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210 CBAPITRE XX.
bonne heure, lui imposait l'obligation de publier un nouveau mandement. Il prit pour sujet de son instruction pastorale la paix, ce bien précieux que l'agitation révolutionnaire avait chassé de toutes les âmes et dont il avait soif plusque personne. « Serait-il besoin, disait-il, d'entrer ici dans le détail pénible des maux qiie vous soufiTrez et de ceux dont on vous menace encore? Ah ! vous ne les sentez déjà que trop vivement, puisqu'ils sont, chaque jour, le sujet de vos plaintes. En effet, quel tableau plus affligeant que celui dont nos yeux sont continuellement frappés ! La paix, sans, laquelle aucun bien ne peut avoir de prix, où habite-t-elle aujourd'hui? Ne semble-t-elle pas bannie de nos contrées, autrefois si tranquilles ? La paix ! ah I tout semblait nous la promettre ; elle paraissait devoir être le fruit de cette régénération si désirée de l'empire français Et voilà qu'aa
lieu de la paix, le sujet de nos craintes ne fait qu'augmenter. Déjà les tisons de la discorde, allumés aux torches du fanatisme, semblent menacer d'un embrasement général toute l'Europe. Déjà nous ne voyons dans l'Etat et dans l'Eglise que dissensions, animosités . divisions intestines» Ne vous abusez pas, nos très chers frères, sur la vraie cause qui a éloigné de nous la paix et lui a substitué toutes les cala» mités que nous éprouvons. Peut-être les attribuez-vous uniquement à ceux de nos concitoyens à qui trop d'attachement pour eux mêmes n'a pu faire goûter encore le nouvel ordre de choses établi pour le bonheur commun. Ils sont bien coupables sans doute ; mais ne croyez pas qu'ils soient les seuls à accuser. »
D'après ces derniers mots, on pouvait croire qu'à côté des torts de ses adversaires politiques ou religieux , le prélat 'allait exposer avec équité les excès beaucoup plus flagrants du parti dans lequel il s'était engagé et qui marchait ouvertement à la destruction du christianisme tout entier. Eu effet, déjà on parlait ouvertement à l'Assemblée législative de remplacer le mariage chrétien par un Uen fragile que le moindre caprice suffirait à dissoudre, et d'inviter les prêtres à prendre eux-mêmes des compagnes aux mêmes conditions, '^ofondément indigné, un collègue et un voisin de M. Se-
guin, plus courageux que lui, M Flavigny, curé de Vesoul, devenu évëque coustitutionnel de la Haute-Saône, venait de provoquer au sein du nouvel épiscopat une croisade pour combattre ces projets scandaleux , d'abord auprès de l'Assemblée, et en cas d'insuccès, auprès du roi, qui serait supplié de les arrêter par son veto. Mais sa voix resta sans écho. Parmi les nouveaux pontifes, ceux qui étaient honnêtes étaient la faiblesse même , ceux qui avaient de l'énergie n'étaient pas hommes à la dépenser au service de la reUgion.
Tout le mandement de M. Seguin ne fut donc qu'un long réquisitoire contre les catholiques qui avaient refusé leur adhésion au schisme, « les uns, disait-il, par ignorance, les autres par prévention, ceux-ci par intérêt personnel , ceuxlà par égard pour des amis puissants. » Il les accusait tous de perdre l'Etat et l'Eglise par leur aveuglement opiniâtre. Quant à ses turbulentes et peu dévotes ouailles, il n'osa pas leur adresser la moindre observation ni le moindre reproche. Il se borna à dire dans une vague et banale fonuule, empruntée au style de la chaire et qui laissait à l'aise toutes les consciences : a II est important de nous persuader que si, par de nouvelles intrigues, nos ennemis réussissent à diflférer la jouissance tranquille de notre bonheur, c'est à nous principalement, je veux dire à nos péchés, qu'il faut imputer ce retard. Il ne faut donc pas nous contenter de pleurer nos malheurs, pleurons aussi nos péchés. » Si M. Seguin avait tenu sérieusement à appeler la réflexion de ses adeptes sur leurs propres torts, il aurait parlé en termes plus précis ; mais il était tombé sous le joug d'un parti qui demandait à être servi et non à être conseillé. Il finit cependant en recommandant au clergé constitutionnel la modération et l'oubli des injures.
