II
Tli CHAPITRE IXI.
Une jeune religieuse étant morte à Thôpital de Besançon^ les hospitalières obtinrent pourtant, par leurs larmes, que M. Balanche, leur confesseur, fit la cérémonie de Tenterre^ ment. Ce fut M. Ordinaire, ancien maire, alors commissaim An roi près le tribunal du district, qui, par son autorité morale, imposa cette concession à l'aumônier constitutionnel; mais quelque temps après, une autre religieuse. M"" Boov* gon, ayant succombé aux inquiétudes que lui avaient eau-* sées les violences populaires exercées contre son frère, Taumônier constitutionnel revendiqua ses droits sur le cadavre, et les religieuses s'abstinrent d'assister aux obsèques ; ce qni leur attira beaucoup d'invectives de la part de la po<^ palace.
Le 9 mai, M. Monnier, intrus à Vernierfontaine, écrivit au district d'Ornans : « Le prêtre inconstitutionnel qui réside i la cure d'Etray est mort ce matin, et comme je suis chargé de cette desserte, je prévois que, demain, les parents et les habitants du lieu, tous inconstitutionnels, voudront le faire enterrer par des prêtres de leur parti ; il veut s'y trouver bien des gens du Yaldahon et d'Epenoy, de façon que cela peut causer un grand trouble. Pour tenir tout le monde à ta raison, je souhaite que vous envoyiez deux de ces messieurs de la gendarmerie. La garde nationale de Vernierfontaine y viendra avec plaisir; ou bien me donnez-vous avis de le laisser enterrer par les prêtres réfractaires? » Le district lui répondit qu'il devait enterrer, et pouvait se faire escorter par les ^rdes nationaux patriotes de Vernierfontaine, avec ordre aux officiers municipaux d'Etray de veiller, sous leur responsabilité personnelle , à ce que la cérémonie ne fût point troublée.
X. A la perte de quelques-uns de leurs prêtres les plci& «imés, les catholiques du Doubs eurent bientôt à joindre la perte, plus douloureuse encore, de leur bon et vénérable archevêque. M. de Durfort, en se mettant à Técal^t et em vivant fort retiré à Pontarlier, avait cru laisser à l'ora^ le temps de se calmer. Mais bientôt, cette petite ville elle-même lui refusa le peu qu'il demandait de paix et de tranquillité. A quelques pas de son asile, un club ne cessait de vociférer
contre les prêtres, et le directoire du district ne cessait de les poursuivre. Les administrateurs allaient eux-mêmes briser dans les imprimeries les planches destinées à reproduire les brefs du pape, et M. de Durt'ort, se croyant obligé par sa conscience de publier son adhésion formelle à la sentence pontilScale du 43 avril 1791 contre le schisme, fut forcé ile faire imprimer son mandement à Neuchatel. Il aurait encore volontiers supporté pour lui-même le bruit et les insultes, mais sa présence devenait pour le clergé de la ville un sujet de tracasseries et d'accusations continuelles. La ville de Pontarlier étant située sur la frontière, on prétendit que le prélut et les prêtres fidèles y avaient transporté le centre de leurs complots contre-révolutionnaires, afin de diriger, de \k, plus aisément le mouvement des émigrés et celui des mécontents de rintérieur. Pour faire cesser ces imputations calomnieuses, M. de Durfort se vit encore contraint de s'éloigner. Alors, le deuil dans l'âme, il quitta cette France qu'il avait tant aimée, dont il avait suivi d'un œil si sympathique la grande transformation, et il alla chercher un refuge à Soleure, au sein d'une de ces vieilles républiques assez sages pour croire que l'orthodoxie catholique n'a rien d'incompatible avec la démocratie et la liberté.
En mettant les pieds sur le sol helvétique^ M. de Durfort y retrouva d'autres exilés, d'autres Français, aussi paisibles et aussi inofiensifs que lui, qui devaient déjà à ses bienveillantes démarches un asile refusé à leur piété sur la terre natale. Il était encore à Besançon, lorsqu'une colonie de trappistes, chassés de leur pauvre couvent par la proscription des ordres religieux, avait passé par cette ville, se dirigeant vers la frontière, et allant planter leur tente dans la première contrée venue dont les lois seraient moins hostiles à leur sainte profession. Ils avaient exposé à M. de Durfort l'embarras extrême où ils se trouvaient, ne possédant absolument plus rien, et ne connaissant personne pour les appuyer auprès des gouvernements étrangers. Alors le pieux archevêque s'était fait solUciteur pour eux auprès du sénat de Fribourg, leur avait obtenu le monastère de la Valsainte, et avait généreusement partagé avec eux tout l'argent qui lui
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restait, pour les aider à vivre en attendant les premiers firuits de leurs travaux agricoles.
