JUILLET — 10 AOUT
I. La proclamation du danger qui menaçait à la fois la patrie et la révolution, ne pouvait manquer d-acoroîlre beaucoup reffervescence générale et d'imprimer un caractère plus ardent et plus rigoureux à la persécution contre les catholiques , dont les souffrances faisaient réellement la principale force de l'émigration armée et de la coalition étrangère. Avec moins de haine de la religion et un amour plus sincère de la liberté, avec un patriotisme plus élevé et plus pur, il eût encore été facile au pai'ti révolutionnaire de briser cette arme puissante entre les mains de ses ennemis, et de réduire les regrets et les dépits aristocratiques à leur faiblesse numérique et au peu d'intérêt qu'ils inspiraient généralement. Mais Tavcugle entraînement de la passion iiréligieuse lui fit manquer encore cette dernière occasion d'assurer sans combat le bonheur du peuple ; et en travailltat de son côté à précipiter la France dans une guerre où tant de flots de sang allaient couler durant tant d'années^ il mérita certainement, encore plus que les auxiliaires de l'étranger, la réprobation des amis de la patrie, de la liberté et de la paix, dont ses excès ont compromis, non-seulement pour un temps, mais peut-être pour toujours, les intérêts les plus sacrés.
Pendant que les membres des conseils généraux du département et des districts accouraient à leur poste , suivant les prescriptions de la loi , les pétitions , les dénonciations, les arrestations, se multipliaient contre les prêtres. Le
18 juillet, le procureur syndic de Baume écrivait au procureur général : « Actuellement que la patrie est déclarée en danger, ne convient-il pas de renfermer dans un lieu si\r tous nos prêtres non-conformistes ? Vous n'ignorez pas que ce sont nos ennemis et combien ils sont dangereux. » « Comme vous, lui répondit M. Billot, je connais les dangers auxquels les prêtres réfractaires exposent journellement la chose publique par leurs manœuvres scélérates. Comme vous , je crois qu'un dernier parti de rigueur est nécessaire pour arrêter les progrès du mal. Aussi je m'occupe en cet instant d'un plan à présenter au conseil général , pour ôter à tous ces perturbateurs du repos public tout moyen de nuire. »
Le 20 juillet, à la séance du district d'Ornans, M. Bailly, procureur syndic , vint aussi accuser sa propre intolérance en accusant puérilement les prêtres insermentés de Mouthier, et surtout M. Gourmand et le P. Savonet, capucin, « d'avoir tenu des propos séditieux et engagé le peuple à ne pas reconnaître son pasteur légitime et à ne pas assister aux offices de paroisse. » Comme si le peuple était encore obligé légalement de reconnaître tel ou tel pasteur et d'assister à des offices de paroisse I La dévotion administrative du directoire d'Ornans n'en fut pas moins révoltée, et il arrêta que M. Grandjacquet irait sur-le-champ informer contre ces prêtres à Mouthier, Longe ville et autres Ueux qu'il jugerait -convenir.
Le lendemain, le fougueux jacobin déposa son rapport. H y déclarait qu'il avait appris toutes les énormités suivantes: c< V Le 19 juillet, le prêtre Mermot , ex-familier, avait à dîner chez lui le sieur Gourmand, son ex-confrère, fltle sieur Savonet, capucin, toujours costumé. Pendant le dîner, la conversation roula sur les aflTaires du temps , de manière qu'environ les deux heures, le sieur Gourmand vint à parler des prêtres conformistes et dit : Ils sont enragés, ils voient bien qu'ils sont à bout , que personne n'est pour eux; mais attendez que les nôtres soient rentrés, ils leur couperont le cou; pour nous, qu'est-ce que cela nous fait, ils ne nous feront rien, et nous pourrons toujours dire notre Dréviaire. A quoi les sieurs Mermot et Savoaet applaudirent^
et particulièrement ce dernier, qui ajouta : Les Prussiens et les Autrichiens les arrangeront bien. ^ Le jour de Tenterrement de la femme Cattet y le sieur Gourmand , sortant d& l'église paroissiale après vêpres , s'arrêta à quatre pas du cimetière , et de là fit signe avec le doigt aux femmes qui assistaient au convoi, de sortir de l'église, ce qui fit présumer que c'était parce que le sieur Roussel , vicaire épiscopal de M. Seguin , allait faire l'inhumation , de manière que toutes les femmes sortirent de l'église. Après quoi, il se mit à rire publiquement avec plusieurs d'entre elles , en se félicitant d'être venu à bout de les faire sortir toutes. 3* Le dimanche où M. Baverel, curé constitutionnel, s'est présenté à Mouthier pour prendre possession de la cure, le sieur Gourmand, étant sur la plac« publique, défendit à tous les citoyens et citoyennes qui passaient , d'assister à la messe du curé, en leur persuadant que s'ils y assistaient^ ils deviendraient schismatiques , et qu'il vaudrait mieux ne jamais entendre de messes que d'ouïr celle des conformistes. 4"^ Le sieur Gourmand confesse et administre secrètement tous les sacrements, b"" Le sieur Savonet, ci-devant capucin, s'est rendu coupable des mêmes contraventions. Cela est si vrai , que dans le temps des dernières pâques , Jeanne Richard , de Yuillafans , étant venue à Mouthier , dans la chambre qu'occupe le sieur Savonet , celui-ci lui administra les sacrements. U a couru de commune en commune pour propager le fanatisme, et particuUèrement à Amathay-Vésigneux , LongeviUe , et il défend d'assister à la messe des prêtres constitutionnels, en disant. hautement que ce sont des intrus et qu'il vaut mieux se passer de messe que d'assister aux leurs. 6^ Le sieur Châtelain , ci-devant curé à Mouthier, ne se conforme point aux arrêtés du département, en ce qu'il habite presque continuellement dans les environs de Mouthier. U confesse au milieu de la campagne, même dans les bois et sous les rochers, et y administre les sacrements. Il court de village en village pour propager le fanatisme et détruire la constitution, et a dit publiquement que tous ceux qui assistaient à la messe des prêtres constitutionnels étaient damnés; qu'il y avait moins de mal à se passer
de messe qu'à entendre les leurs , et à se passer de confession qu'à se confesser auprès d'eux. Il a baptisé à la Grange sur les Ponts , sur le territoire d' Aubonne , l'enfant de Jac. Marchand, de Moutbier; il a fait de cette ferme sa résidence momentanée et y administre les sacrements. Les enfants d'un citoyen de Moutbier étant allés se confesser à Usiers, ce fut ledit Cbatelain, ou l'abbé Baud, ci-devant directeur au séminaire , qui les confessa, et celui qui les entendit en confession leur défendit d'assister à la messe des prêtres constitutionnels, leur disant que s'ils y assistaient ils seraient damnés, et que si leur père les forçait à y assister, ils devaient lui désobéir, et que quand même il les porterait à l'égKse, ils feraient bien d'en sortir. 7** Le sieur Guignet, ci-devant curé à Amatbay-Vésigneux , administre secrètement aussi les sacrements et fait tous ses efforts pour fanatiser le peuple, soit à Moutbier, soit dans les villages voisins^ en lui défendant d'assister à la messe des prêtres conformistes, sous prétexte que ce sont des intrus; et pour avoir plus d'occasions de fanatiser ses ci-devant paroissiens, il a refusé d'eux, sur les lieux, différentes sommes qui lui étaient dues , afin de les engager à les lui porter à Moutbier, où il pourrait les entretenir plus facilement dans le fanatisme. 8* L'abbé Guignet , frère de ce curé, confesse et administre chez lui les sacrements ; il défend d'assister à la messe des prêtres conformistes , toujours sous prétexte que leurs messes ne valent rien et que ces prêtres n'ont point de pouvoirs. 9* Enfin il est notoire à tous leis bons citoyens de Moutbier et des environs, que la division qui règne actuellement dans cette paroisse n'est suscitée que par les prêtres^ inconstitutionnels qui y habitent et particulièrement par les susdits. »
Le district décida , le 25 juillet , que les six prêtres dénoncés devaient être saisis au corps, comme ne cherchant qu'à propager le fanatisme et troublant parla même la tranquillité publique, et devaient être conduits par la gendarmerie, à leurs frais, à Besançon , pour y rester jusqu'à nouvel ordre. Mais un traitement encore plus inique leur était réservé.
