‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 46 sur 60 · II · texte numérisé non relu

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530 CHAPITRE XXYIT.

ligues. On les accusa généralement de faire des vœux pourle succès des étrangers ou de s'en réjouir secrètement, et on redoubla de violence à leur égard. Les ennemis de toute religion profitèrent aussi des circonstances pour porter de nouveaux coups à Tédifice mutilé de l'Eglise constitutionnelle. Le 22 avril, un décret, ratifié par le roi , accorda aux municipalités le droit de faire fondre en monnaie de billon, à leur profit, les cloches dont le nombre serait jugé surabondant. C'était toucher par un point très sensible à la dévotion peu éclairée, mais sincère, d'un grand nombre de chrétiens constitutionnels. Le 1" juin , M. Dechevrand exposa à la municipalité l'état suivant des cloches dans lesdiverses égUses de la ville :

Métropole, 7 cloches, pesant ensemble 28,350 Hvres.

Sainte-Madeleine, 8 — — 19,000

Saint-Marcellin, 7 — — 8,300

Saint-Paul, i — — 6,900

Saint-Pierre, 3 — — 4,100

Saint-Maurice, 3 — — 3,200

Sur ce rapport, le conseil général de la commune arrêta qu'on ne laisserait dans chacune des cinq paroisses conservées que deux cloches, l'une d'environ trois mille livres et l'autre de trois à six cents. Mais les réclamations de plusieurs paroisses obligèrent à modifier cet arrêté. Approuvé le 5 juillet, avec des tempéraments nouveaux, par le département , il ne s'accomplit pas sans difficulté. Des placards distribués et affichés pendant la nuit du 12 juillet provoquaient le peuple à s'opposer à son exécution, et la municipalité chargea, sans résultat, les juges de paix et les officiers de police d'informer pour découvrir les auteurs de cette excitation à la révolte.

Le 6 avril, M. Torné, évêque constitutionnel et député du Cher, demanda à l'Assemblée législative de prononcer l'interdiction absolue de tout costilme ecclésiastique. Il déclara que cette mesure était une suite nécessaire de la suppression de la caste sacerdotale , et qu'on ne pouvait en laisser subsister des symboles qui esteraient comme despierres d'attente et de contre-révolution. « 0 mes collègues^

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disait-il, en finissant, anx quatre-vingts évoques et prêtres schisniatiques qui faisaient partie de rAssemblée, prévenons avec loyauté un sacrifice que la loi va nous demander; déposons un costume qui, partout, hors de nos temples, devient inconstitutionnel , et empressons-nous de nous honorer du costume des autres citoyens. » Son discours fut couvert d'applaudissements, et sa motion, appuyée par de nombreux orateurs, courageusement combattue par M. Becquey seul, au nom de la liberté, fut convertie en décret.

Dans la même séance, le même évêque apostat appuya de toutes ses forces la proposition de supprimer toutes les corporations enseignantes ou hospitalières des deux sexes, les confréries et congrégations laïques, en un mot toutes les associations religieuses. Cette mesure , combattue en partie par révêque Cl. Lecoz, fut également adoptée en principe dans cette séance et convertie en décret le 2 mai. M. Becquey ayant exprimé la crainte que de pareils décrets ne soulevassent le peuple : « Les cultivateurs de mon département , s'écria un député du Nord, attendent au contraire avec impatience que l'Assemblée écrase les prêtres et les moines. » Le roi refusa courageusement jusqu'au dernier jour sa sanction à ces deux décrets.

Le 7 avril, M. Muraire représenta à TAssemblée que vainement elle avait cherché, par les deux décrets rendus la veille, à arracher au fanatisme une de ses principales armes, si elle ne s'empressait d'ôter aux ecclésiastiques le privilège de constater les naissances , mariages et décès ; il obtint que le projet élaboré sur ce sujet serait discuté le mardi suivant et adopté sans désemparer. Ce fut cependant le 22 juin seulement que l'Assemblée finit par se mettre d'accord, en confiant aux officiers municipaux la tenue de l'état civil, et ce principe ne reçut son application que le 20 septembre suivant.