XI. La lecture de cette lettre pastorale devint une nouvelle pierre de touche pour vérifier les dispositions d'un certain nombre de curés qui, grâce à la complicité de leurs paroissiens et à leur poUtique habile, avaient réussi à se maintenir en fonctions, sans avoir donné aucune adhésion formelle au schisme. On chargea les municipalités de signaler
aux districts ceux de ces curés ou vicaires suspects qui refuseraient de lire le nouveau mandement. C'était dans le district de Baume qu'on en comptait le plus grand nombre, et on signalait parmi eux les curés de Rang, TIsle-sur-le-Doubs, Mancenans, Bournois et Blussans. Les officiers municipaux de ces paroisses répondirent presque tous de la manière la plus favorable à leurs pasteurs ; et les observations qu'ils adressèrent en cette circonstance au district peignent trop bien leur bon esprit, celui du clergé et le véritable état des choses à cette époque si confuse, pour ne pas trouver ici quelque place.
Le 3 avril, la municipalité de Blussans écrivit au procureur syndic : « La réponse que vous nous demandez sur la conduite de notre curé (M. Jobin) ne pouvant être qu'à son avantage, nous vous l'adressons avec autant de confiance que de sincérité. Rien n'atteste mieux sa conduite irréprochable que le bon ordre et la tranquillité qui ont régné jusqu'ici dans la paroisse, bonheur dont nous n'aurions pas joui si notre curé avait été l'ennemi de la patrie. Mais nous lui devons cette justice que, loin de nous inspirer des sentiments et de nous donner des exemples d'infidélité, il a toujours manifesté le plus vrai et le plus solide patriotisme. Il est vrai qu'il n'a pas publié la lettre de M. Seguin pour le carême; mais il n'a jamais rien dit, soit en chaire soit ailleurs, qui puisse blesser personne ni troubler l'ordre. Ce témoignage, que nous rendons à la vérité, nous fait espérer que l'administration voudra bien nous laisser un curé si essentiel à notre tranquilUté, et qui réunit en sa faveur les suffrages de tous les habitants, et dont la perte occasionnerail infailliblement des maux incalculables par la division qui en résulterait et qui ne manquerait pas d'avoir des suites fâcheuses, contre son gré et son zèle bien connu pour la paix. Il nous importe d'autant plus de le conserver que, nonobstant la différence de rehgion et de mœurs qui se trouve entre les citoyens de notre commune, il a toujours maintenu l'union et la tranquilUté, ce qui probablement n'arriverait pas si on nous donnait un autre curé. Nous aurions inévitablement alors le sort de quantité de paroisses qui.
pour dépareilles causes, se sont vues déchirées de troubles intestins qui seront peut-être éternels ; et vous auriez, Monsieur, à vous reprocher de si grands maux. Ces considérations nous font espérer que MM. les administrateurs conserveront le sieur Jobin, notre curé ; ils affermiront par là le patriotisme et le zèle qui sont si nécessaires pour le bien de l'Etat, et répondront mieux aux vues de TAssemblée constituante consignées dans la charte constitutionnelle. C'est ce dont osent vous assurer les officiers municipaux et notables deBlussans (D. »
La municipalité de Bournois écrivit, de son côté : « Nous avons remis la lettre du carême es mains de M. le curé (Javaux), mais comme il avait déjà fait les annonces des jours gras et donné ses avis relatifs au carême , il a sans doute pensé qu'il était inutile de lire cette lettre à son prône. Quant à sa doctrine et à la manière pacifique dont il se comporte, nous ne pouvons que nous flatter de l'avoir pour pasteur. La paix règne chez nous ; il nous exhorte à la soumission aux lois ; il nous invite à payer les impôts ; il nons défend les querelles et tous termes odieux. Quand il est question de lire au prône les proclamations et les décrets que nous lui remettons, il profite toujours de cette occasion pour nous exhorter à l'obéissance, et il nous en donne luimême l'exemple. Nous pouvons vous dire. Monsieur, que c'est un curé qui est cher à toute sa paroisse, un citoyen qui nous aide de ses lumières et que nous serions au désespoir de perdre. Personne n'est plus dévoué que cette commune pour le maintien de la loi ; personne n'aime plus que nous la paix. Nous comptons beaucoup que vous contribuerez à la conserver parmi nous, que vous aurez foi à notre témoignage et que vous y ferez droit i^K »
M. Guilloz, maire de Rang, quoique ardent constitution-
(i) MM. Etienne, maire, Jac. Raney, A. Raney, J.-Fr. Magnien, Cl. Dodivers, P.-Fr* Etienne, J.-B. Charbonnier, G). Simon, Cl. Mougin, J.«B. Jacquet, N. Guyon, P. Ganot.
(3) Cette lettre était signée par MM. Narbey, maire, Rousscy et Muflier, ofllciers municipaux, Bay, procureur, et Cl. Baume, notable.