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11. Les patriotes deMontrond, qui avaientpu assommer im« pimément Thuissier envoyé pour leur signifier un arrêté du département, devaient évidemnient garder moins de ménagements encore à Tégard des prêtres qui avaient le malheur de passer par leur commune. Ils se mirent à les arrêter tous, ceux qui étaient bien connus^ sous prétexte qu'ils n'avaient point de passe-ports, et ceux qui étaient étrangers, «ous prétexte que leurs passe-ports n'étaient pas en règle.
Le 49 juillet , les patriotes Jacques Audy , capitaine de la garde nationale, Cl. Barbier, adjudant, et deux grenadiers de Montrond, amenèrent un prisonnier au district deQuingey et déclarèrent qu'ayant vu passer un étranger dans leur village, ils lui avaient demandé son passe-port, et sur la réponse qu'il ti'ea «vait point , ih l'avaient conduit à la maison commune, où la municipalité se trouvait réunie. L'étranger arrêté avait alors déclaré qu'il était le ci-devant curé de Cléron , P.-Fr. Durand, résidant actuellement à Theuley-lez-Lavoncourt, dans la Haute-Saône , et qu'il se rendait d'abord à Cléron pour y payer ses contributions , puis à Ornans pour y toutber le traitement qui lui était encore dû. A l'appui de sa réponse, il avait déposé une ordonnance de paiement délivrée par le département le 15 juillet 1791 , et un certificat de résidence signé par la municipalité de Theuley.
Les officiers municipaux répliquèrent avec colère que «'était lui qui avait causé par son incivisme tous les troubles de Cléron et du voisinage; que les voyages qu'il y faisait «ouvent , sous différents costumes , n'avaient pour but que d'entretenir et propager le feu de la sédition avec le concours des curés inconstitutionnels de Fertans, Villers et autres d'alentour; que les motifs attribués à son voyage n'étaient qu'un prétexte banal dont il se servait depuis un an pour retourner à Cléron , attendu qu'il n'était pas présumable ^u'il eût attendu un an pour toucher son traitement ; que d'ailleurs son costume sécuUer le rendait suspect ; qu'en con- Tséquence il serait amené sous bonne garde au district.
Le directoire de Quingey déclara qu'effectivement la conduite de M. Durand manifestait des intentions suspectes, et qu'il serait mis en prison pour être transféré le lendemain
RÉCLUSIOX DES FRÊTRRS. PiN DB LA MONARCHIE. 619
à Besançon par la gendarmerie et remis au département. Mais on était alors dans la saison des plus longs jours, et comme on avait encore du temps avant la nuit, M. Durand, arrêté le matin à Moutrond, conduit de là àQuingey, fut encore traîné à Besançon dans la même journée. Il fut livré le soir au département, qui le fit enfermer dans la maison d'arrêt. Cet ecclésiastique ayant réclamé le lendemain contre toutes ces mesures odieuses , le département décida qu'il serait élargi, mais que, comme sa présence pouvait être dangereuse à Cléron, où il avait fomenté des troubles, il lui serait délivré \m passe-port par la municipalité de Besançon pour se rendre en ligne directe à Theuley, son pays natal.
Le lendemain de l'arrestation du curé de Cléron , J.-CL- Ign, Gaillard, capitaine, Nie. Hugot, lieutenant, et deux autres gardes nationaux de Montrond, amenèrent encore au district de Quingey deux particuliers que la garde nationale avait arrêtés. Conduits devant la municipalité pour faire vérifier leurs passe-ports et être interrogés sur le but de leur voyage, les deux étrangers avaient déclaré se nommer, Tun, J.-Ant. Serrette, ancien chanoine de Nozeroy, et l'autre, X. Masson, domestique du premier, et avaient exhibé leurs passe-ports, délivrés par les autorités de Froidefontaine, dans le Jura, lieu de leur résidence. Mais la municipalité de Montrond, après les avoir questionnés sur les motifs de leur voyage et avoir examiné leurs papiers, prétextant » que leurs feuilles de route n'étaient pas revêtues de toutes les formalités requises et que leur voyage à Besançon paraissait suspect, parce yuils n avaient aucun motif légitime de s* y rendre , ayait arrêté qu'ils seraient conduits sous bonne garde au district, qui déciderait de leur sort. A l'appui de cet exposé , les quatre gardes nationaux remirent au district une lettre signée des membres du conseil général de leur commune, et entre autres de l'intrus Millerand, ex-capucin, qui priait le directoire , « de procurer un asile national à ce saint prêtre qu'ils venaient de prendre déguisé sous l'habit séculier, avec son domestique. »
Le district de Quingey, sous prétexte que le chanoine Serrette amenait son jeune serviteur à Besançon « pour servir
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aux desseins des prêtres factieux, » fit conduire aussitôt les deux étrangers jusqu'à Arbois par la gendarmerie, avec ordre de les livrer au district de cette ville, qui en disposerait comme il jugerait convenable. Les gendarmes rapportèrent la réponse suivante du district d* Arbois : « Le gendarme Baillaud nous a rerais le prêtre Serrette et son domestique. Nous pensons comme vous que leurs passe-ports ne sont pas revêtus des formalités légales. Cependant, comme nous manquons de renseignements positifs sur leurs sentiihents et leur conduite, le sieur Serrette restera ici sous caution. Nous pensons aussi , comme vous , que les prêtres inconstitutionnels doivent être exactement surveillés, et que si la patrie est en danger , on doit s'en prendre au fanatisme qu'ils inspirent et à leurs menées sourdes et perfides. »
Le district deQuingey, rendant compte de cette afiaire au département ; le 23 juillet, ajoutait : «Nous ne pouvons dissimuler que l'arrivée des prêtres de toute part dans la ville de Besançon est inquiétante, et qu'indubitablement il y a quelques projets sinistres formés de leur part et qu'on ne peut déjouer que par la surveillance la plus exacte. »
Etrange inconséquence d'une conduite toute livrée aux inspirations de l'injustice et de la peuri C'étaient les corps administratifs eux-mêmes, et le district deQuingey en particulier, qui faisaient journellement interner des prêtres à Besançon, et ils se plaignaient ensuite d'en voir un si grand nombre réunis dans cette ville î 11 est vrai qu'avec ceux que les gendarmes ne cessaient d'y amener, quelques autres y arrivaient presque aussi forcément , dans l'espoir d'échapper , à l'aide de la garnison, et en se perdant au milieu d'une population nombreuse, aux massacres dont ils étaient presque partout menacés, car, d'après le témoignage même de Barrère, déjà cité, la haine contre les prêtres était atroce.
