‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 42 sur 60 · II · texte numérisé non relu

II

4$2 CHAPITRE XXYI.

çon et vous le présenteront. Nous pensons qu'il est à propos de le consigner dans Tenceinte des murs de la ville, et de ne pas lui donner la demi-lieue de circonférence, attendu qu'il a formellement déclaré qu'aussitôt qu'il serait libre, il reviendrait dans sa paroisse, et il est homme à tenir parole. Alors sa présence fomenterait le trouble et l'accroîtrait. Le sieur Boillon-est le plus dangereux fanatique qu'il y ait dans Fempire. Pour séduire, pour subjuguer, il a employé nonseulement l'astuce, mais encore les largesses. »

Le département, loin de se plaindre de Tautorité que le district s'était attribuée à son exemple, lui écrivit le lendemain une lettre de compliments et d'encouragements. L& vénérable M. Boillon, conduit au district de Besançon, déclara qu'il établissait son domicile chez M. Girard , place Dauphine. Le H mai, pendant que le district de Pontarher enjoignait à la municipalité de Rochejean de faire évacuer le territoire de la commune par les trois ecclésiastiques attachés au pensionnat de M. Boillon, ce dernier adressait une requête au département tendante à obtenir un sursis d'un mois pour la fermeture de son établissement, à raison de ce que la plupart de ses élèves appartenant à des pays éloignés, leurs familles ne pouvaient être prêtes à les reprendre tous dans le délai de quinze jours fixé par le district. Le département accéda à cette demande si juste , mais huit jours après, sur une simple dénonciation adressée au district de Pontarlier par les jacobins Combette, Perrin, Falconnet, PhiUbert et Belle, il décréta l'arrestation et l'internement des ecclésiastiques Nicolet, Gaume et Martin, attachés au pensionnat de Rochejean ; et il engloba M. Parreau , curé de Villars-Saint-Georges, dans la même mesure. M. Théodule Martin fut seul saisi et vint, le i**' juin, en compagnie des gendarmes, partager à Besançon l'asile de son vénérable maître.

V. Le 7 mai, le département, sur une dénonciation venue de Sancey « et signée, disait-il , d'un grand nombre de citoyens^ au sujet des troubles que ne cessaient d'occasionner les prêtres Courtot, Anguenot, Paris, Bassenne et Maldiney , » arrêta que ces cinq prêtres seraient saisis et amenés à Besançon par les soins du district de Baume. M. Guil.-Jos.-Ant.

Maldîney, chapelain de Belvoir, arrêté par la gendarmerie, fut conduit le il mai à Besançon, et fixa son domicile à Tauberge de la Ville de Marteau, Le lendemain , M. Guill. -Félix-Léon Gourtot, missionnaire, se présenta à la séance du district, et dit qu'ayant appris les perquisitions que Ton faisait pour Tarrêter, il venait se livrer lui-même. Le 15 mai, M. Guill.-Vandelin-Félix Anguenot, saisi par la municipalité de son village natal, fut amené à Besançon par la gendarmerie de Baume. Le procès-verbal suivant, dressé par les municipaux de Vaudrivillers en cette circonstance, montre .à quelle extrémité les prêtres fidèles étaient déjà réduits, et présente en outre, dans Tidentité du nom de famille des persécuteurs et des victimes , une particularité dont la Révolution ofire trop souvent l'affligeant spectacle. « \A mai. Sur la réquisition de la garde nationale qui était en faction, nous avons rencontré un abbé Anguenot, natif de ce lieu, qui est convaincu d'avoir parlé contre la nouvelle constitution et contre les prêtres mis en place, ainsi que contre la personne de M. Seguin, notre évoque. Il s'était transporté ici aujourd'hui, ainsi que plusieurs autres fois, pour confesser les aristocrates de chez nous. Il y a de même Cl. Colin, aubergiste, qui est soupçonné de porter à manger à plusieurs de ces mauvais prêtres daus les bois, de les retirer pendant la nuit, et de menacer ceux des habitants qui parlent contre les hommes d'église aristocrates. — Cl.-Fr. Anguenot, maire ; P. Anguenot, officier municipal; C.-F. Anguenot, procureur ; J.-B. Colin, officier municipal. »

Le 46 mai, M. Cl.-Fr. Bassenne vint encore se livrer luimême au district. M. Anguenot alla rejoindre M. Maldiney chez l'aubergiste Morel, à la Ville deMorteau; MM. Court ot et Bassenne trouvèrent l'hospitalité dans des familles cathoKques : le premier, chez M. Courjon ; le second, chez M"' Huot. Avant de les faire retirer, le district prit leur signalement, et leur fit promettre de suivre exactement toutes les prescriptions imposées aux internés par l'arrêté du 2 avril. H astreignit à la même promesse tous les prêtres qui lui furent successivement amenés dans la suite. M. Paris fut le seul des prêtres dénoncés par les jacobins de Sancey qui conserva sa liberté.

