‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 17 sur 60 · II · texte numérisé non relu

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pour vous débarrasser de la pierre de scandale qui a été jusqu'ici la vraie cause de tous les troubles du département. »

Ce fut, comme on devait s'y attendre, le député Michaud qui déploya le plus d'activité dans la discussion contre les . prêtres. Il écrivaità M. Seguin : « 12 novembre. Depuis que je suis ici, je n'ai fait que me fortifier de plus en plus dans l'opinion qu'il était indispensable que l'Assemblée décrétât des lois sévères contre les prêtres réfractaires, pour faire cesser les troubles qu'ils élèvent dans les campagnes. L'imprimé que j'ai l'honneur de vous envoyer vous le prouvera, et j'espère que l'opinion que j'y ai manifestée aura quelque influence sur les mesures que l'Assemblée doit prendre pour arrêter un si grand mal. J'ai vu que l'on convenait assez .

généralement des principes et des faits que j'y expose —

4{ décembre. Je suis sûr que mon Opinion n'a pas été inutile pour monter les esprits aux dispositions rigoureuses que renferme le décret qui a été rendu, et quand elle n'aurait produit que ce seul effet, elle aurait rempli une partie de lïion objet. Mais la déportation que j'ai proposée, ainsi que la privation de pension, y ont été adoptées avec des amendements. x>

a La loi qui va être terminée au sujet des prêtres, disaient encore les députés du Doubs dans une lettre collective à M. Seguin, est d'une philosophie aussi sage qu'éclairée et calmera sans doute vos inquiétudes à l'égard des non conformistes. Elle répare, autant qu'il est possible, la faute qu'a commise l'Assemblée constituante en faisant certains articles de la constitution civile du clergé qui, quoique très sages, ilie la concernaient pas. »

Il n'est guère utile d'ajouter que les députés du Doubs votèrent unanimement en faveur d'un décret qu'ils proclaipaient si sage. Leurs craintes de le voir paralysé par le veto 4u roi ne furent pas moins unanimes, n Nous avons rendu un décret sur les prêtres insermentés, écrivait M. Voisard au district de Saint-Hippolyte; il n'est pas tel que je l'aurais désiré; je crois cependant qu'il contient d'excellentes dispositions. Mais on craint encore le veto. Nous attendons la décision du roi avec impatience. Sa coutume est de ne:

jamais trop se presser pour Texécutioii des lois. Nous avons un côté droit et un côté gauche bien marqués. Le côté droit, appelé ministériel, est, quoique le plus faible, assez puissant pour faire du mal. Vous devinez sûrement bien duquel je suis. » Un autre député écrivait à M. Blondeau : « On doute si le roi sanctionnera. Ce refus, s'il a lieu, amènera des événements extraordinaires, ou je désespère de la chose. »

Ce refus eut lieu sans désespérer les députés du Doubs , mais non sans les irriter profondément. M. Michaud écrivit, le 21 décembre, à M. Seguin : « L'application que le roi vient de faire de son embargo ou de son veto au décret que rAssemblée a rendu contre les prêtres, a excité ici de très grands murmures, et je ne sais pas comment il pourra résister à ce mouvement d'improbatiou, qui devient tous les jours plus fort et plus impérieux. Mais, quelle que soit sa détermination, ou plutôt celle de ses inspirateurs, car le pauvre sire n'a point de façon de penser à lui, les bons citoyens espèrent que si ses protégés ne marchent pas droit, l'opinion publique, plus pressante que tous les veto des monarques trompés ou trompeurs, ne laissera pas d*en faire justice. M

Pendant que M. Michaud, en jugeant ainsi le malheureux Louis XVI, flétrissait à Tavance l'arrêt de mort qu'il devait porter, un an après, contre lui , un autre régicide, le député Vemerey, traçait ainsi à M. Seguin la marche à suivre pour se jouer du veto royal : a Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, et l'Assemblée a les mains liées ; mais le directoire du département peut toujours user de la plus grande sévérité contre les séditieux, et, à part l'article de leur pension, suivre la marche qui était tracée dans le décret (rejeté par le roi). Si le pouvoir exécutif voulait entraver les opérations du directoire sur les mesures vigoureuses qu'il croirait devoir prendre dans les circonstances, il aurait son recours à l'Assemblée nationale, qui, selon toutes les probabilités, le mettrait à l'abri des attaques ministérielles. »

On voit quel cas faisaient déjà de la constitution et des lois ces hommes qui avaient juré avec tant d'ostentation d'y être

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fidèles, et qui persécutaient d'une manière si odieuse une foule d'honnêtes gens et de prêtres paisibles, pour avoir refusé de prêter un serment qu'ils violaient eux-mêmes si ouvertement et si vite.

X. Les nouveaux administrateurs du Doubs n'étaient que trop disposés à suivre ces tristes inspirations de leurs devanciers. D'ailleurs, ils appartenaient comme eux à la formidable société des jacobins, qui, répandue dans toutes les villes de France et activement dirigée par les bulletins périodiques, les instructions secrètes et les émissaires du club central de Paris, agissait partout avec un ensemble, une unité et une simultanéité d'efforts, qui décuplaient sesforces réelles, au milieu de l'isolement des autres citoyens et de l'insouciance des masses. La première opération du conseil général fut d'assister à une messe solennelle du Saint-Esprit, et la seconde, de donner une nouvelle énergie à la guerre contre les prêtres insermentés. Un comité composé de MM. Blondeau. Ravier, Maire et Michel, fut chargé de préparer les mesures à prendre, et, comme l'écrivait M. Billot à M. Violand, on pouvait se reposer sur leur patriotisme.

On a déjà parlé d'un écrit en style ordurier publié sous le titre des Parce que^ en réponse aux Pourquoi du royaliste Fenouillot, et dans lequel, sous prétexte de défendre la constitution civile du clergé, les institutions et les croyances conservées par l'Eglise schismatique elle-même étaient ridiculisées avec une licence toute bachique. Le club de Besançon ayant pompeusement offert au conseil général cet ouvrage d'un de ses affiliés , le conseil décida que douze cents exemplaires seraient imprimés aux frais du département et adressés aux districts et aux municipaUtés, à titre de préservatif pour les habitants des campagnes. Le procureur général, chargé de cet envoi, recommanda de les distribuer surtout aux curés et aux vicaires constitutionnels pour les propager.

XI. Le retard, calculé ou non, mais en tout cas déplorable, que l'Assemblée législative mettait à retirer au clergé schismatique le soin de tout ce qui concernait l'état civil des catholiques, était une cause de difficultés sans cesse renaissantes. Le !•' novembre, une religieuse de la Visitation étant

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morte au couvent de Besançon, ses compagnes refusèrent , suivant les instructions du Souverain Pontife, de prendre aucune part à des funérailles forcément présidées par le clergé c(ftistitutionnel. Abreuvées d'outrages à cette occasion, ne trouvant plus autour d'elles aucune autorité protectrice, elles s'adressèrent au ministre de l'intérieur, qui écrivit, le ^3 novembre, au département : « Je suis informé que depuis quelque temps il se rassemble au couvent de la Visitation de Besançon un grand nombre de mauvais sujets qui insultent les religieuses de cette maison et leur font éprouver toutes sortes de mauvais traitements. L'on m'ajoute qu'à Toccasion de l'enterrement de l'une de ces religieuses, Teffervescence de ces mauvais sujets s'est accrue, au point qu'ils se sont portés à des menaces et à des voies de fait très alarmantes pour cette communauté. L'on me fait même entendre que la municipalité, instruite de ces désordres, dont quelques-uns de ses membres ont été les témoins, a laissé sans activité les moyens qui pouvaient être à sa disposition pour les réprimer. J'ai peine à ajouter foi à une semblable inculpation. Quoi qu'il en soit, il faut nécessairement que la loi s'exécute et que la tranquillité se rétablisse. »

Le département se contenta de faire passer cette lettre à la municipalité, qui ne manqua pas de répondre « que le ministre avait été très mal informé ; que tout l'odieux de cette affaire devait retomber sur les femmes de la Visitation, et qu'il convenait de faire sentir au ministre que l'on ne devait pas inculper sans preuves, des citoyens tout dévoués à leurs fonctions. » Le département transmit cette lettre hautaine à M. Delessart, avec un rapport de l'ex-maire Nodier, en ajoutant : « Vous verrez par les détails qu'il renferme, que le peuple a été très modéré, malgré l'occasion que les visitandines lui ont fournie de s'ameuter. » A Besan> çon comme à Paris, on honorait déjà du titre de peuple tout rassemblement d'individus réunis pour faire du tapage, ne fussent-ils qu'une poignée, et en vertu de la souveraineté du peuple, on s'inclinait devant leur autorité bientôt toute-puissante.