2i4 CHAPITRE XX.
nel, rendit témoignage à la modération de M. Vittot, curé de cette paroisse. Il déclara '< qu'à la vérité, il n'avait pas lu le mandement, mais qu'il se montrait disposé à reconnaître M. Seguin s'il lui prouvait sa communion avec le Saint- Siège; qu'au surplus, jamais il n'avait parlé publiquement de M. Seguin, ni suggéré des sentiments opposés à la constitution. »
La municipalité de l'ïsle-sur-le-Doubs défendit avec chaleur son curé, M. Buchot, encore fidèle à cett« époque, et dont l'adhésion temporaire au schisme ne devait se consommer que cinq mois après, en face du décret de déportation. Passant sous silence la question du mandement, les officiers municipaux protestèrent a qu'il n'était rien échappé à M. Buchot qui pi\t faire présumer qu'il ne reconnaissait pas M. Seguin pour évêque, qu'il était soumis aux lois, faisait régner la paix et réunissait en sa faveur le vœu de tous les citoyens. »
La municipalité de Saint-Georges profita de la même circonstance pour demander la conservation de son curé, et déclara que s'il n'avait point lu le mandement, c'était parce qu'il ne l'avait pas reçu, et que du reste il recommandait à ses paroissiens de rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. La municipalité de Mancenans, qui avait l'honneur de posséder pour curé un prêtre et un patriote distingué, M. Chopard, ancien vice-président du district, se montra seule sans afiection et sans ménagement. Elle se borna à envoyer un procès-verbal accusateur, qui constatait le refus fait par M. Chopard et son vicaire, devant les trois municipalités de la paroisse assemblées , de lire le mandement et de reconnaître M. Seguin pour supérieur légitime.
Xïï. Le directoire de Baume ayant demandé l'expulsion de tous ces curés, le département fut d'un avis contraire et déclara qu'après avoir bien pj^sé les déclarations des municipalités, il ne lui paraissait pas clairement en résulter que les curés de Blnssans, Bournois, Tlsle et Saint-Georges eussent rétracté leur serment et méconnu l'évêque ; qu'il faudrait, pour en juger, des actes plus explicites, qu'il ne
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trouva pas à propos de provoquer eu face de tant d*églises déjà désertes. Quaut au curé de Mancenans, devant la dénonciation si formelle de la municipalité, il devenait impossible •de le maintenir en place, et les électeurs du district furent convoqués pour lui donner légalement un successeur, ainsi •qu'aux curés de Glerval, Bretigney, Mont-de-Villers, Landresse^ Lanthenans, Laviron et Passavant, non remplacés encore ou remplacés par des prêtres qui avaient refusé. La paroisse d'Orsans fut condamnée à être supprimée , comme -celles de Branne et de Cour; le curé de Leugney reçut Tordre de la desservir, et le pasteur fidèle , M. Vertel, fut sommé de s'éloigner sur-le-champ.
Quelques jours avant les élections, le district écrivit au •département : a Les remplacements qui vont avoir lieu ne manqueront pas d'occasionner quelques querelles. Pour les prévenir, il nous faut une force suffisante de troupes. Les Tolontaires étant partis, nous vous prions de nous en envoyer d'autres. D'un autre côté, le bruit se répand que l'on doit tondre tous les non conformistes; cet acte d'autorité , contraire aux lois, peut avoir des suites fâcheuses; il convient donc que nous puissions y remédier. » Pour saisir toute la portée de ces derniers mots, il faut se rappeler qu'à cette époque les hommes portaient les cheveux longs et empaquetés derrière la tète, soit dans une tresse de soie, en forme de •queue, soit dans un cadogan, en fprme de chignon. La mode avait fait de cette coiffure disgracieuse un ornement indispensable et en quelque sorte un insigne d'honneur et de virilité. Couper la chevelure de quelqu'un, était redevenu un outrage presque aussi sanglant qu'au temps des Mérovingiens.
Le ^9 avril, les électeurs réunis à Baume élurent le trop femeux abbé Baverel à la cure de Glerval et sept moines aux autres cures vacantes (1). Les moines Nachin, Louvet, Marain
(1] Le bénédictin Nachin, à Mancenans; le capucin Marain, à Bretitigney;le minime Page, à Lanthenans; le capucin Pinot, à Passavant; le eupucin Monnier, à Mont-de-Villers ; le capucin Louvet, à Laviron» «t le capucin Duffay, à Landresse.
et Duffay, repoussés par les populations, ne firent que passer dans les paroisses où ils étaient envoyés. Quant à l'abbé Baverel, il ne quitta pas Besancon, où la présidence du club lui donnait une occupation beaucoup plus conforme à ses goûts.