Le 14 mai , sur un procès-verbal dressé, plus de deux mois auparavant, par les officiers municipaux d'Orve et Ghazot, au sujet des troubles qu'ils prétendaient occasionnés par M. P.-Cl. Huguenotte, curé de cette paroisse, et sur la demande personnelle du maire Bataillard , le département ordonna l'arrestation du vénérable pasteur de Ghazot. Amené à Besançon le 20 mai, il trouva auprès d'une parente, du même nom que lui, les soins que son âge réclamait.

Dans la commune de Saint-Maurice-sur-le-Doubs, où dominaient les luthériens, les catholiques étaient tous restés fidèles à M. Faivre , leur curé insermenté. Le 6 avril , deux officiers municipaux protestants , MM. Charles et Bourrelier, adressèrent au département une dénonciation portant que M. Faivre n'avait cessé jusqu'à ce moment de parler et de soulever ses paroissiens contre la constitution; qu'il avait soufiert chez lui des rassemblements de prêtres et de laïques rebelles > et insinué au peuple que les prêtres constitutionnels étaient des intrus. Us demandaient en conséquence, et ils obtinrent, malgré tous les efibrts du district de Saint -Hippoly te , que l'église catholique fût fermée, puis Uvrée au culte luthérien. Toutes ces mesures n'ayant pu satisfaire leurs sentiments de haine, ils sollicitèrent encore l'arrestation de M. Faivre. Le district de Saint-Hippolyte, consulté à ce sujet par le département, répondit avec une équité courageuse : « que la dénonciation de ces deux officiers municipaux protestants n'était point une preuve suffisante des troubles dont ils se plaignaient ; que l'administration du district n'avait eu jusqu'alors aucune connaissance de ces troubles ; qu'elle n'avait reçu aucune plainte à cet égard y et que le prêtre chargé de desservir les habitants, consulté par elle, avait répondu qu'il ne pouvait donner aucun renseignement. » Le département n'en décida pas moins, le 15 mai, que l'arrêté du 2 avril serait exécuté contre M. Faivre. Mais cet ecclésiastique parvint à se dérober aux poursuites des protestants et de la police révolutionnaire.

YI. La population de Déservillers, restée fidèle à sa foi,

avait témoigné à l'intrus une répulsion si vive et si générale, que ce prêtre avait pris le parti de se retirer ; mais en partant, il laissa au district d'Ornans le soin de le venger. Le 8 mai, ce district décida que l'un de ses membres, le fougueux jacobin Grandjacquet, se rendrait à Déservillers pour procéder à une enquête contre les prêtres insermentés de cette paroisse, de manière à provoquer leur arrestation et leur internement à Besancon. Le commissaire du district s'adressa, comme on devait s'y attendre, aux seules gens de son parti, et sur leurs allégations rédigea le procès-verbal suivant :

a De tous les renseignements recueillis sur les désordres auxquels se sont abandonnés, depuis la prise de possession du sieur Bretillot, curé constitutionnel, les prêtres insermentés résidant à Déservillers, ainsi que les citoyens égarés et séduits par leurs discours et libelles incendiaires, il résulte : 1" que le sieur Bourges, ancien curé, pour chercher à se former un parti de séditieux et de sectateurs parmi ses paroissiens, a dit à plusieurs d'entre eux, au commencement d'octobre dernier, en voyant arriver les voitures de bagages de son remplaçant, que ce dernier serait obligé de faire repartir ses bagages avant peu de temps ; ^ pour maintenir ses ex-paroissiens dans les sentiments pervers qu'il leur a inspirés, et empêcher qu'ils ne donnent leur conGance à son successeur, il a répandu le bruit, en sortant de sa cure, au mois d'octobre dernier, que pour Pâques il y rentrerait; 3° peu de temps après sa sortie, il a, pour appuyer son système de contre-révolution, tenu des propos injurieux contre FAssemblée nationale , en annonçant publiquement qu'elle outrepassait ses pouvoirs ; qu'elle avait détruit le sacrement de mariage en permettant aux municipalités de marier; qu*ii fallait se soutenir dans le parti qu'il conseillait de suivre, attendu que l'ancien ordre de choses renaîtrait des abus que l'Assemblée nationale se plaisait à introduire ; ^'^ pour discréditer le sieur Bretillot dans Topinion de ses paroissiens^ il a dit à plusieurs qu'ils ne devaient reconnaître pour évêque que M. Durfort, et que lui-même était curé légitime de Déservillers, quoiqu'il fût dépossédé ; que la messe qu'il celé-