Xn. Comme s'il n'était pas déjà assez cruel pour de

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jeunes époux catholiques de voir la seule union possible et légitime pour eux, désavouée par la loi , et privée de tout effet civil, ils étaient encore condamnés à subir les outrages delà canaille. On lit dans la Vedette du 48 novembre*. « Dans la nuit du 15 au i6^ on a donné le charivari à deux nouveaux mariés dans la chapelle du Temple. Des prêtres qui tenaient un synode général dans la maison voisine, ont pensé que cette musique était pour eux ; ils sont sortis avec précipitation de cet asile ; ils ont été accueillis et accompagnés avec des huées. Voilà donc où conduit la doctrine de MM. les démissionnaires, à faire vivre dans le concubinage les fidèles qu'ils trompent aussi grossièrement. » Quelques jours après, prenant un ton encore plus conforme à ses goûts, Tabbé Dormoy écrivait dans sa gazette : «Dieu soit loué, voilà la sainte bande renforcée de toutes les c.ns de la ville I Qu'on dise que ce ne sera pas une bande joyeuse! Comment ne recourrait-on pas à une religion qui dit aux filles qu'il y a moins de mal à (avoir dix bâtards), que de communiquer avec les conformistes?»

Du reste, le journal du vicaire épiscopal ne tarissait pas en dénonciations, en calomnies et en injures contre les prêtres ou les fidèles; il était rempli de traits tels que ceux-ci :

« 22 novembre. Nos ci-devant fonctionnaires (ecclésiastiques) qui, comme on sait, confessent à 20, 30 et 40 sous, portent dansleur poche leur Dieu, qu'ils vendent peut-être, comme Judas, pour 30 deniers. Un de ces messieurs a été rencontré, il y a quatre jours, par un patriote, qui, se doutant de ce dont il était question, entre précipitamment chez un épicier, arrache un cierge qu'il allume, et court, tête nue, se ranger à côté de M. l'abbé ... Celui-ci parait surpris. «Monsieur, vous portez le bon Dieu sur vous, ma religion m'ordonne de l'adorer partout, et de l'accompagner quand je le rencontre quelque part.» M. l'abbé... s'estréfugié chezM"' ..., dont nous aurons sans doute occasion de parler sous peu de temps. Ne semblet-il pas que nous soyons au milieu de Tunis, d'Alger ou de Tripoli ? Quelles singeries I Comme on rira , dans quelques années d'ici, de ces momeries et de ces farces religieuses 1 »

« 25 novembre. Pardon à nos lecteurs, si nous les entre-

tretenons souvent des prêtres ; un de nos devoirs est de saper le fanatisme, de le culbuter et de le fouler aux pieds... Les Blussaud, les Lacaze, les Job..., les Beauchet, etc., etc., confessent, comme on sait, les uns à travers une écumoire, d'autres dans des armoires; enfin, le ci-devant curé de Fontain vient d'enchérir sur eux tous, en confessant une jeune fille dans la garde-robe d'une maison proche de la place

Saint-Maurice » (Suivaient d'immondes plaisanteries dont

ce conte n'était que le prétexte.)

c( On vient de nous instruire que demain samedi, 26 novembre, on donnera au Temple une absolution générale et à vie. Le parti aristocratique des noirs est renforcé par l'arrivée du sieur Viez, ci-devant missionnaire, si fameux par les fanatiques ouvrages dont il n'a pas craint de s'avouer le père en déjeunant avec des patriotes, dont le mépris aurait dû le faire rougir, si un front comme le sien pouvait encore rougir de quelque chose. Nous allions terminer cet article des prêtres, lorsqu'une personne digne de foi est venue nous dénoncer le propos d'un prêtre du Temple à une dame pieuse de cette ville : Nous touchons, Madame^ au moment de voir répandre beaucoup de sang ; nous en remercions la Providence, si la religion peut ou doit y gagner. La plume nous tombe des mains. Nous ne pouvons ajouter à des atrocités de cette espèce, que cette seule réflexion : Jugez 4es autres par celui-là. »

« 29 novembre. Salut au sexe béati honneur à la société de la propagande aristocratique ! Nous prévenons le public que parmi les missionnaires embéguinées, chargées de prôner les Clerc, les Blussaud, les Lacaze, les Beauchet, etc., et d'achalander leurs confessionnaux de chambrée ou de bassecour, on distingue les demoiselles Gapit... et En..., dignes émules de cette Jeanne d'Arc qui mourut victime de son zèle

trop royaliste Ces deux chefs encotillonnées se donnent

toutes les peines possibles pour arracher au schisme ses victimes déplorables Prières, exhortations, catéchismes,

ouvrages communiqués, toutes les pieuses et saintes fraudes •ont été employées pour séduire une infortunée qui a résisté aux vives solUcitations de ces coureuses. Elles ont passé

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trois jours de suite en se relayant, et trois heures chaque séance, auprès d'elle , et Tabbé Clerc, qu'on avait flatté d'une si belle conversion, a attendu dans son armoire cette chère brebis égarée, qui allait se perdre pour Téternité. Nous pourrions faire en un seul mot, et en rimes riches, l'éloge de ces deux petites pécores ; mais nous les dédaignons trop pour vocQoir désormais souiller nos plumes de leurs noms. Nous prévenons cependant la municipalité de vouloir bien surveiller leurs démarches; elles vont de maison en maison mendier des signatures ; dès que nous aurons découvert le sujet de leurs courses, nous en ferons part à nos lecteurs. »

« 2 décembre. Le capucin Colin envoyait à son frère , prêtre à Pontarlier, un ballot de mauvais ouvrages {les Pourquoi^ le Testament d'une mère, les Catéchismes, etc.). Quelques patriotes ont fait une chaudière de colle et ont empâté tout le sacré dépôt. Honneur aux excellents patriotes qui en ont rendu l'usage absolument impossible! L'abbé Colin, n'ea pouvant tirer aucun parti, a renvoyé le ballot au capucin. Mardi 29 novembre, un des habitués du couvent des minimes a fait avertir les officiers de police qu'un ballot de mauvais ouvrages était entre les mains du P. Colin. Ces messieurs s'y étant transportés, vers deux heures, ont trouvé le malheureux occupé saintement à décoller feuille après feuille : on a saisi le tout et dressé procès-verbal. Comme on abuse ce pauvre peuple ! Et qui? des reUgieux à qui nous donnons trente-quatre mille livres de rente; et pourquoi faire? pour forger des armes contre nous... La plume nous tomberait des mains si nous ne cherchions à la retenir pour faire une motion qui sera certainement accueillie de nos lecteurs : 1"* que les moines entre les mains desquels les ouvrages ont été saisis soient provisoirement privés de toute pension ; 2'' que les ecclésiastiques qui envoient distribuer toutes les brochures scandaleuses qui inondent le public soient poursuivis comme perturbateiurs et jugés rigoureusement. Nous prions nos concitoyens d'appuyer vigoureusement notre motion. »

(c Avis au public. Cour éviter les censures démocratiques au sujet des confessionnaux chambrés, les religieuses, no-

SECONDE ADHnnSTRÀTION RÉTOLCTIONVAIRB. i05

tamment celles da Refuge, préviennent les jeunes demoi** selles et les jeunes dames que celles qui voudront se confesser aux saints prêtres trouveront, dans l'intérieur de leur maison, un confessionnal bien conditionné, du feu, du café au lait et un jeune directeur qui, en déjeûnant, aidera à faire Texamen. On laisse aux antiquailles du parti, qu'on peut regarder comme sans conséquence, le privilège de Técumoire, des ruelles de lit, des armoires ou des écrans. Ceux qui s'adressaient au ci-devant couvent des minimes peuvent se présenter chez M"" FI ; ils trouveront au fond du jardin une petite chapelle avec un confessionnal exposé aux regards des personnes de la maison et où, par conséquent, les innocences ne risqueront aucun naufrage. »

« 27 décembre. En tout autre temps, il serait assez plaisant d'apprendre que cinq squelettes ambulants s'amusassent à composer un traité sur le mariage ; mais aujourd'hui, quand on apprendra que ces squelettes sont vêtus d'une robe noire et qu'ils ont une calotte sur leur crâne pelé, on sera moins étonné qu'ils définissent le mariage : Un ci-devant sacrement, institué par notre ci-devant Dieu, dont C Assemblée nationale a fait un simple contrat civiL On lit cette sottise sur les cahiers du petit domestique de la maison des vieux prêtres. Nous recommandons à la vigilance patriotique de M. Yuillemin d'empêcher ces messieurs de s'égarer dans des spéculations qui ne feraient peut-être que leur rappeler des souvenirs inutiles. »

a On gémit en considérant les funestes effets de cette confiance et de cette autorité qu'ont obtenues les prêtres. 11 semble que les prêtres n'existent que pour empêcher la Tenté de se répandre et les hommes de se réunir...

