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ainsi qu'ils s'appellent, était le supérieur en second, et il voulut bien nous introduire partout.
» L'établissement est composé de deux grands bâtimentset de deux plus petits , formant l'enceinte d'une large et longue cour. Il y a plus de deux cents portes et fenêtres^ Nous commençâmes par visiter le bâtiment des femmes. Audessus de la porte principale on lit le mot éternité en gros caractères funèbres. La portière nous ouvrit ; nous lui exposâmes que l'intérêt que leur établissement nous inspirait et une pieuse curiosité nous avaient amenés chez elle; que nous allions nous informer si rien ne leur était arrivé de désagréable lors du passage des volontaires du Bas-Rhin, et nous demandâmes à visiter les salles. Le vestibule est placardé en bandes de papier de couleur sur lesquelles sont écrites en gros caractères des devises toutes plus. effrayantes les unes que les autres, où les mots d'ENPER, deruROATOiRE^ de MORT, fourmillent. Des tètes de mort, des os en sautoir, ajoutent encore à Teffet de cette lugubre tapisserie. J'ai remarqué que la même décoration régnait partout, dans les escaliers, dans les cellules , dans les salles , sur toutes les portes, même au réfectoire.
» La première salle où j'entrai était occupée par soixante ou quatre-vingts fenmies , toutes occupées à filer. Le plus grand silence y régnait. Jeunes, vieilles, chacune travaillait les yeux baissés ; beaucoup même à notre approche détournèrent la tête pour n'être point vues et ne point voir. Il y en eut cependant quelques-unes des plus jeunes qui jetèrent les yeux sur les étrangers qui leur rendaient visite ; quelquesunes même ne purent s'empêcher de faire des grimaces qui ajoutaient infiniment au coup d'œil grotesque de leur ridicule costume. Je voulus faire des questions à plusieurs de ces femmes , aucune ne me répondit. Sorti de la salle des fileuses , je passai dans celle des métiers de tissage. Vingt â trente femmes y faisaient la toile. Silence comme ailleurs. Je remarquai que les montants des métiers étaient couverts de petits billets écrits à la main ; j'en lus quelques-uns, tous contenaient de ces extravagances qu'une imagination délirante de piété peut seule enfanter.
608 CHAPITRE XXYII.
» De cette salle je passai dans une autre ; c'était la classe des petites filles du village et des environs , dont quelquesunes , âgées de moins de huit ans , étaient déjà enfroquées. J'en témoignai ma surprise , on me répondit que les parents y avaient consenti : réponse qui serait tout au plus bonne dans le pays des Cafres et sur les côtes de Guinée. Je vis, je feuilletai les livres, c'étaient des catéchismes du diocèse. Je vis chez les hommes à peu près ce que j'avais vu chez les femmes , le nombre à part : môme maigreur, même couleur livide. Je m'informai de leur nourriture auprès de notre guide, et ne fus plus surpris de trouver des squelettes dans une maison où l'on ne mangeait que du pain d'avoine et des pommes de terre cuites à l'eau. D'après tout ce que j'y ai vu et tout ce que j'ai entendu , on dirait, sans crainte de se tromper , qu'on va dans cette solitude par haine de la vie et pour en être promptement délivré.
» Chez les hommes , il y ji aussi une école pour les petits garçons, dont quelques-uns ont déjà l'habit de la maison. J'ai vu leurs cellules ; leur caractère est si fort changé dans ce repaire delà sottise, qu'ils ne sont satisfaits de l'ameublement de leurs cellules que lorsqu'une grosse tête de mort naturelle la décore. Ces enfants volontiers voudraient boire dans des crânes et n'avoir pour hochets que des ossements. J'ai questionné ces enfants : je leur demandai s'il faisait bon dans cette maison ; tous m'ont répondu avec empressement qu'ils ne voudraient pas s'en aller. Je leur demandai s'ils étaient bons patriotes, s'ils aimaient bien la constitution; leur maître me répondit qu'ils ne la connaissaient ni en bien ni en mal et ne savaient de quoi je leur parlais. Je témoignai plus que de la surprise au madtre qui savait faire un si bon choix des connaissances qu'il donnait à ses élèves.