brait tous les dimanches était la messe de paroisse ; que celle du curé constitutionnel ne valait rien, parce que tous les prêtres et curés assermentés étaient des gueux, de mauvais religieux et des intrus; ajoutant que l'Assemblée nationale avait attaqué les dogmes de TEglise; qu'elle avait reconnu son erreur en permettant aux citoyens de choisir quel ministre du culte leur plairait, à la charge de le salarier ; qu'en conséquence, il espérait que dans peu, toute sa paroisse se réunirait à lui ; 5° enfin, pour faire connaître les correspondances secrètes qu'il entretenait avec les ennemis de la patrie, deux jours avant l'émeute qui fut provoquée (à Besançon le 4 décembre) par le régiment de Royal- Navaire contre les volontaires nationaux, et qui occasionna une si grande insurrection dans la ville, il a publié à Déservillers que dans peu de temps , on verrait plusieurs villes réduites à feu et à sang, et notamment celle de Besançon; 6* le sieur Châtelain, prêtre, ci-devant chanoine (à Chàlons), résidant à Déservillers, a dit maintes fois à plusieurs particuliers, dans le cours de l'hiver dernier, que les prêtres assermentés étaient des gueux et des canailles; qu'il défendait à tous les habitants d'assister à la messe du sieur Bretillot; qu'elle ne valait rien, parce que ce dernier était un schismatique, un intrus, et que ceux qui assistaient à sa messe encouraient l'excommunication; que s'il avait été honnête homme, il ne serait pas curé de Déservillers ; leur ajoutant qu'il volait la cire de l'église pour la mettre dans sa soupe; T ledit Châtelain, pour exciter le peuple àla révolte, a publié hautement qu'il ne fallait attacher aucune confiance à l'Assemblée nationale, ni aux autorités constituées ; que les membres des départements et des districts étaient tous des gueux qui cherchaient à s'enrichir au préjudice des administrés ; H"" il est à la connaissance des bons citoyens de Déservillers que l'ex-curé Bourges y a fait venir résider son frère, ci-devant carme, pour y répandre le fanatisme ; ce dernier confesse journellement dans la maison du sieur Patouillet (M. de Déservillers), et, lorsque l'ex-curé et son frère habitent la commune , leur présence rend leurs partisans plus factieux et plus insolents ; 9* enfin, lors

AKBBSTATION ET INTERNEMENT DBS PRÊTRES. 487

hIu départ du curé Bretillot, on alluma^ près du haut du village, un feu de joie qui fut annoncé par un grand coup de doche, et les mauvais citoyens réunis en armes autour de ce feu, pour braver les amis de Tordre et de la constitution, tirèrent plusieurs coups de fusil ou pistolet en criant que c'était le coup de la mort du sieur Bretillot, qu'il fallait brûler rintrus. Anatoile Bulle s'écriant sans cesse : Vivent ks aristocrates/ ils ont fait f..,,e le camp à l'intrus I »

Sur ce rapport, et conformément à la demande du district d'Ornans, le dép^ement arrêta, le 23 mai, que les trois prêtres inculpés seraient saisis et internés à Besançon. Les brigades de la gendarmerie d'Ornans et de Flangeboucbe se rendirent sur-le-champ à Déservillers, investirent la juaison de M. de Déservillers, et y cherchèrent inutilement JMM. Bourges, qui avaient quitté la commune depuis un mois. M. Châtelain fut seul arrêté dans sa maison et conduit à Besançon, où il reçut l'hospitalité chez M'"'' de Sainte- Croix.

VII. Le même jour, le département décida l'arrestation de M. Pauthier, vicaire à Flangebauche. Les gendarmes pénétrèrent, le 26 mai, dans l'église pour saisir M. Pauthier ; mais le peuple les repoussa et procura à cet ecclésiastique les moyens de fuir. Les gendarmes ayant dressé procès-verbal 4e la résistance qu'ils avaient éprouvée, le département dédda, le 2 juin, que, malgré l'acte d'imprudence qu'ils avaient commis en allant chercher M. Pauthier jusque dans la sa- <;ristie de l'église, au heu d'attendre une circonstance plus favorable pour s'emparer de sa personne, ceux qui y avaient mis obstacle ji'en étaient pas moins coupables et seraient dénoncés au juge de paix. Il autorisa la gendarmerie à requérir la force armée nécessaire pour s'emparer de M. Pauthier. Mais cet ecclésiastique n'en échappa pas moins à toutes les recherches.