» De tous les animaux qui ravagent un champ,

o Le prêtre qui vous trompe est le plus malfaisant. »

Ces traits venimeux,* multipliés à Tinfini, étaient encore entremêlés de farces tellement obscènes qu'il est impossible de les reproduire, et qu'à toute autre époque, elles auraient amené devant les tribunaux le cynique directeur de séminaire caché sous les voiles de l'anonyme.

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Xlir. Enflammés par les excitations du journal et du club, les hommes de désordre ne mettaient plus de bornes à leur audace. Peu de jours se passaient sans que les réunions religieuses du Temple et même les citoyens paisiblement renfermés dans leurs demeures, ne devinssent l'objet de leurs attaques et des manifestations les plus odieuses. L'impunité <iui les couvrait finit par indigner quelques citoyens courageux, étrangers par leur naissance à l'aristocratie déchue^ et d'un patriotisme à l'abri de toute contestation. Ils rappelèrent noblement à ses devoirs une municipalité qui semblait borner en ce moment sa sollicitude à faire saisir chez les libraires et dans les couvents tous les écrits de l'opposition politique ou religieuse.

« Dix citoyens, disait la Vedette du 29 novembre, ont fait une pétition tendante à ce qu'on ne troublât point les affidés du Temple dans leurs exercices de piété; à ce qu'on interdit au peuple l'expression de son amour pour la constitution, en 'Chantant, le soir, des chansons pariotiques, et ils finissent par se plaindre amèrement de la Vedette; suivent les signatures: Barbaud, ex-procureur; Lange, Dechevrand cadet; Menegaud, horloger; Chéry, notaire; Prétet, Darceville, Blan- <^hot, Barthélémy, enfin Landriot, huissier, qui termine la sainte bande. Un procureur en tête, un huissier en queue, ce n'est pas petit badinage Nous invitons nos dénonciateurs à modérer ce zèle ardent pour les TempUers. Avis à la tète, à la queue et au milieu I »

Le maire Louvot, plus libéral et plus équitable que ses collègues de la commune, essaya de faire rendre justice aux ^catholiques et n'y réussit pas. On lit en efiet dans les registres municipaux : « 28 novembre. M. le maire a fait rapport i l'assemblée que, depuis quelque temps, des citoyens, animés d'un zèle mal dirigé, cherchaient par des injures à •empêcher d'autres citoyens d'entrer dans la maison du Temple, où il se fait des rassemblements à différentes heures du jour, et qu'il y avait eu du trouble dans la chapelle de cette maison. Il a demandé s'il ne convenait pas , pour empêcher tout désordre, de faire placer une sentinelle à la porte du Temple. Sur ce rapport, la compagnie a envoyé

une députatioQ, séance tenante, à MM. les administrateurs du département et du district, pour avoir leur avis sur la manière d'empêcher ces troubles ; MM Dechevrand aîné et Janson ont été nommés commissaires. » Ces deux municipaux, réunis à MM. Guillemet et Bonard, délégués du district, ayant exposé au conseil général du département l'objet de leur mission, ce conseil décida unanimement, sur Tavis également unanime du district, « que les lois défendant toute réunion non autorisée, la municipalité devait faire défense à toutes personnes d'en souffrir aucune dans leurs maisons, sous peine d'être poursuivies ; qu'elle devait en conséquence dénoncer à M. Jacquot(le chevalier d'Andelarre), chargé d'affaires de l'ordre de Malte, les assemblées religieuses qui avaient lieu au Temple, et le prévenir que si ces réunions occasionnaient quelques troubles, il en demeurerait personnellement responsable. »

Le département mentait impudemment ; il savait très bien que les réunions n'avaient pas besoin d'autorisation préalable, et lui-même avait fait confirmer cette doctrine légale, lorsqu'une municipalité moins révolutionnaire avait voulu s'opposer à l'ouverture du club jacobin. La Révolution, qui témoignait si peu de respect pour ses propres lois, ne pouvait pas en avoir davantage pour les immunités surannées de la puissance à demi monastique des chevaliers de Malte, qu'elle s'apprêtait à dépouiller ; de sorte que les efforts tentés pour sauver le dernier asile de la piété catholique à Besançon, n'aboutirent qu'à l'en faire arracher plus vite.

Les fauteurs du désordre ne tardèrent pas à obtenir un nouveau triomphe. La municipalité venait de déclarer qu'elle suivrait en tout point les ordres du département contre les paisibles réunions du Temple, lorsque M. Louvot lui exposa que depuis plusieurs jours, des citoyens rassemblés à des heures indues couraient dans les rues en chantant , formaient de^ rondes sur les places, et insultaient des particuliers par des charivaris ; que plusieurs citoyens et le commandant en chef des troupes lui-même en avaient porté plainte. La municipalité décida que le procureur de la commune rédigerait un arrêté pour défendre toutes danses

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et chants tumultueux et ramener les citoyens à l'ordre. La Vedette se montra très indignée de cette mesure. « (1 n'y a plus de liberté chez un peuple, s'écriait le vicaire épiscopal, dès lors qu'on entrave ses plaisirs ou qu'on les circonscrit dans de certaines bornes. La tranquillité publique exige, à la vérité, qu'il y ait pour les citoyens une heure fixe de retraite ; mais la municipalité compromettrait évidemment son autorité en prohibant les amusements sur les places publiques, qui appartiennent à tous les citoyens. Nous pensons qu'on délibérera sur cet objet sans se laisser aveugler par des paralogismes qui entraîneraient après eux des maux peut-être incalculables. » Bientôt, en eflPet, la municipahté se repentit de la sage mesure qu'elle avait prise et rendit libre carrière au désordre. Chaque soir les prêtres et les catholiques fidèles recommencèrent à entendre sous leurs fenêtres hurler le sauvage refrain, trop connu et trop prophétique :

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira.

Les aristocrates à la lanterne ; Âh! ça ira, ça ira, ça ira.

Les aristocrates on les pendra.

Le 45 décembre, la Vedette remercia ainsi avec efiusion la municipalité : « Vous avez mérité notre confiance. On a tenté vainement de vous la faire perdre, en réclamant toute votre sévérité contre la gaieté et les plaisirs simples d'un peuple qui vous aime; vous avez senti le piège et vous Taves sagement évité. Puissiez-vous continuer votre carrière avec le même zèle! C'est le vœu des citoyens libres de cette ville, dont nous sommes en ce moment les organes. »

Les catholiques, comptant peu sur la justice de l'administration locale , avaient porté leurs doléances jusqu'au pied du trône. M. Cahier de Gerville , nouvellement appelé aa ministère de l'intérieur, manda, le 6 décembre, au département (( qu'il se faisait à Besançon des attroupements journaliers dont l'objet était d'insulter les prêtres et autres particuhers; que dans l'un de ces attroupements, un prêtre avait été presque assassiné à coups de sabre par un tambour de la garde nationale; que toutes les nuits on chantait et on dan-

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sait SOUS les fenêtres des personnes désignées, et que b municipalité n'employait aucun moyen pour maintenir l'ordre et la tranquillité. » Au moment même où l'abbé Dormoy venait de remercier publiquement la municipalité d'avoir laissé toute latitude à ces désordres , le 21 décembre , le département répondit au ministre : « Nous avons pris toutes les informations nécessaires sur les faits dénoncés ; il en résulte qu'ils sont presque tous faux ou très exagérés. Nous ne pouvons que louer le zèle et la vigilance de la municipalité. Nous vous prions donc de ne pas ajouter foi aux délations de lâches calomniateurs. &

Après cela, il ne restait plus aux catholiques qu'à soufitir en silence et à se préparer aux nouveaux coups qu'il plairait à la fureur irréligieuse de leur porter. Us en éprouvèrent bientôt un des plus sensibles.

XIV. Malgré toutes les mesures arbitraires déjà décrétées , soit par le département , soit par les districts et les municipalités, pour éloigner les instituteurs catboUques des écoles communales et pour leur ôter la faculté d'ouvrir des écoles privées, la liberté de l'enseignement semblait aux cathohques un droit trop positif et trop nécessaire pour être abandonné sans combat. Le spectacle qu'offrait en ce moment le collège de Besançon n'était pas d'ailleurs de nature à les y faire renoncer volontiers. En effet, les enfants des catholiques qui continuaient à suivre les cours de cet établissement, se trouvaient tout à la fois condamnés à assister aux cérémonies schismatiques des aumôniers constitutionnels, et aux leçons de scepticisme voltairien des professeurs laïques. Le 3 décembre, M. Guillaume, officier municipal, chargé de la surveillance du collège, exposa à la municipalité que les enfants du négociant Bichet refusaient d'assister aux o£Bces de la congrégation et à la messe, qui continuait à se célébrer tous les jours au collège^ à l'issue des classes ; que, sur l'observation qui en avait été faite à leur père, il avait envoyé au principal un billet ainsi conçu : « Quoique mes enfants aient donné ce qui leur a été demandé pour les frais de la congrégation, mon intention est qu'ils n'y assistent pas, voulant profiter de la liberté des opinions religieuses pour

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lesquelles, suivant la constitution, personne ne doit être inquiété. Par conséquent, je prie messieurs du coUége de ne leur rien dire à ce sujet; ils obligeront leur très humble semteur, J.-F. Bichet. » Ce refus de suivre les règlements, ajoutait M. Guillaume, occasionnait dans les classes un trpuble qu'il était ui^ent de faire cesser. La municipalité décida que les règlements provisoirement conservés obligeaient tous les élèves à assister à la messe et à la congrégation, et que si quelqu'un d'entre eux refusait de s'y soumettre, if serait exclu du collège.