Si le clergé fidèle trouvait plus de sécurité et de bienveillance dans le district de Saint-Hippolyte, grâce aux dispositions favorables du directoire, le département s'en montrait fort irrité. Le 18 juillet, le procureur général adressa une lettre sévère au procureur syndic, pour se plaindre de ce que, sur dix-neuf prêtres de ce district condamnés à l'internement
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comme perturbateurs, quatre seulement avaient pu être saisis, et que les autres, avertis à temps, s'étaient évadés et continuaient à parcourir le pays en tenant des propos incendiaires contre la constitution, il donnait les noms de- ces quinze ecclésiastiques fugitifs et ajoutait : « Je vous prie de vouloir bien m'instruire des mesures prises par votre directoire à leur sujet, et le requérir de donner de nouveaux ordres à la gendarnjerie pour les saisir. » M. Pourcelot répondit le surlendemain: «J*ai Thonneur de vous certifier que tous les arrêtés du département relatifs à Tarrestation des prêtres ont été remis à la gendarmerie , dans la journée même de leur réception, et que les perquisitions ont été faites avec exactitude. Je viens de communiquer votre lettre aux brigades de Saint-Hippolyte et du Russey. Elles m'ont assuré que , d'après les perquisitions continuelles qu'on faisait des prêtres que vous désignez , il était certain qu'ils n'habitent point dans le resso/t du district ; mais cependant elles vont redoubler d'activité dans leurs recherches. »
Avant de remettre au conseil général l'administration du département, le directoire prit encore une dernière disposition odieuse aux catholiques de Saint-Hippolyte, en décidant, le 19 juillet, que les ursulines de cette ville seraient réunies à celle de Besançon, et leur maison convertie en caserne. Cet arrêté fut aussitôt adressé au président de l'Assemblée législative pour être sanctionné comme mesure d'urgence. L'urgence peut paraître contestable, lorsqu'on voit la même maison mise en vente six semaines après.
ill. La convocation du conseil général du département ramenait à la tête de l'administration quelques libéraux modérés, élus en 1790, tels que MM. Demesmay, Gaudion, Moi^and, Briot (de Glerval), Foblant et Perrecioti mais elle y amenait en même temps un bien plus grand nombre d'esprits ardents et passionnés , élus la plupart en 1791, tels que MM. Blondeau, Cl -L. Quirot, Goguillot cadet. Ravier, Receveur, Mougey, Maire et Galamard, déterminés à suivre aveuglément la Révolution dans tous ses excès. Le secrétaire général du département, l'estimable avocat Gouthaud, ne voulant pas rester associé à une administration
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dont les tODdances subversives lui devenaient de plus en plus antipathiques , avait donné sa démission depuis quelque temps déjà, et on l'avait remplacé par M. Hanuier, l'un de ses commis.
La session du conseil s'ouvrit, le 23 jirillet, par un rapport du procureur général Billot sur les troubles qui avaient agité le département depuis la session précédente et sur les nouvelles mesures à prendre. Ce rapport a disparu, mais une lettre de M. Billot, déjà citée, ne laisse pas douter qu'il n'ait été dirigé surtout contre les prêtres, et qu'il n'ait conclu à leur incarcération générale. Dès le lendemain , le conseil commença ses opérations , et M. J.-Et. Simon , curé de Malans, fut l'objet de ses premières rigueurs. Cet ecclésiastique, amené par la gendarmerie et interné depuis deux mois à Besançon, avait reçu d'un de ses fidèles paroissiens, M. P.-L. Monnier, dont la fille venait de se marier clandestinement devant un prétre insermenté, avec un jeune catholique d'Amondans, la confidence des alarmes que causaient aux deux familles la colère des intrus et les vengcanœs dont les jeunes époux étaient menacés. M. Simon lui adressa le iO juillet, pour le rassurer, li lettre suivante, où il esquissait en quelques coups de crayon d'une remarquable vigueur li situation politique et religieuse du moment :
(( Je viens d'apprendre que ce fou de Malans vous menace à l'occasion de votre fille Jeanue-Françoise Croyez-moi sur parole^ ne le craignez pas, il ne vous peut riea. Qu'il lise les décrets, et il verra si c'est à lui de marier maintenant. C'est parce qu'il est à la veille de sauter qu'il est si furieux. Dans deux mois d'ici vous pourrez bien eu être débarrassé. Les affaires vont grand train, et ce qu'il va même de meilleur, c'est qu'il n'est presque plus question des aristocrates à Paris. Ce sont les démocrates eux-mêmes qui vont se battre entre eux comme des chiens. Les uns veuUnit un roi, et les autres n'en veillent point. Les uns veulent une religion, et les autresn'en veulent point. Quatre intrus des environs de Besançon viennent de se rétracter, et je lisais hier soir dans la gazette qu'un grand nombi^e viennent de le faire tant à Paris qu'aux eavirons. On craint qu'il n'arrive grand tapage à Paris pour
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le 14, c'est-à-dire pour samedi prochain. On a bien peur pour le roi, car ces malheureux menacent fort de letuer....Tenonâ^ toujours ferme. Je pense que le mal qu'on vous a fait est tout ce que vous aurez. On est toujours tranquille ici et Ton ne se dit pas le moindre mot pour sa religion. Je vais dire à Tabbé Museher d'écrire à votre brave Charles, d'Amondans, de bien se tranquilliser sur toutes les menaces que l'étourdi d'Amaucey pourrait lui faire. 11 n'a pas plus à y voir que cehîi de .Malans. Non-seulement ceux d'ici reconnaissent que la religion se perd, mais ils se tiennent déjà prêts pour se sauver au premier jour. Ci-devant on ne voyait pas encore tout le mal qu'on voulait faire, mais aujourd'hui on le connaît, et il n'y a plus que ceux qui veulent se laisser perdre qui le fassent. Prenez garde de lâcher cette lettre aux enragés. »
La crainte exprimée par M. Simon eu Gnissant, se réahsa précisément, et le 23 juillet, le district de Quiogey écrivit au département : « 11 nous a été remis hier, par le procureur (le la commune d'Echay, une lettre écrite et signée par le ci-devant curé de Malans, et conmie elle renferme de» expressions qui méritent les poursuites les plus vives et l'iadiguation de la justice, nous nous empressons de vous Ta-^ dresser [)Our faire sévir contre ce séditieux, qui ne peut et ne doit plus mériter de ménagement. »
Le tableau tracé par M. Simon était trop vrai et trop peu flatteur pour ne pas provoquer les mêmes colères de la part du département, qui s'empressa de traduire le cu?é de Malans devant le tribunal cnminel. Le lendemain, l'un des juges de paix de Besancon lança donc contre M. Simon un mandat d'amener; mais lorsqu'on alla pour saisir cet ecclésiastique à son domicile, il avait disparu. Le procureur général écrivit aussitôt au district de Quingey de le faire re^ chercher avec soin par la gendarmerie à Malans ou dans le» environs, mais ces nouvelles perquisitions demeurèrent sans résultat. Le procès conmiencé ne s'en poursuivit pas moins» et le directeur du jury d'accusation, M. Laurent, déclara au nom des jurés « qu'il résultait de l'examen des pièces que, le 10 juillet, on avait écrit au nommé Monnier, de Malans,
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une lettre tendant à troubler Tordre public, à souffler le feu de la discorde parmi les citoyens, à enhardir les mauvais et à décourager les bons, non-seulement par des exhortations et des menaces^ mais encore en supposant des faits faux et calomnieux; que l'auteur de la lettre, craignant la juste punition qu'elle méritait, engageait celui à qui elle était adressée à ne pas la lâcher aux enragés ; que Simon était prévenu d'être Tauteur de cette lettre, de Tavoir écrite, signée et envoyée à un de ses anciens paroissiens, méchamment et à dessein. » Une nouvelle ordonnance de prise de corps fut en conséquence rendue le 29 août contre M. Simon; une nouveUe perquisition de sa personne eut lieu, sur les ordres du président Nodier, dans les premiers jours de septembre, et comme elle demeura infructueuse, M. Simon fut déclaré déchu du titre de citoyen français en qualité de contumace. Le 16 octobre, le jury criminel déclara «que le fait énoncé dans l'acte d'accusation était constant, que Simon était convaincu d'en être l'auteur, et que la lettre qui faisait l'objet de l'accusation avait été écrite dans l'intention de tromper celui à qui elle était adressée et de disséminer des opinions dangereuses dans la paroisse de Malans. » Sur cette affirmation, le tribunal, composé en ce moment-là de MM. Nodier, Teste, Barbaud et Rougnon, « considérant que le délit dont Simon s'était rendu coupable n'était qualifié par aucun des articles du Code pénal ni par la loi sur la police correctionnelle, déclara qu'avant de faire droit, il en serait référé à la Convention nationale et au ministre de la justice. »
M. Nodier dut sans doute, en cette circonstance, aux sages conseils de ses assesseurs de ne pas renouveler l'inique sentence portée quelques mois auparavant contre l'abbé Bergier, en l'absence de toute disposition pénale relative à son prétendu délit. Mais le nouveau jugement n'en était guère plus conforme aux règles sacrées du droit et de la justice, puisque, tout en reconnaissant qu'aucune loi n'atteignait le prévenu, il semblait demander au chef de la justice quelque expédient de procédure, et aux sauvages législateurs de 1793 quelque décret rétroactif pour donner aux haines irréUgieuses une satisfaction refusée par les lois Comme M. Si-
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mon était déjà depuis quelques mois errant sur la terre •étrangère, ni la Convention ni le ministre ne crurent devoir prendre la peine de répondre à l'étrange appel du tribunal du Doubs.