VIII. Le département ne pouvait guère compter sur le directoire de Saint-Hippolyte pour provoquer des poursuites contre les prêtres de ce district; aussi continua-t-il à se passer entièrement de son concours, malgré les termes précis de son propre arrêté. Le 23 mai, sans s'expliquer au-

488 CHÀPITBB XIVI.

cunement sur la source où il avait puisé ses informations, iP déclara a qu'il lui avait été exposé que MM. ïsabey, ci-devant curé du Bizot, et Régnier, son vicaire; ïsabey, ci-devant curé du Yaldahon; Bolard, vicaire en chef au Bélieu; Boucon, vicaire à Bonnétage^ Pagnot, vicaire à la Ghenalotte, et Cour, missionnaire^ retiré à Bonnétage, ne cessaient de soulever les citoyens contre les lois et de déclamer contre la constitution, et qu'il était urgent d'y remédier.» Il décréta en con-. séquence l'arrestation de ces sept prêtres. Trois seulement^ MM. Fr.-X.-Ferréol Régnier, de Narbief, Ign.-Léonard Pagnot et Alex. Cour, furent saisis par la gendarmerie du Russey et amenés à Besançon. Le premier reçut l'hospitalité au sein de la famille ïsabey, et les deux autres se retirèrent à l'auberge de la Ville de Marteau. MM. ïsabey étaient partis quelques jours auparavant pour un pèlerinage à Notre-Dame des Ermites.

IX. À Ecot, les patriotes^ encouragés par M. J. -61. -Félix Honnot^ maire de Pont-de-Roide , commissaire revêtu detoute la confiance du département, dénoncèrent M. Thomassin, leur fidèle curé, dont les crimes sont ainsi énumérés dans un rapport de M. Monnot : «Les officiers municipaux, réunis aux deux tiers des habitants, nous ont répondu d'une voix unanime que le sieur Thomassin leur avait dit publiquement qu'il ne reconnaîtrait jamais M. Seguin pour son évêque, et qu'il méprise souverainement tous les prêtresconstitutionnels; ce même curé a refusé d'absoudre en confession tous ceux qui avaient assisté aux offices des constitutionnels, ainsi que ceux qui ne lui promettaient pas de ne jamais y assister; il a tenu, à plusieurs reprises, des propos très hardis et fort indécents, qui ont beaucoup contribué à brouiller les habitants et à les désunir, à tel point qu'il serait essentiel qu'il fût ordonné par l'administration à cette commune de procéder incessamment à une nouvelle élection d'officiers municipaux ou tout au moins au remplacement du maire, ce dernier étant très aristocrate. » Le district de Saint-Hippolyte, intimidé peut-être par l'intérêt particulier que prenait à cette affaire M. Monnot, ouvertement chargé par le département de surveiller ses actes, fai-

blit en cette circonstance et émit, le 23 mai, l'avis suivant : « Sur la requête de plusieurs citoyens d'Ecot, tendant à ce que le sieur Thomassin soit contraint de s'éloigner de ce lieu, à cause des divisions qu'il occasionne entre les familles^ des propos qu'il tient contre la constitution et les prêtres constitutionnels en les traitant d'intrus, et leurs adhérents, de schisroatiques , le district estime que l'arrêté du 2 avril contre les prêtres perturbateurs doit être exécuté à son égard, et que les faits dont il s'agit doivent être dénoncés à l'accusateur public. » Le département décida en conséquence, le 26 mai, l'arrestation de M. Thomassin; mais ce respectable curé ne put être saisi.

Le 30 mai , le département prit encore cet arrêté : « M. l'évêque venant de confier la paroisse de Provenchère au sieur Morey, vicaire à Sancey, le directoire , instruit (par qui?) que les sieurs Faivre, curé du lieu, et Roch, ci-devant vicaire à Jonvelle^ fomentent des divisions, excitent à la désobéissance à la loi, font en chaire des discours propres à altérer la tranquillité publique, déclare que- l'arrêté du 2 avril sera exécuté contre eux. » L'un et l'autre échappèrent aux recherches de la gendarmerie.

Observons, en passant, avec quelle persistance de mauvaise foi les autorités anti-catholiques s'obstinaient à confondre la prétendue constitution civile du clergé , retranchée depuis longtemps déjà du nombre des lois constitutionnelles, avec la constitution politique de la France, pour laquelle les prêtres poursuivis professaient presque tous, non-seulement le respect nécessaire , mais une vive sympathie. C'était par une iniquité non moins flagrante que l'on imputait aux catholiques fidèles, comme une désobéissance aux lois , leur éloignement des offices ou des sacrements des intrus. Evidemment, l'administration révolutionnaire n'avait pas encore compris le premier mot de la liberté.

