‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 18 sur 60 · II · texte numérisé non relu

II

la municipalité, et ayant fait quelques représentations sur les formalités essentielles à observer , on l'avait sifflé , injurié ^ on lui avait dénié à lui-même le droit de voter (sans doute pour défaut de résidence légale), et on Tavait mis à la porte en le traitant d'excommunié et de malhonnête homme. Plus loin, on l'avait encore traité d'intrus et de schismatique, et l'on avait crié qu'il fallait se défaire de lui, propos qui se tenait continuellement à Sancey. Enfin , un membre de l'assemblée ayant proclamé qu'en vertu de l'amnistie, tous les désordres passés ou futurs étaient pardonnes, nombre de personnes s'étaient permis de nouvelles violences contre les bons patriotes, et les avaient forcés de quitter l'assemblée. »

Le département, sans prendre la peine de contrôler un témoignage que l'exaltation bien connue de M. Vernier aurait dû lui rendre un peu suspect, arrêta, le 48 novembre, qu'un détachement des volontaires en garnison à Baume serait envoyé à Sancey et que les déhts signalés par l'intrus seraient dénoncés à l'accusateur public.

Le district décida, en conséquence, que deux compagnies de volontaires iraient s'installer à Sancey et Surmont pour veiller à la sûreté de M. Vernier, et comme M. Paris, \icaire en chef de Surmont, avait résisté à tous les ordres de s'éloigner , le district arrêta , en outre , qu'il serait dénoncé à l'accusateur public; que ses meubles seraient mis sur le carreau , et que les officiers municipaux , complices de sa résistance, seraient suspendus de leurs fonctions, condamnés à payer les frais occasionnés par leur faute, et poursuivis i l'extraordinaire comme coupables de coalition pour empêcher l'exécution de la loi.

Deux compagnies de cinquante hommes chacune partirent sur-le-champ. Elles étaient à peine arrivées que l'infatigable Vernier écrivait déjà au district pour se plaindre de la manière dont les soldats étaient répartis entre les différentes sections de sa paroisse. Le district en fit des reproches à la municipalité, qui, n'ayant fait que proportionner le nombre des soldats à celui des habitants, répondit victorieusement par des chifires. « Nous vous prions, ajoutait-elle, de croire que nous ne sommes pas sortis et ne sortirons jamais de

Tordre. Vous savez que nous ne sommes divisés que pour les opinions religieuses, dont la liberté est si bien décrétée. Malgré cela, une rumeur se répand parmi vos soldats, qu'ils veulent empêcher , dimanche prochain , de dire la messe à laquelle les trois quarts et demi au moins de nos citoyens ont assisté jusqu'ici. Nous en avons déjà prévenu un des officiers, qui nous a paru ne pas être de leur sentiment. Ayez la bonté de leur donner, ainsi qu'à nous, des ordres sur ce point , parce qu'ils menacent fortement ceux qui ne vont pas à l'église paroissiale, et dont ils ont déjà la liste. Nous espérons que dans peu vous connaîtrez les impostures dont on s'est servi pour flétrir des citoyens qui se flattent d'être aussi bons et aussi zélés patriotes que les autres. Les soldats trouvent bonnes les poules de Sancey, car ils en ont déjà tué plusieurs et cherchent à continuer , de sorte qu'on est oWigé de tout enfermer. Nous vous prions d'y mettre ordre. Il y a encore beaucoup d'autres griefs , mais on

Verra »

M. Febvre de Courcelles , commandant des volontaires, écrivit de son côté au district « que ses braves soldats, tous patriotes à toute épreuve, avaient été mal accueillis à Sancey, et qu'il importait de les soutenir dans leur pénible mission de ramener au bon ordre des citoyens égarés par le fantôme odieux du fanatisme et de la superstition; qu'il était informé qu'une ou plusieurs messes devaient être célébrées le dimanche suivant, dans une maison particuUère, et qu'il désirait savoir de quelle manière il devait réprimer cet abus.» Le district répondit par un éloge encore plus complet des volontaires, mais en les invitant à ajourner toute démarche violente contre les fanatiques, et en annonçant qu'il allait mettre fin à leurs messes par une autre voie. Il écrivait en eflet, dans le même moment, à la municipalité de Sancey : « Nous sommes instruits que des prêtres non conformistes se proposent de célébrer des messes dans des chambres particulières. Cette conduite, qu'on appuie de la hberté des opinions et des cultes, mérite toute votre attention, et il est des lois auxquelles doivent se conformer ceux qui veulent suivre un autre culte que celui reconnu et salarié par

i3â CHAPlTftE XIX.

