‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 22 sur 60 · AU CLERGÉ ORTHODOXE · texte numérisé non relu

AU CLERGÉ ORTHODOXE

i«r JANVIER -^ 30 JUIN 1792.

I. L'année 1792 s'ouvrit, pour les catholiques, sous les auspices les plus sinistres. Pendant que l'infortuné Louis XVI usait les derniers restes de son autorité mourante à lutter en faveur de la religion et des classes proscrites, l'Assemblée législative, animée de toutes les passions du jacobinisme et gouvernée par les manifestations tumultueuses de ses tribunes, ne pouvait pardonner au roi le veto qu'il venait d'opposer au décret contre les prêtres, et semblait s'en venger en paralysant le peu de forces laissées au pouvoir exécutif. Déjà parjure dans son cœur à la constitution qu'elle venait de jurer, elle encourageait ouvertement les administrations départementales à suppléer par des mesures illicites au décret de proscription que la fermeté du roi avait arrêté; et, le 22 janvier, elle indiquait déjà à l'église constitutionnelle le sort qui l'attendait elle-même, en décernant ses applaudissements et les honneurs de sa séance à ua prêtre apostat, venu pour lui présenter sa femme et ses deux enfants. Tandis qu'on attribuait au fanatisme des cathoUques fidèles les troubles dont ils étaient presque partout les victimes dans les provinces, l'émeute, dépouillée de tout prétexte religieux et accompagnée de meurtres et de brigandages, était à peu près en permanence à Paris. On y pillait les magasins de fiucre et de café sous les yeux de l'Assemblée, qui restait impassible et semblait même se plaire à voir le flot de l'anarchie monter sans cesse et hâter le moment de la catastrophe finale.

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Des pétitionnaires armés de piques venaient dans son sein lui offrir u de purger la terre des amis du roi, » et elle accordait à ces offres sanguinaires des applaudissements qui ne pouvaient manquer de multiplier les émigrations, en dépit des décrets rigoureux préparés contre les fugitifs.

Le gouvernement royal , dénoncé chaque jour comme favorisant le fanatisme, n'offrait pourtant aux catholiques qu'un appui très faible et très incertain. Les ministres imposés tour à tour à la faiblesse de Louis XVI n'étaient nullement favorables à l'Eglise. Placés dans la position la plus ambiguë , entre les bonnes intentions du roi et leurs propres préjugés, obligés de soutenir un veto qu'ils n'approuvaient guère, ils s'appUquaient à en atténuer le sens et la portée, en l'expliquant de manière à ôter tout espoir aux «athoUques, et ils allaient même jusqu'à couvrir d'un blâme pubUc les magistrats qui montraient quelque modération. Quant aux magistrats jacobins, depuis longtemps les instructions ministérielles n'avaient plus aucun poids sur leurs déterminations, toutes dictées par les clubs. Dans une longue circulaire, plus oratoire que pratique, M. Duport du Tertre, ministre de la justice , exposa le iO janvier aux tribunaux, <( que le roi, en refusant sa sanction au décret contre les prêtres, n'avait pas entendu fournir des armes à l'intolérance et au fanatisme ; que la liberté garantie à toutes les opinions religieuses ne permettait pas de voir un coupable dans l'ecclésiastique que l'erreur de sa conscience avait empêché de prêter serment, et qui rendait hommage à la- loi par sa retraite et son silence respectueux ; mais que ce prêtre devenait criminel s'il persistait à retenir un ministère que la loi lui retirait et s'il provoquait une résistance formelle par ses paroles ou ses écrits, en soulevant le peuple contre la constitution civile du clergé. » Après avoir ainsi interdit aux pasteurs dépossédés tout exercice de leur ministère et toute polémique sur l'orthodoxie delà nouvelle Eglise, le ministre répétait, avec une suprême inconséquence, que toutes les opinions religieuses, tous les cultes, étaient libres et devaient trouver devant la justice une égale protection, a II est impossible, ajoutait-il, de se dissimuler que la plus grande

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partie des désordres qui désolent aujourd'hui divers départements est le fruit des intrigues de prêtres ambitieux ou fanatiques, qui abusent de la crédulité et de la confiance du peuple. Il est impossible de se dissimuler que plusieurs tri* bunaux ont fait voir, dans la poursuite de ces sortes de dé* lits, une mollesse que la loi condamne et qu'aucun motif, même religieux, ne peut excuser. J'espère que tous vont déployer désormais le courage et la fermeté que leur inspire sans doute le grand intérêt qui leur est confié, l'intérêt de la nation entière. Sa Majesté verrait avec indignation toute négligence à ce sujet, et elle est résolue à prendre les mesures les plus sévères contre les juges coupables dont la faiblesse ou la connivence criminelle trahirait la confiance du peuple, la cause des lois et les devoirs de leur ministère. » Voilà en quels termes on parlait au nom du malheureux Louis XVI, et encore ce langage était-il trouvé trop modéré, puisque l'honnête révolutionnaire qui s'exprimait ainsi au nom du roi, le suivit de bien près sur l'échafaud.