XI. A Clerval, l'estime générale qui entourait M. le curé Briot, et l'influence considérable dont jouissait sa famille, jointes aux sentiments orthodoxes de la population, rendaient intolérable la position d'un intrus. Dans une lettre datée du 30 mai, M. Seguin exposait ainsi à ses collègues

400 CHAPITBB IXVi.

du département, l'état de cette paroisse importante et le parti qu'il avait pris d'y envoyer l'un de ses lieutenants les plus ardents et les plus habiles: « Depuis longtemps M. Briot faisait beaucoup de mal dans sa paroisse. Aux dernières élections, il fut compris dans le nombre des curés à remplacer. On a nommé à sa place un sujet qui a refusé. Ne pouvant trouver un prêtre pour aller desservir cette paroisse, et le besoin cependant me paraissant pressant, j'ai prié M. Bouvenot, un de mes vicaires, d'en prendre provisoirement Tadministration. Il y a trouvé plus de mal encore que je ne croyais. Je reçois, par un exprès, la lettre cijointe qu'il m'écrit ; je vous prie d'en prendre lecture. Je ne doute pas que vous ne sentiez la nécessité de donner des ordres à la municipalité de Clerval pour faire sortir, le plus promptement possible, le sieur Briot. Un gendarme qui m'a apporté la lettre remportera votre réponse. »

a 29 mai. Bouvenot, vicaire épiscopal, à M. Seguin. — Monsieur l'évèque, je n'ai qu'un instant pour vous écrire, et j'en profite avec empressemeQt pour vous prévenir des maux et des abus qui inquiètent cette paroisse, et qui pourraient tirer à conséquence si l'on n'y remédiait sur-lechamp. L'ancien curé, M. Briot, reste ici, et sa présence y fait le plus grand tort. Il confesse publiquement à l'église, et l'on prétend que le maire lui en a donné la permission. Je n'ai pas encore pu savoir si cela est vrai, car, depuis mon arrivée, le maire est absent, et je pense qu'il a prétexté un voyage pour éviter la conversation que je voulais avoir avec lui, et dont je l'avais prévenu en lui faisant une visite au moment où je descendis de la diligence. Mais ce qu'il y a de certain, c'est «que le maire et plusieurs membres de la municipalité sont de mauvais citoyens et favorisent le curé. Ce qu'il y a d'aussi certain, c'est que le curé fomente ici des troubles et des indécences impardonnables. Vous en jugerez par ce qui arriva hier. Après vêpres^ le parti aristocratique, qui est plus considérable que l'autre, s'assembla autour du mai planté sur la place, et, après avoir crié Vivent les aristocrates! vivent les émigrés/ ils profanèrent l'arbre de la liberté en y attachant un bouquet décoré d'un ruban blanc.

Toute la famille du curé était de la fête et animait tous les autres par son exemple incivique. Les patriotes gémissaient et voyaient clairement qu'on voulait élever une dispute. M. Lidoine, chez qui je suis logé et qui commande la milice de Clerval, était allé à Baume ; une partie de leurs patriotes faisaient Texercice, à quelque distance de Clerval. Vous Toyez, Monsieur, qu'il est urgent de ramener à l'ordre la municipalité et surtout de faire sortir le curé. Voilà le point essentiel, si Ton veut qu'un desservant puisse faire ici du bien. Lorsque M. Briot a été instruit de mon arrivée, il a cherché, suivant la louable coutume de ses semblables, à me décrier; il a répandu que j'étais très dangereux ; qu'il fallait bien se garder de venir à mes instructions; que je n'étais rempli que de discours captieux, faits pour tromper les faibles et les entraîner dans le schisme, et, malheureusement, il a sur une grande partie de la paroisse trop d'ascendant, parce qu'il est de l'endroit. D'ailleurs, le respect humain lui conserve un très grand nombre d'adhérents, qui l'abandonneraient du moment qu'on le forcerait à s'éloigner. Les patriotes de Clerval n'ont aucune répugnance pour un religieux, mais il faut qu'il soit d'un certain mérite : ils m'ont paru pleins d'estime , de vénération et d'amoifr pour vous. Je dois aussi vous prévenir que l'impunité des farces aristocratiques qui se sont passées hier ici a beaucoup encouragé les malveillants. On m'a dit qu'ils prétendaient faire, à la Fête-Dieu, des processions avec leur ancien curé. Vous sentez, s'ils exécutaient ce projet, quels désordres s'ensuivraient nécessairement : des batailles peut-être terribles, la profanation des choses saintes, le triomphe de ces fanatiques, le découragement des bons citoyens, enfin un tort réel pour la chose pubUque. J'espère donc, Monsieur, que vous voudrez bien faire expédier incessamment un ordre pour faire sortir le curé sous très peu de temps, et donner une leçon vigoureuse au maire, au procureur de la commune et à trois autres membres de la municipaUté qui encouragent de pareilles infractions. Je pense aussi que si vous pouviez envoyer le desservant que vous destinez pour Clerval, avant la Fête-Dieu, cela serait très utile*