l'Etat. Ils doivent s'adresser au département, lui désigner le lieu où ils prétendent exercer leur culte, et demander l'inscription à apposer au-dessus de la principale porte de l'église. Tant que ces formalités ne sont pas remplies, ceux qui se rassemblent sont présumés coupables de mauvais projets* Vous devez employer les moyens que la loi met en vos mains pour dissiper ces foyers de fanatisme et de division parmi les citoyens. Nous sommes persuadés que vous interposerez votre autorité pour que ces attroupements n'aient pas lieu. S'il en était autrement, nous serions bien forcés, malgré nous, de sévir contre les coupables. »

Le district de Baume, en cette circonstance, méconnaissait complètement l'esprit et le texte même de la loi. En eflTet, le principe fondamental de la nouvelle constitution était le droit pour les citoyens de faire tout ce qui n'était pas positivement défendu par les lois, le droit par conséquent de se réunir à leur gré> sauf les seules restrictions édictées dans l'intérêt de la sécurité publique. Ainsi les rassemblements armés étaient absolument interdits, et les réunions politiques, soumises à la seule obligation de faire connaître à la municipalité le lieu et le moment de ces réunions. Aucune disposition restrictive, absolument aucune, n'existait à l'égard des réunions religieuses, lorsque le département de Paris crut pouvoir décider que les sectateurs de tout culte non rétribué par l'Etat, qui voudraient se réunir en grand nombre pour leurs exercices religieux, seraient obligés de placer au-dessus de la porte du lieu de leurs réunions, une inscription qui en indiquerait l'usage. Cette inscription ne pouvait, pendant le cours de l'année 1791, être placée qu'après avoir été vue et autorisée par le département Les contrevenants devaient être punis, pour la première fois par les peines de simple police, et en cas de récidive, par des peines plus graves qu'on demanderait à la loi. Cet arrêté ayant été l'objet d'attaques contradictoires, l'Assemblée constituante l'approuva avec quelques modifications. Sans contredit cet arrêté ainsi sanctionné avait force de loi pour tout le ressort du département de Paris, où il était d'ailleurs appliqué avec sincérité et de manière à ne pas étoufiTer la liberté

conti?(uàtion db la lutte contre le schisme. 133

des dissidents, ce qui n'aurait été que trop facile ; mais l'approbation dont Pavait revêtu l'Assemblée nationale n'en faisait nullement une loi pour le reste de la France, pas plus que l'approbation donnée aux arrêtés si rigoureux du département du Bas-Rhin contre les prêtres, ne les avait rendus applicables à tout le royaume. Toutes ces dérogations à la liberté générale pouvaient être justifiées par des circonstances extraordinaires, dans les lieux où elles avaient été autorisées, sans trouver ailleurs les mêmes prétextes. Enfin les mesures prohibitives, sous un régime libéral surtout, doivent être rigoureusement circonscrites aux cas et aux lieux pour lesquels elles ont été prises, et on ne peut les étendre sous prétexte d'utilité et d'analogie. Sans doute, le département du Doubs était libre de prendre un arrêté semblable à celui de Paris et même de le croire suffisamment légalisé par l'approbation antérieure donnée à son modèle. Mais en attendant cet arrêté départemental qui n'existait pas, les habitants du Doubs restaient en possession de leur liberté entière, et leurs réunions de prières pas plus que leurs réunions d'affaires ou de plaisir ne tombaient sous le coup d'aucune loi.

La municipalité de Sancey se montra donc meilleure appréciatrice de la légalité en répondant au district qu'il n'y avait à Sancey qu'un seul prêtre, l'abbé Anguenot, qui ne sortait pas de chez lui, et qu'elle n'avait rien à voir dans ce qu'il pouvait y faire. Elle ajouta cependant, par esprit de conciliation, qu'elle allait se mettre en mesure de remplir les formalités indiquées par le district pour l'établissement d'une église dissidente, et elle finit en déclarant que, scrupuleusement attachée à toutes les lois, elle ne voyait pas de quel droit on la maltraitait. Malgré le ton d'assurance qui régnait dans les menaces du district de Baume , au fond , il était encore fort indécis lui-même sur la liberté des réunions religieuses , et il demanda conseil au département sur le parti qu'il devait prendre, et en particulier sur l'emploi de la force armée. Il fut décidé qu'on attendrait la nouvelle loi.