))Je me suis informé si l'on prêchait, si l'on confessait , si l'on disait des grand'messes et si l'on faisait publiquement les offices. On y prêche, on y confesse, mais on n'y dit ni grand'messe ni vêpres. J'ai appris que tous les mois on y avait fait de grands rassemblements pour des retraites ou missions; j'ai vu les salles et la paille sur laquelle couchaient les étrangers éloignés. . Je me suis assuré que le
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travail auquel on se livrait dans cette maison n'était pas une spéculation , mais ce travail des mains qui a toujours entouré le berceau des ordres de moines qui naguère couvraient toute la France. Leur travail est précaire et leur spéculation rie peut s'étendre au delà du prix de la main d'œuvre. On m'a assuré qu'il n'y avait aucun associé étranger qui pût prendre un intérêt de commerce à cet établissement, et -que tous les honnêtes gens, conformistes ou autres, verraient avec plaisir la dispersion de ce rassemblement.
» Il ne peut plus vous rester de doute sur l'opportunité d'éteindre ce foyer de fanatisme, qui peut-être alimente plusieurs cantons du district de Saint-Hippolyte, et de déraciner ce rejet de l'arbre du monachisme. Vous n'ignorez pas non plus que c'est à vous que la loi a délégué cette bienfaisante extirpation, comme un devoir de la grande police qui repose dans vos mains. Les moyens sont faciles : le secours de quelques gendarmes et d'une compagnie de gardes nationaux des environs serait plus que suffisant pour balayer cette vermine, qui menace de ravager plus d'un de nos districts, ou plutôt pour rendre à la société des citoyens victimes des superstitions et intrigues d'un prêtre. »
Le département jugea que pour ôa/ayerce/te vermine, composée d'hommes libres et de citoyens finançais , il fallait au moins s'entourer de quelques formahtés et faire jouer tous les rouages administratifs. Le maire et les officiers municipaux des Fontenelles ayant refusé de prêter leur concours à cette basse intrigue , le procureur de la commune, écrivant indûment au nom de la municipalité tout entière , adressa au département un acte d'accusation composé d'une longue suite de griefs contre la maison de la Retraite, et où la collaboration d'une main étrangère était assez mal déguisée. Les plus hautes questions de droit politique et social s'y trouvaient amalgamées de la manière la plus inattendue avec de misérables chicanes de paysan et de voisin. On reprochait entre autres choses aux solitaires : « J° de former une réunion dangereuse et une communauté prohibée ; 2** de troubler l'ordre et la tranquillité du pays, en y attirant des étrangers qui se rassemblaient jour et nuit , soit dans la maison , soit dans
les bois environnants, où Tabbé Receveur s'était mis à dog* nialiser ; 3® d'exposer les récoltes sur pied à être froisséespar ces étrangers, qui ne suivaient pas toujours exactement les chemins tracés ; 4^ d'avoir, soit par leurs constructions,, soit par leur chauffage , accru la consommation des bois da pays ; 5' d'enlever des enfants mineurs à leurs parents ; 6P de priver les familles d'une partie de la fortune de leurs nfiembres livrés à la vie religieuse ; T d'avoir un costume bizarre et différent de celui des autres citoyens ; 8" de ne jamais paraître aux offices publics de la paroisse ; 9** de ne pas faire leur service dans la garde nationale, etc., etc. »
Le département envoya, le ^ juin, cette dénonciation au district de Saint-Hippolyte, en ajoutant : « Vous jugerez parles faits qui sont le sujet des réclamations de cette comnmne^ combien il est nécessaire de ne pas tolérer plus longtemps un établissement réprouvé par notre constitution, et combien, il est instant de disperser et de sévir contre les rassemblements auxquels il donne lieu. Avec les yeux de la bonne foi , cet étabhssement ne peut être regardé que comme religieux, et s'il n'a encore d'un couvent que le nom, l'espacequi l'en sépare est à peu près imperceptible. Il suffit de réfléchir un moment sur son origine, d'en suivre le progrès, pour en apprécier bien facilement le but. Si Ton n'y apportait remède , le résultat ne serait pas difficile à deviner. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on nous porte des plaintes contre le couvent des Fontenelles. Nous avons déjà envoyé sur leslieux un commissaire pris dans le directoire. D'après son rapport, nous avons été tous surpris qu'au moment où nous sommes , il subsiste parmi nous un établissement aussi bizarre, aussi dangereux qu'il est illégal. Veuillez, Messieurs,, nous donner sans délai votre avis sur cet objet que vous avez sous les yeux. Nous ne pourrions, ainsi que vous, sans, une grande responsabilité , négUger plus longtemps les mesures qui sont eu notre pouvoir et qui nous sont impérieuse* ment commandées.»