Précédé en Suisse par la renommée de ses bienfaits et de ses vertus, M. de Durfort fut accueilli avec la plus haute distinction par le gouvernement, le clergé et la population de Soleure, et Tévêque de Lausanne s'empressa de venir consoler l'exil de son vénérable métropolitain. Mais Ibs chagrins inséparables de l'éloigûement, et surtout la douleur de voir la France en proie à un déluge de maux, altérèrent très rapidement la santé de M. de Durfort. Il ne se reposa pas cependant ; sa patrie lui avait refusé le droit de prêcher la parole de Dieu ; il se mit à la prêcher au bon peuple suisse, en échange de son hospitaUté. Le dernier acte de sa vie fut un sermon très beau et très touchant sur les douceurs de la mort du juste. L'impression que ce discours éloquent produisit sur tout l'auditoire fut si profonde, que longtemps après, il était encore présent à toutes les mémoires, avec toutes ses circonstances et ses détails.
En peignant ce grand et sublime tableau, M. de Durfort n'avait fait que tracer à l'avance le spectacle qu'il allait, peu de temps après, donner lui-même aux anges et aux hommes. En effet, arrêté bientôt par les progrès de l'hydropisie qui le décomposait et en proie à de cruelles douleurs, il ne lui fut plus possible que de prier et de souffrir. Sa patience admirable devint une dernière et éloquente prédication , et ses prières suprêmes furent pour son diocèse et pour la France. Il mourut le 19 mars 1792, entre les bras de son fidèle compagnon, M. de Chaffoy, à l'âge de soixante-sept ans. Son corps resta en dépôt dans la chapelle du collège , et son cœur fut confié à la garde des religieuses de la Visitation. Les magistrats et le peuple de Soleure entourèrent ses funérailles des plus grands honneurs, et témoignèrent par leurs larmes qu'ils savaient apprécier à leur prix les vertus dont la France voltairienne ne voulait plus.
Ainsi finit cette grande et noble existence, bien plus grande encore par les vertus, les épreuves et les bienfaits, que par les dignités et la naissance. Ainsi s'éteignit, au milieu de toutes les douleurs de Texil et de la proscription ,
cette âme si éminemment bonne et pacifique, qui, dans les circonstances les plus difficiles peut-être qui se soient jamais rencontrées dans Thistoire, offrit le rare et sublime spectacle d'un jugement parfait^ triomphant à la fois de tous les préjugés du passé et de toutes les erreurs du présent , et d'un cœur resté, au milieu du conflit de toutes les passions déchaînées , inaccessible à toute autre passion que celle du bien. M. de Durfort avait donné à la révolution démocra-* tique tous les gages possibles. Il avait môme juré spontanément de défendre de tout son pouvoir ces fameux principes de 89, où la liberté et l'égalité indéfinies venaient d'être proclamées. Il avait prodigué son concours aux premiers travaux de l'Assemblée constituante, les derniers honneurs à ses membres défunts , les bénédictions à la milice nationale levée pour soutenir son œuvre. Loin d'opposer la moindre plainte à la confiscation des biens du clergé, il n'avait élevé la voix que pour recommander à son troupeau de respecter la jouissance de l'Etat spoliateur. Mais lorsqu'on lui avait demandé le sacrifice de son honneur de prêtre et de sa foi de chrétien , cet homme si condescendant et si doux, si patient devant la spoliation, ce grand seigneur qui avait fait si bon marché des privilèges de sa caste, ce prince si plein de déférence envers les moindres autorités populaires , avait déployé une fermeté aussi calme qu'inébranlable. Appelé à concourir au bouleversement de son diocèse, il n'avait d'abord opposé qu'une réserve silencieuse et des moyens dilatoires , attendant , espérant toujours que l'Assemblée, le roi, le Souverain Pontife, finiraient par s'entendre sur les termes d'une transaction qui sauvegarderait les principes essentiels de la foi, en accordant à la passion novatrice du moment tout ce qu'il serait possible de lui céder. n avait même offert, à l'exemple d'un grand nombre de ses collègues, de descendre de son siège pour laisser la place à un homme nouveau que son origine semblât disposer encore mieux que lui en faveur des intérêts populaires. Malgré les excitations dont il était entouré par ses conseillers, il avait refusé de devancer le jugement du Saint-Siège en condamnant dogmatiquement les erreurs religieuses décrétées par
FAssemblée constituante , et avait attendu à la dernière extrémité de faire éclater sa résistance , dans la crainte évangélique d'éteindre la mèche qui pouvait fumer encore. Lorsqu'il n'avait plus été possible de se taire, il avait parlé sans colère, sans aigreur, avec les accents de la plus tendre affection et d'une tristesse pleine de mansuétude. Pour épargner de nouvelles fautes à un peuple aveuglé , il avait quitté d'abord son palais, puis sa ville épiscopale, puis son diocèse, mais seulement à la dernière extrémité, montrant par ces étapes successives qu'il s'éloignait à regret, qu'il ne maudissait pas, qu'il ne s'insurgeait pas, qu'il espérait et aimait toujours ; et qu'il ne reculait que devant la volonté, bien déclarée, des ennemis de l'Eglise d'en venir aux dernières violences (0.