402 CHAPITRB XXYI.

Nous solenniserioDS mieux ces jours-là, et le peuple ne tarderait pas à revenir. »

M. Seguin ne se contenta pas d'adresser ces deux lettres si pressantes au directoire, il écrivit encore en particulier à M. Renaud (de Quingey) : « Je vous prie, Monsieur et cher collègue, de ne pas tarder à rendre l'arrêté que vous jugerez bien sûrement indispensable pour l'éloignement du sieur Briot. Un gendarme est ici auprès pouc attendre votre arrêté. Il le portera au district de Baume, où il prendra l'ordre à donner à la municipalité de Clerval. Je voudrais que l'arrêté portât encore que le district doit également faire sortir de Clerval d'autres prêtres qui y sont, si de nouvelles plaintes sont rendues contre eux. N'y aurait-il pas aussi de nouvelles mesures à prendre au sujet de la manière révoltante dont les nîauvais citoyens se sont montrés, lors de la plantation de l'arbre de la liberté? La municipalité est certainement beaucoup coupable. — t Seguin, évêque et président du département. »

Enfin M. Seguin avait pris cette affaire tellement à cœur qu'il écrivit encore au secrétaire du directoire : « Je vous prie de ne pas faire attendre le gendarme ; il doit trouver le temps long ici. Il est attendu d'ailleurs à Clerval. » Le lendemain , le département satisfit à toutes les demandes de l'évêque en les dépassant ; et, après avoir reproduit , à titre de considérants , les allégations les plus graves de l'abbé Bouvenot, bien que celui-ci n'annonçât pas les avoir vérifiées par lui-même, il décida « que son arrêté du 2 avril serait exécuté à rencontre du sieur Briot, qui serait saisi et amené à ses frais à Besançon parla gendarmerie, et en outre que le procureur syndic du district dénoncerait au juge de paix de Clerval les excès commis autour de Tarbre de la liberté, pour en faire punir les auteurs selon toute la rigueur des lois. »

Non content d'avoir pris toutes ces mesures, le département écrivit encore, le jour même, à la municipalité de Clerval : « C'est avec la plus vive sensibilité que nous apprenons les désordres qui ont eu lieu^ le 28, dans votre ville. Nous avions lieu de penser que, fidèles au serment que vous

avez prêté et aux places que vos citoyens vous ont confiées^ vous auriez employé les moyens qui sont en votre pouvoir pour les empêcher ou au moins les réprimer. Loin de là, plusieurs d'entre vous ont favorisé les malveillants et les fanatiques. Tandis que l'Assemblée législative fait tous ses efforts pour maintenir l'ordre et la tranquillité, vous avez osé souffrir que l'on chantât autour de l'arbre, emblème de notre liberté, des chansons vraiment destructives de notre constitution; vous n'avez donné aucune marque d'improbation, vous n avez fait aucune réquisition à la garde nationale ni à la gendarmerie pour dissiper cette cohue de malintentionnés I Ignorez-vous, Messieurs, que la loi vous rend responsables de tous les troubles que vous pouvez empêcher, et que nous nous verrions forcés de faire part au ministre de l'intérieur de votre pusillanimité et de votre condescendance? »

Ce ne fut pas tout. M. Besançon, procureur du district^ alla joindre ses semonces à celles du département, a J'ai fait, écrivait-il , assembler la municipalité, dont le plus grand nombre des membres donne dans le fanatisme ; je lui ai reproché vivement son peu de vigilance et son tort lors du rassemblement tenu le 28 mai , sous les fenêtres de ses séances. »

Mais ce n'était pas seulement le coi^ps municipal qui était gangrené. M. Besançon écrivait encore, le 4 juin, au procureur général Billot : « Je reviens de Çlerval, où j'ai dénoncé les faits audacieux mentionnés dans l'arrêté du département.. J'ai observé que le premier assesseur du juge de paix, devant qui j'ai porté ma dénonciation, pour absence du juge, €st un vrai partisan des prêtres réfractaires ; que le greffier, qui passe pour faire toute la besogne, est encore plus fanatique, et que ce qui s'est passé à Glerval le 28 étant une suite du fanatisme , la procédure à faire se trouve en très mauvaises mains. J'ai pensé devoir vous avertir de ce danger. »

Sous le poids des mêmes craintes, M. Besançon écrivit encore à M. Billot, le li juin : « Il est très intéressant et urgent défaire nommer un juge de paix à Clerval, et, s'il était

494 CBAPITIB rxTi.

possible, un autre greffier. Je tous prie en conséquence d'obtenir un arrêté du département qui m'autorise à faire les convocations pour cette élection. » La justice de paix de Cler- Tal se trouvait vacante par l'option que venait de faire des épaulettes de chef de bataillon, M. Ant.-F. -Raymond Blondeau, devenu plus tard général.