Cependant mille causes d'inquiétudes nouvelles assiégeaient l'intrus Vernier, et il continuait à accabler de ses

i34 CHAPITRE XIX.

lettres le district et le département. On ne l'autorisait pas assez vite à traduire en justice l'ancien curé, qui avait soustrait des burettes d'argent en alléguant qu'elles lui appartenaient. A Surmont, les habitants avaient enlevé aussi plusieurs ornements de leur église qu'ils refusaient de rendre, et, pour comble de malheur, on parlait déjà de rappeler les volontaires. « On ne peut pas y penser, s'écriait le prêtre constitutionnel, c'est seulement dans dix ou quinze jours qu'ils connaîtront le pays et le caractère des habitants , et qu'ils seront en état de faire le plus de bien I » Les appréhensions de M. Vernier n'étaient que trop fondées, et, par suite d'un mouvement général de troupes , le bataillon de volontaires cantonné dans le district de Baume reçut l'ordre de se rendre tout entier à Belfort dans les derniers jours de novembre. La privation de ces missionnaires d'un nouveau genre porta un grand coup à M. Vernier, qui se répandit en plaintes des plus amères : « Les volontaires , écrivait-il au district, commençaient à apprivoiser nos gens, et on nous les ôte : autant n'en avoir point envoyé I S'il reste encore quelque espérance de secours de cette espèce , j'ose vous prier de ne rien négUger pour me le procurer, n Le surlendemain , il revenait ainsi à la charge : « De toute nécessité il faut ici un nouveau détachement. Je voyais Grand-Sancey au moment de rentrer dans le devoir, mais cette prompte et subite retraite des volontaires a tout gâté. Surmont m'inquiète furieusement surtout ; c'est une mutinerie inexprimable ; on n*a pas voulu m'y donner les clefs du tabernacle. » Le lendemain, nouvel appel au district : « Ne négligez pas ce pays-ci, je vous en conjure; sitôt que vous aurez des volontaires, je vous prie d'en faire partir pour Grand-Sancey et Surmont. Si j'en puis avoir pour trois semaines ou un mois, je crois que tout irait à merveille. » Deux jours après, ne voyant point encore arriver les collaborateurs préférés de son sacerdoce, il écrit encore au district : « Daignez , à ma prière et à celle de tous vos patriotes et même des gens qui ne demandent qu'un prétexte pour revenir, nous envoyer de la force. Il nous faut des troupes et promptement pour déterminer un grand nombre, déjà ébranlés par le premier détachement. Le

désordre renaît journellement ici ; hier soir, les fils de l'officier municipal Roussel ont encore battu des patriotes. )>

Le district ne répondait plus aux lettres de Tabbé Yernier, la tâche était devenue impossible , mais il n'en tenait pas moins compte. Dans sa séance du 47 décembre^ le procureur syndic annonça que huit particuliers compromis dans les premiers troubles de Sancey venaient d'être décrétés de prise de corps par suite de sa dénonciation , et que^ pour prévenir le soulèvement que pourrait amener Texécution des mandats d'arrêt, contre lesquels les huit prévenus venaient d'appeler au tribunal de Saint-Hippolyte, il était nécessaire d'envoyer à Sancey les troupes que le curé ne cessait de réclamer. Les volontaires du Jura venaient en efiet d'arriver à Baume, après leurs exploits de Besançon, et le district décida que deux compagnies , pourvues de cartouches , iraient s'installer à Surmont et Sancey pour continuer l'apostolat de leurs devanciers. Cependant le district ayant cru devoir suspendre leur départ, l'abbé Vemier éclata en reproches; il déclara que sa vie était en danger, et que si l'on n'envoyait pas les soldats qu'il avait demandés , il quitterait son poste.

Le district, à bout de patience, lui répondit : « Nous avions décidé qu'on enverrait des volontaires à Sancey, et s'ils ne sont pas partis, c'est que M. Péseux, ancien procureur de la commune, dont vous nous avez toujours prôné le patriotisme, et plusieurs autres habitants de Sancey, qui étaient avec lui, nous ont assuré que les troupes y seraient inutiles et que même vous aviez vu M. Pourcelot, votre prédécesseur, et étiez disposés l'un et l'autre à vivre en bonne intelligence. Aujourd'hui que vous nous annoncez le contraire, on enverra les troupes que vous désirez. Nous souhaitons bien sincèrement qu'elles opèrent tout l'effet que vous en attendez; mais jious ne saurions trop vous témoigner la surprise et la peine vque nous ont causées votre lettre, et les termes peu mesurés •et plus que malhonnêtes dont vous vous êtes servi. Nous ne croyons pas devoir nous justifier des reproches et des inculpations hasardés que vous nous avez faits ; nous nous bornerons à vous rappeler que tout homme en place comme vous, doit mettre dans sa conduite et dans ses actions beau-

idà CHàPITM XIX.

coup de prudence, et faire tous ses efforts pour obtenir la confiance, qui ne se commande jamais. )> M. Yemier reçut avec cette leçon une centaine de volontaires du Jura, sinoa pour le garder, ce que ses amis proclamaient très inutile, aii moins pour acheyer de convertir sa paroisse. Mais il ne jouit pas longtemps de leur concours. L'adjudant-major da bataillon^ après une tournée d'inspection dans les communes occupées par la troupe, déclara le 3i décembre au district que tout y était parfaitement tranquille, et la présence des soldats de toute inutilité. H demanda, en conséquence, que les deux compagnies fussent rappelées à Baume, ce qui loi fut accordé à l'instant même.