VL L'Assemblée ne pouvant parvenir à vaincre l'héroïque résistance du roi à toute mesure de persécution rehgieuse, s'appUqua à rendre l'administration impossible à ses ministres les plus libéraux, en traduisant les uns à la haute cour d'Orléans, et en accablant les autres de tant de déboires,

qu'ils furent contraints de se retirer. Le roi, pour donner à l'Assemblée un nouveau gage de bonne volonté , ou pour mieux dire d'abdication politique à peu près complète, alla cbercber au sein même du club des jacobins un nouveau ministère. Un député du Doubs, probablement M. Vernerey, écrivait le i" avril à M. Blondeau : « L'esprit public, qui avait paru se perdre ici, se relève. Nous devons cet heureux changement à notre décret d'accusation contre Lessart. Cet acte de rigueur a expulsé tous les ministres dont les principes feuillantins étaient plus pernicieux que ceux des aristocrates. Les nouveaux ministres sont tous pris dans la société des jacobins. Déjà ils ont expulsé de leurs bureaux tous les commis gangrenés de l'ancien régime. »

Celui des nouveaux ministres qui se trouvait par ses attributions plus spécialement chargé de faire face aux difQcultés religieuses, était le célèbre Roland de la Platière, voltairieu calme et révolutionnaire sans emportement. Malheureusement il était dominé par une femme galante, philosophe et bel esprit, Egérie du parti girondin, qui fit de son mari l'instrument docile de ses passions désordonnées et de sa haine contre les prêtres.

Chargé par intérim du ministère de la justice, M. Roland s'empressa d'adresser aux commissaires du roi près les tribunaux criminels, une circulaire menaçante pour prescrire aux juges un redoublement de rigueur envers le clergé. Le simple exposé des principes catholiques étant partout qualifié de discours incendiaire , de révolte ouverte contre les lois et de crime d'Etat, l'Assemblée jacobine n'aurait pas tardé d'étouffer, avec l'aide de juges mal disposés ou craintifs, jusqu'à la dernière étincelle de foi orthodoxe ; mais le concours d'un ministère si dévoué la décida à marcher encore plus sûrement et plus vite au but, au moyen d'un décret de proscription générale contre les prêtres. Il est vrai que la constitution ne lui permettait pas de présenter deux fois dans le cours d'une session le môme décret à la sanction royale ; mais elle tourna la difficulté en élaborant un projet de loi beaucoup plus odieux que le premier. Une commission fut chargée d'étudier la source des troubles qui

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régnaient dans les départements et d'en indiquer le remède. Le rapport, dont les conclusions étaient bien prévues, fut rédigé par M. Français, de Nantes, devenu plus tard M. le comte d'Etas, publiciste voltairien, dont Taraour du plaisir et la haine de la religion forijiaient toute la philosophie. «Nous ne nous consolons, disait-il à TAssemblée le 26 avril , de la nécessité où nous sommes de vous parler de culte et de prêtres, que par Tespoir que les mesures que vous allez prendre vous mettront dans le cas de ne plus en entendre parler.... Tant que les hommes se bornèrent à élever, au miheu des champs, des autels couronnés de feuillages, et que, paisibles ministres d'un Dieu bienfaisant, leurs innocentes mains offrirent de simples fruits à la Divinité, la paix régna sur la terre; mais bientôt il s'éleva des hommes qui leur dirent : Le Grand Etre s'est montré à nous et il nous a dit que vous devez lui présenter telle offrande et observer telle cérémonie. D'autres hommes non moins ambitieux s'écrièrent : Ne croyez pas ces imposteurs ; nous seuls communiquons avec le Grand Etre ; il nous a ordonné de vous dire que vous devez ne consumer que nos parfums, ne pratiquer que notre culte ; tout autre est abominable. Alors les hommes, au heu de laisser la dispute se vider entre ces divers prophètes, y prirent part eux-mêmes, et la terre fut rougio du sang humain. Depuis l'origine des cultes, le culte respectable des chrétiens est un de ceux qui ont eu le plus à se plaindre de ses ministres. Bientôt on les vit, tenant le glaive, allumant des bûchers, usurpant les biens, asservissant la pensée, abrutissant les peuples, flattant et assassinant les rois, former cette théocratie monstrueuse qui avait placé sous la sauvegarde de l'Evangile le premier anneau de la servitude de vingt peuples malheureux par eux. Des nations entières disparues de la surface du monde ; les deux hémisphères couverts du sang de leurs victimes, le sang de tant de rois qui avait coulé sous leurs mains impies et sacrées, la terre enfin fatiguée de tant de forfaits, tout demandait que cette puissance monstrueuse reçût enfin la loi au heu de la donner... On reprit les biens qu'ils avaient usurpés sur la crédulité, et ils se révoltèrent ; ils se dirent persécutés, parce