II. Les jacobins , devenus par leur audace et leur entente les maîtres réels de la France, n'imposaient pas seulement à l'Assemblée ses décrets et à la royauté ses ministres, ils discutaient déjà publiquement, dans leurs assemblées, la déchéance du roi et l'abolition de la monarchie. Affectant i l'égard des émigrés et des puissances étrangères, des frayeurs qu'ils n'avaient pas, ils poussaient de toutes leurs forces à la guerre en paraissant la craindre, et traitaient déjà en ennemis de l'intérieur et en complices de l'étranger, tout ce qui pouvait, en France, avoir à souffrir de leur monstrueuse domination. Las de menacer sans être toujours et sur-le^ champ obéis, ils commençaient de tous les côtés à se munir de piques pour combattre les traîtres qu'ils affectaient de voir partout. Ils dominaient presque sans partage dans le département du Doubs ; et aux clubs des villes s'annexaient déjà quelques clubs ruraux qui n'avaient rien à envier à la violence des premiers. Celui de Pontarlier, le seul dont \e& registres n'aient point disparu, envoya, le 9 janvier, une adresse à l'Assemblée nationale « en témoignage de sa reconnaissance pour le décret qu'elle venait de porter contre

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les prêtres, et dont l'exécution avait été arrêtée par le veU> dn roi , veto , ajoutait-il avec peu de sagacité , qui n'était que le fruit du ministérialisme. » On ne peut douter que tous les clubs du département n'aient suivi cet exemple.

Le même club, informé qu'un de ses membres^ M. Roussel, juge au tribunal du district, avait fait ondoyer cbez lui, par un prêtre réfractaire, son enfant nouveau-né, et que lui-même n'assistait pas à la messe du curé constitutionnel, le chassa de la société, le 29 janvier, en décidant qu'il avait perdu la confiance de ses concitoyens, ce qui serait notifié au ministre de la justice, à la Vedette et à la société des jacobins de Paris. Toutefois, le club déclara qu'il désapprouvait les violences et voies de fait commises contre ce juge à cette occasion. « On a cassé, dit la Vedette^ les vitres de sa maison, et cette scène tragique a eu l'e&et merveilleux de débaptiser Tenfant, qu'on a porté, le 23, sur les fonts de l'église constitutionnelle. »

Le 6 février, le môme club exclut encore, « comme réfractaire, impatriote et parjure, » un autre de ses membres. Al. Hugues-Philippe Roussel-Galle , capitaine de la garde nationale des Gras, convaincu d'avoir mieux aimé renoncer à ses épaulettes que de participer à l'installation d'un intrus, d'avoir refusé d'assister aux offices de ce dernier, en protestant qu'il ne le ferait jamais, et, enfin, d'avoir été le compUce de l'ancien curé dans la distribution de prétendus écrits incendiaires.

Le club de Besançon, présidé par le vicaire épiscopal Harlet, frappait plus loin et plus haut. Dans une adresse adoptée le 25 février et imprimée aussitôt à deux mille exemplaires, il disait aux habitants des campagnes : a Nos correspondances avec plusieurs membres de l'Assemblée nationale ne nous laissent pas ignorer les mouvements des ennemis de la patrie. La marche tortueuse et perfide des intrigues de la cour contre la constitution n'est presque plus équivoque : il parait que Louis XVI, notre premier agent, est peutrêtre le chef de l'aristocratie et du fanatisme; il parait que ses ministres lui ont fait peut-être concevoir et exécuter le projet insensé d'annuler la souveraineté de la