XI. La mort de M. de Durfort fut saluée par le parti constitutionnel avec une satisfaction sans voile et sans mélange, comme une bonne fortune inappréciable. Il sembla que les catholiques fidèles du Doubs, n'ayant plus à choisir entre deux évêques, n'avaient plus qu'à se précipiter aux pieds du seul qui restât , et que la mort de M. de Durfort achevait de légitimer le ministère de M. Seguin. Les compliments affluèrent de tout côté à ce dernier. Le député Michaud lui écrivit de Paris , le 2 avril : « Je vous fais le compliment le plus sincère sur le trépassement de M. Dwrefort, Il serait plaisant que vos ci-devant confrères eussent chargé Tévèque de Fribourg de l'administration de votre diocèse. Mais je ne crois pas que le démon de la vanité ait pu les égarer à ce point, ni. que M. l'évèque de Fribourg, à qui j'ai connu autrefois du bon sens et même une sorte d'esprit détaché
(1) Hsr le cardinal Mathieu, dont la pieuse et noble sollicitude ne perd aucune occasion d*honorer la mémoire de ses devanciers , et en même temps d'enrichir son diocèse d'objets précieux, ayant été informé de l'existence d'un magnifique nécessaire de voyage en vermeil, spéoimea princier de l'orfèvrerie du xviii* siècle, qui avait appartenu à M. de Durfort et lui avait sans doute été offert en présent , s'est empressé d'en faire l'acquisition. Son Eminence a pris aussitôt des dispositions dignes de sa générosité habituelle pour assurer à l'archevêché de Besançon ce souvenir authentique du pontife, confesseur de la foi.
MOYENS ACCOMCLÉS POUR fiTOUFFBR LE CATHOLICISME. ^19
des glorioles du siècle, ait pu se prêter à une pareille extravagance. Je vois, au demeurant, que vous allez rallier autour de vous une foule de nos prêtres montagnards qui avaient signé beitement la fameuse promesse, inventée^ dit-on, par Berbey, de rester inviolablement attaché à la très prétieuse et très sacrée personne de M. Durefort. »
L'abbé Dormoy écrivait, de son côté, dans la Vedette^ le 6 avril : « La mort de M. Durfort cause beaucoup de fermentation parmi les très saints prêtres. Ce coup funeste et inattendu a déconcerté les projets des triumvirs^ du bétail violet et de tous les perroquets subalternes auxquels depuis un an ils font répéter les mots de pape^ de religion^ de schisme, d'hérésie, d'excommunication et une foule d'autres fagots tous plus ridi<* «ules les uns que les autres. Que faire dans ces circonstances «ritiques? Il faut un cbef> fût-il de paille. La dernière es« couade du dernier régiment a son caporal^ et les soldats du pape sont faits pour avoir tout au moins un capitaine ; mais ce capitaine, où le prendre ? Comment l'installer et le faire reconnaître par ses soldats? Voilà précisément le point de la difficulté. Autrefois le roi seul nommait à l'archevêché de Besançon ; aujourd'hui la nation, dont il n'était que le délégué, trouve plus convenable de nommer elle-même^ et le roi, de 4Bon côté, a nommé autant qu'il était en lui, en sanctionnant la loi des élections. Tout combiné, il pourrait se faire que M. Seguin se trouvât évèque légitime de Besançon. Plusieurs <»rés ne tenaient à M. Durfort que par un serment extorqué. S'ils allaient s'aviser de faire faux bond au parti, car il faut finir une fois les momeries non conformistes, et puis il faut vivre, les aristocrates commencent à voir le fond de leur écuelle, etc., etc. Pendant la vacance du siège épiscopal, c'est bien au chapitre métropolitain à administrer ; mais les autres prêtres voudront-ils obéir à toute cette cathégorie de chanoines ? On serait d'ailleurs forcé de convoquer MM. Seguin et Marreher. Quelques étourdis auraient bien été d'avis d'assembler le chapitre ; mais les gens sensés, supposé qu'il «en soit encore parmi les violets non conformistes, ont craint d'indisposer les curés et tous les prêtres, dont il leur importe, surtout à présent, d'entretenir le courage et le zèle. On a donc
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VU ces mêmes hommes qui méprisaient tant autrefois le bas clergé, qui recevaient dédaigneusement les curés dans leurs antichambres et leur parlaient comme à des valets, les con* sulter, les faire venir de toutes les parties de la ci-devant province, pour aviser au parti à prendre. Plusieurs avis ont été ouverts dans les différents concihabules tenus à cet effet ; les uns voulaient reconnaître l'évêque de Lausanne en attendant que le pape nomme un évèque ; d'autres, sans plus tarder, voulaient le nommer eux-mêmes, lorsque quelques personnes ont proposé de demander au pape la confir- ^mation de M. Seguin^ afin de ramener la concorde et la tranquillité dans toutes les familles. M. Bahey, ex-chanoine de Sainte-Madeleine, a, dit-on, énoncé le premier ce vœu, et nous l'estimons assez pour l'en croire capable. Aussitôt les huées générales de tous les saints prêtres ont assaiUi les opinants; la querelle s'est échauffée au point que les gens qui demeurent dans les maisons voisines de celle où se tenait le synode, ont été obligés d'appeler une patrouille pour remettre Tordre.... Depuis cette nuit désastreuse on ne sait point si le concile des saints prêtres a pu se réunir ni ce qu'ils ont décidé....»