IV. Le club de Besançon, comme on le présume bien, redoublait d'activité en ce moment critique. Le congrès de tous les clubs du département, dont il avait convoqué les délégués au cheMieu, se tint le i 4 juillet, et son principal résultat fut une circulaire adressée à toutes les sociétés adEûliées pour les presser de réclamer à la fois auprès de l'Assemblée législative et du département, l'incarcération de tous les prêtres fidèles. Si les jacobins de Besançon ne présentèrent pas leur requête au conseil général de département aussitôt qu'il fut réuni, ce retard tint uniquement au désir qu'ils avaient d'y joindre les pétitions de leurs frères et amis des campagnes, pour rendre leurs réclamations plus imposantes ; mais les uns ayant envoyé directement au corps législatif l'expression de leurs vœux de proscription et les autres étant attardés par la lenteur proverbiale du caractère franc-comtois , le club de Besançon se décida à faire le 30 juillet, au sein du conseil général, sa manifestation patriotique, sur le modèle de celles qui avaient lieu journellement au sein de l'Assemblée législative. Une députation de ses membres, conduite par l'ex-minime Lambert et l'huissier Pajot, se présenta donc à la séance du département et y lut la pétition suivante au nom des habitants de Besançon :
« L'ennemi s'avance ; des troubles intérieurs agitent l'empire français ; la patrie est en danger. Il n'est plus temps de discuter sur des formes qui asservissent la raison ; il faut agir pour sauver la liberté. Voici le moment où le peuple, ayant recouvré sa souveraineté, a le droit d'exiger de ses représentants tout ce qui peut coopérer à son salut. Telle est la loi suprême qui fait rentrer dans le néant tous ces déclamateurs assez faibles, assez superstitieux, pour ne pas oser renverser l'idole du vice et y substituer le trône de la vertu. Administrateurs, le peuple est levé, il attend que vous prononciez, ou son bras est tout prêt I I I I I I I I I I I I I I C'est en vain que des êtres pusillanimes croiront voir dans
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cette assertion, des principes d'insurrection ou de désobéissance aux autorités constituées. Non, la patrie est en danger, et si des craintes chimériques peuvent encore vous retenir, notre salut, le salut de tous les citoyens, ne doit plus dépendre que de leur propre force et de leur énergie. Telle est la vérité que nous venons vous présenter en hommes libres.
» Les troubles qui nous agitent sont fomentés par la horde des prêtres insermentés. Ligués avec les lâches de la tourbe aristocratique, ils accaparent, ils fanatisent les consciences timorées, ils provoquent le meurtre, et sous le masque imposant de personnages persécutés, ils jouent le rôle d'infâmes persécuteurs. Tantôt ils répandent leur venin dans les campagnes, tantôt au milieu des villes ils aiguisent dans leurs conciliabules secrets les poignards de la vengeance. C'est de leur antre infernal que sont sortis tous ces pamphlets destructeurs de régalité ; c'est de leur ambition et de leur scélératesse que sont nées ces maximes intolérantes qui métamorphosent un peuple de frères en une troupe d'assassins; c'est de leur hypocrisie qu'est découlé le poison de la calomnie qui a rendu suspects aux yeux de quelques-uns de nos compatriotes, d'honnêtes citoyens doués des plus éminentes vertus. C'est de leurs basses intrigues qu'on a vu s'enflammer de tous côtés les torches de la discorde ; ce sont eux qui ont armé les épouses contre les époux, les enfants contre les pères ; ce sont eux qui ont dirigé la main des éneiv gumènes dont ils avaient aliéné l'esprit, dans le sein des victimes qu'ils voulaient immoler. Ce sont eux qui, prêchant au nom d'un Dieu de paix^ ont ensanglanté les départements du nord et du midi. Ce sont eux qui jouent encore les plus grands rôles dans les armées autrichiennes, et qui, les pre*miers, sont venus combattre contre leur patrie; ce sont eux que l'on découvre sans cesse à la tête de tous les projets de contre-révolution. Ce sont eux enfin qui ont mis le comble à la mesure des forfaits, et c'est contre eux que nous venons TOUS demander un arrêté qui mette fin aux trames qu'ils ourdissent dans les ténèbres.
» Déjà vous avez pris des mesures de précaution contre
plusieurs de ces hypocrites sanguinaires, et en les obligeant à demeurer dans le chef-lieu du département , vous avez cru couper un des fils qui tiennent au grand complot. Mais qu'il y a loin de cette précaution à celle qui devient indispensable dans les circonstances I Nous vous le répétons , les prêtres dissidents sont les ennemis les plus implacables de notre révolution, et accorder la Hberté à un seul , ce serait prolonger nos tourments , laisser un levain de corruption et tolérer l'impunité du crime.
» Un veto a paralysé les lois de nos représentants ; eh bien , vous êtes nos administrateurs , vous êtes aussi nos pères ; défendez donc votre famille contre les bètes féroces qui cherchent à la dévorer, défendez-la contre le tigre revêtu du pouvoir exécutif 1 Déchaînez, s'il le faut, contre eux tous les bons dont vous entendez déjà les rugissements î Hâtezvous, ou qui vous répondra delà fureur des habitants de nos contrées? Qui saura jusqu'à quels excès les porteront leur rage et leur désespoir, et qui pourra assurer enfin que cette ville , la plus paisible de l'empire français, ne deviendra pas tout à coup le théâtre du carnage et le tombeau des traîtres qui l'habitent? Les aristocrates ont marqué tous les patriotes au coin de la vengeance ; mais ceux-ci ont à leur tour le tableau de tous les parjures, et si les lois devenaient impuissantes, ou si nos administrateurs manquaient d'énergie, ne serait-il pas à craindre que les têtes de tous les scélérats qui ne marcheraient pas à l'échafaud , devenant la proie de ceux qu'ils auraient trahis, ne fussent portées par eux en holocauste sur l'autel même de la patrie? Déjà les habitants de Bordeaux gémissent des scènes horribles que les tribunaux ou les administrations ont occasionnées par leur inertie. Le peuple a pris soin de sa propre vengeance, et l'Assemblée nationale, intimement convaincue que les crimes qu'il vient de commettre ont été provoqués par l'insuffisance des lois répressives contrôles prêtres dissidents, s'est trouvée forcée de passer à l'ordre du jour. Déjà Marseille recommence une révolution mille fois plus désastreuse que la première. Leur fatal réverbère sert journellement à assouvir la fureur du peuple irrité , et les autorités sont actuellement nulles,
pour s'ôtre circonscrites trop longtemps dans les bornes d'une servile idolâtrie.