Presque au même moment, le jeune Briot, professeur de rhétorique, attaquait si ouvertement les bases du christianisme dans sa chaire, que toute la ville s'en était émue et que le clergé constitutionnel et la municipalité s'en plaignirent à lui, comme il le publia lui-même, en témoignant sans détour le peu de cas qu'il faisait de leurs censures.

En dépit des arrêtés pris contre eux, les instituteurs catholiques, communaux ou libres, étaient restés presque partout à la tête de leurs écoles. Voulant donner à ces arrêtés une nouvelle et plus éclatante sanction, le conseil général du département décida, le 29 novembre, que le serment serait rigoureusement exigé « de tous les maîtres et maîtresses d'école et autres membres de l'instruction publique, » et que leur refus serait puni non-seulement parla déchéance de leurs fonctions, mais en outre par la défense d'enseigner, sous peine de poursuites et de nouvelles punitions proportionnées à l'exigence du cas. Une circulaire très pressante mit les municipalités en demeure d'exécuter cet arrêté sur-lechamp.

La première partie de cette mesure pouvait, à la rigueur, paraître légale; elle était d'ailleurs conforme à la vieille et infructueuse coutume de lier tous les fonctionnaires publics à l'Etat par un serment solennel. Mais la loi ne punissait Ifr refus de serment d'aucune autre peine que de la destitution ;. et en interdisant aux instituteurs librement sortis de l'enseignement public la faculté de gagner leur vie en ouvrant des écoles privées, le département commettait un abus de pouvoirs évident. Il en commit un second, encore plus criant,^

SECONDE ADMINISTRATION BÉVOLUTIONNAIRE. lil

dans rapplication de son arrêté, en considérant comme établissements d'instruction publique toutes les écoles privées, sous prétexte qu'étant ouvertes au public ou pour le public, elles étaient de véritables établissements publics : comme si les boulangeries, les épiceries, les librairies, également et plus encore ouvertes au public, avaient jamais passé pour des établissements publics, et les épiciers, les libraires et les boulangers, pour des fonctionnaires publics I Comme si, aprèsla liberté, récemment proclamée, de toutes les professions, un pédagogue se livrant à son état, cbez lui, sans aucuneinstitution ni subvention administrative, pouvait être réputé fonctionnaire public !

Les instituteurs libres, réduits à la faiblesse de l'isolement, ne pouvaient évidemment lutter, malgré leur boa droit, contre une autorité qui avait à la fois, entre ses mains, toutes les armes de l'ordre public et celles du désordre ; et, dans les villes surtout, ils furent bientôt obligés de renoncer à la profession qui les faisait vivre. Tous les^ maîtres et maîtresses d'école de Besançon furent requis de comparaître, le 19 décembre, par-devant la municipïilité, pour prêter le serment exigé. Quatre instituteurs et treize ou quatorze institutrices refusèrent d'y paraître et sacrifièrent généreusement leur état à leur conscience (i). Cinq autres institutrices se firent excuser pour cause de maladie.

Dans les campagnes livrées à des municipalités jacobines^ on déploya la même rigueur. M"* Célestine Riduet, de Recologne, ex-religieuse de la Visitation de Gray, était venuechercher un abri près de ses parents et donnait ses soins à quatre petits garçons appartenant à des familles amies. La municipalité se transporta à son domicile et lui signifia d'avoir à prêter serment ou à renvoyer ces enfants. En même temps, elle lui fit défense de recevoir chez elle les

(1) Ces couraj^eux chrétiens étaient MM. Sachon, Faivre, Philippe^ Duhamel et Carisey, et MU«b Gentets Denise Tourne!, Maldiney, Pelletier, DaHoz, Perrot, Etiennette Gros, Agathe Buchaillet, Buotte, Husson, Dard, Beaufort, Faivre, Jeûne. (L'obscurité du texte laisse indécis si ce dernier mot est un nom propre ou une épithète.}

Ht CHAPITRE XTIII.

filles du village sous prétexte de conférences religieuses^ à raison, disait-^Ue, du trouble qui en résultait pour la paroisse. M*^** Riduet consentit à renvoyer ses petits élèves^ mais refusa énergiquement de fermer sa porte aux personnes qui jugeraient à propos de venir converser ou prier avec elle.

Un jeune séminariste, nommé Curty, qui enseignait les éléments de la langue latine à quelques enfants de Morteau, essaya de lutter, mais une triple décision menaçante de la municipalité, du district et du département, apprit bientôt à toutes les personnes livrées à l'enseignement, qu'il n'y avait plus de refuge pour elles que dans les communes où le bon esprit de la population et des autorités locales pouvait les mettre complètement à couvert de l'inquisition jacobine. €es communes étaient heureusement assez nombreuses, et la plupart ne se mirent même nullement en peine de faire prêter le serment à leurs instituteurs communaux. Mais chacune d'elles avait dans son sein un homme qui ne pouvait les laisser jouir longtemps de cette consolation, c'était le curé intrus. Ces malheureux, ne trouvant personne pour les assister dans leurs cérémonies, dénoncèrent à l'envi, au département ou aux districts, les instituteurs qui refusaient d'y prendre part, et, un peu plus tôt ou un peu plus tard, ceux-ci furent tous forcés d'opter entre le schisme ou leur emploi.

Ces mesures inconsidérées portèrent le coup le plus funeste à l'enseignement populaire dans le département entier. A l'exemple de toutes les reUgieuses vouées à l'instruction^ un très grand nombre d'instituteurs et d'institutrices laïques aimèrent mieux renoncer à leur état et s'exposer à la misère que de trahir leur foi. La Révolution n'était nullement en mesure de les remplacer dans ce moment-là; plus tard, les levées en masse des jeunes gens pour les armées le lui permirent encore bien moins, de sorte que beaucoup d'écoles, fermées à cette époque, ne se rouvrirent plus qu'après douze années d'anarchie et de guerre 'civile.

XV. Sur ces entrefaites, il arriva à Besançon, entre quelques soldats ivres, une rixe que la malveillance se plut à

SECONDE àdhinistkation eéyolutionnaire. 113

grossir extrêmement et à transformer en conspiration, pour «n accuser les prêtres insermentés de la ville. II était clair comme le jour qu'ils n'avaient pas eu la moindre part à cette échauffourée, mais il fallait bien créer des griefs contre eux, puisqu'ils évitaient, par leur modération et leur patience, d'en fournir eux-mêmes. L'armée avait eu naturellement sa part dans le bouleversement de toutes les anciennes institutions. Mais un grand nombre de vieux régiments, restés fidèles à leurs nobles officiers, manifestaient peu de goût pour une révolution dont les meneurs avaient commencé par les signaler partout à la haine et à la vengeance du peuple. Aussi, dans la lutte qui s'était établie entre les assemblées législatives et la royauté, affectaient-ils, par rancune plutôt que par attachement réel, de se montrer les champions du roi et des partis opprimés.

Lorsque le prince de Condé commença à rassembler sur les bords du Rhin l'aristocratie mécontente et à menacer la France par de vaines et déplorables bravades^ l'Assemblée constituante décida que la défense des frontières serait confiée à des bataillons de garde nationale mobile, composés de jeunes hommes enrôlés librement, qui étiraient tous leurs chefs comme la garde nationale sédentaire, et seraient soldés conune les troupes de Ugne. Tous ces jeunes gens, devenus soldats par amour de la Révolution, étaient pleins d'entrain et d'ardeur, mais très indiscipUnés. Admirables sur les champs de bataille, où ils accomplirent bientôt des merveilles, ils étaient malheureusement presque aussi redoutés de leurs concitoyens paisibles que des ennemis, et les pays où on les mettait en cantonnement n'avaient guère moins à souffrir de leur présence que les pays conquis. Un de ces bataillons de volontaires, levé dans le Jura, se trouvant de passage à Besançon dans les premiers jours de décembre, les frères et amis du club et de la milice citoyenne les fêtèrent par un redoublement de tapages nocturnes , et résolurent de leur donner un grand divertissement patriotique.