Malgré le ton impératif et pressant de ces instructions et la précaution que le département avait prise de motiver et formuler lui-même à l'avance l'avis demandé au district, les
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administrateurs de Saint -Hippo! y te, donnant un nouvel exemple de justice et de courage , ne voulurent prendre aucune détermination sans avoir entendu les chefs de rétablissement des Fontenelles.
L'un de ceux-ci , M. J.-Phil. Millot , de Cerneux-Monnot, se présenta le 5 juin devant le directoire, sur son invitation, et déclara qu'il venait , au nom de ses associés de la manufacture, répondre aux plaintes adressées au département sous le couvert de la municipalité. 11 exposa que par deux actes reçus du notaire Barberot , il avait , de concert avec pUisieurs autres personnes, constitué un fonds et créé un établissement dont le but était de faire filer la laine, le chanvre et autres matières , et d'en fabriquer des toiles et des bas pour l'usage des habitants du pays ; qu'il y avait huit métiers pour la toile et trois pour les bas ; que la moitié des bénéfices à provenir de cette fabrication était destinée au soulagement des pauvres ouvriers dans le besoin et à Tinstructioa gratuite de la jeunesse; que les entrepreneurs, pour rendre cette institution encore plus utile au public, y avaient attiré des cordonniers et des tailleurs qui servaient aussi à tout le voisinage, et que ces différentes fabrications amenaient des gens do quatre lieues à la ronde ; que cet établissement renfermait tous les genres possibles d'utilité dans un pays où il ne croissait point de blé , en occupant et en nourrissant des gens qui sans son secours seraient obligés de mendier, en tirant parti des matières premières qu'il serait impossible à des particuliers isolés de mettre en œuvre, en excitant l'industrie, en favorisant l'éducation et en assurant utt asile aux infirmes ; qu'enfin il offrait tout à la fois le spectacle d'une manufacture laborieuse , d'un atelier de charité, d'une école et d'un hôpital. M. Millot ajouta que ce n'était nullement la commune des Fontenelles qui était opposée à eet établissement, mais seulement quelques habitants qui ne comprenaient ni les avantages qu'ils en retiraient eux-mêmes, ni la Hmite de leurs droits, droits qui, évidemment, ne pouvaient aller jusqu'à empêcher des propriétaires d'utihser leurs fonds et leurs bâtiments de la manière jugée par eux la plus convenable.