Ce récit, arrangé par l'abbé Dormoy au gré de sa fantaisie satirique, exagérait beaucoup les hésitations qui avaient pu régner un instant dans le sein du clergé orthodoxe. En effet, TEgUse, dans sa longue carrière, avait eu trop souvent à soufiMr des crises analogues à celle qui sévissait en France, pour n'être pas préparée à tous les événements et en particuher au remplacement de ses évêques, lors même que les moyens ordinaires de leur donner des successeurs lui étaient refusés. La voie à suivre se trouvait toute tracée par les persécutions antérieures, et le nouvel administrateur du diocèse de Besançon était déjà désigné par les canons.
Xin. Le 10 avril, M. l'évêque de Lausanne, relégué luimême à Fribourg, comme tous ses prédécesseurs, depuis la révolte protestante du canton de Vaud, publia le mandement suivant :
(( Bernard-Emmanuel de Lentzburg, évêque et comte de Lausanne, prince du saint-empire , le premier et le plu»
ancien des évèques suffiragants de la métropole de Besançon, et par dévolutiony administrateur du diocèse métropolitain, le siège vacant, au clergé séculier et régulier et aux fidèles du diocèse de Besançon. — Nos très chers frères, nous venons remplir auprès de vous le devoir que l'Eglise nous imposa dans la circonstance affligeante où il a plu à la divine Providence de vous placer, en vous annonçant qne Dieu a rappelé à lui M«' Raymond de Durfort , votre archevêque et notre métropolitain. Hélas 1 pourquoi est-ce à nous de remplir ce douloureux ministère? Vous devriez entendre en ca moment la voix de ce corps illustre et distingué, dépositaire^ au nom de l'EgUse, de la juridiction épiscopale pendant la vacance du siège, et recevoir aujourd'hui de la bouche de ceux qui remplissaient si fidèlement au miUeu de vous les grands devoirs de l'édification et de la prière pubUque, des instructions analogues à la triste situation dans laquelle il plait à Dieu de vous placer. Mais ces corps antiques et res* pectables, soutiens et ornements des diocèses, ont dispara à vos yeux ; ils ont été frappés du même coup porté aux premiers pasteurs...., les membres en sont dispersés; toute autre fonction que celle de gémir sur les malheurs de leur patrie et de prier en secret leur est interdite. Ce qu'ils ne peuvent donc faire^ c'est à nous à le suppléer. L'EgUse a prévn le cas où le chapitre d'un diocèse privé de son pasteur serait empêché de pourvoir à son administration. Elle a voulu qu'alors le plus ancien des évêques sufiragants, si le siège est métropolitain, prît soin de l'Eglise veuve et qu'il nommât des administrateurs pour la gouverner en son nom. Le saint concile de Trente (session U, chapitre 16) are* nouvelé cette loi, déjà en vigueur auparavant, n
M. de Lentzburg traçait ensuite le tableau des vertus du saint archevêque, celui de ses épreuves et de ses derniers moments. Il s'unissait à lui pour condamner le nouveau schisme, et montrait tous les évêques de l'Allemagne, de la Suisse et de la Belgique, joignant leurs anathèmes à ceux du Souverain Pontife. « 0 vous, disait-il en finissant, ministres fidèles de l'Eglise catholique, prêtres de Jésus-Christ, oh l que votre ressemblance à ce divin chef nous édifie I Gomme
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lui, comme ses apôtres, vous êtes persécutés et vous souffrez patiemment ; rien ne ralentit votre zèle. Ah ! persévérez dans votre généreux dévouement; et vous tous, nos très «hers frères, qui, par la grâce de Dieu, êtes restés fidèles à son Eglise, que les malheurs et les tribulations qu'elle éprouve ne vous scandalisent pas. Ils sont prévus, ils nous ont été prédits par Jésus-Christ. Peut-être Dieu est-il véritablement plus glorifié par son Eglise dans ces temps de calamité et de persécution, qu'il ne Tétait dans les jours qui BOUS semblaient les plus florissants. Cherchez à désarmer son bras vengeur par vos prières ferventes , par votre douceur et votre charité envers vos frères errants ; qu'ils voient vos bonnes œuvres et qu'ils reviennent en glorifier votre Père céleste dans le sein de son EgUse.