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nation française, d'avilir nos représentants et de rendre inutiles toutes leurs opérations, en refusant de sanctionner les décrets les plus importants au bien et à la conservation de la patrie ; il parait que les trente millions que nous lui avons donnés pour sa liste civile ne sont peut-être pas épargnés pour corrompre et royaliser une partie de nos représentants; il parait, enfin, que le plus dangereux ennemi de

la France est peut-être le roi des Français Le fanatisme

et l'aristocratie ont osé nous attaquer par leurs écrits ; mais nous avons écrasé ces deux monstres ennemis du genre humain, et déjà ils n'osent plus paraître en plein jour et soutenir nos regards. Mais notre amitié pour vous est toujours inquiète, parce que nous savons que ces deux cruels ennemis tournent contre vous toutes leurs armes de séduction... Nous savons que le démon du fanatisme emploie toutes ses ruses obscures pour surprendre votre bonne foi et abuser de votre vertueuse simplicité. Le fanatisme, soudoyé par une noblesse impie de profession, ose vous dire que la religion est perdue! Mais, frères et amis, lisez la constitution ; n'a-t-elle pas rétabli les prêtres dans la vertu et la simplicité des temps apostoliques?... Si quelque ennemi de la Révolution vous inspire encore de la défiance et du dégoût pour notre sainte constitution, regardez-le comme un assassin. Pour vous inquiéter encore, on vous dit que le roi est parti ou partira bientôt, et, dans le moment où nous écrivons, le bruit de ce départ de Louis XVI est encore plus répandu que jamais. Après tout , frères et amis , que Louis XVI parte : que vous importe son départ? En partant^ nous emportera-t-il notre souveraineté? 11 emmènera peutêtre avec lui quelques traîtres ; eh bien, tant mieux, il en restera moins parmi nous. Il volera peut-être un peu, en partant, le trésor delà nation; eh bien, nous écrirons, eu caractères inefiaçables : Louis XVI est le dernier roi qui a VOLÉ LES Français.

» Vous entendrez peut-être ces échos salariés par le royahsme ou ces hommes à vue basse qui n'ont pas assez de sagesse pour prévoir l'avenir, ces hommes ignorants, enfin, qui croient que le demain doit absolument ressembler à

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hier, vous dire : Il faut un roi à uDe grande nation Mais

la nation romaine, la plus grande nation qui ait paru sur la terre, n'a t-elle pas existé dans l'état le plus florissant jusqu'au moment où elle a eu des empereurs? Ne voyez-vous pas, dans nos Livres saints, que si Dieu accorda un roi à son peuple, il semblait ne le lui accorder que pour le punir de SOQ opiniâtreté, de sa dureté et de ses crimes? Sans doute, il faut un roi et un roi citoyen ; mais si Dieu a été si avare de la grâce du civisme pour les âmes royales, n'est-ce pas une preuve que la nécessité d'un roi n'était pas absolue?... Comme le peuple d'Israël, voulez-vous absolument un roi? Les rois ne sont pas difSciles à trouver; le despotisme est toujours à la porte des nations. Si Louis XVI vous abandonne, s'il renonce à la constitution et, par conséquent, à sa couronne, rassurez- vous, il ne vous sera pas difficile de trouver nn roi qui reconnaîtra mieux que Louis ie réfractaire sa dépendance de la souveraineté nationale, parce que Dieu, dont la bonté est inépuisable, pour les Français surtout, pourra bien leur donner le premier roi citoyen que sa toutepuissance aura placé sur la terre. »

On comprend que sous une monarchie très libérale un pareil pamphlet ait pu être pubUé contre elle ; mais qu'il Tait été au nom et aux frais d'une association décorée par elle-même du titre de société des Amis de la constitution, et sous prétexte de défendre cette constitution contre les attaques bien moins directes et bien moins réelles des catholiques^ voilà ce que l'aveuglement ne suffit plus à expliquer et ce qui demande un autre nom.

Au contraire, on ne saurait trop le répéter , le clergé et les fidèles avaient presque tous accepté avec une faveur marquée la constitution politique tout entière; et si la loi, un instant constitutionnelle, qui avait substitué une église schismatlque à la leur, les contristait amèrement, ils ne s'insurgeaient point contre elle, et se bornaient à repousser les faveurs ofiertes à l'apostasie, en revendiquant la simple liberté promise à tous les cultes.

M. Goisset, commissaire du roi près le tribunal criminel, s'émut de l'adresse anarchique des jacobins de Besançon

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aux habitants des campagnes et intenta un procès à ses auteurs. Mais le tribunal du district, composé de leurs complices et chargé par la loi de décider s'il y avait lieu à accusation, refusa de les traduire devant le jury et leur assura rimpunité la plus complète.