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qu'oa voulut qu'ils cessassent d'être persécuteurs. Ds provoquent le courroux de Tévèque de Rome contre la France. Eh ! pourquoi se mèle-t-il de nos affaires, tandis que nous nous occupons si peu dos siennes? Ah ! qu'il s'occupe plutôt d'étayer dans ses Etats le chancelant édifice d'une domi nation qui croule. Bientôt les esclaves d'un prêtre se rappelleront qu'ils furent autrefois citoyens de Rome ; ils diront : C'est ici que vécut Brutus, et l'Italie sera libre. La secte des prêtres dissidents tient pour maxime, une subordination absolue aux ordres de Tévêque de Rome. Et qu'est-ce donc que cette espèce de milice qui , vivant dans un Etat , en renie le souverain légitime, pour s'en créer un fantastique au delà des monts? Qu'est-ce qu'une secte qui ne peut souffrir qu'elle-même, damne tout ce qui ne pense pas comme elle, et regarde comme des démons tout ce qu'il existe de citoyens libres ? Sent-on bien la force de trente à quarante mille leviers de ce genre ? Comment ne voit-on pas l'empire qu'ils exercent sur cette intéressante moitié de l'espèce humaine, qui peut influer si puissamment sur la servitude ou la liberté, suivant que sa conscience est dirigée par des prêtres ou que son cœur est enflammé par des hommes libres? Ne sentez-vous pas qu'ici tout est mystère, tout est secret et confidence ; que les moyens odinaires ne vous laissent aucune prise sur eux ; que tous leurs déUts vous échappent ; que, semblable à la peste, celte faction vous frappe de toutes parts, sans que vous puissiez apercevoir les traits mortels dont elle vous blesse? Il faut, Messieurs, conjurer cette légion de génies malfaisants, qui, dans leur invisibilité, agitent et tourmentent la nation. Mais comment ferez-vous ? Placerez-vous un juge de paix à côté de chaque confessionnal? Ferez-vous dissiper par les gendarmes ces espèces de saturnales qu'ils célèbrent dans les champs et au miUeu de la nuit? Enverrez-vons des commissaires de l'Académie des sciences, pour démontrer aux agriculteurs le ridicule de miracles imposteurs? Les familles divisées, les municipalités insuhées , les prêtres conformistes menacés et chassés, les campagnes fanatisées , les contributions arrêtées: voilà leur ouvrage , voilà le résultat de ce système

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théocratique qui s'était enraciné dans les siècles, et qui , dans les jours de son agonie, reste encore fidèle à cet instinct qu'il eut toujours d'abrutir et de dévorer. Nous sommes arrivés au point où il faut que l'Etat soit écrasé par cette faction, ou que cette faction soit écrasée par l'Etat. Ceux qui ne veulent prendre aucune part à la société •civile sont libres ou tenus de sortir de l'Etat , suivant que la majorité des associés le juge plus utile à l'intérêt général, et lorsque les prêtres dissidents refusèrent de reconnaître les lois nouvelles, la société acquit le droit de les expulser de son sein. » Le rapporteur concluait en conséquence à la légitimité et à l'opportunité de la déportation générale des prêtres.

Ce discours excita un grand enthousiasme au sein de la majorité^ dont il exprimait si vivement les passions hostiles à l'Eglise ou même à toute religion ; l'Assemblée décréta qu'il serait imprimé et envoyé à tous les départements pour former l'esprit pubhc. Le député Besson s'empressa d'en adresser deux exemplaires au district d'Ornans, en le priant d'en faire passer un à son oncle, intrus de cette ville.

Le 5 mai, M. Français, revenant à la charge, étala avec une franchise cynique toute l'intolérance voltairienne. Sous prétexte de sauver la constitution, il venait demander hardiment qu'on la violât, en accordant aux départements le droit de condamner les prêtres à la déportation sans aucune forme de procès, tandis que la constitution stipulait expressément qu'aucune peine afflictive ou infamante, comme la déportation, ne pourrait être appliquée que par les tribunaux et sur la déclaration du jury. Cherchant à justifier cette mesure inconstitutionnelle, le rapporteur disait, avec celte audace que donnent la force et la passion réunies : « Ici, il s'agit d'hommes qui ne jouissent pas du droit de citoyens, qui ne jouissent pas même d'un domicile légal dans l'Etat, puisqu'ils n'ont pas voulu en suivre les lois. » Après avoir déploré en termes élégiaques les flambeaux de l'amour et de l'hyménée presque éteints par Teflet des dissensions religieuses, il s'écriait avec une horreur théâtrale : o Enfin, j'ai vu le cours de la nature pour ainsi dire suspendu, une sorte de bouleversement opéré dans les facultés humaines,