L'arrêté qui interdisait les assemblées reUgieuses du Temple n'ayant pas encore été signifié aux chevaUers de Malte, les offices s'y firent encore le dimanche 4 décembre,

HA CHAPITRE ivill.

comme à Tordinaire, et les fidèles étaient réunis pour les vêpres lorsqu'une troupe de volontaires du Jura et de leurs amis, sortant des cafés, envahirent Thôtel des chevaliers, entrèrent comme des furieux dans la chapelle, et en chassèrent brutalement les femmes et les enfants en les accablant de coups. Montant ensuite sur le toit , ils commencèrent à démolir la maison, comme ils en avaient fait le pari, en jetant à terre le clocher de la chapelle et les tuiles, aux acclamations de la populace attroupée dans la rue. M. Louvot, . prévenu de ce désordre, arriva à la hâte. « Je trouvai, dit-il lui-même dans un mémoire publié en 4794, un garçon couvreur, nommé Guyardet, bien connu pour un très mauvais sujet, et en état d'ivresse, encore occupé à découvrir cette chapelle et à jeter les tuiles au milieu de la rue. A l'injonction que je lui fis de descendre, il répondit en me jet^t quelques tuiles, qui ne m'atteignirent point. Je fis venir de la force armée. Guyardet tut saisi et conduit chez le juge de paix, qui, d'après les preuves constatées par un procès-verbal , décerna contre lui un mandat d'arrêt. » M. Louvot fit en même temps évacuer la maison. On n'aurait pas pu rêver une occasion plus favorable pour mettre à exécution l'arrêté du département contre les assemblées des cathohques ; aussi, l'ordre de les cesser immédiatement futil signifié à la fois à M. d'Andelarre et à Tabbé Ferd. Clerc, chapelain de la maison, en même temps qu'il était proclamé et affiché dans toutes les parties de la ville. On avait encore l'air de protéger l'ordre pubUc et les fidèles eux-mêmes, en les éloignant de leur asile brutalement violé.

Cet événement devint naturellement le sujet de toutes les conversations dans la viUe, et il paraît que quelques cava- Uers de la garnison, répandus en ce moment dans les cafés, ne craignirent pas de désapprouver hautement l'expédition des volontaires du Jura et de leurs amis. Tout était cependant rentré dans le calme, et, malgré l'aversion réciproque des cavahers et des volontaires, malgré les altercations fréquentes qui s'ensuivaient, rien ne faisait présager de nouveaux troubles, lorsqu'une misérable dispute de cabaret, sincèrement ou habilement transformée en lutte poUtique

SECONDE ADMINISTRATION RfiVOLVTIONNAIRE. 115

par les révolutionnaires, vint jeter l'effroi dans toute la ville. Les détails qui suivent sont empruntés aux seuls récits de la municipalité, du club et de la Vedette, tous aussi peu suspects l'un que l'autre d'aristocratie.

Le jour même de la fermeture du Temple, le dimanche 4 décembre, à neuf heures du soir, cinq cavaliers de la garnison étaient attablés chez le cabaretier Pahin, dans la rue Saint-Paul. Deux d'entre eux buvaient paisiblement ensemble; trois autres soupaient avec des femmes de mauvaise vie, et, échauffés par le vin, ils portèrent des santés au roi, au comte d'Artois et aux émigrés. En ce moment, deux volontaires du Jura buvaient aussi dans le même cabaret. Les propos des cavaliers révoltèrent leur patriotisme peu endurant, ils cherchèrent querelle aux soldats royalistes en leur commandant de se taire, et les insultèrent si vivement que l'un des cavaUers, tirant son sabre, en porta un coup sur la joue d'un des volontaires agresseurs. L'autre sortit aussitôt en criant: A tassassin/ A la garde I k ces cris, les volontaires répandus dans le voisinage accoururent en grand nombre. Les cavaliers, se voyant cernés par une force supérieure, cherchent à s'échapper et prennent la fuite du côté de leurs casernes. Pendant qu'ils y rentrent, l'un d'eux est assommé à coups de bûche. Alors d'autres cavaUers s'avancent le sabre à la main pour venger leur camarade, ils blessent légèrement quelques-uns des volontaires, qui ripostent à coups de fusil, tuent encore un cavalier et fracassent le bras à un autre. En ce moment^ les agents de trouble se répandent dans toute la ville en criant : Aux ai^mes I (hi égorge nos frères du Jura! Us propagent partout, en un instant, le bruit qu'il y a un vaste complot ourdi pour mettre à mort tous les patriotes de Besançon, et que l'exécution en a commencé. La générale bat dans tous les quartiers. La garde nationale se rassemble sur la place Saint-Pierre, devant l'hôtel de ville, avec des canons chargés à mitraille. Des hommes, des femmes même accourent de tous côtés, armés de tout ce qui leur tombe sous la main; on crie vengeance contre les aristocrates et les prêtres ; les plus ardents demandent à grands cris à se battre et à signaler leur énergie pour Li

i\6 CBAPITEB XYIll.

constitution. Les citoyens royalistes ou religieux, non moins surpris que les autres, croient, de leur côté, entendre le signai d'un massacre général préparé contre eux, comme plusieurs autres villes en avaient déjà donné le spectacle. Us se cachent dans les réduits les plus obscurs de leurs maisons, ou profitent des ténèbres de la nuit pour se réfugier chez des amis moins compromis ou sortir de la ville.

Pendant ce temps, la municipaUté et le général deTouloageon, commandant en chef des troupes, étaient arrivés par des chemins différents sur le théâtre de la lutte. M. de Toulongeon y avait mis fin en faisant rentrer tous les cavaUers dans leurs casernes, et la municipalité revint, un instant après, annoncer à la garde nationale que, tout étant rentré dans Tordre, elle pouvait rentrer aussi dans ses foyers. Grâce à la sage prévoyance du colonel de l'infanterie de ligne, les cadavres des deux cavaUers tués dans la rue furent enlevés par des patrouilles et soustraits ainsi, soit aux regards du régiment de cavalerie^ dont ce spectacle aurait pu enflammer la vengeance, soit aux outrages trop souvent prodigués par les révolutionnaires aux restes de leurs victimes. Sur les instances réunies de la municipahté, du district et du département, le général consentit à éloigner immédiatement de Besançon le régiment qui avait été l'occasion de cette émotion populaire; mais il crut devoir le venger des accusations injustes publiées par le département et la commune, en rappelant que les cavaUers n'avaient pas été les agresseurs, qu'ils n'avaient fait que de légères blessures à trois de leurs adversaires, tandis qu'ils laissaient eux-mêmes à Besançon deux cadavres. Ils y laissèrent en outre plusieurs cava- Uers qu'on avait jetés en prison et à qui on faisait un simulacre de procès, pendant que les volontaires du Jura quittaient la ville en portant triomphalement comme un trophée les sabres de leurs victimes.

Cette malheureuse affaire s'expUquait si clairement par l'antagonisme qu'on voyait éclater partout entre une partie de l'ancienne armée et les volontaires , eUe avait commencé d'une manière si simple, si naturelle, si exempte de toute compUcation et teUement en dehors de toute apparence de

SECONDE ABHINISTRATION RiTOLCTIOimAIRE. il7

calcul, qu'il fallait vraiment une malveillance portée jusqu'au délire pour y voir l'explosion d'un complot et surtout d'un complot ecclésiastique, surtout au moment où tous les organes du jacobinisme riaient très haut de l'attitude épouvantée des prêtres et de leurs partisans au premier bruit de cette lutte, qu'ils devaient effectivement redouter plus que personne. Mais telle était la haine dont on était parvenu à les couvrir, que les accusations les plus déraisonnables pouvaient être lancées contre eux avec succès. La Vedette commença par faire observer que plusieurs prêtres insermentés avaient prédit que le sang ne tarderait pas à couler; que d'autres avaient été vus, disait-on, dans les casernes; que les cavaUers avaient témoigné un intérêt particutier pour les catholiques du Temple et mis au défiles volontaires d'oser mettre à exécution leur projet de démolir la chapelle des chevaUers de Malte. « Prêtres, s'écriait ensuite l'abbé Dormoy, si vous n'êtes pour rien dans ce complot détestable, prouvez-nousle!»