» A ces causes, nous invitons tous les prêtres du diocèse de Besancon à célébrer une fois le saint sacrifice, et les fidèles à faire une communion^ pour le repos de l'âme de Bf de Durfort. Nous déclarons que nous avons pris les mesures nécessaires pour que le diocèse de iiesançon soit vaUdement et légitimement administré pendant la vacance du siège ; que tous les pouvoirs ordinaires et extraordinaires^ autres que ceux de vicaires généraux, accordés par M>' de Durfort, sont confirmés et qu'on pourra en faire usage en se conformant aux conditions exprimées dans l'adhésion donnée par M«' de Durfort, le 11 avril 1791 , à l'instruction de M'' de la Luzerne, évèquede Langres, du 15 mars précédent. Nous réitérons nos réclamations en quaUté d'évêque de Lausanne contre les entreprises par lesquelles on a tenté de soustraire à notre juridiction épiscopale les paroisses de Jougne et des Hôpitaux, et les succursales de Métabief et des Longevilles, pour les réunir au prétendu diocèse du département du Doubs. »
L'administration prit toutes les mesures possibles pour empêcher cet écrit de pénétrer dans le département. M. Billot^ procureur général, écrivit, le 8 juin, à M. Violand, procureur syndic à PontarUer : n J'ai appris que nos aristocrates de Besançon devaient faire venir de la Suisse un ballot d'écrits incendiaires et fanatiques où l'évèque de Bellay
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prétend que pendant la vacance du siège archiépiscopal, c'est à lui qu'on doit s'adresser en qualité de suflfragant. Ce ballot est envoyé à l'abbé Lacaze, de cette ville, et Ton prétend que l'on doit l'importer par Pontarlier et les environs; Je vous prie de donner des ordres aux préposés des douanes de veiller avec soin à ce que l'on n'introduise aucune mar* chandise corrompue de ce genre. » C'est ainsi qu'on pratiquait déjà la liberté de la presse et qu'on remettait en tutelle l'intelligence du peuple souverain.
c( Il faut espérer, disait la Vedette du 26 juin, que Monseigneur nous avertira lorsqu'il voudra faire la visite de son diocèse, afin qu'on puisse le recevoir convenablement. »
M. révèque de Lausanne chargea particulièrement de l'administration du diocèse de Besançon, M. de Chafiby, qui se hâta de quitter la ville de Soîeure pour rentrer en France, et vint habiter la commune des Allemands, sur l'extrême fpontière. Il s'installa, le 1*' mai, dans la ferme de la Maison-Neuve, d'où il pouvait aisément correspondre avec le clergé fidèle, et il y demeura jusqu'au 40 septembre suivant, jour auquel il prit son passe-port de déportation.
