chef-d'œuvre de l'esprit humain. L'empire des siècles était hautement promise ce grand ouvrage, et il eût été dangereux d'oser dire le contraire ou même d'en douter : on ne tardera pas à voir combien il dura. Une nouvelle Assemblée législative, élue par une faible partie delà nation parmi les plus ardents jacobins de chaque département, et moins jalouse de réparer les fautes de sa devancière que de les dépasser, se disposait à pousser aux dernières limites la lutte reUgieuse dont elle avait reçu le déplorable héritage. L'évèque schismatique, nouvellement intronisé à Besançon, crut devoir en ce moment adresser à son clergé une seconde lettre pastorale et lui prescrire un Te Deum en actions de grâces de l'acceptation de la constitution par le roi. Dans des vues qu'il se plaisait sans doute à
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croire pacifiques, il profita de la circonstance pour faire entendre des paroles qui, malheureusement, étaient plutôt l'expression d'une indulgence accusatrice que d'une véritable conciliation.
L'émigration commençait alors à prendre des proportions considérables, et M.. Seguin avait vu ses plus proches parents eux-mêmes fuir une terre toute bouleversée par l'anarchie. Mieux que personne, il savait donc qu'un grand nombre de fugitifs n'allaient pas chercher au delà des frontières, des ennemis ou des armes contre le mauvais gouvernement de leur patrie, mais seulement un abri plus paisible pour leur existence ou pour leurs convictions religieuses. Et cependant, même en affectant de demander grâce pour eux, il les traitait encore comme des ennemis de la France et du bonheur public, et ne faisait que sanctionner les injustes jugements de l'opinion révolutionnaire, au heu de se rendre l'organe de l'équité , en rappelant à ses propres partisans qu'ils étaient par leurs excès les véritables fauteurs de l'émigration.
« L'heureuse révolution est donc consommée, s'écriait-il, la justice et la reUgion régneront enfin dans cet empire. Un des grands avantages que nous procure la constitution nouvelle, c'est de nous faire rentrer dans l'exercice des droits précieux d'hommes Ubres, que nous tenions de la nature et de la raison, et qu'une longue suite de siècles barbares nous avait ravis. Dans les transports de notre allégresse, ne perdons pas de vue que cette liberté est celle des enfants de Dieu ; sachons qu'elle nous fait un devoir impérieux d'oubher tous les efforts de nos ennemis pour l'étouffer dès le berceau; qu'elle nous montre, jusque dans les régions étrangères, des frères qui avaient été nos amis, mais que des séductions perfides et trop d'attachement à d'anciens préjugés avaient soulevés contre notre mère commune. Ah I pardonnons des fautes déjà expiées par tant de traverses et d'inquiétudes. Rappelons au sein de l'empire français nos frères égarés ; volons dans leurs bras quand Dieu daignera leur inspirer de redevenir citoyens. Qu'elles disparaissent du milieu de nous, ces dénominations odieuses qui font de
l'immense famille de l'Etat comme deux peuples emiemis, et souvent d'une famille particulière, le séjour delà discorde. »
II. Mais c'était bien vainement que M. Seguin prêchait la paix à son parti ; les catholiques eux-mêmes, ne pouvant plus l'acheter qu'en sacrifiant leur foi^ n'étaient nullement disposés à la payer si cher. La tribune des jacobins de Besançon ne cessait de retentir d'imprécations contre les prêtres. Les discernas les plus violents y étaient acclamés , puis imprimés aux frais de la société et répandus sur-lechamp à profusion. Il y avait alors à Baume un très jeune et très fougueux avocat, appartenant à une famille estimable de la Haute-Saône, M. Grosjean, de Mollans, dont la révolution avait fait un juge et le club de Baume son président, et qui allait s'élever bientôt, à force d'extravagances et de méfaits, à la présidence du département. Il crut devoir se rendre à Besançon pour exciter encore l'ardeur des frères et amis de cette ville, et prononça, à leur séance du 20 octobre, une diatribe où la grammaire, le bon sens, le peuple et la liberté reUgieuse n'étaient pas plus épargnés que les prêtres. Des acclamations unanimes ne lui en décernèrent pas moins les honneurs de l'impression.