De son côté, la société des jacobins commençait ainsi son compte rendu imprimé de ce qu'elle appelait solennellement les journées des 4, 5 et 6 décembre, u Les ennemis de la patrie viennent encore d'échouer dans un de leurs projets. Les aristocrates, secondés par nos prêtres fanatiques et hypocrites, viennent de tenter de rendre notre ville un théâtre d'horreurs et de carnage ; mais leur complot a été déjoué par la prudence de nos corps administratifs. »

Que la Vedette et le club se laissassent aller à ces débauches d'imagination, cela ne devait pas surprendre; ils n'étaient l'un et l'autre que des machines de guerre, ils n'avaient aucune dignité à sauvegarder, et tous Jes projectiles leur étaient bons, pourvu qu'ils portassent. Mais on a peine à comprendre que des hommes revêtus de fonctions publiques, et parlant au nom de l'autorité, aient été assez méchants ou aveuglés (il vaut mieux s'arrêter à cette dernière supposition), pour se faire aussi les organes de ces cruelles folies. La municipalité et le département adressèrent au peuple des proclamations pour lui apprendre ce qui venait de se passer à Besançon et les dangers auxquels il venait

as CHAPITRE XVIII.

d'échapper. L'avocat Modeste Monnot, rédacteur de la première, n'y parla que d'une manière à demi voilée « du fanatisme et de cette cohorte obscure de prétendus défenseurs de la paix qu'on avait vus se précipiter dans l'ombre et abandonner leurs propres foyers aux malheurs qu'ils avaient occasionnés. » Mais le département montra moins de scrupules, et il inscrivit à la tête de son manifeste du 6 décembre cette page inexcusable :

a Citoyens, vous connaissez la coalition qui existe entre les émigrés et une foule d'hommes qui vivent parmi nous. Des prêtres rebelles à la loi sont entrés dans ce complot, et, se couvrant d'un voile hypocrite, ils cherchent, au nom de la religion, à vous diviser pour établir dans l'empire une guerre intestine, afin de favoriser les projets de leurs associés. Depuis longtemps vous n'avez cessé de les entendre déclamer contre la constitution, vous peindre avec les plus noires couleurs toutes les opérations de l'Assemblée nationale, chercher à vous agiter en tous sens, calomnier les bons citoyens, et annoncer, par méchanceté, leur défection, pour grossir leur parti. Vous les avez vus prédire de mois en mois Texécution de leur projet chimérique, afin de vous retenir dans de perpétuelles alarmes, redoubler leurs efibrts à l'approche de chaque terme, combiner leurs mouvements avec ceux des émigrés, et se réjouir d'avance de voir couler le sang humain. Sachant que l'union des Français est le plus ferme appui de leur liberté, ils ont voulu, après avoir divisé le peuple, mettre encore le trouble entre nos soldats-citoyens et nos citoyens-soldats. Le 22® régiment de cavalerie, cidevant Royal-Navarre, qui a fait partout parade d'incivisme, a été choisipour le foyer du complot. Une scène d'horreur a été préparée, afin d'établir une espèce de . guerre entre les troupes de ligne et les citoyens que l'amour de la patrie a armés. Ah! qu'ils sont méchants, ces hommes revêtus d'un caractère respectable, qui, par esprit d'avarice, d'ignorance ou d'orgueil, cherchent à diviser l'époux de l'épouse, l'ami de l'ami, et à fomenter ainsi des troubles intérieurs, afin de pouvoir recouvrir le peuple de toutes les chaînes du despotisme féodal et fanatique ! Leurs trames

seront impuissantes^ la révolution est faite, et leurs désirs insensés seront déçus. »

Ces lignes qu'on pourrait appeler sanguinaires, car elles étaient de celles qui accéléraient l'époque des hécatombes humaines, étaient signées : t Seguin, évoque et président, et Couthaud, secrétaire.

XVI. Avant la fin de l'année 1791, M. Seguin fit encore une fois entendre sa voix aux habitants du Doubs, mais heureusement d'une manière plus conforme à son caractère. 11 adressa, le 27 décembre, à tous les curés constitutionnels la circulaire suivante : « Avant de tenir les synodes que je me propose de convoquer de temps en temps, j'ai pensé qu'il serait à propos d'appeler trois de nos coopérateurs de chaque district (deux curés et un vicaire en chef) qui seraient nommés par leurs collègues et qui voudraient bien se rendre à Besançon, le 10 du mois de janvier prochain. Ils aviseraient avec moi et avec les membres du conseil épiscopal, au mode de convocation de ces assemblées, au nombre des représentants de leurs collègues et autres matières qu'on devra traiter. Il est essentiel qu'ils nous fassent connaître dès ce moment tous les prêtres, ci-devant réguliers ou autres, leurs dispositions, leur conduite et leurs talents, afin de pouvoir juger quel secours nous pourrions attendre d'eux. Je désirerais que, dès le 2 janvier, MM. les curés et vicaires en chef s'assemblassent dans les chefs-lieux de leurs districts respectifs, pour y nommer ceux qu'ils chargeraient de leurs vœux et de leurs observations. »

n paradt, d'après une lettre particuUère de M. Seguin, que l'objet principal de cette assemblée était de porter remède à l'insuffisance trop visible du nombre des intrus , d'abord en recherchant tout ce que le département pouvait encore offrir de moines et de prêtres propres à cet emploi, et ensuite en partageant, au moins d'une manière nominale, entre les prêtres constitutionnels, toutes les paroisses et succursales conservées , afin d'en exclure les prêtres insermentés que Tadministration avait été réduite à laisser 4en place, faute d'autres.

CONTINUATION DE LA LUTTE CONTRE LE SGHISICE. 16 HOYEMBRE — 81 DÉCEMBRE 1791 .

I. Pendant que les ennemis de la religion travaillaient à Tenvi à lui préparer de nouvelles chaînes, les paysans du Doubs continuaient à la défendre avec un courage qui pouvait bien manquer parfois de règle et de prudence , mais qui, pourtant, contenu généralement dans les limites de la légalité, ne laissait place qu'à de vaines et calomnieuses clameurs. La charte libérale dont on les accusait faussement d'être les ennemis, était, au contraire, devenue leur refuge, et ils ne faisaient qu'en défendre les grands principes contre des factieux qui parlaient beaucoup de mourir pour elle,, sauf à lui porter eux-mêmes des coups mortels toutes les fois qu'elle gênait la fougue de leurs passions impies.

Les habitants de Ghalèze, privés, par la clôture de la chapelle du Temple, des consolations et des secours que leur piété venait y chercher de bien loin, résolurent de faire une nouvelle tentative pour rentrer en possession de leur liberté rehgieuse. Une circonstance nouvelle semblait favoriser leurs vœux. L'intrus Jacquez, lassé et honteux de l'isolement complet auquel il était réduit au milieu de cette population et n'y trouvant même personne pour le servir à l'autel, prit le parti de venir demander au département la permission de se retirer au village de Roche, et d'y transporter les vases sacrés et ornements de Ghalèze, sous prétexte de les mettre en sûreté. Le directoire déclara « que , puisque la totalité des habitants refusait de communiquer avec son pasteur constitutionnel, et que la présence de ce dernier y devenait complètement inutile, il pourrait effectivement se retirera Roche, déjà placé sous son autorité spirituelle; qu'il

CONTINUATION DE LA LUTTE CONTRE LE SCHISME. i2f

y emporterait le mobilier précieux de Téglise de Chalèze ; que cette église resterait constamment fermée et que les clefs en seraient remises au procureur syndic du district. »

Ainsi débarrassée de l'intrus, la commune prit, le 23 décembre, la délibération suivante pour rendre son église à son ancien culte :

« Les maire, officiers municipaux, notables et autres habitants de Chalèze, assemblés à la manière ordinaire pour délibérer sur les affaires comitiunes, considérant que le premier bonheur de l'homme est la paix et la tranquillité de l'âme ; que si le repos de la conscience est un grand bien pour tous les hommes, ce bien est surtout inappréciable pour les gens de la campagne, qui, constamment accablés de travaux, ne peuvent en alléger le poids qu'en les supportant avec le courage que donne une sage résignation aux ordres de la Providence; que la soumission aux décrets du Qel est surtout produite par la religion de leurs pères, qui est la religion catholique, apostolique et romaine; que, remplis de confiance dans les promesses que leur fait cette religion, ils ont toujours été fidèles aux lois qu'elle leur prescrit ; qu'ils ne veulent ni changer de religion ni porter atteinte à ses principes, et que la plus légère incertitude à cet égard compromettrait leur tranquiUité et leur bonheur ;

î) Considérant que la constitution adoptée par les Français a pour base la tolérance ; que l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme veut que nul ne soit inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre piiWic établi par la loi ; que la manifestation des opinions religieuses des habitants de Chalèze ne peut, sous aucun point de vue, être désapprouvée, puisque ce sont les opinions rehgieuses de leurs ancêtres, qu'ils n'en ont jamais eu d'autres et qu'ils ne demandent qu'à se conformer à ce qu'ils ont toujours fait ; que si toutes les sectes ont, en vertu de la constitution , le pouvoir de suivre, avec la protection de la loi, leurs opinions religieuses, ce droit, à plus forte raison, ne peut être contesté aux catholiques romains , dont la religion a été, jusqu'à présent, la religion dominante de l'Etat ;