IV. Maîtres de l'administration du district, mais encore réduits à un fort petit nombre, les jacobins du club d'Ornans s'agitaient dans tous les sens pour se donner une importance que l'opinion publique leur refusait. Non contents d'emprunter la publicité de la Vedette, ils faisaient imprimer des proclamations, comme leurs frères de Besançon, et publièrent notamment une Adresse aux fanatiques des campagnes, où l'énergie brillait trop aux dépens de la grammaire et du bon sens. « Eh bien! hommes à cervelle de bronze, disaient-ils aux paysans, puisque vous ne voulez pas reconnaître les prêtres qui veulent votre bonheur, qui sont les augures de la loi qui vous régénère, écoutez maintenant vos prêtres hypocrites et larmoyants ; allez, ingrats, allez, vous n'êtes pas dignes d'un aussi grand bienfait que celui de la liberté, puisque vous martyrisez ceux qui en sont les auteurs et les soutiens. Ils vont vous abandonner, ces prêtres qu'on vous fait envisager comme l'opprobre de la religion, et vous confierez vos intérêts à vos apôtres fanatiques que vous rappelez à grands cris. Mais souvenez-vous bien que la voix qui les invite à revenir, rappelle en même temps vos seigneurs, vos maîtres et vos bourreaux. Vous ne le croyez pas, mais une I expérience désastreuse va bientôt vous punir de votre | entêtement. Ils ne sont plus éloignés , vos tyrans ; et vos prêtres rebelles, quoi qu'ils en puissent dire, accélèrent leurs pas tous les jours. Ces êtres, justement proscrits, sont plutôt les ministres du carnage que de la retigion, et ils se

CONTINUATION DE LÀ LUTTB CONTRE LE SCHISME. i37

servent de la coupe sacrée pour vous faire avaler le poison qui vous tuera bientôt. On attend que les prêtres insermentjés aient bien fomenté la discorde, qu'ils aient bien aigri les esprits contre la constitution civile du clergé ; c'est alors que les émigrés viendront nous assaillir. Hommes crédules, vous vous remettrez vous-mêmes dans les fers qu'on vous avait brisés. Eh bien î puisque vous prétendez que votre conscience ne vous permet pas d'être libres , de n'être plus sous le joug odieux de la mainmorte, de la dime, du cens, de la corvée ; puisque votre conscience ne peut pas digérer votre bien-être, soyez donc malheureux, mais soyezle selon votre mérite, et vous ne le serez pas peu. Vous aviez secoué votre premier joug parce qu'il était encore léger; mais vos seigneurs vont vous en imposer un second qu'il ne sera plus en votre pouvoir de rejeter. Us vous feront payer chèrement les prétendues insultes que votis leur avez faites dans le principe de la Révolution ; ils en tiennent une note exacte. Attendez-vous à rembourser les dépenses qu'ils auront faites pour vous remettre à votre devoir ; après cela, vous verrez s'il vous reste du pain à manger. N'est-il pas certain que sans le prétexte de la religion, vous seriez tous paisibles, tous prêts à soutenir la constitution ? tandis que votre peu de bon sens, troublé par la ruse, la malignité ou le fanatisme de vos ci-devant pasteurs, la laisse échouer lorsqu'elle est près d'arriver au port. VouS la danserez, pau\Tes imbéciles, vous la danserez. Nous nous en moquons , nous qui sommes de la ville ; vous nous apporterez vos plaintes et vos gémissements, et nous rirons de votre folie et de votre crédulité. Nous dirons : Tu l'as voulu, Georges Dandin l Adieu, peuple fanatique, adieu ; fléchis le genou, voici tes pasteurs et tes tyrans qui rentrent en se tenant par la main. » Cette proclamation, où les mêmes idées étaient développées en beaucoup d'autres termes, fut tirée à 600 exemplaires et distribuée dans toutes les communes du district.