« Dans le désespoir suppliciant de voir tous leurs desseins rendus illusoires, disait le burlesque orateur, les aristocrates invoquent la religion pour l'ultimatum de leurs ressources, en pubUant que les décrets ont attaqué le spirituel
Si les peuples avaient eu une étincelle de lumière, ils seraient demeurés convaincus de leur négative absolue pour
figurer dans ces inintelligibles discussions La religion n'est
aucunement compromise, et on s'étudie à en façonner un prétexte destructeur pour instiguer, par la commotion des
consciences, la contre-révolution la plus formidable Le
regret d'avoir vu aUéner leurs possessions, la crainte de ne pas être payés de leur traitement, le déplaisir poignant de n'être plus révérés comme des demi-dieux et de ne plus ordonnancer les peuples avec une bénédiction, voilà le fil conducteur de la majeure partie des prêtres. Ces éghsiers réluctants ne devraient-ils pas rougir de s'être enrôlés dans la secte aristocratique ? Quelle que fût la façon de penser de
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ces ministres d'un Dieu de paix, fût-elle même canonisée par une décision formelle de TEglise^ ils auraient dû la sacrifier au repos public. Peuples, désaveuglez-vousl ouvrez les yeux sur une coalition qui, plaçant dans vos mains les poignards du fanatisme , vous provoqueront toujours à vous entr'égorger. Persuadez-vous aujourd'hui pour jamais qu'il ne faut dans un Etat, sous peine de tous les périls et de Taugure de tous les malheurs, qu'une unité de pouvoir suprême, et que ce pouvoir est, de toute essence, inhérent à la nation qui voit tout sous elle..* »
Cette leçon de despotisme se terminait par le madrigal suivant : « Et vous, sexe charmant, qui avez de si victorieuses influences sur tous les plaisirs et les événements de la vie, pour éterniser le bonheur que nous promet la constitution, soyez-en les plus tendres et les plus conquérants missionnaires. Aimer est un des premiers de vos besoins, et le premier de vos talents est de plaire. Si la patrie est bien chère à vos affections, vous nous séduirez tous en défendant ses droits ; car si les objets les moins importants dans votre bouche réussissent à nous enchanter, la vérité, unie à de si grands intérêts, saura cent fois mieux encore se faire adorer sur vos lèvres. »
Le galant appel du jeune magistrat ne tarda pas à être suivi par quelques philosophes en jupon ; car on lit dans la Vedette du 8 novembre : « Si les citoyens de Besançon montrent du zèle pour la chose publique, nos citoyennes n'en font pas moins paraître. Elles se disposent à former un club où elles iront puiser la philosophie et le patriotisme le plus épuré, pour les porter dans leurs ménages et les déposer dans une terre neuve, le cœur de leurs jeunes enfants. »
Mais toutes les violences de langage ne suffisaient pas à satisfairel'animosité des jacobins, présidés en ce moment par M. Janson, avec le concours du prêtre Baverel et du minime Lambert ; il leur fallait une persécution effective, et ils la demandèrent avec une insistance impérieuse aux nouveaux députés à peine débarqués. « Représentants du peuple, écrivaient-ils dans une adresse imprimée chez Simard, permettez que des citoyens amis de la constitution déposent
dans Yoire sein le tableau révoltant des maux qui les afOigent. Après avoir échappé à tous les fléaux de l'anarchie, étions-nous donc réservés à devenir les jouets du fanatisme? La France, dans ce moment déchirée par une guerre d'opinions factices, parait rétrograder dans la brillante carrière de la philosophie. La férule ecclésiastique, maniée avec un art perfide par des prêtres intolérants, a porté la terreur dans les âmes faibles, et c'est surtout dans les campagnes que cette peste pubUque a fait le plus de ravages. Le paysan crédule chérirait la constitution civile du clergé, si des génies malfaisants ne lui persuadaient pas qu'elle est le tombeau de la rehgion de ses pères. La sottise et la haine lui représentent sans cesse les prêtres avoués de la nation comme des anges de ténèbres qui profanent le sanctuaire. Déjà ces maximes