Xin. Les conjonctures parurent assez importantes à M. Seguin pour motiver une nouvelle assemblée du clergé constitutionnel, et cette réunion eut lieu le 17 avril. A l'issue de la séance, M. Seguin fit imprimer la circulaire suivante : a Mes très chers concitoyens, quelle que soit parmi nous, dans les moments actuels, l'agitation des esprits, et quelles qu'en puissent être les véritables causes, n'oublions pas que nous sommes frères, et qu'il est des circonstances où il importe plus particulièrement à notre édification commune de le faire paraître. Une perte nous a affligés tous, c'est celle que nous avons faite de M. Durfort, notre ci-devant archevêque.... Ce prélat respectable fut notre père commun; il voulut notre bien. Dans des moments difficiles, il est vrai, et malgré tous nos vœux , il discontinua de le faire, mais nous devons croire que ses intentions ont été pures^ Il se fia trop aux conseils de ceux qui avaient intérêt à le diriger; mais cette faiblesse^ qui cause nos regrets, a été depuis réparée par les siens, et qui n'ont pas été équivoquQSy
d'après les témoignages qui nous ont été donnés. Que les sentiments d'une piété filiale et ceux de la reconnaissance nous unissent tous, chers concitoyens, autour de la tombe de l'homme vertueux qui nous porta dans son cœur^ et aux larmes que nous lui devons , joignons des vœux que nous adresserons à TEternel pour qu'il hâte son bonheur... Sur ces motifs, et après en avoir délibéré dans une assemblée composée des membres de notre conseil et d'un grand nombre de MM. les curés et vicaires du diocèse, tenue le présent jour en la maison épiscopale, nous invitons tous MM. les curés, vicaires et autres ecclésiastiques et tous les citoyens de cette ville^à assister au service solennel qui se fera demain mercredi, à onze heures du matin, en notre église cathédrale et paroissiale, pour le repos de Tàme de M. Raymond Durfort, ci-devant archevêque de Besançon, lequel service sera annoncé par le son de toutes les cloches de la ville. Nous invitons de plus tous MM. les curés et vicaires en chef des villes et autres lieux du diocèse, à faire le même service dans leurs paroisses, un des premiers jours qui suivront la réception de la présente, dont ils feront la lecture à la messe paroissiale pour annoncer ledit service. »
(c Plus de cent prêtres constitutionnels, de tous les districts, disait, quelques jours après , la Vedette , ont assisté à cette lugubre cérémonie, qui a eu lieu mercredi 18, dans la paroisse métropole. On y a remarqué des particuliers de tous les corps admininistratifs et civils et une foule de citoyens de tous les âges et de tous les sexes ; mais la sainte bande a eu grand soin de ne point venir communiquer avec des intrus et des schismatiques ;... le peuple l'a su et en a été scandaUsé. Ah I peuples ! tenez-vous attachés à ceux qui prient pour des gens qui ne leur rendront pas la réciproque, et qui, s'ils avaient la force en main, feraient une Saint- Barthélemi sur tous les prêtres fidèles à la loi ! »
Un seul homme, l'intrus d'Ornans, parut ne pas comprendre tout ce qu'il y avait de calcul habile dans ces éloges et ces honneurs funèbres prodigués à M. de Durfort par M. Seguin, absolument comme s'il eût été le successeur légitime du prélatdéfunt. Ayant d'ailleurs passé sa vie dans un couvent de
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Paris, le cordelier Besson n'avait jamais pu goûter le charme des qualités aimables de M. de Durfort. U répondit à la cir« culaire de M. Seguin avec une rudesse blessante : « M. de Durfort, par son refus, a entraîné tout le clergé du diocèse à une révolte marquée. Il me parait inconstitutionnel et inconséquent de solenniser la mémoire d'un homme opposé à la loi de sa patrie. » M. Seguin, avec une humilité et une faiblesse qui le peignent, répondit sur-le-champ au P. Besson « que s'il le jugeait à propos, il pouvait parfaitement se dispenser de faire un service pour M. de Durfort ; qu'une invitation de sa part n'était pas un ordre ; qu'il n'avait point de volonté propre, et qu'il bornait son rôle à être l'organe de la volonté générale.» Jamais évèque n'avait fait si bon marché'de sa propre autorité.
XIV. En même temps que ce moine fougueux protestait si amèrement contrôla circulaire pastorale de M. Seguin, cette pièce devenait pour les cathoUques un sujet d'indignation universelle. En effet, M. Seguin y avait accueilli avec une bonne foi aveugle et inconcevable un conte absurde et odieux pour la mémoire de M. de Durfort, mais qui eût été très habile s'il avait pu avoir une ombre de vraisemblance.
Un des familiers du prélat constitutionnel , voulant sans doute lui faire plaisir et ranimer son courage , lui avait déclaré, un jour, tenir de source certaine que dans les derniers temps de sa vie, M. de Durfort avait témoigné confidentiellement un amer regret de n'avoir pas épousé le parti du schisme. Il fallait avoir aussi peu de pénétration que M. Seguin, pour donner dans un pareil panneau. Mais tel était son désir de trouver des approbateurs parmi ceux qu'il .était honteux d'avoir quittés, qu'il y donna en plein.
