‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 7 sur 60 · LETTRE DE H. LE COMTE DE MONTALEMBERT. IX · texte numérisé non relu

LETTRE DE H. LE COMTE DE MONTALEMBERT. IX

dont les vues et les chefs n'inspiraient à la presque unanimité du clergé pas la moindre sympathie.

Les évêques avaient donné au clergé l'exemple de l'abnégation et du patriotisme. Du sein du corps épiscopal , pas une voix ne s* était élevée pour protester contre la régénération politique de la France^ ni même contre les réformes nécessaires dans T Eglise. Quand je lis les mandements et les discours de ces évoques, il me semble y trouver d'avance T esprit qui dictait au cardinal Diepenbrock sa noble exhortation aux catholiques allemands de iS49: (( Sachez donc, catholiques, user des droits légitimes qui » vous appartiennent comme citoyens, car le chrétien docile » ne doit pas absorber le libre citoyen; c'est au contraire le » libre citoyen qui doit, au moyen de ses droits politiques, pro- » téger le chrétien docÛe (1). » Qui ne connaît l'attitude si conciliante et si généreuse de Mi^^ de Boisgelin au sein même de l'assemblée spoliatrice et persécutrice, lorsqu'il offrit, au nom du clergé, les 400 millions dont on avait besoin pour combler le déficit? Rien ne décourageait la généreuse patience, l'inébranlable modération des chefs de l'Eglise de France. « J'ai été des premiers, écrivait l'archevêque de Besançon le 22 janvier 1791 , à émettre les serments civiques que l'Assemblée avait exigés de tout bon citoyen. Je me fais un devoir en ce moment de les renouveler en protestant d'être Hdèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir, en tout ce qui est de l'ordre politique, la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. »

En tout ce qui est de l'ordre politique: cette restriction, si naturelle et si légitime, indiquait que pour tout ce qui touchait à l'ordre spirituel ils n'attendaient, comme disait ce même prélat^ « que l'arrivée d'une réponse du chef de l'Eglise, après laquelle soupire l'Eglise gallicane, pour pouvoir lever tous les doutes qui ont empêché , jusqu'à ce moment, les évêques de France de con* courir à l'exécution de la constitution civile du clergé. » Loin donc de repousser toute entente avec le pouvoir civil, ces nobles évêques la demandaient de toute leur force et, après le sacrifice de leurs biens, ils offraient encore, pour assurer la paix de l'Eglise, le sacrifice de leurs personnes (2).

Quelle ne fut |pas encore la longanimité du pape lui-même?

(1) Allocution du cardinal-évéque de Breslau à ses diocésains , du 6 novembre 1849.

(2) Page 715.

X LETTRE DE X. LE COMTE DE MONTALBllBBRT.

QueUe sage lenteur ne mllril pas à répondre et à juger? Et lorsque enfin il fallut parler, quel langage conciliant et modéré ^ dans ces belles lettres apostoliques du iOmars et du 13 arril 1791 que vous citez : « Nous reconnaissons pleinement , y est-il dit, nous voulons même que les lois du gouvernement politique qm âqppartienuent à la puissance civile, soient entièrement distinctes des lois de l'Eglise ; mais lorsque nous affirmons qu'il faut obéir aux premières , nous voulons en môme temps que celles qui sont du ressort de notre autorité ne soient pas violées par le pouvoir laïque. La plupart des évèques ont prévenu l'exposé de notre sentiment à cet égard, en déclarant qu'ils étaient disposés à prêter le serment civique pour tout ce qui est du ressort de la juridiction séculière.... Mais on proclame une liberté sans limites, et on ne laisse pas même au citoyen français la liberté de conscience. »