XIII. Les intrus nommés par les électeurs d'Oroans au mois de septembre i79i ayant, en grand nombre, décliné cette commission litigieuse, il restait beaucoup de paroisses à pourvoir dans ce district Le directoire d'Ornans les signalait ainsi, le 23 mars, au département : « A Vercel, M. Raguenet, après avoir accepté, a remercié, puis est venu desservir avec une commission de Tévêque. Nommé sur son refus , M. Coulon, prêtre d'Arbois, a aussi refusé. A Trepot, M. Guérissot a quitté depuis peu, sans démission. A Guy ans- Venues, M. Barbier, nommé, ayant refusé, M. Martin, élu à sa place, n'a pas répondu à la lettre des électeurs; pour Flangebouche, M. Malfroy, prêtre d'Arbois, a refusé par lettre, ainsi que M. Ravier, capucin, pour Mouthier. M. Degoux cadet, après avoir accepté pour Eysson, a donné sa démission. Pour Tarcenay, M. Ligier n'ayant pas accepté, M. Baratte, ex-capucin, a refusé également ; même refus de la part de M. Huotpour Passonfontaine. »
On fit donc encore une tentative pour donner des pasteurs constitutionnels à ces paroisses, et les électeurs du dis* tri et se réunirent de nouveau le 2i avril. Dans le nombre des candidats aux cures vacantes, il en était un qui était déjà devenu odieux aux bonnêtes gens de tous les partis ; c'était Raguenet. Paimi les constitutionnels eux-mêmes, ceux qui avaient conservé de l'attachement à la foi et aux mœurs, redoutaient sa nomioation, et firent des démarches pour l'empêcher. Mais le club jacobin récemment créé à Vercel prit hautement en main la cause de son fondateur, et dans une adresse pressante , il invita les électeurs « à n'avoir aucun égard à ce que quelques factieux et ennemis de l'ordre se seraient peut-être efforcés de leur persuader. Au contraire, ajoutait-il, le titre de curé donné au sieur Raguenet, en ôtant tout espoir aux âmes timorées et de bonne foi, va ramener le surplus des citoyens au concours du bien et de
SITUATION RELIGIEUSE AU COMMENCEMENT DE i792. 247
Tordre. La société des Amis de la constitution atteste que Raguenet réunit les qualités essentielles pour opérer le bonheur du peuple et procurer le triomphe de la constitution. »
Une recommandation aussi puissante ne pouvait manquer d'être écoutée au sein d'un conseil ecclésiastique présidé par M. Quirot. Les électeurs d*Ornans, entourés et protégés par les volontaires de Rhône-et-Loire , se trouvaient , cette fois , en parfaite sécurité pour recevoir les inspirations du Saint-Esprit; malheureusement les choix devenaient de plus en plus difficiles : il y avait pénurie complète de candidats, et il devint impossible de pourvoir aux neuf postes vacants^ sans s'exposer certainement à de nouveaux refus et à de nouveaux affronts (i).
Les intrus élus pour Mouthier, Trepot, Flangebouche et Plaimbois, n'acceptèrent pas. M. Seguin, désolé de tous cesrefus, ne savait comment y remédier. « Je suis touché, écrivait-il le 43 mai, que quelques-uns des élus ne puissent accepter; que Flangebouche et Mouthier particulièrement demeurent encore sans pasteurs. Je crains beaucoup que nos fanatiques ne profitent de ce temps pour y manœuvrer tout de nouveau. Je ferai ce que je pourrai pour y envoyer des desservants, mais vous savez combien il est difficile d'en trouver. Peut être la difficulté diminuera-t-elle lorsque le décret que nous attendons sur les réfractaires nous sera envoyé, car nous espérons qu'il les éloignera d'une manière efficace des lieux où ils sont si dangereux. »
Le capucin Millerand écrivit au district : « que si sa nomination était le vœu de quelques-uns des électeurs, ce n'était point le vœu des habitants, que l'on n'avait pas con* .suites pour leur donner un curé à leur façon et selon leur
(1) Les électeurs nommèrent MM. Raguenet à Vercel ; Degoux atné, exfamilier, à Eysson ; un abbé Baverel, peu connu, à Guyans-Vennes ; Martin, vicaire de Luâier, à Flangebouche ; Buverel, curé de Verne, à Houlhier; le capucin Millerand, vicaire en chef de Monlrond, à Trepot; le carme Vertel, à Tarcenay; le carme Janneney, à Plaimbois-derrière* Vennes. M Degoux cadet, ex-familier, remplaça le curé insermenté de Passonfontaine, qui venait de mourir.
doctrine ; et qu'en conséquence, il donnait sa démission. » Le curé insermenté de Plaimbois, M. Lambert, parvint à se maintenir dans sa paroisse.