intolérantes ont produit de toute part des germes de discorde. On voit des communes entières prêtes à s'entre-déchirer pour les opinions d'un prêtre , et si Ton descendait jusque dans l'intérieur des familles, on y verrait les Uens les plus sacrés du sang prostitués honteusement aux insinuations mensongères du fanatisme. Le citoyen philosophe gémit dans le silence sur ces scènes d'horreur; mais il appartient aux législateurs d'en prévenir les suites. Voyez l'Alsace déchirée par des factieux, le trouble régner dans toutes les campagnes , et consultez , Messieurs , consultez tous les Français pour connaître les auteurs de ce désordre ; des quatre coins de l'empire, il ne s'élèvera qu'un seul cri : les prêtres non assermentés 1 Et quand il est de notoriété publique, quand tout un peuple est dans la conviction intime, qu'une secte professe des principes intolérants, est-il besoin de dénonciations ou de procès-verbaux pour être en droit de prononcer contre elle? Aussitôt qu'une secte quelconque sort des bornes que la constitution française a posées à l'exercice de tous les cultes, dès lors elle devient intolérante, et nécessairement il faut la réprimer. Aucune secte dans un Etat libre ne peut avoir le droit d'en persécuter une autre , et cependant les prêtres non assermentés n'ont cessé jusqu'à ce jour de provoquer la fureur de leurs prosélytes contre des citoyens soumis à la loi. Ils s'emparent des consciences
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faibles comme d'un pays de conquête, pour y verser le poison de la haine et de la discorde. Us avilissent aux yeux du peuple les ministres qu'il s'est choisis et l'exhortent à détruire son propre ouvrage. Reconndt-on dans cette conduite coupable une manifestation de pensée qui ne trouble pas l'ordre public? Mais, nous répondra-t-on, il faut dénoncer les coupables, et la loi les punira. C'est à vous, représentants, que nous en appelons dans ce moment; avant de quitter vos foyers, que de coupables n'avez-vous pas vus traduits devant les tribunaux 1 et cependant aucun n'a été puni. Les accusateurs publics dorment, et le fanatisme veille. Il importe donc à la tranquillité publique et surtout à la tranquillité des campagnes , de les guérir de cette lèpre sacerdotale qui les dévore. C'est en ramenant, par un décret général, dans la ville principale de chaque département tous ces germes de division, qu'il sera possible de parvenir enfin à désabuser les campagnes. Tous les autres remèdes nous paraissent des palhatifs plus funestes que le mal. La sagesse du législateur ne doit pas se borner seulement à punir le crime, mais encore à le prévenir. »
On voit quelle influence les exhortations plus ou moins évangéliques de M. Seguin avaient sur les meneurs de son parti, et quelle passion haineuse avait remplacé chez eux tout sentiment de justice et de Uberté.
m. De son côté, le directoire du département, réduit à quelques membres obscurs, n'avait rien perdu de son despotisme révolutionnaire. Donnant l'extension la plus rigoureuse à un décret du 2^ mars, qui obligeait au serment constitutionnel les fonctionnaires des établissements appartenant à finstruction publique, c'est-à-dire les professeurs des universités et des collèges, ainsi qu'il résultait clairement des termes d'un décret explicatif du 15 avril suivant, il exigea le serment des simples maîtres et maîtresses des écoles rurales, et les astreignit même à l'approbation formelle de l'évêque schismatique, en vertu d'un édit de i695, ressuscité fort à propos. La municipalité de Besançon, allant encore plus loin, décida, le 27 octobre, qu'il serait dressé un état de tous les maîtres et maîtresses des écoles particulières de la ville,
TROUBLES DANS LE DÊPARTBMEIVT. i{
et qu'elle interdirait, à son gré, tous ceux et celles qui ne lui paraîtraient pas offrir des garanties suffisantes de civisme^ en obligeant tous les autres à prêter le serment devant elle. n n'était pas possible de violer plus complètement les principes de 89, et de cbercber plus gratuitement à augmentar le nombre des victimes du fatal serment.