612 CHAPiTEB xxrii.
Le procureur syndic ayant interrompu M. Millot pour lui demander s'il avait donné toutes ces explications au commissaire que le département avait envoyé sur les heux, M. Miliot répondit que ni lui ni ses associés n'avaient jamais vu aucun commissaire du département qui eût été chargé de vérifier ces faits , et qu'ils auraient bien désiré que le déparuieut eût pris cette mesure. Les émissaires du département avaient en effet déguisé jusqu'au bout leur qualité et l'objet réel de leur visite. ]M. Millot termina en disant que, bien loin de songer à troubler l'ordre public , ils n'avaient fait que souffrir eux-mêmes du désordre qui régnait, et qu'ils avaieqt même à porter plainte au juge de paix contre deux particuliers qui s'étaient présentés chez eux , le surlendemain de la Pentecôte, revêtus d'uniformes nationaux et armés de sabres. Ces deux particuliers, dont l'un parlait en allemand et l'autre en français, paraissaient être des volontaires du Bas-Rhin. Après avoir forcé le secrétaire de l'abbé Receveur, ils avaient enlevé ses papiers, au nombre desquels se trouvaient des pièces très importantes , notamment les titres de propriété de rétablissement , ils avaient brisé une croix et un cadre placés au-dessus du secrétaire, s'étaient impérieusement fait servir à boire et à manger , ainsi qu'au cheval attelé au char à bancs qui les avaient amenés , et enfin s'étaient retirés en proférant des menaces en guise de paiement.
Le lendemain, le district de Saint-Hippolyte , avec une fermeté admirable, formula son avis en cos termes :
« Le directoire estime 1° que si l'ordre et le calme sont compromis dans la commune des Fontenelles, les lois indiquent à la municipalité les mesures et les précautions à prendre dans tous les cas qui en exigent ; 2** que si les habitants ont éprouvé quelque dommage par suite de la construction de la maison de la Retraite, ils doivent se pourvoir devant le juge compétent ; 3° que la consommation du bois faite par cet établissement est pour la commune un débouché avantageux plutôt qu'un préjudice; 4** que les parents ayant les voies ouvertes pour réclamer ceux de leurs enfants qui sont dans cette maison, et n'en profitant pas, il n'y a pas heu de supposer que ces enfants y soient retenus contre le gré de leurs
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familles ; 5° que toute personne majeure peut prendre tel parti qu'il lui convient et disposer de ses biens à sa volonté, sans quoi la liberté n'existerait pas en France ; 6^* que personne n'est astreint à assister aux offices publics ; 7* que la municipalité doit sur\'eiller et empêcher tout rassemblement suspect parla voie que la loi lui indique, mais constater préalablement que ces rassemblements sont réellement suspects et ne pas les confondre avec un atelier de travail et une manufacture dont l'objet est notoirement connu ; S*" qu'un costume bizarre n'est point par cela même proscrit par la loi, mais que puisqu'il porte ombrage à la municipalité, on peut, conformément aux soumissions du sieur Millot, ordonner aux ouvriers de la Retraite de prendre des habits ordinaires ; 9* que les lois ayant réglé les punitions à infliger à ceux qui manquent au service de la garde nationale, on doit se conformer à ces lois; lO"" enfin , que toutes les opinions religieuses qui n'ont rien de contraire aux lois doivent être tolérées et protégées parles municipalités. Si quelque individu, ajoutait le district, manifeste une opinion subversive, on doit le dénoncer et articuler le fait , non par des expressions vagues, mais en désignant spécialement en quoi il contrevient à la loi. Un délit de ce genre ne pouvant être excusé par aucune considération , la municipahté se serait rendue coupable de négligence et s'accuserait elle-même, si les plaintes portées en son nom étaient vraies et avaient un autre fondement que la simple allégation du particulier qui les a signées. Nous observons en finissant que l'établissement attaqué approche beaucoup de ceux que l'administration a en vue dans la création des ateliers de charité, surtout dans un pays qui n'a point d'autre ressource que l'industrie et le commerce, et que les réponses du sieur Millot doivent faire tomber les plaintes de la municipalité si elle n'a rien à y opposer. » Le département, se voyant si mal secondé par les autorités inférieures, se décida à ajourner, mais pour bien peu de temps, la suppression des Fontenelles.