En attendant que ces exhortations brûlantes leur gagnassent de nouveaux prosélytes, les jacobins trouvèrent un autre moyen d'en accroître le nombre, en décidant leurs femmes à participer à leurs prétendus travaux. Ils adres-

■sèrent à la Vedette le récit suivant de ce triomphe sar les préjugés :

<( Cette ville, théocratisée depuis le coiumencemeût de la Révolution, semblait devoir gémir longtemps encore sous ce Joug détesté, mais le génie de la Révolution qui planait audessus, veillait sur elle ; il vient enfin, au grand contentement des patriotes, d'y fixer son séjour. Les dames de cette ville sont allées déposer , au club, des couronnes de chêne pour les intrépides et incorruptil3les défenseurs de notre liberté. La cérémonie s'est faite avec cette dignité imposante <[ui ne sied qu'à des âmes libres et à des cœurs généreux.

» Ces dames, après avoir applaudi à la publicité des assemblées des Amis de la constitution et aux services rendus à la patrie, rappelant le courage que les Romaines avaient montré pour la République, ajoutèrent : a Et nous, Messieurs, )) résolues comme vous de vivre libres ou mourir, nous ve- » nons vous assurer que nous sommes prêtes à partager )) avec nos époux, nos enfants et nos frères, les travaux qu'ils » auront à essuyer et les dangers qu'ils auront à courir pour I) la défense de nos lois. » Puis , déposant des couronnes de €hêne sur le bureau :

« Rewbel et Pétion, Robespierre et Grégoire^

» Rœderer et Buzot^ fameux dans notre histoire.

» Du despotisme affreux furent les destructeurs

» Et de la liberté les plus grands défenseurs.

p Ces héros citoyens, pour la chose publique

» Méritent des Français la couronne civique :

» C'est un devoir sacré ; le remplir avec vous

» Est pour nous, en ce jour, le plaisir le plus doux. »

)) Nous sommes fâchés de ne pouvoir rapporter la réponse pleine de dignité de M. le président , ainsi que les vers prononcés par M"* Bergier, en présentant à la société le buste de Mirabeau couronné de chêne; il nous suffira de dire que ces dames citoyennes, ainsi que les nombreux spectateurs, ont renouvelé avec tout l'enthousiasme possible, le serment de vivre Ubre ou mourir. » L'enthousiasme gagnant le rédacteur de la Vedette lui-même, il s'écriait à la suite de ce récit : <c Salut et honmiage aux excellentes citoyennes d'Ornans I

nos daines bisontines ne tarderont sans doute pas à marcher sur d'aussi nobles traces. »

Y. Mais ni les exhortations ni les menaces ne pouvaient changer les sentiments de la population à l'égard de la nouvelle église et de ses ministres. A Etray, la commune entière adressa une demande au département pour être desservie par un prêtre insermenté, et pour se faire restituer par le curé constitutionnel Monnier, plusieurs ornements qui avaient disparu depuis qu'il était venu dire la messe dans leur église.

(( Depuis le renouvellement de la municipalité, dont aucun patriote n'est membre, écrivait d'un autre côté le capucin Fourrier, chargé de desservir Mouthier, j'ai eu à essuyer journellement des insultes. De concert avec la municipalité aristocrate, M. Châtelain, ci-devant curé, se dispose à rentrer dans l'exercice des fonctions qui lui sont interdites. J'en ai la preuve dans les confessions qu'il vient d'entendre et dans les communions qu'il vient de donner à l'église. Demain, 20 novembre, il doit, renforcé de presque tout Mouthier, chanter la grand'messe. Vous voyez les suites de cet attentat. Je ne doute pas du zèle que vous mettrez à le réprimer. Une poignée d'hommes trouverait demain matin le gibier. Réponse, je vous prie. » La réponse arriva le lendemain de très bonne heure, apportée par des gendarmes. Us étaient chargés par le district de saisir M. Châtelain, s'il se permettait d'officier, et de le conduire devant le juge de paix pour être puni comme perturbateur de l'ordre public. En cas de résistance par les habitants et de refus de concours par la municipahté, ils devaient se retirer en dressant procès-verbal. La modération des habitants de Mouthier leur fit éviter tout conflit.

L'intrus Oudot-Guérissot, trop justement méprisé à Trepot, ne cessait de fatiguer l'administration de ses plaintes. Il écrivait que, malgré les arrêtés du département, M. Balandret, ancien curé, était rentré dans sa paroisse, célébrait la messe, confessait, donnait la communion et prêchait le fanatisme; que la municipalité, non moins coupable, avait enlevé les vases sacrés, les linges et omemeiits de l'égUse^

qu'il fallait absolument les lui faire restituer, et éloigner M. Balandret au moins à trois lieues. Le district décida, le i7 décembre, que trois gendarmes partiraient le lendemain, de grand matin, pour saisir M. Balandret.

