‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 45 sur 60 · TROUBLES JUSQU*AUX PREMIERS RETERS DE L* ARMÉE · texte numérisé non relu

TROUBLES JUSQU*AUX PREMIERS RETERS DE L* ARMÉE

agitations et des troubles. Le département de Paris devrait servir d'exemple ; la liberté des cultes n*y a pas à se plaindre delà moindre contrainte. Les églises y ont été ouvertes; elles sont régulièrement fréquentées, et les opinions religieuses n'y ont causé aucune convulsion, pas même le plus léger mouvement. »> Un si heureux exemple, partant de si haut, aurait fini sans doute par trouver des imitateurs parmi les administrateurs plus passionnés qu'éclairés des provinces. Malheureusement, la question politique compliquait de plus en plus la question rehgieuse.

A côté de l'émigration timide et paisible, qui avait éloigné de la France une foule de personnes justement eflrayées des émeutes quotidiennes et de la faiblesse des autorités chargées de les réprimer, il s'était formé, surtout dans les frivoles régions où régnait la mode, une émigration fanfaronne et menaçante, qui proclamait hautement qu'elle allait chercher des armes à l'étranger pour revenir châtier le peuple et rétaWir l'ancien ordre de choses avec tout ou partie des abus détruits. La noblesse, •jusqu'alors en possession de toutes les charges civiles, religieuses et militaires, et habituée à être tout dans le royaume, comme le duc de Saint-Simon l'exprimait si naïvement et si bien, lorsqu'il disait que toute la France était à sa noce ; la noblesse crut trop aisément qu'en se retirant au delà des frontières, elle allait jeter la nation dans le plus grand embarras ou lui faire peur. Cette émigration belliqueuse, tout en continuant sur l'autre rive du Rhin sa vie dissipée et ses intrigues galantes, ne se contentait pas de s'organiser en bataillons et même en armées plus imaginaires que réelles, elle travaillait encore ouvertement à se procurer le concours plus sérieux des puissances étrangères. Les gentilshommes français ne cessaient de soUiciter les princes d'Allemagne et leurs ministres à s'associer à leurs tentatives contre-révolutionnaires, soit par les sentiments d'un honneur chevaleresque, en leur montrant un roi et une reine infortunés à arracher des mains de leurs sujets révoltés , soit par les calculs de l'intérêt personnel, en leur montrant la démocratie française comme une contagion envahissante qui bientôt, si on ne s'empressait d'aller rétouf-

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fer dans son foyer, renverserait tous les trônes et toutes les aristocraties de l'Europe. Malgré le peu de propension des hommes d'Etat des puissances voisines à entrer dans de pareilles vues, les émigrés, regardant déjà leurs plans comme adoptés, ne cessaient d'écrire à leurs parents et à leurs amis, avec un ton de bravade extrêmement provoquant, des lettres bientôt livrées à la publicité et qui ne cessaient d'annoncer l'arrivée prochaine « de trois cent mille médecins pour guérir la France, de quatre cent mille juges pour instruire son procès, ou de cinq cent mille gamisaires pour la mettre à la raison. » Le. tort de plusieurs ecclésiastiques fidèles fut de rattacher les espérances de la religion à ces menées imprudentes et d'un patriotisme problématique. Une lettre du P. Guilbert, minime, imprimée par les soins des jacobins dans la Vedette du 15 juin, et quelques autres lettres d'origine ecclésiastique tombées également entre les mains des révolutionnaires, en trahissant les vœux d'une partie des catholiques pour le succès des armées étrangères, nuisirent beaucoup à leur cause et envenimèrent singulièrement contre eux l'opinion populaire. Sans doute, il était peu conforme aux inspirations de la foi et aux données de la raison de compter sur des potentats hérétiques ou schismatiques et sur des petits-maîtres voltairiens pour faire refleurir la reUgion catholique en France ; mais il est si naturel à tous ceux qui souflrent de croire et de s'attacher à tout ce qui paraît devoir mettre un terme à leurs souflrances, que l'illusion était au moins pardonnable. Les plus coupables, en définitive , n'étaient-ils pas ceux qui rendaient la situation d'une partie de la nation assez malheureuse pour la disposer à accepter comme un soulagement et un remède, les hontes même et les désastres d'une invasion étrangère? D'ailleurs, cette illusion ne fut nullement partagée par la masse des prêtres et des cathoUques du Doubs, et jamais, dans tout le cours de la Révolution, malgré leur position à l'extrême frontière, on ne put parvenir à associer leurs mécontentements aux intrigues de l'émigration.