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depuis que le fanatisme a étendu sur les campagnes ses crêpes ensanglantés. 0 Rome! es-tu contente, et faut-il encore de plus grands maux et de plus grandes discordes? N'as-tu pas bu déjà le sang des Montalbanais et des citoyens du Morbihan? Quelle page n'est pas souillée des maux que tu nous as faits? Quelle partie de l'empire puis-je parcourir où je ne trouve la trace de tes crimes passés et les agitations de tes manœuvres présentes? Es-tu donc comme Saturne , à qui il faut toujours de nouveaux holocaustes? Reprends , reprends ta funeste milice, instrument de tous nos maux, et qui s'est soustraite à nous pour rester toute à toi. Partez, artisans de discorde, le sol de la liberté est fatigué de vous porter. Laissez-nous jouir en paix chez nous des douceurs de la société et des sentiments de la nature. »

A la suite d'une longue et vive discussion, où les chefs de la Gironde, Guadet, Vergniaud etGensonné, montrèrent une cruauté remarquable, l'Assemblée, malgré les généreux efforts de MM. Becquey, de Girardin, Ramond, Voisin, Hua et Larivière , rendit le 27 mai le décret suivant : « L'Assemblée nationale, considérant que les efforts auxquels se livrent constamment les ecclésiastiques insermentés pour renverser la constitution ne permettent pas de supposer à ces ecclésiastiques la volonté de s'unir au pacte social, et que ce serait compromettre le salut public que de regarder plus longtemps comme membres de la société , des hommes qui cherchent évidemment à la dissoudre ; considérant que les lois pénales sont sans force contre ces hommes qui; agissant sur les consciences pour les égarer, dérobent presque toujours leurs manœuvres criminelles aux yeux de ceux qui pourraient les faire réprimer et punir ; après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui suit :

« L La déportation des ecclésiastiques insermentés aura lieu, comme mesure de sûreté puWique et de police générale, dans les cas et suivant les formes ci-après. — 11. Seront considérés comme ecclésiastiques insermentés tous ceux qui, assujettis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 4790, ne l'auraient pas prêté; ceux aussi qui, n'étant pas soumis à cette loi, n'ont pas prêté le serment civique postérieure-

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ment au 3 septembre dernier; ceux enfin qui auront rétracté l'un ou l'autre serment. — III. Lorsque vingt citoyensactifs d'un même canton se réuniront pour demander la déportation d'un ecclésiastique, le directoire du département sera tenu de prononcer la déportation, si ra\is du directoire de district est conforme à la pétition. — IV. Lorsque l'avis du directoire de district ne sera pas conformée la pétition, le département sera tenu défaire vérifier par des commissaires si la présence de l'ecclésiastique dénoncé nuit à la tranquillité publique, et, sur l'avis de ces commissaires,, s'il est conforme à la pétition, le département sera tenu également de prononcer la déportation. — V. Dans le cas où un ecclésiastique aurait, par des actes extérieurs, excité des troubles , les faits pourront être dénoncés au département par un ou plusieurs citoyeqs actifs, et, après la vérification

des faits, la déportation sera pareillement prononcée —

XI. Il sera enjoint, par l'arrêté du département, aux ecclésiastiques sujets à la déportation, de sortir et se retirer, dans les vingt-quatre heures, hors des limites du district de leur résidence, dans trois jours hors des limites du département, et dans le mois hors du royaume — XÏII. L'ecclésiastique sera tenu de déclarer devant la municipalité le pays étranger dans lequel il entend se retirer, et il lui sera délivré sur-le-champ un passe-port qui contiendra la route qu'il doit tenir et le délai dans lequel il doit être sorti du royaume. XIV. Dans le cas où l'ecclésiastique n'obéirait pas à la sommation à lui faite, il sera transféré de brigade en brigade par la gendarmerie au delà des frontières. — XV. Lorsque l'ecclésiastique déporté n'aura ni pension ni revenu, il recevra trois livres par journée de dix lieues jusqu'aux frontières,, pour le faire subsister pendant la route. — XVI. Les ecclésiastiques condamnés à la déportation qui resteraient dans le royaume ou qui y rentreraient, seront condamnés à la peine de détention pendant dix ans. »

Tout le despotisme de l'ancien régime n'était donc tombé des mains d'une demi-douzaine de ministres que pour sa multiplier et s'aggraver entre les mains des derniers jacobins de village.