M. l'évèque de Lausanne protesta énergiquement, au nom des catholiques, contre ces sQlégations ridicules, et fit imprimer la déclaration suivante : «Nous avons appris qu'on répandait dans le diocèse de Besançon les propos les plus injurieux à la religion de M. de Durfort. On ose dire qu'il s'est repenti de n'avoir pas fait, dans le temps, le serment exigé en faveur de la constitution civile du clergé. Les âmes droites seront sans doute révoltées de l'indigne procédé par lequel
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on ose imputer des sentiments injurieux à quelqu'un, aumo-i^ ment où il n'est plus et où il ne peut les démentir. Tant qu'il vécut, un seul de ses regards eût rappelé aux calom* niateurs ce qu'il leur a dit, ce qu'il leur a écrit pour les tirer de Terreur, et il les eût trop humiliés. Cependant, comme il pourrait se faire qu'on cherchât^ par cette odieuse invention, à séduire quelques fidèles , nous devons à la vérité, à la reU-» gion, à l'honneur de l'épiscopat, à la mémoire de M. de Durfort , de déclarer que le repentir qu'on lui attribue est une calomnie atroce, démentie par toute sa conduite, par son exil, par ses discours, par ses lettres, par la consolation qu'il goûtait, aux approches de la mort, de mourir persécuté pour la foi. Si cela ne suffii pas, nous invoquerons le témoi* gnage de tous ceux qu'il honora de sa confiance et qui onf été les témoins assidtis de sa vie et de ses derniers instants. Les personnes les plus distinguées dans le clergé et l'Etat de Soleure se feront un devoir de déposer en faveur de celui qu'ils ont honoré comme un confesseur de la foi. ^i avril 4792.»
Le H mai suivant, le chapitre collégial de Soleure corro*^ bora cette protestation par le témoignage authentique et solennel de tous ses membres Les schismatiques n'osèrent rien répliquer, et la mémoire du saint archevêque rentra dans le calme dont on avait pu la tirer un instant, mais saos pouvoir infliger à son honneur la moindre atteinte.
Il est probable qu'on se serait même dispensé de toute protestation et de toute démarche, si Ton avait pu connaître» à cette époque, la source impure de cette mystification, et si l'abbé Dormoy avait révélé alors, comme il crut devoir le faire plus tard, que c'était lui qui avait reçu le secret de la confidence de M. de Durfort. Cet homme, de son propre aveu, ne s' étant pas fait faute de mentir, la question se serait trouvée toute jugée. Le bon sens public y suppléa.
XV. Le décès de M. de Durfort laissait sans souverain la petite principauté de Mandeure. Le 15 avril, les habitants de la commune, car ce modeste Etat n'en comptait pas plus d'une, s'assemblèrent à l'issue des vêpres, sur la réquisitioa du maire, M. J.-Cl. Charvoillot. Le curé, M. J.-Cl. Sarrazia,
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se présenta en habit de deuil, et annonça qu'il avait été o£B» dellement informé de la perte de leur souverain par M. Té* vêquede Rhosy, etque, d'accord avec le maire, il s'était entouré de conseils sur la conduite qu'il convenait de suivre dans la situation extraordinaire qui leur était faite par le décès de leur prince, sans espoir prochain de lui voir un successeur. Le maire exposa alors un plan de constitution républicaine^ rédigé par l'avocat Petitcolas, de Besançon, qui, forcé de quitter la France pour échapper à ses créanciers, vivait depuis plusieurs années à Mandeure sous le nom de Pury. Les habitants déclarèrent que le décès de M. de Durfort les mettant en pleine et légitime possession de se donner un gouverne* ment, ils adoptaient à l'unanimité la constitution proposée. M. Ch.-Âdrien Messagier, de Matbay, ancien procureur fiscal^ nommé aux fonctions de juge, accepta , et M. Charvoillot fut réélu maire. Eu égard aux circonstances, il fut encore décidé qu'au lieu de sonner les cloches trois fois par jour pendant six semaines, on se bornerait à un service funèbre pour le prince déïunt (*).