» Voilà le tableau d'une partie des dangers que nous courons dans l'intérieur. Hésiter un instant d'y parer, ce serait vous rendre responsables des événements. Vos remords et vos regrets deviendraient des excuses illégitimes , et vous partageriez , sans le vouloir , mais par votre condescendance inouïe, tous les crimes qu'on pourrait commettre. Administrateurs, nous vous demandons d'arrêter que tous les prêtres insermentés qui se trouveront dans le département duDoubs, seront à l'instant renfermés dans le lieu qui vous paraîtra le plus convenable , avec défense la plus expresse de communiquer avec qui que ce soit. Nous vous demandons de ne leur accorder sur leur pension que le strict et indispensable nécessaire, et de partager l'excédant de leur pension entre les épouses et les enfants des chefs de famille qui seront partis pour la défense de la patrie. Nous vous demandons enfin d'ordonner aux gendarmes de requérir les troupes de ligne, les gardes nationaux et tout citoyen d'arrêter, à l'expiration des trois jours qui auront suivi la publication de l'ordre que nous sollicitons, tous ceux de ces prêtres qui ne se seraient pas rendus à la maison de réclusion. »
Ils étaient cent quarante-neuf qui avaient signé cette pièce, où la verve juvénile et cruelle de M. Briot brillait avec tout son sinistre éclat. Dans cette foule de noms obscurs on en remarquait plusieurs destinés à reparaître plus d'une fois dans la suite de cette histoire. Les deux frères Briot, Rambour, J. -Victor Couchery, Quirot, Janson père et fils, Pajot, Lambert , les prêtres Baverel , Proudhon, Beuque et Jacquez, leprofesseur Bouchin, l'instituteur Mathieu, Margaulx, chantre à la cathédrale, Bidal, Mercier, Piedmontois, Olivier, Trinque, Brégand, Morel, Clavey, Ladefroux, Caseaux, Mairot, Desaintoyand. Receveur, etc.
A l'appui de leur pétition, les jacobins de Besançon en présentèrent deux autres, de leurs affiliés de Pouilley-les- Vignes et de Sancey , avec une note ainsi conçue : « Damprichard , 206 pétitionnaires ; le Pissoux , 195 ; Vercel , 482 ; Avanne, 107 ; Serre et Franois, 305 ; Pouilley, 91 ; Besançon,
264; Ornans, 378;Pontarlier, 537 ; leValdahon, i 18; Baume, 586; Quingey, 293. Total, 3,262 signataires. De toutes ces contrées les pétitions sont déjà parties pour TAssemblée nationale, toutes pour la réclusion des prêtres. Ainsi messieurs du département verront un vœu bien prononcé. — Pajot^ Lambert, citoyen libre. »
Evidemment les clubs n'avaient pu , même en portant en compte les enfants admis dans leur sein , réunir à eux seuls un nombre aussi considérable de signatures. A cette époque,, le club de Pontarlier , Fun des plus importants, ne comptait guère que !50 membres, tant de la ville que des communes: environnantes. Il est donc à croire , si ces chiffres doivent être pris au sérieux , que les prêtres constitutionnels s'asso^ cièrent d'une manière active et générale à ce pétitionnement et procurèrent l'adhésion de leurs plus honnêtes sectateurs. La part si minime qu'y prit la ville de Besançon lui fait honneur, et prouve que les misérables qui osaient parler d'une manière si menaçante au nom du peuple, n'étaient qu'une infime minorité au milieu d'une population de trente à quarante mille habitants, et que leur audace faisait toute leur force .
La pétition de Pouilley n'offrait aucune particularité intéressante. Les jacobins villageois se bornaient à reproduire à peu près textuellement la lettre par laquelle leurs frères et amis de Besançon leur avaient dit de réclamer l'emprisonnement de tous les prêtres insermentés. Mais celle des jacobins de Sancey, rédigée par l'intrus Vernier avec toute sa fougue et sa déraison ordinaires, a un cachet- de circonstance trop saisissant et renferme des détails trop honorables sur quelques prêtres et magistrats fidèles, pour n'être pas reproduite intégralement
«29 juillet n92. La patrie est en danger, et cependant une bande de prêtres fanatiques et scélérats inondent nos montagnes , le canton de Sancey surtout et les environs. Les traces de ces hommes de sang sont marquées au coin de la division, des haines et des querelles. Nuit et jour, ces lâches s'en vont , parcourant les villages et les hameaux, prêchant et confessant dans les ténèbres et désorganisant les têtes , d'une telle façon que tous ceux à qui ils ont parlé
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deviennent comme eux altérés du sang de leurs frères. Ici, comme à Pirey , une épouse n'a point encore planté le couteau meurtrier dans le sein de son mari, mais un mari a vu sa femme se noyer dans une citerne parce qu'un prêtre lui avait dit positivement qu'elle était damnée pour s'être confessée auprès^de son curé. C'est à Belvoir que le fait est arrivé. D'autres emploient tous les moyens que leur fournit leur sexe pour détourner leurs maris du chemin constitutionnel , et quand elles ne peuvent y réussir, alors elles s'évadent, et leurs malheureux époux se voient encore obhgés de les rechercher et de devenir parla la fable des aristocrates.
» Et les scélérats qui causent tant de maux jouissent encore de la faculté de les perpétuer! Nous vous le disons franchement , Messieurs , et en hommes libres peu accoutumés au langage de la flatterie , d'ailleurs nous savons que vous n'êtes que nos élus et qu'il nous est bien permis de vous marquer ce que nous avons exigé de vous lorsque nous vous avons honorés de nos suffrages.... Si depuis longtemps nous sommes surpris que vous n'ayez pas fait évacuer les campagnes par les prêtres hypocrites, que pouvons-nous penser aujourd'hui , dans ce moment de crise que trop de mollesse pourrait changer en moment de détresse , que pouvons-nous penser , lorsque nous voyons qu'on laisse à ces forcenés toute liberté de séduire les pauvres habitants des campagnes et de les disposer à désirer même l'entrée des ennemis, lorsque ceux mêmes dont nous étions débarrassés depuis quelques^emaines reparaissent triomphants?
j) Mais, dit-on, une administration de département n'est pas une assemblée législative, et elle ne peut prononcer l'exil des prêtres turbulents. Mais, parce que le fatal veto rend inutiles les plus sages décrets et que la liste civile empêche l'exécution des autres, il faudra donc que nous périssions, et ce sera constitutionnellement qu'on anéantira la constitution? Non, la loi suprême est le salut du peuple; et quand ce peuple souverain ne crierait point de tous les coins de l'empire à ceux qu'il a, pour un temps, revêtus de son autorité, de le débarrasser de la faction des prêtres scélérats qui le travaillent si cruellement , la nécessité seule nous en
ferait un devoir. L'Assemblée nationale a-t-elle jamais improuvé aucune des mesures rigoureuses qu'ont prises contre ces prêtres certains départements, qui consultent plus les besoins des Français que les inclinations perverses de celui à qui la fatalité et Tintrigue ont trouvé une place dans la constitution pour l'anéantir?
» Il faut, dit-on, les livrer à la justice. Grand Dieu! et à quelle justice? Aux juges de paix? Mais dans les campagnes •comme à Paris , ils servent la faction qui veut miner la <sonstitution. En quel endroit les prêtres sanguinaires ontils occasionné plus de troubles qu'à Sancey? 11 y a cependant un juge de paix^ et un grand! Qù se fait-il des rassemblements plus considérables de ces malveillants qu'à Belieberbe et ses environs? Et cependant il y a un juge de paix, c'est le grand Briot, qui a été élevé en Italie. Où le peuple est-il le plus en insurrection aujourd'hui? A Landresse; il y a cependant un juge de paix qui remplit les devoirs de sa place par des lettres incendiaires. Aux juges de paix? Mais ce sont eux qui ont le plus contribué aux divisions des campagnes, par la défaveur marquée dont ils ont , jusqu'ici , distingué les prêtres constitutionnels et la protection qu'ils ont accordée aux dissidents. A quelle autre justice faut-il recourir? A la justice criminelle? Nous savons qu'il y a un honnête homme pour accusateur public; nous ne connaissons pas trop l'esprit qui dirige les juges ; mais nous connaissons Goisset. D'ailleurs, les prêtres sacrilèges sont encore plus prudents que les serpents ; ils exigent des serments de ceux qu'ils ont séduits; de sorte que comme des kakers ils ne veulent plus jurer. On ne connaît ce qu'ils ont dit que par les effets qu'ont produits leurs discours sur ceux qui les ont vus. Il y a aujourd'hui tant de monde aristo-listeciviliste !