Treize vicaires en chef orthodoxes se trouvaient encore en place dans le district d'Ornans (i). Le 44 avril, M. Humbert, à Athose, reçut Tordre de remettre le service de l'église au curé de Nods et de s'éloigner. Le ^ mai, même notification fut faite à MM. Simon à Epenouse et Nicolas à Longechaux; les intrus de Vercel et de Villedieu furent chargés de leur service. Raguenet se fit délivrer également une commission pour desservir la Sommette. Enfin M. Seguin écrivit lui-même, le iO juin, au département : «Je vous prie, Messieurs et chers collègues, de faire signifier au sieur Renaud, vicaire de Bolandoz, de déguerpir, ce qui aurait déjà dû être fait. Je suis surpris que M. Bailly se fasse prier pour cela. J'ai chargé le curé d'Amancey de la desserte de Bolandoz, mais il ne peut le faire sans ce préliminaire. Je vous envoie la lettre qu'il m'écrit. Je vous envoie aussi celle d'un autre curé , celui dé Dambelin ; il demande qu'on éloigne difierents sujets. Je crois que déjà ils vous ont été dénoncés, du moins ils ont dû l'être, et vous nous rendrez service. » Le département s'empressa de faire droit à toutes ces demandes, et M. Renaud reçut l'ordre de s'éloigner du territoire de Bolandoz dans le délai de trois jours.
XIV. Le district de Pontarlier ne comptait pas moins de quinze paroisses encore dépourvues de pasteurs constitutionnels régulièrement élus, sans parler des nombreuses églises forcément laissées aux vicaires en chef orthodoxes. Quelques chifires donneront une juste idée de la proportion qui existait dans ce district, au commencement de i792, entre les prêtres fidèles et les schismatiques. La somme arrêtée par le directoire pour le trimestre des pensions ou
(i) MM.Renaad, à Bolandoz; Simon, à Epenouse; Clerc, à Gevresin; BaUilIard, à Labergement; BiUerey, à la Sommelte; Perrot, à Reugney; Nicolas, à Longechatix ; Humbert , à Athose ; Humberl , à Avoudrey; Smourgeon, à Guyann-Durnes ; Bonnet, à Longemaison ; Sergent, à Saules* et Sarrasin, aux Fournets.
SITUATION RELTG1BUSE AU COnHENCBMENT DE 1792. 219
Iraitements des insermentés s'élevaità8,9751ivres, et pour les autres à i,431 livres seulement. Devant l'impossibilité de pourvoir à toutes les cures , le directoire commença par décider qu'on sursoierait de nommer à celles de Dommattin, Doubs, Bannans et Saint-Point, parce qu'il était possible ^'elles fussent supprimées par les décrets. Mais il restait encore aux électeurs à trouver onze intrus, pour Frasne, Arçon, Goux, Levier, la Grand'Gombe, les Hôpitaux, Jougne, le Lac-ou-Villers, les Allemands, Cbaffois et Rochejean. En face de cette tâche impossible, l'assemblée électorale se livra aux cboix les plus fantastiques. Elle élut M. Bouvenot, vicaire épiscopal, à la cure de Frasne, M. Marlet, vicaire épiscopal du Jura, à la cure de la Grand'Gombe. Gomme on le devine bien, aucun de ces deux personnages ne prit de pareilles nominations au sérieux. Le moine Nicolet, qdi ne pouvait déjà plus se maintenir au Lac-ou-Villers, fut envoyé aux Hôpitaux, où l'attendaient les mêmes tribulations. Le minime Finot, d'Arbois, fut nommé à Arçon, le chapelain des Pontets, P.-Denis Guinchard, à Chaffois, et Oudot- Ouérissot fut conservé à Jougne. Quant aux paroisses de <5oux. Levier, le Lac-ou-Villers et les Allemands, on ne voit pas qu'il ait été pourvu d'une manière effective à leur desserte.