Les clubs de village, moins versés dans les théories politiques et les artifices du langage, exprimaient avec une crudité bien plus énergique encore tout ce qu'ils réunissaient de passions anti-religieuses Le 1'^ avril, la société des Amis de la constitution de Serre et Franois, s'adressant au clergé fidèle dans une adresse qu'elle fit imprimer et répandre, l'apostrophait ainsi : « Et vous , prêtres fanatiques , prédicateurs infernaux, où est cette mortification que vous pratiquez , infâmes? Vous en avez fait paraître de beaux traits ! Au premier coup qui a frappé votre marmite, vous vous êtes mis à crier, comme des chiens enragés : Au schisme, à l'hérésie. Malheureux! qui est-ce qui attaque la rehgion? N'est-ce pas vous? Vous damniez tous ceux qui n'étaient pas assidus aux offices de leur paroisse ; aujour^ d'hui, vous damnez de même ceux qui y assistent ; vous damnez, par conséquent, tout le monde alternativement I Que voulez-vous donc que Dieu fasse de son paradis? Traîtres envers Dieu et la patrie, contentez-vous d'apostasier seuls I Missionnaires infernaux, qui ne savez que prêcher la contre-révolution, disparaissez de devant des êtres hbres : les piques préparées pour vous se multiplient... Vils trompeurs, vous êtes des lâches ! » Cette pièce, rédigée par le sieur Coste, major de la garde nationale, était signée par P. Roland le jeune, président du club, Belot, prêtre desservant, Coste et Jeannin, procureur de la commune, secrétaires.

lU. Les jacobins du Doubs venaient de trouver dans la création de la Vedette non-seulement un puissant renfort, mais un stimulant redoutable, même pour les plus modérés d'entre eux. L'abbé Dormoy. fondateur de cette feuille néfaste, et son unique rédacteur jusqu'au 23 décembre, avait accepté depuis cette époque le concours de MM. Briot et Couchery, dont l'exaltation juvénile, si dangereuse qu'elle fût, était moins odieuse et moins cruelle que le scepticisme

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du trop fameui: directeur de séminaire , car s'il faut en croire ses confessions ultérieures, il servait la démagogie comme il avait servi l'Eglise, sans ombre de conviction^ et ne faisait du terrorisme que par fantaisie ou par calcul. La Vedette était devenue un grand atelier de dénonciations où les juges trop équitables pour les catholiques, les administrateurs qu'on voyait trop rarement au club, les magistrats qui osaient témoigner quelque attachement au roi, les victimes de la Révolution dont on avait pu intercepter les lettres ou les plaintes confidentielles, étaient exposés chaque jour au pilori et signalés à la vengeance du peuple. Mais les attaques contre le clergé prenaient sous la plume libertine de Dormoy quelque chose de particulièrement venimeux ; il frappait et sahssait à la fois. La vertu des directeurs de l'ancien séminaire contrastait trop avec sa propre conduite pour ne pas leur mériter la première place dans sa haine et ses insultes. « Nous les avons connus, s'écriait-il, ces soidisant coryphées du sacerdoce , et nous osons dire hardiment -que la plus grande partie sont des fourbes, et tous les autres des ignorants ou des lâches déserteurs d'un parti qu'ils crurent cependant le plus juste. C'est M. Colard, dont la vengeance implacable a repoussé du séminaire un jeune homme honnête ;... c'est M.Babey, qui, avec sa maladroite dissimulation, son petit air tranquille et modéré, soutient les prêtres dissidents, de vive voix et par écrit, instruit de jeunes ecclésiastiques, rassemble des synodes dans la maison de campagne de son frère l'ex-chanoine, le tout en disant modestement qu'il a refusé d'être évêque pour sauver son âme. C'est J.-Fr. Labet, qui récemment encore a osé

dire à un curé, etc Ce sont les directeurs du séminaire

qui, pour couronner leurs farces cathoUques, apostoliques et romaines, ont, en partant, volé à la nation environ cinquante mille écus, que l'honnête M. Berbey a emportés â Rome pour dédommager le Saint-Père. Ce sont enfin ces hommes, qui, décorés de la crasse du cagotisme, armés des subtiUtés de la superstition, ont eu la téméraire audace de vouloir arrêter les progrès de la raison humaine et entraver la marche d'une révolution régénératrice. »