» Nous croyions que quand nous avons souffert de votre lenteur, c'était encore l'amour de la paix qui vous faisait ainsi temporiser. Vous croyiez avoir à faire à des hommes , qui , quelque barbares qu'ils soient , peuvent toujours être civilisés par des voies de douceur ; mais aujourd'hui vous devez être convaincus que ceux qui troublent l'empire fran-
632 CHAPITRE XXYIII.
çais sont des tigres qu'on ne peut nullement apprivoiser, et vous devez sentir qu'il n'est point de ressource que dans leur éloignement. Ou, si vous aimez mieux les enfenner, vous avez assez de maisons dans Besançon pour les conte* nir tous.
» Quelque parti que vous preniez, nous vous demandons de nous débarrasser au moins 1" du sieur Courtot, ci-devant curé à Mailleroncourt-Saint-Pancras, résidant actuellement à Belleherbe et de là se répandant dans les environs et y insinuant ses principes bouleversants ; 2° des Roch ; ils sont deux cousins , Tun ci-devant vicaire à Landresse , et n'en sortant que pour aller brouiller ailleurs , l'autre demeurant quelquefois chez son père, à Provenchère, et le plus souvent avec l'abbé Paris, chez une veuve, à Surmont, d'où ils vont fanatiser les Sancey : les dimanches, Tun dit sa messe à Surmont, et l'autre à la Grange , vers les deux heures après minuit; ils prêchent jusqu'au jour et disparaissent ensuite^ habillés si ridiculement qu'on ne peut les reconnaître, ce qu'ils font passer pour un miracle; 3"^ des deux Maillot, l'un ci-devant vicaire à Rosières, et l'autre à Péseux, où ils habitent malgré leur démission ; i"" de l'abbé Breuillot, de Droitfontaine, ci-devant vicaire à Villars-Saint- Georges et maintenant parcourant notre canton et ses environs, ainsi que les abbés Humbert, de Longevelle, près de Chamesey , et Monnot , vicaire de Bretonvillers. Ce dernier se croit autorisé à venir mettre Sancey dans un état d'insurrection , parce qu'il est le beau-frère du juge de paix de ce canton. Le- premier dispose si bien de toutes choses qu'une femme, toutes les fois qu'il doit venir, lui porte des habits d'uniforme de garde nationale, à cinq minutes du village, et là elle lui aide à se déshabiller et à se rhabiller; 5° des deux abbés Vernier, l'un ci-devant missionnaire et résidant à Ouvans , si criminel, même à ses propres yeux, qu'il se fait garder par quatre fusiliers dans le temps qu'il dit sa messe. L'autre demeure à Landresse, où, de concert avec l'abbé Roch, il fait les fonctions de curé. Tous ces messieurs ne paraissent jamais que déguisés; donc ils ont envie de mal faire. Beaucoup d'autres sont aussi coupables que ceux-
ci, mais étant moins à portée de nous nuire, nous laissons à d'autres le soin de s'en plaindre. Nous ne pouvons cependant oublier un ci-devant grand-carme Thouret, qui habite quelquefois Besançon, mais plus souvent ce canton et même chez le sieur Marguet , homme de loi à Sancey, où il épouvante nos femmes patriotes en leur disant qu'enfin les schismatiques sont f...us.
» Nous ne vous envoyons pas cette pétition par la voie des districts, parce que les personnages dont il y est question habitent tantôt le ressort du district de Baume, tantôt et plus souvent celui de Saint-Hippolyte, qui les favorise et où nous sentons qu'il est inutile de recourir. C'est au département assemblé en conseil général que nous demandons^ justice des crimes des prêtres hypocrites. Si elle n'est pas prompte, bientôt notre pays sera dans une entière dissolution. Nous avons confiance que telle est déjà votre détermination ► C'est le vœu des citoyens Hbres du canton de Sancey y. soussignés .
)) Au moment où nous allions signer, nous apprenons qu& le sieur Pourcelot est revenu à Sancey, qu'il y dit sa messe et y prêche, protégé par la municipalité; que l'abbé Roch, de Provenchère, prêche à Surmont et y dit des grand'messes ; que jeudi dernier, 23, il a ouvertement prêché contre la constitution et a dit dans son sermon que quand même il ne resterait de bon prêtre que lui , il renverserait lui seul tous les autres et se moquait des décrets. Or, tous ces messieurs n'étant plus fonctionnaires, la loi leur interdit la prédication. Si cette loi est éludée et illusoire , pourquoi les autres lois, celle des impôts par exemple , obhgeraient-elles davantage?— Vemier, curé de Sancey, J.-J. Ligier, maire de Long-Sancey, Gauthier, médecin , Pahin, maire de Vernois, Thouret, maire d'Orve , Germain , capitaine de la garde nationale, Besançon, curé de Chasot, Louvet, vicaire en chef à Vellevans, persécuté ci-devant par le sieur Paris, etc.... »
Le nombre total des signataires s'élevait à 91.
On est réduit à douter de l'intelligence ou de la bonne foi de tous ces prétendus patriotes, en voyant qu'au milieu des dangers d'invasion dont la France n'était que trop réelle-
4>d4 CHAPITBE IXVIII.
ment menacée , la pensée de réunir par de meilleurs procé- I dés tous les esprits et tous les cœurs autour du drapeau \ national, ne leur venait pas plus à l'esprit que celle de voler |
eux-mêmes à la défense des frontières. Us ne montraient de sollicitude et de courage que contre les prêtres, et, à voir leur acharnement frénétique, il semblait que le seul emprisonnement des ministres de Jésus-Christ, pourvu qu'il fût sans aucune exception ni pitié , devait sauver la Révolution et la France.
Le conseil général du département accueillit les délégués du club de Besançon et leur menaçante requête avec la faveur la plus marquée. On lit dans le procès-verbal de sa séance du 30 juillet : « Une députation de plusieurs citoyens a demandé à présenter une pétition à l'Assemblée. M. Lambert, Tun des membres de cette députation, en a fait lecture avec l'expression d'un homme libre, vivement pénétré de l'objet de cette pétition ; il a exposé d'une manière forte et énergique tous les maux que cause l'incivisme des prêtres réfractaires, les troubles et les divisions qu'ils ne cessent de fomenter, et les dangers auxquels seraient exposés les bons citoyens par suite de leurs manœuvres perfides et de l'esprit de vengeance qui les anime, si l'administration n'y apportait un prompt remède , et qu'un des plus sûrs serait de les enfermer tous dans des maisons de réclusion. M. le président (Seguin) a répondu que l'assemblée connaissait les désordres qu'occasionnaient les prêtres dissidents; que le directoire avait déjà employé différentes mesures pour y remédier; mais que, n'ayant pas produit tout l'effet qu'il en espérait , le conseil général, dès ses premières séances, s'était occupé de trouver des moyens plus efficaces ; qu'il prendrait en grande considération les motifs que coutenait la pétition, et qu'il ne pouvait qu'approuver la sollicitude que les bons citoyens lui témoignaient dans des circonstances aussi impérieuses. M. Pajot,run des pétitionnaires , pour appuyer les motifs de cette pétition, a représenté celles qui avaient été adressées par différentes communes du ressort pour manifester le même vœu à l'Assemblée nationale. Le conseil général a décidé qu'il serait fait incessamment un
rapport sur cet important objet, et a nommé pour rapporteur M. Blondeau. » Le choix ne pouvait être plus significatif.