» Les habitants de Chalèze ont donc unanimement délibéré de se déclarer non conformistes, de suivre leurs anciennes opinions religieuses dans toute leur étendue, de choisir tel ministre qu'ils jugeront convenable, d'assurer toute protection au curé constitutionnel et à ceux qui suivront ses opinions, s'il s'en trouve parmi eux, et de respecter les prin- -cipes religieux de tous les citoyens, de la même manière que la loi veut qu'on respecte les leurs; en conséquence, les habitants ont nommé pour leurs procureurs spéciaux Cl.-P. Douillet et J. Vaytel, de Chalèze, à l'effet de faire signifier la présente déhbération au département et au district et de demander à ce dernier de vouloir bien lever les scellés apposés sur l'église, afin que les habitants puissent se servir, pour l'exercice de leurs opinions religieuses, d'un temple •qui leur appartient et qui a été bâti de leurs deniers. Dans le cas où un curé constitutionnel serait nommé à Chalèze, les procureurs ci-dessus désignés lui feront signifier la présente délibération, en lui demandant de désigner l'heure qu'il choisira pour les offices de son culte, afin que les habitants puissent choisir une heure différente pour les offices du leur. Enfin, si on prévoyait des retards considérables à la levée des scellés apposés sur l'église, les procureurs susdits se procureront une maison dans la commune et y feront les •arrangements convenables pour que les habitants puissent, le plus tôt possible, y exercer leur culte. Les habitants approuvent et ratifient tout ce que feront leurs procureurs pour l'exécution des présentes, se soumettent à tous les frais que cette exécution occasionnera, et engagent, à cet effet, tous les biens de la commune et les leurs. »

Cette délibération, signée de tous les citoyens actifs, la nouvelle municipaUté en tête , fut signifiée le 25 décembre, par l'huissier Landriot, au procureur syndic. Malgré l'extrême modération du fond et de la forme , le district s'en montra très irrité, et, sous le coup de la colère, il prit l'arrêté suivant, où les principes étemels du droit et du bon fiens ne sont pas moins méconnus que les lois révolutionnaires les plus récentes :

« La délibération des habitants de Chalèze est entièrement

•contraire au décret du 18 mai 1791, relatif à la convocation des communes : V en ce que l'on ne voit pas, ainsi que l'exige Tarticle 3, que les habitants aient présenté à la municipalité une demande motivée de convocation des citoyens actifs ; ^ en ce que l'objet de la demande n'étant pas d'intérêt communal , l'assemblée de la commune ne pouvait , aux termes des articles 2 et 4, être provoquée ni autorisée. D'un autre côté, les officiers municipaux de Chalèze sont très coupables, non-seulement pour avoir autorisé, et, qui plus est, provoqué et convoqué une assemblée générale des citoyens sans demande motivée et préalable et sur un objet qui n'était point d'intérêt communal, mais principalement pour s'être expressément déclarés non conformistes, dans une pétition présentée et souscrite par eux, en leur qualité de maire, officiers municipaux et procureur de la commune. Leur motif, en disant que la constitution elle-même a consacré la pleine liberté des opinions, n'est qu'un vain prétexte, puisque cette liberté, indéfinie pour l'homme privé, doit être restreinte par rapport à l'homme pubhc, qui doit conformer en tout son opinion à la loi ; si son opinion est difierente (et personne n'est maître de vouloir ou de croire), si elle se trouve en contradiction avec les fonctions pubUques qui lui sont confiées, il doit sacrifier son opinion particuUère et paraître extérieurement l'avoir abdiquée. S'il ne peut pas ou ne veut pas faire ce sacrifice, il doit renoncer aux fonctions publiques déléguées par la loi, il doit s'en tenir religieusement éloigné ; autrement il sera bientôt parjure au serment qu'il a dû prêter. De plus, le culte des prêtres catholiques assermentés est spécialement favorisé, c'est le seul dont la nation fasse les frais ; l'organisation du clergé fait partie de l'acte constitutionnel, du moins par rapport au point fondamental, l'élection des pasteurs par les fidèles; et le serment de maintenir la constitution, prêté partout officier municipal, l'oblige à protéger et à maintenir cette même constitution du clergé. Des officiers municipaux qui, après avoir prêté purement le serinent civique, ont le front d'oser se déclarer les ennemis du culte public de l'Etat, de décrier et blasphémer la constitution civile du clergé et provoquer contre elle les clameurs

de toute une commune , rétractent ouvertement le serment solennel qu'ils avaient prêté ; ils se rendent indignes des fonctions honorables qui leur avaient été confiées, et ne peuvent conserver une autorité dont ils abusent pour fomenter dans leur commune des troubles religieux. On aime à croire que les officiers municipaux de Chalèze ont été séduits par des gens ennemis de la chose publique, qui abusent de la bonne foi, de la reUgion même des habitants de la campagne, pour exciter entre eux des querelles religieuses qu'ils espèrent voir dégénérer en véritables querelles politiques. Mais il n'en est pas moins vrai que la faiblesse de pareils officiers municipaux serait très dangereuse pour la commune, dont ils aident à corrompre l'esprit ; d'ailleurs, ce n'est pas d'aujourdTiui qu'il règne dans cette commune une division intestine et un parti formel d'opposition à la loi, en dépit de la vigilance des corps administratifs, qui déjà ont pris, pour y ramener l'ordre, plusieurs mesures infructueuses. Il est donc indispensable d'user en cette occasion, contre la municipalité, d'une rigueur salutaire pour la commune de Chalèze, et qui puisse servir d'exemple aux autres municipalités, trop nombreuses sans doute, qui, sous le prétexte spécieux de la religion , contrarient sans cesse la constitution qu'elles doivent maintenir. Par toutes ces considérations, le directoire estime que c'est le cas de suspendre la municipalité de Chalèze. »

La raison du lecteur a déjà fait justice dessophismes grossiers émis par le district au sujet du serment et des prétendus devoirs qu'il imposait aux magistrats dissidents ou incrédules à l'égard de la nouvelle religion d'Etat. C'était avec aussi peu de fondement que le district attaquait la délibération de Chalèze au nom du décret du 18 mai 1791. Ce décret, dont l'objet était de régler les formes à suivre par les particuhers pour forcer les municipalités à rassembler les habitants, laissait toute latitude à l'autorité municipale pour convoquer elle-même spontanément la population chaque fois que les intérêts locaux l'exigeaient ; et évidemment le parti à tirer de l'église fermée , édifice communal devenu sans emploi, était l'intérêt communal le moins contestable.

CONTINUATION DE LA LUTTE CONTRE LE SCHISME. i25

Quoi qa'il en soit, la municipalité de Chalèze fut très effrayée de tous les attentats que les hommes de loi du district avaient découverts dans la délibération prise sous ses auspices, et il est à croire que des commentaires verbaux plus accentués encore firent voir à ces pauvres paysans toutes les foudres de la loi prêtes à les frapper. Le 30 décembre, le maire, P. May, vint faire amende honorable devant le district, qui en dressa un long et pompeux procèsverbal où Ton faisait dire au magistrat campagnard : a que cette fatale délibération avait été rédigée par M. Fenouillot, avocat à Besançon, qui avait affirmé aux habitants que les décrets les autorisaient à former cette demande, comme plusieurs autres communes l'avaient déjà fait, et qu'ils n'avaient aucun danger à courir en la signant. Le maire^ ajoutait-on, avait bien hésité à la signer, et après cet acte coupable, le repentir n'avait pas tardé à naître dans son cœur; il avait reconnu qu'il s'était rendu parjure à son serment en pensant à tort que la constitution du clergé n'y était plus comprise; qu'en conséquence, il déclarait que sa signature avait été surprise, qu'il la désavouait hautement et en demandait acte au district en promettant pour l'avenir son obéissance absolue à tous les décrets, et même la rétractation d'un grand nombre d'habitants. » Effectivement, quelques jours après, un officier municipal de Chalèze apporta au district sa rétractation et celle de vingt-trois autres citoyens actifs ; de sorte que sur quarante-quatre signataires, dix-neuf seulement refusèrent courageusement de se dédire (1). Le district récompensa la défection de la majorité en rendant à la municipalité les clefs de l'égUse. Mais ce désaveu arraché par la crainte n'était nullement l'expression des véritables sentiments de la population de Chalèze. Elle laissa l'intrus Jacquez dans un isolement si complet et si hostile qu'il prit, un ou deux mois après, le parti de deman-

(1) Ces généreux citoyens étaient MM. J.-P. Tarby, Hugues Péquignot, J.-L. Bardot, P. Bonzon, P. Péquignot, G.-P. Bouillet, Gl.-F. Balley, J.-B. Vaytel, J. Péquignot, M. Bulle, greffier, P.-Jos. Bonzon, i.-B. Tarby, Jos. Bosse, J. Pégu, et Ign. Péquignot.

der un autre poste à M. Seguin, et passa dans le district de Quingey.