L'échec complet éprouvé dans les élections municipales de Ghassagne parle fougueux Grandjacquet et ceux de son parti, les exaspéra au dernier point. M. Chavot, prêtre insermenté , étant venu dire la messe le 20 novembre , ils se livrèrent aux manifestations les plus désordonnées et les plus violentes, et en rendirent compte aussitôt au district en se posant comme des victimes. « Après l'arrivée de l'abbé Chavot, écrivaient-ils, on a sonné trois coups , et le monde s'est présenté pour l'entendre; pendant la messe tout a été tranquille. Etienne Aymonin, prétendu maire, a emmené ensuite ce prêtre chez lui. Vers midi, il s'est trouvé dans le voisinage de l'église, des bons patriotes qui ont été insultés et attaqués si vigoureusement qu'ils ont été assassinés par toute la municipalité. Cette insurrection ne provient que du nouveau maire aristocrate et de sa cohorte. N'ayant pas pu avoir l'abbé Bernard, ils ont recouru à l'audacieux Chavot, qui croyait faire toutes les fondions pastorales, sur les ordres de notre municipalité. Mais nous patriotes, nous lui avons rappelé les décrets et les lois, ensuite de quoi la bagarre est venue. A l'instant où nous finissons la présente^ on tinte la cloche pour rassembler le monde, nous tomber dessus et nous égorger. »

Cette lettre, aussitôt transmise au conseil général du département, y causa une émotion facile à comprendre, et c'est sous cette impression qu'on forma sur-le-champ un comité I)our préparer des mesures contre les prêtres. Mais le directoire chargé de donner suite à cette affaire de Chassagne, sachant sans doute qu'il fallait rabattre beaucoup des allégations du trop ardent Grandjacquet, et croyant peu à tous ces massacres imaginaires, se contenta de renvoyer, au bout de trois jours, la lettre des patriotes de Ghassagne au district d'Omans, pour entendre les explications de la munidpaUté. Ces expHcations, envoyées par écrit au district, présentèrent les faits sous un jour tout différent. « Voici>

CONTINUATION DE LA LUTTE CONTRE LE SCHISME. i4i

disaient les officiers municipaux, comment s'est passé le tumulte arrivé le 20. C'était le dimanche. L'abbé Chavot, s'étant trouvé à Chassagne, a dit une messe basse sans faire aucun des offices paroissiaux. Tout ce qu'il a fait, à la demande du maire, a été de changer les hosties à raison de rhumidité. Tout en entrant à l'église, le maire a été insulté par Grandjacquet, qui lui a mis le poing sous la gorge en lui disant qu'il ne venait à la messe que pour voir leurs singe* ries. Dans l'après-midi, il s'est fait un petit tumulte entre trois jeunes gens , et il était fini lorsque Grandjacquet est venu en furie, armé d'un fusil, en disant: «Il faut que j'en tue, » et en donnant des bourrades à tous ceux qu'il rencontrait devant lui. Il a d'abord donné à la sœur du procureur de la commune un coup qui l'a renversée par terre ; il a frappé ensuite le procureur lui-même, et a couru sur le fils du maire» avec une serpe à la main, lui en a donné un coup et l'a renversé ; il a mis plusieurs personnes en joue avec son fusil chargé ; et Jos. Perrette, armé d'un pistolet, en a fait autant. Le jeune fils de P.-Fr. Marlet et Jos. Marlet sont venus aussi armés de sabres et en proférant les mêmes menaces. Lorsque l'abbé Chavot s'est mis en route pour retourner à Bolandoz, accompagné du maire et de J.- GI. Henriet, ils ont été attaqués par les mêmes, qui les ont frappés à coups de bâtons. » H faut bien que ces expUcations aient été l'expression exacte de la vérité, puisque le district, malgré toute sa malveillance, ne parait pas les avoir contestées, et qu'il étouffa prudemment cette affaire dans l'intérêt de ses amis.