V. Les conseils généraux des districts de Besançon, Baume et Quingey, entrèrent en fonctions sans bruit et sans éclat ; mais il n'en fut pas de même dans les autres districts. A Ornans, le conseil était à peine réuni, que le procureur syndic ouvrit le feu de toutes ses batteries contre les prêtres, et fulmina à la séance du 26 juillet le réquisitoire suivant : « Depuis longtemps j*ai vu avec douleur la plupart des municipalités du ressort montrer beaucoup de lenteur et de négligence dans l'exécution des lois et des ordres qui leur sont envoyés ; malgré les lois relatives aux enrôlements et les exhortations sur ce sujet, il n'y en a aucun pour compléter les bataillons de volontaires. Ayant cherché la cause de ces abus, j'ai appris qu'ils étaient le fruit des discours perfides et mensongers des prêtres insermentés et des courses vagabondes qu'ils font dans les communes, les hameaux, les fermes et les bois, le fruit de leurs missions nocturnes et des lettres impies dans lesquelles ils annoncent partout la fin du règne de la liberté, le fer, le feu, le massacre; exhortant les peuples à une coalition perfide avec les ennemis de l'Etat. Je viens d'être informé qu'une partie de ces prêtres qui n'avaient pas encore été remplacés, tels que les sieurs Billerey, vicaire à la Sommette, Humbert à Avoudrey. Bonnet à Longemaison , et Courtot au Luisans, ont quitté leurs postes et se sont réunis à la foule des prêtres insermentés qui parcourent , la .plupart déguisés, les districts d'Ornans, Pontarlier et Saiut-Hippolyte, projetant sûrement de se mettre à la tête des fanatisés pour fondre sur les corps constitués, et s'en promettant déjà le massacre ainsi que celui des vrais amis de la constitution. Cela est si vrai, qu'on entend déjà les cris menaçants de ces fanatiques qui se parent d'une nombreuse cohorte ; qu'à l'approche des personnes chargées de l'exécution des ordres de l'autorité , on entend des coups de feu, signaux du rassemblement des coahsés pour empêcher l'exécution de ces ordres ; qu'il ne se fait aucun service de garde nationale dans les communes où le fanatisme a le plus gagné ; que si elles prennent
quelquefois les armes, c'est pour troubler les prêtres assermentés, intimider les citoyens amis des lois et les maltraiter. Considérant que le plus grand danger de la patrie est occasionné par le fanatisme, et que le danger ne souffre ni lenteur ni palliatifs, je requiers qu'il soit arrêté que tous les prêtres fonctionnaires publics ou autres qui n*ont pas prêté le serment, seront saisis au corps et renfermés dans des maisons que messieurs du département désigneront ; que ces messieurs seront priés, à raison du danger imminent, de donner promptement des ordres à cet effet. Je requiers qu'il en soit délibéré sans délai, ainsi que sur la suppression du traitement de tous les prêtres fonctionnaires qui ont quitté leurs postes sans être remplacés. » Sur ce réquisitoire, le conseil général du district déclara : « que dans l'état de danger où se trouvait la patrie, le meilleur moyen pour sauver l'empire était d'opérer la réunion des citoyens et de les faire concourir au même but ; que pour y parvenir, il était urgent d'écarter les malveillants et ceux qui obsédaient les citoyens et les trompaient, soit par leurs discours, soit par leurs libelles inconstitutionnels et incendiaires répandus à profusion dans les «familles ; que Tétat actuel d'insubordination aux lois et aux autorités, et le fanatisme toujours croissant dans lequel la plupart des communes du district d'Ornans se trouvaient plongées, étaient causés uniquement par les missions nocturnes, les courses sans interruption , les discours perfides et séditieux des prêtres réfractaires qui travaillaient sans relâche la crédulité des habitants, surtout au tribunal secret de la pénitence, en divisant le mari de l'épouse et en défendant aux enfants d'obéir à ceux-ci ; que laisser divaguer pkis longtemps ces ennemis de la constitution et de la liberté, c'était laisser croître le nombre des malveillants et des ennemis de l'Etal : qu'en conséquence , messieurs du département seraient priés, i** d'ordonner que tous les prêtres quelconques, anciens fonctionnaires ou autres, non assennentés, seraient arrêtés et conduits dans telle maison qui serait désignée, pour y être gardés tant que la patrie serait en danger ; 2* que tous gardes nationaux, gendarmes et soldats de la ligne, se
mettraient en devoir de les arrêter, et que les anciens curés, vicaires ou autres pensionnaires ecclésiastiques, seraient privés de toute pension. »
A la suite de cet arrêté, le conseil décida à une grande majorité , « que Ton écrirait incessamment à MM. Pétion et Manuel, maire et procureur de la commune de Paris, suspendus par le département à cause de leur participation à rémeute du 20 juin , pour leur faire part des sentiments d'estime et de reconnaissance dont les administrateurs d'Ornans étaient pénétrés pour eux. »
VI. Il faut rendre cette justice au district d'Ornans, que s'il n'avait su trouver ni la source du mal ni son remède, il avait au moins entrevu le mal lui-même, c'est-à-dire le véritable danger du moment, qui était Tapathie générale qu'on mettait à renforcer les armées françaises, désorganisées en face de l'ennemi par le passage continuel des officiers nobles à l'étranger et par l'insubordination des anciennes troupes soldées. Aux termes de la loi, dès que la patrie était en danger, chaque département devait mobiliser une partie de ses gardes nationaux sous le titre trop souvent fictif de volontaii^es ^ et les compagnies de chaque canton devaient choisir elles-mêmes parmi leurs membres, qui étaient tous supposés aspirer à l'honneur de marcher les premiers au secours de la patrie, ceux qui méritaient le mieux cette distinction. Cette loi faisait trop d'honneur à la nature humaine et en particaUer à la natiu*e révolutionnaire. Le fait est que, malgré les ordres et' les instances de l'autorité, on ne se disputait dans aucun canton la gloire d'aller afironter l'ennemi, et l'engouement pour la profession de volontaire, d'abord si vif et si général au sein de la jeunesse exaltée, s'était refroidi tout juste au moment où la guerre s'était annoncée d'une manière sérieuse. Mais le clergé insermenté était-il réellement coupable de ce manque d'élan patriotique? On aurait pu le croire, s'il n'avait régné que parmi ses sectateurs ; mais il eu était tout autrement, et les jacobins, qui se prodiguaient en paroles belliqueuses, croyant sans doute avoir assez fait pour la patrie en sollicitant l'emprisonnement des prêtres, semblaient oublier complètement que les
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Autrichiens envahissaient nos frontières, et ils ne témoignaient pas la moindre envie d'aller les en empêcher.
L'expérience qu en fit le conseil général d'Ornans luimême fut aussi éclatante que décisive. Voulant saisir par un grand appareil ces cœurs froids, que le simple amour de la patrie et de la Révolution menacées n'avait pu émouvoir] usqu'à la pensée de se lever pour les défendre, il arrêta, le 28 juillet, que le lendemain, jour de dimanche, le bataillon de la garde nationale de la ville serait convoqué tout entier sur la place d'armes, avec toute la solennité possible et la menace de huit jours de prison pour les absents. La musique et le drapeau national devaient y réunir leur double fascination. Enfin le conseil général devait s'y rendre au complet^ et MM. Calamard et Grandjacquet porter en cérémonie l'arrêté du département et la lettre du général Lamoriière, commandant de l'armée du Rhin, qui réclamaient la prompte levée du contingent, fixé au sixième des gardes nationaux. Le lendemain, après avoir entendu en corps la messe constitutionnelle, le conseil se rendit sur la place d'armes au milieu de la milice civique réunie. Que se passa-t-il alors? Il faut laisser au procès-verbal du conseil lui-môme la tâche de retracer cette scène honteuse et ridicule.