XV. A la tète de la paroisse de Rochejean se trouvait, depuis un grand nombre d'années, un prêtre d'un talent remarquable, M. Boillon^ qui avait fondé dans son presbytère une école secondaire des plus florissantes et dont la réputation s'étendait jusque dans les pays étrangers. Ses vertus, sa générosité et son ardent patriotisme, l'avaient fait élire pour maire, et tel était le respect qu'il imposait, même aux ennemis de la religion, qu'ils n'avaient pas encore osé s'attaquer à lui. Mais le 2! avril, sur l'avis que M. Seguin venait de confier le service de sa paroisse à M. Ch.-Denis Faivre, desservant des Longevilles, dans le voisinage, le district lui signifia de remettre à cet intrus les clefs de son église et de s'éloigner aussitôt. M. Boiilon répondit le jour même au district :
a J'ai reçu votre missive de ce jour avec le respect affec-
tueux que j'éprouve toujours quand je reçois quelque chose de votre part. Quoiqu'elle soit bien peu assortie à la manière dont vous me faisiez l'honneur de m'écrire autrefois, et qu'elle puisse paraître dure, je vous prie d'être persuadés qu'elle ne m'a pas inspiré contre vous la moindre aigreur. Je ne l'ai attribuée ni au caractère d'aucun de vous ni à ses vrais sentiments, mais seulement à votre position. Je crois encore avoir toute votre estime, parce que j'ai les preuves en main que vous avez daigué m'en honorer, et que je suis sûr de ne l'avoir point déméritée
» Cependant, Messieurs, quel que soit mon empressement à obéir à vos ordres, quelquefois même à les prévenir, vous Toudrez bien me permettre de vous exposer mes exceptions contre celui-ci.
» Vous voulez que dans trois jours j'évacue le presbytère de Rochejean ; mais il m'est impossible, dans cette saison, de me procurer des voitures. J'ai un cabinet d'histoire naturelle, un médaillier, une bibliothèque, destinés à l'enseignement, et que je me proposais de laisser au premier étabUssèment solide d'éducation. Ces objets ne doivent être ni détmits ni jetés par les fenêtres. Ils ne s'emballent pas dans trois jours et ne peuvent être un accompagnement de fuite. Je n'ai d'ailleurs pas la force d'entendre maintenant à une opération si longue, si pénible. Mes meubles, au heu de gêner M. Faivre, chargé de ma besogne, peuvent lui servir ; ils serviront davantage à un curé, si vous en faites nommer un à côté de moi. Tout sera à son service, mes petites pro- Tîsions mêmes. S'il a ses meubles, la maison est vaste, j'y loge cinquante personnes. Si cependant il est de style de briser les meubles d'un prêtre qu'on déplace, daignez me marquer le jour de lexécution, afin que je le désigne aux pauvres de ma paroisse et du voisinage, à qui j'ai déjà fait dire qu'ils pourraient accourir à la distribution gratuite que je leur en ferai.
» Ceci m'amène à ma pension, objet plus embarrassant que mes meubles à déloger dans trois jours. La plupart de mes élèves, qui sont nombreux, sont du pays de Gex. Les
ï^nts, d'après votre silence, ont, comme moi, compté sur
no
le reste de Tannée scolaire. Us m'ont fait des avances que je n'ai pas actuellement le moyen de leur rendre. Vous savez que je ne reçois pas de traitement. J'ai pour l'enseignement de ma jeunesse, trois ecclésiastiques qui, au commencement de l'année, auraient pris parti ailleurs s'ils n'avaient compté sur moi, comme, de mon côté, je comptais sur eux. Voyez, Messieurs, si tant de personnes et dans une telle position s'expédient en trois jours.
» Vous ajoutez que j'aie à sortir du territoire de la paroisse de Rochejean dans le même délai. Je vous assure, Messieurs, que le dépérissement de ma santé, amené en bonne partie par mes travaux pour la municipalité, mes infirmités nombreuses et gênantes, ne me permettent, quant à présent, aucun déplacement. Bien des jours je ne puis ni lire ni écrire un mot. Si vous me faites enlever, pour peu qu'on y mette de violence et que le jour se trouve mauvais, je périrai en chemin. Quoi qu'il en soit, je ne me sens point la force de me déplacer et de loger chez autrui. Avec tous les ménagements que je puis me donner chez moi, presque toutes les nuits je me trouve en danger pressant, et il vaut mieux pour moi mourir promptement d'une mort violente qui instruira ma paroisse, que traîner une existence qui, par l'accroissement de mes infirmités, lui deviendrait inutile. Votre réponse sur. ce point. Messieurs, décidera une grande question, celle de savoir si un cathoUque peut encore réclamer quelque justice et quelque compassion.
)> Vous paraissez craindre des mauvais traitements pour M. Faivre et un soulèvement de ma paroisse. Vous avez tort, Messieurs. On sera bien indigné de l'indécence, de l'injustice, de l'impiété de son procédé. Mais la refigion que nous professons ici nous apprend le pardon des injures et l'amour des ennemis. M. Faivre, comme tout autre que vous enverrez, ne recevra de ma part que des poUtesses. A vous-mêmes, Messieurs, je voudrais pouvoir en faire autant. Je voudrais Yous faire un grand bien, si vous pouviez le goûter : ce serait de vous rappeler à votre vieille croyance. Mais je vous prie d'agréer au moins l'ofirande de tout ce qui peut m'être dû par l'Etat, pour preuve de mes sentiments. C'est ainsi que
pensent les hommes qu'on qualifie aujourd'hui ennemis delà patrie, perturbateurs, incendiaires, fanatiques, etc. La France ne seraitrelle pas plus heureuse d'en posséder un plus grand nombre ?