Mais personne en France ne sut mieux remplir à cet égard son devoir de Français et de chrétien que le roi

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Louis XVI. En même temps qu'il opposait avec un courage admirable son veto à toute mesure de persécution contre les prêtres insermentés, il accordait aux justes susceptibilités du patriotisme la première loi contre les émigrés, y compris ses propres frères , et , bientôt après , la guerre contre les puissances que Témigration avait déterminées à se poser en arbitres de nos troubles intérieurs. On peut reprocher à la loi contre les émigrés de n'avoir pas établi une distinction commandée par Féquité entre les émigrés pacifiques et les émigrés armés. L'absence des uns et des autres fut considérée comme une faute et un danger pour la patrie, et tous leurs biens sans exception furent séquestrés pour indemniser la nation des frais de la guerre qu'une partie d'entre eux avaient provoquée.

TL On avait tant de fois répété que les soldats allemands allaient venir châtier la démocratie française, que celle-ci , pour montrer qu'elle ne craignait rien , prit le parti d'aller au devant d'eux. La première victime des hostilités fut l'évêque de Bâle , souverain temporel du Porentruy. On a déjà vu les tentatives des jacobins du canton d'indevillers pour soulever ce petit et paisible Etat contre son chef, et la demande de quelques compagnies de fantassins adressée par ce souverain sans soldats à la confédération germanique dont il était membre, pour maintenir son autorité et le bon ordre. Le Porentruy paraissait aux patriotes du Doubs une conquête si facile et si agréable qu'ils brûlaient d'en faire hommage à la révolution. M. Voisard, le promoteur de cette idée, loin de l'abandonner en devenant député , songea à profiter de sa nouvelle position pour accélérer la chute du prince-évêque. Le 27 janvier, il écrivit au district de Saint- Hippolyte: « Je désirerais que vous fassiez une adresse à l'Assemblée nationale. Vous diriez que les habitants de notre district demandent l'éloignement des troupes autrichiennes qui sont à Porentruy, et qui favoriseraient l'entrée d'autres troupes pour venir piller nos campagnes.Vous m'enverrez directement cette adresse, afin que je la présente dans un moment propice. »

Le district se prêta à cette supercherie peu digne d'une

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administratioii honnête et d'une grande nation. M. Voisard l'en remercia ainsi, le 18 avril: «J'ai reçu votre adresse à l'Assemblée nationale. Vous verrez sur les journaux la mention honorable de votre zèle et de votre civisme^ décrétée par l'Assemblée... Faites-moi part régulièrement de tous les mouvements et dispositions des prêtres fanatiques ou de tous autres ennemis de la Révolution dans notre district. C'est par la correspondance particulière de chaque député que nous connaissons le mieux l'état du royaume. Au moment où vous recevrez ma lettre, le Porentruy sera occupé par nos bataillons. »

Le même jour, le ministre Dumouriez, dans un rapport au roi sur la question de la guerre, ajoutant ce grief mensonger à de plus sérieux, disait : « Dans le même temps, la cour de Vienne, sur la demande irréguUère de Tévêque de Bàle, établissait une garnison dans le pays de Porentruy, pour s'ouvrir une facile entrée dans le département du Doubs; violant, par l'envoi de cette garnison, le territoire du canton de Bàle ; violant les traités qui mettent le Porentruy sous la garantie de ce canton et de la France. » Deux jours après, la guerre était déclarée à l'Autriche, et les troupes françaises envahissaient le Porentruy, où leurs faciles victoires sur des ennemis absents furent ainsi retracées par les délégués du club de Belfort, envoyés en éclaireurs :