TV. Le directoire du district de Besançon ne restait pas en arrière dans cette voie de rigueurs illégales; le 3 octobre, à la suite d'un réquisitoire du procureur syndic tendant à Texpulsion d'un prêtre fixé à Vorges, il déclara « que ce village n'était pas le seul qui dût exciter la sollicitude des corps administratifs ; que Gourchapon , Burgille , Franey , Fontain, Miserey, Gonsans, Roulans, Glamondans, Bouclans, Vieilley, Thise, Ghalèze et nombre d'autres communes, étaient en ce moment les tristes victimes de la fureur fanatique des prêtres coalisés pour troubler l'ordre public; qu'il était temps d'arrêter les progrès de cette licence effrénée ; qu'il convenait de suivre à cet égard les sages mesures qui avaient été prises relativement au district d'Ornans; et qu'en conséquence, le département serait prié de déclarer commun au district de Besancon son arrêté du 27 août. »
Les administrateurs du district avaient assombri à plaisir le tableau pour mieux motiver leur demande, car, le 8 octobre^ le prêtre Guincbard, élu curé constitutionnel de Roulans, informait au contraire M. Daclin qu'il avait été installé au bruit de cinq petites pièces de canon ; que la garde nationale l'avait accompagné dans tous ses fonctions, tant elle avait été satisfaite de son patriotisme, et enfin qu'il n'avait trouvé que trois familles qui se sentaient de l'aristocratie^ tout le reste s'étant rangé de son côté.
V. A Gbalèze, la trahison du maire et l'installation d'un intrus, contre le vœu formel de toute la commune, avaient exaspéré les esprits au point de les entraîner au delà des bornes du droit et du devoir. Le i2 octobre, le maire Pichery adressa au département un procès-verbal constatant qu'il avait été grièvement insulté par plusieurs habitants, et que sa charrue avait été jetée pendant la nuit dans la rivière ; que Tintrus Jacquez avait été également insulté et
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appelé gueux, chien, hérétique, schismatique], et«enfin qu'il y avait une coaUtion établie entre la plus grande partie des habitants pour injurier ceux qui étaient soumis à la loi ou communiquaient avec le nouveau curé, et pour attenter à leurs propriétés. Quatre jours après, nouvelle plainte de l'intrus lui-même, annonçant de nouveaux troubles et de nouveaux délits. Le directoire décida « que comme il importait extrêmement de contenir des gens qui avaient abjuré tout esprit de civisme et ne cessaient d'enfreindre la loi , le procureur général feïait sur-le-champ une réquisition au commandant des trompes de ligne pour envoyer à Chalèze des forces suffisantes. » Les ofQciers municipaux de cette commune^ restés fidèles à l'orthodoxie, avaient en vain demandé au district cinquante fusils pour armer leur garde nationale, dans le but de maintenir Tordre contre des excès qu'ils déploraient eux-mêmes ; le district n'avait pas même voulu délibérer sur leur demande. Le 7 novembre, le département invita le général de Toulongeon à retirer les volontaires envoyés à Chalèze, Tordre et la paix y paraissant rétabUs.
Si les tribunaux du Doubs étaient en général taxés d'indulgence à Tégard des non-conformistes, le tribunal correctionnel de Besançon du moins ne parait pas avoir mérité ce reproche. Le 8 octobre, le procureur de la commune traduisit à sa barre une pauvre servante, nommée Agathe Durand, qui avait été surprise à uriner dans Téglise de Sainte- Madeleine. Arrêtée sur-le-champ et conduite en prison par les soldats du poste voisin, elle protesta en vain que cet accident était le résultat d'une maladie ; on y vit un outrage au culte constitutionnel ; on chercha même sans succès à lui faire dire qu'elle avait agi à l'instigation des prêtres, et elle fut condamnée à six mois de prison, à Texpiration desquels elle devait être reconduite par la gendarmerie dans son village natal.