Mais Tabbé Dormoy s'attachait surtout à dénoncer lesprêtres zélés qui continuaient à administrer les sacrements^ en secret; et, transformant en mystères impudiques les voiles dont la persécution les obligeait à se couvrir, il les. accusait, avec un cynisme incroyable de langage, de prostituer toutes les femmes qui s'adressaient à eux. Les soins paternels donnés depuis longtemps aux jeunes gens par le pieux chanoine de Villers, devenaient l'objet des allusions les plus infâmes, et des hommes d'une vertu éclatante , comme MM. Sirebon. étaient signalés comme des habitués des maisons de débauche. Dormoy ne croyait absolument rien de toutes ces horreurs, et il l'avouait volontiers ; mais il avait appris dans Voltaire que les plus grossières calomnies, à force d'être redites, finissent par faire leur chemin, et il répétait souvent que le seul moyen de tuer le clergé était de le déshonorer. Il étalait avec prédilection, sous les yeux de ses lecteurs, des peintures d'une obscénité capable de dégoûter le vice lui-même; et auprès de ces tableaux puisés dans l'imagination la plus sale peut-être qui ait eu dans notre pays l'imprimerie pour complice, il affichait, avec une audace qu'on n'avait pas encore vue non plus, et que sans doute on ne re verra jamais, les noms des mères de famille les plus respectables de la ville. « Tout cela, disait-il par exemple le 17 janvier, n'empêche pas M"' Petitcuenot de donner chez elle un asile aux saints confesseurs et à leurs tendres pénitentes. Nous ne savons pas encore de quel nom bénit on a sanctifié une telle profession, »

Cette cruauté savante et lettrée était le perfectionnement ajouté par l'impiété philosophique à la persécution sanglante des temps barbares, non pour la remplacer, mais pour l'aggraver. Trois jours après, la Vedette recommandait à l'admiration et à l'imitation des patriotes du Doubs une pétition adressée à l'Assemblée législative au nom d'un faubourg de Paris et contenant ces sauvages menaces: «Prêtres jadis de toute espèce, de toute couleur, turbulents et ennemis jurés de la constitution, reste impur des fanatiques, dont la philosophie, les lois et la raison doivent purger l'empire; monstres qui suez le crime, le dieu au nom du-

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quel VOUS prêchez le meurtre, l'incendie, le carnage, Tassassinat, le dieu au nom duquel vous soufflez l'erreur dans les âmes faibles, n'est autre que le dieu de vos passions. Nous pourrions vous égorger, mais nous voulons le règne de la loi. Bientôt, errants et vagabonds sous un ciel étranger, vous ne trouverez pas même une pierre pour reposer Timmensité de vos forfaits : vous périrez en admirant malgré vous, mais en maudissant sans doute, Thumanité des législateurs et la modération du peuple français A vous, législateurs, la nation vous reproche votre clémence ; parlez enfin, il est temps, et deux millions de bras se lèvent pour exterminer les violateurs des lois. » « Ces principes, ajoutait le directeur de séminaire, et cette énergie, qui sont ceux de trois millions de Français armés, doivent faire trembler les ennemis de la liberté. »

Le 13 février, cet étrange professeur de théologie constitutionnelle annonçait ainsi dans son journal un pamphlet intitulé la Théologie scolastique dévoilée : « Exposer une petite partie des absurdités et des maux qu'a enfantés la théologie, jeter le vernis du ridicule sur une soi-disant science dont les prêtres ont fait jusqu'à présent un code d'erreurs, de futihtés et d'inepties, tel est le sujet de ce petit écrit, sorti de la plume d'un citoyen connu par ses talents pour l'instruction de la jeunesse. « Quelques jours après, il félicitait le jésuite apostat et libertin Cérutti « d'avoir depuis longtemps payé tribut à l'amour, à l'amour, ajoutait-il, l'âme de Tunivers et le dieu de tout ce qui respire. » 11 dénonçait M"** de Raze et Baratte comme allant dévaliser les mourants au profit de leurs saints prêtres, et, après de nouvelles obscénités contre ces prêtres et les aristo-dindesqm^ suivant son ignoble langage « se laissaient embêter par eux, de toute manière , » il s'écriait : «Nous ne serons donc jamais débarrassés de cette clique infernale? Ne trouverait-on pas moyen de l'escamoter ou de la charger sur des voitures, la faire passer à Marseille^ fréter un navire pour Civittà-Vecchia, et la laisser souffler les bulles que le saint collège s'amuse à faire ? Citoyens, vous avez ouvert une souscription pour des piques ; ne pourriezvous pas employer votre argent à la bonne œuvre que nous