Le lendemain, TAssemblée, trouvant que ses prédécesseurs avaient trop accordé aux religieuses en leur permettant d'attendre la mort dans leurs anciennes demeures , décréta en principe que celles qui voudraient continuer la vie commune seraient réunies, sans distinction d'ordre ou de régime, dans les maisons de chaque département qui en pourraient contenir le plus.

Mais ce n'était pas tout d'avoir décrété la déportation des prêtres, il fallait encore faire sanctionner cette mesure par le roi. Les ministres jacobins se livrèrent à toutes les instances imaginables pour arracher l'adhésion de Louis XVL Voyant qu'ils n'obtenaient rien, M"' Rolaud rédigea en leur nom une lettre d'une éloquence insolente, où le roi était mis dans l'alternative de sanctionner le décret contre les prêtres ou de trouver d'autres ministres, ce qu'on avait rendu à peu près impossible. On y lisait : « La conduite des prêtres en teaucoup d'endroits, les prétextes que fournissait le fanatisme aux mécontents, ont fait porter une loi sage contre les perturbateurs; que Votre Majesté lui donne sa sanction : la tranquillité publique le réclame et le salut des prêtres le sollicite. Si cette loi n'est mise en vigueur, les départements seront forcés de lui substituer, comme ils font de toutes parts, des mesures violentes, et le peuple irrité y suppléera par des excès. »

L'infortuné Louis XVÏ, abreuvé d'amertume et en proie à des perplexités et des angoisses auprès desquelles la mort ne pouvait plus être qu'un soulagement, répondit à cette lettre en acceptant la démission des ministres. Par une indiscrétion odieuse, qu'il faut, sans doute, imputer à la vanité iëminine de l'auteur, M. Roland s'empressa d'envoyer à l'Assemblée nationale une copie de la lettre qui avait motivé son renvoi. A la suite de la lecture de cette lettre, interrompue à chaque instant par des applaudissements frénétiques, l'Assemblée décida que la lettre serait imprimée et envoyée à tous les départements , et que les ministres disgraciés emportaient la confiance de la nation.

VIL II ne restait plus qu'un dernier moyen de pression à tenter sur le roi : c'était une grande émeute, et les clubs l'or-

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ganisèrent de manière à la faire éclater le 20 juin. Ce jourlà, une populace immense, munie d'armes de toutes sortes, -envahit le château des Tuileries, privé par ordre de l'Assemblée d'une partie de ses défenseurs , et pénétra, en abattant les portes à coups de hache , jusqu'auprès du roi , qu'elle entoura en vociférant : Point de veto , point de prêtres. Le boucher Legendre, parlant au nom de la foule, réclama en style de faubourg la sanction du décret. « Ce n'est ni le lieu ni le moment, répondit le roi avec fermeté; je ferai ce qu'exigera la constitution. »

Louis XVI consentit à se laisser mettre sur la tête le bonnet rouge des jacobins; il but même sans hésitation le verre de vin qu'un de ces émeutiers à moitié ivre lui tendait. Il accepta toutes les humiliations , il endura tous les outrages, mais sans faire la moindre concession que sa conscience eût pu condamner. Quand on vit que l'effet de celte journée était manqué , Pétion , maire de Paris , arriva pour engager la populace docile à retourner chez elle, ce qu'elle fit en annonçant qu'elle reviendrait.

A la suite de cet attentat, les directoires de plusieurs départements envoyèrent au roi le témoignage de leurs regrets et de leur indignation. Celui du Doubs, sous prétexte d'en faire autant, publia une adresse venimeuse qui. sous les formes polies et oratoires qu'on devait attendre d'un comité d'avocats , présidé par un ancien chanoine , n'était guère qu'une répétition de l'œuvre des émeutiers et une nouvelle sommation adressée à l'infortuné monarque :