Sur ces entrefaites, M. Seguin, à qui la disparution de M. de Durfort avait achevé de tourner la tête et qui finissait par se croire son véritable successeur, se mit dans l'es* prit de revendiquer ses prétendus droits de succession sur les revenus et les âmes de cette petite principauté étrangère^ et écrivit en conséquence au curé de Mandeure : « Le fermier général de Mandeure , le sieur Lafontaine , m'a dit que les habitants de ce Ueu retenaient les grains qu'ils devaient à la ferme , sous le prétexte qu'ils craignaient que l'on me remit les revenus de cette principauté. Permettez que je m'adresse à vous, Monsieur, comme ayant la confiance de cet endroit , pour savoir si véritablement l'intention des haW^ tants est de ne rien payer de ce qui était dû ci-devant à M. de Durfort, en sa qualité d'évôque de Besançon, et quelle «erait la véritable cause du refus. Je ne suis pas surpris^ Monsieur, que M. de Durfort ait mérité votre attachement
(1) Ces déteils sont empruntés à VHUtoire de Mandeure, par M. l'abbé Bouebey, monographie auasi savante que complète.
et vos regrets. Il en était digne , non-seulement par son ins* truction pastorale et la réputation de ses vertus, mais encore par beaucoup d'actes de. désintéressement et de générosité dont je ne doute pas que souvent il vous ait donné des preuves. Mais par la raison que je ne vous paraîtrais pas mériter la même confiance, me refuseriez-vous de me mettre dans le cas de vous prouver ce que je pense aussi moi-même de vous? Ne doutez pas, Monsieur, et que tous vos concitoyens en soient également persuadés, qu'une de mes plus douces satisfactions, en acceptant le fardeau dont la Providence m'a chargé, est de pouvoir me rendre utile aux personnes qu'elle m'a désignées pour les objets particuliers de mon aide et de ma sollicitude. Agréez , Monsieur, et faites agréer à tous vos frères citoyens de Mandeure, l'assurance de mon très sincère dévouement. — t P.-G.-F. Seguin, évêqpie de Besançon, métropolitain de TEst et président du département du Doubs. ))
M. Seguin avait déjà oublié qu'il n'était qu'évëque du Doubs , et par conséquent aussi étranger aux habitants de Mandeure que l'évëque de Loir-et-Cher ou tout autre pontife départemental. Du reste, tous ses titres n'éblouirent ni n'eflrayèrent les gens de Mandeure , qui ne lui firent pas même l'honneur de lui répondre. D'ailleurs, presque au même moment ils reçurent de l'évëque de Lausanne une lettre annonçant qu'il s'opposait, en quaUté d'administrateur du diocèse de Besançon, à toute réclamation qui pourrait leur être faite sur le domaine temporel de la principauté ; et le 28 avril, le prétendu M. de Pury fut nommé administrateur de ces biens par le prélat Mbourgeois.
M. Seguin, vivement blessé de Taccueil méprisant fait à ses avances, conçut alors la singuUère idée de faire hommage des revenus de la principauté au gouvernement français, qui, pensait-il, saurait bien trouver le moyen de les recouvrer et de punir cette répubhque réfractaire. Il écrivit aux députés du Doubs pour leur soumettre son dessein, et MM. Bouvenot et Michaud lui répondirent , le 24 juin : « En donnant à la nation les revenus de la principauté de Mandeure, vous lui donneriez ce qui lui appartient déjà. Nous ne pensons donc
pas que cette affaire soit proposable. » 11 est certain qu'en l'absence de tout droit, pour l'un comme pour l'autre de ces deux prétendus propriétaires, il restait au gouvernement français une immense supériorité^ ceUe de la force, et il ne tarda pas à en user. £n attendant, le département adressa, le 7 juin^ aux magistrats de Mandeure cette admonestation aigredouce : « Si M. de Durfort avait conservé son siège , vous n'auriez pas pu lui refuser la jouissance de ses revenus ; mais ce prélat étant décédé et remplacé par M. Seguin , ce dernier doit continuer de jouir, comme son prédécesseur, à charge, par lui, de rendre compte à la nation du produit qu'il aura touché. Nous pensons que vous n'avez séquestré ces revenus que dans la vue de les conserver à la nation ou à M. Seguin. S'il en était autrement, vous auriez fait un acte d'autorité contraire à vos propres lois, qui ne vous permettent pas d'attoucher au bien d'autrui. » Mais précisément la question était de savoir si les biens attachés à la souveraineté temporelle et spirituelle de la répubUque mandubienne, pouvaient appartenir , en vertu d'un droit quelconque , à l'évèque schismatique du département du Doubs, à un homme étranger, par son titre même autant que par sa foi, à la succession de l'archevêque catholique, prince de Mandeure , et s'il pouvait suffire d'un simple changement intérieur décrété par un Etat, si puissant qu'il f^t, pour dépouiller un Etat voisin , de son souverain, de son évêque, de son orthodoxie et de ses revenus domaniaux.