(t Le procureur syndic a annoncé les motifs de l'assemblée et a engagé par un discours les citoyens à voler au secours de la patrie en danger; ensuite M. Richardin a annoncé l'ouverture de l'inscription des volontaires. La pluie étant survenue, l'assemblée s'est retirée dans la salle ordinaire du conseil, avec la musique, le drapeau et un piquet de gardes nationaux, pour y continuer l'inscription, après avoir annoncé au public cette démarche; mais personne ne s'est présenté que le nommé Denis Pêche; tous les autres gardes nationaux ayant témoigné que, quoique un grand nombre fût prêt à marcher, ils préféraient la voie du sort, attendu que cette voie atteindrait les non-conformistes comme les confonnistes. »
En présence d'un patriotisme si glacé et d'un sentiment d'égalité si nouveau à l'égard des catholiques, le conseil général se détermina à remplacer le concours d'honneur, et
même rengagement spontané , par la voie beaucoup moins héroïque du tirage au sort, qui fut fixé au 5 août. Pour présider les opérations de ce recrutement forcé, Tune des innovations les moins heureuses dues à la Révolution, le conseil général envoya , dans chaque canton , des jacobins zélés , à Orchamps M. Vuillier, à Vercel le jeune Félix Bourdenet ^ l'un des commis du district.
Pendant que les catholiques, formant l'immense majorité des habitants, étaient aiiisi appelés, en majorité aussi, à aller se faire tuer pour la défense d'une patrie et d'une Révolution si cruelles et si injustes envers eux, les jacobins d'éhte prenaient prudemment leurs précautions pour s'épargner un pareil sort. On lit dans le procès-verbal des séances du district, à la date du 4 août : c( Messieurs Maire et Roy, membres de ce conseil, ont dit qu'en conformité de l'article 6 de l'arrêté du déparlement des 27 et 28 juillet, ils se soumettaient volontairement à fournir la somme de vingt livres pour leur représentation et leur tenir lieu de leur remplacement ; ils demandent qu'il soit déclaré que moyennant leur soumission, ils seront exempts du tirage au sort. Le conseil leur donne acte de leurs soumissions. »
Ainsi, moyennant une somme de vingt francs qu'ils s'empressaient de consigner la veille du tirage, ces patriotes modèles, tous deux fondateurs du club d'Ornans, se mettaient à l'abri de tous les hasards de la guerre qu'ils avaient tant travaillé à attirer sur leur pays.
M. Bourdenet fut moins heureux. Pendant qu'il s'occupait de diriger le tirage à Vercel, il tomba lui-même au sort à Orchamps, son pays natal. Le 6 août, il écrivait au district : u Tout s'est bien passé pour le recrutement à Vercel. Je suis moi-même volontaire, j'ai eu le sort à Orchamps. Vous en disposerez comme vous trouverez convenir. Si vous jugez à propos de me faire travailler aux contributions, je suis à vos ordres; si vous n'avez pas besoin de moi, je partirai. Mon dévouement à la patrie n'aura pour bornes que votre volonté. )) Le district comprit très bien le sentiment qui perçait sous cette résignation mélancohque, et ne ménagea pas les démarches pour enlever aux Autrichiens la chance de
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priver la révolution d'un si pur jacobin. Mais, en attendant le succès de ces démarches, il fallut partir, et M. Bourdenet était déjà à Belfort, le 22 août, lorsqu'il écrivit au district : M Notre séparation ne pouvait être que Teffet de la plus grande violence. Oui, c'est la plus grande violence qui m'a arraché d'auprès de vous. Ce sont les paroles outrageantes de capon, dH homme sans caractère et sans conséquence^ dont chaque individu de notre compagnie se disposait à m'accabler en cas que j'aie quitté la compagnie; ce sont les sollicitations de plusieurs personnes qui passent pour instruites et prudentes, c'est un zèle ardent pour le bien de la patrie ; c'est la crainte de donner le mauvais exemple à tant de personnes qui déjà ne marchaient pour ainsi dire que malgré elles; c'est l'attachement bien naturel que j'ai pour les gens de mon pays, qui sans cesse me représentaient que si je les quittais, leur compagnie était perdue ; c'est enfin le retard qu'on a apporté à mettre la décision sur ma requête, de sorte qu'elle n'y a été mise qu'après que j'ai été élu premier lieutenant. Maintenant que notre compagnie est apprivoisée et que j'ai la décision du département, et qu'il n'y aurait peut-être plus rien à craindre de vous aller rejoindre, vous n'avez qu'à commander, je suis prêt à obéir à vos ordres. Mais à présent que notre bataillon est formé, la décision du département suffit-elle pour que je puisse m'en retourner sans autre forme de procès ? Peut-être ; si le district me demandait en conseil général, cela suffirait. » Tout suffisait pour d'aussi bons patriotes; les vœux de M. Bourdenet et de ses amis furent donc bientôt exaucés, et il put revenir faire en toute sécurité aux femmes et aux vieillards de son pays la guerre qu'il se souciait si peu de faire aux Autrichiens.
Sans doute, tous les révolutionnaires ne montrèrent pas le même attachement aux douceurs de la vie civile, et il y eut plus d'un généreux élan, mais beaucoup moins en réalité que les historiens n'en ont trouvé dans leur imagination^ pour l'ornement de leurs tableaux. En général, tous les déclamateurs de clubs et les plus violents ennemis des prêtres restèrent prudemment chez eux, sous prétexte de contenir
les ennemis de Tintérieur. L'un d'eux mécrivit ême efiTrontément dans la Vedette du 27 juillet : « Vous savez comme moi qu'on va faire une levée de 1,600 volontaires dans notre département. Qui ira s'enrôler avec ardeur? Tous les bons patriotes; les mauvais resteront donc les maîtres de nos foyers, et ne leur sera-t-il pas aisé d'exciter des troubles intérieurs et de faciliter même à nos ennemis l'entrée de notre pays ? Je serais donc d'avis que l'on forçât à l'enrôlement tous les citoyens soupçonnés d'incivisme. Le salut de la patrie semble nécessiter cette mesure, contraire, il est vrai, aux grands principes de la liberté; mais le salut du peuple est la loi suprême. »
Le mot d'ordre de la plupart des sociétés de jacobins fiit celui-ci, que le club de Brest adressa à toutes les sociétés affiliées et que la Vedette enregistra avec éloges le 3 juillet :
« Frères et amis., la patrie est en danger, nous volons à sa défense; si vous l'aimez comme nous, vous suivrez notre exemple. Le rendez-vous est sous les murs de Paris. »
Pendant que ces tristes patriotes allaient renverser la constitution et dresser Téchafaud de Louis XVI, les catholiques, qu'on avait tant maltraités et calomniés, prenaient le chemin plus honorable des frontières. On avait bien voulu n'exiger d'eux aucun serment contraire à leur conscience en leur confiant cette place-là. Ils partirent sans doute avec plus de soumission que d'enthousiasme, mais si leur zèle était moins tapageur que celui des premiers volontaires , ils apportaient dans les armées de la Révolution un élément d'ordre, de fermeté calme et de discipUne, que la longueur de la lutte rendit particuUèrement précieux dans la suite. On a vu, par le témoignage même de M. Bourdenet, que le recrutement s'était parfaitement accompli dans le canton si religieux de Vercel. M. Vuillier, de son côté, ne trouva qu'un seul déUnquant à signaler dans le canton d'Orchamps. Il écrivait le 6 août au district : a M. Lambert, des Fournets, craignant sans doute de déroger au fanatisme, s'est évadé la nuit dernière. J'ai fait aujourd'hui le tirage de sa compagnie et il s'est trouvé inscrit volontaire. J'ai pris des mesures pour le faire retrouver. M. Brachotte est le troisième