« Sire, disaient les administrateurs du Doubs, nous eussions été inconsolables d'une démarche aussi audacieuse que coupable si nous n'eussions appris par vous-même qu'elle n'était que l'ouvrage de gens étrangers , employés par les factieux et les ennemis de notre sainte constitution , et de quelques particuliers qu'il a été facile d'égarer, en se servant du prétexte que le veto que vous avez apposé sur les deux décri^ts relatifs à la sûreté et à la tranquilUté publique, était de votre part une opposition à la marche de cette constitution. Dans les moments critiques où nous nous trouvons, Sire, il est malheureusement trop facile d'inspirer de

la défiance; une conduite franche et loyale est le seul moyen de la faire cesser : le trône est exposé à être trompé par ceux qui Tentourent. Défiez-vous des conseils perfides et ne consultez qu*une constitution sur laquelle repose votre bonheur et celui de l'Etat. Nous ne chercherons pas à approfondir les ttiotifs qui vous ont porté à refuser votre sanction à ces deux décrets ; nous devons croire qu'ils ont été puisés dans votre sagesse ; mais nous ne pouvons cependant vous dissimuler les vérités qui sont à notre connaissance. Les troubles que nous avons éprouvés et que nous éprouvons encore, n'ont pris leur source principalement que dans les agitations que ne cessent de fomenter les prêtres insermentés, coahsés avec nos ennemis. Leurs manœuvres et leurs complots étant faits dans le secret et sous le voile sacré d'une religion qu'ils détruisent avec l'air de la servir, les tribunaux ne peuvent les atteindre. Il est donc nécessaire, Sire, d'employer des moyens nouveaux et extraordinaires; et si ceux que l'Assemblée nationale avait déterminés ne vous ont pas paru devoir être adoptés, prenez des mesures capables d'y suppléer et de faire cesser des maux qui ne pourraient subsister plus longtemps sans danger pour la chose publique.... Nous n'oublierons jamais que le bonheur des Français repose sur la constitution : fermes au milieu des dangers, nous saurons la défendre ou périr avec elle, f- Seguin, évêque, président, Hérard, v.-p., etc. »

Personne ne se méprit sur le sens de cette adresse^ et le directoire ne manqua pas d'en envoyer des exemplaires aux représentants du Doubs, qui le félicitèrent ainsi collectivement le 10 juillet: « La leçon que vous avez donnée au roi était digne d'une administration qui, toujours dirigée par des intentions pures, a cru avec raison qu'il était de son devoir d'éclairer ce monarque, si souvent trompé, sur les vraies causes des troubles. Il n'est que trop vrai que les prêtres insermentés en ont été et en sont journellement les principaux moteurs, et qu'il ne peut en tarir la source qu'en suppléant par d'autres moyens puissants, et dont le salut public sollicite la prompte exécution , aux mesures qu'il a refusé de ^nctionner. C'est le langage que lui ont tenu tous les direc-

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toires qui ont partagé vos sollicitudes et vos bonnes intentions. Puisse-t-il ouvrir enfin les yeux sur la vérité de ces faits et en peser les conséquences ! Mais si les dépositaires de sa confiance sont encore assez trompeurs et assez pervers pour les lui faire envisager sous un faux point de vue, pour rapporter à d*autres causes les malheurs publics dont vous vous plaignez , il verra par les trois dernières lignes de votre adresse que vous n'êtes pas des citoyens faibles ou pusillanimes, avec lesquels il soit possible de composer sur la constitution , et que son exactitude à remplir les devoirs qu'elle impose sera la mesure de votre amour pour lui. »

Cependant les puissances étrangères, agissant de concert, se mettaient visiblement en mesure d'envahir la France de plusieurs côtés à la fois. En Flandre, où la guerre était engagée, le sort des armes ne semblait pas favorable à la Révolution; déjà les frontières étaient entamées : alors l'exaltation atteignant au comble, l'Assemblée proclama solennellement la patrie en danger. Sur cette seule proclamation, les conseils généraux des départements et des districts devaient se réunir et siéger en permanence; tous les citoyens en état de porter les armes étaient tenus de les prendre, et chaque garde nationale devait envoyer son contingent aux frontières. Ce fut ^u milieu de l'irritation et de l'anxiété les plus vives que se célébra, le 14 juillet, pour la troisième fois, l'anniversaire de la prise de la Bastille , adopté en quelque sorte conmie fête patronale de la révolution.