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TOUS proposons ? Vous pourriez alors vous passer de piques, €royez-eu à ce que nous vous disons Nous prions, disait-il plus loin, MM. nos administrateurs de méditer ces étemelles vérités. Si quelque religion autorisait ou favorisait la désobéissance et la révolte sous prétexte qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, il faudrait la proscrire comme anti-sociale ou bannir les prêtres qui la prêcheraient. La plus grande des impiétés est une doctrine qui divise les citoyens pour en faire des fidèles à l'Eglise. La tolérance des religions et des opinions ne va pas jusqu'à supporter le dogme intolérant, exclusif de toutes les doctrines hors la sienne. Dire aux autres : Tolérez-moi, qui ne tolère personne ; venez à moi, qui me sépare de tout le monde; croyez BU moi, qui ne veux ni vous écouter ni vous consulter : c'est un langage anti-social, et c'est le vôtre, prêtres intolérants et réfractaires. »

IV. Le jeune Briot, qui n'avait pas les mêmes raisons que Dormoy pour se cacher, aimait au contraire à mettre son nom en avant dans le journal comme dans le club. Ayant l'esprit vif et léger, la parole facile, infatué d'un mérite que son parti ne manquait pas d'exalter, ne doutant de rien et surtout de lui-même, il entrait volontiers en discussion avec les prêtres insermentés, et se flattait très haut de les réduire au silence par sa logique. Le 2 mars, il écrivait dans la Vedette : « Gomme ce n'est pas la première fois que j'apprends que des prêtres ont dit m' avoir mis dans le cas de ne pouvoir leur répondre, je leur porte aujourd'hui le défi formel d'accepter une conférence ou particuUère ou publiqpie, en quel heu ils voudront, et comme ils voudront, pour discuter ensemble les articles de la constitution civile du deigé, et même telle autre question constitutionnelle qu'il leur plaira; et jusqu'à ce qu'ils soient sortis vainqueurs de la lice où jeles appelle, je les prie de ne pas rêver si légèrement que j'ai été saqué par eux. Je ne suis pas théologien, et je m'en £ads gloire ; mais j'ai pour moi le bon sens, la bonne cause, une étude faite de bonne foi, avantages qui manquent à ces messieurs. »

Une invitation faite de si bonne grâce étant naturellement

restée sans succès, le jeune professeur de rhétorique la renouvela, huit jours après, en ces termes : « J'ai lu un écrit de dix-neuf pages, qui a pour titre : Le Retour à la foi d'un citoyen de Besançon, père de famille^ demeurant sur la paroisse de Saint-Pierre, et j'ai été indigné à cette lecture. Je ne veux point répondre à un pamphlet que son auteur rougit d'avouer, mais je provoque ou l'auteur ou quelqu'un des colporteurs et lecteurs de cet ouvrage à s'en montrer publiquement l'approbateur, auquel cas je m'engage à prouver que cet écrit contient, !• au moins vingt-deux impostures grossières, soit en matière de religion, soit en matière de constitution, soit concernant des faits ; 2* sept propositions insidieusement amphibologiques, fausses sous plusieurs rapports, et principalement sous celui qui importe à la cause. Je passerai encore, si l'on veut, sous silence les inepties et les contradictions dont il est rempli... Je déclare, pour la seconde fois, que je porte à tous les non conformistes de Besançon et du département, le défi d'accepter avec moi une conférence pour discuter la constitution civile du clergé. S'il est parmi les prêtres un reste de courage et de bonne foi, le devoir et l'honneur les engagent à confondre publiquement ma présomption, et à prouver à leurs prosélytes la bonté de leur cause. »

Si le nouvel écrit contre lequel Briot accumulait tant d'accusations et d'injures , avait été réellement aussi misérable qu'il le prétendait, il aurait probablement excité beaucoup moins la colère du jeune professeur; mais c'était au contraire un plaidoyer très vif et très substantiel contre le schisme. L'opposition complète des doctrines constitutionnelles avec les principes catholiques sur la liberté de TEgUse^ l'autorité du Saint-Siège, l'institution des évêques, l'administration épiscopale , les corporations monastiques , le célibat des prêtres, le mariage et le divorce, y était exposée avec une clarté saisissante. L'auteur, montrant ensuite le même contraste dans les procédés de conduite , ajoutait : <( Dans l'ancienne Eglise, les aspirants au sacerdoce n'y peuvent parvenir qu'après de longues épreuves de science et de yertu. Dans la nouvelle, presque sans études, sans

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