Les habitants de Fertans, ne pouvant pardonner à leurs voisins d'Amancey d'avohr dépouillé leur égUse, pressèrent si vivement le district de leur rendre justice, et le déUt était d'ailleurs si évident, que le district se vit obligé d'ordonner, le 1 ^' décembre , aux habitants d'Amancey de rapporter la cloche et les bancs qu'ils avaient enlevés. Mais le député Besson prit encore une fois la défense des gens de son village, et écrivit de Paris pour protester « que ces bancs ne serviraient à rien dans l'église de Fertans ; que pas un seul habitant n'assistait aux offices constitutionnels, au point que

le curé avait été obligé de les cesser, ne voyant jamais autour de lui que les quatre murs ; que la population s'était attachée tout entière à un prêtre insermenté de ce pays (M. Adriet probablement), qui avait transformé en chapelle une chambre du maître d'école, son frère, et qu'avec un jeune sous-diacre (M. Laurent), allié comme lui à la plupart des familles, il dirigeait compléteaient la commune ; enfin, qu'en causant du désagrément et des humiliations aux habitants d'Amancey, on risquait de les rendre hostiles, et qu'ils finiraient peut-être par croire, comme on ne cessait de le répéter autour d'eux, qu'au fond de l'âme, les honnêtes gens estimaient infiniment plus ceux qui avaient pris le parti de leurs anciens curés que ceux qui avaient sijiivi les nouveaux. » Touché par toutes ces raisons et surtout par l'autorité de celui qui les donnait, le district, contre les dispositions de son propre arrêté et d'un arrêté antérieur du département^ décida, le 23 décembre, que tout resterait provisoirement dans le même état.

Le 3 décembre, la municipalité patriote d'Etalans informa le district que MM. Marquis et Amiot, curé et vicaire insermentés de cette paroisse, y étaient rentrés , qu'ils s'étaient logés dans une maison particulière, et avaient disposé une chapelle où ils célébraient la messe, confessaient et donnaient la communion. La municipaUté demandait instamment leur expulsion. Le district arrêta que trois gendarmes se rendraient le lendemain de grand matin à Etalans. S'ils trouvaient les deux prêtres^occupés à administrer les sacrements, ils devaient les saisir et les amener à Ornans ; sinon, se contenter de les expulser de la commune. Les gendarmes déclarèrent en revenant de cette expédition, que les prêtres et la chapelle avaient disparu lorsqu'ils s'étaient présentés^ mais qu'il était possible d'acquérir la preuve que les deux prêtres avaient administré les sacrements. Le district décida, en conséquence, le 7 décembre, qu'ils seraient dénoncés à l'accusateur public, avec trois prêtres originaires de Foucherans, signalés par l'intrus de cette paroisse comme y excitant des troubles. Sur la réquisition du procureur syndic, on décida en même temps qu'on dénoncerait

CONTINUATION DE L4 LUTTE CONTRE LE SCHISME. iÀ^

encore aux tribunaux: « la distribution qui se faisait publi* quement de catéchismes et autres imprimés tendant à inspirer la révolte et le mépris des pasteurs constitutionnels, ainsi que les propos incendiaires que Ton répandait et qui consistaient surtout à traiter d'intrus, schismatiques et damnés, les personnes qui assistaient à leurs messes, et à dira faussement que le roi avait pris la fuite. »

Le curé constitutionnel de Saint-Hippolyte-lez-Durnes, à l'exemple de ses confrères , n'entendait souffrir aucun prêtre insermenté dans son voisinage. Il dénonça à la fois- M. Emourgeon, vicaire eu chef à Guyans, et M. Marquis^ curé d'Etalans, quiveuîiit de se retirer à Dûmes. Le district décida que ces deux prêtres seraient requis de s'éloigner ,. sous peine d'y être contraints parla gendarmerie à leurs frais. Cette mesure, appliquée à l'ancien curé d'Etalans, était le comble de l'arbitraire, et menaçait déjà les prêtres fidèles, de ne plus trouver d'asile qu'à l'étranger.

Le capucin Ligier, toujours tourmenté à Cléron, avait adressé de nouvelles plaintes à son évêque, qui les transmit au district, avec prière de poursuivre les coupables s'il y avait lieu. Le district chargea deux excellents jacobins, MM. Vaite et Roy, d'aller faire une enquête sur les lieux. Us déclarèrent en revenant qu'ils avaient trouvé la très grande majorité tellement travaillée par le fanatisme, qu'elle en était comme forcenée, et qu'elle maltraitait journellement le peu de bons^ citoyen^ restés fidèles au curé constitutionnel, pour les détourner de son parti et le forcer lui-même à s'éloigner. On les traitait de boucs et de chèvres de la nation, on jetait des pierres, on cassait des vitres, on s'assemblait auprès de réglise pendant les offices en chantant par dérision. Il ne parait pas que le district ait pris aucun parti sur ces accusations, dont les plus graves, déjà connues, semblent se rapporter à une époque antérieure à l'amnistie.