VIll. Les députés du Doubs , tous enrôlés dans la faction jacobine, en partageaient les passions et en favorisaient les menées subversives, non-seulement dans le sein de l'Assemblée, mais encore au dehors, en dirigeant et excitant par leurs correspondances les administrateurs des districts et du département, a Tirez-vous-en comme vous pourrez avec les prêtres rebelles et opiniâtres, écrivait M. Voisard au directoire de Saint-Hippolyte, au mois de février ; ne leur passez aucune action capable d'altérer la bonne harmonie, principal nerf de la force du peuple. J'aperçois clairement que le roi et la plupart des ministres sont des fourbes ou des igno-

ÏM CBAPITRB XWII.

rants. Consolez autant que possible les habitants de nos campagnes... »

M. Seguin, en sa double qualité de chef spirituel et politique du département, était naturellement leur principal correspondant. M. Michaud lui mandait le 13 mai : « Le décret de M. Français, concernant les troubles intérieurs, réunit déjà beaucoup de partisans. Vous connaissez assez, notre façon de penser pour ôlre persuadé que nous le désirons beaucoup, et que s'il n'avait dépendu que de nous de lancer contre les fanatiques une loi capable de leur imposer,, il y a longtemps qu'elle les tiendrait en arrêt. »

« C'est avec bien du regret, lui écrivait de son côté M. Bouvenot, que nous voyons traîner en longueur les décrets intéressants qui sont à rendre, soit sur la suppression des con-^ grégations sécuHères et du costume religieux, soit sur les mesures à prendre contre les prêtres réfractaires. Vous savezce qui a déjà été fait sur le premier ; mais combien il reste encore à faire ! On ne peut ni le présenter à la sanction, ni par conséquent le faire exécuter, ce qui prolonge le maU Quant au second, on fut au moment, mercredi dernier, de décréter comme base, l'* que l'on exigerait le serment civique de tous les prêtres ; S** que ceux qui le refuseraient seraient déportés. Une motion imprudente, et qui tendait à établir une sorte d'inquisition , en soumettant aux mêmes obligations tous les autres citoyens qui seraient dénoncés aux municipalités par vingt citoyens actifs, mit le trouble dans l'Assemblée, et força de renvoyer l'affaire au comité pour présenter un nouveau projet, et cela peut nous mener bien loin. »

Enfin le décret de proscription, si impatiemment attendu^ fut voté par l'Assemblée, et M. Michaud s'empressa d'en expédier la nouvelle à M. Seguin avec ces accents de triomphe : « Pour le coup, les énergimiènes qui ont rais votre zèle pour la chose puWique à de si rudes épreuves , vont être traités comme ils le méritent. L'Assemblée a décrété hier, comme mesure de police, que la déportation aura lieu. L'exécution en sera confiée aux directoires des départements, contrairement au système de la clique feuillantine

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qui voulait , toujours en s'appuyant sur des sophismes à perle de vue, que la connaissance des troubles suscités par les saints prêtres soit conservée aux tribunaux, et que cette loi répressive ne soit appliquée que par eux. Cette grande et salutaire mesure, attendue depuis si longtemps, a passé à la majorité des trois quarts de l'Assemblée contre l'autre quart, et elle a été extrêmement applaudie par les tribunes. Je vous fais mon compliment le plus sincère sur la tranquillité qu'elle va vous procurer. Dans peu, les scélérats qui cherchent à vous dégoûter de vos pénibles et importantes fonctions, seront chassés de votre diocèse ou exécuteront le pacte social qui leur défend de s'armer des tisons du fanatisme pour allumer parmi leurs concitoyens le feu d'une guerre civile. La grande pluralité des députés qui a voté contre eux, vous prouve que l'Assemblée en masse est toujours bonne. »

Le 47 juin, les députés Vernerey, Monnot, Bouvenot et Michaud écrivirent collectivement au département : « Le roi est toujours entouré de perfides qui abusent de sa crédulité. Ces infâmes courtisans sont parvenus à lui rendre suspects ses trois ministres les plus vertueux ; il leur a fait redemander leurs portefeuilles. Vous ne tarderez pas à recevoir un décret par lequel l'Assemblée nationale a déclaré que ces trois dignes ministres emportent les regrets de la nation. Vous recevrez en même temps la copie imprimée d'une lettre digne de la franchise, de l'austère probité et de la fermeté de l'immortel Sully, que M. Roland a adi'essée samedi au roi. Nos sentiments vous sont connus. »

On a vu plus haut que les directeurs du séminaire constitutionnel, ayant imaginé de demander la translation de cet établissement au couvent des Minimes, où d'anciens religieux étaient réunis en communauté , le déparlement avait adopté cette mesure en principe. Consultés à ce sujet , les quatre députés nommés plus haut répondirent le 27 juin à M. Seguin : « Il est certain, suivant le rapport fait à l'Assemblée nationale par M. Condorcet, sur l'organisation de l'instruction publique, que la théologie scolastique, celle qui a été enseignée jusqu'ici dans les séminaires, ne devrait pas faire