Pressé de lui donner un successeur, le département fixa au U juin l'élection demandée. Pendant ce temps-là, les gendarmes se livraient de tout côté à la poursuite de M. Briot, sans pouvoir retrouver ses traces. Le 27 juin, on les voit procéder à des perquisitions rigoureuses à Sournois. S'étant rendus d'abord à la cure, ils trouvèrent les portes fermées et la maison vide. Ayant passé de là chez M. Poète, ils s'y livrèrent à des recherches non moins infructueuses; enfin ils envahirent la maison de M. P.-F. Pemot. « Dans une chambre qui nous a paru occupée par un prêtre, disent-ils dans leur procès- verbal, nous avons trouvé sur une table différentes feuilles renfermant des principes absolument dirigés contre la constitution civile du clergé. Le sieur Pernot nous a répondu que cette chambre était habitée ordinairement par son frère, curé insermenté de Raincourt, dont il ignorait la résidence en ce moment. » Les gendarmes saisirent ces papiers, qui furent envoyés au directoire du département. C'étaient de simples notes , mais fort remarquables par l'élévation des pensées et la distinction du style. Quant à M. Briot, il dérouta toutes les poursuites de la gendarmerie. Après cette expédition peu apostolique, le vicaire épiscopal Bouvenot reprit le chemin de Besançon, en abandonnant le service de l'église de Clerval à l'intrus d'Anteuil , le jeune Guillot , qui demeura pendant quelque temps chargé des deux paroisses.

Xn. La commune de Cléron, par sa fermeté dans l'orthodoxie, était devenue particulièrement odieuse aux jacobins d'Omans. Le petit nombre d'adeptes que le club de cette ville comptait à Cléron, confiants dans Tappui de leurs affidés du chef-lieu, ne craignaient pas de provoquer et de menacer les officiers municipaux et la garde nationale, jusque dans Texercice de leurs fonctions. Leurs menaces ne tardèrent pas à se réaliser. Sous prétexte de faire une enquête

au sujet des bruits et attroupements que la municipalité permettait aux gardes nationaux du lieu et des villages voisins, le district envoya, le dimanche 28 mai, à Cléron, M. Millot , Tun de ses membres, avec un détachement de gendarmes et de patriotes armés, dont le concours parut inexplicable au département lui-même et ne fut jamais justifié. L'expédition de M. Millot et de sa troupe ressembla beaucoup plus à une invasion militaire et à une bravade qu'à une enquête sérieuse. Le commissaire du district se contenta d'interroger deux personnes, et sur leurs dires, rédigea le procès-verbal suivant :

« Interrogé sur les attroupements, Mougenot, maire, a répondu qu'ils avaient pour objet la formation des compagnies de la garde nationale. Interrogé pourquoi les gardes nationaux avaient fait mettre hier soir au corps de garde J.-L. Dordor, de Nahin; il a répondu que c'était parce qu'il avait insulté la garde nationale en lui disant : Vous avez beau faire, il viendra du monde pour vous arranger, et vous serez toujours f.... s. Dordor, interrogé ensuite, a répondu qu'on l'avait mis au corps de garde parce qu'il avait coutume de venir à la messe du curé constitutionnel ; que toutes les fois qu'il y venait, la garde nationale le frappait ou l'insultait, en lui disant : Tant que tu viendras à cette messe, nous te ferons de même; que la garde nationale a, pour les mêmes raisons, frappé cruellement Ant. Amiot et Ligier Jeandenâns, de Cléron, à coups de bâtons et de crosses de fusil; qu'il est resté au corps de garde pendant dix-huit heures, et. que ce n'est qu'au bout de quinze heures, et à la suite de ses plaintes, qu'on lui a apporté un morceau du pain des chiens de M. Mougenot et de l'eau dans un seau. Il a ajouté que non-seulement à Cléron, mais dans toutes les autres coiûmunes rebelles à la loi, les officiers municipaux autorisent et conseillent ce brigandage pour empêcher les patriotes d'aller à la messe des prêtres constitutionnels.