VI. A cette époque fut inauguré, dans une ombre et un silence prudents , le nouveau séminaire constitutionnel. M. Seguin n'avait pas la main heureuse dans le choix de ses collaborateurs, et pendant son séjour à Paris il avait laissé surprendre sa confiance par un prêtre intrigant et
éhonté qui , à quelques talents et quelques connaissances , joignait une audace imperturbable et très propre à les faire valoir, surtout dans un pareil moment. Claude-Ignace Dormoy, né à Besançon le 20 novembre 1759, au sein d'une famille de procureurs, appartenait à la congrégation de Saint- Lazare et enseignait la physique au collège de Béziers au moment de la révolution. Il se mêlait aussi d'écrire^ et le Journal de physique avait publié , au mois de septembre 1789, un article de sa façon sur l'électricité. Â cette époque, le futur sans-culotte Dormoy était si peu ennemi de la noblesse, qu'il n'épargnait aucun moyen pour s'y faufiler et qu'il avait frauduleusement tiré parti de la première lettre de son nom, pour se donner à lui-même une particule nobiliaire en signant d'Ormoy. L'anarchie générale l'ayant amené à Paris au moment où M. Seguin était allé y chercher la consécration épiscopale, il s'empressa de se mettre à la disposition du nouveau prélat, qui fut enchanté de sa personne et agréa ses services pour la direction du séminaire. Mais pendant que l'évèque constitutionnel du Doubs reprenait le chemin de son diocèse, l'ex-lazariste avait fait rencontre d'un M. de Saint-Sauveur, gentilhomme qui honorait la noblesse à peu près comme il honorait lui-même le sacerdoce, et il s'était attaché à sa fortune. Ce M. de Saint-Sauveur se livrait à un genre de spéculation assez commun alors, et achetait à vil prix des domaines ecclésiastiques. Ayant emmené avec lui l'abbé Dormoy en Champagne, il acquit pour vingt mille Uvres l'abbaye bénédictine de Poultières, qui, suivant l'estimation de son compagnon, valait bien douze ou treize fois autant. « Il songeait d'abord à y établir une manufacture, dit Dormoy, mais tout à coup , il se décida à en faire une maison d'éducation nationale, dont il me déclara le chef. » L'exlazariste venait, en conséquence, de publier son prospectus, lorsque M. Seguin lui écrivit au mois de juin, pour lui rappeler qu'il comptait toujours sur lui, et le presser de se rendre à son poste. Dormoy répondit que, n'ayant reçu aucune nouvelle de Besançon, il s'était cru dégagé de ses promesses; mais que, comme son établissement d'éducation n'aurait heu qu'autant qu'il réunirait le nombre de jeunes gens exigé par
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son prospectus, et comme il pouvait bien se faire qu'il ne les trouvât pas, il avait des chances de redevenir libre, et qu'alors le diocèse du Doubs pouvait compter sur lui.
n parait que la confiance des familles ne répondit pas à celle de M. de SaintrSauveur et à Tappel de son ami ; car peu de temps après, on vit revenir à Besançon Fabbé Dormoy en habits fort mondains, couvert de bijoux, et le front surmonté d'un toupet dont la nouveauté et l'exagération occupèrent un instant toute la ville. M. Seguin lui adjoignit le bel abbé Monnet, qui fut remplacé au collège, dans les fonctions de préfet des études, par M. Charles, ex-bénédictin du Mont-Roland, et tous deux prêtèrent serment, le 48 septembre, à la métropole, en qualité de directeurs du séminaire.