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partie de l'instruction nationale, et si ce système était adopté, il s'ensuivrait nécessairement que les séminaires deviendraient en quelque sorte étrangers à la nation, et qu'elle n'aurait plus à s'embarrasser ni de leur entretien ni de leur conservation. Les esprits paraissent assez généralement disposés à consacrer ce principe, et il serait prudent de suspendre les réparations dans les bâtiments que le directoire a destinés, l'année dernière, à l'établissement de votre séminaire diocésain. Jusque-là, vous devez vous borner à demander à l'Assemblée nationale de vous autoriser à former provisoirement cet établissement dans la maison des ci-devant minimes. Cette maison étant devenue un repaire de réfractaires, dont la réunion peut être dangereuse pour la chose publique , cette circonstance, sur laquelle nous fixerons spécialement Tattention de l'Assemblée, pourra la décider plus aisément à permettre cet arrangement. Nous avons l'honneur de vous envoyer une copie du passage du rapport de M. Condorcet, qui vous fera connaître les motifs que le comité d'instruction pubhque a eus pour écarter du plan d'organisation soumis à l'Assemblée, l'enseignement de toute espèce de culte religieux. »

M. Bouvenot ajouta à cette lettrç le post-scriptum suivant, qui prouve que s'il n'était pas plus chrétien que ses collègues, il avait au moins conservé des sentiments plus équitables : a Je m'associe à l'avis de mes collègues, mais mon opinion est que les séminaires doivent être conservés et soudoyés par la nation à titre de justice et de restitution, parce que la nation a disposé des biens appartenant à ces établissements, o

L' ex-marquis de Condorcet, le disciple préféré de d'Alemtert, exposait ainsi, au nom de l'Assemblée législative , les principes qui devaient désormais présider au seul enseignement toléré en France : « Les principes de la morale enseignés dans les écoles et les instituts seront ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes. La constitution ne permet point d'admettre dans l'instruction publique un enseignement qui donnerait à des dogmes particuliers un

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avantage contraire à la liberté des opinions. Il était donc rigoureusement nécessaire de n'admettre dans l'instruction publique l'enseignement d'aucun cuite religieux. D'ailleurs, combien n'est-il pas important de fonder la morale sur les seuls principes de la raison ; ils sont toujours invariables comme elle, et on ne verra plus le spectacle si affligeant d'hommes qui s'imaginent remplir leurs devoirs en violant les droits les plus sacrés, et obéir à Dieu en trahissant la patrie. Ceux qui croient encore à la nécessité d'appuyer la morale sur une religion particulière, doivent eux-mêmes appuyer cette séparation, car, sans doute, ce n'est pas la vérité des principes de la morale qu'ils font dépendre de leurs dogmes. »

L'auteur même de ce rapport, en cherchant, moins de deux -ans après, dans le poison un refuge contre le couteau des prêtres de la Raison, prouva trop bien par sa mort l'inanité de cette morale naturelle abandonnée aux spéculations des sophistes et aux commentaires des passions.

Le 28 juin, M. Michaud , sans aucun souci du caractère sacerdotal et de la pudeur de son correspondant, fit à M. Seguin le récit de l'insurrection du 20, dans des termes dont le cynisme grossier met tristement à nu l'état de dégradation morale où la soi-disant philosophie du xviii'' siècle avait réduit les hommes lettrés et les prétendus gentilshommes comme M. Michaud de Doubs : a Vous savez , lui écrivait-il, ^e le roi a frappé de mort par son impitoyable veto le décret que l'Assemblée a rendu contre les prêtres perturbateurs et celui concernant la levée de vingt mille hommes; vous savez aussi ce qui est arrivé aux Tuileries à la suite de la notification qu'il a donnée à l'Assemblée de cette indiscrète suspension de deux mesures infiniment sages. II est très vrai que pendant que le peuple le pérorait, il s'est afiublé du bonnet rouge, et que personne n'a été dupe de cette grimace, qui ne Ta pas rendu plus traitable, puisqu'il s'est refusé constamment jusqu'ici à lever son veto. Les Royou, les Mallet du Pan et autres écrivassiers qui se gorgent du poison de la Uste civile, accusent le peuple de s'être porté contre lui, pendant cette mémorable visite, aux plus coupables excès ; mais ce

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