» 2"* Votre démarche à mon égard ne me parait pas légale. Messieurs, et en voici les raisons. Vous m'infligez une peine, et une peine à peu près de mort dans ma situation. J'aurais d'abord cru que ce devait être là un acte de tribunal et non d'administration. Mais indépendamment de cela, vous méjugez et vous me punissez sans inlerrrogatoire, sans preuve et sans crime. J'ai un peu lu les décrets ; mais je n'ai pas vu auquel je puis avoir manqué ; vous me devez la justice de me le dire. Tout mon crime, je le sens bien, c'est ma religion. Et cependant aujourd'hui en France aucune religion n'est crime; combien moins la seule vraie ? Quant au zèle pour le bien public, je le disputerai avec qui que ce soit Vous connaissez, mes preuves. Je réclame la justice, je ne veux être puni que par la loi. Qu'on me juge donc et que je sache sur la délation de qui, afin que je recouvre mes frais. Jusque-là, que je sois réputé innocent et que je reste tranquille. C'est la loi qui vous parle, Messieurs, et s'il le faut, je vous en rappellerai tous les points ; mais je ne souffrirai jamais de passer pour coupable devant ma patrie, sans avoir été seulement repris d'une faute.
» 3* Revenons au fonds. Vous voulez que je cesse toutes fonctions pastorales et que je quitte ma paroisse. Comment! dans le danger où elle est? N'allez pas d'abord me parler de fanatisme et me crier que la religion n'est pas attaquée. Sur cette matière, c'est de moi. Messieurs, ne vous en offensez pas, c'est de moi que vous devez prendre des leçons, comme j'en dois prendre de vous sur les affaires d'administration. La religion n'est plus attaquée en bien des endroits de la France, il est vrai, mais c'est parce qu'elle y est éteinte. Si vous le souhaitez, nous entrerons là-dessus en discussion. Mais, en attendant, quelle idée auriez-vous de moi si je fuyais en voyant les loups de toute part attaquer mon troupeau? Que me dirait votre juge et le mien, qui me Ta confié? Ah ! que plutôt, a la tête de mes ouailles chéries, je sois
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égorgé pour leur défense, pour leur instruction, pour l'expiatien des fautes que j'ai commises en les conduisant pendant dix-huit ans! Vous voulez que je quitte ma paroisse; maiSy Messieurs, quitteriez-vous aussi votre administration, dans le besoin qu'on a de gens capables et droits? Vous me répondrez peut-être que c'est la loi qui me le commande ; mais je l'ignore encore, cette loi, à moins que vous ne donniez ce nom à la force. Je respecte beaucoup l'autorité laïque en ce qui lui appartient, mais elle ne peut point ôter un pouvoir qu'elle n'a pu donner. Détrompez- vous, Messieurs, si vous regardez le ministère et les fonctions ecclésiastiques au nombre de celles que le souverain temporel donne et reprend. Du reste, ne craignez rien de ce ministère ni de ces pouvoirs spirituels pour la société civile. Loin d'en recevoir du dommage, elle leur devait sa tranquillité et son appui. La France n'est bouleversée que parce que la religion catholique y est méconnue et méprisée. Je me garderai donc bien d'abandonner ma paroisse, à moins que je n'y sois forcé. Je ne ferai cependant pas plus de résistance que mon Sauveur n'en fit au jardin des Olives. Vous pouvez prévenir les satellites que vous enverrez qu'ils seront bien reçus. Voilà, Messieurs, les sentiments que j'ai toujours eus, mais que je ne croyais pas devoir être sitôt obligé de vous développer. Puisse ma lettre vous être un moyen de retour, et, par là, une preuve de mon respect affectueux. »
On verra plus loin à quel déchdnement de .colères et de violences donna lieu cette lettre, d'une franchise et d'une vérité si éloquentes. Le i I mai, le district enjoignit à la municipalité de Rochejean de faire partir également, dans UQ court délai, tous les ecclésiastiques attachés à la pension de M. Boillon.
XVL Le i2 mai^ M. Bévalet fut chargé d'aller installer rintrus d'Arçon, et la municipalité, de mettre deux compagnies de garde nationale sous les armes , pour prévenir toute commotion populaire. Le district se vengea de n'avoir pu trouver de curés constitutionnels pour plusieurs paroisses en ordonnant l'expulsion des vicaires oi*thodoxes que les curés bannis y avaient laissés. Malgré les termes formels
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de la loi, il ordonna encore l'expulsion de M. Léoutre, curé de Doubs, non remplacé, ainsi que celle de M. Vorbe, son auxiliaire, à raison des rassemblements considérables qui se faisaient à leurs ofQces, et sous le singulier prétexte d'arrêter les progrès de Cirréligion^ c'est-à-dire de la désertion des églises schismatiques du voisinage. La municipalité fut sommée d'opter entre les services d'un intrus des environs ou la fermeture complète de son église.