Après avoir trouvé deux directeurs sur quatre, M. Seguin songea qu'il n'était pas moins important de chercher des élèves, et il termina son mandement du 3 octobre en invitant les curés à lui envoyer des séminaristes. Cet appel ne fut pas très fructueux. Les aspirants au sacerdoce qui avaient une vocation sérieuse restèrent dans leurs familles, en attendant d'aller chercher dans les séminaires étrangers, et surtout à Fribourg, un enseignement plus orthodoxe; ceux dont les vues pouvaient être entachées de quelque calcul trouvèrent plus prudent de chercher fortune dans une profession moins universellement attaquée. L'abbé Dormoy n'en célébra pas moins avec pompe dans sa gazette la rentrée du séminaire. « On y compte, disait-il, près de trente élèves qui tous promettent beaucoup. On les a vus pour la première fois à la paroisse épiscopale, dimanche 6 du présent ; la propreté, la décence et la modestie qu'on a remarquées en eux, a édifié tous les paroissiens. Honneur aux msdtres t Honneur aussi aux élèves qui savent si bien profiter des bonnes leçons qu'on leur donne ! »
VIL Les nouveaux directeurs ayant à la fois peu d'élèves et beaucoup de loisir, l'abbé Monnet en profita, suivant le témoignage de son collègue, pour courir la ville et les clubs, et Tabbé Dormoy , pour fonder dans l'ombre le journal la Vedette, de sanglante mémoire, qui dès le premier jour annonça tout le mal qu'on en pouvait attendre.
TROUBLES DANS LE DÉPARTEMENT. lî^
Après la création des clubs jacobins, la Terreur ne trouva pas en Franche-Comté une arme plus redoutable que ce journal. Publiée d'abord le mardi et le vendredi de chaque semaine, dans un petit format et à un prix très minime, la Vedette parut pour la première fois le 8 novembre , chez Simard, imprimeur du club et de Tévêché. Dans les premiers temps, elle fut rédigée par Tabbé Dormoy seul ; il s'adjoignit plus tard MM. Briot et Couchery, dont il trouva la violence au niveau de la sienne ; mais à leur impiété commune, Oormoy joignait un cachet personnel d'obscénité qui le fait presque toujours reconnaître sous le voile de l'anonyme. Ce nouveau journal fut d'abord assez mal accueilli par le public ; les premiers numéros se terminent par des plaintes amères sur l'insuffisance du nombre des souscripteurs et sur les retards qui en sont résultés pour la publication d'un ouvrage si utile.
Tout en débutant^ l'abbé Dormoy déclara aux prêtres une guerre tellement générale, qu'il devint absolument impossible de deviner la plume d'un membre du conseil épiscopal et d'un directeur de séminaire. « Il existait chez nous des franchises, disait-il dans son premier numéro , mais pour qui étaient-elles ? Ce n'était pas'pour ce malheureux peuple qui fait la force, la richesse et la puissance d'un Etat ; mais c'était pour une poignée de nobles, de magistrats, de financiers et de prêtres , qu'on pouvait en regarder comme les sangsues. C'était surtout pour ces derniers, orgueilleux et égoïstes par état, pour eux, qui se qualifiaient du titre de ministres du plus humble, du plus pauvre et du plus philanthrope des hommes, qu'avaient néanmoins été créés des privilèges et des droits aussi absurdes que vexatoires. Un infortuné cultivateur arrosait son fonds de ses sueurs et souvent de ses larmes; le produit le plus net servait à entretenir la superbe indolence et la molle oisiveté de cette race d'hommes dont la dénomination est devenue aujourd'hui l'insulte la plus sanglante. On donnait en échange à ces malheureux , des prières faites avec un luxe et une pompe qui servaient peut-être de dédommagement à leur valeur intrinsèque. ))
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Après avoir fait ensuite à sa manière l'histoire des premiers troubles religieux du département, il ajoutait : « Ditesnous donc , frères et amis , qui a pu vous porter à épouser avec autant de chaleur les intérêts temporels de ces prêtres, jadis si orgueilleux, et qui de leurs piédestaux insultaient encore hier à votre misère?... Balayez de vos foyers cette horde insensée , qui ne sème que le trouble^ la discorde, les inimitiés et les passions haineuses, et vous vivrez heureux et contents. »