» Ledit jour 28 mai, moi, commissaire, m'étant rendu à la messe de paroisse avec le détachement, le maire et les officiers municipaux s'en abstinrent et affectèrent au contraire d'aller à celle du prêtre Grillet. La dame Tinseau,

épouse de Téiuigré, étant chez le sieur Mougenot, y tint les propos les plus inconstitutioanels et les injures les plus grossières contre les prêtres soumis, même en présence du sieur Hébert, commandant du détachement. »

Sur ce rapport, le directoire du district, « considérant que les sieurs Grillet, prêtre, et Mougenot, étaient les principaux auteurs des troubles qui régnaient à Gléron , déclara, le i" juin, qu'à son avis il y avait lieu de saisir au corps le prêtre Grillet et de le conduire à Besançon pour y être gardé à vue «t à ses frais ; de suspendre le maire Mougenot de ses fonctions pendant trois mois, et enfln de condamner les sieurs Grillet, Mougenot et les officiers municipaux de Gléron solidairement, aux frais de transport du commissaire du district, de la gendarmerie et du détachement de garde nationale d'Ornans qui l'avaient accompagné. »

Le département, heureux de soustraire une paroisse de plus à l'influence du clergé fidèle, déclara, le même jour, n que M. Cl.-Daniel Grillet, prêtre, demeurant à Gléron, ne cessait de fanatiser les citoyens de cette commune, de les diviser et de troubler leur tranquiUité ; qu'il y formait des rassemblements considérables de personnes des communes voisines, les dimanches et fêtes, pour assister à sa messe, et ne la commençait qu'après avoir demandé et reçu l'assurance que tous les paroissiens étaient arrivés ; qu'il se disait curé des communes de Gléron, Fertans, Amondans et Scey ; enfin qu'un plus long séjour de ce prêtre, d'une ima- ^nation exaltée, pouvait produire les plus mauvais effets ; qu'en conséquence , ledit Grillet serait saisi au corps et amené à ses frais à Besançon par la gendarmerie, etc. )> M. Grillet se présenta de lui-même au district de Besançon, le 8 juin, en déclarant qu'il avait voulu prévenir la contrainte par corps décernée contre lui, et qu'il avait trouvé l'hospitaUté chez M. Grillet, son neveu.

Gependant tous les vœux du district d'Omans n'étaient pas satisfaits ; il restait encore à punir le maire de Gléron et ses adjoints. Mais M. Mougenot n'était pas un de ces pauvres prêtres prêts à se soumettre à toutes les illégalités, pourvu qu'elles n'atteignissent pas leur conscience; c'était même

un laïque assez instruit et assez considérable pour que le département ne s'engageât pas à l'étourdie dans une lutte personnelle contre lui. Il écrivit donc, le 8 juin, au district d'Ornans : « Le procès-verbal dressé à Qéron par M . Millot, votre commissaire, n'est pas assez détaillé pour que nous puissions prendre un parti sur le sieur Mougenot. Veuillez nous communiquer les motifs qui vous ont engagés à envoyer M. Millot à Cléron avec de la gendarmerie et des gardes nationaux, nous envoyer aussi votre arrêté à ce sujet, ainsi que les procès-verbaux de la formation de la garde nationale de votre district, qui pourraient constater que, le 28 mai^ les compagnies étaient formées, et que le sieur Mougenot n*a pu prendre ce prétexte pour faire un rassemblement. » C'était trop en demander au district d'Ornans, qui préféra garder le silence et s'en tenir à son premier triomphe.

XIII. Le notaire Vuillier, d'Orchamps, élu par surprise commandant de la garde nationale du canton, s'agitait comme un véritable frénétique au milieu d'une population toute opposée à ses passions anti-religieuses. Le 8 mai, il s'était plaint amèrement au district de la manière dont les deux bataillons de la garde nationale du canton s'étaient organisés. « En confondant, disait-il, le nombre des patriotes dans deux bataillons, ils deviennent absolument nuls, au point que nous ne pourrions pas même voter. Orchamps, Grandfontaine, Fournets et Fuans, sont les seuls endroits où il règne encore du patriotisme ; en les divisant, c'est l'anéantir absolument. » Mais ce n'était pas assez pour cet ardent jacobin de solliciter la violation d'une loi qu'on venait d'appliquer avec une rigueur si exagérée contre M. d'Aubonne; il avait conçu l'étrange prétention de refuser aux municipalités le droit légal de mettre leurs gardes nationaux sous les armes pour maintenir l'ordre dans leurs coiumunes, sans son autorisation préalable. Sentant le besoin d'étayer son audace sur une force armée étrangère au pays, il profita d'une manifestation tumultueuse de quelques femmes de Guyans- Venues contre l'intrus, pour faire croire à une émeute formidable qu'une force imposante pouvait seule réprimer.

Page 1