Après avoir pourvu avec si peu de succès au remplacement des curés, le district de Pontarlier se mit en campagne contre les chapelains et vicaires en chef dont le zèle lui causait le plus d'ombrage. Le 6 avril , à la suite d'une dénonciation des officiers municipaux de Jougne, qui, en quahté de clubistes, s'étaient donné la mission de surveiller toute la contrée, il déclara <( que les chapelles d'Entre-les- Fourgs et du Souillot étaient placées trop loin du chef-lieu des municipalités pour être bien surveillées , et qu'il était de notoriété publique que les prêtres qui les desservaient étaient les plus intrépides comme les plus dangereux fanatiques ; qu'il était également de notoriété publique que les sieurs Faivre, vicaire en chef à Lièvremont, Lambert, vicaire à Levier, Mignot, vicaire à Frasne, Jacquin, vicaire à Bannans, étaient des plus acharnés pour théocratiser les paroisses où ils exerçaient leurs fonctions, et poussaient môme l'effronterie jusqu'à propager leurs principes dans les communes voisines; que ces mêmes vicaires étaient insermentés, et qu'il était inouï que la nation fût assez indulgente pour les conserver dans leurs postes et pour salarier des ingrats et des insoumis; que les citoyens d'Entre-les- Fourgs pouvaient être facilement desservis par le curé de Jougne, ceux de Lièvremont par le curé de Montbenoît, ceux du Souillot par le curé de Ghapelle-d'Huin, et que les curés de Levier, Frasne et Bannans pouvaient se passer de coopérateurs aussi dangereux que leurs vicaires ; que, d'ailleurs, le salut public étant la suprême loi, toutes considérations devaient y céder; le directoire arrêtait, en conséquence, que toutes les chapelles seraient fermées, et leurs dessers vants contraints de s'éloigner dans le délai de trois jours. »
SITUATION RBLIGIEDSB AD COHMENCBMENT DE 1792. 9SS
Le même arrêt fut signifié, le i2 mai, à MM. Vieille, vicaire à Goux, et Marguet, vicaire à Arçon.
Le ii avril, l'intrus de Morteau présenta une requête tendante à ce que MM. Perrot et Donzé fussent contraints de quitter aussi les succursales de Gerneux-Péquignot et de Derrière-le-Mont, « à raison, disait-il, de leur inconduite et de leur acharnement à semer la division dans les familles. » Il offrit, en même temps, de se charger du service de ces deux éghses. Ses offres furent agréées, et MM. Perrot et Donzé reçurent l'ordre de partir. Le même ordre fut encore signifié, dans le courant de juin, à MM. Prince, vicaire en chef à Saint- Antoine, et Lacroix , à Malbuisson. Les intrus des Hôpitaux et de Labergement furent chargés de les remplacer. Ces remplacements n'étaient qu'une fiction. La plupart des éghses vicariales demeuraient complètement fermées. Le 46 avril, les officiers municipaux de Lièvremont demandèrent au département que l'intrus de Montbenoît leur rendît au moins les clefs de leur église, afin qu'on ne fût pas obhgé, en cas de besoin, de faire un trajet de deux heues pour les avoir.
On a vu que le district de Pontarher avait intimé aux famihers de cette ville l'ordre de cesser leurs offices et leurs prières, ou de les faire sous la présidence de l'intrus, et qu'ils avaient refusé de s'y soumettre. Le respect pour les morts empêcha d'abord qu'on ne brisât ce pieux ministère de deuil, mais la municipalité ne voulut pas que cette ressource restât aux cathohques et redemanda, avec instances, la suppression de ce corps trop fidèle à sa foi. Le département décida qu'une nouvelle sommation serait adressée aux chapelains. « Je vous prie, écrivait le procureur général Billot, de la leur faire signifier promptement et de m'adresser ensuite directement leur réponse, afin que je puisse presser l'arrêté définitif que je vous renverrai aussitôt, tant je suis saisi d'indignation contre toute votre^prêtraille réfractaire. » Le 31 mars, le département décida que l'intrus Devillard serait chargé désormais de faire acquitter, comme il l'entendrait, toutes les fondations pieuses ; qu'en conséquence, les chapelains lui remettraient tous leurs titres, et que la