« Delémont^ 30 avril Frères et amis, vos députés ont les nouvelles les plus satisfaisantes à vous apprendre. Vous savez que le rassemblement de nos troupes s'est formé sur l'extrême frontière du Porentruy, au village de Réchésy* L'armée était composée d'une compagnie d'artillerie, du bataillon des volontaires de Gray, d'un bataillon du 33% du bataillon du premier régiment de chasseurs et de 300 dragons d'Angoulême. Cette armée , précédée de vos députés, s'est mise en marche le S9 avril au soir, sous le commandement de M. Ferrières, maréchal de camp. Elle a pénétré dans ce pays à travers des bois et des montagnes d'un accès difficile, surtout pour Tartillerie. Dans la nuit, les habitants de chaque commune, leur curé en tête, se présentaient à notre passage, et pendant que l'armée défilait, ils ne ces-

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soient de crier : Vive la nation française/ et parfois, Vive la liberté! Le brave Ferrières, qui marchait à la tète deTarmée, a souvent harangué les peuples pour les rassurer sur les dispositions des Français, et il a eu un soin particulier pour que les biens de la campagne fussent ménagés. »

Quelques jours après, les correspondants de la Vedette déclarèrent eux-mêmes que les Français avaient parcouru tout le Porentruy, et étaient arrivés, sans rencontrer un seul ennemi, jusqu'à la rive du Rhin, où ils se trouvaient arrêtés par des Bàlois qui désiraient empêcher, autant que possible, par leur neutralité, un conflit entre les troupes françaises et allemandes. Mais le vœu secret des jacobins était accompli, u Une personne arrivée tout récemment de ces côtés-là, disait la Vedette du S7 avrils nous a appris avec satisfaction que le prince évêque avait pris la fuite. Des lettres lues hier à la Société ont annoncé rentrée de nos troupes dans Porentruy et la réception amicale faite à nos frères par les habitants de cette ville, qui ont tous arboré la cocarde nationale. On pense à y établir une société A* Amis de la constitution, pour purifier Tair empesté des miasmes de l'aristocratie du petit calotin. Les honnêtes gens ont fait comme les nôtres., ils ont émigré. » Ce dernier trait était une fausseté, car M. Quirot, qui fut envoyé quelque temps après en mission dans ce pays, y trouva encore, de son propre aveu, une majorité d'honnêtes gens très peu enchantée de la Révolution qui leur avait enlevé leur pacifique souverain.

m. Le district de Saint-Hippolyte fit en cette circonstance un nouveau sacrifice au mauvais esprit contre lequel il luttait d'ordinaire, enpubhant, à l'occasion de la guerre, une proclamation aussi pauvre de pensée que de style. Il la terminait ainsi : « Ne compromettons pas l'honneur de la nation et la victoire que nous assurent le ciel, la justice et la raison ,en prêtant plus longtemps l'oreille aux faux prêtres qui nous environnent et qui font tous leurs eflbrts pour nous persuader que nous soutenons une constitution contraire à notre sainte religion. Rien n'est plus faux, rien n'est plus absurde. Gela est démontré. Mais quoi qu'il en soit, soyons un moment libres sur les opinions, un intérêt pressant nous obUge à nous réunir.

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Il y va en ce moment de notre vie, de nos biens et du bonheur de notre postérité, d'éloigner de nous ces séducteurs d'autant plus dangereux qu'ils se couvrent du voile de Famitié et de la religion pour parvenir à nous rendre leurs esclaves. Le district rappelle que la loi punit de mort toute manœuvre, toute intelligence avec les ennemis de la France, tendant soit à faciliter leur entrée sur le territoire français, soit à ébranler la fidélité des soldats et des citoyens envers la nation ; que toutes conspirations et complots tendant à troubler l'Etat, en armant les citoyens les uns contre les autres et contre l'exercice de l'autorité légitime, sont punis de mort. Vous trouverez ces dispositions dans le code pénal que nous vous invitons à lire , afin de surveiller et dénoncer hardiment quiconque serait assez osé pour y contrevenir. <iue chaque citoyen livre à la justice nos ennemis de l'intérieur, et rassurons-nous sur le reste. »