II. Dans le district de Baume, les paroisses de Saint-Juan et Sancey restaient pour les corps administratifs un sujet d'occupation perpétuelle. Le 18 novembre, l'intrus de Saint- Juan écrivit au district : « Ayant été obligé de m* absenter pendant deux jours, j'apprends en revenant que tout est en combustion, et les mutins ne cessent de menacer les patriotes. Celui qui a été élu procureur de la commune répand partout que je suis un calomniateur et qu'il faut qu'il s'explique avec moi. M. le procureur syndic va vous observer que je suis un peureux et que je suis en toute sûreté dans ma cure; mais les rebelles sont dix contre un patriote. Si je vous disais qu'on n'assiste point aux offices, qu'on ne m'apporte point les enfants qui naissent, pour les baptiser ! Si vous n'y remédiez au plus tôt, vous enverrez ici qui vous jugerez à propos. Avec tout le zèle et le patriotisme possibles, on ne peut y tenir sans troupes. Je vous prie donc d'y envoyer douze ou quinze de vos volontaires. »

Sans aucune autre information, le district décida que quinze volontaires se rendraient à Saint- Juan pour y rester jusqu'à nouvel ordre. Les communes d'Adam, Saint-Juaa et Aïssey, redoutant la présence de ces jeunes soldats, dont elles avaient eu déjà beaucoup à souffrir une première fois, prirent, pour les tenir en respect, le parti de demander directement au général de Toulongeon trente hommes de ligne, et M. de Toulongeon accéda à leur demande. Mais le procureur syndic de Baume venait d'arriver à Besançon ; il prévint le département de l'envoi déjà effectué des volontaires, et le département donna avis aussitôt à M. de Toulongeon de suspendre l'envoi de toute autre troupe. La loi donnait effectivement à l'autorité administrative le droit de suspendre l'action de la force publique provoquée par de simples autorités municipales. iMais le général prévint le département qu'à raison des plaintes multipliées dont les volontaires avaient été l'objet lors de leur précédent séjour à Saint-Juan, il se réservait, à la première plainte qu'il recevrait, d'user aussi de ses droits pour substituer d'autres sol-

CONTIi>'UATlON DE LÀ LUTTE CONTRE LE SCHISME. 127

dats à ces volontaires. Le département s'empressa de communiquer cette réponse au district, en ajoutant: « Nous vousprions de veiller à ce que les volontaires ne commettent aucun dégât, pour que M. de Toulongeon, qui dispose destroupes, n'y envoie pas des soldats qui pourraient prendre le parti des nouveaux officiers municipaux et s'entendre avec eux pour vexer le petit nombre de patriotes qui peuvent encore se rencontrer dans ces communes. »

La prévoyance du département se trouva déjouée par Teraportement des volontaires, qui, aussitôt arrivés à Saint- Juan, se livrèrent à leur licence habituelle. La municipalité* ne le soufirit pas longtemps. Le 23 novembre, elle vint porter une nouvelle plainte au général, qui donna sur-le-champ des ordres pour que les volontaires rentrassent à Baume et fassent remplacés par un détachement d'infanterie de ligne^ qui arriva à Baume le lendemain. Le district fut très mécontent de le voir arriver et s'empressa d'écrire au département pour se plaindre de ce qu'il appelait une manœuvre aristocratique combinée entre le général et les trois com-^ munes. Le département n'était pas moins mortifié, et, ne pouvant faire révoquer l'ordre du général, il prit le parti d'envoyer à Saint-Juan deux de ses membres, MM. Michel et Ravier, pour faire une enquête.

Arrivés à Saint- Juan, ces deux commissaires firent assembler le conseil général de la commune avec celui d'Adam, et demandèrent qu'on leur représentât les procès-verbaux des élections nmnicipales et les plaintes ou réquisitions adressées à M. de Toulongeon. Les municipalités leur remirent leurs procès-verbaux d'élection , et déclarèrent qu'elles ne pouvaient reproduire les lettres adressées au général , n'ea ayant point conservé copie ; que , du reste, ces plaintes n'avaient d'autre objet que d'obtenir le remplacement des volontairespar des troupes mieux discipUnées. Les commissaires ayant demandé quel mal les volontaires avaient commis depuisleur nouvel envoi, le maire Cornuel répondit qu'ils l'avaient menacé, et l'officier municipal Macherey, qu'ils étaient entrés chez lui avec violence. Les commissaires firent observer que les volontaires n'ayant en définitive porté préjudice à

itè CHAPITRE XIX.

personnelles municipalités avaient eu tort de les traiter, dans leur requête , de pillards , brigands et autres termes insultants. Les municipadités répliquèrent qu'ils avaient bien mérité tous ces titres par les vexations qu'ils avaient commises dans leur premier séjour. Les commissaires mirent fin à cette conférence en disant qu'il ne convenait pas d'insulter un corps en général pour les fautes de quelques particuliers, ni de requérir la force armée sans informer le département et le district des motifs de cette réquisition. Ils donnèrent ensuite l'ordre d'assembler immédiatement à l'église tous les habitants des deux communes.

Quand la population fut réunie, MM. Ravier et Michel la requirent d'avoir à s'expliquer sur les faits imputés aux volontaires. « Les gens du même avis s'étant séparés des auti^es, ajoutent les commissaires dans leur rapport, cinquante-sept habitants nous ont dit , les uns que les volontaires leur avaient tué et emporté des poules, d'autres qu'ils avaient bu de leur vin, d'autres, enfin, qu'ils avaient usé de leurs denrées sans payer ; mais aucun ne nous dit avoir été maltraité en sa personne. Vingt-sept autres habitants, au contraire, ont déclaré qu'ils n'avaient eu qu'à se louer de l'honnêteté des volontaires et de leur bonne conduite. Il est à remarquer que les cinquante-sept n'assistent pas aux offices du curé constitutionnel et que les vingt-sept y assistent. » Les commissaires, après avoir recueilli de nouveaux rensei- ^ements sur les prétendus troubles qui avaient servi de prétexte au premier envoi des volontaires, et après avoir exhorté les habitants à respecter mutuellement leurs opinions religieuses et surtout à ne plus se permettre de manifestations irrespectueuses contre le culte constitutionnel, les renvoyèrent chacun chez eux, et jugèrent inutile de rassembler les gens d'Aïssey, après avoir reconnu qu'ils étaient , comme ceux d'Adam et Saint- Juan, non conformistes dans la proportion des quatre cinquièmes.

« De ces notions^ disaient les commissaires en terminant leur rapport, il résulte que les citoyens de cette paroisse ont été en grand nombre égarés par les prêtres ; qu'ils croient pouvoir recouvrer leur ancien curé et y parvenir par ces agi-

talions. Mais nous n'avons vu aucune nécessité d'y retenir un détachement de troupes, soit parce qu'il n'est là, selon le dire des non. conformistes, que pour leur procurer plus de force 9 tandis qu'il sont déjà cinq contre un, soit parce qu'il ne nous a pas paru qu'il y eût la moindre crainte de voir l'un ou l'autre parti se porter à des excès , surtout si le maire, qui est un homme plus instruit que les autres et qui a une prépondérance marquée sur l'esprit des habitants , veut faire son devoir. »

Ces conclusions étaient parfaitement prévues par le département, qui s'empressa d'écrire au général pour Tinviter à retirer les troupes placées à Saint-Juan, l'assurant que, d'après le rapport de ses commissaires , l'ordre y était parfait , et la présence des soldats ; de la dernière inutilité. Mais cette satisfaction tardive et douteuse ne pouvait suffire au département, et il tira une double vengeance des paroissiens de Saint-Juan en annulant leurs élections municipales et en faisant dénoncer à l'accusateur public les actes d'irrévérence et autres excès commis, au mois d'octobre , sur le passage d'une procession constitutionnelle , et déjà connus. La dénonciation attribuait ces désordres à la présence du curé insermenté, qui, au mépris des arrêtés, revenait fréquemment dans son ancienne paroisse et avait été jusqu'à célébrer la messe à Adam, dans la maison de M. Bressand , où il avait attiré un grand nombre de personnes. On ajoutait même qu'ayant rencontré des gens qui priaient au son de la cloche, il avait osé leur dire : <( Vous ne devez pas réciter ¥ Angélus avec les schismatiques. » A cette époque, on trouve les pièces de procédure contre les prêtres remplies de délits et d'attentats de la même gravité.

111. Deux nouvelles plaintes du turbulent intrus de Sancey et de quelques habitants à sa suite provoquèrent de nouvelles mesures de rigueur contre cette paroisse. D'après les allégations de M. Vemier et des siens, « il se faisait des attroupements autour de sa maison, on le huait , on le menaçait, on sonnait les cloches, on le sifflait pendant sa messe ; en un mot, on le vexait de toute manière. S'étant rendu, le dimanche i3 novembre, à l'assemblée convoquée pour élire

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