Dans le second numéro, l'àbbé Dormoy exaltait un arrêté récent du directoire du Haut-Rhin , qui, de son chef, venait de condamner tous les prêtres insermentés à Falternative d'être internés à Colmar ou de sortir du département, et il terminait ainsi : « Il est arrivé hier soir à Besançon trois de ces prêtres obstinés : c'est une recrue pom* le Temple, où l'on a fait , mardi dernier, avec les hélas et les contorsions du fanatisme, une communion générale pour la conversion des clubs et des prêtres plus qu'à demi danmés par leur civisme. )> Les numéros suivants devinrent plus agressifs encore, et plusieurs prêtres de Besançon y furent signalés personnellement, par la moitié de leur nom, à la fureur d'un peuple que Dormoy encourageait à s'armer de poignards. La Vedette devint ainsi dès les premiers jours un objet d'effroi ; et le 10 messidor an ii, au plus tort de la Terreur, Dormoy écrivait à M. Seguin : a On commence à redouter la Vedette comme en 179!. »
YI1I. Dans le district de Baume , l'agitation resta concentrée à Saint-Juan et Sancey, où deux intrus d'un caractère brouillon semblaient prendre plaisir à l'exciter.
Moins prêtre encore que l'abbé Vernier, le jeune capucin Jeannot, élu curé de Saint-Juan , y trouva l'accueil le plus répulsif. Le 8 octobre , le procureur syndic représenta au district <( qu'il croyait convenable que ce nouveau curé fût accompagné de deux membres du directobre , parce que presque tous les habitants de Saint-Juan, Adam et Aïssey, n'avaient pas cessé de montrer un tel éloignement à reconnaître tout autre pasteur que M. Colard, leur curé insermenté, qu'ils l'avaient maintenu en possession du presby-
TROUBLES DANS LE DÉPARTEMENT. il
tère eu dépit de tous les arrêtés de Tadmiaistration, et qu'il serait fort possible que le curé Jeauuot fût insulté. Sur cette réquisition, MM. Laude et Blondeau furent nommés commissaires. Malgré la lettre de convocation adressée d'avance à la municipalité pour se trouver à Tinstallation de l'intrus et les invitations réitérées des délégués du district, elle refusa absolument d'y paraître. Un seul officier municipal assista à la messe solennelle d'inauguration avec le procureur de la commune et treize habitants, qui se mirent ensuite à tirer des coups de fusil, par forme de réjouissance publique. Au bruit de ces décharges, la municipalité se rassembla, prit un arrêté contre les perturbateurs qui avaient fait usage d'armes à feu, et chargea le commandant de la garde nationale de mettre sur pied dix honunes de garde pour dissiper tout attroupement et mettre fin au désordre. Le maire, M. Gornuel, se rendit lui-même dans la maison où les commissaires du district s'étaient retirés avec les partisans de l'intrus, et leur demanda en vertu de quel ordre ils faisaient des attroupements tumultueux dans sa commune. Les commissaires ayant décliné leurs titres et l'objet de leur mission, et demandé encore une fois la convocation du conseil municipal, le maire leur répondit qu'il ne les connaissait pas et ne voyait en eux que des perturbateurs.
Les prétendus patriotes de Saint-Juan et d'Adam, toujours réunis au nombre d'une douzaine , représentèrent alors aux commissaires qu'étant en très petit nombre, ils se trouvaient chaque jour exposés aux attaques et aux insultes des mauvais citoyens ; que ceux-ci étaient en grande majorité dans les deux communes; que leur insolence était fomentée par la présence de l'ancien curé, qui, au Ueu de s'éloigner de la paroisse, comme il en avait reçu l'ordre, venait d'y louer une maison ; que la municipalité, loin de s'opposer à ces désordres, les favorisait ; que la garde nationale et son chef, étant entièrement voués à ce parti, leur donnaient les plus grandes inquiétudes ; et que leurs personnes ne seraient en sûreté que lorsqu'elles seraient protégées par la force publique. Ils accusèrent en même temps