IV. Mais si le commencement des hostilités n'avait guère été à nos portes qu'une promenade triomphale, il n'en était pas de môme en Flandre, et l'armée française y avait débuté par un échec qui avait exaspéré tous les sentiments patriotiques et révolutionnaires. L'orateur préféré du club de Besançon, M. Briot, dont les instincts beUiqueux n'éclatèrent jamais qu'à la tribune, commença en cette circonstance ses perpétuelles offres de partir pour la guerre , qui, à force de se renouveler sans résultat sérieux, dans tout le cours de la Révolution, finirent par jeter sur son remarquable talent de parole un vernis de ridicule. Il écrivit à la municipalité qu'il était prêt à quitter sa chaire de rhétorique pour s'enrôler dans le premier bataillon de volontaires qui volerait à la défense de la patrie. Les curés constitutionnels de la ville vinrent à l'envi apporter à la municipalité leurs ofirandes pour les frais de l'armée. Mais l'engagement pris par M. Seguin et ses vicaires épiscopaux de verser trois mille livres pour cet objet, causa un tel enthousiasme qu'on ne crut pas pouvoir lui donner assez de retentissement et de pubUcité. Le député Michaud écrivit, le 13 mai , à ce prélat, dont l'économie notoire avait été quelquefois taxée d'avarice : (( L'Assemblée nationale a reçu avec une vive sa-

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tisfactioQ le don patriotique que nous lui avons offert, tant de votre part que de celle de votre conseil, et les tribunes, comme vous le pensez bien, n'ont pas été en reste d'y applaudir. Le Logographe, qui recueille tous les traits de patriotisme dignes d'être publiés , se permettra sans doute, à cet égard, une indiscrétion qui fera souffrir votre modestie. »

Comme le ridicule est souvent bien près du sublime , on vit, à côté de manifestations réellement généreuses , plus d'une manifestation burlesque. Ainsi , à Besançon , une demoiselle Berdolet, maîtresse de pension , se présenta à la municipalité avec ses vingt-trois élèves, munies chacune de quelques menus assignats , et deux de ces petites filles prononcèrent les discours suivants, recueillis précieusement dans la Vedette.

M"** Lapoire , âgée de quatre ans , débutait ainsi : « Messieurs, à peine sorties du berceau, nous ne pouvons encore sentir toute l'étendue de ces mots : Constitution, liberté; mais le plaisir que nous voyons briller dans les yeux de nos mamans et de notre chère institutrice, lorsqu'elles nous apprennent à les bégayer, éveille notre attention et porte l'allégresse dans nos cœurs. Nous aimons, nous admirons l'effet de ces déUcieuses expressions; comme elles font bondir de joie tous les bons citoyens I » M"* Verchot, âgée de douze ans, s'écriait avec plus de connaissance et de hardiesse : a Le nom de liberté retentit de toutes parts; il faut que ce soit un présent du ciel bien précieux I II flatte si délicieusement nos oreilles I A ce mot on voit tous les cœurs s'épanouir, et la joie éclore sur tous les visages. On dit que des monstres veulent nous ravir cette douce liberté. Ah 1 si nos faibles mains pouvaient manier l'arc et lancer le javelot , nouvelles amazones , nous irions, nous volerions sur les frontières. Mais déjà des guerriers intrépides les couvrent de leurs armes ; si leur valeur succombe, de jeunes héros naîtront de leurs cendres ; nous les animerons du moins au combat , du geste et de la voix. Nous avons des cœurs qui ont leur prix , nous les leur conservons. ))

V. La guerre et ses^evers eurent malheureusement pour résultat d'aggraver la situation des prêtres et des catho-

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