Le départ des volontaires cantonnés au Valdahon amena de nouvelles épreuves pour l'intrus Roussel. «Depuis qu'ils sont partis, écrivait-il au district, la division et la fermentation ne font qu'augmenter. M. Isabey est ici avec cinq ou six prêtres qui disent tous les jours la messe dans une maison

i<44 CHAPITRE ZIX.

du Yaldahon-Bas. Ils confessent et administrent les sacrements. Cependant l'arrêté du département, que j'ai publié à la messe, lui ordonne de s'éloigner de trois lieues. » Il dénonçait en même temps la nouvelle municipalité comme très suspecte, et rapportait que quatre particuliers avaient été assaillis par un nombre considérable de personnes de sa paroisse. Le district décida que cette lettre serait transmise 1 l'accusateur public.

Mais, loin d'apaiser les habitants du Yaldahon par ses dénonciations perpétuelles, l'ex-oratorien ne fit naturellement que les animer davantage contre lui. Instruites qu'il voulait leur enlever la consolation de se réunir pour prier dans des maisons particulières, les femmes prirent le parti de le chasser lui-même de l'église, dont il disposait contre le gré de la population. C'est du moins ce qu'il dénonça encore le i i décembre, en adressant au district le récit suivant :

« La conférence des femmes avait continué d'avoir heu tous les dimanches après midi dans l'église, et les personnes attachées au nouveau curé étaient déjà réunies, lorsqu'une troupe de femmes non conformistes entrèrent dans l'éghse, quelques-unes avec des bâtons cachés sous leurs robes , et accablèrent d'injures les femmes constitutionnelles, les

traitant de cagnes, de p , de schismatiques, de soute-

neuses du vice. Lorsque le curé parut, le bruit cessa, mais lorsqu'il fut monté en chaire et commença son discours^ un tumulte effroyable rempUt TégUse et l'empêcha de parler. Forcé de descendre, il réclama en vain la liberté d'exercer son ministère ; ces femmes le traitèrent de schismatique, de gueux, de mâtin, de reste de ville, en lui disant que s'il remontait en chaire, elles l'en feraient bientôt descendre , <iu' elles étaient là pour le battre. 11 fut obUgé de se retirer au presbytère et de s'y faire garder pendant la nuit par des patriotes, parce que ces furieuses avaient menacé de l'égorger. » L'intrus terminait ce récit en dénonçant nominativement quinze femmes, presque toutes filles, sœurs ou épouses des officiers municipaux, et ajoutait : « Je requiers qu'elles soient condamnées, ainsi que toutes celles qui seront recon-

nues coupables, à quatre ans de réclusion à Bellevaux (maison de correction des prostituées), à faire amende honorable et à une amende pécuniaire. » Le procureur syndic ayant mis ce récit sous les yeux du directoire et déclaré qu'il croyait pouvoir acquérir des preuves à l'appui, le district arrêta que les faits seraient dénoncés à l'accusateur public. Après bien des difficultés, l'intrus de Vercel était enfin parvenu à faire entrer quelgues jacobins dans la municipalité, mais il n'avait fait que se rendre plus hostile la majorité des habitants, doublement frappée dans ses affections religieuses et ses vieilles franchises municipales. Le 5 décembre, le nouveau procureur de la commune apporta au district une lettre de cet intrus, annonçant qu'il régnait à Vercel une si grande fermentation qu'une insurrection était à craindre ; que les prêtres réfractaires du voisinage étaient tous rentrés dans leurs paroisses, officiaient, confessaient, avaient des eoncihabules fréquents à Epenouse et prêchaient ouvertement contre la constitution ; que le bruit se répandait dans le canton que les aristocrates devaient se soulever, le i5 dé- <5embre, pour faciliter l'invasion des émigrés, et que les clefs de Besançon devaient être livrées aux ennemis. Le district, prenant tous ces verbiages au sérieux, dépêcha sur-le-champ une estafette au département, avec cette lettre et la prière d'aviser promptement aux moyens à prendre pour prévenir de si grands malheurs.

Le département, mieux informé de l'état réel du pays, :s'erapressa de rassurer le district sur cette insurrection et cette invasion imaginaires. MM. Seguin et Billot lui écrivirent que ces bruits alarmants étaient sans doute un écho de la rixe qui avait eu Ueu à Besançon entre les soldats; qu'il était même probable que ceux qui avaient excité le trouble dans la ville avaient répandu les mêmes principes dans le canton de Vercel et ailleurs, dans la vue de rendre le soulèvement général; mais que le désordre avait été réprimé à Besançon de manière à dissiper toute espèce de craintes pour le moment. Quant aux contraventions commises par les prêtres réfractaires, l'évêque et le procureur général trouvaient qu'elles auraient dû exciter davantage la

Page 1