En présence de ces dispositions le doute est impossible: rien n'eût été plus simple, si l'Assemblée l'avait sincèrement voulu, que d'introduire les réformes utiles et urgentes que réclamait l'état de l'Eglise en France. La cordiale sympathie du clergé inférieur, la générosité avec laquelle l'épiscopat acceptait tons les sacrifices , la déférence traditionnelle du saint-siége pour la royauté française , la condescendance extrême dont Pie VI venait de faire preuve à l'égard des innovations trop souvent déplorables de l'empereur Joseph 11 , tout démontrait jusqu'à l'évidence que l'entente des deux pouvoirs était aussi facile à obtenir que désirable. Mais l'Assemblée ne voulait pas de cette entente. Comme la chambre des députés actuellement rassemblée à Vienne, elle disait : Point de transaction, point de négociation avec l'Eglise! Gomme cette autre chambre, plus coupable encore, qui siège à Florence, elle voulait avant tout dépouiller l'Eglise pour mieux l'asseiTir. Elle prétendait régenter le catholicisme chez lui, sans lui et malgré lui, en vertu d'une omnipotence usurpée et d'une infaillibilité encore plus monstrueuse que risible. Dominée par un orgueil vraiment infernal, elle rivalisait avec ces Césars du Bas-Empire qui faisaient de la théologie une arme et une récréation de la tyrannie.

L'adhésion la plus docile à la législation politique ne lui suffit point. Elle permit aux jansénistes, qui lui servaient d'oracles, de glisser sournoisement, comme vous le dites si bien, dans un repli de la constitution générale et politique du pays, cette constitution civile du clergé qui n'était que l'élucubration de leurs rancunes et de leurs chimères théologiques, mais qui

LBTTRB I>B M. LK COMTE DE MONTALEHBCRT. XI

suffisait pour tout empoisonner et tout perdre. A ces jansénistes aussi étroits qu'implacables dans leur dogmatisme hérétique» Tenaient se joindre , au sein d'une coalition odieuse^ des impies hypocrites, qui, tout en reniant les vérités les plus élémentaires enseignées par l'Eglise , s'arrogeaient le droit de lui donner des lois. Les uns et les autres surent invoquer et pratiquer, contre les pasteurs et les peuples restés fidèles à leurs devoirs, préctsé" ment les mêmes principes et les mêmes moyens qui avaient servi avant eux aux auteurs ou aux apologistes de la Saint-Barthélémy et de la révocation de Tédit de Nantes. On les vit de phis emprunter aux traditions juridiques de la Rome impériale sur les crimes de lèse - majesté les raffinements d'un despotisme pratique que la France n'avait pas encore connu. On les vit renier à l'envi tous les principes consacrés par la déclaration des droits de l'homme, et pour atteindre nos pauvres et intrépides curés, violer toutes les libertés dont ils prétendaient doter leur pays et le monde, la liberté des cultes avant toutes les autres , mais avec elle la liberté de la presse, de la coiTespondance, de la parole, de l'enseignement, du domicile, de la propriété privée, le droit d'aller et de venir, le droit de pétition, etc.; transformer enfin en autant de crimes de lèse-majesté l'exercice le plus modeste et le plus simple de ces droits qu'ils avaient proclamés avec tant d'emphase. Vous l'avez prouvé par cent exemples aussi cimeux qu'irrécusables.

Vous nous les montrez, eux et leurs affidés en Franche-Comté, ne reculant devant aucune vexation ni devant aucun ridicule , pourchassant les ursulînes et les hospitalières, courant sus aux retraites, aux catéchismes, réglementant l'administration des sacrements, dénonçant les prêtres incito^ens et les conférences des fLUes inconstitutionneUes, comme ils disaient en leur at&eux jargon. Et vous n'en êtes encore arrivé qu'à la fin de la Constituante î Que sera-ce quand il vous faudra raconter les violences acharnées de la Législative, les forfaits inouïs de la Convention, le regain sanglant offert au bourreau par le Directoire après fructidor? Dans votre récit, pour employer une expression fameuse, le sang français n'a pas encore coulé, mais l'honneur de la France nouvelle et de la Révolution a coulé par tous les pores. Oa découvre déjà les affinités de l'esprit révolutionnaire avec tous les genres de tyrannie, depuis les folles prétentions du despotisme asiatique, jusqu'aux minutieuses exigences du césarisme byzantin, et l'on ne comprend que trop comment le triomphe de cet esprit a retardé partout et toujours l'avènement de la liberté.

Page 1